CHAPITRE TROISIÈME
Comment protège-t-on des adultes ?
Comment protège-t-on des adultes ?
Si l’on tente de préciser ce que signifie l’idée
de « maturescence » comme nouvelle définition de l’âge adulte, on
se trouve placé devant trois problématiques existentielles qui
demandent un traitement spécifique. Il y a d’abord ce qu’on peut
appeler l’« âge pivot ». C’est l’âge sur lequel reposent les
principales charges de la vie, qu’elles soient professionnelles ou
familiales. Cette notion désigne une période impossible à fixer
dans des seuils prédéfinis ; il peut survenir plus ou moins
tardivement selon les trajectoires particulières, mais il constitue
l’âge qui ne doit pas faillir, car il porte la responsabilité à
l’égard des ascendants et des descendants. D’où une première
mission de la protection de l’adulte qui consiste à soutenir cette
période délicate. Une deuxième problématique existentielle vient
progressivement s’ajouter à celle de l’« âge pivot », sans
d’ailleurs se substituer d’emblée à elle. Elle concerne l’entrée
dans la vieillesse. Comme c’est l’âge par excellence où l’on
souhaite « rester jeune », l’entrée se fait en général à reculons.
Aider à vivre et à penser l’entrée dans la vieillesse représente
donc une seconde mission cruciale d’une politique des âges. Enfin,
la troisième problématique se résume à une question : comment finir
sa vie d’individu ? A l’ère de la longévité, cette question vient à
se poser de manière de plus en plus anxiogène dans nos sociétés :
on se la pose pour soi, mais aussi pour ses proches.
De manière significative, s’il existe une
politique de l’enfance, de la jeunesse et de la vieillesse, il n’a
jamais été question d’une politique de l’âge adulte. La raison en
paraît évidente : l’adulte a toujours été considéré comme l’acteur
de la politique, non comme son objet ; à ce moment de l’existence,
on est aidant, on n’est pas aidé. Comme on l’a suggéré tout au long
de notre analyse, il se pourrait que la charge soit devenue
aujourd’hui bien lourde à porter. D’où les nouvelles orientations
de la politique familiale qui consistent, non à supplanter la
solidarité familiale, mais à la soutenir : à aider les
aidants 556 . Dans quelles directions
cette aide doit-elle s’exercer ?
Il convient d’abord d’aider les adultes à
rester adultes, en dépit des rechutes existentielles que
peuvent causer une période de chômage, une séparation difficile,
tous ces accidents de la vie qui cassent la « maturescence » de
l’individu et le replongent dans une situation pré-individuelle,
voire infantile 557 . L'autre finalité est
d’aider les adultes à exercer leur rôle d’adulte, à la fois
professionnel et familial, sans pour autant les déresponsabiliser
dans cet exercice. Entendons-nous bien : la politique ne peut pas
tout dans ces domaines. Ce ne serait ni possible ni
souhaitable. Jamais son art n’a demandé plus de tact et de finesse
puisqu’il doit s’exercer dans les strictes limites de l’autonomie
et de la responsabilité individuelles.
Sécuriser les parcours professionnels
Si le chômage est si douloureusement ressenti,
c’est qu’il s’apparente à une perte du statut d’adulte et à une
forme de rechute existentielle. Ce sentiment est particulièrement
vif en France, non seulement parce que le chômage, notamment de
longue durée, y atteint des taux importants, mais aussi parce que
le travail est marqué par deux clivages ontologiques majeurs. Le
premier sépare ceux qui ont un emploi de ceux qui n’en ont pas. On
sait que cette situation résulte d’un choix politique ou d’une «
préférence française 558 » visant à privilégier la
protection des salariés plutôt que de faciliter l’accès à l’emploi.
Un marché du travail rigide et l’indemnisation des chômeurs : voilà
les deux traits du modèle français. Il est entré dans une crise
profonde, non seulement du point de vue de son financement, mais
également en termes de justice sociale : l’exclusion durable de
toute une partie de la population du monde du travail a des
conséquences dramatiques.
Le second clivage sépare le privé et la fonction
publique. D’une part, il y a un marché du travail extrêmement tendu
et un salarié soumis aux pressions du capitalisme financier ; de
l’autre, une totale sécurité de l’emploi, mais une quasi-absence de
perspective de carrière. Caricaturons les choses : d’un côté, une
angoisse abyssale ; de l’autre, un ennui sidéral. On comprend, dans
ces conditions, que l’aspiration à une retraite la plus précoce
possible soit aussi puissante chez tous les Français.
Toutes les analyses convergent vers la nécessité
de « flexibiliser » le marché du travail, c’est-à-dire de rendre
son accès moins difficile, mais, du même coup, d’affaiblir la
protection juridique des emplois. Face à l’incertitude croissante
résultant d’un avenir imprévisible, contrepartie nécessaire de
l’accroissement des richesses dans une économie fondée sur la
concurrence et l’innovation 559 , cette protection s’avère
désormais à la fois inefficace et injuste : ce sont en effet les
nouvelles générations qui subissent la transformation des normes
d’emploi ; si la plupart des jeunes accèdent à un CDI quelques
années après leur entrée dans la vie active, il est vrai aussi que
la part des emplois stables parmi les salariés ayant dix ans
d’ancienneté sur le marché du travail recule régulièrement,
passant, entre 1982 et 2002, de 97 % à 87 %, et traduisant ainsi
une diffusion progressive des formes d’emplois temporaires au fil
des générations 560 . Ajoutons que, aussi
paradoxal que cela puisse paraître, les salariés les mieux protégés
sont aussi ceux qui ont le plus fort sentiment d’insécurité de
l’emploi 561 . Il importe donc de
mettre en œuvre de nouvelles stratégies de sécurisation du
lendemain qui soient adaptées à l’exigence de flexibilité qui
s’impose pour le meilleur (les nouvelles chances) et pour le pire
(la précarité). La flexibilisation du marché du travail peut
contribuer à dédramatiser la période de chômage, qui, pourvu
qu’elle soit courte, deviendrait ainsi une phase normale de la
trajectoire professionnelle. On cite aujourd’hui comme modèle
l’exemple du Danemark et de sa « flexsécurité », qui articule la
flexibilité de l’emploi (les entreprises peuvent licencier
facilement) et la sécurisation du chômeur (le service public du
retour à l’emploi est efficace) 562 . Le résultat est que le
taux de transition vers un autre emploi dans l’année y est de 16,7
% contre 9,6 % en France. L'exemple du Danemark montre toutefois
que, si l’on veut que cette flexibilité ne se paie pas du prix
d’une fragilisation accrue de l’individu, il convient d’apporter,
outre l’indemnisation du chômeur, un véritable accompagnement du
retour à l’emploi.
Dans la perspective qui est la nôtre d’une
politique des âges de la vie attentive aux métamorphoses des
trajectoires existentielles, il apparaît que le nouveau « modèle
social » devrait se fonder sur deux grandes orientations.
La première concerne la continuité de la
protection sociale. Dans la première modernité, l’emploi stable
fournissait un statut à l’adulte en même temps que les conditions
d’une protection sociale (salaire minimum, cadre du droit du
travail, couverture des accidents, de la maladie, droit à la
retraite,...). La déstabilisation contemporaine de l’emploi a
considérablement fragilisé ce statut : les périodes de chômage, les
bifurcations professionnelles, la multiplication des modalités du
travail (qui peut être partiel, intermittent, indépendant, à
domicile,...) ; tout cela affaiblit la continuité de la protection
sociale. « Il semble donc que la structure de l’emploi, dans un
nombre croissant de cas, ne soit plus un support stable pour
accrocher des droits et des protections qui soient, eux, permanents
563 . » Il apparaît nécessaire
d’imaginer les institutions susceptibles d’assurer le partage des
risques inhérents à l’imprévisibilité de l’économie moderne
564 . L’enjeu est désormais de
maintenir une permanence de la protection à travers l’hétérogénéité
et les ruptures des parcours individuels. Plusieurs analystes
suggèrent notamment, depuis quelques années, de renoncer à l’idée
de sécurisation des emplois, incompatible avec le processus de
destruction créatrice, pour transférer la protection sur les
personnes. Une sécurité sociale professionnelle digne de ce nom ne
peut aujourd’hui garantir un emploi pour chacun à chaque instant de
sa carrière mais doit garantir, outre un revenu décent, un
accompagnement personnalisé des chômeurs – afin d’améliorer les
incitations au retour à l’emploi ainsi que les perspectives de
placement ou de reconversion. La réforme des institutions chargées
du traitement du chômage, visant à mettre en place un guichet
unique, revêt à cet égard un caractère décisif.
L’autre orientation est relative aux nouvelles
chances qu’offre la seconde modernité. Il serait en effet dommage
de ne voir que l’aspect négatif d’une situation qui favorise les
aspirations à plus de liberté et de mobilité. Il existe à cet égard
quelques problématiques incontournables. D’abord la validation des
acquis de l’expérience (VAE), introduite par la loi de
modernisation sociale en janvier 2002, qui vise à favoriser la
mobilité professionnelle. Ensuite la réforme de la fonction
publique à travers une « fusion des corps » qui, en remplaçant le
millier de corps actuels par quelques grands « cadres de fonctions
», permettrait une meilleure gestion des ressources humaines ainsi
qu’une plus grande mobilité verticale et horizontale des
fonctionnaires 565 .
Parmi les nombreuse pistes qu’il est possible de
mettre en évidence pour multiplier les « nouvelles chances
566 », il en est une qui
semble particulièrement intéressante, du fait qu’elle touche à la
problématique de la « banque du temps » que l’allongement de
l’espérance de vie permet de développer. On pourrait en effet
concevoir de faire droit à ce qu’on appelle de nos jours « le répit
», c’est-à-dire la possibilité pour un salarié de prendre le temps
de souffler pour des raisons qui lui sont propres. Un tel
dispositif a été mis en place en Suède, en plus des congés
parentaux et des congés pour reconversion ou études. Il s’agit d’un
droit à une véritable « année sabbatique » rémunérée au cours de
laquelle il est remplacé dans son emploi par un chômeur 567
.
Le rapport de l’OCDE sur la Suède (2005)
568 est très critique à
l’égard de cette mesure trop généreuse et surtout improductive en
termes d’« offre de main-d’œuvre » : « les travailleurs qui veulent
des vacances supplémentaires peuvent toujours les négocier, mais
ces congés ne devraient pas être payés par le contribuable ». Le
raisonnement suit une logique strictement économique, qui n’est
peut-être pas ici la plus pertinente. Il est en tout cas typique de
l’occultation de la problématique existentielle sur ces questions.
Si l’on intègre cet aspect des choses, au contraire, le congé
sabbatique est très cohérent : il est comme la contrepartie
nécessaire d’un système qui a, par ailleurs, en matière d’emploi
des seniors, un des meilleurs résultats des pays de l’OCDE (la
retraite peut être prise dès 61 ans, mais le taux de pension est
d’autant plus élevé que l’on travaille plus longtemps).
L'allongement de la durée du travail n’implique-t-elle pas que des
pauses puissent intervenir en amont de la retraite ? Un tel « droit
au répit » ne répond pas au seul objectif de favoriser
l’épanouissement personnel, il trouve aussi son sens dans la
nécessité, pour la collectivité, d’aider l’adulte à aider sa
famille.
Soutenir le soutien familial
Dans la configuration démographique actuelle, la
« génération pivot » est celle des 50-60 ans, qui est appelée à
soutenir à la fois les jeunes adultes et les parents vieillissants.
Cette génération qui entre dans le troisième âge « sait qu’elle ne
pourra pas, voire qu’elle ne voudra pas, faire porter aux plus
jeunes dans quelques années ce qu’elle doit aujourd’hui prendre en
charge au titre des ascendants » (rapport Cordier, Conférence de la
famille 2006) 569 . Dans le rapport qu’il a
dirigé et dont sont tirées ces lignes, Alain Cordier envisage toute
une série de propositions visant à faciliter l’exercice de cette
solidarité familiale à double sens, parmi lesquelles une meilleure
reconnaissance du statut d’aidant familial.
Mais il faut aussi garder à l’esprit que cette
solidarité puisse faire défaut. C’est ce qui fut en jeu dans le
débat qui suivit la canicule de l’été 2003 – on y reviendra –, et
dans celui, qui ne cesse de se rejouer à l’occasion de troubles à
l’ordre public, sur la « démission des parents ». Que faire en cas
de défaillance des parents à l’égard de leur responsabilité
parentale ? Parmi les hypothèses envisagées : la suppression des
allocations familiales pour ceux qui « ne savent pas tenir leurs
gosses ». Il faut reconnaître l’extrême difficulté à mesurer la
pertinence d’une telle mesure. D’un côté, on peut légitimement
douter que la punition des parents leur permette de restaurer une
autorité défaillante ; d’un autre côté, il faut admettre que cette
menace peut fournir aux parents un argument « d’autorité » dans la
relation à leurs enfants. Ajoutons que « cette démission », quand
elle existe, ne concerne pas une catégorie sociale particulière –
bien des parents démissionnent aussi du fait d’un investissement
professionnel excessif –, simplement les effets s’en font sentir de
manière plus visible dans les milieux défavorisés. On doit donc
admettre que ce dossier nous laisse perplexe. Peut-être l’examen de
l’expérience actuellement conduite en Grande-Bretagne
permettra-t-il de tirer des enseignements.
En attendant, il faut reconnaître que la sortie
de l’éducation traditionnelle a plongé tous les parents dans le
désarroi. L'amour des enfants, qui structure si puissamment le lien
familial, n’est pas, pour les parents, un guide très clair sur la
manière de se comporter et d’éduquer. Le métier de parent est
devenu sans commune mesure plus compliqué que par le passé, parce
qu’il est sans cesse traversé par le doute et l’incertitude. Pour
l’exercer il faudrait idéalement, outre quelques enfants, trois
doctorats de psychologie, une bonne dizaine de diplômes en sciences
de l’éducation, un internat de médecine, un brevet d’animateur,
sans même parler des compétences fondamentales de puériculture. Et
même avec tout cela, la réussite ne serait pas assurée, car il ne
faut pas se départir d’une certaine dose de bon sens.
Eduquer ses enfants demande aujourd’hui de plus
en plus de temps, alors qu’on en a de moins en moins.
L’accompagnement des parents est donc devenu un gigantesque
chantier à la hauteur de ce désarroi qui ne cesse de se creuser. Le
rôle d’associations, comme, par exemple, l’Ecole des
parents, est décisif dans la mesure où elles permettent
d’offrir le conseil et l’aide ponctuels aux parents, d’une manière
beaucoup plus souple et efficace que ne pourrait le faire l’Etat.
Il y a, certes, un paradoxe à inviter les parents-adultes à
s’asseoir de nouveau sur le banc d’une école, mais, à l’époque de
la « formation tout au long de la vie », ce paradoxe n’est
qu’apparent.
Concilier carrière professionnelle et
responsabilités familiales
L’emploi ou la famille ? Plus encore que la
manière de remplir ces deux rôles, c’est la conciliation des deux
qui est à la source de la fragilisation de l’âge adulte. La vie
moderne a rendu conflictuels les deux attributs essentiels de cet
âge et on considère habituellement que ce conflit est
particulièrement ressenti par les femmes, dont l’accès à l’emploi
salarié est récent. L’objectif implicite des politiques, notamment
communautaires, est de libérer les femmes de la famille en
favorisant leur accès à l’emploi. Ainsi, lors du Conseil européen
de Lisbonne, les Etats-membres se sont donné comme but d’atteindre,
pour les femmes âgées de 15 à 64 ans, un taux d’emploi de 60 % en
2010. Certains pays atteignent déjà ce taux, mais souvent en raison
d’un travail partiel important 570 . L'idée implicite,
rarement interrogée tant elle semble aller de soi, est que les
femmes sont en retard et qu’il leur faudrait rattraper
l’emploi masculin. On peut se demander, au contraire, si,
àcertains égards, la structure actuelle du travail des
femmes n’est pas en avance sur le travail masculin qui
serait en train d’infléchir profondément ses formes : choix du
temps partiel, anticipation du vieillissement, seconde carrière
moins ambitieuse, mais plus douce, relativisation de l’idée même de
carrière, alternance de phases d’intensité professionnelle et de
pauses. Bref, la femme n’est-elle pas, pour le travail aussi,
l’avenir de l’homme, l’anticipation de ce que sera le travail de
demain ? Bien sûr, une telle hypothèse ne doit pas conduire à
occulter les résistances encore fortes à l’accès des femmes aux
emplois et l’inégalité persistante des conditions. Mais on commet
peut-être une erreur en considérant que l’organisation actuelle du
travail masculin est la norme à suivre.
C'est dans cette perspective que la question de
la conciliation des responsabilités familiales et de l’activité
professionnelle prend toute sa portée. Elle concerne autant le
travail féminin que le travail masculin. Le premier, parce qu’il
monte en puissance ; le second, parce qu’il se métamorphose.
Jusqu’ici le travail s’imposait aux différentes étapes de
l’existence ; il semble qu’on souhaite de plus en plus un travail
qui s’adapte aux âges de la vie. Distinguons deux séries de
questions : celles posées par la garde des enfants et l’hypothèse
d’une allocation parentale.
On a déjà évoqué le premier problème dans la
perspective d’une protection de l’enfance. Il faut y revenir à
présent du point de vue de celle des parents. Comment permettre aux
parents de jeunes enfants d’exercer leur emploi ? La France connaît
un système dual où coexistent des structures d’accueil de la toute
petite enfance avec des mesures invitant les parents (en grande
majorité les mères) à se retirer du marché du travail 571 .
Mais les structures d’accueil sont en nombre insuffisant et les
mesures de retrait risquent de faire tomber les femmes dans des «
trappes d’inactivité » ; autrement dit, les exclure durablement,
voire définitivement, du monde du travail.
Dans ce contexte, l’idée d’un « service public
de la petite enfance » trouve donc une seconde justification forte
: maintenir les conditions de l’autonomie de l’adulte responsable.
A condition toutefois de rappeler que la première finalité ici
n’est pas la socialisation ou la scolarisation précoces des
enfants, mais uniquement leur garde. Il serait périlleux de
confondre les genres et de mélanger les objectifs. Ce qui signifie
qu’une telle mission ne doit pas revenir à l’école, mais, à
l’instar de ce qui se fait dans les pays nordiques, aux
municipalités 572 .
Le problème de la conciliation de la vie
familiale et professionnelle a ouvert un second débat : faut-il
rétribuer la fonction parentale sous la forme, par exemple, de
l’allocation parentale d’éducation (APE), renommée en 2004 «
complément de libre choix d’activité
573 » ? Le risque
d’une telle allocation est d’éloigner le parent (en général la
mère) du marché du travail et de contribuer à une perte d’autonomie
à long terme 574 . Il y a donc là un risque
non négligeable de « défaire » l’adulte. De même, il convient de
permettre au père de remplir pleinement sa fonction parentale et
d’éviter que prime chez lui la pression exclusive de la carrière.
Si la femme doit se garder du non-emploi, l’homme doit se prémunir
du non-rapport à la famille.
Ces deux tentations inverses proviennent
peut-être d’une oppression millénaire, mais on ne doit pas exclure
l’hypothèse qu’elles peuvent aussi faire aujourd’hui l’objet de
choix assumés comme tels. C’est pourquoi il nous semble qu’une
politique des âges de la vie doit se maintenir dans certaines
limites : elle permet le choix ; elle ne doit pas l’orienter, quand
bien même ce serait au profit d’une introuvable égalité
homme-femme. La différenciation des rôles parentaux persiste : le
care (le soin, la sollicitude) pour la femme ; la carrière
pour l’homme. C’est aux individus que les arbitrages d’équilibre
doivent in fine revenir sans que le « féminisme d’Etat »,
selon l’heureuse expression d’Irène Théry, ne vienne s’en
mêler.
A cette réserve près, un dispositif récemment
proposé par Dominique Méda 575 nous paraît extrêmement
convaincant. Le congé parental serait divisé en deux parties. La
première correspondrait, pour la mère ou pour le père, à un arrêt
total d’activité pendant 8 mois qui suivrait immédiatement le congé
maternité. Ce congé serait rémunéré de manière proportionnelle au
salaire antérieur (de l’ordre de 80 %), « de manière à ce qu’il
soit aussi attractif pour toutes les catégories
socio-professionnelles et que les deux sexes puissent en bénéficier
». La seconde partie se composerait d’un capital-temps, d’une durée
totale de deux ans, auquel chaque naissance donnerait droit. Il ne
pourrait être utilisé par les parents qu’à condition pour eux de
rester en emploi. Il s’agirait donc de modulations du temps de
travail et de congés de courtes durées, correspondant, par exemple,
aux vacances scolaires, à une maladie de l’enfant,... Ce
capital-temps pourrait être consommé jusqu’aux quinze ans de
l’enfant.
La « production de l’adulte » ne s’achève pas
avec « l’entrée dans la vie ». Telle est la principale conséquence
de la reconfiguration de l’âge adulte. A la première maturité,
marquée par le début de la vie familiale et professionnelle, en
succède une seconde, quand commence « le reste de la vie ». Les
choix sont faits, les orientations sont prises, des sommets sont
atteints et dépassés, des échecs, des ruptures sont intervenues. Et
pourtant la vie continue pour encore longtemps. Ce « reste » n’est
pas un reliquat qui relèverait, comme par le passé, de la « survie
». Son accompagnement ne concerne plus exclusivement la protection
sociale ou la solidarité collective. Pour le dire clairement, à 60
ans, l’individu n’est pas fini
576 . C'est sur ce
point sans doute que la gestion collective des âges de la vie doit
peut-être se transformer le plus. De la même manière que la
politique de la jeunesse doit se changer en politique de l’« entrée
dans la vie », la politique de la vieillesse doit se métamorphoser
en politique d’« entrée dans la vieillesse ». Cette nouvelle étape
de l’existence est à cheval entre l’emploi et la retraite, entre
les deuxième et troisième âges. Ce simple infléchissement de
problématique a de très nombreuses conséquences. Voyons
lesquelles.
Emploi et retraite
Dans les débats actuels, il convient de
distinguer trois enjeux majeurs 577 . Le premier concerne bien
entendu le financement des retraites. Les chiffres sont
parfaitement connus : l’allongement de la durée de la vie condamne
à terme les caisses de retraite. Face à cette menace, désormais
intégrée par les Français, la solution la plus raisonnable
consisterait à allonger la vie professionnelle en reculant l’âge de
la retraite. Mais elle se heurte à une autre réalité : la situation
de « l’emploi des seniors ». Nous vivons sur une contradiction
massive entre un vieillissement biologique de plus en plus tardif
et un vieillissement économique de plus en plus précoce. C’est
particulièrement visible en France où, comme on sait, le taux
d’activité pour les hommes et les femmes de 55 à 64 ans est de
seulement 38 % 578 . Dans un marché de
l’emploi très rigide, l’emploi des seniors, comme celui des jeunes,
on l’a vu, sert de variable d’ajustement. Comment plaider pour une
retraite plus tardive, si c’est au profit non de l’emploi, mais du
chômage ? A quoi il faut ajouter un troisième aspect qui touche les
aspirations des individus : la retraite est devenue comme un âge
d’or, parenthèse heureuse entre le temps des responsabilités
familiales et professionnelles et l’âge de la grande vieillesse.
Période bénie qui met un terme à l’angoisse de perdre son emploi si
l’on est dans le privé ; et à l’ennui d’une carrière sans surprise
si l’on est dans le public.
On limite en général l’examen de cette question
à des considérations économiques et sociales : le financement, la
répartition entre actifs et passifs, la justice sociale. Ce sont
des aspects importants, mais qui ne doivent pas occulter la
dimension existentielle du problème : est-il envisageable pour un
individu (en admettant que ce soit possible) de passer la plus
grande partie de son existence en dehors de tout emploi rémunéré ?
Pourquoi le temps gagné sur la mort devrait-il être affecté à la
période inactive de l’existence, alors même que le travail
constitue toujours le principal vecteur de l’identité personnelle ?
Faut-il se résoudre à la perspective d’une vie découpée ainsi :
trente ans de formation, trente ans d’activité, trente ans de
retraite ? En admettant même que ce soit possible, est-ce
souhaitable ?
La retraite à 60 ans apparut comme une grande
victoire sociale, l’aboutissement historique des grandes luttes des
XIXe et XXe
siècles. On mesure aujourd’hui l’ampleur du malentendu. Au moment
même où la vieillesse changeait de visage, on lui fixait un terme
aussi inadapté qu’obsolète. Le seuil symbolique des 60 ans, fruit
d’une histoire longue et glorieuse, est devenu profondément nocif
tant du point de vue du marché de l’emploi que de la justice
sociale et des aspirations individuelles
579 . Outre qu’il est
déconnecté des bouleversements démographiques, il contribue, en
premier lieu, à disqualifier la dizaine d’années qui le précède en
décourageant les formations et en dévalorisant l’« employabilité »
des seniors. Il interdit ensuite d’envisager une décélération
sereine et progressive de l’activité professionnelle, tant est
grand le risque d’être « mis sur la touche » avant l’heure. Il
constitue enfin un couperet frustrant pour ceux qui souhaitent
prolonger leur activité professionnelle. Comment atténuer les
effets pervers de ce seuil ?
Le reculer brutalement serait politiquement
coûteux, car sa puissance symbolique est intacte. Aussi, plutôt que
de le modifier, il convient de le relativiser et
l’individualiser dans la logique d’une « politique des âges
» se substituant à une « police des âges ».
C’est ce qu’a commencé de faire la loi du 21
août 2003 en plaçant la durée de cotisation (plutôt que l’âge) au
centre du système. Les salariés qui ont atteint avant 60 ans une
durée de cotisation de 40 ans peuvent liquider avant cet âge. En
revanche, ceux qui, à 60 ans, n’ont pas atteint le nombre
d’annuités subissent des pénalités qui les incitent à prolonger
leur activité.
Il faudra sans doute aller plus loin, comme le
suggèrent un certain nombre de rapports qui invitent à repenser
àla fois le travail des seniors et le dispositif de la
retraite 580 . C'est uniquement en
jouant simultanément sur ces deux tableaux que les effets pervers
du seuil fatidique d’une vieillesse qui n’en est plus une pourront
être atténués. Autrement dit, c’est à une désinstitutionnalisation
partielle de l’âge de la retraite qu’il faut se livrer afin de
l’adapter à l’individualisation des parcours ; mais sans pour
autant délaisser tout accompagnement collectif, car le marché de
l’emploi n’aime pas plus les « déjà-trop-vieux » que les «
encore-trop-jeunes ». Que peut faire la collectivité pour
accompagner l’« entrée des individus dans la vieillesse » ?
Le rapport Camdessus
581 avait avancé,
entre autres mesures, une proposition, reprise et détaillée par le
récent rapport du Conseil d’analyse économique, qui répond
exactement à cette exigence : l’autorisation du cumul
emploi-retraite. Un tel cumul permettrait d’envisager à la fois un
maintien de l’employabilité des seniors et une transition plus
douce vers l’inactivité. Ainsi, on pourrait considérer que, par
exemple, jusqu’à 70 ans (ou même 75 ans qui est l’âge à partir
duquel les Français considèrent qu’on est vraiment vieux), chaque
individu a droit de cumuler librement sa retraite et un emploi
rémunéré. Cette mesure aurait pour effet, selon l’heureuse formule
de Daniel Cohen, de « rajeunir socialement les seniors 582
».
Le même rapport préconisait également, et dans
le même esprit, une campagne de communication et d’information
visant à revaloriser le travail des seniors. C'est ce qu’a mis en
place, il y a quelques années, le gouvernement finlandais avec le
soutien des partenaires sociaux 583 . Le slogan était : «
Respect for aging ». La Finlande connaissait, dans les
années 1990, un taux d’emploi des seniors comparable à celui de la
France, avec un système de préretraite « trop efficace ». La
campagne entendait inverser la tendance et montrer que la lutte
contre la discrimination antivieux était non seulement juste
socialement, utile individuellement, mais aussi profitable
économiquement : « l’expérience est notre richesse nationale »,
ajoutait la campagne. Avec un taux actuel d’emploi de 53 % pour les
hommes entre 55 et 64 ans et de 51,2 % pour les femmes, elle a
rencontré un réel succès. Même s’il est douteux qu’une telle action
soit transposable dans notre pays qui ne connaît ni la même
cohésion sociale ni le même syndicalisme ni une situation
économique comparable, il serait sans doute possible de s’en
inspirer. La revalorisation de l’employabilité des seniors pourrait
alors mettre en avant un argument jusqu’ici peu utilisé.
La compétition n’a pas que des vertus dans le
monde du travail, elle a l’inconvénient majeur, outre l’épuisement
des forces, de tuer toute forme d’autorité, de déstabiliser
toute espèce de leadership, puisqu’elle indexe le pouvoir à
la seule réussite et aux seuls résultats. L’autorité est tout autre
chose que la réussite ; elle est ce qui vient « augmenter » le
pouvoir d’un acte ou d’une parole ; elle est donc, au contraire,
l’apanage de ceux qui, comme on dit, « n’ont plus rien à prouver »
et ont connu la réussite et des échecs. C'est ce statut « hors
compétition » qui est le gage de la confiance et d’un peu de
stabilité dans notre monde qui en est si dépourvu.
Beaucoup d’autres mesures plus techniques sont
envisageables ; elles ont été avancées dans le rapport du Conseil
d’analyse économique, organisé en trois ensembles de propositions :
1) favoriser l’allongement de la durée de la vie active en
privilégiant la « retraite choisie » ; 2) recréer un marché du
travail des seniors ; 3) inciter les entreprises à une meilleure
gestion des ressources humaines sur l’ensemble du cycle de
vie.
Dans cet ensemble aussi cohérent que
convaincant, on peut souligner deux mesures qui relèvent plus
spécifiquement d’une politique des âges de la vie : la suppression
de l’âge maximal de 65 ans (proposition 2) et un accompagnement
spécifique pour les seniors (proposition 18).
L’idée d’un âge maximal d’activité se fonde sur
l’argument selon lequel « il faut laisser la place aux jeunes ».
Cette logique intuitive n’est manifestement pas valide. C’est un
tel raisonnement qui avait suscité le dispositif des préretraites
dont on n’a pas vu – c’est le moins qu’on puisse dire – les effets
positifs sur le marché de l’emploi des jeunes. Plus généralement,
cette lecture mécanique et quantitative ne correspond pas ou plus à
la réalité du marché de l’emploi 584 . Du côté de la fonction
publique, on pourrait également envisager de rendre possible le
dépassement de la limite d’âge pourvu que cela se fasse sur la base
du volontariat et dans l’intérêt du service 585
.
L'entrée dans la vieillesse, parce qu’elle est
une phase critique et fragile, demande un accompagnement spécifique
qui n’existe pas. A certains égards, le désarroi pour s’orienter à
cet âge s’apparente à celui de l’entrée dans la vie. Pourquoi, dès
lors, ne pas proposer un conseil d’orientation pour la vieillesse
comme il en existe pour la jeunesse ? Prévoir sa fin de carrière,
organiser sa retraite, penser sa fin de vie... il y a là matière à
des choix décisifs à l’égard desquels on peut se sentir démuni.
Quelques informations et conseils en la matière seraient sans
doute, et dans bien des cas, bienvenus.
Cumul emploi-retraite, campagne de
communication, suppression de la limite d’âge, accompagnement
spécifique : nous avons là tout un ensemble de mesures visant à
allonger la durée de l’activité professionnelle. Elles semblent
faire désormais l’objet d’un assez large consensus, comme en
témoigne le récent « plan d’action pour l’emploi des seniors » de
juin 2006. Mais pour quoi faire ? Ce dispositif, aussi judicieux
soit-il, reste insuffisant tant qu’on n’explicite pas la finalité
ultime. Or, celle-ci ne relève pas d’abord et avant tout d’une
logique budgétaire, économique ou même sociale ; elle réside dans
cette conviction que le meilleur moyen d’entrer dans la
vieillesse et de la vivre au mieux consiste àmaintenir un lien avec
une activité. L'activité peut être salariée, bénévole,
associative ou même de loisir, mais elle reste la garantie du «
bien vieillir ». Si, parmi toutes, l’activité salariée reste la
plus valorisée, c’est parce qu’elle offre davantage que les autres
: un revenu, un emploi du temps, des relations sociales, des
avantages, des éléments d’identité. Plus que le travail lui-même,
ce sont ces éléments qui sont indispensables à l’individu fragilisé
et désaffilié.
Dans un tel contexte, l’image de la retraite
comme « repos mérité après une vie de labeur » n’est plus
pertinente. Elle a eu son heure de gloire dans la première
modernité à l’âge d’or du salariat. De nos jours, l’exigence d’un
épanouissement personnel s’est substituée, pour le meilleur ou pour
le pire, à la logique de la récompense pour service rendu. La
vieillesse n’est plus la vie d’après la vie ; elle est la vie qui
continue. C'est sur ce postulat fondamental que le débat social sur
les seniors et les retraites devrait se reconstruire. Si l’on ne
prend pas conscience que les catégories ont changé, il est voué à
s’égarer encore longtemps.
Prévenir la maladie
Avec la retraite, la principale caractéristique
de l’entrée dans la vieillesse est le début des « pépins de santé »
: il n’y a plus ce « silence du corps » si caractéristique de la
jeunesse. Cela dit, l’envahissement du souci sanitaire ne touche
pas seulement les seniors : tous les âges de la vie sont concernés
et l’explosion des dépenses de santé est générale.
La politique de la santé est, et sera demain
plus encore qu’aujourd’hui, l’un des piliers du nouvel
Etat-providence au service du développement durable de l’individu.
La perspective de la vie longue renforce le sentiment que le corps
doit être géré et entretenu comme un capital. Comme l’écrit Hervé
Juvin, « l’honnête homme du XXIe siècle
va devoir gérer ce qu’aucun homme n’a eu à gérer, un capital de vie
dont il est responsable, dont il conduit la dépense, dont il
déterminera la fin 586 ». Ce qui donne son sens à
l’allongement de la durée de la vie, ce n’est évidemment pas
d’accroître la période de l’existence marquée par le déclin des
facultés, la perte de l’autonomie, la souffrance et l’isolement :
ce n’est pas pour être vieux que l’on espère durer, mais pour
rester jeune plus longtemps. Or la vie que le progrès médical nous
permet de gagner se partage en deux : santé et activité, d’une
part, maladie et dépendance d’autre part ; le risque majeur de la
fin de vie est désormais de subir l’acharnement de la société et de
la médecine à maintenir durablement une existence devenue dépourvue
de sens. Pas étonnant, donc, si l’on assiste à la montée en
puissance du souci sanitaire, au plan privé comme à celui des
politiques publiques. L’évolution des pratiques de consommation ou
d’hyperconsommation 587 témoignent de cette
nouvelle obsession de l’entretien du corps fondée notamment sur le
désir de gagner du temps de vie « utile », voire sur l’espérance de
« mourir en bonne santé ». Il s’agit en quelque sorte de « prévenir
sa propre vieillesse, faire en sorte qu’elle survienne le plus tard
possible 588 ».
Face à un tel mouvement, il peut paraître vain
et dérisoire de plaider en faveur de la médecine préventive : tout
converge frénétiquement vers cet idéal d’une maîtrise sanitaire
totale : « guérir ne suffit plus, il s’agit maintenant d’intervenir
en amont pour en détourner le cours, anticiper l’avenir, changer
les comportements vis-à-vis des conduites à risques, faire preuve
de bonne “observance ” 589 ». Or, précisément, le
principal mérite d’un accompagnement collectif de cette aspiration
serait de la guider et de la maintenir dans les limites du
raisonnable. Une critique de la raison sanitaire, voilà ce dont on
a sans doute le plus besoin de nos jours, tant les catégories du
sain et du malsain semblent brouillées. Deux risques extrêmes sont
en effet en train de devenir réalité : la médicalisation
généralisée, d’une part, qui marque l’apothéose de l’hygiénisme
(alicament, vitaminage,...) ; d’autre part, les dommages
collatéraux produits par un pronostic médical de plus en plus
précis. Assurance-vie, crédits, durée de cotisation pour les
retraites, emploi, mariage... tout peut finalement être soumis au
préalable d’un pronostic médical. Raison de plus pour en encadrer
rigoureusement les conditions.
Hormis le nécessaire cadre légal, cela pourrait
se faire plus pragmatiquement par l’intermédiaire des médecins
généralistes. L’idée de dépistage généralisé est séduisante, mais
elle est extrêmement coûteuse et finalement inefficace sans un
ciblage préalable. Le rôle du généraliste est ici capital à la fois
pour informer et pour orienter sa clientèle vers le dépistage qui
la concerne spécifiquement au moment opportun 590 .
L'incitation, y compris financière, des généralistes à remplir
cette mission devrait être un axe de la politique de prévention. Le
professeur Montagnier comparait l’idée à celle du contrôle
technique périodique effectué sur les voitures : « Bien sûr, de
tels examens, opérés périodiquement et s’ajoutant aux check-up et
tests de dépistage actuels, coûteraient cher à la collectivité,
mais finalement bien moins cher que les acharnements thérapeutiques
pratiqués sur des malades incurables ou les années passées par des
vieillards diminués dans des maisons de retraite 591 . »
On peut, certes, objecter qu’il est très peu probable que la
prévention éradique l’acharnement thérapeutique : du point de vue
des coûts à court terme, c’est une augmentation sèche. La médecine
préventive, en se donnant pour objectif d’augmenter l’espérance de
vie sans handicap et de réduire la période de dépendance, pourrait
cependant conduire à concentrer l’essentiel des dépenses de santé
sur la phase ultime de la vie et favoriser ainsi leur stabilisation
sur le long terme.
La France compte environ 850 000 personnes
dépendantes de plus de 60 ans 592 . La dépendance est
définie comme l’incapacité d’accomplir seul les actes essentiels de
la vie quotidienne 73 . L’évolution de la situation dans les années
à venir reste relativement indéterminée. Le scénario pessimiste
prévoit un quasi-doublement d’ici à 2040 avec 1,5 million de
personnes dépendantes ; le scénario le plus optimiste envisage une
augmentation, pour le même intervalle de temps, à seulement 1
million de personnes. La raison principale de cette indétermination
est l’incertitude liée aux effets de l’augmentation de l’espérance
de vie sans handicap. En effet, si la dépendance augmente en valeur
absolue (surtout à l’horizon 2030, date à laquelle les baby-boomers
atteindront 80-85 ans), la dépendance des personnes âgées tend
aussi à être moins générale, plus tardive et moins durable
74 .
Si l’on entre dans le détail, plus de la moitié
des bénéficiaires de l’aide personnalisée d’autonomie (APA), soit
510 000 personnes, continuent d’habiter chez elles (comme 93 % des
personnes âgées de 65 ans et plus). Le montant moyen par
bénéficiaire est de 488 euros par mois et concerne principalement
les aides directes en personnel (92 %). Le reste (8 %) relève des
petites dépenses d’aménagement de la vie quotidienne (alarme,
portage de repas, fauteuil roulant, déambulateur...). D’une façon
générale, les services à domicile pour la personne âgée se sont
considérablement développés ces dernières années. En 1998, la
grande majorité des communes disposent d’un service d’aide ménagère
(97 % des communes) et de soins infirmiers (85 %) à domicile.
Cette progression de l’assistance à domicile a
contribué à réduire le développement de l’hébergement en maison de
retraite et de l’hospitalisation en long séjour. Après une forte
progression à la fin des années 80 et au début des années 90,
l’augmentation s’est atténuée. Au total, la proportion de personnes
âgées de 65 ans et plus vivant en collectivité a peu augmenté :
elle est passée en 30 ans (1968-1999) de 5,2 à 5,5 %. Actuellement
la capacité d’accueil toutes institutions confondues (maisons de
retraite, unités de soins de longue durée, logements-foyers et
résidences d’hébergement temporaire) est d’environ 650 000 places,
dont plus de la moitié sont médicalisées.
Ces quelques données permettent d’évaluer une
situation, peut-être moins catastrophique qu’on le croit, même si
l’épisode de la canicule a montré les lacunes du dispositif. Mais
cet accompagnement de la dépendance des vieux doit être confronté à
la perception qu’en ont les Français. Pour la plupart, la
dépendance est un phénomène, qui, en dépit de tous les dispositifs
existants, reste l’objet d’une profonde inquiétude. Les enquêtes
montrent que, devant cette perspective, ils s’estiment largement
démunis, convaincus que ni leurs propres ressources ni la
solidarité familiale ni même l’assistance de l’Etat ne permettront
d’y faire face 593 .
Ce sentiment révèle quelque chose d’essentiel
que l’inventaire de mesures, l’augmentation des capacités
d’accueil, la multiplication des aides ne parviennent pas à
montrer. Il y a une angoisse très profonde d’assister, pour soi ou
pour ses proches, à une déshumanisation annoncée. Voilà le point
qu’une politique de la vieillesse doit parvenir à prendre en
compte. Ce qui effraie le plus c’est que des êtres chers – parents,
grands-parents – perdent progressivement leur statut de personne et
que nul ne les reconnaisse plus comme tel. Quand une personne
devient dépendante, voire sénile, elle n’existe plus que par les
liens affectifs et par son histoire. Or, les structures d’accueil
ou les aides à domicile tendent naturellement à être «
réductionnistes », focalisées qu’elles sont sur le soin corporel.
C’est donc une politique du lien qu’il s’agit de mettre en place,
une politique individualisée d’aide à la personne âgée plutôt
qu’une politique de la vieillesse 594 .
Parmi les nombreuses mesures qui sont
envisagées, le service civil obligatoire trouverait là encore une
fonction et un sens particulièrement symboliques. La dépendance
sénile relève en effet davantage de la solidarité nationale que de
la protection sociale ou de la politique de la santé au sens
strict. Il n’est donc pas absurde d’envisager que l’aide à la
personne, notamment âgée, puisse constituer la finalité principale
de ce nouveau devoir de citoyenneté.
L’ultime souhait de l’individu est de mourir en
individu : ne pas se trouver, dès avant la mort, réduit à son
corps, considéré comme un « cadavre vivant ». La force des débats
sur l’euthanasie, sur l’accompagnement des mourants le montrent.
Tout comme d’ailleurs ceux sur le suicide des vieux. Si la question
de l’entrée dans la vie s’est considérablement complexifiée, que
dire de celle de la sortie ? Nous oscillons là entre le fatalisme
du « il n’y a plus rien à faire » et l’illusion que la « science
peut tout », sans voir qu’entre la mort subie et la mort déniée, il
y a un immense espace : celui de la mort aménagée. Toutes les
cultures ont toujours trouvé quelques moyens pour vivre avec elle.
L’espoir d’une domestication de la fatalité nous a rendu orphelin
de cet héritage. Comment finir sa vie d’individu ? Cette question
n’échappe plus totalement à la maîtrise et à la lucidité
individuelles. C’est une charge supplémentaire qui pèse désormais
sur l’individu contemporain : responsable de sa formation, de sa
vie, de sa vieillesse, il l’est aussi, de plus en plus, de sa mort
et de la manière dont il lui reviendra de la vivre.
73.Une
grille (AGGIR) mesure l’autonomie à travers l’observation des
activités de la personne. Elle distingue six profils du plus lourd
(GIR 1) au plus bénin (GIR 6). Les quatre premiers groupes ouvrent
droit à l’Allocation personnalisée d’autonomie (APA), versée par le
département. Elle tient compte d’un ticket modérateur fonction des
revenus du bénéficiaire.
74.Le
taux de dépendance à un âge donné diminue par rapport à ce qu’il
était à la fin du siècle dernier ; l’âge moyen des personnes
dépendantes augmente sensiblement (de 78,5 ans en 2000 à 84,5 ans
en 2040 pour les hommes ; de 83 à 88 ans pour les femmes) ; Les
Français étaient en moyenne dépendants pendant 12 mois en 1970
contre 9 mois aujourd’hui. Sources INSEE.