CHAPITRE TROISIÈME
Comment protège-t-on des adultes ?
Si l’on tente de préciser ce que signifie l’idée de « maturescence » comme nouvelle définition de l’âge adulte, on se trouve placé devant trois problématiques existentielles qui demandent un traitement spécifique. Il y a d’abord ce qu’on peut appeler l’« âge pivot ». C’est l’âge sur lequel reposent les principales charges de la vie, qu’elles soient professionnelles ou familiales. Cette notion désigne une période impossible à fixer dans des seuils prédéfinis ; il peut survenir plus ou moins tardivement selon les trajectoires particulières, mais il constitue l’âge qui ne doit pas faillir, car il porte la responsabilité à l’égard des ascendants et des descendants. D’où une première mission de la protection de l’adulte qui consiste à soutenir cette période délicate. Une deuxième problématique existentielle vient progressivement s’ajouter à celle de l’« âge pivot », sans d’ailleurs se substituer d’emblée à elle. Elle concerne l’entrée dans la vieillesse. Comme c’est l’âge par excellence où l’on souhaite « rester jeune », l’entrée se fait en général à reculons. Aider à vivre et à penser l’entrée dans la vieillesse représente donc une seconde mission cruciale d’une politique des âges. Enfin, la troisième problématique se résume à une question : comment finir sa vie d’individu ? A l’ère de la longévité, cette question vient à se poser de manière de plus en plus anxiogène dans nos sociétés : on se la pose pour soi, mais aussi pour ses proches.
I – SOUTENIR L’ADULTE
De manière significative, s’il existe une politique de l’enfance, de la jeunesse et de la vieillesse, il n’a jamais été question d’une politique de l’âge adulte. La raison en paraît évidente : l’adulte a toujours été considéré comme l’acteur de la politique, non comme son objet ; à ce moment de l’existence, on est aidant, on n’est pas aidé. Comme on l’a suggéré tout au long de notre analyse, il se pourrait que la charge soit devenue aujourd’hui bien lourde à porter. D’où les nouvelles orientations de la politique familiale qui consistent, non à supplanter la solidarité familiale, mais à la soutenir : à aider les aidants 556 . Dans quelles directions cette aide doit-elle s’exercer ?
Il convient d’abord d’aider les adultes à rester adultes, en dépit des rechutes existentielles que peuvent causer une période de chômage, une séparation difficile, tous ces accidents de la vie qui cassent la « maturescence » de l’individu et le replongent dans une situation pré-individuelle, voire infantile 557 . L'autre finalité est d’aider les adultes à exercer leur rôle d’adulte, à la fois professionnel et familial, sans pour autant les déresponsabiliser dans cet exercice. Entendons-nous bien : la politique ne peut pas tout dans ces domaines. Ce ne serait ni possible ni souhaitable. Jamais son art n’a demandé plus de tact et de finesse puisqu’il doit s’exercer dans les strictes limites de l’autonomie et de la responsabilité individuelles.
Sécuriser les parcours professionnels
Si le chômage est si douloureusement ressenti, c’est qu’il s’apparente à une perte du statut d’adulte et à une forme de rechute existentielle. Ce sentiment est particulièrement vif en France, non seulement parce que le chômage, notamment de longue durée, y atteint des taux importants, mais aussi parce que le travail est marqué par deux clivages ontologiques majeurs. Le premier sépare ceux qui ont un emploi de ceux qui n’en ont pas. On sait que cette situation résulte d’un choix politique ou d’une « préférence française 558 » visant à privilégier la protection des salariés plutôt que de faciliter l’accès à l’emploi. Un marché du travail rigide et l’indemnisation des chômeurs : voilà les deux traits du modèle français. Il est entré dans une crise profonde, non seulement du point de vue de son financement, mais également en termes de justice sociale : l’exclusion durable de toute une partie de la population du monde du travail a des conséquences dramatiques.
Le second clivage sépare le privé et la fonction publique. D’une part, il y a un marché du travail extrêmement tendu et un salarié soumis aux pressions du capitalisme financier ; de l’autre, une totale sécurité de l’emploi, mais une quasi-absence de perspective de carrière. Caricaturons les choses : d’un côté, une angoisse abyssale ; de l’autre, un ennui sidéral. On comprend, dans ces conditions, que l’aspiration à une retraite la plus précoce possible soit aussi puissante chez tous les Français.
Toutes les analyses convergent vers la nécessité de « flexibiliser » le marché du travail, c’est-à-dire de rendre son accès moins difficile, mais, du même coup, d’affaiblir la protection juridique des emplois. Face à l’incertitude croissante résultant d’un avenir imprévisible, contrepartie nécessaire de l’accroissement des richesses dans une économie fondée sur la concurrence et l’innovation 559 , cette protection s’avère désormais à la fois inefficace et injuste : ce sont en effet les nouvelles générations qui subissent la transformation des normes d’emploi ; si la plupart des jeunes accèdent à un CDI quelques années après leur entrée dans la vie active, il est vrai aussi que la part des emplois stables parmi les salariés ayant dix ans d’ancienneté sur le marché du travail recule régulièrement, passant, entre 1982 et 2002, de 97 % à 87 %, et traduisant ainsi une diffusion progressive des formes d’emplois temporaires au fil des générations 560 . Ajoutons que, aussi paradoxal que cela puisse paraître, les salariés les mieux protégés sont aussi ceux qui ont le plus fort sentiment d’insécurité de l’emploi 561 . Il importe donc de mettre en œuvre de nouvelles stratégies de sécurisation du lendemain qui soient adaptées à l’exigence de flexibilité qui s’impose pour le meilleur (les nouvelles chances) et pour le pire (la précarité). La flexibilisation du marché du travail peut contribuer à dédramatiser la période de chômage, qui, pourvu qu’elle soit courte, deviendrait ainsi une phase normale de la trajectoire professionnelle. On cite aujourd’hui comme modèle l’exemple du Danemark et de sa « flexsécurité », qui articule la flexibilité de l’emploi (les entreprises peuvent licencier facilement) et la sécurisation du chômeur (le service public du retour à l’emploi est efficace) 562 . Le résultat est que le taux de transition vers un autre emploi dans l’année y est de 16,7 % contre 9,6 % en France. L'exemple du Danemark montre toutefois que, si l’on veut que cette flexibilité ne se paie pas du prix d’une fragilisation accrue de l’individu, il convient d’apporter, outre l’indemnisation du chômeur, un véritable accompagnement du retour à l’emploi.
Dans la perspective qui est la nôtre d’une politique des âges de la vie attentive aux métamorphoses des trajectoires existentielles, il apparaît que le nouveau « modèle social » devrait se fonder sur deux grandes orientations.
La première concerne la continuité de la protection sociale. Dans la première modernité, l’emploi stable fournissait un statut à l’adulte en même temps que les conditions d’une protection sociale (salaire minimum, cadre du droit du travail, couverture des accidents, de la maladie, droit à la retraite,...). La déstabilisation contemporaine de l’emploi a considérablement fragilisé ce statut : les périodes de chômage, les bifurcations professionnelles, la multiplication des modalités du travail (qui peut être partiel, intermittent, indépendant, à domicile,...) ; tout cela affaiblit la continuité de la protection sociale. « Il semble donc que la structure de l’emploi, dans un nombre croissant de cas, ne soit plus un support stable pour accrocher des droits et des protections qui soient, eux, permanents 563 . » Il apparaît nécessaire d’imaginer les institutions susceptibles d’assurer le partage des risques inhérents à l’imprévisibilité de l’économie moderne 564 . L’enjeu est désormais de maintenir une permanence de la protection à travers l’hétérogénéité et les ruptures des parcours individuels. Plusieurs analystes suggèrent notamment, depuis quelques années, de renoncer à l’idée de sécurisation des emplois, incompatible avec le processus de destruction créatrice, pour transférer la protection sur les personnes. Une sécurité sociale professionnelle digne de ce nom ne peut aujourd’hui garantir un emploi pour chacun à chaque instant de sa carrière mais doit garantir, outre un revenu décent, un accompagnement personnalisé des chômeurs – afin d’améliorer les incitations au retour à l’emploi ainsi que les perspectives de placement ou de reconversion. La réforme des institutions chargées du traitement du chômage, visant à mettre en place un guichet unique, revêt à cet égard un caractère décisif.
L’autre orientation est relative aux nouvelles chances qu’offre la seconde modernité. Il serait en effet dommage de ne voir que l’aspect négatif d’une situation qui favorise les aspirations à plus de liberté et de mobilité. Il existe à cet égard quelques problématiques incontournables. D’abord la validation des acquis de l’expérience (VAE), introduite par la loi de modernisation sociale en janvier 2002, qui vise à favoriser la mobilité professionnelle. Ensuite la réforme de la fonction publique à travers une « fusion des corps » qui, en remplaçant le millier de corps actuels par quelques grands « cadres de fonctions », permettrait une meilleure gestion des ressources humaines ainsi qu’une plus grande mobilité verticale et horizontale des fonctionnaires 565 .
Parmi les nombreuse pistes qu’il est possible de mettre en évidence pour multiplier les « nouvelles chances 566 », il en est une qui semble particulièrement intéressante, du fait qu’elle touche à la problématique de la « banque du temps » que l’allongement de l’espérance de vie permet de développer. On pourrait en effet concevoir de faire droit à ce qu’on appelle de nos jours « le répit », c’est-à-dire la possibilité pour un salarié de prendre le temps de souffler pour des raisons qui lui sont propres. Un tel dispositif a été mis en place en Suède, en plus des congés parentaux et des congés pour reconversion ou études. Il s’agit d’un droit à une véritable « année sabbatique » rémunérée au cours de laquelle il est remplacé dans son emploi par un chômeur 567 .
Le rapport de l’OCDE sur la Suède (2005) 568 est très critique à l’égard de cette mesure trop généreuse et surtout improductive en termes d’« offre de main-d’œuvre » : « les travailleurs qui veulent des vacances supplémentaires peuvent toujours les négocier, mais ces congés ne devraient pas être payés par le contribuable ». Le raisonnement suit une logique strictement économique, qui n’est peut-être pas ici la plus pertinente. Il est en tout cas typique de l’occultation de la problématique existentielle sur ces questions. Si l’on intègre cet aspect des choses, au contraire, le congé sabbatique est très cohérent : il est comme la contrepartie nécessaire d’un système qui a, par ailleurs, en matière d’emploi des seniors, un des meilleurs résultats des pays de l’OCDE (la retraite peut être prise dès 61 ans, mais le taux de pension est d’autant plus élevé que l’on travaille plus longtemps). L'allongement de la durée du travail n’implique-t-elle pas que des pauses puissent intervenir en amont de la retraite ? Un tel « droit au répit » ne répond pas au seul objectif de favoriser l’épanouissement personnel, il trouve aussi son sens dans la nécessité, pour la collectivité, d’aider l’adulte à aider sa famille.
Soutenir le soutien familial
Dans la configuration démographique actuelle, la « génération pivot » est celle des 50-60 ans, qui est appelée à soutenir à la fois les jeunes adultes et les parents vieillissants. Cette génération qui entre dans le troisième âge « sait qu’elle ne pourra pas, voire qu’elle ne voudra pas, faire porter aux plus jeunes dans quelques années ce qu’elle doit aujourd’hui prendre en charge au titre des ascendants » (rapport Cordier, Conférence de la famille 2006) 569 . Dans le rapport qu’il a dirigé et dont sont tirées ces lignes, Alain Cordier envisage toute une série de propositions visant à faciliter l’exercice de cette solidarité familiale à double sens, parmi lesquelles une meilleure reconnaissance du statut d’aidant familial.
Mais il faut aussi garder à l’esprit que cette solidarité puisse faire défaut. C’est ce qui fut en jeu dans le débat qui suivit la canicule de l’été 2003 – on y reviendra –, et dans celui, qui ne cesse de se rejouer à l’occasion de troubles à l’ordre public, sur la « démission des parents ». Que faire en cas de défaillance des parents à l’égard de leur responsabilité parentale ? Parmi les hypothèses envisagées : la suppression des allocations familiales pour ceux qui « ne savent pas tenir leurs gosses ». Il faut reconnaître l’extrême difficulté à mesurer la pertinence d’une telle mesure. D’un côté, on peut légitimement douter que la punition des parents leur permette de restaurer une autorité défaillante ; d’un autre côté, il faut admettre que cette menace peut fournir aux parents un argument « d’autorité » dans la relation à leurs enfants. Ajoutons que « cette démission », quand elle existe, ne concerne pas une catégorie sociale particulière – bien des parents démissionnent aussi du fait d’un investissement professionnel excessif –, simplement les effets s’en font sentir de manière plus visible dans les milieux défavorisés. On doit donc admettre que ce dossier nous laisse perplexe. Peut-être l’examen de l’expérience actuellement conduite en Grande-Bretagne permettra-t-il de tirer des enseignements.
En attendant, il faut reconnaître que la sortie de l’éducation traditionnelle a plongé tous les parents dans le désarroi. L'amour des enfants, qui structure si puissamment le lien familial, n’est pas, pour les parents, un guide très clair sur la manière de se comporter et d’éduquer. Le métier de parent est devenu sans commune mesure plus compliqué que par le passé, parce qu’il est sans cesse traversé par le doute et l’incertitude. Pour l’exercer il faudrait idéalement, outre quelques enfants, trois doctorats de psychologie, une bonne dizaine de diplômes en sciences de l’éducation, un internat de médecine, un brevet d’animateur, sans même parler des compétences fondamentales de puériculture. Et même avec tout cela, la réussite ne serait pas assurée, car il ne faut pas se départir d’une certaine dose de bon sens.
Eduquer ses enfants demande aujourd’hui de plus en plus de temps, alors qu’on en a de moins en moins. L’accompagnement des parents est donc devenu un gigantesque chantier à la hauteur de ce désarroi qui ne cesse de se creuser. Le rôle d’associations, comme, par exemple, l’Ecole des parents, est décisif dans la mesure où elles permettent d’offrir le conseil et l’aide ponctuels aux parents, d’une manière beaucoup plus souple et efficace que ne pourrait le faire l’Etat. Il y a, certes, un paradoxe à inviter les parents-adultes à s’asseoir de nouveau sur le banc d’une école, mais, à l’époque de la « formation tout au long de la vie », ce paradoxe n’est qu’apparent.
Concilier carrière professionnelle et responsabilités familiales
L’emploi ou la famille ? Plus encore que la manière de remplir ces deux rôles, c’est la conciliation des deux qui est à la source de la fragilisation de l’âge adulte. La vie moderne a rendu conflictuels les deux attributs essentiels de cet âge et on considère habituellement que ce conflit est particulièrement ressenti par les femmes, dont l’accès à l’emploi salarié est récent. L’objectif implicite des politiques, notamment communautaires, est de libérer les femmes de la famille en favorisant leur accès à l’emploi. Ainsi, lors du Conseil européen de Lisbonne, les Etats-membres se sont donné comme but d’atteindre, pour les femmes âgées de 15 à 64 ans, un taux d’emploi de 60 % en 2010. Certains pays atteignent déjà ce taux, mais souvent en raison d’un travail partiel important 570 . L'idée implicite, rarement interrogée tant elle semble aller de soi, est que les femmes sont en retard et qu’il leur faudrait rattraper l’emploi masculin. On peut se demander, au contraire, si, àcertains égards, la structure actuelle du travail des femmes n’est pas en avance sur le travail masculin qui serait en train d’infléchir profondément ses formes : choix du temps partiel, anticipation du vieillissement, seconde carrière moins ambitieuse, mais plus douce, relativisation de l’idée même de carrière, alternance de phases d’intensité professionnelle et de pauses. Bref, la femme n’est-elle pas, pour le travail aussi, l’avenir de l’homme, l’anticipation de ce que sera le travail de demain ? Bien sûr, une telle hypothèse ne doit pas conduire à occulter les résistances encore fortes à l’accès des femmes aux emplois et l’inégalité persistante des conditions. Mais on commet peut-être une erreur en considérant que l’organisation actuelle du travail masculin est la norme à suivre.
C'est dans cette perspective que la question de la conciliation des responsabilités familiales et de l’activité professionnelle prend toute sa portée. Elle concerne autant le travail féminin que le travail masculin. Le premier, parce qu’il monte en puissance ; le second, parce qu’il se métamorphose. Jusqu’ici le travail s’imposait aux différentes étapes de l’existence ; il semble qu’on souhaite de plus en plus un travail qui s’adapte aux âges de la vie. Distinguons deux séries de questions : celles posées par la garde des enfants et l’hypothèse d’une allocation parentale.
On a déjà évoqué le premier problème dans la perspective d’une protection de l’enfance. Il faut y revenir à présent du point de vue de celle des parents. Comment permettre aux parents de jeunes enfants d’exercer leur emploi ? La France connaît un système dual où coexistent des structures d’accueil de la toute petite enfance avec des mesures invitant les parents (en grande majorité les mères) à se retirer du marché du travail 571 . Mais les structures d’accueil sont en nombre insuffisant et les mesures de retrait risquent de faire tomber les femmes dans des « trappes d’inactivité » ; autrement dit, les exclure durablement, voire définitivement, du monde du travail.
Dans ce contexte, l’idée d’un « service public de la petite enfance » trouve donc une seconde justification forte : maintenir les conditions de l’autonomie de l’adulte responsable. A condition toutefois de rappeler que la première finalité ici n’est pas la socialisation ou la scolarisation précoces des enfants, mais uniquement leur garde. Il serait périlleux de confondre les genres et de mélanger les objectifs. Ce qui signifie qu’une telle mission ne doit pas revenir à l’école, mais, à l’instar de ce qui se fait dans les pays nordiques, aux municipalités 572 .
Le problème de la conciliation de la vie familiale et professionnelle a ouvert un second débat : faut-il rétribuer la fonction parentale sous la forme, par exemple, de l’allocation parentale d’éducation (APE), renommée en 2004 « complément de libre choix d’activité 573 » ? Le risque d’une telle allocation est d’éloigner le parent (en général la mère) du marché du travail et de contribuer à une perte d’autonomie à long terme 574 . Il y a donc là un risque non négligeable de « défaire » l’adulte. De même, il convient de permettre au père de remplir pleinement sa fonction parentale et d’éviter que prime chez lui la pression exclusive de la carrière. Si la femme doit se garder du non-emploi, l’homme doit se prémunir du non-rapport à la famille.
Ces deux tentations inverses proviennent peut-être d’une oppression millénaire, mais on ne doit pas exclure l’hypothèse qu’elles peuvent aussi faire aujourd’hui l’objet de choix assumés comme tels. C’est pourquoi il nous semble qu’une politique des âges de la vie doit se maintenir dans certaines limites : elle permet le choix ; elle ne doit pas l’orienter, quand bien même ce serait au profit d’une introuvable égalité homme-femme. La différenciation des rôles parentaux persiste : le care (le soin, la sollicitude) pour la femme ; la carrière pour l’homme. C’est aux individus que les arbitrages d’équilibre doivent in fine revenir sans que le « féminisme d’Etat », selon l’heureuse expression d’Irène Théry, ne vienne s’en mêler.
A cette réserve près, un dispositif récemment proposé par Dominique Méda 575 nous paraît extrêmement convaincant. Le congé parental serait divisé en deux parties. La première correspondrait, pour la mère ou pour le père, à un arrêt total d’activité pendant 8 mois qui suivrait immédiatement le congé maternité. Ce congé serait rémunéré de manière proportionnelle au salaire antérieur (de l’ordre de 80 %), « de manière à ce qu’il soit aussi attractif pour toutes les catégories socio-professionnelles et que les deux sexes puissent en bénéficier ». La seconde partie se composerait d’un capital-temps, d’une durée totale de deux ans, auquel chaque naissance donnerait droit. Il ne pourrait être utilisé par les parents qu’à condition pour eux de rester en emploi. Il s’agirait donc de modulations du temps de travail et de congés de courtes durées, correspondant, par exemple, aux vacances scolaires, à une maladie de l’enfant,... Ce capital-temps pourrait être consommé jusqu’aux quinze ans de l’enfant.
II – AIDER L'ENTRÉE DANS LA VIEILLESSE
La « production de l’adulte » ne s’achève pas avec « l’entrée dans la vie ». Telle est la principale conséquence de la reconfiguration de l’âge adulte. A la première maturité, marquée par le début de la vie familiale et professionnelle, en succède une seconde, quand commence « le reste de la vie ». Les choix sont faits, les orientations sont prises, des sommets sont atteints et dépassés, des échecs, des ruptures sont intervenues. Et pourtant la vie continue pour encore longtemps. Ce « reste » n’est pas un reliquat qui relèverait, comme par le passé, de la « survie ». Son accompagnement ne concerne plus exclusivement la protection sociale ou la solidarité collective. Pour le dire clairement, à 60 ans, l’individu n’est pas fini 576 . C'est sur ce point sans doute que la gestion collective des âges de la vie doit peut-être se transformer le plus. De la même manière que la politique de la jeunesse doit se changer en politique de l’« entrée dans la vie », la politique de la vieillesse doit se métamorphoser en politique d’« entrée dans la vieillesse ». Cette nouvelle étape de l’existence est à cheval entre l’emploi et la retraite, entre les deuxième et troisième âges. Ce simple infléchissement de problématique a de très nombreuses conséquences. Voyons lesquelles.
Emploi et retraite
Dans les débats actuels, il convient de distinguer trois enjeux majeurs 577 . Le premier concerne bien entendu le financement des retraites. Les chiffres sont parfaitement connus : l’allongement de la durée de la vie condamne à terme les caisses de retraite. Face à cette menace, désormais intégrée par les Français, la solution la plus raisonnable consisterait à allonger la vie professionnelle en reculant l’âge de la retraite. Mais elle se heurte à une autre réalité : la situation de « l’emploi des seniors ». Nous vivons sur une contradiction massive entre un vieillissement biologique de plus en plus tardif et un vieillissement économique de plus en plus précoce. C’est particulièrement visible en France où, comme on sait, le taux d’activité pour les hommes et les femmes de 55 à 64 ans est de seulement 38 % 578 . Dans un marché de l’emploi très rigide, l’emploi des seniors, comme celui des jeunes, on l’a vu, sert de variable d’ajustement. Comment plaider pour une retraite plus tardive, si c’est au profit non de l’emploi, mais du chômage ? A quoi il faut ajouter un troisième aspect qui touche les aspirations des individus : la retraite est devenue comme un âge d’or, parenthèse heureuse entre le temps des responsabilités familiales et professionnelles et l’âge de la grande vieillesse. Période bénie qui met un terme à l’angoisse de perdre son emploi si l’on est dans le privé ; et à l’ennui d’une carrière sans surprise si l’on est dans le public.
On limite en général l’examen de cette question à des considérations économiques et sociales : le financement, la répartition entre actifs et passifs, la justice sociale. Ce sont des aspects importants, mais qui ne doivent pas occulter la dimension existentielle du problème : est-il envisageable pour un individu (en admettant que ce soit possible) de passer la plus grande partie de son existence en dehors de tout emploi rémunéré ? Pourquoi le temps gagné sur la mort devrait-il être affecté à la période inactive de l’existence, alors même que le travail constitue toujours le principal vecteur de l’identité personnelle ? Faut-il se résoudre à la perspective d’une vie découpée ainsi : trente ans de formation, trente ans d’activité, trente ans de retraite ? En admettant même que ce soit possible, est-ce souhaitable ?
La retraite à 60 ans apparut comme une grande victoire sociale, l’aboutissement historique des grandes luttes des XIXe et XXe siècles. On mesure aujourd’hui l’ampleur du malentendu. Au moment même où la vieillesse changeait de visage, on lui fixait un terme aussi inadapté qu’obsolète. Le seuil symbolique des 60 ans, fruit d’une histoire longue et glorieuse, est devenu profondément nocif tant du point de vue du marché de l’emploi que de la justice sociale et des aspirations individuelles 579 . Outre qu’il est déconnecté des bouleversements démographiques, il contribue, en premier lieu, à disqualifier la dizaine d’années qui le précède en décourageant les formations et en dévalorisant l’« employabilité » des seniors. Il interdit ensuite d’envisager une décélération sereine et progressive de l’activité professionnelle, tant est grand le risque d’être « mis sur la touche » avant l’heure. Il constitue enfin un couperet frustrant pour ceux qui souhaitent prolonger leur activité professionnelle. Comment atténuer les effets pervers de ce seuil ?
Le reculer brutalement serait politiquement coûteux, car sa puissance symbolique est intacte. Aussi, plutôt que de le modifier, il convient de le relativiser et l’individualiser dans la logique d’une « politique des âges » se substituant à une « police des âges ».
C’est ce qu’a commencé de faire la loi du 21 août 2003 en plaçant la durée de cotisation (plutôt que l’âge) au centre du système. Les salariés qui ont atteint avant 60 ans une durée de cotisation de 40 ans peuvent liquider avant cet âge. En revanche, ceux qui, à 60 ans, n’ont pas atteint le nombre d’annuités subissent des pénalités qui les incitent à prolonger leur activité.
Il faudra sans doute aller plus loin, comme le suggèrent un certain nombre de rapports qui invitent à repenser àla fois le travail des seniors et le dispositif de la retraite 580 . C'est uniquement en jouant simultanément sur ces deux tableaux que les effets pervers du seuil fatidique d’une vieillesse qui n’en est plus une pourront être atténués. Autrement dit, c’est à une désinstitutionnalisation partielle de l’âge de la retraite qu’il faut se livrer afin de l’adapter à l’individualisation des parcours ; mais sans pour autant délaisser tout accompagnement collectif, car le marché de l’emploi n’aime pas plus les « déjà-trop-vieux » que les « encore-trop-jeunes ». Que peut faire la collectivité pour accompagner l’« entrée des individus dans la vieillesse » ?
Le rapport Camdessus 581 avait avancé, entre autres mesures, une proposition, reprise et détaillée par le récent rapport du Conseil d’analyse économique, qui répond exactement à cette exigence : l’autorisation du cumul emploi-retraite. Un tel cumul permettrait d’envisager à la fois un maintien de l’employabilité des seniors et une transition plus douce vers l’inactivité. Ainsi, on pourrait considérer que, par exemple, jusqu’à 70 ans (ou même 75 ans qui est l’âge à partir duquel les Français considèrent qu’on est vraiment vieux), chaque individu a droit de cumuler librement sa retraite et un emploi rémunéré. Cette mesure aurait pour effet, selon l’heureuse formule de Daniel Cohen, de « rajeunir socialement les seniors 582 ».
Le même rapport préconisait également, et dans le même esprit, une campagne de communication et d’information visant à revaloriser le travail des seniors. C'est ce qu’a mis en place, il y a quelques années, le gouvernement finlandais avec le soutien des partenaires sociaux 583 . Le slogan était : « Respect for aging ». La Finlande connaissait, dans les années 1990, un taux d’emploi des seniors comparable à celui de la France, avec un système de préretraite « trop efficace ». La campagne entendait inverser la tendance et montrer que la lutte contre la discrimination antivieux était non seulement juste socialement, utile individuellement, mais aussi profitable économiquement : « l’expérience est notre richesse nationale », ajoutait la campagne. Avec un taux actuel d’emploi de 53 % pour les hommes entre 55 et 64 ans et de 51,2 % pour les femmes, elle a rencontré un réel succès. Même s’il est douteux qu’une telle action soit transposable dans notre pays qui ne connaît ni la même cohésion sociale ni le même syndicalisme ni une situation économique comparable, il serait sans doute possible de s’en inspirer. La revalorisation de l’employabilité des seniors pourrait alors mettre en avant un argument jusqu’ici peu utilisé.
La compétition n’a pas que des vertus dans le monde du travail, elle a l’inconvénient majeur, outre l’épuisement des forces, de tuer toute forme d’autorité, de déstabiliser toute espèce de leadership, puisqu’elle indexe le pouvoir à la seule réussite et aux seuls résultats. L’autorité est tout autre chose que la réussite ; elle est ce qui vient « augmenter » le pouvoir d’un acte ou d’une parole ; elle est donc, au contraire, l’apanage de ceux qui, comme on dit, « n’ont plus rien à prouver » et ont connu la réussite et des échecs. C'est ce statut « hors compétition » qui est le gage de la confiance et d’un peu de stabilité dans notre monde qui en est si dépourvu.
Beaucoup d’autres mesures plus techniques sont envisageables ; elles ont été avancées dans le rapport du Conseil d’analyse économique, organisé en trois ensembles de propositions : 1) favoriser l’allongement de la durée de la vie active en privilégiant la « retraite choisie » ; 2) recréer un marché du travail des seniors ; 3) inciter les entreprises à une meilleure gestion des ressources humaines sur l’ensemble du cycle de vie.
Dans cet ensemble aussi cohérent que convaincant, on peut souligner deux mesures qui relèvent plus spécifiquement d’une politique des âges de la vie : la suppression de l’âge maximal de 65 ans (proposition 2) et un accompagnement spécifique pour les seniors (proposition 18).
L’idée d’un âge maximal d’activité se fonde sur l’argument selon lequel « il faut laisser la place aux jeunes ». Cette logique intuitive n’est manifestement pas valide. C’est un tel raisonnement qui avait suscité le dispositif des préretraites dont on n’a pas vu – c’est le moins qu’on puisse dire – les effets positifs sur le marché de l’emploi des jeunes. Plus généralement, cette lecture mécanique et quantitative ne correspond pas ou plus à la réalité du marché de l’emploi 584 . Du côté de la fonction publique, on pourrait également envisager de rendre possible le dépassement de la limite d’âge pourvu que cela se fasse sur la base du volontariat et dans l’intérêt du service 585 .
L'entrée dans la vieillesse, parce qu’elle est une phase critique et fragile, demande un accompagnement spécifique qui n’existe pas. A certains égards, le désarroi pour s’orienter à cet âge s’apparente à celui de l’entrée dans la vie. Pourquoi, dès lors, ne pas proposer un conseil d’orientation pour la vieillesse comme il en existe pour la jeunesse ? Prévoir sa fin de carrière, organiser sa retraite, penser sa fin de vie... il y a là matière à des choix décisifs à l’égard desquels on peut se sentir démuni. Quelques informations et conseils en la matière seraient sans doute, et dans bien des cas, bienvenus.
Cumul emploi-retraite, campagne de communication, suppression de la limite d’âge, accompagnement spécifique : nous avons là tout un ensemble de mesures visant à allonger la durée de l’activité professionnelle. Elles semblent faire désormais l’objet d’un assez large consensus, comme en témoigne le récent « plan d’action pour l’emploi des seniors » de juin 2006. Mais pour quoi faire ? Ce dispositif, aussi judicieux soit-il, reste insuffisant tant qu’on n’explicite pas la finalité ultime. Or, celle-ci ne relève pas d’abord et avant tout d’une logique budgétaire, économique ou même sociale ; elle réside dans cette conviction que le meilleur moyen d’entrer dans la vieillesse et de la vivre au mieux consiste àmaintenir un lien avec une activité. L'activité peut être salariée, bénévole, associative ou même de loisir, mais elle reste la garantie du « bien vieillir ». Si, parmi toutes, l’activité salariée reste la plus valorisée, c’est parce qu’elle offre davantage que les autres : un revenu, un emploi du temps, des relations sociales, des avantages, des éléments d’identité. Plus que le travail lui-même, ce sont ces éléments qui sont indispensables à l’individu fragilisé et désaffilié.
Dans un tel contexte, l’image de la retraite comme « repos mérité après une vie de labeur » n’est plus pertinente. Elle a eu son heure de gloire dans la première modernité à l’âge d’or du salariat. De nos jours, l’exigence d’un épanouissement personnel s’est substituée, pour le meilleur ou pour le pire, à la logique de la récompense pour service rendu. La vieillesse n’est plus la vie d’après la vie ; elle est la vie qui continue. C'est sur ce postulat fondamental que le débat social sur les seniors et les retraites devrait se reconstruire. Si l’on ne prend pas conscience que les catégories ont changé, il est voué à s’égarer encore longtemps.
Prévenir la maladie
Avec la retraite, la principale caractéristique de l’entrée dans la vieillesse est le début des « pépins de santé » : il n’y a plus ce « silence du corps » si caractéristique de la jeunesse. Cela dit, l’envahissement du souci sanitaire ne touche pas seulement les seniors : tous les âges de la vie sont concernés et l’explosion des dépenses de santé est générale.
La politique de la santé est, et sera demain plus encore qu’aujourd’hui, l’un des piliers du nouvel Etat-providence au service du développement durable de l’individu. La perspective de la vie longue renforce le sentiment que le corps doit être géré et entretenu comme un capital. Comme l’écrit Hervé Juvin, « l’honnête homme du XXIe siècle va devoir gérer ce qu’aucun homme n’a eu à gérer, un capital de vie dont il est responsable, dont il conduit la dépense, dont il déterminera la fin 586 ». Ce qui donne son sens à l’allongement de la durée de la vie, ce n’est évidemment pas d’accroître la période de l’existence marquée par le déclin des facultés, la perte de l’autonomie, la souffrance et l’isolement : ce n’est pas pour être vieux que l’on espère durer, mais pour rester jeune plus longtemps. Or la vie que le progrès médical nous permet de gagner se partage en deux : santé et activité, d’une part, maladie et dépendance d’autre part ; le risque majeur de la fin de vie est désormais de subir l’acharnement de la société et de la médecine à maintenir durablement une existence devenue dépourvue de sens. Pas étonnant, donc, si l’on assiste à la montée en puissance du souci sanitaire, au plan privé comme à celui des politiques publiques. L’évolution des pratiques de consommation ou d’hyperconsommation 587 témoignent de cette nouvelle obsession de l’entretien du corps fondée notamment sur le désir de gagner du temps de vie « utile », voire sur l’espérance de « mourir en bonne santé ». Il s’agit en quelque sorte de « prévenir sa propre vieillesse, faire en sorte qu’elle survienne le plus tard possible 588 ».
Face à un tel mouvement, il peut paraître vain et dérisoire de plaider en faveur de la médecine préventive : tout converge frénétiquement vers cet idéal d’une maîtrise sanitaire totale : « guérir ne suffit plus, il s’agit maintenant d’intervenir en amont pour en détourner le cours, anticiper l’avenir, changer les comportements vis-à-vis des conduites à risques, faire preuve de bonne “observance ” 589 ». Or, précisément, le principal mérite d’un accompagnement collectif de cette aspiration serait de la guider et de la maintenir dans les limites du raisonnable. Une critique de la raison sanitaire, voilà ce dont on a sans doute le plus besoin de nos jours, tant les catégories du sain et du malsain semblent brouillées. Deux risques extrêmes sont en effet en train de devenir réalité : la médicalisation généralisée, d’une part, qui marque l’apothéose de l’hygiénisme (alicament, vitaminage,...) ; d’autre part, les dommages collatéraux produits par un pronostic médical de plus en plus précis. Assurance-vie, crédits, durée de cotisation pour les retraites, emploi, mariage... tout peut finalement être soumis au préalable d’un pronostic médical. Raison de plus pour en encadrer rigoureusement les conditions.
Hormis le nécessaire cadre légal, cela pourrait se faire plus pragmatiquement par l’intermédiaire des médecins généralistes. L’idée de dépistage généralisé est séduisante, mais elle est extrêmement coûteuse et finalement inefficace sans un ciblage préalable. Le rôle du généraliste est ici capital à la fois pour informer et pour orienter sa clientèle vers le dépistage qui la concerne spécifiquement au moment opportun 590 . L'incitation, y compris financière, des généralistes à remplir cette mission devrait être un axe de la politique de prévention. Le professeur Montagnier comparait l’idée à celle du contrôle technique périodique effectué sur les voitures : « Bien sûr, de tels examens, opérés périodiquement et s’ajoutant aux check-up et tests de dépistage actuels, coûteraient cher à la collectivité, mais finalement bien moins cher que les acharnements thérapeutiques pratiqués sur des malades incurables ou les années passées par des vieillards diminués dans des maisons de retraite 591 . » On peut, certes, objecter qu’il est très peu probable que la prévention éradique l’acharnement thérapeutique : du point de vue des coûts à court terme, c’est une augmentation sèche. La médecine préventive, en se donnant pour objectif d’augmenter l’espérance de vie sans handicap et de réduire la période de dépendance, pourrait cependant conduire à concentrer l’essentiel des dépenses de santé sur la phase ultime de la vie et favoriser ainsi leur stabilisation sur le long terme.
III – ACCOMPAGNER LA GRANDE VIEILLESSE
La France compte environ 850 000 personnes dépendantes de plus de 60 ans 592 . La dépendance est définie comme l’incapacité d’accomplir seul les actes essentiels de la vie quotidienne 73 . L’évolution de la situation dans les années à venir reste relativement indéterminée. Le scénario pessimiste prévoit un quasi-doublement d’ici à 2040 avec 1,5 million de personnes dépendantes ; le scénario le plus optimiste envisage une augmentation, pour le même intervalle de temps, à seulement 1 million de personnes. La raison principale de cette indétermination est l’incertitude liée aux effets de l’augmentation de l’espérance de vie sans handicap. En effet, si la dépendance augmente en valeur absolue (surtout à l’horizon 2030, date à laquelle les baby-boomers atteindront 80-85 ans), la dépendance des personnes âgées tend aussi à être moins générale, plus tardive et moins durable 74 .
Si l’on entre dans le détail, plus de la moitié des bénéficiaires de l’aide personnalisée d’autonomie (APA), soit 510 000 personnes, continuent d’habiter chez elles (comme 93 % des personnes âgées de 65 ans et plus). Le montant moyen par bénéficiaire est de 488 euros par mois et concerne principalement les aides directes en personnel (92 %). Le reste (8 %) relève des petites dépenses d’aménagement de la vie quotidienne (alarme, portage de repas, fauteuil roulant, déambulateur...). D’une façon générale, les services à domicile pour la personne âgée se sont considérablement développés ces dernières années. En 1998, la grande majorité des communes disposent d’un service d’aide ménagère (97 % des communes) et de soins infirmiers (85 %) à domicile.
Cette progression de l’assistance à domicile a contribué à réduire le développement de l’hébergement en maison de retraite et de l’hospitalisation en long séjour. Après une forte progression à la fin des années 80 et au début des années 90, l’augmentation s’est atténuée. Au total, la proportion de personnes âgées de 65 ans et plus vivant en collectivité a peu augmenté : elle est passée en 30 ans (1968-1999) de 5,2 à 5,5 %. Actuellement la capacité d’accueil toutes institutions confondues (maisons de retraite, unités de soins de longue durée, logements-foyers et résidences d’hébergement temporaire) est d’environ 650 000 places, dont plus de la moitié sont médicalisées.
Ces quelques données permettent d’évaluer une situation, peut-être moins catastrophique qu’on le croit, même si l’épisode de la canicule a montré les lacunes du dispositif. Mais cet accompagnement de la dépendance des vieux doit être confronté à la perception qu’en ont les Français. Pour la plupart, la dépendance est un phénomène, qui, en dépit de tous les dispositifs existants, reste l’objet d’une profonde inquiétude. Les enquêtes montrent que, devant cette perspective, ils s’estiment largement démunis, convaincus que ni leurs propres ressources ni la solidarité familiale ni même l’assistance de l’Etat ne permettront d’y faire face 593 .
Ce sentiment révèle quelque chose d’essentiel que l’inventaire de mesures, l’augmentation des capacités d’accueil, la multiplication des aides ne parviennent pas à montrer. Il y a une angoisse très profonde d’assister, pour soi ou pour ses proches, à une déshumanisation annoncée. Voilà le point qu’une politique de la vieillesse doit parvenir à prendre en compte. Ce qui effraie le plus c’est que des êtres chers – parents, grands-parents – perdent progressivement leur statut de personne et que nul ne les reconnaisse plus comme tel. Quand une personne devient dépendante, voire sénile, elle n’existe plus que par les liens affectifs et par son histoire. Or, les structures d’accueil ou les aides à domicile tendent naturellement à être « réductionnistes », focalisées qu’elles sont sur le soin corporel. C’est donc une politique du lien qu’il s’agit de mettre en place, une politique individualisée d’aide à la personne âgée plutôt qu’une politique de la vieillesse 594 .
Parmi les nombreuses mesures qui sont envisagées, le service civil obligatoire trouverait là encore une fonction et un sens particulièrement symboliques. La dépendance sénile relève en effet davantage de la solidarité nationale que de la protection sociale ou de la politique de la santé au sens strict. Il n’est donc pas absurde d’envisager que l’aide à la personne, notamment âgée, puisse constituer la finalité principale de ce nouveau devoir de citoyenneté.
L’ultime souhait de l’individu est de mourir en individu : ne pas se trouver, dès avant la mort, réduit à son corps, considéré comme un « cadavre vivant ». La force des débats sur l’euthanasie, sur l’accompagnement des mourants le montrent. Tout comme d’ailleurs ceux sur le suicide des vieux. Si la question de l’entrée dans la vie s’est considérablement complexifiée, que dire de celle de la sortie ? Nous oscillons là entre le fatalisme du « il n’y a plus rien à faire » et l’illusion que la « science peut tout », sans voir qu’entre la mort subie et la mort déniée, il y a un immense espace : celui de la mort aménagée. Toutes les cultures ont toujours trouvé quelques moyens pour vivre avec elle. L’espoir d’une domestication de la fatalité nous a rendu orphelin de cet héritage. Comment finir sa vie d’individu ? Cette question n’échappe plus totalement à la maîtrise et à la lucidité individuelles. C’est une charge supplémentaire qui pèse désormais sur l’individu contemporain : responsable de sa formation, de sa vie, de sa vieillesse, il l’est aussi, de plus en plus, de sa mort et de la manière dont il lui reviendra de la vivre.
73.Une grille (AGGIR) mesure l’autonomie à travers l’observation des activités de la personne. Elle distingue six profils du plus lourd (GIR 1) au plus bénin (GIR 6). Les quatre premiers groupes ouvrent droit à l’Allocation personnalisée d’autonomie (APA), versée par le département. Elle tient compte d’un ticket modérateur fonction des revenus du bénéficiaire.
74.Le taux de dépendance à un âge donné diminue par rapport à ce qu’il était à la fin du siècle dernier ; l’âge moyen des personnes dépendantes augmente sensiblement (de 78,5 ans en 2000 à 84,5 ans en 2040 pour les hommes ; de 83 à 88 ans pour les femmes) ; Les Français étaient en moyenne dépendants pendant 12 mois en 1970 contre 9 mois aujourd’hui. Sources INSEE.