CHAPITRE QUATRIÈME
La déconstruction individualiste des âges
La déconstruction individualiste des âges
Comment intituler notre époque ? Il y eut la
Renaissance, l’Age classique, le Siècle des Lumières, la révolution
industrielle ; mais aujourd’hui plus aucun qualificatif ne s’impose
pour baptiser notre temps. « Modernité » dure déjà depuis longtemps
; « contemporain » a l’inconvénient de valoir pour toute époque
présente ; « Post-modernité » eut son heure de gloire, mais,
l’effet de mode passé, il faut bien admettre que le terme n’est pas
pertinent : nous ne sommes ni après la démocratie, malgré
quelques signes d’essoufflement, ni après la techno-science,
en dépit d’horizon moins radieux. Face à cette difficulté,
symptomatique de nos temps dubitatifs, nombre de sociologues, tels
Anthony Giddens et Ulrich Beck, se sont ralliés à l’appellation de
« seconde modernité » ; d’autres, comme Gilles Lipovetsky, lui
préfèrent le terme d’« Hypermodernité » ou celui, plus
crépusculaire, de « modernité tardive ». Quel que soit le terme
consacré, les analyses convergent pour considérer que les
transformations idéologiques et sociales de ces dernières décennies
ne vont ni à rebours ni au-delà de la modernité, mais qu’elles en
approfondissent, voire en radicalisent les implications.
La première modernité a pris son essor au siècle
des Lumières pour se déployer au XIXe
siècle et jusqu’au milieu du XXe : c’est
l’âge de la science triomphante, de l’idée de Progrès, de
l’avènement des démocraties parlementaires et de la famille
nucléaire. La seconde modernité, à partir des années soixante,
représente à la fois un accomplissement des grands principes
modernes et un infléchissement de leurs effets :
l’approfondissement de l’esprit critique a contribué à faire
basculer la science dans l’ère de l’autocritique et à relativiser
l’idée de progrès ; la dynamique de l’égalité a notamment provoqué
une transformation radicale de la condition de la femme, et,
corrélativement, un bouleversement de la famille moderne ; le
triomphe de l’individu au plan économique comme au plan juridique a
contribué à saper les bases de la gouvernabilité démocratique, déjà
ébranlée par les effets de la mondialisation. Nous vivons le moment
de l’achèvement d’un processus de transformation amorcé à l’aube de
la modernité et qui a conduit au dépassement de toutes les formes
sociales et culturelles incompatibles avec les principes nouveaux
23 .
Dans cette modernité sans limites, le délicat
dispositif des âges, dont Rousseau et l’institutionnalisation de la
vie étaient les emblèmes, semble voué à exploser. Rousseau
cherchait encore à faire coïncider la liberté et la nature ; de nos
jours, la perspective d’une maîtrise du destin existentiel semble
nous émanciper de cette contrainte. L'idée rousseauiste que, dans
une vie, aucun âge n’est secondaire, semble s’être radicalisée en
revendication d’égalité pour tous les âges, et surtout pour ceux
qui semblaient avoir été, jusqu’alors, iniquement opprimés par la
maturité : l’enfant, la jeunesse,... et tous ceux de la femme. De
la même manière, la perspective d’un accompagnement étatique des
âges, qui avait contribué à faire émerger la figure de l’individu
émancipé des contraintes traditionnelles et communautaires, est à
son tour contestée par l’individu qu’elle a produit. Les seuils
institutionnels sont discutés, voire mis en cause, lorsque
l’individu veut se faire lui-même et ne plus faire son âge.
Tous les ingrédients semblent réunis pour que la
seconde modernité soit le théâtre d’une déconstruction
individualiste des âges. De fait, cette perspective, dont on a
vu qu’elle était alimentée par le jeunisme, a commencé à paraître
plausible. Si elle s’avérait à la fois cohérente et compatible avec
les exigences de la vie contemporaine, il n’y aurait aucune raison
d’en contester les principes. Il faudrait alors – bon gré mal gré –
se résoudre à la confusion des âges. Mais si l’on pouvait montrer
qu’une telle déconstruction n’était, dans sa radicalité, ni
pensable ni vivable, cela nous conforterait dans le
souci d’explorer plus avant l’hypothèse d’une reconfiguration
individualiste des âges de la vie.
Pour mener à bien cette investigation, une
figure, ou plutôt un duo, s’impose, qui constitue comme une
exception dans le soudain silence de la philosophie à propos des
âges de la vie. Après Rousseau, en effet, le sujet s’étiole, pris
en charge, comme on l’a dit, par les sciences, qu’elles soient
dures ou molles. L'essor de la psychologie, et plus encore celui de
la psychanalyse, achève cette dépossession. Dans le contexte de
cette désertion philosophique de la question, il n’y a presque que
Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir pour maintenir la flamme.
Ils furent, à l’aube de la seconde modernité, les « derniers
philosophes » à s’intéresser aux âges de la vie 190
.
A bien des égards, l’œuvre et surtout le
personnage de Sartre sont ancrés dans la première modernité. La
figure de l’intellectuel engagé et du grand écrivain, l’idéal
révolutionnaire, l’apologie de la violence politique et des régimes
totalitaires sont désormais des vieilles lunes qui n’ont plus guère
de sens pour les individus cool, pragmatiques et hédonistes que
nous sommes devenus. Il existe cependant un Sartre qui nous
ressemble un peu : le premier Sartre, celui d’avant la
conversion à l’engagement politique, l’auteur de La
nausée, et de L'être et le néant. Ce Sartre-là développe
une philosophie de la liberté, sous un angle particulier qui n’est
ni celui de la morale ni celui de la politique : il promeut, sur la
base d’une ontologie de la liberté, l’idéal de l’individualité
authentique.
S'enfermer dans des stéréotypes correspondant à
son sexe, son âge ou sa position sociale, se définir à partir d’une
identité reçue, suivre un destin tracé d’avance, s’affirmer en se
conformant aux attentes des autres, confondre son identité intime
avec son personnage public : ces attitudes signent, au regard de
notre éthique individualiste, l’inauthenticité de la personne,
l’incapacité d’être soi-même, et témoignent d’une insuffisance de
liberté. Il revient à Sartre et à Simone de Beauvoir d’avoir
assuré, sur la base d’une conception hyperbolique de la liberté
humaine, la promotion philosophique de cet idéal d’authenticité.
C'est à ce titre que l’examen de leur œuvre philosophique et
littéraire permet de prendre la mesure des effets dissolvants de
l’individualisme démocratique sur la conception des âges héritée de
la première modernité. Il convient, pour ce faire, de rappeler
d’abord les trois grandes idées qui animent les écrits de nos
auteurs.
La liberté, la contingence et le salaud
L'existentialisme sartrien n’est pas une
philosophie « morale et politique ». Il s’agit d’abord d’une
ontologie, qui entend définir l’être de l’homme, afin d’envisager
sur ce fondement la question de son salut, en langage sartrien, de
sa justification. La problématique existentialiste peut en
effet être définie par la question suivante : comment justifier son
existence dans un monde sans dieu, où l’homme est condamné à être
libre ? Sartre entend concevoir un athéisme radical et conséquent.
Dans une vision théologique du monde, tout existant ne peut in
fine se concevoir autrement que nécessaire et
déterminé– le monde parfait étant comme une belle machine
qui ne comprend aucun élément dont la présence ne soit parfaitement
justifiée et l’action précisément déterminée par avance. La
problématique laïque du salut doit donc s’élaborer à partir de deux
grandes idées, l’idée de la libertéhumaine et celle de la
contingence, contenues l’une et l’autre dans la formule qui
définit l’existentialisme, « l’existence précède l’essence
191 ». De ces deux idées
définissant la condition humaine, se déduit la figure du « salaud »
– la conception sartrienne de l’homme aliéné ou
inauthentique.
1) La thèse de la libertéhumaine,
développée dans L'être et le néant, est présentée
synthétiquement dans la conférence L'existentialisme est un
humanisme. L'homme n’est d’abord rien, explique Sartre, il se
définit par lui-même, c’est-à-dire par le projet qu’il fait de
lui-même. C'est pourquoi l’on peut dire que « l’existence précède
l’essence ». Il en va ainsi parce que l’homme est
subjectivité et non une chose parmi les autres. Cette thèse
est affirmée à la fois contre la théologie et contre le
déterminisme matérialiste : concevoir l’homme comme une créature de
Dieu ou comme le produit de ses déterminations (naturelles,
sociales ou psychologiques) reviendrait à le considérer comme étant
enfermé dans une « essence », une définition, et à le concevoir,
donc, comme un automate. Si l’existentialisme est un
humanisme, écrit Sartre, ce n’est pas parce qu’il prend
l’homme pour fin ou comme valeur supérieure (ce que le
christianisme et le marxisme, par exemple, font également à leur
manière) mais parce qu’il rappelle à l’homme qu’« il n’y a d’autre
législateur que lui-même 192 ». Ni Dieu, ni la nature,
ni même l’histoire ne fournissent le code dont on pourrait déduire
les choix et les conduites des hommes.
La thèse, rappelons-le, n’a rien d’original :
Rousseau et Kant considéraient déjà la liberté ainsi définie comme
le propre de l’homme. Ce qui distingue la pensée de Sartre, c’est
qu’elle mobilise la transcendance de la liberté(par rapport
aux déterminations) afin de nier la transcendance des
valeurs (par rapport à l’individualité) – quand bien même
celle-ci, comme c’est le cas avec l’universalité des droits de
l’homme, serait conçue de manière immanente. La Raison universelle,
pas plus que Dieu ou la nature ne sont en mesure de fournir des
normes qui s’imposeraient objectivement aux individus. La
proposition selon laquelle « la vie n’a pas de sens, a
priori » ne constitue pas, chez Sartre, une simple récusation
de la transcendance de Dieu ou de la nature mais elle implique
l’affirmation d’une capacité d’invention des valeurs par l’individu
: d’où l’idée qu’« il faut comparer le choix moral avec la
construction d’une œuvre d’art 193 ». Par rapport aux
théoriciens de la perfectibilité, Sartre introduit donc deux
nuances de taille dans l’entente de la liberté. D’abord, la
transcendance de la liberté vis-à-vis de l’histoire et de la nature
est affirmée de manière hyperbolique, de sorte que la liberté
désigne davantage une disponibilité sans limites qu’une
faculté de perfectionnement ; la question du progrès, individuel et
collectif, s’en trouve ainsi évacuée. Ensuite, cette disponibilité
s’applique avant tout à l’individu, libre de récuser l’ensemble des
conventions sociales présentées comme intangibles ainsi que les
valeurs prétendument objectives et universelles. C'est pourquoi
l’on peut affirmer, en dépit de leurs dénégations, que
l’existentialisme de Sartre et Beauvoir est un
individualisme 24 .
Cet individualisme moral ne reconnaît que deux
figures objectives du Mal, fondées sur l’ontologie de la liberté :
l’aliénation et l’oppression. La question de l’oppression renvoie à
la dimension politique de la pensée de Sartre, à vrai dire d’un
simplisme extrême : si l’homme se définit par sa liberté, il faut
haïr tout individu ou tout système que l’on juge y faire obstacle,
et les détruire par la violence si nécessaire. Plus intéressante et
plus fondamentale est la question de l’aliénation, relative
à l’identité de la personne. Comment puis-je être moi-même, un
individu authentique, si je me laisse définir ou identifier par les
autres ? Ou encore si mon identité est constituée par le rôle, le
personnage, que je suis amené à jouer dans mes relations à autrui
?
2) L'idée de la contingence, thème
principal de La nausée, le premier roman de Sartre, se
rattache directement à la question du salut dans un monde
entièrement sécularisé, où il n’est plus possible de croire que le
sens est donnéet ancré dans une altérité(Dieu, la
nature, la tradition). Le problème de la justification de
l’existence ne peut en effet être rencontré que si l’on éprouve
le sentiment de sa contingence : le sentiment d’être « de trop »,
de n’avoir sa place nulle part. La proposition selon laquelle «
l’existence précède l’essence » signifie de ce point de vue que
l’homme se découvre d’abord jeté dans l’existence, comme abandonné
à lui-même, sans aucune justification, et qu’il doit ensuite, à
partir de cette expérience de la contingence, tenter de faire
apparaître à ses propres yeux son existence comme
nécessaire. Or la fonction de la religion ainsi que des
traditions et des récits familiaux, mais aussi des Grands Récits
idéologiques modernes était d’épargner aux individus ce sentiment
en leur assignant leur place dans le monde, conférant ainsi à leur
existence une nécessité a priori.
C'est dans La nausée, son premier roman
philosophique, que Sartre, s’inspirant de Heidegger, décrit ce
sentiment de contingence relatif à la situation de l’homme dans un
monde sans Dieu :
« L'essentiel c’est la contingence. Je veux dire
que, par définition, l’existence n’est pas la nécessité. Exister,
c’est être là, simplement ; les existants apparaissent, se
laissent rencontrer, mais on ne peut jamais les
déduire. Il y a des gens, je crois, qui ont compris ça.
Seulement ils ont essayé de surmonter cette contingence en
inventant un être nécessaire et cause de soi. Or aucun être
nécessaire ne peut expliquer l’existence : la contingence n’est pas
un faux-semblant, une apparence qu’on peut dissiper ; c’est
l’absolu, par conséquent la gratuité parfaite. Tout est gratuit, ce
jardin, cette ville et moi-même. Quand il arrive qu’on s’en rende
compte, ça vous tourne le cœur et tout se met à flotter (...) :
voilà la Nausée (...) voilà ce que les Salauds (...) essaient de se
cacher avec leur idée de droit 194 . »
S'il n’est pas l’œuvre d’un Créateur
intelligent, le monde dans lequel nous vivons, et notre existence
dans ce monde, doivent nous apparaître comme de part en part
contingents, c’est-à-dire « gratuits » ou « sans raison » ; Sartre
appelle nausée le sentiment qui résulte de cette prise de
conscience et qu’Heidegger désignait par le terme
d’angoisse. Il existe toutefois une multiplicité de
dispositifs permettant aux hommes de se dissimuler cette radicale
gratuité ou contingence de l’existence, le plus ordinaire étant
l’ordre social existant, la somme des récits dans lesquels viennent
s’inscrire les individus et qui mettent à leur disposition des
rôles à jouer, leur permettant ainsi de se donner une « importance
sociale », de justifier à bon compte leur existence. Sartre appelle
« salaud » l’homme qui vit dans la certitude de son droit
d’exister, dans l’inauthenticité, donc, en tant qu’il choisit ainsi
d’ignorer la contingence et la liberté qui caractérisent la
condition humaine.
3) L'acception sartrienne du « Salaud », cela
apparaît clairement dans les lignes que l’on vient de citer, n’est
pas celle du sens commun. Le jugement réprobateur n’est pas ici un
jugement moral. Le jugement, ontologique, porte sur l’authenticité
ou l’inauthenticité de l’individu, lequel vit en accord ou en
désaccord avec sa condition d’être humain. Le salaud est ainsi
celui qui, pour justifier son existence, feint d’ignorer la liberté
et la contingence qui le caractérisent essentiellement en tant
qu’homme. Trois traits permettent de le définir : l’importance
sociale, l’esprit de sérieux et la mauvaise foi.
L'importance sociale constitue l’aspect
extérieur du salaud. Elle se manifeste par un ensemble de droits et
de devoirs qui font apparaître l’existence comme toujours déjà
justifiée. La nécessité sociale du salaud, qui fonde son « droit
d’exister » est cependant le signe de son aliénation : il n’obtient
la justification de son existence qu’en se fondant dans la
généralité d’un personnage, c’est-à-dire en s’enfermant dans la
prison constituée par le regard d’autrui. La figure sociale du
Salaud est le Bourgeois, tel que La nausée en dresse le
type-idéal :
« Il avait toujours fait son devoir, tout son
devoir, son devoir de fils, d’époux, de père, de chef. Il avait
aussi réclamé ses droits sans faiblesse : enfant, le droit d’être
bien élevé, dans une famille unie, celui d’hériter d’un nom sans
tache, d’une affaire prospère ; mari, le droit d’être soigné,
entouré d’affection tendre ; père, celui d’être vénéré ; chef, le
droit d’être obéi sans murmure. Car un droit n’est jamais que
l’autre aspect du devoir 195 . »
Comme on voit, le Bourgeois ne se définit pas
ici par sa position dans le monde économique mais par une manière
de s’installer dans l’existence et d’investir une série de rôles –
celui de fils, d’époux, de père, de chef – auxquels sont associés
des devoirs et des droits, et qui lui sont fournis clé en main par
une tradition (un récit familial ou social). L'homme est l’être
pour lequel se pose le problème de la justification de son
existence. Le « salaud », gonflé de son importance, vit dans
l’ignorance de ce problème, dont la perception requiert
l’arrachement à tous les dispositifs permettant de recevoir en
héritage le sentiment d’être justifié.
La figure antinomique du Salaud est celle du «
type seul, sans importance sociale ». Celui-ci ne peut de
facto ignorer le sentiment de sa contingence. L'homme
authentique est celui qui, éprouvant le « délaissement » de l’homme
sans Dieu, dont l’existence est privée de justification, vit en
accord avec la condition humaine quelle que soit sa situation
sociale : il ne se prend pas pour le personnage qu’il incarne aux
yeux des autres, sachant au fond de lui qu’il n’est jamais qu’un «
type seul, sans importance sociale ». Ce sera, par exemple,
l’écrivain qui ne se prend pas pour un écrivain, la posture que
Sartre adoptera, notamment en refusant le prix Nobel.
L'esprit de sérieux est le véritable
fondement de la nécessité ou de l’importance sociale. « Il y a
sérieux, écrit Sartre dans L'être et le néant, quand on part
du monde et qu’on attribue plus de réalité au monde qu’à soi-même
(...) ; l’homme est sérieux quand il se prend pour un objet
196 . » L'esprit de sérieux
consiste à occulter sa subjectivité en inscrivant son existence
dans l’objectivité des choses. Chercher des excuses déterministes,
par exemple, en se dissimulant sa liberté, est une manière de se
penser à partir du monde et de se prendre pour un objet. L'homme du
sérieux se représente l’univers de valeurs dans lequel il vit comme
ne reposant pas sur sa propre subjectivité mais sur un ordre de
choses objectif et pérenne : l’ordre social, la Création, le
mouvement de l’Histoire. De ce fait, comme l’écrit Simone de
Beauvoir, « il n’est plus un homme, mais un père, un chef, un
membre de l’Eglise chrétienne ou du Parti communiste 197 . »
La nécessité du monde fonde alors celle de l’individu qui s’y
inscrit, libérant celui-ci à la fois du sentiment de la contingence
et du poids de la liberté.
La mauvaise foi accompagne nécessairement
l’esprit de sérieux et le sentiment de l’importance sociale. La
mauvaise foi désigne le fait de se mentir à soi-même en dissimulant
sa liberté. Car l’homme est « condamné à être libre 198 » :
il ne peut se laisser persuader que sa place est faite, que son
rôle est par avance déterminé, qu’en feignant d’ignorer sa liberté.
Par la mauvaise foi, l’individu feint de n’avoir pas choisi
d’être ce qu’il est ou de faire ce qu’il fait : il peut ainsi
adhérer pleinement à son rôle, se prendre pour le personnage qu’il
investit et auquel on l’identifie.
Dans le célèbre exemple du garçon de café, la
mauvaise foi de celui-ci se lit dans son geste « vif et appuyé, un
peu trop précis, un peu trop rapide » et par le fait que « sa voix,
ses yeux, expriment un intérêt un peu trop plein de sollicitude
pour la commande du client 199 ». Il se fait automate, de
manière à gommer toute distance entre lui et son personnage. La
mauvaise foi est la source de la comédie sociale : les
hommes jouent leur partition, oubliant leur liberté en
s’identifiant aux personnages qu’ils jouent ; ils ne sont pas
eux-mêmes mais un Autre, à savoir le rôle qu’ils incarnent pour les
autres. Dans l’aliénation, je choisis, sans en avoir nécessairement
clairement conscience, de m’identifier à la manière dont les autres
m’identifient.
Cette conception de l’aliénation permet de faire
un procès en inauthenticité à l’homme en tant qu’il se plie aux
conventions qui régissent les relations humaines dans le couple ou
la famille comme dans la société : « On peut juger un homme en
disant qu’il est de mauvaise foi 200 », affirme Sartre dans
L'existentialisme est un humanisme. L'homme est en effet
tenté de fuir sa liberté dans la mauvaise foi : il se confond alors
avec son personnage, préférant s’aliéner dans les conventions que
se représenter sa destinée ou l’ordre social comme susceptibles
d’être à tout moment redéfinis par la liberté.
L'authenticité : la séparation de l’individu
et de ses rôles
Le sens de la critique des « salauds » réside
dans la mise en cause du processus de l’identification au
personnage, au rôle conventionnel, rendue possible par la mauvaise
foi. Même si les rôles sont hérités, transmis, voire imposés par la
génération précédente, l’identification est en un sens choisie :
elle requiert la complicité de celui qui, investissant le rôle, y
trouve à la fois sa justification et la possibilité d’échapper à
l’angoisse de la liberté. En établissant le caractère inaliénable
de la liberté-disponibilité, Sartre conçoit en même temps le
principe d’une non-coïncidence essentielle entre l’individu et ses
rôles : une distance irréductible, constituée par la liberté
elle-même l’empêche de se confondre tout à fait avec son
personnage. L'identification est un déguisement, et le déguisement
est toujours un engagement qui intervient sur un fond de
possibilités indéfinies, et donc d’un désengagement toujours
possible.
Sartre conceptualise ainsi – comme l’indique un
commentaire d’Alasdair MacIntyre – le « Soi » moderne, démocratisé,
« qui n’a ni contenu social, ni identité sociale nécessaires », et
peut donc être « n’importe quoi, peut tenir n’importe quel rôle et
choisir n’importe quel point de vue, parce qu’il n’est rien
en soi ni pour soi 201 ». La philosophie
sartrienne de la liberté est une philosophie de la
désidentification, ou du désengagement des rôles conventionnels : «
Le refus, par le soi, de l’inauthenticité des relations sociales
conventionnelles 202 » constitue la posture
fondamentale de l’individu sartrien.
C'est en ce sens que Sartre peut être considéré
comme un penseur emblématique de la seconde modernité : il est
peut-être moins le philosophe de l’engagement que le prophète de
cet « individualisme de déliaison ou de désengagement, où
l’exigence d’authenticité devient antagoniste de l’inscription dans
un collectif 203 ». Sa philosophie de la
liberté-disponibilité annonce l’individu contemporain qui, ainsi
que le souligne François de Singly, « revendique le droit à la
porte ouverte, le droit de se désengager
204 ».
L'existentialisme sartrien est un individualisme en tant qu’il
promeut l’idéal de l’individualité authentique, émancipée de
la prison des rôles. Il nous faut maintenant examiner la manière
dont l’œuvre de Sartre subvertit, au seuil de la seconde modernité,
le caractère figé et conventionnel de la représentation des âges de
la vie 25 .
Simone de Beauvoir relate, dans La force de
l’âge, la crise de dépression et d’angoisse traversée par
Sartre à une époque où, définitivement sorti de la vie étudiante,
il enseignait la philosophie dans un lycée de la ville du Havre et
n’avait pas encore publié La nausée, avant, donc, la
reconnaissance littéraire. « Sartre, écrit Beauvoir, ne se
résignait pas à passer à “ l’âge de raison ”, à “ l’âge d’homme ”
(...). Il aimait bien ses élèves, et enseigner ; mais il détestait
avoir des rapports avec un directeur, un censeur, des collègues,
des parents d’élèves, l’horreur que lui inspiraient “ les salauds ”
n’était pas seulement un thème littéraire ; ce monde bourgeois dont
il se sentait prisonnier l’oppressait. Il n’était pas marié, il
gardait certaines libertés : tout de même, sa vie était rivée à la
mienne. Bref, à trente ans, il s’engageait dans un chemin tracé
d’avance : ses seules aventures seraient les livres qu’il écrirait
205 . »
La répugnance à quitter l’irresponsabilité et la
gaieté de la jeunesse pour le sérieux et la routine de la condition
adulte est en soi une expérience banale ; il semble toutefois que
la crise traversée par Sartre ait été particulièrement aiguë et
puisse être rattachée à ses convictions philosophiques. L'entrée
dans le monde adulte ne signifie-t-elle pas la fin de l’âge des
possibles, c’est-à-dire l’abolition de cette liberté-disponibilité
dont Sartre a fait le thème central de son œuvre ? L'engagement,
dans la vie professionnelle comme dans la vie privée, signe en
effet la fin de la disponibilité et transforme, comme la mort, la
vie en destin ; on est voué à jouer une série de rôles, toujours
les mêmes, auxquels on finit par s’identifier : on devient un père
de famille, un directeur, un parent d’élève, etc.
Les adultes – le père de famille, le parent
d’élève, le professeur – sont pour Sartre des « salauds » qui
trahissent l’humanité authentique. Toute philosophie propose une
figure de la grandeur au regard de laquelle l’adulte social
apparaît encore trop « petit », encore enfant. Celle de Sartre, on
le verra, ne déroge pas à cette règle. Cependant celui-ci est sans
doute le seul parmi les philosophes à proposer une déconstruction
aussi radicale de la figure sociale de l’adulte, au point qu’il
n’est pas absurde, en effet, de parler à son sujet de philosophie «
jeuniste ».
Le jeunisme de Sartre
« Je suis doublement traître – traître dans le
conflit des générations et traître dans la lutte des classes
206 . » Cette déclaration de
Sartre dans un entretien donné à Playboy – cela ne s’invente
pas – illustre le jeunisme de Sartre que l’on connaît : Sartre fut
en effet « le prince de la jeunesse » des générations marxisantes
de l’après-guerre. La valorisation de la figure du traître, ici, ne
doit pas étonner : elle renvoie au geste de l’arrachement de
l’homme à ses déterminations, qui constitue l’essence de la
liberté. La haine révolutionnaire de la bourgeoisie, chez Sartre se
confondait, assez classiquement du reste, avec la haine des pères,
ce qui l’inclinait à préférer la juvénile confusion des gauchistes
à la discipline prolétarienne du Parti communiste. Le 12 mai 1968,
à 63 ans, il évoquait, sur une radio, les jeunes révoltés en ces
termes : « Ces jeunes gens ne veulent pas d’un avenir qui sera
celui de leurs pères, c’est-à-dire le nôtre, un avenir qui a prouvé
que nous étions des hommes lâches, épuisés, fatigués, avachis par
une obéissance totale et complètement victimes d’un système clos
207 . » Dans l’expression de
ce jeunisme révolutionnaire, l’important est sans doute moins la
révolution et ses promesses d’avenir radieux que la conviction que
les pères, les adultes, sont coupables, forcément coupables, en
tant qu’ils n’ont pas su être à la hauteur de leur liberté. Aux
jeunes, on peut encore accorder le bénéfice du doute.
Ce jeunisme caricatural du second Sartre
s’enracine dans le jeunisme plus subtil de sa première philosophie,
ou de ce qui est demeuré le fond de sa philosophie. La vraie raison
du procès intenté à l’adulte doit être rapportée à la conception de
la liberté-disponibilité indéfinie. Dans la traversée de la vie, la
liberté n’est en effet pas la donnée première : au moment où
l’individu émerge à la conscience, au sortir de l’enfance, la
liberté est déjà aliénée. Le vecteur de cette aliénation n’est
autre que l’adulte, par qui se transmet, de génération en
génération, la prison des rôles.
Le texte clef dans l’œuvre de Sartre, qui
indique le sens de sa critique de la figure de l’adulte au point de
vue de la liberté radicale se trouve dans la fameuse préface au
Traître d’André Gorz. Sartre y souligne que le malheur de
l’homme réside dans le fait de naître enfant, livré en pâture aux
parents – ces gardiens des rôles qui se transmettent d’une
génération à l’autre en étouffant l’individualité authentique
:
« Il paraît, en effet, qu’on trouve encore sur
terre des sauvages assez stupides pour voir dans leurs nouveau-nés
des ancêtres réincarnés. On agite au-dessus du nourrisson les armes
et les colliers des vieux morts ; qu’il fasse un mouvement, tout le
monde se récrie : le grand-oncle est ressuscité. Ce vieillard va
téter, conchier sous lui la paille, on l’appellera par son nom ;
les survivants de sa génération prendront plaisir à voir leur
camarade de chasse et de guerre agiter ses petites jambes et
s’égosiller ; dès qu’il saura parler, ils lui inculqueront les
souvenirs du défunt, un dressage sévère lui restituera son ancien
caractère, on lui rappellera qu’il était coléreux, cruel ou
magnanime, il en restera convaincu, malgré les démentis de
l’expérience. Quelle barbarie : on prend un môme bien vivant, on le
coud dans la peau d’un mort, il étouffera dans cette enfance sénile
sans autre occupation que de reproduire exactement les gestes
avunculaires, sans autre espoir que d’empoisonner après sa mort des
enfances futures. (...) Ces aborigènes arriérés, on les trouve aux
îles Fidji, à Tahiti, en Nouvelle-Guinée, à Vienne, à Paris, à
Rome, partout où il y a des hommes : on les appelle des parents.
Longtemps avant notre naissance, avant même de nous avoir conçu,
les nôtres ont défini notre personnage. On a dit de nous “ Il ”,
des années avant que nous puissions dire “ je ”. Nous avons existé
d’abord comme des objets absolus. A travers notre famille,
la société nous assignait une situation, un être, un ensemble de
rôles. (...) Partout, le rôle est là, qui attend son homme : pour
celui-ci, c’est le rôle de Juif ; pour celui-là, le rôle de
propriétaire foncier. Mais ces fonctions sont encore trop
abstraites : on les particularise en famille ; nous avons tous été
contraints de réincarner au moins un défunt, en général un
enfant victime de ses proches, tué en bas âge et dont le spectre
désolé se survit sous la forme d’un adulte : notre propre père ou
notre propre mère, ces morts vivants. A peine sorti d’un ventre,
chaque petit homme est pris pour un autre ; on le pousse, on
le tire pour le faire entrer de force dans son personnage, comme
ces enfants que les comprachicos tassaient dans des vases de
porcelaine pour les empêcher de grandir. Au moins, dira-t-on,
ceux-là n’étaient pas les fils de leurs bourreaux : on les achetait
parfois, on les volait souvent. Sans doute : mais qui n’est pas
enfant volé, plus ou moins ? Volé au monde, volé à son prochain,
volé à soi ? La coutume s’est perpétuée : avec des enfants volés,
on fait les voleurs d’enfants 208 . »
Les accents de Rousseau rejoignent ici les idées
de Lapassade pour dénoncer le « masque de l’adulte ». Ce masque de
la maturité aliène la liberté de l’individu et contribue à
perpétuer cette aliénation de génération en génération.
Une formule, en particulier, désigne le piège de
l’inauthenticité tendu à l’individu par son environnement : «
Partout, le rôle est là, qui attend son homme ». L'aliénation, pour
cette raison, précède donc toujours la liberté. Parce qu’il y a des
parents et des enfants. Il aurait fallu naître jeune, et sans père,
pour jouir pleinement de l’infinie liberté de se définir par
soi-même.
De fait, c’est l’ensemble du parcours de la vie
qui constitue pour la liberté un calvaire : si l’homme se définit
par sa liberté, la traversée des âges de la vie, considérés comme
situations, fait apparaître l’accès à l’existence
authentique fort improbable. On a vu que Rousseau concevait une
maturité propre à chaque âge de la vie ; Sartre, à l’inverse,
condamne tous les âges en les passant au crible de l’idéal de la
liberté radicale : l’enfance est vouée à l’aliénation ; la jeunesse
est l’âge d’un possible mais improbable arrachement ; l’âge adulte,
enfin, dans la mesure où être adulte, c’est être déjà vieux,
réifié, est inexorablement celui du naufrage de la liberté.
Le malheur de naître enfant
La condition de l’enfant est d’être mandaté.
Sartre recourt à la métaphore du « mandat » pour rendre compte de
ce que l’enfant reçoit de ses parents. Les parents sont « mandants
» suivant deux modalités : celle de l’amour et celle de l’autorité.
La figure de la mère est valorisée ; par son amour, elle lègue à
l’enfant « le mandat de vivre » : « La valorisation du nourrisson
par les soins l’atteindra d’autant plus profondément que la
tendresse sera plus manifeste : si la mère lui parle, il saisit
l’intention avant le langage ; qu’elle lui sourie, il
reconnaît l’expression avant le visage même 209 . »
Toute sa vie, l’enfant conservera de l’amour parental, par-delà les
épreuves, « une sorte d’optimisme religieux » qui se fonde sur « la
certitude abstraite et tranquille de sa valeur ».
En revanche la figure paternelle, vecteur de la
socialisation, de l’autorité du monde social sur l’individu, est à
l’origine d’un mandat qui annule la liberté : il représente pour
l’enfant l'assignation de son destin social. C'est pourquoi, comme
l’écrit Sartre dans Les mots : « Il n’y a pas de bon père,
c’est la règle ; qu’on n’en tienne pas grief aux hommes mais au
lien de paternité qui est pourri 210 . » L'enfant tient de son
père le sens a priori de sa vie, son identité, la
connaissance de ses droits et de ses devoirs, le respect des
conventions sociales.
Le père est un « parasite sacré » et l’on peut
en un sens considérer que l’esprit de sérieux n’est rien
d’autre que la présence du père en l’homme. L'univers de l’enfance,
en effet, est celui de l’esprit de sérieux, dans la mesure où
l’enfant naturalise spontanément, se représente comme donné
et figé pour l’éternité, ce qui est en vérité constitué par la
liberté :
« Les mots, les mœurs, les valeurs, sont des
faits donnés, inéluctables comme le ciel et les arbres ; c’est dire
que le monde où il vit est le monde du sérieux, puisque le propre
de l’esprit de sérieux, c’est de considérer les valeurs comme des
choses toutes faites. (...) Le monde véritable, c’est celui des
adultes où il ne lui est permis que de respecter et d’obéir ;
naïvement victime du mirage du pour autrui, il croit à
l’être de ses parents, de ses professeurs (...) ; les
récompenses, les punitions, les prix, les paroles d’éloges ou de
blâme lui insufflent la conviction qu’il existe un bien, un mal,
des fins en soi, comme il existe un soleil et une lune ; dans cet
univers de choses définies et pleines, il croit être lui
aussi de façon définie et pleine : il est un bon petit garçon ou un
mauvais sujet, il s’y complaît (Simone de Beauvoir) 211 .
»
L'enfant est prisonnier du « mirage du pour
autrui », du rôle qu’on lui fait jouer et auquel il n’a pas la
liberté d’échapper. C'est pourquoi l’enfant est un comédien,
tout entier dans son personnage, jamais en mesure d’être lui-même.
Les mots, à travers le portrait dressé de l’enfant-Sartre,
illustre ce thème de l’enfant voué au « déguisement de l’enfance »
: « ... J’étais un enfant sage, écrit Sartre, je trouvais mon rôle
si seyant que je n’en sortais pas (p. 24) ». L'épisode de la messe
mérite à cet égard d’être cité :
« Tout le monde a l’air de dormir, c’est le cas
de montrer ce que je sais faire : à genoux sur le prie-Dieu, je me
change en statue ; il ne faut pas même remuer l’orteil ; je regarde
droit devant moi, sans ciller, jusqu’à ce que les larmes roulent
sur mes joues ; naturellement, je livre un combat de titan contre
les fourmis, mais je suis sûr de vaincre, si conscient de ma force
que je n’hésite pas à susciter en moi les tentations les plus
criminelles pour me donner le plaisir de les repousser : si je me
levais en criant “ Badaboum ! ” ? Si je grimpais à la colonne pour
faire pipi dans le bénitier ? Ces terribles évocations donneront
plus de prix, tout à l’heure, aux félicitations de ma mère. Mais je
me mens. (...) Vertueux par comédie (...). J’ai la liberté
princière de l’acteur qui tient son public en haleine et raffine
sur son rôle » (p. 25-26).
L'enfant est donc voué à l’enfer des autres :
n’existant que par le regard de ses parents, il est condamné à
jouer le rôle qu’ils lui ont donné, bref à être un enfant qui joue
à être un enfant, un enfant qui joue à jouer. Ce n’est toutefois
pas dans ses jeux d’enfant que l’enfant joue la comédie : le jeu
constitue à l’inverse un espace où, à l’abri du regard des adultes,
l’enfant poursuit des projets qui sont les siens et donne ainsi
libre cours à sa subjectivité. Au rebours de la « comédie familiale
», la compagnie des pairs permet à l’individualité authentique
d’éclore : « J’eus deux vies. En famille, je continuai de singer
l’homme. Mais les enfants entre eux détestent l’enfantillage : ce
sont des hommes pour de vrai (p. 180) ».
Du point de vue de l’idéal de liberté radicale
tel que Sartre et Beauvoir le conçoivent, l’enfance est donc
essentiellement un repoussoir : en tant qu’elle est un âge naturel,
elle voue l’humanité à reproduire, au sein même de la société
moderne, l’image de l’homme traditionnel prisonnier des
conventions. L'enfant, pour qui l’aliénation est un destin, peut
toutefois plaider la bonne foi : on ne peut lui imputer
l’inauthenticité de l’homme occultant ou fuyant sa liberté. S'il
est vrai que « le malheur de l’homme (...) vient de ce qu’il a
d’abord été un enfant », on peut aussi considérer en un sens que «
la condition de l’enfant (...) est métaphysiquement privilégiée ».
Tandis que Freud décèle chez l’enfant, du fait de sa vulnérabilité,
une angoisse suscitant en quelque sorte un besoin de dieux
protecteurs, pour Sartre et Beauvoir, à l’inverse, l’enfant vit
d’emblée dans un monde plein d’être, un monde rassurant rempli de
divinités et de choses divines : il vit dans le confort que lui
confère l’ignorance de ce qui fait la condition humaine. Il
éprouve, certes, un manque d’être dans son rapport au monde adulte,
mais il méconnaît son « néant », le « ne pas être ce que l’on est »
qui constitue le propre de l’homme : il n’éprouve ni le sentiment
de sa contingence, ni l’angoisse de la liberté.
L'enfance est le temps du conditionnement par
autrui ; elle n’en est pas moins aussi celui de la liberté
naissante et balbutiante qui rend possible le « choix originel »,
par lequel une personnalité se constitue elle-même. Parce que
l’enfant est humain, l’aliénation par les adultes est toujours
aliénation d’une liberté qui est déjà présente sous la forme de la
complicité : « Comment jouer la comédie sans savoir qu’on la joue ?
» interroge Sartre dans Les mots (p. 70). La conscience
balbutiante est conscience balbutiante de la contingence et de la
liberté. L'enfant tient des autres, des adultes, la
justification de son existence ; en ce sens, il n’existe pas encore
pour lui-même mais pour les autres. Il échappe, en même temps qu’au
sentiment de la contingence, au problème d’avoir à justifier par
lui-même son existence. S'il naturalise ou essentialise
spontanément les conventions sociales, l’enfant sait toutefois
confusément qu’il n’a pas encore de « place » véritablement marquée
dans le monde véritable, celui des adultes, et qu’il ne fait que
donner « la réplique aux grandes personnes » (p. 72). Un regard
suffit pour révéler à l’enfant la vacuité de son personnage et de
la comédie familiale : l’ironie d’un adulte ou l’indifférence des
pairs peuvent à tout moment faire tomber le masque 26 .
Le sentiment de la contingence de l’existence
peut être aiguisé par les circonstances de la vie. Dans Les
mots, Sartre explique ainsi qu’il doit à l’absence de père
d’avoir pu l’éprouver de manière précoce :
« Je vécus dans le malaise : au moment où leurs
cérémonies me persuadaient que rien n’existe sans raison et que
chacun, du plus grand au plus petit, a sa place marquée dans
l’Univers, ma raison d’être, à moi, se dérobait, je découvrais tout
à coup que je comptais pour du beurre et j’avais honte de ma
présence insolite dans ce monde en ordre.
Un père m’eût lesté de quelques obstinations
durables ; faisant de ses humeurs mes principes, de son ignorance
mon savoir, de ses rancœurs mon orgueil, de ses manies ma loi, il
m’eût habité ; ce respectable locataire m’eût donné du respect pour
moi-même. Sur le respect j’eusse fondé mon droit de vivre. Mon
géniteur eût décidé de mon avenir : polytechnicien de naissance,
j’eusse été rassuré pour toujours. (...) Faute de renseignements
plus précis, personne, à commencer par moi, ne savait ce que
j’étais venu foutre sur terre. M’eût-il laissé du bien, mon enfance
eût été changée ; je n’écrirais pas puisque je serais un autre. Les
champs et la maison renvoient au jeune héritier une image stable de
lui-même ; il se touche sur son gravier, sur les vitres
losangées de sa véranda et fait de leur inertie la substance
immortelle de son âme. Il y a quelques jours, au restaurant, le
fils du patron, un petit garçon de sept ans, criait à la caissière
: “ Quand mon père n’est pas là, c’est moi le Maître. ” Voilà un
homme ! A son âge, je n’étais maître de personne et rien ne
m’appartenait. (...) Au propriétaire, les biens de ce monde
reflètent ce qu’il est ; ils m’enseignaient ce que je n’étais pas :
je n’étais pas consistant ni permanent ; je n’étais
pas le continuateur futur de l’œuvre paternelle, je n’étais
pas nécessaire à la production de l’acier ; en un mot je
n’avais pas d’âme. (...) Dans la misère, l’enfant ne s’interroge
pas : éprouvée corporellement par les besoins et les
maladies, son injustifiable condition justifie son existence, c’est
la faim, c’est le danger de mort perpétuel qui fondent son droit de
vivre : il vit pour ne pas mourir. Moi, je n’étais ni assez riche
pour me croire prédestiné ni assez pauvre pour ressentir mes envies
comme des exigences (p. 73-74). »
C'est ainsi que Sartre présente la situation
originelle à partir de laquelle pouvait naître la vocation du
penseur destiné à poser le problème de la justification de
l’existence.
La jeunesse : entre l’idéal de la révolte et
la comédie du désarroi
La liberté, on vient de le voir, n’est jamais
tout à fait absente. L'aliénation de l’enfant ne se fait pas sans
sa complicité, la contribution de sa mauvaise foi. La conscience de
l’enfant est toutefois à peine naissante, tout juste un trouble. Il
ne peut échapper aux mandats qu’il reçoit de ses parents et dont il
tire le sentiment de sa nécessité. Cette possibilité ne peut surgir
qu’avec l’adolescence, l’âge où la condition humaine se dévoile.
L'adolescent émerge à la conscience, découvre sa contingence. Une
véritable décristallisation s’opère alors :
« Les hommes cessent de lui apparaître comme des
dieux, en même temps l’adolescent découvre le caractère humain des
réalités qui l’entourent : le langage, les coutumes, la morale, les
valeurs ont leur source dans ces créatures incertaines ; le moment
est venu où il va être appelé à participer lui aussi à leur
opération ; ses actes pèsent sur terre autant que ceux des autres
hommes, il va lui falloir choisir et décider. On comprend qu’il ait
peine à vivre ce moment de son histoire, et c’est là sans doute la
cause la plus profonde de la crise de l’adolescence : c’est que
l’individu doit enfin assumer sa subjectivité » (Beauvoir, Pour
une morale de l’ambiguïté, p. 52).
Surgissement de la conscience, de la liberté, de
la subjectivité : l’adolescence est l’âge dangereux du point de vue
de l’éducation traditionnelle qui se propose pour but la
transmission d’un héritage. La liberté introduit en effet la
possibilité de la « trahison », de l’infidélité au mandat paternel.
Tandis que l’enfance est l’âge du conformisme obligé, l’adolescence
contient en elle le germe de la révolte et de l’arrachement aux
conventions.
Cette disposition est en outre renforcée par la
situation des jeunes dans la société moderne. André Gorz, fidèle
disciple de Sartre, s’est efforcé, dans un texte intitulé Le
vieillissement 212 , de définir, à partir du
critère de la liberté sartrienne, la jeunesse considérée comme «
âge social » : puisque être adulte, c’est être intégré, d’abord par
le métier qui permet d’être doté d’une valeur sociale, la
jeunesse se définit par l’exclusion, ce qui la rapproche de
« la masse diffuse des sans-métier, des sans-salaire, des
sans-logement, des sans-avenir prévisible, des sans-intérêt, des
sans-famille 213 », bref de tous les hommes
sans importance sociale que l’on peut opposer aux salauds, aux
vieux, c’est-à-dire aux intégrés ; d’où la signification de l’«
être-jeune » :
« c’est n’avoir rien à perdre et n’être pour
soi-même qu’indéfinies possibilités à venir ; c’est n’avoir ni
propriétés, ni acquis, ni intérêt à défendre – car à supposer qu’on
en ait, on est un vieux précoce, héritier ou successeur au destin
préfabriqué par les legs des aïeux – et, en conséquence, n’avoir
sur le monde que le point de vue de ses exigences propres
214 ».
Détaché des fonctions familiales et sociales,
encore non engagé par ses actes passés, le jeune est un être
disponible, lié à rien d’autre qu’à « ses exigences propres » : on
comprend que Sartre ait pu être tenté, notamment en valorisant
l’esprit de révolte, de considérer la jeunesse comme étant, par
excellence, l’âge de l’authenticité. Dans l’éloge qu’il consacre à
son ami communiste Paul Nizan en 1960, c’est au révolté davantage
qu’au révolutionnaire que Sartre rend hommage : « il se fit
révolutionnaire par révolte et quand la révolution dut céder le pas
à la guerre, il retrouva sa violente jeunesse et finit en révolté
27 ». Il résume
alors la quintessence du message que son ami pourrait délivrer,
par-delà la mort, à la jeunesse des années soixante, un message
assez éloigné de l’orthodoxie marxiste : « vous mourez de modestie,
osez désirer, soyez insatiables, délivrez les forces terribles qui
se font la guerre et tournent en rond sous votre peau, ne rougissez
pas de vouloir la lune : il nous la faut
215 ». Et Sartre, à 54
ans, de faire assaut de sympathie pour les angry young men
de son temps en les incitant à déchaîner leur violence : « Tâchons
de retrouver le temps de la haine, du désir inassouvi, de la
destruction, ce temps où André Breton, à peine plus âgé que nous
n’étions, souhaitait voir les Cosaques abreuver leurs chevaux dans
le bassin de la Concorde 216 . »
En tant, donc, qu’elle est l’âge de l’exigence
impatiente, de la mise en cause des situations acquises, Sartre est
conduit à concevoir la jeunesse comme l’agent de la destruction de
l’ordre établi. Mais ce « jeunisme » est tempéré dans son œuvre par
d’autres textes où il souligne à l’inverse la fragilité, voire
l’inauthenticité de la révolte adolescente ou de l’identité « jeune
». La révolte adolescente est ainsi problématisée dans un article,
publié en 1938, consacré au roman de Paul Nizan, La
conspiration. Dans ce texte où il fait certes peut-être valoir
un point de vue plus proche de celui de son ami que du sien propre,
il rappelle que la jeunesse n’est pas un âge naturel : «
C'est un âge artificiel, qu’on a fait et qui se fait, dont la
structure et l’existence même dépendent de la société 217 . »
Le jeune homme est un produit de la famille bourgeoise, qui prépare
son intégration dans le système économique. Si bien que sa révolte,
comme le suggère le roman de Nizan, peut apparaître davantage comme
l’expression du ressentiment lié à son maintien à l’écart de la vie
adulte qu’émanant d’un refus authentique de l’ordre existant :
ainsi Nizan écrit-il à propos des jeunes gens révoltés de La
conspiration qu’ils étaient « plutôt sensibles au désordre, à
l’absurdité, aux scandales logiques, qu’à la cruauté, à
l’oppression » et que « la bourgeoisie dont ils étaient les fils
leur paraissait enfin moins criminelle et moins meurtrière
qu'imbécile 218 ». La révolte adolescente
est suspecte de n’être qu’une « improvisation » éphémère due au
caractère transitoire de ce temps d’ennui et de désordre qui
précède l’entrée dans les rôles et les fonctions adultes. Sartre,
dans son commentaire, abonde dans ce sens en convenant que la
jeunesse est « par excellence, l’âge de l’inauthentique 219 ».
Son article s’achève par une allusion critique à l’identité « jeune
», observant que « le jeune homme se croit des droits parce
qu’il est jeune, comme le contribuable parce qu’il paie ses impôts
ou le père de famille parce qu'il a des enfants 220
».
Le jugement de Sartre, en particulier du premier
Sartre, sur la jeunesse comme âge de la vie est donc ambivalent
28 . La révolte,
fondée sur la découverte authentique de la liberté, rompt avec
l’univers du sérieux dans lequel est enfermé l’enfant et refuse la
réification du monde adulte ; elle peut cependant prendre l’aspect
d’une comédie : le « jeune romantique » ou « révolté » constitue
l’un des déguisements que l’individu est amené à revêtir pour se
dissimuler sa liberté, un rôle qui l’attend lorsqu’il sort de
l’enfance et qu’il convient de jouer avant de s’établir dans un
personnage d’adulte. Ce thème est notamment illustré par
L'enfance d’un chef, une nouvelle publiée par Sartre en 1939
et qui présente le roman de formation d’un « salaud ».
Lucien Fleurier, le héros de L'enfance d’un
chef est le fils d’un patron de province qui reçoit de son père
le mandat de vivre pour prendre sa succession à la tête de
l’entreprise familiale : très tôt, « papa prit Lucien sur ses
genoux et lui expliqua ce que c’était qu’un chef 221 ».
Le texte se clôt sur le moment qui marque la fin de la jeunesse du
héros – moment correspondant à la prise de conscience par Lucien
Fleurier de son identité de chef, de son « droit de commander »
:
« Et voilà que Lucien, justement, c’était ça :
un énorme bouquet de responsabilités et de droits. Il avait
longtemps cru qu’il existait par hasard, à la dérive : mais c’était
faute d’avoir réfléchi. Bien avant sa naissance, sa place était
marquée au soleil, à Férolles. Déjà – bien avant, même, le mariage
de son père – on l’attendait ; s’il était venu au monde,
c’était pour occuper cette place : “ J’existe, pensa-t-il, parce
que j’ai le droit d’exister. ” Et pour la première fois, peut-être,
il eut une vision fulgurante et glorieuse de son destin. (...) La
métamorphose était achevée : dans ce café, une heure plus tôt, un
adolescent gracieux et incertain était entré ; c’était un homme qui
en sortait, un chef parmi les Français. (...) “ Je vais laisser
pousser ma moustache ”, décida-t-il (p. 243-245). »
L'analyse de Sartre, à travers ce récit, vise à
montrer comment le déterminisme social peut fonctionner en dépit,
voire par le truchement de la liberté. Entre le point de départ, la
signification de son mandat à l’enfant, et le point d’arrivée,
l’investissement par le jeune Lucien Fleurier du rôle que l’on
avait défini pour lui, le récit montre comment la conscience de la
contingence et de la liberté, à l’adolescence, introduit « du jeu »
dans le mécanisme de la reproduction sociale. Quoique le destin
social de Lucien soit par avance tracé, il ne lui suffira pas pour
l’accomplir de suivre les études appropriées : il lui faudra
traverser le « désarroi » de l’adolescence, au cours duquel sa vie
semblera pouvoir basculer. Il s’interrogera sur son identité,
doutera d’être à la hauteur de son futur rôle de chef, connaîtra la
tentation du suicide, découvrira, en même temps que la
psychanalyse, les tourments de son inconscient, se laissera
subjuguer par un poète surréaliste, avec lequel il aura même une
expérience homosexuelle ; tout cela vécu dans l’inquiétude, la peur
de se perdre, qui le pousse à concevoir la famille comme un refuge.
Puis viendra le temps du ressaisissement : Lucien fera le
choix de surmonter l’inquiétude de l’autoanalyse et de
s’enraciner dans l’identité familiale ; il croira pouvoir prendre
appui sur « la santé morale des Fleurier » (p. 208), se sentira «
fait pour l’action », interprétera son histoire à l’aune des
Déracinés de Barrès : il y découvrira à la fois « le mal et
son remède », le moyen de « se détourner d’une stérile et
dangereuse contemplation de soi-même » en s’appropriant ses
racines, qui seront « comme un humus nourrissant où Lucien
puiserait enfin la force de devenir un chef (p. 225) ». Lucien se
sentira parfois « dur et lourd comme une pierre » (p. 229) ; il
prendra une maîtresse, s’engagera auprès de jeunes fascistes,
deviendra un homme de « convictions » : « Lucien, c’est moi !
Quelqu’un qui ne peut souffrir les juifs » (p. 241). Tout cela sous
le regard bienveillant de son père : « Il faut bien, dit-il à sa
femme, que Lucien apprenne son métier d’homme » (p. 231). Le
déterminisme social n’aura donc opéré que dans la mesure où,
surmontant l’inquiétude née de la conscience de sa contingence et
de sa liberté, Lucien aura fait le choix de se concevoir comme
prédestiné et défini par une identité héritée. En définitive, il se
sera fait lui-même ce qu’il est devenu, la « mauvaise foi » en lui
fabriquant le « salaud », par la négation de la liberté et de la
contingence.
La nouvelle de Sartre illustre l’idée que la
possibilité de l’arrachement, à l’adolescence, demeure fragile :
l’ouverture instaurée par l’émergence de la liberté risque de se
refermer très vite, faisant apparaître la dérive adolescente comme
une « comédie ». Modifier le cours de la trajectoire amorcée à
partir de l’enfance s’avère difficile. « Le malheur qui vient à
l’homme du fait qu’il a été un enfant », écrit Simone de Beauvoir,
c’est que « sa liberté lui a été d’abord masquée et qu’il gardera
toute sa vie la nostalgie du temps où il en ignorait les exigences
222 ». L'adolescent se
découvre, dans l’angoisse, condamné à être libre : le monde n’est
plus tout fait, il est à faire. En éprouvant la disproportion entre
ses forces et la responsabilité qui soudain lui incombe, il se
trouve soudainement jeté dans « un grand désarroi », et l’on
comprend qu’il soit tenté de renier sa liberté : « après une crise
plus ou moins longue, il se retourne vers le monde de ses parents
et de ses maîtres, ou bien il adhère à des valeurs neuves, mais qui
semblent aussi sûres 223 ».
L'opportunité de l’arrachement à l’aliénation
héritée de l’enfance se referme ainsi pour laisser place à une
aliénation plus grande encore, puisque désormais fondée sur une
détermination de la liberté. La mauvaise foi s’ajoute à l’esprit de
sérieux afin de concevoir comme choisies les valeurs qui ont été
reçues : « la mauvaise foi de l’homme sérieux provient de ce qu’il
est obligé de sans cesse renouveler le reniement de cette liberté ;
il choisit de vivre dans un monde infantile : mais à l’enfant les
valeurs sont réellement données ; l’homme sérieux doit masquer ce
mouvement par lequel il se les donne
224 ». Cet « homme
sérieux », le « salaud », c’est l’adulte.
L'adulte, ce salaud
Dans Le vieillissement, André Gorz note
avec justesse qu’on entre dans l’âge adulte lorsque, passé la
trentaine, on prend conscience d’avoir « un âge » ; on entre alors
dans « l’âge où l’on vieillit
225 ». Ce sentiment
n’est toutefois pas lié au processus naturel, le vieillissement
étant avant tout un destin social : on a un âge, en effet,
dès lors qu’on est censé « avoir fait quelque chose qui vous
détermine et qui vous trace une fois pour toutes une voie sur
laquelle il n’y a qu’à continuer sur votre lancée 226 ».
Si l’on n’a pas d’âge durant la jeunesse, c’est que la vie est
alors indéterminée et informe, et l’horizon des possibles largement
ouvert. Avec l’avancée en âge croît ce que Sartre nomme le poids du
« pratico-inerte » : les projets se pétrifient ; l’homme devient
pour ainsi dire prisonnier de ses actes passés qui le définissent
aux yeux des autres, réduisent le champ des possibles et
déterminent son avenir. L'homme qui possède un métier et une
famille est lié à des intérêts, tel le propriétaire qui doit
conserver sa propriété. En s’objectivant ainsi dans le monde,
l’homme, au fur et à mesure qu’il « s’adultise », aliène sa
liberté.
Intégré, défini par son métier ou par sa
fonction, l’adulte est à la fois justifié et déchu. Il possède une
valeur sociale qui lui permet non seulement de gagner sa vie mais
aussi de se sentir nécessaire, accompli : il a « des droits, des
préséances, des privilèges » ; l’ancienneté dans une profession,
par exemple, lui vaut « des créanciers, des fidélités, des
solidarités d’âge 227 ». Mais la « sécurité
rentière 228 » de l’adulte n’est que la
contrepartie de l’acceptation de sa finitude, c’est-à-dire du
naufrage de sa liberté : « Le champ d’action est défini, et définit
les tâches. Mieux vaut maintenant s’y tenir. Il faut continuer ou
décider que rien n’a de sens. “ Ceci est ton champ ; tu n’en auras
pas d’autre. ” L’évidence du vieillissement est là 229 . »
Devenir adulte, c’est vieillir, c’est-à-dire faire
l’expérience que la vie revêt la nécessité d’un destin : « Tant que
vous ne changez pas de nom, de métier, de pays, le passé désormais
qualifie le présent et, quoi que vous en ayez, le détermine
230 . »
Figé par son passé comme les notables le sont
sur les tableaux des murs du musée de Bouville, l’adulte porte le
masque de la maturité – le masque de « l’importance sociale » – et
s’efforce de nier la liberté, de persuader celui pour qui la vie
est à construire, le jeune, qu’elle n’est en fait qu’un destin à
subir. Deux thèmes développés par Sartre et Beauvoir permettent
d’illustrer ce lien entre la comédie adulte et la mutilation des
nouveaux venus : la critique de l’expérience et celle du
dévouement.
Sartre, dans La nausée, fait de «
l’Expérience » l’un des attributs du « salaud ». Il y a, écrit-il,
les « professionnels de l’expérience » – « les médecins, les
prêtres, les magistrats et les officiers connaissent l’homme comme
s’ils l’avaient fait » – et les « amateurs », « les secrétaires,
les employés, les commerçants, ceux qui écoutent les autres au café
231 ». L'invocation de
l’expérience permet, l’âge venant, de se composer un personnage en
s’affublant du masque d’une sagesse illusoire. « L'Expérience » a
deux fonctions : une fonction de conservation de l’ordre social ;
une fonction de consolation, face au vieillissement et à
l’épuisement des possibles. La critique existentielle, chez Sartre,
sous-tend la critique sociale :
« Tout ce qui s’est passé autour d’eux a
commencé et s’est achevé hors de leur vue ; de longues formes
obscures, des événements qui venaient de loin les ont frôlés
rapidement et, quand ils ont voulu regarder, tout était fini déjà.
Et puis vers les quarante ans, ils baptisent leurs petites
obstinations et quelques proverbes du nom d’expérience, ils
commencent à faire les distributeurs automatiques : deux sous dans
la fente de gauche et voilà des anecdotes enveloppées de papier
d’argent ; deux sous dans la fente de droite et l’on reçoit de
précieux conseils qui collent aux dents comme des caramels mous.
(...) ils se sentent gonflés, aux approches de la quarantaine,
d’une expérience qu’ils ne peuvent pas écouler au-dehors.
Heureusement ils ont fait des enfants et ils les obligent à la
consommer sur place. Ils voudraient nous faire croire que leur
passé n’est pas perdu, que leurs souvenirs se sont condensés,
moelleusement convertis en Sagesse. Commode passé ! Passé de poche,
petit livre doré plein de belles maximes. “ Croyez-moi, je vous
parle d’expérience, tout ce que je sais, je le tiens de la vie. ”
Est-ce que la Vie se serait chargée de penser pour eux ? Ils
expliquent le neuf par l’ancien – et l’ancien, ils l’ont expliqué
par des événements plus anciens encore, comme ces historiens qui
font de Lénine un Robespierre russe et de Robespierre un Cromwell
français : au bout du compte, ils n’ont jamais rien compris du
tout... Derrière leur importance, on devine une paresse morose :
ils voient défiler des apparences, ils bâillent, ils pensent qu’il
n’y a rien de nouveau sous les cieux
232 . »
Revendiquer l’expérience est une manière de se «
gonfler » d’importance, en fabriquant de l’être avec du passé,
c’est-à-dire avec du néant. L'Expérience vise ainsi à immuniser, en
expliquant « le neuf par l’ancien », contre la nouveauté que la
liberté introduit dans le monde, donc aussi contre les audaces de
la jeunesse : « Leur sagesse, écrit Sartre, recommande de faire le
moins de bruit possible, de vivre le moins possible, de se laisser
oublier. Leurs meilleures histoires sont celles d’imprudents,
d’originaux qui ont été châtiés 233 . » Mais surtout,
convertissant par condensation le passé en sagesse, l’Expérience
représente la dernière défense de l’individu aux prises avec la
contingence. Par-delà la critique du conservatisme, Sartre entend
donc surtout dénoncer l’une des modalités de la mauvaise foi, par
laquelle l’homme « voudrait se masquer l’insoutenable réalité :
qu’il est seul, sans acquis, sans passé, avec une intelligence qui
s’empâte, un corps qui se défait 234 ».
La critique du « dévouement », que l’on trouve
dans les textes de Simone de Beauvoir, vise notamment, même si non
exclusivement, la parentalité, l’une des fonctions essentielles de
la vie adulte. Le dévouement est le fait, non seulement de vouloir
le bien d’autrui, mais de vouloir ainsi justifier son existence en
abdiquant à cette fin sa liberté : « le dévouement se présente
d’abord comme une totale démission en faveur d’autrui 235 ».
En prenant pour fin une fin définie par autrui, je me délivre à la
fois du risque et de l’angoisse de la liberté : « en
posant devant moi une fin absolue j’ai abdiqué ma liberté ; aucune
question ne se pose plus ; je ne veux plus être qu’une réponse à
cet appel qui m'exige 236 ». Mais cette abdication
est en réalité fondée sur la mauvaise foi par laquelle l’individu
se dissimule sa liberté et sa contingence.
C'est ainsi que les parents justifient leur
existence en jouant la comédie du dévouement : ils veulent le
bonheur de leur enfant, font des sacrifices et prennent à sa place
des décisions pour son bien. Ce faisant, la posture du
dévouement se fonde sur une double illusion. La première procède de
la méconnaissance de la liberté d’autrui : il m’est en fait
impossible de déterminer par moi-même des fins que je puisse
légitimement considérer comme celles d’autrui. Le parent devra
ainsi toujours décider lui-même quelle fin il doit satisfaire pour
le bien de l’enfant : faut-il par exemple viser le bien présent ou
le bien à venir, lesquels ne sont pas nécessairement compatibles ?
Un choix, le plus souvent, s’impose : « il faut trahir l’enfant
pour l’homme, ou l’homme pour l'enfant
237 ». Le risque de la
liberté, en conséquence, est inéliminable : « C'est donc dans le
risque et dans le doute qu’on se dévoue. Il faut prendre parti et
nous devons choisir sans que rien nous dicte notre choix
238 . » Par ailleurs, et
surtout, le dévouement en tant que tel est un choix, non la réponse
nécessaire à un appel. L'ingratitude de l’enfant, qui réclame pour
lui-même légitimement la liberté, est à cet égard un test
d’authenticité pour les parents : ceux-ci ne sauraient en souffrir
s’ils considèrent avoir librement choisi d’agir pour le bien de
leur enfant. Dans le dévouement, en vérité, on ne veut ni pour
autrui (on ne peut connaître ce qu’il veut) ni pour soi (on ne peut
espérer la reconnaissance) ; « on veut pour rien : et c’est
cela la liberté 239 ». La relation authentique
de l’adulte à l’enfant ne devrait pas se concevoir sur le mode du
dévouement : « En regardant son fils qui n’a pas demandé à naître
et qui est à présent un beau petit garçon robuste, le père peut
penser avec orgueil : “ Voilà ce que j’ai fait ”, et non “ Voilà à
quoi je me suis dévoué 240 . ” »
La négation de la liberté ne se trouve en outre
pas simplement du côté du sujet du dévouement, mais aussi du
côté de son objet. Lorsque le père ou la mère revêtent les
habits du dévouement, ils oublient à la fois leur propre liberté et
celle de l’enfant : c’est alors qu’ils revendiquent pour eux-mêmes
des droits et deviennent, comme l’écrit Sartre, des « voleurs
d’enfants ». Se dessine en creux l’idéal éducatif de la philosophie
sartrienne de la liberté : plutôt que d’assigner à l’enfant un
mandat, d’étouffer sa liberté en déterminant par avance le
personnage qu’il doit devenir, il faut considérer que l’éducation a
pour tâche de créer les points de départ d’une liberté : « Je ne
crée jamais pour autrui que des points de départ ; la santé,
l’instruction, la fortune dont un père a doté son fils doivent lui
apparaître non comme des données, mais comme des possibilités que
seul le fils peut utiliser. Ce n’est pas moi qui fonde autrui ; je
suis seulement l’instrument sur lequel autrui se fonde. Lui seul se
fait être en transcendant mes dons
241 . »
L'intérêt que Simone de Beauvoir porte à ce
thème du dévouement tient évidemment au fait qu’il désigne la
disposition fondamentale de la femme au foyer. La mère, en
particulier, est l’adulte féminin par excellence et représente à
cet égard l’un des équivalents féminins du « salaud » sartrien
29 . Rappelons
que Beauvoir, dans le Deuxième sexe, entend combattre deux
préjugés relatifs à la maternité : le premier est que « la
maternité suffise à combler une femme
242 » ; le second, «
que l’enfant trouve un sûr bonheur dans les bras maternels
243 ». Les deux sont liés :
c’est parce que la femme ne dispose pas de la possibilité de se
réaliser par elle-même à travers une activité indépendante qu’elle
se voit condamnée, dans la maternité comme dans le mariage et
l’amour, à remettre « à un autre le soin de justifier sa vie
244 ». Son attente de
réalisation par procuration la voue à une déception certaine tout
en accablant l’enfant d’une exigence pesante ; si donc le
dévouement maternel « peut être vécu dans une parfaite authenticité
», écrit Beauvoir, c’est en fait « rarement le cas 245 » :
« Il faut à une mère un rare mélange de générosité et de
détachement pour trouver dans la vie de ses enfants un
enrichissement sans se faire leur tyran ni les changer en bourreaux
246 . »
La critique de la comédie des âges, dans l’œuvre
de Sartre et Beauvoir, ne semble donc laisser subsister, au premier
abord, aucune perspective de salut par la progression au sein de
l’échelle des âges, comme si l’idéal d’authenticité n’avait pas
vocation à s’incarner. A la question « pourquoi grandir ? », il
faudrait pouvoir répondre : pour justifier son existence en
réalisant sa liberté ; mais maturité et liberté paraissent se
contredire nécessairement. On va voir néanmoins, que, d’une manière
différente chez l’un et chez l’autre, on trouve dans les œuvres de
Sartre et de Beauvoir l’idée d’une conception authentique de la
maturité adulte.
« Tu as pourtant l’âge de raison, mon pauvre
Mathieu ! dit-il avec une pitié grondeuse. Mais ça aussi tu te le
caches, tu veux te faire plus jeune que tu n’es. D’ailleurs (...)
peut-être suis-je injuste. L'âge de raison, tu ne l’as peut-être
pas encore, c’est plutôt un âge moral (...) peut-être que j’y suis
arrivé plus vite que toi.
“ Ça y est, pensa Mathieu, il va encore me
parler de sa jeunesse. ”
Jacques était très fier de sa jeunesse, c’était
sa garantie, elle lui permettait de défendre le parti de l’ordre
avec une bonne conscience : pendant cinq ans il avait singé avec
application tous les égarements à la mode, il avait donné dans le
surréalisme, eu quelques liaisons flatteuses et il avait respiré
parfois, avant de faire l’amour, un mouchoir imbibé de chlorure
d’éthyle. Un beau jour, il s’était rangé : Odette lui apportait six
cent mille francs de dot. Il avait écrit à Mathieu : “ Il faut
avoir le courage de faire comme tout le monde, pour n’être comme
personne. ” Et il avait acheté une étude d'avoué 247 .
»
Ce dialogue est extrait de L'âge de
raison, roman dans lequel Sartre met en scène ses réflexions
sur la problématique des rapports entre finitude et liberté. Le
personnage de Mathieu représente le point de vue de Sartre, dont il
est le jumeau romanesque, le point de vue de l’homme animé par la
volonté d’être libre : 34 ans, professeur de philosophie, cherchant
lucidement son salut, Mathieu s’interroge sur la difficulté de
vivre en accord avec ce qui constitue l’essence de l’homme, la
liberté, ou la conscience. Jacques, le frère de Mathieu, est en
quelque sorte son Surmoi social, le gardien des conventions. Aux
yeux de Sartre-Mathieu, Jacques est le prototype du « salaud »,
dont le parcours de vie n’est qu’une succession de rôles, de
personnages conventionnels : après avoir joué la comédie de la
jeunesse, il joue celle de l’âge mûr ; il mène une vie ordonnée,
qui doit précisément obéir à l’ordre des séquences d’un parcours
balisé. Le parti de l’ordre, à travers Jacques, ne désavoue pas les
désordres de la jeunesse. Bien au contraire, il les justifie, voire
les encourage dans une certaine mesure : il faut avoir connu le «
désarroi », vécu quelques expériences transgressives et bizarres,
pour pouvoir ensuite apprécier le prix de la maturité adulte.
L'important est, à chaque âge, de bien jouer son rôle, de « faire
son âge », c’est-à-dire de faire coïncider l’âge moral et l’âge
naturel. Bref, derrière l’apparence du libre choix d’une vie
raisonnable, on perçoit la soumission servile à l’usage
conventionnel des âges de la vie, « la Jeunesse, l’Age mûr, tels
qu’ils défilent dans la cathédrale de Stras-bourg quand l’horloge
sonne midi 248 ».
Mathieu est empêtré dans une contradiction : en
un sens, il est un homme « fait » ; il a vécu une enfance
bourgeoise, reçu une éducation bourgeoise, réussi un concours qui a
fait de lui un fonctionnaire lui permettant de vivre dans le
confort d’une existence bourgeoise. Néanmoins la conscience de sa
liberté le pousse à « se garder disponible
249 », en refusant de
prendre les rôles sociaux au sérieux et en évitant les engagements
définitifs. Il n’adhère pleinement ni à son personnage de
professeur ni à l’idéologie de la classe sociale à laquelle il
appartient ; il s’encanaille en compagnie de jeunes gens avec
lesquels il noue des relations amicales ou amoureuses et connaît
quelques aventures nocturnes ; il répugne à fonder une famille,
entreprenant d’organiser l’avortement de son amante attitrée, qu’il
vient d’engrosser. Il s’interroge également sur la question de
l’engagement politique, le contexte politique du roman étant celui
de la guerre d’Espagne et de la montée du fascisme en Europe :
doit-il s’engager, comme son ami Brunet, au Parti communiste ?
Mathieu y répugne, en dépit du caractère tragique de la situation
et de l’admiration qu’il porte à la force morale de son ami. C'est
qu’on lui demande de croire, et donc de renier sa liberté.
Peut-on sortir de la contradiction ? Quel adulte
devient-on quand on refuse d’adhérer à tous les rôles qui vous
attendent ? Jacques est sévère : « tu es un bourgeois honteux »,
lui dit-il, « un vieil étudiant irresponsable », un faux bohème qui
cherche perpétuellement un compromis entre « un goût de révolte et
d’anarchie au fond très modeste », d’une part, et d’autre part un
penchant pour une vie « calme, réglée, une vraie vie de
fonctionnaire 250 ». Brunet ne l’est pas
moins : « Mais à quoi ça sert-il, la liberté, si ce n’est pas pour
s’engager ? » Il l’incite lui aussi à prendre ses responsabilités
et à ne pas demeurer l’esclave de sa liberté : « Est-ce que tu
t’imagines que tu pourras vivre toute ta vie entre parenthèses
251 ? » Les circonstances de
sa vie et celles de la grande Histoire ont fait que, pour Mathieu,
l’heure a sonné de l’examen de conscience le plus radical, celui
qui conduit à remettre en cause le projet fondamental qui donne
sens à une vie : « l’homme qui veut être libre » peut-il espérer un
accomplissement, une maturité, à tout le moins une vie authentique
? Ou bien est-il voué à faire l’épreuve tragique de l’échec de son
projet ?
Le dilemme de l’âge adulte : la comédie ou le
néant
L'âge de raison pose donc la question du destin
de la liberté lorsqu’elle est affrontée au problème de l’avancée en
âge ; la disponibilité indéfinie se heurte alors aux bornes
imposées par la nature et la vie sociale. L'homme est-il voué à se
réfugier derrière les masques de la maturité afin d’oublier la
réification de son existence, de justifier le renoncement à soi ? A
lire L'âge de raison, tout se passe comme si la vie adulte
était confrontée à un dilemme condamnant la liberté et interdisant
les chances de salut.
Découvrir que l’on est adulte, on l’a vu, c’est
découvrir que l’on a un bilan à défendre, qu’on est fait,
qu’on le veuille ou non. Cette situation est celle de Mathieu : «
je suis vieux », pense-t-il 252 ; ce qui signifie : ma
liberté est foutue, le temps des choix et du projet est
définitivement derrière moi. Il reste toutefois à Mathieu un choix
fondamental à effectuer, qui engagera la suite de son existence. Il
lui faut choisir entre les engagements irréversibles et la volonté
de se garder disponible. S'il épousait sa maîtresse et lui
permettait de donner naissance à l’enfant qu’elle porte, il
rentrerait dans le giron de la vie familiale bourgeoise qu’il
voulait fuir ; s’il s’engageait au Parti communiste et partait
combattre les fascistes en Espagne, il risquerait sa vie mais
pourrait dire comme son ami Brunet : « A présent rien ne peut ôter
son sens à ma vie, rien ne peut l’empêcher d’être un destin
253 . » En revanche s’il
choisissait de garder sa liberté, il lui faudrait non seulement
accepter de passer pour un « irresponsable », voire même un «
salaud », aux yeux des autres, mais aussi courir le risque de
découvrir que, en dépit de ce choix, sa liberté est perdue,
simplement parce qu’il a vécu. Telle est du reste la conclusion du
livre, qui signe le naufrage de la liberté de l’homme qui voulait
rester libre :
« Il bâilla : il avait fini sa journée, il en
avait fini avec sa jeunesse. Déjà des morales éprouvées lui
proposaient discrètement leurs services : il y avait l’épicurisme
désabusé, l’indulgence souriante, la résignation, l’esprit de
sérieux, le stoïcisme, tout ce qui permet de déguster minute par
minute, en connaisseur, une vie ratée. Il ôta son veston, il se mit
à dénouer sa cravate. Il se répétait en bâillant : “ C'est vrai,
c'est tout de même vrai : j’ai l’âge de raison 254 . ”
»
Le problème posé par « le choix de Mathieu » est
celui du dilemme de l’âge adulte, auquel il donne sa formule
définitive : « Peut-être qu’on ne peut pas faire autrement :
peut-être qu’il faut choisir : n’être rien ou jouer ce qu’on est ;
ça serait terrible, se dit-il, on serait truqués par nature
255 . » Les choix à caractère
irréversible – le choix d’une profession, le mariage et les
enfants, l’engagement politique – transforment l’existence en
destin, une vie dont le tracé est définitif et dont on peut
désormais conter l’histoire. Il ne reste plus qu’à jouer son rôle,
à faire son deuil de la liberté. Le pari de la liberté était
précisément d’échapper à l’enfermement dans le rôle « qui partout
attend son homme » : « Si je n’essayais pas de reprendre mon
existence, songe ainsi Mathieu, ça me semblerait tellement absurde
d’exister. » Mais la crise morale qu’il traverse provient de la
prise de conscience du caractère aporétique de cette volonté
d’échapper aux différents personnages qui s’offrent à lui : « Au
fond, c’est ça ton idéal : n’être rien » ; « J’ai mené une vie
édentée. (...) Je n’ai jamais mordu, j’attendais, je me gardais
pour plus tard – et je viens de m’apercevoir que je n’ai plus de
dents 256 . »
La réification ou la vacuité d’une liberté
inutile, l’esprit de sérieux de l’homme d’ordre et de l’homme de
conviction ou le flottement dans l’indétermination : l’alternative
qui se présente au moment des derniers choix irréversibles, à
l’entrée dans l’âge adulte, ne laisse aucune issue pour la liberté.
La volonté d’être libre était une illusion ; l’âge de raison est
celui de la résignation : on ne sort de la jeunesse que pour
devenir vieux.
Cette aporie ne constitue cependant pas le
dernier mot de la réflexion sartrienne sur l’âge adulte. L'âge
de raison laisse deviner une première issue possible, que l’on
peut qualifier de conversion ou de reniement : le choix de
l’engagement. Troquer une certitude contre le poids angoissant
d’une liberté pour rien sera la voie que Sartre choisira pour
lui-même aux lendemains de la guerre. Les circonstances qui ont
présidé à ce choix sont suffisamment connues pour qu’il soit utile
d’y revenir ici. Force est cependant de constater que Sartre a joué
avec zèle la comédie de l’intellectuel engagé : sans doute
pensait-il demeurer fidèle à son idéal de liberté en s’engageant
dans le combat contre l’oppression et en trahissant sa classe
sociale ; en fait, il l’anéantissait dans l’esprit de
sérieux.
La seconde voie explorée par Sartre pour tenter
de surmonter l’aporie constituée par le dilemme de l’âge adulte est
celle, opérée par le biais de sa « psychanalyse existentielle », de
la déconstruction réflexive de l’adulte que l’on est devenu :
plutôt que de n’être rien ou de jouer ce que on est, déconstruire
le « salaud » en soi. Son autobiographie, Les mots, fournit
l’illustration de cette démarche qui permet d’esquisser une figure
paradoxale de la maturité adulte.
Grandir, c’est tuer le salaud que l’on porte
en soi
N’être rien, ce serait refuser
l’intégration et l’installation dans le monde adulte au sein duquel
partout le rôle attend son homme. Ce serait vouloir demeurer dans
l’indétermination et la disponibilité de la jeunesse. Mais c’est
une voie impossible : on ne peut rien faire contre l’avancée en âge
et le mandat reçu de l’enfance ; la première vous condamne à jouer
un personnage, le second pré-détermine celui-ci. Jouer ce qu’on
est, ce serait se complaire dans la comédie sociale : dans la
mauvaise foi, l’esprit de sérieux et le sentiment de son
importance. Ce serait renoncer au projet d’être libre. Reste une
issue : déconstruire l’adulte que l’on est devenu, dévoiler les
illusions qui l’ont rendu possible, afin de tuer le comédien ou le
« salaud » que l’on porte en soi. C'est le sens qu’il faut donner à
l’entreprise autobiographique de Sartre.
Les mots, comme tous les récits, doit se
comprendre à partir de sa fin. A la fin du récit qui relate les
origines de sa vocation d’écrivain, Sartre constate qu’il est
parvenu au terme d’une entreprise de désaliénation personnelle
passant par la démystification du personnage du « grand écrivain ».
Tel est le sens de son « antibiographie » : au lieu de raconter
l’histoire d’une prédestination, il déconstruit le mythe de la «
vocation », qu’il fait apparaître comme le produit d’une
aliénation. Celui qui aurait pu être présenté, dans une biographie
classique, comme le héros positif de son enfance, à savoir son
grand-père, auquel il doit d’être devenu ce qu’il est, s’avère être
ici le « salaud » de l’histoire : l’adulte qui lui a assigné le
mandat d’écrire, son rôle dans la comédie sociale, en l’élevant
dans le culte conventionnel des Belles-Lettres. Sartre confie qu’il
est longtemps resté la dupe de cette aliénation, ce qui l’a conduit
à se sentir justifié par son œuvre, conscient de l’importance
sociale du grand auteur qu’il était devenu. Il était en fait le
complice de son grand-père, fidèle au mandat reçu et aux
conventions de la « comédie de la culture ».
L'entreprise de déconstruction de soi à laquelle
procède l’analyse autobiographique revêt ainsi l’aspect d’une
critique de l’opium culturel absorbé au cours de l’enfance et cause
de l’illusion du grand écrivain qui se prend pour un grand écrivain
: les récits des écrivains illustres, faits de prédestination et de
vocations précoces, dans lesquels il a pu découvrir le rôle qui
l’attendait et le personnage qu’il devait jouer. Le culte des
Belles-Lettres constituait une religion séculière – une tradition
moderne parmi d’autres – dont il lui fallait s’émanciper pour
parvenir à l’authenticité : « l’athéisme est une entreprise cruelle
et de longue haleine, écrit-il : je crois l’avoir mené jusqu’au
bout 257 ». Son rôle d’écrivain au
service de l’Humanité lui avait permis d’échapper au sentiment de
la contingence. C'est ainsi que, devenu trentenaire, il avait écrit
La nausée, ce roman sur la contingence et le caractère
injustifiable de l’existence, tout en s’éprouvant nécessaire
et justifié en tant qu’auteur : « Dogmatique je doutais de
tout sauf d’être l’élu du doute ; je rétablissais d’une main ce que
je détruisais de l’autre et tenais l’inquiétude pour la garantie de
ma sécurité ; j’étais heureux 258 . » Heureux mais encore
immature, insuffisamment pénétré du sens de la mise en cause des
salauds. Désormais, après avoir reconstruit la genèse non tant de
sa vocation mais de sa foi en sa vocation et en sa destinée
d’écrivain, Sartre affirme avoir renoué avec le sentiment de la
contingence qu’il éprouvait quand, enfant, rien ne lui semblait
pouvoir justifier son existence : « La culture ne sauve rien ni
personne, elle ne justifie pas 259 . »
Que résulte-t-il de l’entreprise de
déconstruction ? Le choix de n’être rien, de ne pas jouer ce qu’on
est ? Non pas : « on ne se guérit pas de soi 260 »,
il est impossible, en un sens, Sartre en convient, de ne pas être
l’adulte qu’on est devenu. Il continuera donc d’écrire : « C'est
mon habitude et puis c’est mon métier
261 . » Mais il ne
jouera plus au grand écrivain comme le garçon de café joue au
garçon de café. Quelle différence cela fait-il ? pourrait-on
demander. Quel est le gain de l’entreprise de déconstruction ? Il
tient, semble-t-il, en trois mots : lucidité, humilité,
disponibilité.
Luciditéd’abord : la réflexion sur le
parcours des âges de la vie permet de prendre la mesure des
rapports entre liberté et finitude, de comprendre notamment que la
liberté se fait complice de l’aliénation dans le choix originel qui
décide d’une destinée. Elle offre surtout une version sartrienne de
l’expérience, qui consiste à saisir, dans son existence
même, le sens de la formule qui clôt le dernier chapitre de
L'être et le néant : « l’homme est une passion inutile
262 ». La passion de l’homme,
à l’inverse de celle du Christ, tient au fait qu’il se perd en tant
qu’homme (liberté et contingence) pour se faire Dieu (un être
nécessaire et justifié). Ce qui importe, c’est de comprendre, en
les déconstruisant, que ses propres tentatives pour justifier son
existence sont vaines. Il faut admettre enfin, pour vivre en accord
avec la condition humaine, que rien ne justifie. Tel est le sens de
la maturité selon Sartre : il faut avoir vécu et s’être longuement
analysé pour renoncer définitivement à l’esprit de sérieux et se
délivrer des illusions de la mauvaise foi.
Humilitéensuite : le dépassement de la
quête de justification permet de surmonter le sentiment de
l’importance sociale du salaud que tend à devenir l’adulte : « Si
je range l’impossible Salut au magasin des accessoires, que
reste-t-il ? Tout un homme, fait de tous les hommes et qui les vaut
tous et que vaut n’importe qui 263 . » Le désenchantement du
Moi préserve des séductions de « l’élite » et confère à l’homme
socialement important la conscience de n’être qu’un homme « sans
importance sociale » : sentiment démocratique qui rend possible la
fraternité par-delà les rôles qu’il faut bien jouer et qui séparent
les hommes.
Disponibilité, enfin, c’est-à-dire
capacité à ne pas se laisser conditionner par le passé, à ne pas
être solidaire de lui mais de rester, à l’inverse, disponible pour
un avenir autre : « L'adolescence, l’âge mûr, l’année même qui
vient de s’écouler, ce sera toujours l’Ancien Régime : le Nouveau
s’annonce dans l’heure présente mais n’est jamais institué :
demain, on rasera gratis 264 . » Disponibilité par le
biais de l’ironie : une manière de ne pas coïncider avec
soi, « d’être toujours à distance de soi
265 », qui est la
seule manière de concrétiser la liberté et l’idéal d’authenticité.
Il s’agit de se fuir, non pas fuir sa liberté mais l’être pétrifié
que l’on tend à devenir. Et Sartre de reprendre à son compte la
formule de sa grand-mère, marquant cette exigence de distance
ironique vis-à-vis de soi et des rôles auxquels on peut être tenté
de s’identifier : « “ Glissez, mortels, n’appuyez pas 266 . ”
»
L'âge adulte est pour Sartre celui de
l’accomplissement de l’existence inauthentique : le moment où
l’homme se découvre prisonnier de son personnage, condamné à jouer
le rôle auquel il était le plus souvent destiné depuis son enfance,
et qui fait de lui le complice d’une société qui, par tradition,
étouffe la liberté. La seule voie de salut réside dans la pratique
d’une forme de psychanalyse existentielle, l’auto-analyse par
laquelle il est possible, en prenant conscience de son aliénation,
de se dégager de l’esprit de sérieux et d’introduire une dose de
distance ironique dans le rapport à soi. A défaut de pouvoir
arracher son masque, l’homme libre peut parvenir à une forme
paradoxale de maturité qui se mesure à sa capacité de
désidentification et aux signes d’authenticité qu’il saura
exprimer.
La critique de l’aliénation du salaud, que
Sartre dirige aussi contre lui-même, néglige cependant le fait
qu’une partie de l’humanité peut se trouver privée de la
possibilité de jouer un rôle social et d’affirmer ainsi sa valeur
ou son « importance sociale ». Sans aller jusqu’à mettre
explicitement en cause la déconstruction par Sartre de la figure de
l’adulte, et tout en s’appuyant sur les mêmes prémisses
philosophiques que lui, Simone de Beauvoir s’est montrée sensible à
cette difficulté. Elle valorise l’adulte par excellence que
représente l’homme actif, installé au cœur de la vie sociale, en
tant qu’il jouit d’une liberté concrète dont sont notamment exclus
les femmes et les vieillards : Beauvoir défend cette idée dans le
Deuxième sexe, à propos de la condition féminine, mais aussi
dans La vieillesse – un ouvrage certes moins célèbre mais
qui nous intéresse ici parce qu’il est consacré à un âge de la vie,
le dernier, significativement absent dans l’œuvre de Sartre.
Vieillir, pour Beauvoir, ce n’est pas devenir adulte mais, plus
banalement, déchoir de sa condition d’adulte. Elle fait en fin de
compte apparaître que, même s’ils peuvent être aliénants, les rôles
sociaux représentent également la condition de l’exercice réel de
la liberté. C'est à ce titre qu’elle revendique pour les femmes et
pour les vieux le droit de devenir ou de demeurer pleinement
adulte.
Le deuxième sexe : l’existentialisme est un
féminisme
C'est d’abord dans son analyse de la condition
de la femme qu’il apparaît clairement que, pour Beauvoir,
l’entreprise de déconstruction des rôles familiaux et sociaux peut
être mise au service d’une promotion de l’âge adulte, comme âge de
l’indépendance et de la réalisation active des projets.
L'aliénation des femmes ne tient-elle pas au fait qu’elles se
voient exclues du statut adulte et des rôles qui lui sont associés
? La femme adulte est en quelque sorte une grande personne privée
de l’indépendance et de l’autonomie qui font l’adulte authentique.
La perspective d’émancipation défendue par Beauvoir et par les
féministes qui s’inspireront de son œuvre s’inscrit ainsi dans une
parfaite continuité avec l’idéal moderne de la
majorité.
Le deuxième sexe est paru en 1949, à
l’aube d’une révolution de la condition féminine sans précédent
dans l’histoire des femmes. La seconde moitié du XXe siècle, en effet, fut le théâtre de l’avènement
de la femme individu. Pour la première fois, la femme cesse
d’être subordonnée à l’homme, son destin n’est plus programmé en
fonction d’un ordre considéré comme naturel, et donc immuable. La
différenciation des rôles masculins et féminins n’a sans doute pas
disparu, mais tous les rôles sont désormais accessibles à tous,
hommes et femmes : la femme n’est plus prisonnière du foyer ; elle
peut, et, le plus souvent, veut accéder par le travail à
l’indépendance économique.
Conçu à partir de la catégorie sartrienne de
liberté-disponibilité, Le deuxième sexe annonce cette
révolution 30 .
On connaît la célèbre phrase qui ouvre le premier chapitre du
second tome : « On ne naît pas femme : on le devient. » Elle
renvoie à la formule sartrienne selon laquelle « il n’y a pas de
nature humaine 267 ». L'ordre social fondé
sur la différenciation sexuée des rôles n’est pas une nécessité
naturelle : il doit être considéré comme l’œuvre de l’histoire. Or,
ce que l’histoire a fait, elle peut aussi le défaire. Le féminisme
de la seconde modernité, tel qu’il va se déployer notamment dans
les années 70 31
, va porter une série de revendications relatives aux conditions
politiques et sociales de l’autonomie existentielle des femmes :
éducation mixte, indépendance économique, mixité des métiers et des
professions, principe du « travail égal, salaire égal », liberté
sexuelle, propriété de soi et maîtrise de la fécondité (la question
du droit à l’avortement), liberté de ne pas se marier et de
divorcer, soutien de la collectivité à la parentalité par la mise
en place de congés parentaux et de structures d’accueil de la
petite enfance 32
.
L'originalité du propos de Beauvoir, dans le
cadre d’un féminisme qui dénonce « la domination masculine », est
de souligner la complicité, et donc la responsabilité de la femme
dans son aliénation 33 . L'identité féminine n’est pas une donnée
naturelle mais est librement constituée par les femmes. La femme
est responsable de son infériorité et de sa dépendance dans la
mesure où elle choisit d’abdiquer sa liberté : « Bien loin qu’elle
se voue à l’homme parce qu’elle se sait inférieure à lui, c’est
parce qu’elle lui est vouée qu’acceptant l'idée de son infériorité
elle la constitue 268 ». L'objectif de la
critique de l’aliénation dont la femme est elle-même responsable,
est d’inciter celle-ci à s’approprier la subjectivitéqui la
définit en tant qu’être humain : la femme objet doit devenir
une femme sujet. Ce n’est qu’à cette condition qu’elle
pourra élargir son horizon existentiel au-delà du cadre fixé par
les trois « K » allemands – Kinder, Kirche,
Küche (les enfants, l’église et la cuisine).
L'aliénation dénoncée par Beauvoir est relative
à la condition de la femme au sein du modèle familial de la
première modernité. Ce modèle, qui s’est imposé depuis la fin du
XVIIIe siècle jusqu’au milieu du
XXe, est celui dépeint dans les
Mémoires d’une jeune fille rangée, où Beauvoir raconte son
enfance. La famille bourgeoise dont elle est issue incarne en effet
l’idéal de la famille nucléaire fondée sur les sentiments et sur le
principe de « l’égalité dans la différence ». Beauvoir fait ainsi
le portrait d’une famille heureuse : les époux se sont choisis, ils
ont connu une période de bonheur sexuel avant de se consacrer au
soin et à l’éducation de leurs deux enfants. La femme n’est pas
opprimée et les filles bénéficient d’une éducation, ce qui
conduira du reste la jeune Simone jusqu’à l’agrégation de
philosophie. Dans le cadre d’un idéal familial qui valorise
l’enfant, son hygiène et sa formation, le rôle de la mère est
magnifié et respecté par le père.
Sur cette famille, qui incarne au mieux l’idéal
de la famille moderne, Simone de Beauvoir porte cependant un regard
critique, stigmatisant l’aliénation de la femme en son sein.
C'est que ce modèle familial de la première modernité conserve et
reconfigure des éléments empruntés à la tradition : le caractère
différencié des rôles, la hiérarchie entre l’homme et la femme. Le
« sacre de la femme au foyer » 34 ennoblit les activités féminines mais enferme
les femmes dans des rôles spécifiques qui les tiennent éloignées de
la vie sociale. L'homme occupe une incontestable position de
supériorité morale du fait non seulement de son statut de chef de
famille mais aussi parce qu’il émane de lui une forme de liberté
que ne connaît pas la femme : liberté de mouvement au sein du monde
social, liberté d’esprit sur le plan culturel 35 . L'éducation des filles
et des garçons, de même que la morale sexuelle sont encore
différenciées en fonction de la conception que l’on se fait de
leurs destins sociaux divergents : la femme se réalise dans ses
rôles d’épouse, de ménagère et de mère ; l’homme en accédant à
l’indépendance et à la réussite sociale. Ce modèle était donc à la
fois moderne, valorisant l’enfant et la femme, et traditionnel,
enfermant les individus dans des rôles différenciés et hiérarchisés
; l’accès des filles à l’éducation les rapprochait du monde social
tandis que les familles continuaient de les destiner au mariage
36 .
On peut dire que la première modernité considère
la femme et l’homme comme « des êtres dont la valeur est égale,
quoique la destinée diffère 269 » (Tocqueville). C'est ce
principe de « l’égalité dans la différence » que la « morale
existentialiste » dont se réclame Beauvoir entend combattre :
puisque « l’existence précède l’essence », la femme dispose de la
capacité de s’arracher à ses déterminations, transformant les rôles
hérités de la tradition en situation face à laquelle elle
conserve le pouvoir de consentir ou de résister. Il lui faut
désormais choisir : reconduire l’adhésion à l’univers de valeurs
qui fait d’elle « une éternelle enfant » ou bien se rebeller pour
accéder enfin à la dignité de sujet.
Une « éternelle enfant » qui doit enfin
devenir adulte
« La perspective que nous adoptons, écrit
Beauvoir dans son introduction, est celle de la morale
existentialiste. Tout sujet se pose concrètement à travers des
projets comme une transcendance ; il n’accomplit sa liberté que par
un perpétuel dépassement vers d’autres libertés ; il n’y a d’autre
justification à l’existence présente que son expansion vers un
avenir indéfiniment ouvert 270 . » Il n’y a, autrement
dit, pour l’individu, de salut hors la possibilité d’éprouver dans
sa vie quotidienne la transcendance de la liberté. Il faut
avoir devant soi le monde, et l’avenir ouvert, pour exister comme
un sujet, à même de se définir lui-même par ses projets et
son activité. L'indépendance, ou la souveraineté
individuelle, en constitue la condition concrète de possibilité. Au
regard de cet idéal de « l’individu complet », la femme apparaît
mutilée : sa dépendance la voue à l’immanence
– une existence consacrée à la vie domestique, routinière et
répétitive, revêtant l’aspect d’un présent indéfiniment recommencé
37 . L'aliénation
de la femme tient au fait qu’elle ne se saisit pas comme une
subjectivité, une liberté, installée qu’elle est dans
sa situation d’« éternelle enfant ».
Les catégories de l’esprit de sérieux et de la
mauvaise foi, qui servent à Sartre à définir le « salaud »,
Beauvoir les emploie pour dénoncer l’inauthenticité de la femme «
objet », soumise à l’homme, avec sa propre complicité, comme
l’enfant est soumis à ses parents. Simone de Beauvoir compare
explicitement, dans Pour une morale de l’ambiguïté, la
condition de la femme aliénée à celle de l’enfant. Comme à
celui-ci, un espace de liberté, en dépit de l’absence de
responsabilité, est offert à la femme : pour l’enfant, celui du
jeu, pour la femme celui correspondant à son rôle d’amante,
d’épouse ou de mère. Mais la femme et l’enfant sont voués à
l’esprit de sérieux dans la mesure où ils consentent, comme
s’il s’agissait d’un ordre naturel, à un univers de valeurs
constitué en dehors de soi, par les autres (les adultes, les
hommes) :
« La femme elle-même reconnaît que l’univers
dans son ensemble est masculin ; ce sont les hommes qui l’ont
façonné, régi, et qui encore aujourd’hui le dominent ; quant à
elle, elle ne s’en considère pas comme responsable ; il est entendu
qu’elle est inférieure, dépendante ; (...) elle n’a jamais émergé
comme un sujet en face des autres membres de la collectivité ;
enfermée dans sa chair, dans sa demeure, elle se saisit comme
passive en face de ces dieux à face humaine qui définissent fins et
valeurs. En ce sens, il y a de la vérité dans le slogan qui la
condamne à demeurer “ une éternelle enfant ”. (...) Le lot de la
femme, c’est l’obéissance et le respect
271 . »
Il existe toutefois une différence entre la
condition de l’enfant et celle de la femme : « à l’enfant sa
situation est imposée, tandis que la femme (j’entends la femme
occidentale d’aujourd’hui) la choisit ou du moins y consent
272 ». La femme aliénée,
autrement dit, est complice, dans la mauvaise foi, de son
aliénation. En tout être humain, la conscience de la liberté
s’accompagne de « la tentation de fuir sa liberté et de se
constituer en chose, (...) on évite ainsi l’angoisse et la tension
de l’existence authentiquement assumée
273 ». Si la femme,
consentant à sa dépendance, cède trop aisément à cette tentation,
c’est que le poids de l’histoire et de l’éducation ne lui confère
pas l’assurance nécessaire pour affirmer sa subjectivité. Tout en
la comprenant, Beauvoir dénonce l’inauthenticité des femmes qui
continuent d’incarner les personnages féminins conventionnels –
l’épouse, la ménagère, la mère – alors même que de nouvelles
possibilités de vie s’offrent à elles : « dès qu’une libération
apparaît comme possible, ne pas exploiter cette possibilité est une
démission de la liberté, démission qui implique la mauvaise foi et
qui est une faute positive 274 ».
L'adulte social, pour Beauvoir, est donc moins à
déconstruire qu’à promouvoir ; s’agissant des femmes, à tout le
moins, l’entreprise de déconstruction qui vise à mettre
l’individualité à distance de la généralité du rôle doit avant tout
s’attaquer aux rôles exclusivement domestiques auxquels elles sont
vouées et qui les tiennent à l’écart de la vraie vie adulte. C'est
au sein de l’univers économique et social que les attendent les
rôles qui leur permettront de s’affirmer. La libération de la femme
passe par le travail, qui lui permettra de devenir un
individu complet : non seulement parce qu’elle accédera ainsi à
l’indépendance économique, mais aussi dans la mesure où elle
s’appropriera la transcendance de la liberté en étant de plain-pied
dans le monde extérieur : « C'est par le travail que la femme a en
grande partie franchi la distance qui la séparait du mâle ; c’est
le travail qui seul peut lui garantir une liberté concrète. (...) ;
productive, active, elle reconquiert sa transcendance ; dans ses
projets elle s’affirme concrètement comme sujet ; par son rapport
avec le but qu’elle poursuit, avec l’argent et les droits qu’elle
s’approprie, elle éprouve sa responsabilité 275 .
»
Sortir de l’aliénation, pour la femme, équivaut
donc à sortir de l’état de minorité dont elle est pour partie
responsable. A l’inverse de Sartre, Beauvoir trace un schéma dans
lequel l’idéal d’authenticité se concrétise non en s’émancipant de
la condition d’adulte actif et responsable mais en l’investissant.
Simone de Beauvoir a du reste souligné à plusieurs reprises le fait
qu’elle ne pouvait appréhender la condition adulte à la manière de
Sartre. Là où, pour Sartre, passer l’agrégation et accéder au
métier de professeur représentaient un aboutissement naturel,
Beauvoir vivait cela comme une conquête sur son destin de femme : «
La carrière où Sartre voyait s’enliser sa liberté, écrit-elle dans
La force de l’âge, n’avait pas cessé de représenter pour moi
une libération 276 . » Elle admit aussi avoir
été irritée par la fin des Mots, où Sartre déconstruit la
figure du grand écrivain : « J’aurais voulu qu’il se réjouît d’être
Sartre », écrit-elle 277 . Il lui était difficile
de comprendre ce qui pouvait conduire Sartre à dénigrer sa
condition d’auteur, alors que l’écrivain représentait à ses yeux de
l’individu souverain, la figure même de la transcendance, un
personnage social que les femmes, dans leur effort pour s’arracher
à leur état de minorité ne pouvaient que rêver de
s’approprier.
Le salut par l’Autre, ou l’individualisation
empêchée
Ce qui définit essentiellement la situation de
la femme de la première modernité telle que Beauvoir la décrit,
c’est le dévouement, une disposition que l’on peut
caractériser par deux traits : l’oubli de soi, c’est-à-dire
l’abdication de sa liberté ; la justification de son existence par
autrui, qui crée une dépendance affective et spirituelle. C'est en
ce sens que la femme est objet et non sujet. Que ce
soit à travers l’amour, le mariage ou la religion, la femme est
toujours tentée de poser hors d’elle-même sa fin, son absolu. Comme
dans l’aliénation religieuse, et comme dans l’aliénation de
l’enfance, le salut, pour la femme, ne peut venir que d’un
Autre.
Les hommes et les femmes, en tant qu’ils
ressortissent à la même condition humaine, ont en commun, outre la
liberté, le sentiment de la contingence. Ils éprouvent donc la
nécessité de justifier une existence qui, a priori, n’a pas
de sens. Comme Sartre, Beauvoir considère que la famille et la
société mettent à la disposition des individus une série de rôles
ou de personnages leur permettant de se sentir nécessaires. Mais
tandis que l’homme dispose de la capacité de « se justifier » par
lui-même, la femme doit recourir à la médiation d’un Autre, à
savoir l’homme. Comme l’enfant, il lui faut, pour échapper au
sentiment de la contingence, s’efforcer de « se faire justifier par
le suffrage d’autrui 278 ». L'enfant, on l’a vu,
n’existe pas par et pour lui-même ; il est animé par
le désir de plaire aux adultes qui l’entourent et qui lui
apparaissent comme des dieux. La condition de la femme est celle
d’une éternelle enfant à laquelle seul l’homme peut conférer l’être
: ce pourquoi le mariage apparaît à la femme comme l’unique
perspective de salut 38 .
Constatant que la femme ne se réalise qu’en tant
qu’objet, non comme sujet ou transcendance, Beauvoir considère que
la coquetterie exprime la vérité de sa situation. La
coquetterie n’est pour la femme rien d’autre qu’une constante
demande adressée à l’homme de la confirmer dans la conscience de sa
valeur et de son pouvoir. Le narcissisme est pour ainsi dire
l’équivalent féminin de « l’importance sociale ». La femme vit donc
dans la « comédie narcissiste » :
« Devant l’homme, la femme est toujours en
représentation ; elle ment en feignant de s’accepter comme l’autre
inessentiel, elle ment en dressant devant lui à travers mimiques,
toilettes, paroles concertées, un personnage imaginaire ; cette
comédie réclame une constante tension ; près de son mari, près de
son amant, toute femme pense plus ou moins : “je ne suis pas
moi-même” » (p. 41).
L'identité féminine se manifeste également dans
l’amour, où la femme se renie comme sujet et s’exalte comme objet.
On retrouve en effet chez l’amoureuse l’abdication de la liberté et
le narcissisme : chez elle, d’une part, « l’amour est une totale
démission au profit d’un maître » (p. 547). La plupart du temps,
d’autre part, « c’est d’abord la justification, l’exaltation de son
ego qu’elle demande à son amant » (p. 551). Même s’il passe par
l’anéantissement de sa liberté, l’amour est le plus grand
accomplissement qu’une femme puisse espérer ; elle tire de la
valeur que lui confère le dieu dont elle dépend le sentiment de sa
nécessité : « elle se sent exaltée à la droite du dieu ; peu lui
importe de n’avoir que la seconde place si elle a sa place,
à jamais, dans un univers merveilleusement ordonné » (p. 561). Du
fait de sa dépendance, la femme est toutefois vulnérable dans la
relation amoureuse. C'est pourquoi, même si elle ne se sent «
totalement justifiée » que dans l’amour, elle préférera la sécurité
ontologique que lui offre le mariage. Dans ce cadre, à défaut de
pouvoir réaliser une œuvre personnelle, la femme pourra espérer
atteindre une forme de justification à travers les projets et la
réussite de son mari.
Il n’existe que deux possibilités pour la femme
de se justifier sans la médiation de l’homme : la maternité et la
vie religieuse. Mais cela ne signifie pas pour autant qu’elle se
justifie véritablement par elle-même. La femme est élevée dans
l’idée que l’enfant sera son œuvre propre, sa joie et sa
justification 39
. Cette promesse d’accomplissement personnel demeure cependant
illusoire. La maternité n’arrache pas la femme à son immanence : la
mère n’existe pas pour elle-même mais pour l’enfant qu’elle soigne.
Là encore, elle vivra par procuration, projetant sur l’enfant des
attentes qui seront forcément déçues. La maternité voue la femme à
la comédie du dévouement, qui, dans la mesure où celui-ci ne
compense pas la mutilation de la subjectivité, fait en outre
nécessairement de la mère un tyran pour l’enfant. Plutôt que de se
voir condamnée à la dépendance vis-à-vis d’êtres – l’amant, le
mari, l’enfant – qui ne peuvent que la décevoir, la femme peut
enfin préférer se dévouer à Dieu, l’être absolument nécessaire.
Beauvoir construit ainsi une théorie de la spécificité du rapport
féminin à la religion : les femmes seraient plus affectées par
l’aliénation religieuse que les hommes, parce qu’incapables de se
justifier par elles-mêmes 40 .
Les âges de la femme : récit d’une
déchéance
Une vie de femme est l’expérience d’une
déchéance : celle de l’individualité dans la généralité, de la
liberté du sujet dans la passivité de l’objet. Le drame de la femme
est que sa condition d’être humain et sa condition d’être sexué ne
coïncident pas. En tant qu’être humain, elle se définit par la
transcendance de la liberté, le pouvoir de se choisir ; mais la
féminité est, on vient de le voir, une négation de la subjectivité.
La femme fait donc l’épreuve, dans sa traversée des âges de la vie,
de la déchéance de sa liberté.
La femme a un destin
41 . Les rôles qui l’attendent sur le
chemin de l’existence sont par avance déterminés ; ils scandent les
âges de la femme comme les étapes obligatoires par lesquelles elle
doit nécessairement passer :
« La fillette sera épouse, mère, grand-mère ;
elle tiendra sa maison exactement comme le fait sa mère, elle
soignera ses enfants comme elle a été soignée ; elle a douze ans et
déjà son histoire est inscrite au ciel ; elle la découvrira jour
après jour sans jamais la faire ; elle est curieuse mais effrayée
quand elle évoque cette vie dont toutes les étapes sont d’avance
prévues et vers laquelle l’achemine inévitablement chaque journée »
(p. 53-54).
La femme fait l’épreuve de la déchéance de sa
subjectivité en traversant une série de crises qui lui sont propres
et qui correspondent au passage de l’enfance à l’adolescence, de
l’adolescence à l’âge adulte, puis, enfin, de l’âge adulte à la
vieillesse. Si ces crises sont spécifiquement féminines et
permettent de définir les âges de la femme, c’est qu’elles ont pour
substance l’apprentissage par la femme de sa condition – de la
disjonction entre la féminité et l’humanité en elle : « il faudra
que la femme qui est aussi sujet, activité, se coule dans un monde
qui l’a vouée à la passivité » (p. 602).
L'enfance étant l’âge où l’indifférenciation
entre les sexes est la plus grande, l’individualité y est encore
préservée : la fillette est considérée comme un individu
indépendant au même titre que le garçon. Très vite, cependant,
l’attitude de l’environnement familial et social se différencie en
fonction du sexe de l’enfant. La jeune fille est éduquée de sorte
qu’elle ne puisse espérer justifier la nécessité de son existence
en tant qu’individu, en se prenant elle-même pour fin. On incite le
garçon à l’indépendance 42 , tandis qu’on apprend à la fille, la traitant
comme « une poupée vivante », que « pour plaire il faut chercher à
plaire, il faut se faire objet ». La fillette, de sujet autonome et
souverain en herbe qu’elle était, subit en grandissant une série de
mutilations destinées à favoriser l’accomplissement de son destin
de femme. Le garçon et la fille apprennent vite qu’ils ne sont pas
destinés à jouer dans la même cour.
C'est au moment de l’adolescence que la jeune
fille prend conscience de la différence de sa condition. La
fillette « se saisissait comme un individu autonome » (p. 87). La
jeune fille va devoir enterrer lentement son enfance, « cet
individu autonome et impérieux qu’elle a été » (p. 140), afin
d’entrer avec soumission dans l’existence adulte : « pour se
changer en grande personne, il faut que la fillette se confine dans
les limites que lui imposera sa féminité » (p. 75). Le privilège du
jeune homme est par contraste de pouvoir accomplir sa vocation
d’être humain, la vie d’un sujet souverain qui se transcende vers
le monde 43
.
A l’âge de l’émergence de la conscience, où
s’ouvre la possibilité de l’arrachement au conditionnement de
l’enfance, la jeune fille subit la pression sociale qui l’invite à
« trouver dans le mariage une position sociale, une justification
». Elle découvre ainsi que le seul rêve qui lui est permis de faire
est « le rêve d’une réussite passive » (p. 145), que son horizon
est borné par l’unique perspective de la dépendance dans le mariage
:
« C'est une pénible condition que de se savoir
passive et dépendante à l’âge de l’espoir et de l’ambition, à l’âge
où s’exalte la volonté de vivre et de prendre une place sur terre ;
c’est dans cet âge conquérant que la femme apprend qu’aucune
conquête ne lui est permise, qu’elle doit se renier, que son avenir
dépend du bon plaisir des hommes » (p. 132).
La résignation, chez l’adolescente, prendra le
pas sur le refus du monde : il lui faudra faire lentement le deuil
de son indépendance. Au fur et à mesure qu’elle mûrit, la jeune
fille se débarrasse de la dimension du refus pour ne laisser
subsister que le consentement au destin ; à la fuite dans
l’imaginaire que représentent les rêves d’amour de la jeune fille
succède le souhait d’avoir en ce monde une situation stable : «
Moins romanesque que naguère, elle commence à songer beaucoup plus
au mariage qu’à l’amour » (p. 142).
Après que la jeune fille a déchu par rapport à
la fillette, la femme déchoit par rapport à la jeune fille : «
C'est une crise qui a fait passer la jeune fille de l’enfance à
l’adolescence ; c’est une crise plus aiguë qui la précipite dans sa
vie d’adulte » (p. 280). Le passage correspond au basculement du
foyer paternel au foyer conjugal, de la condition de « fille de » à
celle de « femme de ». Le changement de condition est brutal ; son
anticipation nourrit l’aspiration à la liberté mais sa réalisation
en signe la défaite définitive. La jeune femme connaît ainsi
l’angoisse, puis l’ennui :
« S'arracher de sa famille, c’est un définitif
sevrage : c’est alors qu’elle connaît toute l’angoisse du
délaissement et le vertige de la liberté. (...) Naguère, la jeune
fille abritée par l’autorité des parents usait de sa liberté dans
la révolte et l’espoir ; elle l’employait à refuser et dépasser une
condition dans laquelle en même temps elle trouvait la sécurité ;
c’était vers le mariage qu’elle se transcendait du sein de la
chaleur familiale ; maintenant elle est mariée, il n’y a
plus devant elle d’avenir autre. Les portes du foyer se sont
refermées sur elle : ce sera toute sa part sur terre. (...) Elle
n’a plus rien à attendre, plus rien d’important à vouloir » (p.
281-282).
La femme est ainsi condamnée à faire le deuil de
sa liberté. Le contraste avec la condition masculine est désormais
total : « Socialement l’homme est un individu autonome et complet ;
il est envisagé avant tout comme producteur et son existence est
justifiée par le travail qu’il fournit à la collectivité » (p.
222). Alors même que le mariage est l’unique destinée que la
société propose traditionnellement à la femme, aucun jeune homme ne
considère celui-ci « comme son projet fondamental ». « Le drame du
mariage, précise Beauvoir, ce n’est pas qu’il n’assure pas à la
femme le bonheur qu’il lui promet – il n’y a pas d’assurance sur le
bonheur – c’est qu’il la mutile – il la voue à la répétition et à
la routine. (...) A vingt ans, maîtresse d’un foyer, liée à jamais
à un homme, un enfant dans les bras, voilà sa vie finie pour
toujours » (p. 323). La réification qui atteint l’homme lorsqu’il
est défini par son métier prend chez la femme un tour radical.
Enfermée dans la prison des rôles domestiques, les femmes peuvent,
moins encore que les hommes, accéder à l’individualité
44 .
Le dernier âge de la femme pourrait être vécu
comme une libération. Après la ménopause et le départ des enfants,
elle se voit pour l’essentiel débarrassée des rôles dont la
généralité abolissait l’individualité et le caractère routinier, la
transcendance : « Déchargée de ses devoirs, elle découvre enfin sa
liberté » (p. 467). Le problème est qu’elle découvre cette liberté
au moment où elle ne trouve plus rien à en faire : « On touche là à
la tragédie de la femme âgée : elle se sait inutile » (p. 477). La
femme âgée est en effet une retraitée précoce qui se découvre
disponible « devant le désert de l’avenir, en proie à la solitude,
au regret, à l’ennui » :
« Vers cinquante ans, elle est en pleine
possession de ses forces, elle se sent riche d’expériences : c’est
vers cet âge que l’homme accède aux plus hautes situations, aux
postes les plus importants : quant à elle, la voilà mise à la
retraite. On ne lui a appris qu’à se dévouer et personne ne réclame
plus son dévouement. Inutile, injustifiée, elle contemple ces
longues années sans promesse qui lui restent à vivre et elle
murmure : “Personne n’a besoin de moi !” » (p. 468).
Beauvoir ne croit guère que le rôle de
Grand-Mère puisse suffire à remplir le vide résultant de cette
retraite précoce. Le culte de la Mère dévalue par avance
l’existence de la femme âgée : « Elle n’est plus qu’un individu
fini, périmé » (p. 472). Les nouvelles reines mères, filles ou
belles-filles, représentent, aux yeux de la mère vieillie,
confrontée à l’indépendance de ses enfants, ce qu’elle ne sera
jamais plus, son never more. Il lui faut commencer une
nouvelle période de deuil, apprendre à se résigner à sa nouvelle
disponibilité inutile.
Construire une société d’adultes
authentiques
On s’accorde volontiers pour considérer que
l’accès à l’indépendance économique fut et demeure la clef de
l’émancipation des femmes. L'analyse de Beauvoir change la
perspective ; ce n’est pas d’abord la dépendance économique – effet
au moins autant que cause de l’aliénation des femmes – qu’il
convient de mettre en cause : le problème de la femme est
essentiellement que « sa justification est toujours dans les mains
d’un autre » (p. 500). Elle ne se suffit pas à elle-même sur le
plan intellectuel et spirituel : son infériorité par rapport à
l’homme tient donc au fait que son individualité n’est pas
constituée 45
.
La femme doit apprendre à « devenir un être
humain », c’est-à-dire s’approprier la « transcendance » de la
liberté. C'est en recouvrant la capacité de faire et de
se faire que la femme peut, selon Beauvoir, accéder à
l’individualisation : « La femme enfermée au foyer ne peut fonder
elle-même son existence ; elle n’a pas les moyens de s’affirmer
dans sa singularité : et cette singularité ne lui est par
conséquent pas reconnue » (p. 390). Pour cela, il lui faut
s’arracher à sa disposition au dévouement, cultivée par
l’idéologie de la femme au foyer : elle doit renoncer à l’abandon
fictif de soi, fondé sur la mauvaise foi, pour assumer enfin sa
subjectivité.
L'avènement de la femme-sujet ou, ce qui revient
au même, de la femme pleinement adulte, est destiné, selon
Beauvoir, à transformer la nature des relations entre hommes et
femmes. Une société authentiquement adulte devrait s’instaurer
entre l’homme et la femme, fondée sur l’échange réciproque entre
deux libertés. L'homme n’a pas lieu de se plaindre d’une telle
évolution : que ce soit dans la relation amoureuse ou dans la vie
conjugale et familiale, il est victime du ressentiment féminin
46 . Dépendante,
condamnée à la révolte impuissante, la femme est exigeante,
pesante, voire tyrannique pour l’homme qu’elle aime, pour son époux
et pour ses enfants. Cette disposition n’est pas dans sa « nature »
mais résulte d’une situation qu’il est possible de
transformer : « La femme pèse si lourdement sur l’homme parce qu’on
lui interdit de se reposer sur soi : il se délivrera en la
délivrant, c’est-à-dire en lui donnant quelque chose à faire
en ce monde » (p. 328). Où l’on comprend qu’une authentique société
conjugale et familiale ne peut naître que dans une société où les
femmes accèdent enfin au gouvernement d’elles-mêmes.
La critique de l’amour, du mariage et de la
maternité, chez Beauvoir, stigmatisant l’aliénation de la femme
dans le « dévouement », dessine ainsi l’idéal d’une « générosité
sans exigence » (p. 605), fondée sur l’indépendance et l’autonomie
des individus. Au sein de la relation amoureuse, il faudrait que la
femme puisse être amoureuse à la manière d’un homme, c’est-à-dire «
sans mettre son être en question, dans la liberté ». Dans le
mariage, il importe que les portes du foyer ne se referment pas sur
la femme, et que chacun des membres du couple soit en même temps un
individu actif au sein de la société globale : « il lui serait
permis de créer en pure générosité des liens avec un autre individu
également adapté à la collectivité, liens qui seraient fondés sur
la connaissance de deux libertés » (p. 324-325). Quant à la
maternité, elle pourrait être une source d’épanouissement pour les
femmes et pour les enfants, estime Beauvoir si elle pouvait être
conciliée avec le travail : « La femme équilibrée, saine,
consciente de ses responsabilités est seule capable de devenir une
“ bonne mère ” » (p. 385). L'argument est paradoxal mais logique,
si l’on admet les analyses précédentes : la tradition fait du soin
et de la formation des enfants le rôle spécifique et central de la
« femme au foyer », ce qui revient à confier l’enfant à un autre
enfant : « C'est un criminel paradoxe que de refuser à la femme
toute activité publique, de lui fermer les carrières masculines, de
proclamer en tous domaines son incapacité, et de lui confier
l’entreprise la plus délicate, la plus grave aussi qui soit : la
formation d’un être humain » (p. 387). La femme qui travaille « ne
se fascine pas par sa propre personne » ; elle s’arrache au
narcissisme et peut en outre faire bénéficier l’enfant de son
expérience du monde extérieur au foyer, c’est-à-dire du monde réel
47 .
A l’enfermement dans un type exclusif de rôles,
Beauvoir oppose ainsi le modèle de la diversification et de la
mixité des rôles familiaux et sociaux qui est devenu l’idéal de la
seconde modernité. En s’émancipant du dévouement, la femme peut
contribuer à arracher le « salaud » à son aliénation. Car il ne
s’agit pas simplement, pour Beauvoir, de proposer à la femme de
devenir « un homme comme les autres ». Pour les hommes, comme pour
les femmes, l’authenticité repose sur une certaine prise de
distance de l’individu vis-à-vis des rôles conventionnels. La
confrontation des identités génériques héritées du passé permet de
les critiquer l’une par l’autre et d’introduire ainsi du « jeu »
dans le mécanisme de la construction des identités individuelles.
Beauvoir reconnaît à cet égard qu’il existe des aspects positifs de
la féminité que l’on peut opposer à l’aliénation masculine : « Les
entreprises de l’homme sont à la fois des projets et des fuites :
il se laisse manger par sa carrière, par son personnage ; il est
volontiers important, sérieux ; contestant la logique et la morale
masculine, elle ne tombe pas dans ces pièges, (...) elle a le
loisir et le goût de s’abandonner à ses émotions, d’étudier ses
sensations et d’en dégager le sens » (p. 518-520). La sensibilité
féminine, sans être une essence naturelle, n’est donc pas un mythe
et favorise en un sens l’individualisation. Beauvoir souligne par
exemple que la femme âgée développe parfois une forme d’ironie –
modalité de liberté passive que l’on rencontre généralement chez
les jeunes – qui perce à jour les rouages de la comédie sociale
dans laquelle l’homme se complaît : « Quand elle vieillit, son
attente déçue se convertit en ironie et en cynisme souvent
savoureux ; elle refuse les mystifications masculines, elle voit
l’envers contingent, absurde, gratuit de l’imposant édifice bâti
par les mâles. »
Ce modèle de la diversification des rôles et de
la confrontation des différences (plutôt que leur fixation dans un
ordre différencié intangible) pourrait être considéré comme une
réponse possible au problème posé par le dilemme de l’âge adulte,
dont on a vu qu’il condamnait à choisir entre « n’être rien » et «
jouer ce que l’on est ». Il maintient, comme condition de la
liberté concrète, l’exigence d’avoir un rôle social à exercer, et
reconduit ainsi, par-delà la critique du salaud, l’idéal de la vie
adulte.
La vie adulte : un idéal pour les jeunes et
les vieux
Pour Sartre, on l’a vu, la vieillesse ne se
dissocie pas de l’âge adulte : devenir adulte, c’est vieillir, se
réifier, s’enfermer une fois pour toutes dans la prison des rôles,
une identité définie par la fonction, un avenir voué à la
répétition du même. Ce point de vue est celui de la jeunesse sur
l’âge adulte : le vieux, c’est l’homme fait, qui a
définitivement aliéné sa liberté-disponibilité. Même si Beauvoir
reprend parfois à son compte cette présentation de l’âge adulte
comme âge de la réification, de la routine et de l’ennui, elle fait
aussi valoir une autre perspective, celle de l’angoisse liée au
sentiment d’inutilité, c’est-à-dire à l’absence de rôle à
jouer.
L'exercice d’un rôle social permet à la liberté
de se concrétiser et à l’individualité de s’affirmer : c’est en
effet à travers l’activité que l’individu, en se transcendant vers
des fins, se construit lui-même. Du point de vue de la « liberté
concrète » telle que Beauvoir la conçoit, l’âge adulte, non
seulement demeure au sommet de la hiérarchie des âges, mais doit
encore servir de référence pour donner sens à tous les autres âges
: la femme adulte ne devient pleinement adulte qu’en
s’affranchissant de son statut d’éternelle enfant ; le sens de
l’existence de l’enfant et de l’adolescent est de grandir : ils
s’élèvent ou se « transcendent » vers la liberté adulte ; quant à
la vieillesse, elle ne vaut qu’en tant qu’elle prolonge cette vie
adulte : « Il arrive, écrit Beauvoir, que, prolongeant sans
discontinuité la vie d’adulte, la vieillesse soit pour ainsi dire
passée sous silence » (La vieillesse, p. 544).
Les deux âges critiques sont à cet égard la
jeunesse et la vieillesse. L'anxiété des jeunes au moment où ils
abordent la vie sociale, écrit Beauvoir, « est symétrique de
l’angoisse des vieux au moment où ils en sont exclus » (p. 569).
Encore non engagés ou déjà désengagés des entreprises de la vie
adulte, les jeunes et les vieux sont privés de raisons de vivre
:
« Si l’existence ne se transcende pas vers des
fins, si elle retombe inerte sur elle-même, elle provoque cette “
nausée ” que Sartre a décrite. Les jeunes gens l’éprouvent souvent
: ils n’ont pas encore de prise sur le monde, ils sont réduits à
leur présence nue ; pour eux, comme pour le vieillard, le monde se
tait ; par un cercle dont il semble impossible de sortir, ce
silence glace leurs espoirs. Je me suis ennuyée âprement pendant
deux ou trois années de ma jeunesse parce que, sortie de l’univers
de l’enfance, je n’étais pas encore entrée dans celui des adultes,
je n’avais d’accès à rien et je n’escomptais pas que rien, jamais,
pût me solliciter » (p. 484).
Quoique se référant à Sartre, Beauvoir est ici
plus proche du jugement de Nizan sur la jeunesse ; celui-ci
dénonçait précisément l’absence de prise sur la réalité chez les
adolescents, dont l’existence se trouve artificiellement maintenue
dans l’indétermination. Toutefois, la condition la plus
malheureuse, du point de vue de la philosophie de la liberté, est
assurément celle du vieil homme. A la différence de la femme
adulte, il n’a plus de rôle à jouer ; à la différence du jeune
homme, il n’a plus d’avenir : « La femme, l’adolescent qui vivent
dans la dépendance économique d’un homme adulte ont plus de défense
que le vieillard : l’épouse rend des services, service du lit et
travail ménager ; l’adolescent deviendra un homme qui pourra
demander des comptes ; le vieil homme ne fera que descendre vers la
décrépitude et la mort ; il ne sert à rien » (p. 233).
Dans l’ouvrage qu’elle consacre au sujet,
Beauvoir suggère que le propre de la vieillesse réside dans
l’expérience de la finitude : « la transcendance bute contre la
mort » (p. 394). La conscience de la brièveté de l’avenir brise
l’élan de la liberté. Ce n’est pas tant la mort, alors, qui suscite
l’angoisse que la raréfaction des projets qui plonge dans l’ennui,
plus radicalement encore qu’à l’adolescence, puisque l’avenir ne
cesse de se rétrécir. Par deux de ses aspects, la vieillesse
apparaît comme l’âge de la mort de la liberté : la
réification, selon le schéma sartrien, rend l’homme
prisonnier de son passé. Tandis que le jeune homme situe son être
dans l’avenir, le vieillard, détaché de tout projet, tend à
l’inverse à s’identifier à son passé : l’habitude devient pour lui
« une sorte de sécurité ontologique ». Par ailleurs, et surtout, la
vieillesse est l’âge de la retraite, existentielle autant
que sociale. Le retraité est l’homme sans rôle, ce qui le
distingue de l’adulte, défini par son métier. Le vieil homme
traverse une « crise de désidentification » ; il n’est plus rien et
ne sait plus qui il est. La retraite professionnelle précipite
l’entrée dans la vieillesse, mais celle-ci est liée à un aspect
essentiel des sociétés modernes, l’obsolescence résultant de
l’accélération de l’Histoire : « Bien loin d’offrir au vieillard un
recours contre son destin biologique en lui assurant un avenir
posthume, la société d’aujourd’hui le rejette, de son vivant, dans
un passé dépassé » (p. 402). Etre vieux, c’est être mis au rebut,
du fait que l’expérience, le « trésor » de l’homme âgé, est
dévaluée. L'homme moderne peut ainsi être poussé de manière
toujours plus précoce hors de la vie adulte, d’autant qu’il ne lui
faut plus espérer trouver le sens de sa vie dans la transmission
d’un héritage : « Le fils ne recommencera pas le père, et celui-ci
le sait. (...) Le plus souvent le père ne se reconnaît pas dans son
fils. Le néant le prend tout entier. »
C'est donc, pour Beauvoir, davantage que
l’identification, la désidentification qui fait la vieillesse : la
dépossession des rôles plutôt que l’enfermement dans le rôle. La
vieillesse est en outre un désert qu’aucune sagesse ne rend plus
aisé à traverser. Beauvoir s’accorde avec Sartre pour écarter comme
un préjugé « l’idée que la vieillesse apporte la sérénité » (p.
510). Les sagesses antiques proposent à l’homme âgé de s’engager
dans le projet de subir son destin en supportant courageusement son
état diminué : « Mais c’est jouer sur les mots. Les projets ne
concernent que nos activités. Subir l’âge n’en est pas une.
Grandir, mûrir, vieillir, mourir : le passage du temps est une
fatalité » (p. 566-567). La vieillesse est dépourvue de sens et il
ne peut y avoir de vieillesse humaine que « passée sous
silence », une vieillesse qui ne soit rien d’autre que le
prolongement de l’activité adulte : « C'est une grande chance pour
un homme âgé de pouvoir demeurer jusqu’à sa mort engagé dans ses
entreprises » (p. 537). Il faut pour cela avoir vécu « une vie
d’homme assez engagée, assez justifiée » pour que la vieillesse ne
soit pas un désert :
« Pour que la vieillesse ne soit pas une
dérisoire parodie de notre existence antérieure, il n’y a qu’une
solution, c’est de continuer à poursuivre des fins qui donnent un
sens à notre vie : dévouement à des individus, des collectivités,
des causes, travail social ou politique, intellectuel, créateur.
Contrairement à ce que conseillent les moralistes, il faut
souhaiter conserver dans le grand âge des passions assez fortes
pour qu’elles nous évitent de faire un retour sur nous » (p.
567).
L'âge adulte avec ses engagements, en dépit du
rétrécissement de la liberté que ceux-ci supposent, constitue donc
l’unique idéal disponible pour le grand âge. La société devrait
donc se donner comme projet, estime Beauvoir, d’éviter la mise au
rebut des individus ; en effet, si ceux-ci pouvaient conserver leur
vie durant des activités pourvues de sens, « la vieillesse
n’existerait pour ainsi dire pas » (p. 569).
Sartre et Beauvoir furent, pour le meilleur et
pour le pire, des aventuriers de la liberté hypermoderne. Leur
fourvoiement politique – un engagement contracté au nom de la
liberté mais qui les a conduits à justifier des crimes en se
faisant les thuriféraires de régimes totalitaires – ne doit pas
occulter le fait qu’ils furent à leur manière des penseurs de
l’individualisme libéral. De même que l’on a pu écrire que les
révolutionnaires de 68 accouchaient l’individualisme contemporain
en sapant les résidus de légitimité de l’ordre autoritaire dans la
famille et dans les institutions, de même l’œuvre de Sartre et de
Beauvoir contribuait à déconstruire ce qui subsistait de
conventions et de formalisme dans la représentation du couple, de
la famille, et du cycle de la vie. Dans l’histoire de la
philosophie ce sont eux, sans aucun doute, qui sont allés le plus
avant dans la déconstruction des âges de la vie. Plus encore que
Nietzsche, souvent considéré comme le penseur le plus emblématique
de l’hypermodernité individualiste mais qui maintient fermement le
principe d’une hiérarchisation des instincts et l’idée de grandeur
– donc également la promotion d’une figure forte de la maturité
adulte.
L'idéal de la liberté-disponibilité promu par
Sartre et Beauvoir n’est pas pour rien dans la crise contemporaine
de l’âge adulte. Le secret du jeunisme réside peut-être dans cette
formule : rester jeune, c’est rester disponible. Le double refus
par l’individu contemporain des limites imposées par la nature ou
la société et du caractère irréversible de ses propres engagements,
conduit à se demander s’il peut encore subsister une échelle des
âges, telle que la première modernité l’avait maintenue – non
seulement comme réalité, mais aussi, on l’a vu avec Rousseau, comme
idéal. La conception du sens des âges et de la traversée de la vie
que l’on rencontre dans les œuvres de Sartre et de Beauvoir donne
cependant quelques indications quant aux limites de la
déconstruction. On peut soutenir en effet que la position
philosophique la plus déconstructrice ne parvient pas réellement à
faire l’économie des âges de la vie.
C'est évident, en premier lieu, du côté de
Beauvoir, puisque celle-ci plaide pour l’accès de la femme à la
majorité et pour le maintien des vieux dans l’âge adulte –
lequel est conçu comme l’unique période de l’existence réellement
pourvue de sens du point de vue de l’idéal de la liberté. Beauvoir
ne pousse pas la valorisation de la liberté-disponibilité jusqu’à
la mise en cause de tout engagement dans les rôles adultes. D’abord
parce que tous les rôles ne lui paraissent pas égaux devant
l’exigence d’exister comme sujet : mieux vaut être, par
exemple, un grand écrivain qu’une femme au foyer. Ensuite, parce
que rien ne lui semble pire que d’être exclu du jeu, sans aucun
rôle à jouer : la liberté ne se concrétise que dans la possibilité
d’agir ou de faire, de s’engager dans un projet. C'est pourquoi, à
travers notamment sa propre critique des « mauvais rôles »
féminins, se dessine le modèle d’une diversification des rôles,
seul à même d’offrir à l’individu contemporain la possibilité de
surmonter la double contrainte de l’engagement et du désengagement
imposée par l’idéal d’authenticité
279 . Dans cette
perspective, ce sont moins l’échelle des âges et la supériorité de
l’âge adulte qui paraissent faire question que le caractère plus
indéterminé et incertain que prend la figure de l’adulte dans la
modernité individualiste.
Chez Sartre, en second lieu, si la critique de
l’identification au rôle est plus radicale et semble vouer l’adulte
à l’inauthenticité, un idéal de maturitése trouve
paradoxalement maintenu. L'histoire d’une vie, pour Sartre, revêt
toujours l’aspect d’une défaite, d’une déchéance : celle de la
liberté, aliénée durant l’enfance, réifiée à l’âge adulte. La
promotion de l’idéal d’authenticité ne conduit qu’au constat lucide
de l’inauthenticité de toute vie humaine : l’homme est bien une «
passion inutile ». Reste cependant que la réflexion qui
reconstruit le récit de la déchéance, comme l’indique Les
mots, produit bel et bien des effets que l’on peut considérer
comme un gain du point de vue de la liberté. Le renversement est «
performatif » : si par l’auto-analyse je déconstruis ce que je suis
devenu en faisant apparaître mon aliénation, alors, gagnant en
lucidité, je fais la conquête de cette « distance à soi » qui
définit précisément la liberté. Telle est la leçon des Mots
: Sartre s’y reconnaît aliéné et réifié mais souligne que la prise
de conscience en fin de parcours lui a permis de devenir plus
lucide, plus humble et plus détaché, en un mot, plus
authentique. Le constat d’échec se renverse ainsi en
triomphe et le parcours des âges s’en trouve rétrospectivement
justifié.
En extrapolant un peu, on pourrait convenir que
d’une manière générale l’idéal d’authenticité, le projet d’être
soi – et non pas d’être simplement identifié au personnage
que l’on joue sur la scène familiale ou sociale – conduit
nécessairement à s’intéresser à sa propre histoire : c’est
uniquement dans la mesure où je refuse de considérer mon identité
d’adulte comme une essence figée que je peux la faire apparaître
comme le produit d’une histoire, et chercher dans mon enfance, ma
jeunesse, les causes et les choix me permettant de comprendre ce
que je suis. En retour le récit de soi rend possible la
transformation du rapport à soi, créant le sentiment d’une plus
grande authenticité. Tel est sans doute le ressort caché de toute
psychanalyse. Tel était également le sens que Sartre donnait au
travail biographique ou autobiographique : comprendre une
individualité suppose d’en raconter l’histoire, qui est toujours
celle d’une liberté en situation ; un homme se fait lui-même
à partir de ce qui le fait. Les âges de la vie sont dans
cette perspective indispensables, conçus comme des
situations, des époques de la liberté que tout individu
traverse nécessairement : l’aliénation de l’enfance, le désarroi de
l’adolescence, la réification de l’adulte. On peut sans doute
contester la manière dont Sartre conçoit les âges – et souligner en
outre le fait que l’idée d’une maturité adulte authentique
n’apparaît dans son œuvre que sous la forme d’une « contradiction
performative », sans jamais être thématisée comme telle : il n’en
demeure pas moins qu’il esquisse, par-delà la déconstruction fondée
sur l’affirmation de la liberté-disponibilité, la perspective d’une
reconfiguration individualiste des âges.
Vers une dérégulation des âges de la vie
?
S'il est un registre où la nature pérenne paraît
imposer sa loi d’airain, c’est bien celui de la succession des âges
de la vie. La première modernité s’était efforcée
d’institutionnaliser les âges, de se caler en quelque sorte sur la
nature afin de la mettre au service de l’homme. Sortir l’enfant du
monde du travail, c’était restituer l’enfance à l’enfance ;
abaisser l’âge de la majorité permettait à l’adulte d’être reconnu
dans son statut d’adulte ; mettre en place des dispositifs de mise
à la retraite des travailleurs, et fixer un âge pour la sortie de
la vie active étaient des mesures qui humanisaient la vie sociale
en tenant compte de la vulnérabilité liée au vieillissement. Mais
les seuils d’âge s’imposaient aux individus ; la nature, relayée
par la société, dictait sa loi. Désormais, comme le souligne Hervé
Juvin, dans L'avènement du corps non seulement la tradition
ne détermine plus le rôle de chacun et de chacune selon son âge,
mais « la nouveauté est que le corps ne le détermine pas davantage
280 ». Là est peut-être la
caractéristique essentielle de la seconde modernité : l’idéal de
liberté-disponibilité dispose désormais, avec les progrès de la
techno-science, d’une puissance de concrétisation telle que la
formule de Sartre disant qu’il n’y a plus de nature humaine tend à
devenir réalité ; une dérégulation des âges est en marche, sans
précédent historique, et dont nul ne sait où se situeront les crans
d’arrêt.
Il n’est pas certain, en effet, que les limites
d’âge fixées par la nature nous paraissent « évidentes » encore
longtemps. On peut d’ores et déjà dire de l’âge de la retraite
qu’il est moins conséquence que cause du vieillissement : lorsqu’à
soixante ans, on a devant soi une vingtaine d’années de vie sans
handicap, le risque majeur devient le vieillissement social
consécutif au fait de vider ce temps de plénitude physique de toute
activité. La nouvelle perspective de la vie longue, effet des
formidables progrès de la médecine au cours du dernier siècle, rend
obsolète l’imposition par la société d’un « âge social » de
l’individu qui soit prédéfini en fonction du nombre d’années
vécues. Par-delà les illustrations caricaturales qu’on en peut
donner – le viagra, la chirurgie esthétique – le rapport technique
au corps modifie de toute évidence la perception des âges de la vie
comme limites imposées par la nature à la liberté.
La dénaturation du corps et de son
destin, œuvre conjointe de la techno-science et de la liberté des
individus, constitue sans doute, pour la philosophie des âges de la
vie, un défi encore à venir. Jusqu’à quel point est-il raisonnable
d’oublier la finitude, d’affirmer la liberté devant le corps et de
revendiquer « le droit de chacun à être ce qu’il veut, non ce qu’il
est 281 » ? Les chantres de
l’hyperindividualisme prolongent aujourd’hui l’esprit de la
philosophie de Sartre et de Simone de Beauvoir en souhaitant
arracher le droit des individus et la construction identitaire à
tout ancrage naturel. Représentative de cette tendance, Marcela
Iacub milite notamment en faveur de la suppression de la référence
aux identités de genre au sein du droit et rêve à la possibilité
qu’offrirait la technique de relativiser la place de la maternité
dans la vie des femmes. Dans un article significativement intitulé
« L'avenir aux vieilles », elle fait ainsi l’apologie des nouvelles
techniques médicales de la procréation permettant l’avènement de
l’ère des mères ménopausées :
« Quoi que l’on pense de ces “ dégénérées ” qui
ne s’assujettissent pas aux contraintes imposées par l’âge, qui ne
consentent pas de prendre des médicaments, leur révolte ouvre la
voie au développement de nouvelles formes de vie. Ainsi, si cette
méthode venait à se généraliser, les femmes pourraient s’occuper de
leurs études et de leur carrière comme les hommes, sans être
encombrées par les charges que représentent les enfants, à l’âge où
l’insertion professionnelle est le plus concurrentielle. Elles
pourraient aussi se livrer à des passions amoureuses ou sexuelles
sans penser à trouver, avant que l’âge de la ménopause ne les
engloutisse, le père de leurs enfants. Elles pourraient devenir
mères à une époque où l’on a moins de problèmes d’argent, lorsque
la carrière est consolidée ou que la retraite approche avec tout le
temps pour soi qu’elle promet. Peut-être dans ces avenirs
lointains, il ne manquera pas de gens pour penser que faire un
enfant avant cinquante ans sera le signe d’une certaine «
inconscience », que les femmes avant cet âge ne sont pas assez
mûres pour cela, de la même manière que l’on regarde aujourd’hui
les mères adolescentes 282 . »
Cette utopie hypermoderne permet d’imaginer le
potentiel de redéfinition des âges que recèle la dynamique
instaurée par l’alliance de la technique et de la liberté. L'époque
des normes fixes et pérennes, calées sur le destin naturel, est
sans doute derrière nous. Pourquoi faudrait-il, du reste, que nous
nous laissions dicter notre cycle de vie par la nature quand nous
disposons de la liberté de construire par nous-mêmes les
différentes séquences de notre histoire personnelle ? Rien
n’interdit, par exemple, de concevoir un avenir plus ou moins
lointain dans lequel femmes et hommes pourraient disposer du choix,
à 65 ans, de faire un enfant ou d’envisager une nouvelle étape de
leur carrière professionnelle. Est-ce à dire pour autant que le
principe même de la scansion des âges est voué à disparaître ?
L'idée est invraisemblable dans la mesure où l’existence de l’homme
demeure finie : les individus produits par l’hypermodernité
continueront de naître, grandir, vieillir et mourir. C'est
pourquoi, nous semble-t-il, il convient d’envisager pour les temps
à venir, plutôt que leur disparition, une reconfiguration
individualiste des âges de la vie.
23.Gilles Lipovetsky souligne ainsi l’idée d’un
achèvement du processus de modernisation du social : « S'est mise
en orbite une seconde modernité déréglementée et globalisée, sans
contraire, absolument moderne, reposant pour l’essentiel sur trois
axiomatiques constitutives de la modernité elle-même : le marché,
l’efficacité technicienne, l’individu. Nous avions une modernité
limitée, voici le temps de la modernité achevée. » (Gilles
Lipovetsky, Les temps hypermodernes, Paris, Grasset, 2004,
p. 74.)
24.Voir,
sur ce point, l’analyse d’Alain Renaut dans Sartre, le dernier
philosophe, Paris, Grasset, « Collège de philosophie », 2003, «
L'existentialisme est un individualisme », p. 203-233. Converti à «
l’engagement » politique contre l’oppression bourgeoise, Sartre (et
Beauvoir) récusent l’individualisme comme nécessairement «
bourgeois ». Il est cependant légitime d’affirmer, comme le fait
Alain Renaut, que, jusqu’au bout, « Sartre a décrit une dialectique
de l’aliénation et de la liberté qui se joue exclusivement dans le
rapport de l’individu à lui-même », p. 224.
25.On a
vu dans le chapitre précédent comment les âges se présentaient pour
la première fois comme des rôles dans un célèbre passage de
Comme il vous plaira de Shakespeare.
26.« Ma
grand-mère, en particulier me donnait de vives inquiétudes :
j’avais la douleur de constater qu’elle ne m’admirait pas assez » ;
« j’avais rencontré mes vrais juges, mes contemporains, mes pairs,
et leur indifférence me condamnait » (Les mots, p. 31 et
111).
27.Situations IV, p. 140. Tué sur le front en
1939, Nizan fut en outre calomnié par les communistes après qu’il
rendit, en protestation contre le pacte germano-soviétique, sa
carte au Parti.
28.L'âge de raison porte la trace de cette
ambivalence. Dans La force de l'âge Simone de Beauvoir
évoque les deux jeunes gens, Olga et le petit Bost, qui exercèrent
sur Sartre et sur elle-même, en tant qu’ils incarnaient à leurs
yeux la jeunesse, une fascination à la mesure, écrit-elle, du
dégoût que leur inspirait alors l’âge adulte : « nous avions le
culte de la jeunesse, de ses tumultes, ses révoltes, sa liberté,
son intransigeance ». Dans L'âge de raison, Sartre remarque,
à propos de ces « martyrs de la jeunesse », qui font de celle-ci
une « justification », qu’ils sont incapables de se projeter dans
l’avenir par peur : « Peur de la mort, de la maladie, de la
vieillesse. Ils s’accrochent à leur jeunesse comme un moribond à la
vie. »
29.Pour
les raisons que nous examinerons plus avant, la figure du père fait
à l’inverse chez Beauvoir l’objet d’une forme de valorisation à
travers les attributs mêmes qui sont ceux du « salaud » : sa vie,
écrit Beauvoir est entourée d’un « mystérieux prestige », du fait
que « c’est à travers lui que la maison communique avec le reste du
monde : il est l’incarnation de ce monde aventureux, difficile et
merveilleux ; il est la transcendance, il est Dieu. » Le
deuxième sexe, Paris, Gallimard, « Folio », t. II, p. 39.
30.Le
premier tome du Deuxième sexe s’ouvre par cette surprenante
formule : « La querelle du féminisme est à peu près close : n’en
parlons plus. » Ce féminisme dépassé est celui de la conquête des
droits politiques. S. de Beauvoir, à l’aube des années 50, insiste
sur la nécessité d’attaquer les codes de la féminité, hérités du
monde de la tradition où la hiérarchie homme/femme est considérée
comme naturelle et qui structurent la vie conjugale, familiale et
sociale des femmes – limitant et mutilant ainsi leur existence
d’individu.
31.Années durant lesquelles Le deuxième sexe
connaîtra le succès. A son propos, Frédéric Martel a ainsi pu
écrire « qu’on a l’impression que Simone de Beauvoir l’avait écrit
jeune (en 1949) et ne l’aurait publié qu’âgée (1970) », Le rose
et le noir, Points-Seuil, 2000, p. 66.
32.Ce
programme, qui est celui de la social-démocratie libérale
contemporaine, est dépeint de manière quasi exhaustive par S. de
Beauvoir qui le présente toutefois comme une promesse... de la
révolution soviétique.
33.D’où
la phrase de Sartre citée en exergue : « A moitié victimes, à
moitié complices, comme tout le monde. »
34.Selon
l’expression utilisée par Gilles Lipovetsky pour caractériser le
siècle (1850-1950) durant laquelle la famille moderne s’est
construite à partir du rejet social du travail féminin, sur la base
de la disjonction structurelle de l’homme productif et de la femme
à la maison, opposant féminité et travail, maternité et salariat.
Cf. Lipovetsky, La troisième femme, partie III, chapitre
1.
35.Cette
liberté se traduit en particulier dans le rapport à la religion.
Beauvoir raconte qu’elle doit à son père sa première initiation
intellectuelle, tandis que sa mère lui inculqua le sens du devoir
féminin, emprunt de conformisme : « J’appris de maman à m’effacer,
à contrôler mon langage, à censurer mes désirs, à dire et à faire
exactement ce qui devait être dit et fait. Je ne revendiquais rien
et j’osais peu de chose. » Mémoires d’une jeune fille
rangée, p. 58.
36.Gilles Lipovetsky rappelle que, jusque dans les
années 60, les filles prolongeaient leurs études pour trouver un
mari et quittaient l’Université dès qu’elles se mariaient (p.
220).
37.La
notion d’immanence chez Beauvoir s’apparente à ce qu’Hannah Arendt
nomme le cycle de la vie, constitué par l’entretien et la
reproduction de la vie et qui, en l’homme, représente
l’infrahumain.
38.«
C'est l’homme qui servira de truchement entre l’individualité de la
femme et l’univers, c’est lui qui revêtira d’une valeur humaine sa
facticité contingente. Puisant auprès de l’épouse la force
d’entreprendre, d’agir, de lutter, c’est lui qui la justifie : elle
n’a qu’à remettre entre ses mains son existence et il lui donnera
son sens. Cela suppose de sa part à elle une humble renonciation ;
mais elle en est récompensée parce que guidée, protégée par la
force mâle elle échappera au délaissement originel ; elle deviendra
nécessaire. Reine dans sa ruche, reposant paisiblement en soi-même
au cœur de son domaine, mais emportée par la médiation de l’homme à
travers l’univers et le temps sans bornes, épouse, mère, maîtresse
de maison, la femme trouve dans le mariage à la fois la force de
vivre et le sens de sa vie. » Le deuxième sexe, p.
260.
39.«
C'est précisément l’enfant qui selon la tradition doit assurer à la
femme une autonomie concrète qui la dispense de se vouer à aucune
autre fin. Si en tant qu’épouse elle n’est pas un individu complet,
elle le devient en tant que mère : l’enfant est sa joie et sa
justification » (p. 329).
40.« La
femme cherche d’abord dans l’amour divin ce que l’amoureuse demande
à celui de l’homme : l’apothéose de son narcissisme ; c’est pour
elle une miraculeuse aubaine que ce souverain regard attentivement,
amoureusement fixé sur elle » (p. 587).
41.Si le
destin de la femme apparaît naturel, c’est que les conventions
sociales la condamnent à des rôles déterminés par les métamorphoses
que la nature opère en elle : la puberté, la maternité, la
ménopause. La vie de la femme obéit à une scansion naturelle : les
âges existentiels et sociaux se confondent strictement avec les
âges naturels.
42.«
L'immense chance du garçon, c’est que sa manière d’exister pour
autrui l’encourage à se poser pour soi. Il fait l’apprentissage de
son existence comme libre mouvement vers le monde ; il rivalise de
dureté et d’indépendance avec les autres garçons, il méprise les
filles. (...) Il entreprend, il invente, il ose » (p. 30).
43.« Ce
qui rend relativement facile le départ du jeune homme dans
l’existence, c’est que sa vocation d’être humain et celle de mâle
ne se contrarient pas : déjà son enfance annonçait ce sort heureux.
C'est en s’accomplissant comme indépendance et liberté qu’il
acquiert sa valeur sociale et concurremment son prestige viril :
l’ambitieux, tel Rastignac, vise l’argent, la gloire et les femmes
d’un même mouvement ; une des stéréotypies qui le stimulent, c’est
celle de l’homme puissant et célèbre que les femmes adulent. Pour
la jeune fille au contraire, il y a divorce entre sa condition
proprement humaine et sa vocation féminine. Et c’est pourquoi
l’adolescence est pour la femme un moment si difficile et si
décisif. Jusqu’alors elle était un individu autonome : il lui faut
renoncer à sa souveraineté » (p. 99).
44.«
Mais ce dont elles souffrent le plus, c’est d’être englouties dans
la généralité : une épouse, une mère, une ménagère, une femme parmi
des millions d’autres » (p. 530).
45.Le
symptôme le plus évident de cet état de fait réside dans
l’incapacité des femmes dans le domaine de la création culturelle.
« L'art, la littérature, la philosophie sont des tentatives pour
fonder à neuf le monde sur une liberté humaine : celle du créateur
; il faut d’abord se poser sans équivoque comme une liberté pour
nourrir pareille prétention. Tant qu’elle a encore à lutter pour
devenir un être humain », la femme « ne saurait être une créatrice
» (p. 637 et p. 640).
46.« La
majorité des femmes, écrit Beauvoir, à la fois revendiquent et
détestent leur condition féminine ; c’est dans le ressentiment
qu’elles la vivent » (p. 380).
47.«
C'est la femme qui a la vie personnelle la plus riche qui donnera
le plus à l’enfant et qui lui demandera le moins ; c’est elle qui
acquiert dans l’effort, dans la lutte, la connaissance des vraies
valeurs humaines qui sera la meilleure éducatrice » (p. 389).