CHAPITRE DEUXIÈME
Comment fabrique-t-on des adultes ?
Comment fabrique-t-on des adultes ?
Les deux chapitres qui terminent cet ouvrage ont
valeur de test pour notre réflexion. Une philosophie des âges de la
vie pourrait fort bien rester dans le flou des concepts et sur la
hauteur des vastes perspectives. Elle en a l’habitude. Ce serait
pourtant très insatisfaisant. La reconfiguration des âges de la vie
et la redéfinition de l’âge adulte que nous avons tenté de décrire
comme un scénario plausible doivent aussi se confronter à l’épreuve
pragmatique. Est-il possible d’accompagner politiquement ces
évolutions en contribuant à renforcer une tendance qui, sans
conteste, reste très fragile dans notre univers hyperindividualiste
? Il faut donc régler le viseur pour une distance moins lointaine
et se demander comment les deux missions de production et de
protection de l’adulte peuvent trouver une application dans
la réalité politique de notre temps. Il ne s’agira bien sûr pas
d’élaborer un programme complet, mais de repérer, au fil des
grandes étapes de l’existence, quelques mesures particulièrement
emblématiques susceptibles d’incarner cette nouvelle
politique des âges de la vie 512 .
Avant d’entrer dans ce détail, il convient au
préalable d’envisager les types de moyens dont l’Etat dispose pour
remplir ces deux missions. Le premier instrument est classique : il
s’agit d’un soutien financier sous forme d’allocation. Il en
existe, comme on sait, d’innombrables : allocations logement,
allocations chômage, allocations familiales, aide personnalisée
d’autonomie, allocation parentale d’éducation, RMI... C’est une
telle profusion qui a suscité l’idée d’un dispositif unique, revenu
minimum d’existence ou « allocation universelle de citoyenneté »
(Philippe Van Parijs, Jean-Marc Ferry)
513 . Il s’agirait
d’une allocation versée à tous les citoyens, qu’ils aient ou non
une activité rémunérée, et qui viendrait se substituer, pour un
coût équivalent voire moindre, à tous les dispositifs allocatifs au
rendement incertain. Cette allocation permettrait d’assurer à
tous les citoyens le minimum vital, la protection
essentielle de l’existence. L’idée est séduisante. Elle a le charme
de l’utopie. Elle se heurte pourtant à toute une série d’objections
qui touchent aussi bien sa mise en pratique que son équité. Peu
importe ici leur nature. On pourrait en proposer une version plus
modeste, mais peut-être plus réaliste, en considérant que ce n’est
pas la totalité de l’existence qui doit faire l’objet d’un revenu
minimum universel garanti, mais seulement certains moments
critiques, dont on sait a priori qu’ils seront difficiles à
passer : l’entrée dans la vie, la naissance et l’éducation des
jeunes enfants, la perte de l’autonomie. En ciblant l’aide sur des
passages existentiels délicats, l’allocation accompagne sans la
nier la responsabilité de l’individu à mener sa vie. Ce qui, tant
du point de vue du réalisme que de l’équité, paraît plus aisément
concevable.
Le second instrument possible est moins
financier qu’humain : il relève du secteur qu’on appelle désormais
l’aide àla personne. La fragilité de l’individu relève
désormais davantage de sa désaffiliation que de son faible revenu.
Les inégalités majeures se jouent là. La solidarité collective doit
s’efforcer, sinon de renouer les liens qui font défaut, à tout le
moins de pallier leur absence. C’est aussi dans les étapes clefs de
l’existence que leur déficit se fait le plus sentir : quand il
s’agit de s’orienter dans la scolarité, d’obtenir son premier
stage, de supporter un divorce difficile, d’éduquer un enfant
hyperactif ou prédélinquant, de vivre une période de chômage ou,
encore tout simplement, de vivre vieux. L'allocation ici n’est
d’aucune utilité. Dans ce genre de situation, c’est d’une
assistance humaine dont on a besoin : une aide à
l’orientation, un guide d’insertion professionnelle, un conseil
familial ou conjugal, un peu de visite et de conversation. Bref, le
coup de pouce qui permet de surmonter un passage difficile, s’il
est mal vécu.
A partir du repérage général de ces deux
principaux types d’instruments, nous pouvons tenter de détailler
comment une politique des âges de la vie peut remplir ses deux
missions principales : la production et la protection de
l’adulte.
Fabriquer un adulte : aucune tâche n’est plus
banale ; aucune n’est plus difficile. Le problème est que la
modernité nous oblige à réfléchir et à détailler un processus qui
jadis allait presque de soi. Les adultes se faisaient sans y
penser, par la seule force de l’imitation et de la reproduction.
Cette évidence s’est effacée, même si la puissance de l’imitation
est loin d’avoir disparu. Rousseau, on l’a dit, fut le premier à
reconnaître que chaque âge est en réalité un problème à résoudre.
Concernant la phase de fabrication de l’adulte, on peut en repérer
trois principaux. Comment protéger l’enfance ? Comment assurer le
passage de l’enfance à la jeunesse ? Comment aider à entrer dans la
vie adulte ?
Le bilan des politiques publiques relatives à
l’enfance est considérable. Aucun âge n’est aujourd’hui mieux
protégé : la mortalité comme le travail infantiles ont reculé
jusqu’à quasi disparaître 514 , l’enseignement s’est
généralisé, la protection de l’enfance, depuis l’Ordonnance du 23
décembre 1958, s’est imposée comme un impératif familial et social.
Depuis, elle n’a cessé d’être renforcée. La nouvelle version de
l’article 375 du Code civil donne la possibilité au juge des
enfants de prendre des mesures d’assistance éducative lorsque « la
santé, la sécurité, la moralité et l’éducation » de l’enfant sont
en danger. Très récemment, en 2006, une nouvelle loi a été déposée
qui s’efforce de clarifier quelques-unes de ses missions
essentielles et d’améliorer encore les dispositifs d’alerte et
d’intervention. Que reste-t-il à faire ?
L’enfance est aujourd’hui un enjeu des
politiques publiques au titre de la lutte contre la
maltraitance et de la prévention, deux motifs qui
fondent l’exigence d’un surcroît d’intervention de l’Etat.
La lutte contre la maltraitance des
enfants est un objectif on ne peut plus consensuel. Elle se heurte
pourtant à deux contradictions qui risquent d’en affaiblir
l’efficacité. D’abord, en justifiant l’immixtion de l’Etat dans les
familles, elle court le risque de produire cette maltraitance
spécifique qui consiste à séparer l’enfant de ses parents, ou
simplement même à l’opposer à ceux-ci. Le seuil est toujours
difficile à fixer. En outre, elle promeut la prise en considération
de la parole des enfants, dont on postule par ailleurs qu’elle ne
peut avoir la même valeur juridique que celle des adultes. On a vu
dans l’« affaire Outreau » quels effets désastreux pouvaient
produire ces deux dérives, quand elles ne sont pas contrôlées. La
vigilance est donc de mise. Non, bien sûr, pour mettre en cause la
légitimité de la lutte contre la maltraitance mais pour rappeler la
prudence et le doigté qu’elle requiert : il faut aussi protéger
l’enfant des effets pervers de la protection.
Le second chantier est celui de la
prévention des maux qui affectent la jeunesse : l’échec
scolaire, la délinquance, l’errance et les « conduites à risque »
en général. C’est un chantier vaste et complexe. D’autant plus
complexe, d’ailleurs, qu’il oppose très classiquement les partisans
du déterminisme familial, social, voire psychique, aux
égalitaristes qui se refusent à toute forme de traitement
spécifique des situations 515 . On peut, sans doute, à
égale distance de ces deux positions extrêmes, ne pas méconnaître
qu’il existe des situations « à risques ». Plusieurs études
montrent notamment que la monoparentalité, le fait d’avoir une mère
adolescente et la pauvreté permettent de définir une population
d’enfants fragiles en matière de santé, de développement
psycho-affectif et de scolarité 516 . Cette problématique est
encore mal reconnue, mais devrait être amenée à se développer dans
les années à venir. La prévention de la délinquance dès l’enfance,
par exemple, deviendra une exigence pressante non seulement en
raison de l’inquiétude suscitée par l’augmentation de la
délinquance juvénile mais aussi dans la mesure où l’on tend
désormais à sortir les adolescents de l’irresponsabilité pénale
517 .
Dans cette perspective, on peut souligner deux
orientations possibles pour une grande politique de la petite
enfance : la création d’un service public de l’accueil des
jeunes enfants, et la mise en place d’une politique de prévention
de l’échec scolaire dès l’école maternelle.
Aujourd’hui, la quasi-totalité des enfants sont
scolarisés dès l’âge de trois ans. La question se pose
régulièrement en France de l’accueil précoce à l’école maternelle
dès deux ans. Dans ce débat, il y a en réalité deux finalités qui
se court-circuitent : celle d’une garde gratuite des enfants et
celle d’une ouverture pour les enfants des milieux défavorisés.
Dans un cas, il s’agit d’une protection du parent ; dans l’autre,
d’une protection de l’enfance 518 . Nous reviendrons sur ce
débat et la première finalité plus bas. Pour s’en tenir à la
seconde, il faut bien admettre qu’une socialisation précoce peut
être un bénéfice pour certains enfants défavorisés, ceux qui
risquent de souffrir d’un déficit de ce que les Anglo-Saxons
appellent le caring : cette sollicitude nécessaire non
seulement à son épanouissement, mais surtout au fait qu’il puisse
grandir correctement. Or, seuls 5 % des ménages les plus pauvres
(premier quintile de niveau de vie) ont accès à un mode de garde
collectif 519 . Dans son rapport sur la
pauvreté en France, M. Hirsch 520 propose, sur ce sujet, de
donner la priorité au développement de l’offre de mode d’accueil
(crèches et assistantes maternelles) plutôt qu’à un renforcement
des prestations liées à l’interruption de la vie professionnelle.
L'ambition pourrait être, à moyen et long terme, d’augmenter le
taux de couverture de la population (qui est aujourd’hui de 31,8 %
en moyenne, nonobstant les inégalités territoriales), en prenant
pour modèle la situation au Danemark, où le taux de couverture est
de 70 %. Comme au Danemark, ce service public pourrait être mis en
place sans nécessairement impliquer le recours à des personnes
pourvues de la qualité d’agents publics. Bref, ce n’est pas à
l’école, déjà bien assez chargée, de remplir cette mission
spécifique.
Du côté de la prévention de l’échec scolaire,
tout montre qu’elle doit intervenir de la manière la plus précoce
possible, voire en amont de la scolarité. Au collège, il est déjà
trop tard : d’abord parce que le temps de l’apprentissage des
compétences de base comportementales et scolaires est passé ;
ensuite, parce l’enfant arrive à un âge où l’emprise de l’adulte
sur son devenir se réduit de plus en plus. Pour être efficace, une
politique destinée à prévenir les plus grandes difficultés
scolaires doit atteindre les individus considérés comme les plus
vulnérables en fonction de leur situation familiale et sociale, ou
de leurs faibles capacités, en déterminant les périodes les plus
critiques dans le processus d’apprentissage.
Cela suppose un investissement public important,
comme ce fut le cas dans l’expérience apparemment réussie du
Perry Preschool Program 521 , mis en place dans l’Etat
du Michigan depuis 1962. Cela suppose également de maintenir le cap
des exigences scolaires des premières années de la scolarité,
notamment en ce qui concerne la maîtrise de la lecture et de
l’écriture. En France, on estime aujourd’hui que près de deux
élèves sur dix entrent au collège sans savoir lire. Or, le noyau
dur des élèves en difficulté se constitue dès le début de l’école
primaire : on constate une corrélation quasi exacte entre les
pourcentages d’échecs aux évaluations de CE2 et de sixième. Sans la
maîtrise de la lecture et de l’écriture, l’échec scolaire au
collège est inévitable. C'est là un leitmotiv de toutes les
politiques éducatives de ces dernières années, mais qui peine à
s’incarner dans les faits. Il faudra donc insister encore et
encore, et ce contre l’excès de diversification des activités à
l’école primaire, sur le caractère prioritaire des apprentissages
fondamentaux.
La minorité d’un enfant et celle d’un adolescent
ne sont pas les mêmes, on l’a dit. L'enfant est dans la protection
; l’adolescent aspire à la quitter. Responsabilisation et/ou
protection ? Le cap est difficile à tenir : trop protéger, c’est
réduire le jeune à l’enfant ; trop responsabiliser, c’est faire du
jeune un adulte. Or, il n’est ni l’un ni l’autre ; et nous avons
tendance à le considérer comme étant à la fois l’un et l’autre.
Dans notre rapport aux jeunes, nous oscillons sans cesse entre
infantilisation et « adultisation ». Surprotection et
hyper-responsabilisation sont de mise alors qu’il faudrait
discerner à chaque fois la part qui reste de l’enfance et celle qui
préfigure l’adulte. Tâche délicate qui n’est pas aidée par les
trois discours qui se court-circuitent sans cesse en la matière :
celui de l’« excuse de minorité », qui substitue le principe de
l’assistance à la notion de faute (Ordonnance de 1945 522 ;
celui des sciences qui réduit les transgressions adolescentes
(conduites à risque ou délits) à des symptômes, « troubles du
comportement » ou « expressions du malaise social » ; celui, enfin,
de la liberté des choix, qui plaide pour la liberté du jeune à
disposer de lui-même. Il est bien difficile de s’y retrouver
lorsqu’il faut en même temps protéger le jeune de l’exercice
immature de sa liberté et l’autonomiser des lisières de l’enfance.
Aujourd’hui, l’adolescence est sans doute trop protégée pour ce
qu’elle a d’adulte et trop responsabilisée pour ce qu’elle conserve
de l’enfance. Dans ces conditions, une politique de l’adolescence
est-elle possible ?
Toute la difficulté est qu’aucune définition
objective, et a fortiori juridique, ne définit cet âge.
D’ailleurs, comme on l’a dit, l’adolescence ne mérite plus vraiment
son nom : aujourd’hui, l’adolescent n’est pas celui qui devient
adulte, mais celui qui cesse d’être enfant. La problématique de
cette sortie se repère, pour l’essentiel, dans deux débats
contemporains : celui sur le « collège unique » et celui sur la «
protection judiciaire de la jeunesse ».
Le passage du collège
Le lieu, par excellence, de l’adolescence, c’est
le collège. Les enfants et les jeunes y coexistent, parfois
dans la même classe, si ce n’est pas dans la même personne.
L'insuffisance de la réflexion relative à la définition
contemporaine de l’adolescence n’est sans doute pas étrangère aux
difficultés de ce que l’on a pu considérer comme « le maillon
faible » du système éducatif. C’est à ce niveau que commence à se
poser le problème de la « panne de motivation » des élèves pour les
savoirs et que l’échec scolaire apparaît comme une fatalité
insurmontable. L’examen critique de la situation, c’est en un sens
bien normal, met toujours en cause la responsabilité adulte : sont
donc régulièrement questionnés les programmes, la pédagogie et la
formation des enseignants, ou encore la ségrégation sociale dont
les parents et l’institution seraient co-responsables. Sans rien
nier de la pertinence de ces questions, il faut aussi mettre en
évidence ce qui, du côté de l’élève, fait désormais problème :
l’absence de consentement spontané à la contrainte éducative
imposée par les adultes en vue de l’avenir. L'autonomisation de
l’individu, sensible dès la pré-adolescence, se traduit par la
préférence donnée à la culture des pairs sur celle des pères. De
plus, le contexte familial et scolaire étant moins coercitif, le
progrès de l’élève dépend plus que jamais de son engagement
personnel dans ses études. Il est dès lors permis de douter de
l’efficacité de l’« acharnement pédagogique » par lequel on
s’efforce de maintenir un enseignement uniforme pour des élèves qui
aspirent à ce que l’on tienne compte de leurs goûts et de leurs
aversions, de leurs forces et de leurs faiblesses, et qui sont en
outre facilement tentés par la sécession vis-à-vis du monde adulte.
Le cadre univoque, et prétendument égalitaire, du collège unique,
fait ici la preuve de ses limites. Comment faire évoluer la
situation pour une meilleure prise en compte, dans le système
scolaire, du passage de l’enfance à la jeunesse ?
L'ampleur du problème est telle qu’on se bornera
à évoquer quelques pistes qui ont déjà trouvé des commencements de
réalisation.
La première est celle du développement de
l’alternance à partir de 14 ans
523 . Dans ce
dispositif, le jeune demeure un collégien, bénéficiant des
enseignements fondamentaux, mais une partie de son emploi du temps
s’effectue dans l’univers professionnel. Les objections faites à ce
dispositif sont nombreuses : en commettant une grave atteinte à
l’acquis historique de l’obligation scolaire, l’école abandonnerait
ces jeunes en renonçant à l’éducation et à la culture ; elle les
pousserait de surcroît dans un échec programmé sur le plan
professionnel. Le débat devient alors rapidement idéologique. On
peut tenter d’éviter cette dérive en rappelant le principe de
Rousseau : le monde des choses s’impose à l’enfant sans pour autant
nier sa liberté. Il fait d’emblée autorité, parce que, avec les
choses, il n’y a pas de compromis possible. L'autorité du savoir
nécessite en revanche des médiations complexes, qui sont
accessibles soit, d’emblée, aux « héritiers » tombés dedans tout
petits, soit, plus tard, lorsque l’esprit aura acquis plus de
maturité. On peut donc penser que, pour certains élèves, c’est
après un « détour » par les choses et le métier que le savoir
pourra être investi à meilleur compte.
Les témoignages des apprentis sont, de ce point
de vue, très significatifs 524 : ils vantent la
confrontation avec le monde du travail, la rencontre avec des «
vrais adultes » (c’est-à-dire pas seulement des profs...),
l’acquisition du sens des responsabilités et surtout
l’extraordinaire accélérateur de maturation que constitue cette
expérience.
Mais la promotion de l’apprentissage et de
l’alternance suppose une condition impérative : garantir la
possibilité de revenir dans une formation générale. Cela peut se
faire sous la forme d’un chèque de formation initiale tout au
long de la vie 525 . Le principe de
l’obligation scolaire est ainsi respecté, puisque la nation
continue de garantir l’accès à une formation initiale, même si
celle-ci ne se déroule pas entre les habituels 6 et 16 ans. La
possibilité serait ainsi offerte de reprendre des études après la
sortie du système scolaire lorsque la nécessité s’en fait
sentir.
Dans le même ordre d’idées l’orientation
scolaire est une piste capitale. Ce chantier n’a rien de neuf ;
il est l’objet, là aussi, de beaucoup de déclarations d’intention.
Dans un monde scolaire et universitaire de plus en plus complexe,
la lisibilité des parcours fait défaut, sauf pour les « initiés ».
C’est là un des facteurs principaux de l’inégalité scolaire : le
clivage est colossal entre les familles « qui savent » et celles «
qui ne savent pas » décrypter le système scolaire et ses exigences.
La plupart des dispositifs prévus par l’Education nationale sont
lourds, coûteux et inefficaces. On gagnerait à proposer là encore
un chèque d’aide à l’orientation, sur le modèle des « bilans de
compétence » de l’ANPE. Sur une liste d’organismes agréés, l’élève
et sa famille pourraient choisir une aide personnalisée gratuite à
l’orientation. Nombreuses sont les associations qui offrent un tel
service, mais c’est, en l’état actuel, surtout à des familles qui
bénéficient déjà d’une bonne information.
Alternance, chèque de formation initiale,
orientation : dans le registre éducatif, ces trois pistes
pourraient permettre à l’adolescence de se passer sans dégâts
irréparables. Car c’est trop souvent le cas dans notre système
éducatif : une seule marche manque et l’escalier social s’effondre
définitivement.
Protéger ou punir ?
L’autre registre est celui du droit. Protéger ou
punir ? Telle est la question qui se pose à propos de l’adolescent.
L’âge des premiers choix est aussi celui des premières
transgressions. Protéger le mineur signifie alors le protéger
contre lui-même. Ce qui, inévitablement, provoque un conflit avec
la logique de l’autonomisation propre à cet âge. Comment protéger
l’individu de l’exercice immature de sa liberté ?
Rien n’illustre mieux la difficulté de cette
question que le débat sur la responsabilité pénale des mineurs. Si
l’on définit l’enfance par l’état de minorité et si le mineur a
droit à la protection et à l’éducation des adultes, alors le mineur
délinquant doit nécessairement être considéré comme une victime de
maltraitance, irresponsable de ses actes. Tel était l’esprit de la
fameuse ordonnance du 2 février 1945 relative au droit pénal des
mineurs. En créant la fonction de juge des enfants et en abolissant
la notion de discernement pour les mineurs délinquants, elle visait
à soustraire ces derniers au régime des délits et des peines pour
les soumettre à des mesures de protection et d’éducation. L'exposé
des motifs énonçait en effet que « désormais, tous les mineurs
jusqu’à l’âge de 18 ans auxquels est imputée une infraction à la
loi pénale ne seront déférés qu’aux juridictions pour enfants. Ils
ne pourront faire l’objet que de mesures de protection, d’éducation
ou de réforme, en vertu d’un régime d’irresponsabilité pénale qui
n’est susceptible de dérogation qu’à titre exceptionnel et par
décision motivée. La distinction entre les mineurs de 13 ans et
ceux de moins de 18 ans disparaît, comme aussi la notion de
discernement, qui ne correspond plus à une réalité véritable ».
Selon une telle logique consistant à considérer qu’il n’y a pas
d’enfance coupable, mais seulement des enfants et des adolescents
victimes de leur famille ou de leur milieu social, les mesures de
protection et d’éducation – une admonestation, une remise aux
parents, un placement dans un établissement spécialisé ou une
mesure de liberté surveillée – devaient se substituer aux sanctions
pénales, sauf circonstances exceptionnelles.
Deux phénomènes historiques, liés à la
transformation de la condition adolescente, ont conduit à mettre en
cause ce principe de l’irresponsabilité pénale des mineurs
délinquants : d’une part la montée en puissance, depuis les années
60, de la délinquance juvénile, qui contraignait les pouvoirs
publics à réagir afin de satisfaire la demande sociale de sécurité
; d’autre part la transformation de l’action éducative elle-même,
laquelle « ne devait plus être fondée sur un conditionnement
disciplinaire et sur la contrainte, mais sur des mesures
individualisées recherchant le consentement du jeune et de sa
famille 526 ». La loi du 9 septembre
2002, qui a réformé l’ordonnance de 1945 introduit une rupture avec
la conception juridique de l’enfant véhiculée par celle-ci, comme
en témoigne la réécriture de l’article 122-8 du Code pénal : « Les
mineurs capables de discernement sont responsables des crimes,
délits ou contraventions dont ils ont été reconnus coupables dans
les conditions fixées par une loi particulière qui détermine les
mesures de protection, d’assistance, de surveillance et d’éducation
dont ils peuvent faire l’objet. Cette loi détermine également les
sanctions éducatives à l’encontre des mineurs de 10 à 13 ans ainsi
que les peines auxquelles peuvent être condamnés les mineurs de 13
à 18 ans, en tenant compte de l’atténuation de responsabilité dont
ils bénéficient en raison de leur âge. » Un nouvel équilibre tend à
se mettre en place entre protection et responsabilisation, en
fonction d’une prise en considération des différents degrés de
maturité du mineur. La différence entre le mineur et le majeur
(l’enfance et l’âge adulte au plan juridique) n’est pas niée ;
mais, à l’irresponsabilité pénale, le législateur a substitué le
principe de l’atténuation de responsabilité du mineur et celui de
sa responsabilité progressive en fonction de l’âge. Concrètement,
des sanctions éducatives peuvent être prononcées à l’égard des
enfants dès lors qu’ils ont 10 ans, alors que les condamnations à
une peine exigent que les enfants aient 13 ans révolus 527
.
Le « jeune délinquant » qui est aujourd’hui
matière à débat n’est ni un enfant (si ce n’est par son statut
juridique) ni un jeune majeur. L’âge concerné est l’adolescence :
âge problématique où naît une subjectivité qu’il faut à la fois
reconnaître en lui imputant la responsabilité de ses actes et
considérer comme fragile et vulnérable. En n’établissant aucune
distinction claire entre enfance et jeunesse, l’ordonnance de 1945
contribuait à déresponsabiliser le jeune au moment où il manifeste
ses premières velléités. Cette excuse de minorité, renforcée par le
regard scientifique qui dévoile les déterminismes de tous ordres,
se heurte à la reconnaissance de l’autonomie subjective de
l’adolescent, qu’il faut sans doute encadrer mais qu’il n’est plus
possible de nier. La question est à n’en pas douter un des plus
grands chantiers du droit pénal à venir.
On peut ici suggérer une idée, dont les
modalités d’application restent encore à examiner. La délégation de
responsabilité parentale s’exerce de nos jours exclusivement dans
le sens de la protection des mineurs : dès qu’un enfant n’est plus
avec ses parents, c’est la logique de la sécurité qui prime,
entraînant du même coup une charge de responsabilité que les
adultes délégués ne pourront bientôt plus supporter. Sorties
scolaires, stages en entreprise pour les mineurs, colonies de
vacances, voyages : il faut être aujourd’hui un peu fou pour
prendre en charge des enfants ou des adolescents qui ne sont pas
les siens. La réglementation protectrice est devenue quasi
délirante. Approche à grands pas le moment où les pique-niques
seront interdits au motif que la chaîne du froid n’est pas
respectée. Contre cette évolution fâcheuse, il faut rappeler que la
responsabilité de parent ne concerne pas seulement la protection,
mais aussi la responsabilisation des enfants. Cette deuxième
facette du métier de parent devrait aussi pouvoir faire l’objet
d’une délégation plus clairement établie d’un strict point de vue
juridique. Elle permettrait aussi de lutter contre les dérives de
l’hyperprotection.
Entre la sortie de l’enfance (l’adolescence au
sens strict) et l’entrée dans la vie adulte, une nouvelle phase de
l’existence est apparue. Cette nouvelle jeunesse, du fait de
l’allongement de la durée des études et de la période conduisant à
un emploi stable, va désormais bien au-delà du seuil de la majorité
civique. Elle se caractérise, on l’a dit, comme une période d’accès
aux responsabilités et d’expérimentations existentielles. De ce
point de vue, elle représente à la fois une chance et un risque :
chance, car en prolongeant l’âge des possibles, l’individu peut
espérer échapper au déterminisme de ses origines ; risque, car
l’indétermination peut tout autant ne déboucher sur rien, surtout
lorsque le bagage initial est faible. Phase critique donc où
l’autonomie morale, toujours plus précoce, coexiste avec une
dépendance matérielle, toujours plus durable : l’autonomie sans
l’indépendance 528 . Si l’âge adulte est
celui de la « vie active », la jeunesse est encore celui de la «
vie passive ».
C'est ce qui explique aussi les formes nouvelles
prises par la « culture jeune » : « Les jeunes, écrit encore
Olivier Galland, ne contestent plus les fondements de la société ;
ils demandent même plus d’autorité dans les relations sociales
(...) ; l’identité générationnelle anti-institutionnelle et
antiautoritaire est bien derrière nous. Mais, en même temps, tout
en renonçant à contester la société, les jeunes semblent se
détacher d’une partie de ses valeurs et de son histoire culturelle,
au nom d’une autonomie générationnelle revendiquée des goûts et des
choix culturels et au nom de valeurs qui mettent en avant
l’authenticité, l’expression de soi et la communication
interpersonnelle 529 . » D’où l’aspect
déconcertant et désarmant du civisme juvénile : l’engagement
politique s’opère sur la base de projets ponctuels. Rythmé par
l’actualité et souvent cantonné à l’indignation morale, il peut
être dynamique mais tend à demeurer sporadique.
Le processus d’entrée dans la vie a donc bien
changé : il est plus long, plus complexe et plus fragile que par le
passé. Il demande à être accompagné sans être pour autant dirigé.
Il exige une politique autrement plus fine et subtile que le
traditionnel « encadrement de la jeunesse » de la première
modernité 530 . Comment définir cet
accompagnement et les limites politiques de son champ de compétence
? On peut distinguer deux grandes problématiques : celle de l’accès
à la majorité sociale, c’est-à-dire à l’indépendance, et celle de
l’accès à la majorité civique.
Favoriser l’accès à la majorité sociale
Lorsque, en 1974, la majorité fut abaissée à 18
ans, une bonne partie de la jeunesse en difficulté risquait de se
trouver sans cadre de surveillance ou de protection. Une mesure
transitoire fut alors prise, élargissant temporairement aux «
jeunes majeurs en difficulté » le cadre d’intervention de
l’éducation surveillée, laquelle deviendra plus tard la Protection
Judiciaire de la Jeunesse. Cet élargissement des compétences de la
PJJ, même s’il est contesté parce que très coûteux, persiste de nos
jours 531 . Le problème est
révélateur. La majorité civique fut abaissée, au moment même où la
majorité sociale se trouvait retardée. S’il n’est sans doute pas
raisonnable pour la collectivité d’aller à l’encontre de cette
évolution – car c’est là désormais un fait social bien établi –, il
est de son devoir d’assister les fragilités et les inégalités
qu’elle induit. Comment aider les jeunes à sortir, dans les
meilleures conditions, de l’état de minorité sociale qui est le
leur ? Ce problème général a donné lieu à trois débats de notre
espace public : 1) Faut-il soutenir économiquement les jeunes sous
la forme d’une allocation, durant la période où ils sont à la fois
majeurs et dépendants ? 2) Faut-il mettre en cause la tendance à
l’allongement de la durée des études, parce qu’elle contribuerait à
fragiliser l’accès à l’emploi ? 3) Faut-il recourir à la
discrimination positive en faveur des jeunes pour leur permettre de
s’insérer plus facilement dans le monde du travail ?
1) La dépendance économique des jeunes
majeurs : le débat sur l’allocation d’autonomie
On distingue habituellement deux, voire trois
traditions de l’aide à l’entrée dans la vie. Dans l’Europe du Sud
ou latine, l’accompagnement familial est déterminant : c’est par la
solidarité familiale que le jeune accède à l’âge adulte et à ses
fonctions. Les pays d’Europe du Nord privilégient un accompagnement
institutionnel, à travers l’Eglise ou l’Etat, par lequel
l’autonomisation de l’individu à l’égard de sa famille est
favorisée. On peut éventuellement repérer un troisième modèle «
anglo-saxon » où l’entrée dans la vie est assurée par le marché,
c’est-à-dire, dans le meilleur des cas, par une entreprise
providence (comme l’était jadis General Motors qui en meurt
aujourd’hui) 532 .
Cette typologie explique bien des différences de
comportement des jeunes à la fin de leurs études secondaires. Alors
que le jeune Français doit, dès son bac en poche, se précipiter
vers une formation généraliste pour ne pas « perdre une année », le
jeune Nordique va consacrer au moins un an à découvrir le monde,
exercer de petits jobs, avant de reprendre éventuellement un cursus
supérieur en meilleure connaissance de cause. Il semble pourtant
que l’on assiste aujourd’hui, en tout cas en Europe, à une
puissante convergence des différents modèles. Il est sans doute
difficile d’en rendre compte avec précision, mais elle suggère
trois orientations possibles d’une politique d’accompagnement de
l’entrée dans la vie articulant la famille, l’Etat et
l’entreprise.
Pour ce qui est de la France, toutes les
enquêtes le montrent : lorsque arrive le temps d’entrer dans la vie
active, la présence ou l’absence de la solidarité familiale est
décisive. C'est souvent par les contacts familiaux que seront
trouvés le premier stage ou le premier emploi. Ce sont les proches
qui vont apporter le coup de main, voire l’investissement initial,
pour l’installation ou la création d’entreprise ; c’est encore eux
qui viendront soulager les moments les plus intenses des débuts de
la vie professionnelle et familiale. Les jeunes qui ne bénéficient
pas d’un tel environnement démarrent dans la vie avec un très fort
handicap. Il ne relève pas essentiellement du niveau
socio-économique : car, de ce point de vue, il vaut mieux disposer
d’un soutien familial même modeste plutôt que d’être le rejeton
d’un clan riche mais déchiré.
Comment est-il possible de soutenir cette
solidarité si décisive dans les années d’entrée dans la vie ? La
réponse est difficile, car, comme dans toute politique sociale, il
s’agit de soutenir sans déresponsabiliser, de favoriser l’égalité
des chances sans produire de l’assistanat. Le droit et les
politiques publiques suivent pour l’heure la tendance à l’expansion
de la jeunesse en déplaçant les bornes de la tutelle familiale bien
en aval de la majorité civique. Une jurisprudence constante fait
ainsi obligation aux parents de maintenir un soutien économique à
leurs enfants jusqu’au terme des études : or, à 24 ans, deux jeunes
sur dix poursuivent encore leurs études sans travailler (ils sont
quatre sur dix à 21 ans, neuf sur dix à 18 ans). Plus décisif
encore, puisque constituant un engagement de la collectivité : le
seuil d’âge permettant l’obtention du RMI a été fixé à 25 ans, âge
quasi officiel de la majorité sociale, en deçà duquel les jeunes
sont placés sous la dépendance économique de leurs familles.
Un débat important a eu lieu sur l’idée proposée
par le gouvernement de L. Jospin d’une allocation autonomie pour
les jeunes. Le projet ne vit finalement pas le jour mais, toujours
dans les cartons, il est probable qu’il ressurgira à l’occasion
d’une alternance politique, d’autant qu’il correspond à une
revendication de certains syndicats étudiants 533 .
Ses partisans estimaient que, dans un contexte d’allongement de la
durée des études, il était nécessaire d’assurer à tous les jeunes
la possibilité d’accéder à une autonomie financière leur permettant
d’opérer, hors pression, leurs choix existentiels. Certains
prônaient même la création d’une branche jeunesse de la Sécurité
sociale, arguant que la jeunesse était devenue un « risque ». A ces
arguments, il avait été opposé qu’une telle allocation risquait
d’avoir les effets contraires de ses objectifs en pérennisant la
situation d’attente du jeune et en l’enfermant dans un assistanat
au rebours de l’insertion souhaitée
534 . L’argument de la
responsabilisation recoupe en outre celui de la justice sociale,
ainsi que le souligne Robert Rochefort : « Aujourd’hui, le revenu
réel (en espèces et en nature) dont dispose l’étudiant moyen est
supérieur au salaire que touche un ouvrier smicard grâce à l’aide
cumulée des parents, des grands-parents et des pouvoirs publics
sous forme de bourses et d’allocations logement 535 .
»
S'il apparaît indispensable que l’Etat, ne
serait-ce qu’en vue de corriger les inégalités entre les familles,
entreprenne de soulager celles-ci de la charge économique
représentée par les jeunes majeurs étudiants ou sans emploi, il
convient cependant d’éviter la solution qui consiste à substituer,
pour le jeune, une tutelle à l’autre. Pour éviter les objections
fortes adressées au principe de l’allocation d’autonomie, sans
perdre pour autant de vue l’objectif d’un accompagnement du jeune,
on peut évoquer deux autres idées.
La première serait ciblée sur le financement des
études supérieures. On pourrait, à l’exemple de la Norvège, offrir
à chaque étudiant entrant dans le système d’enseignement supérieur
la possibilité d’un dispositif d’emprunt/bourse. La part de
l’emprunt et de la bourse est soumise à condition de ressources,
mais si l’étudiant a achevé ses études dans les délais prescrits,
voire avec des résultats excellents, le prêt se convertit
automatiquement en bourse.
Une autre idée, peut-être plus spectaculaire,
consisterait dans l’instauration d’un fonds d’entrée dans la vie.
De quoi s’agit-il ? A la naissance de chaque enfant, l’Etat ouvre
pour lui un compte d’épargne en y déposant une somme d’argent.
L’enfant ne peut disposer de cette somme qu’à sa majorité, mais il
en use alors exactement comme il l’entend. Elle constitue pour lui
un fonds d’entrée dans la vie, offert par la collectivité au moment
où il devient citoyen de plein exercice. Les sommes versées sur ce
fonds, seraient susceptibles de pallier en partie une solidarité
familiale défaillante, en servant, par exemple, de caution lors de
la location d’un logement ou de la demande d’un prêt.
Cette idée vient d’être mise en application en
Grande-Bretagne après 4 ans de consultation publique dans le cadre
du programme Saving and Assets for All : il s’agit du
Child Trust Fund (CTF) 536 . Pour chaque enfant né à
partir de septembre 2002 vivant au Royaume-Uni et bénéficiant des
allocations familiales, l’Etat dépose sur un compte d’épargne la
somme de 250 £ (357 euros). Les enfants nés dans des familles
défavorisées disposent eux de 500 £ (714 euros). L'Etat s’engage à
abonder à plusieurs reprises (pour les 5 ans, 11 ans et 16 ans) ce
compte, dont les revenus sont exonérés d’impôt. De leur côté, les
parents et les grands-parents peuvent y verser des sommes à hauteur
de 1 200 £ (1 700 euros) par an. L'enfant pourra disposer de cette
somme comme il l’entend le jour de ses 18 ans : partir surfer deux
mois à Malibu, l’utiliser comme caution pour un premier logement
indépendant, financer un projet professionnel. Les objectifs de
cette mesure spectaculaire sont non seulement d’encourager
l’épargne familiale et personnelle, mais aussi d’assurer une mise
de départ pour la vie d’adulte.
On ne peut être qu’admiratif à l’égard du
principe d’une telle mesure, par laquelle l’Etat se fait auxiliaire
de la solidarité familiale : il l’incite et la soutient sans, pour
autant, se substituer à elle. Ajoutons que cette mesure contribue à
rendre bien plus concrète l’idée d’une entrée dans la vie de
citoyen, puisque cette entrée se fait à travers l’expression de la
solidarité nationale. Nous y reviendrons.
2) L'articulation entre formation et
emploi : le débat sur l’inflation des diplômes
Nous vivons en France dans la religion du
diplôme. « Meilleure protection contre le chômage », disent les
statistiques ; la cause semble entendue : il faut étudier le plus
longtemps possible pour acquérir le diplôme le plus élevé possible.
Ajoutons à cela l’idée que pour s’adapter à « l’économie de la
connaissance » un pays moderne se doit d’élever le niveau
d’éducation de sa population, et l’on obtient un consensus sur
l’impérieuse nécessité politique d’augmenter le nombre des diplômés
de l’enseignement supérieur. L'Education nationale, en mesurant le
progrès éducatif par l’allongement de la durée moyenne des études
contribue ainsi, toujours évidemment dans la louable intention de
favoriser à la fois l’égalité des chances et le développement des
compétences, à l’allongement de la jeunesse. Il est peut-être
temps, avant de programmer une troisième explosion scolaire,
d’évaluer les effets de la seconde 71 , au moment où commencent à se dissiper les
illusions que celle-ci avait fait naître.
Brisant dans un livre récent le consensus, Marie
Duru-Bellat, sociologue de l’éducation, pose la question : « Des
études de plus en plus longues sont-elles la seule manière d’aider
les jeunes à entrer dans la vie 537 ? » On peut en effet
légitimement se demander « si la prolongation des études, du moins
dans les filières où elle est suivie d’un fort déclassement, dans
celles où la formation d’un projet est la plus aléatoire, n’est
pas, au niveau des individus, plus destructrice que formatrice, en
ce qu’elle rendrait plus difficile et douloureuse l’entrée dans la
vie, notamment l’adaptation au monde du travail tel qu’il se
présente aujourd’hui 538 ». Il est temps d’ouvrir
aujourd’hui le débat sur le processus d’allongement indéfini de la
durée des études et le modèle français d’articulation entre
formations et emplois.
Les voies possibles de l’amélioration sont
connues : développement de l’apprentissage ou de la formation par
alternance (ce qui implique un rapprochement entre l’entreprise et
le système éducatif), mise en place d’un dispositif d’orientation
et de sélection plus performant à l’issue de la scolarité
obligatoire ou à l’entrée de l’Université. Il est toutefois peu
probable que des changements puissent se produire tant que
perdurera l’illusion que le salut (de l’individu et du pays) passe
nécessairement par l’allongement des études. C’est pourquoi il
convient de mettre en évidence les effets pervers du
phénomène.
Le premier effet se repère dans l’inadaptation
de la majorité des diplômés au marché du travail. Entendons-nous
bien : il ne s’agit pas de défendre le marché contre les études,
mais de regretter les effets désastreux que leur inadéquation
provoque sur les destins individuels. Cette inadéquation se repère
d’abord dans la trajectoire personnelle qui tend à négliger le
nécessaire ajustement à l’emploi, avec « le refroidissement des
espoirs » que cela suppose : la transition formation/emploi est
rude, même dans le cas d’une profession – l’enseignement – qui
semble se situer dans le prolongement naturel des études. Rappelons
aussi qu’un actif sur deux occupe un emploi qui ne correspond pas à
sa formation initiale. On peut identifier également cette
inadaptation dans l’offre de travail qui ne voit pas, bien au
contraire, disparaître les emplois non qualifiés (aide à la
personne...), même si, par ailleurs, les emplois extrêmement
qualifiés se développent aussi 539 . Dans ce contexte, «
l’inflation scolaire » ne peut que générer un amer sentiment de
déclassement, fondé sur l’impression de ne pas être utilisé au
niveau des compétences supposées de son diplôme.
Le second effet pervers relève de la justice
sociale. L'allongement de la durée des études n’a induit aucun
progrès de la mobilité sociale et de l’égalité des chances.
L'inégalité reste la même, mais le curseur se déplace vers le haut.
Il faut monter de plus en plus haut dans les études, pour
obtenir... exactement le même type d’emploi. « Peut-on prendre au
sérieux le raisonnement, écrivent François Dubet et Marie
Duru-Bellat, qui, partant du constat que les bac + 5 chôment moins
que les non-bacheliers, laisse entendre que le jour où chacun aura
atteint ce niveau, il n’y aura plus de jeunes chômeurs 540 ? »
On est en effet en présence d’un « effet pervers », où l’agrégation
des choix individuels rationnels (obtenir un diplôme pour avoir un
emploi) produit une situation absurde au niveau collectif : la
recherche d’un diplôme qui donne un avantage comparatif vis-à-vis
des détenteurs du diplôme inférieur se traduit au plan collectif
par une dévalorisation des titres scolaires qui oblige à étudier
toujours plus longtemps pour atteindre au final une même position
sociale. La principale conséquence sociale de ce cercle vicieux est
le renforcement de l’exclusion des plus défavorisés, ceux qui,
dépourvus de titre scolaire – parce que la course aux diplômes est
impraticable sans moyens – se trouvent dans l’impossibilité
d’accéder même aux emplois qui ne requièrent aucune qualification
particulière : en mars 2003, cinq ans après leur sortie de
formation initiale, 44 % des jeunes sans diplôme (ou sans autre
diplôme que le brevet) étaient chômeurs ou inactifs.
Sentiment de déclassement et aggravation de
l’exclusion professionnelle, tels sont les deux effets induits de
l’allongement des études. Le choc est rude : la promesse des
Lumières n’aurait-elle pas été tenue ? Se pourrait-il qu’une nation
plus éclairée, plus cultivée, plus instruite ne soit pas forcément
plus civique, plus prospère ni plus heureuse ? Réservons, pour le
moins, une telle conclusion, surtout si elle plaide, par la même
occasion, en faveur d’un nouvel obscurantisme.
Ce qu’un tel débat suggère, en tout cas, c’est
qu’il convient, dans l’intérêt des individus, de renforcer
l’orientation professionnalisante des études supérieures. Pour le
dire autrement – en langage moderne –, il s’agirait de construire
une cohérence et une lisibilité entre le diplôme et l’«
employabilité 541 ». On connaît la virulence
persistante de la vieille querelle de l’enseignement supérieur : sa
mission principale est-elle de produire le savoir, de le
transmettre ou de préparer à la vie professionnelle ? Il semble
plus clair que jamais que son devoir consiste à faire de ces trois
objectifs ses trois priorités.
Que signifie renforcer l’orientation
professionnalisante ? Prenons l’exemple de notre discipline : la
philosophie. Aucune ne semble plus éloignée de cette préoccupation
triviale. Et pourtant : si l’on est convaincu que le diplôme de
Licence et de Master constitue des garanties absolues 1) d’une
excellente culture générale, 2) d’une parfaite maîtrise de
l’expression écrite et orale, 3) d’une bonne tenue en anglais de
communication, 4) d’une capacité non négligeable d’appréhender et
de traiter des informations complexes et 5) (pour le Master) d’une
aptitude à conduire et à rédiger un travail de recherche d’une
centaine de pages : on obtient les bases suffisantes d’un socle
d’employabilité. Si, par ailleurs, on crée des perspectives
professionnelles intégrées au cursus, sous la forme, par exemple,
de stages, d’une sensibilisation aux métiers et a fortiori
d’un Master professionnel susceptibles d’offrir aux étudiants dès
la première année de licence un horizon professionnel élargi, on
remplit très simplement l’objectif requis. Reste à le faire savoir
à ceux qui embauchent...
3) L’insertion professionnelle des jeunes
: le débat sur la discrimination positive
Le problème du chômage des jeunes, lieu commun
du débat public, demande à être relativisé. Plus que de chômage, on
devrait parler d’exclusion du marché du travail. Encore faut-il
voir que cette exclusion correspond, pour une large part, à
l’allongement de la jeunesse : la rétention des jeunes au sein du
système éducatif ne laisse en effet qu’un tiers des jeunes sur le
marché du travail 542 . C’est dans ce tiers
qu’il faut compter ceux qui n’ont pas d’emploi : ce qui donne le
bilan d’un jeune sur 15 au chômage
543 . Ajoutons à cela
que le « surchômage » qui touche les jeunes par rapport au reste de
la population active (rapport de 1 à 2 dans toute l’UE) trouve une
explication assez simple : il procède de la période qui suit la fin
des études et précède le premier emploi (en moyenne, six mois),
ainsi que de la mobilité nécessaire à l’ajustement au marché du
travail durant la phase d’insertion. De ce point de vue, pour
paraphraser Pierre Cahuc et Pierre Zylberberg, le chômage des
jeunes est moins une fatalitéqu’une nécessité 544 .
Bref, le chômage semble ne pas être un problème de la
jeunesse, mais seulement d’une certaine jeunesse ; celle
qui, sans diplôme ni qualification, se trouve durablement exclue du
marché du travail. Plus de 40 % de ces jeunes sont encore au
chômage cinq ans après leur sortie du système éducatif. Si l’on
ajoute les discriminations à l’embauche, dont sont victimes
certains jeunes en raison de leur lieu de résidence ou de leur type
ethnique, le taux de chômage peut dépasser les 50 % dans certains
quartiers.
Mais ce serait sans doute aller un peu vite en
besogne que de déconnecter totalement jeunesse et emploi. En effet,
les nouvelles générations pâtissent de la segmentation du marché du
travail qui résulte de sa plus grande flexibilité. Le discours qui
dénonce la « précarisation » de la jeunesse comporte en effet un
élément de vérité. Alors que plus de 85 % des emplois sont des
emplois stables (emplois statutaires de la fonction publique ou
emplois privés en CDI), 70 % des embauches se font en CDD ou en
intérim. La protection de l’emploi des insiders a désormais
pour contrepartie la précarisation des outsiders, dont les
jeunes font par définition partie.
Cette segmentation du marché du travail institue
donc une discrimination liée à l’âge, contre laquelle deux
stratégies peuvent être mises en œuvre : ou bien, et c’est l’option
choisie depuis trente ans, on tente de compenser le handicap des
outsiders que sont les jeunes par des politiques
préférentielles, voire des politiques de discrimination positive ;
ou bien l’on conçoit le projet beaucoup plus ambitieux d’une
réunification du marché du travail par la mise en place d’un
nouveau contrat unique, de manière à mettre un terme à la
discrimination liée à l’âge, négative ou positive.
Depuis 1977 et le « pacte pour l’emploi des
jeunes » du gouvernement Barre, à une époque où le chômage touchait
542 000 jeunes, soit 11,4 %, une dizaine de plans ont été conçus
pour lutter contre le chômage spécifique des jeunes : SIVP (Stages
d’insertion dans la vie professionnelle) en 1983, le TUC (travail
d’utilité collective) en 1984, le CES (Contrat emploi solidarité)
en 1990, le CIP (Contrat d’insertion professionnelle) en 1993, les
emplois-jeunes en 1997, le SEJE (dispositif Soutien à l’emploi des
jeunes en entreprise) en 2002, le CIVIS (Contrat d’insertion dans
la vie sociale) en 2004, le CPE (Contrat première embauche) en
2006.
Cette liste a quelque chose de désespérant. Il
s’agit au fond, au rythme des alternances, d’un va-et-vient de
mesures de gauche, créant des niches d’emplois subventionnés
par l’Etat (type emplois-jeunes), et de mesures de droite
consistant à subventionner les entreprises pour qu’elles favorisent
l’embauche des jeunes. Le premier modèle, s’il permet de renforcer
le service public dans des secteurs fragilisés (comme l’Education
nationale), au prix d’un alourdissement que l’on peut du reste
juger déraisonnable des finances publiques, n’est cependant pas
apte à favoriser le retour à l’emploi régulier. Le second modèle
est plus efficace, si l’on en croit les études empiriques
existantes 545 , du strict point de vue
de l’objectif d’insertion dans un emploi privé : il faudrait à cet
égard maintenir, voire développer, des programmes tels que les
contrats de qualification, les contrats d’apprentissage ou encore
les contrats Initiatives Emplois 546 .
Indépendamment de la question de leur
efficacité, deux objections, liées à la nature du « ciblage »,
peuvent être adressées aux mesures préférentielles à destination
des jeunes. La première est relative à l’essence même de la
discrimination positive, qui, dans une situation de concurrence, a
nécessairement pour envers une discrimination négative. Si une
entreprise doit créer un emploi, la préférence accordée à un jeune
en raison de la subvention promise par l’Etat produira ipso
facto un effet d’éviction de candidats potentiels
n’appartenant pas à la catégorie discriminée. Or l’évincé peut être
un adulte fragile, un vieux de plus de cinquante ans, ou même un
jeune situé du mauvais côté de la limite d’âge qui a été tracée. La
justice exigerait donc des mesures préférentielles en faveur des
victimes de la politique préférentielle. Une mesure préférentielle,
pour être incontestable, doit être ciblée sur ceux qui sont
réellement le plus en difficulté, les exclus du système. Or, nous
l’avons vu, et c’est la seconde objection que l’on peut adresser
aux politiques centrées sur l’emploi des jeunes, si « les jeunes »
sont par définition des outsiders, ils ne sont pas pour
autant des exclus 547 . La précarisation de
l’emploi des jeunes est à certains égards une modalité adaptée de
l’entrée dans l’univers professionnel. L’étude du Cereq sur le
destin des jeunes sortis du système éducatif en 2001 montre ainsi
que 71 % d’entre eux étaient en CDI trois ans après. Les exclus,
dans le contexte de « l’inflation scolaire », sont ceux qui sortent
du système éducatif sans aucun diplôme. Des mesures de subvention à
l’emploi sont sans doute requises 548 pour leur venir en aide,
mais la bataille pour l’emploi passe également, et peut-être
surtout, par une réforme des parcours scolaires.
Est-il possible de sortir de cette guerre de
religion qui oppose, en France, les partisans de la création
d’emplois publics et ceux de l’aide à l’emploi privé ? Les exemples
étrangers qui manifestement réussissent mieux montrent que la
solution passe par un partenariat accru entre l’Etat et les
entreprises. C'est le cas en Allemagne et en Grande-Bretagne, avec
la politique du « New Deal », lancée par Tony Blair, qui repose sur
un mélange de contraintes légales, d’avantages fiscaux,
d’assistance familiale et d’aides à la formation 549 . De
telles orientations mériteraient, en France, un examen moins
idéologique et plus pragmatique. Parmi les idées qui alimentent
aujourd’hui le débat français, deux orientations se dégagent, qui
présenteraient l’avantage de dépasser la politique préférentielle
en faveur de l’emploi des jeunes, dont nous avons souligné les
limites.
Il conviendrait en premier lieu de préférer
l’aide à la personne à l’aide à l’emploi. L’efficacité du
soutien dépend de son individualisation, de son adaptation aux
besoins réels des individus. La priorité absolue devrait être le
soutien aux jeunes adultes exclus à la fois du monde scolaire et du
monde du travail. Cela passe par une aide matérielle garantissant
l’autonomie. Le rapport Camdessus reprend ainsi à son compte la
proposition de J.B. de Foucauld en faveur de la mise en place
progressive d’un « revenu contractuel d’accès à l’autonomie ».
Celui-ci, auquel s’ajouterait un dispositif d’accompagnement
approprié, serait attribué sous plafond de ressources à des jeunes
en difficulté qui ne bénéficient ni de formation ni de travail
rémunéré, ni de revenu. Par ailleurs, et surtout, l’enjeu des
réformes du service public de l’emploi et du système
d’indemnisation du chômage – réalisées ou en cours de réalisation
dans l’ensemble des pays modernes – est de promouvoir un
accompagnement personnalisé dans la recherche d’emploi 550
.
En second lieu, la formule du contrat
unique de travail, proposée par quelques économistes et souvent
évoquée ces derniers temps, pourrait offrir l’occasion de nouer un
nouveau pacte entre les générations, permettant de relativiser les
discriminations liées à l’âge, négatives comme positives. Rappelons
les trois composantes qui seraient celles de ce contrat : il serait
à durée indéterminée ; il donnerait droit à une prime, fonction de
l’ancienneté, en cas de licenciement ; il donnerait lieu à une taxe
sur les licenciements qui servirait à garantir le reclassement des
salariés dans le cadre organisé par le service public de l’emploi
551 . Il ne faut pas se
dissimuler le caractère subversif, et donc potentiellement
polémique, d’une mesure destinée avant tout à éradiquer les effets
pervers de la protection juridique de l’emploi en France. Outre son
impact dans la lutte contre le chômage, le grand intérêt de ce
nouveau contrat serait, en supprimant la segmentation du marché du
travail due à la césure CDD-CDI, de constituer une réponse non
seulement efficace, mais équitable, au problème de l’accès à la
majorité sociale 552 .
L’entrée dans la vie civique
C'est une affaire entendue : les jeunes sont des
citoyens à part entière, capables, bien avant l’âge de la majorité,
de « réagir », de « faire entendre leur voix » et de « faire preuve
de solidarité ». L’entrée dans la vie civique ne s’opère-t-elle pas
aujourd’hui de la propre initiative des jeunes qui, dès le lycée,
voire même le collège, n’hésitent pas, sans être inféodés aux
partis et syndicats des adultes, à fomenter des mouvements de «
grève » et des manifestations ? Il est toutefois permis de
s’interroger, sinon sur la légitimité, du moins sur la maturité de
cet exercice juvénile de la liberté politique. Exercice précoce de
la liberté ne signifie pas, en effet, maturité précoce. Il convient
en effet de penser ensemble deux séries de données en apparence
contradictoires : d’une part, les jeunes deviennent de plus en plus
précocement des « acteurs sociaux 553 » ; d’autre part, leur
comportement politique, caractérisé avant tout par une plus forte
abstention, s’aligne de plus en plus tardivement sur celui des
adultes 554 . Les jeunes se
manifestent sporadiquement, quoique de manière explosive, sur le
terrain social et politique ; mais ces manifestations
spectaculaires ne sauraient occulter le phénomène d’indifférence
profonde et durable vis-à-vis des problèmes politiques du monde
adulte : il n’existe aucune structuration dans la durée des
mouvements de jeunesse à partir d’intérêts sociaux ou d’engagements
politiques clairement identifiés.
Ces données donnent lieu à deux interprétations
contradictoires : selon l’interprétation « jeuniste », la jeunesse
est « victime » du monde adulte, ce qui explique et justifie à la
fois sa révolte comme son indifférence ; selon l’interprétation «
antijeuniste », qui présente les nouvelles générations comme «
barbares », les manifestations ou l’abstention doivent être
considérées comme les symptômes de l’inculture et de l’incivisme
des jeunes.
On peut tenter une troisième interprétation,
moins radicale que les deux précédentes. La jeunesse n’est, prise
globalement, ni « victime » ni « barbare ». Les difficultés
rencontrées par les générations actuelles pour entrer dans la vie
adulte ne sont dues ni au « mépris » ni à la « domination » des
adultes : la sollicitude du monde adulte à l’égard des jeunes n’a
au contraire sans doute jamais été aussi intense. Quant au relatif
éloignement des jeunes vis-à-vis des normes culturelles et
politiques du monde adulte, il faut l’interpréter en combinant
l’effet de génération avec l’effet d’âge : dans les nouvelles
générations, l’individualisation des mœurs produit à la fois une
autonomisation du monde des jeunes vis-à-vis du monde des adultes
et une homogénéisation des valeurs entre ces deux mondes ; les
individus finissent toutefois toujours, après le « moratoire de la
jeunesse », par intégrer le principe de réalité et le sens des
responsabilités lorsqu’ils entrent dans la vie adulte, c’est-à-dire
lorsqu’ils se confrontent aux contraintes du monde social et
s’engagent dans la vie de famille.
Selon cette perspective, il est possible de
caractériser ce que devrait être l’attitude des adultes vis-à-vis
des jeunes sur le plan de « l’éducation civique » : s’abstenir,
d’une part, à la fois de « victimiser » et de culpabiliser la
jeunesse ; s’efforcer, d’autre part, de proposer aux jeunes les
médiations susceptibles de les aider à intégrer le monde des
adultes, à prendre conscience des exigences de la solidarité et de
la citoyenneté. Comment y parvenir ?
Sans doute en utilisant, là encore, une
ressource propre à l’individualisme contemporain. En effet, si l’on
note chez les jeunes, d’un côté, un affaiblissement du « sens du
collectif », le désir d’engagement civique se manifeste, d’un autre
côté, à travers la participation à des actions de solidarité ou à
des causes humanitaires. C'est à une espèce de motion de synthèse
entre l’individuel et le collectif que nous assistons :
l’engagement n’est plus motivé par le souci de servir la
collectivité, voire de s’y sacrifier, mais par un désir
d’épanouissement personnel : se sentir utile, donner sens à sa
vie.
Il y a là une ressource considérable susceptible
de permettre de repenser l’entrée dans la vie civique. Toute la
question est de savoir si cette entrée doit se faire sur le mode du
volontariat ou de l’obligation 72 . C'est tout l’enjeu du débat relatif à
l’institution d’un service civil qui pourrait contribuer à
renforcer le lien social et à ancrer la jeunesse dans le monde
commun. Deux hypothèses peuvent en effet être envisagées, suivant
que l’on estime devoir s’appuyer sur l’individualisme des jeunes
(respecter la liberté de choisir à laquelle ils sont attachés) ou à
l’inverse le contrarier (marquer l’autorité du monde des adultes et
l’égalité de tous devant les exigences de la vie civique) : le
service civil peut être volontaire ou obligatoire.
Pour l’examen de ces deux hypothèses, nous nous
permettons de renvoyer à l’étude très complète de notre confrère du
Conseil d’analyse de la société, l’amiral Alain Béreau 555 ,
qui étudie de près les modalités possibles de leur application.
Dans la perspective qui est la nôtre d’une politique des âges de la
vie, il est évidemment tentant de renouer, sous des formes
renouvelées, avec ce qui fut le principal rite moderne d’entrée
dans l’âge adulte. La nostalgie ne doit pourtant occuper aucune
place, car le service militaire ne remplissait plus cette fonction.
La conscription était devenue stratégiquement inutile, socialement
inégalitaire et économiquement coûteuse : trois considérations qui,
occultant sa dimension civique, ont présidé à sa suppression.
A un moment où la question des devoirs de
l’individu à l’égard du collectif redevient d’actualité, il semble
pourtant nécessaire d’inventer un dispositif rappelant à chaque
individu qu’il est aussi membre d’une collectivité. De ce point de
vue, l’idée que tout individu ayant atteint sa majorité doit de 6
mois à un an de sa vie à la nation ne semble pas illégitime. Encore
faut-il que toutes les conditions soient réunies pour assurer la
réussite d’une telle idée. Ce qui signifie, d’abord, garantir
l’égalité et l’universalité de ce service civil et, préciser,
ensuite, la nature exacte du service rendu à la Nation. La
solidarité et l’aide à la personne pourraient en constituer les
justifications les plus conformes à l’esprit du temps.
Reconnaissons, pour conclure sur ce point, qu’un
dispositif qui présenterait pour chaque jeune de 18 ans : 1) un
fonds d’entrée dans la vie et 2) un service civil obligatoire,
offrirait une lisibilité très grande de ce que signifie être
majeur, avoir des droits et des devoirs dans la société, bref :
être adulte.
71.Après
une première phase de progression des effectifs dans l’enseignement
secondaire, amorcée dans les années 60, la seconde explosion
scolaire se produit dans les années 1985-95 : alors que 25 % des
membres d’une classe d’âge obtenaient le baccalauréat en 1980, la
proportion était de 62,7 % en 1995. La politique éducative
détermine ses objectifs quantitativement suivant une formule du
type « x % d’une classe d’âge au niveau y » (l’Education nationale
distinguant cinq niveaux d’études). La loi Fillon a ainsi défini
deux objectifs allant dans le sens de l’allongement de la durée
moyenne des études : assurer l’obtention du baccalauréat pour 80 %
d’une classe d’âge ; conduire 50 % d’une classe d’âge à obtenir un
diplôme de l’enseignement supérieur. Comme on n’arrête pas le
progrès, on voit que l’horizon ultime est 100 % d’une classe d’âge
au doctorat, ce qui ouvre une perspective d’allongement indéfini de
la jeunesse.
72.On ne
discutera pas ici la question d’un éventuel abaissement de l’âge de
la majorité civique tel qu’il a pu être prôné non sans démagogie.
L'idée paraît totalement saugrenue pour au moins deux raisons.
D’abord, le décalage entre la majorité sociale (30 ans) et la
majorité civique (18 ans) est devenu tellement énorme qu’on a peine
à voir quelle raison pourrait justifier de l’accroître encore
davantage. Ensuite, la fixation d’un nouveau seuil, prétendument de
discernement civique, se retrouverait confrontée aux habituels
dilemmes de cette opération : pourquoi préférer 16 ans, à 12 ans,
voire à 7 ans ; et de quel point de vue justifier une telle
décision ? La responsabilisation précoce de la jeunesse doit
adopter des chemins autrement moins simplistes.