CHAPITRE PREMIER
Âges de la vie et identité personnelle
Âges de la vie et identité personnelle
« Ceux qui écrivent les vies, d’autant qu’ils
s’amusent plus aux conseils qu’aux événements, plus à ce qui se
passe au-dedans qu’à ce qui arrive au-dehors, ceux-là me sont plus
propres. »
Montaigne, Essais (II, 10)
La question de l’identité a envahi notre agenda
individuel et collectif. Troubles de l’identité personnelle,
malaise dans l’identité nationale, incertitude de l’identité
européenne, chocs des identités culturelles, conflits des identités
générationnelles, redéfinition des identités féminine et masculine,
problème d’identité de marque, préoccupation de l’identité
d’entreprise... La crise d’identité ne se limite plus à
l’adolescence. Elle est désormais la matrice d’une incertitude qui
s’est répandue partout. Les questions « qui suis-je ? », « qui
sommes-nous ? », ces interrogations que la philosophie antique
réservait aux plus sages des sages, sont désormais passées dans le
domaine public. Ce qui, jadis, était le but de toute une vie, se
revendique aujourd’hui au quotidien, dans la plus insipide de nos
télé-réalités. Et le plus singulier est que, au fur et à mesure que
la question se généralise, les réponses plausibles semblent se
retirer. Le « désenchantement du monde » a plongé l’individu dans
une insécurité identitaire. En l’absence d’une garantie extérieure
ou transcendante, l’identité doit être recherchée dans les méandres
obscurs de l’intériorité, avec le risque de ne rien
trouver.
Tel est le paradoxe de nos sociétés
contemporaines : jamais nos vies n’ont été mieux protégées à
l’extérieur, en termes de sécurité médicale, civile et sociale ;
jamais le sentiment d’insécurité n’a été aussi puissant. Jamais la
précarité objective de nos vies n’a été plus faible ; jamais la
précarité subjective n’a été plus patente. La raison en est simple
: lorsque l’individu devient la valeur suprême, tout
ce qui est supposé le menacer (la mort, la maladie, le chômage, la
dépression, les contrariétés, le stress, l’avenir, la fragmentation
existentielle...) ne peut que représenter le mal
suprême.
La crise de l’identité n’a donc rien
d’anecdotique. Elle est, on le perçoit, inscrite au plus profond de
notre présent. Y sommes-nous condamnés sans espoir de salut ?
Qu’est-ce qui, dans notre univers individualiste, peut encore «
faire identité » ?
Pour trouver une issue, il faut repartir de ce
qu’on peut appeler la querelle de l’identité. « Qui suis-je ? » La
question, à l’évidence, ne date pas d’aujourd’hui. Elle vient à se
poser lorsque la réponse traditionnelle, qui rattachait l’identité
personnelle ou collective à une lignée, cesse d’être efficace. Dès
lors que la généalogie n’englobe plus toutes les dimensions de
l’identité, la question s’ouvre qui interroge ce « reste »
énigmatique. Ce sera la quête du sage, de celui qui ne se contente
pas de subir le cours de l’existence, mais cherche à connaître et à
occuper la place qui lui revient dans l’ordre cosmique. Héraclite y
verra la tâche même de la philosophie : « Je me suis cherché
moi-même », écrivait-il 286 , avant la reprise par
Socrate du fameux « connais-toi toi-même », inscrit sur le fronton
du sanctuaire de Delphes 48 . Quant à Augustin, ce n’est pas au Monde,
mais à Dieu qu’il adresse la supplique qui anime les
Confessions : « Qui suis-je, mon Dieu ? » (X,
XVII).
L'individu contemporain ne bénéficie plus de ces
garanties puissantes. L'ordre de l’univers est incertain et
l’existence de Dieu est intégrée à l’identité personnelle sous la
forme de la foi : ni la cosmologie ni la théologie ne peuvent
apporter de réponse immédiate à l’interrogation identitaire. Et si
la recherche généalogique semble connaître un nouvel essor, il
s’agit davantage d’un hobby pour l’individu en mal de racines que
d’une véritable assise existentielle. C'est au moment où l’exigence
d’être soi-même devient démesurée que les moyens d’y obéir
s’obscurcissent.
Le premier à avoir repéré cette difficulté est
le philosophe anglais John Locke dans son Essai philosophique
concernant l’entendement humain
287 . Les grandes
catégories de la subjectivité s’y trouvent définies pour la
première fois, en même temps qu’un repérage de ce qu’on peut
appeler l’antinomie de l’identité. Rappelons-en les termes.
D’un côté, l’identité personnelle (« le cher Moi
») ou collective (par exemple la Nation) semble si profondément
inscrite en nous qu’elle ne paraît souffrir aucun doute ni aucune
discussion. Le « je pense, je suis » cartésien formule à merveille
cette conviction : s’il y a une chose qui peut résister à tous les
doutes, c’est que c’est moi qui doute ! On retrouve l’idée
dans les cours de récréation : « Moi je suis Moi et toi tais-toi !
» disent finement les enfants. La difficulté est que, dès que l’on
tente de donner un contenu à cette identité, c’est l’impasse : en
quoi suis-je le même, jeune et vieux, joyeux et triste ? Je ne fais
jamais l’expérience, je n’ai même jamais une idée claire et
distincte de ce moi pourtant si évident. Et si d’aventure je trouve
une définition, elle me paraîtra toujours infidèle, réductrice ou
exclusive. Le « cher Moi », dès qu’il est circonscrit devient
étiquette, égoïsme ou, comme dit Sartre, mauvaise foi. « Je suis
comme cela ! » dit le voleur ou le mari infidèle. Quant à
l’identité collective, il est encore plus risqué de vouloir la
déterminer : l’appartenance nationale devient vite nationalisme
voire chauvinisme ou racisme. Bref, l’identité est soit rigide,
soit trahie, soit « meurtrière » quand on tente de la définir avec
un peu de précision.
D’où une seconde attitude possible : mettre ce
moi à distance et le considérer comme un « objet ». Mais ce Moi,
devenu objet, n’a plus rien du « sujet » que je suis. En tentant de
me connaître, je deviens donc pour ainsi dire étranger à moi-même.
C'est alors la formule de Rimbaud qu’il faudrait retenir : « Je est
un autre » ou celle de Nietzsche : « Chacun est le plus étranger à
soi-même 288 » – et souligner ainsi
l’impossibilité pour l’individu d’accéder à la transparence de soi
à soi. Bref, ce moi profond, pourtant si évident et si intime, est
en réalité opaque et inconnu. Ce qui pourrait aussi nous laisser
espérer qu’il soit plus riche, plus profond et surtout moins banal
qu’il n’en a l’air. Mais est-ce même le cas ? La quête d’identité
se trouverait-elle disqualifiée ?
Toute la difficulté est que ce deuil n’est à son
tour pas longtemps tenable : chassé par la porte, le Moi revient
par la fenêtre. Comment renoncer à ce moi qui fait penser, à ce
sum qui me fait cogiter, à cette idée qui me
fait douter qu’elle existe ? Si c’est une illusion, elle est
tellement ancrée en nous qu’il semble impossible d’en faire
l’économie 49
.
Telle est la logique circulaire de cette
antinomie bien connue. Les deux positions se renvoient l’une à
l’autre : d’un côté, un dogmatisme du moi, indispensable, mais
vide, puisqu’il échoue à remplir cette substance qu’il recherche ;
de l’autre, un scepticisme du moi, théoriquement imparable, mais
pratiquement injouable, puisque c’est toujours un moi qui
décide de renoncer au moi !
A ce problème classique, il existe une solution
aussi élégante que profonde. Locke la suggérait déjà en son temps,
mais elle a été thématisée par le philosophe français Paul Ricœur,
récemment disparu, sous le nom d’« identité narrative 289 ».
La fécondité de cette idée est considérable, même si, dans son
esprit, elle est extrêmement simple. Une formule suffit à la
résumer : « je suis ce que je me raconte ».
Qu’apporte le récit au problème de l’identité ?
Beaucoup, en vérité. D’abord, il nous sort d’une conception fixiste
de l’identité. C'était là, en dépit de leur opposition manifeste,
le point d’accord des deux thèses de l’antinomie : toutes deux
considèrent l’identité personnelle comme une substance donnée.
Simplement la première la déclare à portée de main, tandis que
l’autre la pense inaccessible. Il faut ici donner raison au
sceptique : il n’y a pas de « moi profond », présent depuis et pour
toujours, qu’il s’agirait de découvrir sous la multiplicité des
changements d’état ; il n’est pas davantage à inventer comme une
production artificielle, fruit de la seule volonté. Ce moi profond,
« ce prétendu noyau non changeant de la personnalité 290 »
est une chimère. Mais cela réduit-il pour autant à néant toute idée
de l’identité personnelle ? Nullement, car on peut l’envisager
autrement.
Ricœur propose, pour ce faire, de distinguer
deux concepts de l’identité : la mêmeté ou le fait d’être le même
(idem) et l’ipséité ou le fait d’être soi (ipse).
Ainsi, deux jumeaux sont les mêmes (idem) sans être le même
(ipse) ; ils sont identiques sans avoir une personnalité
similaire. Qu’apporte cette distinction ? L'idée que le soi
ne réside pas dans une liste de qualités objectives et durables que
l’on pourrait énumérer, il se révèle dans un mélange toujours
singulier de déterminations, de hasard et de choix, de mémoire, de
rencontres et de projets. Le récit a cette vertu de remettre tous
ces éléments en ordre, en mouvement et en relation afin d’en faire
une trame élaborée avec un début et une fin. Le récit de l’identité
narrative est donc une tentative d’élaboration – renouvelable – de
cette singularité personnelle. Le récit donne de l’unité aux
facettes de l’identité.
D’où le deuxième apport de l’identité narrative.
Elle met en œuvre ce que les linguistes appellent la dimension
performative du langage, c’est-à-dire quand la parole se
fait acte. C'est précisément ce qui a lieu lorsqu’on se raconte ou
que l’on raconte l’histoire d’un individu ou d’une collectivité :
le récit ne se contente pas de décrire l’identité, il la
produit. C'est en se racontant que l’on se fait, parce que,
par la vertu du récit, les traces mémorielles subjectives, en se
rassemblant dans une trame, acquièrent une signification. La
définition de l’identité collective en est une excellente
illustration. Ainsi, le premier souci, ou presque, des
révolutionnaires français fut de bâtir une mythologie nationale
susceptible de concurrencer celle de l’Ancien Régime. Jamais le
souci de faire l’histoire ne fut aussi prioritaire qu’à
cette époque : il fallait agir et raconter en même temps, produire
du symbole à toute force. Un siècle plus tard, les républicains
s’efforcèrent à leur tour de forger une version, cette fois-ci
réconciliée, de l’histoire de France – celle du Lavisse –, en
laquelle l’Ancien Régime et la Révolution marchaient main dans la
main dans le renforcement de l’identité nationale. Depuis « nos
ancêtres les Gaulois » jusqu’à la République, en passant par Jeanne
d’Arc, Saint Louis, le bon roi Henri IV et Robespierre : un même
mouvement. Raconter l’unité de la Nation aux enfants, c’était la
faire. Bref, en racontant l’identité, je la découvre à la fois
comme même et comme autre. Et cela peut nous conduire à vivre notre
vie comme un récit (« un vrai conte de fées »), voire
pour un récit (« faire de sa vie un roman »).
Le troisième intérêt du récit pour l’identité
est qu’il se place dans l’horizon du dialogue et de l’«
intersubjectivité ». Parce que tout récit est un récit fait à
autrui, il s’offre à l’échange, à la critique et à la contestation.
Parce qu’il recherche la reconnaissance de l’autre, le particulier
prend le risque de l’universel. Il ouvre ainsi un espace de
discussion, et donc de lien. Cela même qui fait si cruellement
défaut dans notre univers individualiste. Des récits antagonistes
peuvent alors se confronter et même se combattre. On en a vu des
exemples récents à l’occasion de ce qu’on a appelé « la guerre des
mémoires » : génocide, colonisation, esclavage,... Lorsqu’il s’agit
de raconter la souffrance, une surenchère des récits s’engage
inévitablement. Mais il n’est pas nécessaire d’en arriver là pour
se convaincre que l’identité produite par le récit n’est pas
figée.
Il faut en convenir, le concept d’identité
narrative n’est pas seulement une « idée de philosophe », ou plutôt
c’est une de ces bonnes idées qui permettent de comprendre et de
clarifier bien des expériences vécues et des phénomènes
contemporains.
Au premier rang desquels : l’explosion des
récits de vie. Ils se sont développés partout. La multiplication
des mémoires et autobiographies, depuis leur inauguration par
Montaigne et Rousseau, va de pair avec une surenchère dans la
révélation de l’intime, du privé, voire de la privauté 291 .
Même développement spectaculaire des journaux intimes, désormais
particulièrement visible avec le développement massif des blogs :
10 000 à 15 000 nouveaux blogs chaque jour ; en décembre 2005,
Skyblog franchit le cap des 3,5 millions de pages contenant plus de
170 millions d’articles et 260 millions de commentaires. Au total,
ce serait quelque 2,5 millions d’adolescents qui tiendraient un
journal en ligne : « Jsé plu tro koi pensé », « jsé pa koi fer dma
vi », « C lnéan total »; sans parler des hommes politiques, des
chefs d’entreprise.
Le monde éditorial n’est pas en reste ; même
celui très sérieux des sciences humaines. Alors qu’elles ont la
réputation d’être plutôt réticentes à l’égard de la subjectivité,
ce sont elles qui ont conféré au récit de vie son appellation quasi
contrôlée. L'anthropologie, la sociologie empirique, l’ethnographie
rurale ont connu là leurs plus grands succès : aux Etats-Unis, le
récit du jeune émigré Wladek (Le Paysan polonais en Europe et en
Amérique, 1919), puis celui des Enfants de Sanchez
(1961) ; en France, Le cheval d’orgueil de Pierre-Jakez
Hélias (1975). De même, en histoire, on a assisté au renouveau de
la biographie après le règne sans partage des méthodes
quantitatives 292 . Or, qu’est-ce que la
biographie, sinon une autobiographie par procuration ?
Ajoutons à la liste toute une série de pratiques
qui relèvent encore plus directement de la quête de soi, au premier
rang desquelles règne l’incontournable curriculum vitæ,
quintessence du récit de vie, dont l’art crypté relève l’impossible
défi de révéler, en une page, l’immense richesse, compétence et
vertu du candidat. Et il faut mentionner aussi le développement des
thérapies personnelles. Quand, déprimés, fatigués d’être
nous-mêmes, comme dit le sociologue A. Ehrenberg, nous entamons ce
salvateur « travail sur soi », c’est souvent le récit de soi qui
offre la première bouffée d’oxygène. Quand, en situation de
transition professionnelle, nous nous interrogeons sur notre
véritable vocation, c’est encore le récit qui nous réinscrit dans
un trajet cohérent d’existence. Et lorsque la disparition des êtres
chers et âgés se profile, que cherche-t-on à conserver sinon une
trace de leur mémoire pour maintenir ou renouer le lien affectif
293 ? Le récit a cette vertu
si précieuse de faire durer les événements heureux et de
neutraliser les événements malheureux.
Malgré leur disparité, ces phénomènes massifs
demandent à être interprétés dans une même perspective. Elle permet
de donner corps à la thèse de l’identité narrative : comme si le
récit de vie représentait pour l’individu contemporain une sorte de
planche de salut.
En quoi le récit peut-il sauver l’individu ?
Répondre à cette question suppose d’identifier dans le récit
plusieurs dimensions cachées. Car il y a, pourrait-on dire, dans le
récit beaucoup plus que du récit. Le philosophe Jean-Marc Ferry
propose dans une amicale discussion des thèses de Ricœur de
distinguer quatre niveaux 294 .
Il y a, en premier lieu, le niveau de la
narration. Pris au sens strict, il correspond à une simple «
thématisation de l’expérience vécue ». C'est déjà beaucoup, ne
serait-ce que parce que cette dimension désigne peut-être un des
traits caractéristiques de la condition humaine : l’homo
sapiens est un homo narrans, toujours « empêtré dans les
histoires », selon la belle formule de W. Schapp 295 .
Mais ce niveau reste encore peu élaboré. Lui font défaut non
seulement le rapport au réel, qui permet de distinguer la vérité de
la fiction, mais aussi le décentrement de soi, nécessaire pour
entrer en rapport avec autrui.
Dans la modernité, ce premier niveau
correspondrait au « journal intime ». C'est là, disent les
historiens, une pratique récente qui n’est identifiée qu’aux
environs de 1800 296 . Sans doute trouve-t-on
auparavant des livres de raison, des cahiers de souvenirs, des
albums de citations, des guides spirituels, des journaux de voyage,
mais rien qui corresponde au « journal intime », stricto
sensu, c’est-à-dire, comme Pierre Pachet le définit dans son
livre Le baromètre de l’âme 50 , au récit quotidien et insatisfait des
variations de l’âme, à l’observation acharnée du vide intérieur, à
la quête angoissée de l’identité de soi en soi. Il s’agit d’un
journal au sens contemporain du terme – dans notre société
d’information –, où il convient de rapporter objectivement les
faits, de les expliquer plus que de les interpréter à la lumière
d’une histoire (providence) déjà écrite. C'est dans cette veine que
se situent les premiers modèles connus du genre : les journaux de
Benjamin Constant, de Stendhal ou de Maine de Biran. Une notation
de ce dernier pourrait servir d’emblème au genre tout entier : «
J’éprouve un grand vide dans toute mon existence ; je suis
désheuré, je manque de points d’appui, d’occupation fixe
297 . » Bref, il ne se passe
rien dans ma vie, donc je le raconte. Le journal intime permet de
lutter contre un premier abîme existentiel de l’individu
contemporain : le vide intérieur.
Mais l’identité narrative ne peut se limiter à
des souvenirs que l’on raconte en vrac. Pour que la narration fasse
identité, il faut une autre dimension que Jean-Marc Ferry, après
Ricœur, appelle herméneutique ou interprétative. Le récit des
expériences singulières doit s’intégrer dans un horizon plus vaste
qui permet de le transformer en un destin. Jadis, cette
métamorphose se faisait par la référence à un super-récit. Peu
importe qu’il fût mythologique, théologique ou politique (comme,
par exemple, l’histoire de la Nation ou de la Révolution), il
fournissait la clef et le salut des existences particulières. C'est
ainsi qu’ont fonctionné les hagiographies, depuis les vies de
saints jusqu’aux biographies des grandes figures du mouvement
ouvrier.
Aujourd’hui, faute d’une providence certaine sur
laquelle indexer le cours de nos vies particulières, il ne reste
guère que le genre autobiographique, tel que Rousseau l’invente
avec ses Confessions. Son défi, on l’a vu, est de montrer
que la chronologie d’une vie ordinaire peut être en
elle-même porteuse d’une signification universelle, qu’elle est
un destin. Parce que le récit autobiographique est un récit
rendu public, soumis au regard et à l’évaluation des autres,
dont on attend les échos, il se situe dans l’horizon de
l’intersubjectivité. Dans le récit autobiographique, il n’y a pas
que de la narration ou de l’interprétation, il y a aussi de
l’argumentation qui permet à l’individu de se décentrer par rapport
à son ego. C'est pourquoi, il permet de lutter contre un second
abîme existentiel propre à l’individu contemporain : non plus
seulement le vide intérieur, mais la solitude et la
quête de reconnaissance. C'est ce que dit Montaigne, lorsqu’il
justifie l’entreprise « sotte » et « extravagante » des
Essais : « C'est une humeur mélancolique, et une humeur par
conséquent très ennemie de ma complexion naturelle, produite par le
chagrin de la solitude, en laquelle il y a quelques années que je
m’étais jeté, qui m’a pris premièrement en tête cette rêverie de me
mêler d’écrire. Et puis me trouvant entièrement dépourvu et vide de
toute autre matière, je me suis présenté moi-même à moi pour
argument et pour sujet » (Essais, II, VIII) 298
.
Au-delà de l’autobiographie, prise au sens
strict de chronique publique de l’existence privée, il y aurait
encore un niveau, dont les Essais de Montaigne
constitueraient peut-être le modèle. C'est celui des
Mémoires, des Méditations métaphysiques, ou peu
importe comment on le nomme. La tâche est encore plus ambitieuse,
puisqu’elle vise à achever ce que Jean-Marc Ferry appelle la
reconstruction 299 . Le terme est à prendre
au pied de la lettre : si reconstruction il doit y avoir, c’est
parce que, dans une vie, il y a forcément des cassures et des
ruptures. Accidents, séparations, regrets, morts et remords,...
l’existence est remplie de ces « plus jamais » qui la scandent.
Tous ces moments où il nous paraît impossible d’aimer la vie, le
monde, les autres,... ou d’ailleurs nous-mêmes. Ces moments font
aussi partie de notre identité et représentent une part décisive de
l’identité personnelle. Mais il est clair que, pour saisir cette
identité-là, ni la mise en intrigue (narration) ni la mise en
destin (interprétation) ni la publication (argumentation) de la vie
ne sont suffisantes. Ce qui est en jeu dans la reconstruction,
c’est la tentative d’une réconciliation réfléchie de soi avec soi,
avec le monde et avec les autres. Et c’est là une tout autre tâche
vouée à rester inachevée sans doute, mais qui touche un troisième
abîme existentiel : celui de la justification complète de
l’existence.
Rousseau dans l’Emile racontait cette
histoire : un pauvre paysan vient plaider sa cause auprès de
l’évêque et avoue son incapacité à payer ses impôts : « Il faut
bien que je vive, Monseigneur », se plaignait-il. Et l’évêque,
superbe d’indifférence, lui répondit : « Je n’en vois point la
nécessité ! » Que notre existence soit remplie et cohérente ne
suffit pas tout à fait ; il faudrait encore pouvoir la justifier.
Le récit de vie, Sartre l’avait perçu, est un des moyens de remplir
cet office dans notre univers désenchanté : c’est en ce sens que,
pour Jean-Marc Ferry, l’identité reconstructive représente la
vérité de l’identité narrative.
On comprend peut-être mieux dès lors les raisons
de la frénésie de nos contemporains à raconter leur vie : ce n’est
pas seulement la manifestation de l’égocentrisme généralisé ; c’est
aussi la quête (peut-être illusoire, dérisoire ou vaine) d’une «
planche de salut ». C'est dans ce contexte que la question des âges
demande à être reconsidérée.
Il est incontestable que les âges de la vie ont
cessé d’être les catégories objectives de sens qu’ils
étaient jadis. Ce ne sont plus des étapes prédéfinies dans un ordre
collectif immuable. Ils ne désignent plus des rôles déterminés ni
des modèles à imiter. De ce point de vue, en effet, il y a
brouillage des âges. Mais, pour autant, les âges de la vie ne
disparaissent pas de l’horizon de l’individualisme.
D’abord, ils persistent comme les catégories
fondamentales de l’identiténarrative. Dès lors qu’un individu
s’engage dans cette difficile entreprise de reconstruction, les
premiers repères qui s’offrent à lui sont les âges : l’enfance
fut-elle heureuse ou malheureuse ? L'adolescence a-t-elle joué sa
fonction libératrice ? Quand l’âge adulte a-t-il commencé ? Quels
sont les premiers signes de la vieillesse ? Les âges de la vie
désignent ainsi les chapitres obligés du cours d’une vie, les
étapes nécessaires à la fabrication d’un individu. Ils servent
ainsi à penser sa vie, et, peut-être, à vivre sa pensée.
Ensuite, ils demeurent comme des normes
existentielles subjectives. On aurait tort en effet de penser
que l’individualisme équivaut à la destruction de toute espèce de
normativité. Il porte au contraire une normativité intrinsèque très
puissante, dont la mise au jour reste encore très lacunaire. Pour
le dire autrement, être un individu n’est pas seulement un fait ou
une fatalité, c’est aussi une exigence et un devoir. Cela suppose
d’abord de passer par certaines étapes nécessaires. Les âges
représentent ainsi, du point de vue de l’individu, la
manière dont un individu doit se fabriquer. Ils sont comme
les phases du mode d’emploi permettant de reconstituer les éléments
du kit existentiel. Confus comme statuts et comme rôles, les âges
de la vie restent évidents comme tâches et comme processus : vivre
son enfance, passer sa jeunesse, accéder à la maturité, réussir sa
vieillesse.
Enfin, si les seuils existentiels n’ont plus la
même netteté qu’auparavant, il n’est pas certain qu’ils aient
totalement disparu. Il se pourrait qu’ils persistent de nos jours,
moins sous la forme des rites que sous celle des crises. Le
psychiatre Philippe Jeammet se posait la question dans un article
de 1980 : « l’adolescence comme conflit ou les troubles
psychologiques sont-ils une forme moderne des rites d’initiation
300 ? » On pourrait
généraliser cette interrogation à tous les âges. La consultation
des enquêtes sur la santé mentale apporte une confirmation aussi
spectaculaire qu’inquiétante de cette situation nouvelle
301 . Lorsque l’on croise sur
une courbe les épisodes dépressifs et les âges, on remarque que les
pics de pathologie correspondent, pour une large part, à des seuils
existentiels majeurs : 18 ans, 35/40 ans et 70 ans, soit : la fin
de l’adolescence, la crise du milieu de la vie, et l’entrée dans la
vieillesse.
D’ailleurs, à quel âge se met-on à raconter sa
vie ? Prenons Stendhal, qui inaugure et illustre ce que les
enquêtes confirment pour aujourd’hui
302 . Il commence son
journal intime en 1801, à l’âge de 18 ans : « J’entreprends
d’écrire l’histoire de ma vie jour par jour. Je ne sais si j’aurai
la force de remplir ce projet, déjà commencé à Paris 303 . »
Trente ans plus tard, il commence la Vie de Henry Brulard,
qui est le récit de la sienne : « Ah ! dans trois mois j’aurai
cinquante ans, est-il bien possible ! 1783 ; 93 ; 1803 ; je suis
tout le compte sur mes doigts... et 1833 cinquante. Est-il bien
possible ! cinquante ! Je vais avoir la cinquantaine (...).
Cette découverte imprévue ne m’irrita point, je
venais de songer à Annibal et aux Romains. De plus grands que moi
sont bien morts !... Après tout, me dis-je, je n’ai pas mal occupé
ma vie, occupé! Ah ! c’est-à-dire que le hasard ne m’a pas
donné trop de malheurs, car en vérité ai-je dirigé le moins du
monde ma vie 304 ? »
L'adolescence et la vieillesse, donc. Rien de
surprenant : la première vise la phase de construction de soi,
quand il s’agit de devenir l’auteur de son histoire ; la seconde
vise la reconstruction de soi, quand la fin se profile. La jeunesse
et la vieillesse s’interrogent ; l’enfance et l’âge adulte ont
autre chose à faire. Qu’est-ce qu’un enfant ? Pourquoi grandir ?
Qu’est-ce qu’un adulte ? Pourquoi vieillir ? Il est temps à présent
de répondre à ces questions.
48.Cette
maxime inscrite sur le temple d’Apollon pythien n’avait pas de sens
« individualiste ». Il s’agissait de rappeler à l’homme qu’il
n’était qu’un simple mortel, qu’il lui fallait mettre à distance
l’orgueil et la démesure. Voir aussi Platon (Théétète, 174b)
; Montaigne (Essais, II, 6 et III, 9).
49.C'est
sur ce point que l'analyse de Hume est la plus subtile, cf.
Traitéde la nature humaine, I, IV, VI, « De l’identité
personnelle » (trad. Leroy, Paris, Aubier-Montaigne, 1966). Après
avoir dénoncé l’illusion du moi (idée à laquelle aucune impression
ni expression ne correspondent), il s’interroge sur le caractère
général de cette illusion : « Quelle est donc la cause qui produit
en nous une aussi forte tendance à attribuer l’identité à ces
perceptions successives et à admettre que nous possédons
l’existence invariable et ininterrompue pendant tout le cours de
notre existence ? » (p. 344). La réponse de Hume est la suivante :
l’idée de Moi n’est qu’un effet de l’individualité impersonnelle
surgissant au fil des connexions entre les différentes perceptions
; et si elle est aussi générale, c’est parce que les êtres sont
composés ou programmés de manière identique.
50.Reprise d’une formule des Rêveries de
Rousseau (Première Promenade).