CHAPITRE DEUXIÈME
L'âge des anciens
L'âge des anciens
L'homme vit dans deux temporalités : le temps
cyclique de la répétition et le temps irréversible de la novation.
Le retour incessant des jours et des nuits, des mois lunaires, des
saisons et des années coexiste pour nous avec l’évolution naturelle
de l’individu, de l’espèce et de l’univers. Cette dualité nous
habite en tant qu’êtres biologiques, que ce soit sous la forme de
l’horloge interne qui scande nos rythmes circadiens ou sous celle
du vieillissement inexorable de nos cellules, dont on nous dit que,
pour certaines du moins, il commence dès la naissance.
Mais tout autant, et peut-être davantage, ce
double rapport au temps nous concerne comme être social et culturel
: il y a le temps du rituel, quand tout finit par revenir au même,
et celui de la parenté, lorsque le nouveau succède à
l’ancien.
Cette ambivalence fut l’occasion du premier
grand affrontement de la philosophie. D’un côté Parménide, qui
concevait la réalité comme fixe et immuable. Sans identité,
disait-il, comment pourrions-nous seulement penser, ou même voir
les choses ? De l’autre, Héraclite, pour qui le monde ne pouvait
être que mobile et changeant. Quel pouvoir avons-nous d’arrêter ou
de même seulement ralentir ce flux inexorable du changement ?
Panta rei, tout coule, écrivait-il. On ne se baigne jamais
deux fois dans le même fleuve, parce que l’eau s’écoule comme le
temps qui passe.
Ce conflit se cristallise dans notre pensée de
l’âge et au cœur de notre parcours de vie. D’un côté, la répétition
des âges de la vie camoufle l’incessante nouveauté sous la parure
du même : chaque étape nouvelle y apparaît comme déjà façonnée et
quasi programmée. « Un âge s’en va, un autre vient, et la terre
subsiste toujours. (...) Ce qui a été, c’est ce qui sera, ce qui
s’est fait, c’est ce qui se fera : rien de nouveau sous le soleil !
» dit, dans la Bible, le Qohéleth (1, 4). En ce sens, comme le
remarque Emile Benveniste, l’âge est le « principe de révolution
dans le cours des choses 60 ». D’un autre côté, le
déroulement de l’âge et la succession des générations noient le
similaire dans l’inexorable avènement de l’autre : « Chaque jour,
écrit Sénèque, nous retire une portion de notre vie ; alors même
que l’être est en croissance, la somme de ses jours décroît. Nous
avons laissé derrière nous le bas-âge, l’enfance, l’adolescence,
nous arrivons alors au terme, mais depuis longtemps nous y venions
61 . » Grandir, c’est devoir
passer par toutes ces étapes déjà prévues : quel ennui ! mais aussi
quelle certitude ! Vieillir, c’est pouvoir ne s’arrêter à aucune :
quelle angoisse ! mais aussi quel défi !
Qu’est-ce que et comment grandir ? Qu’est-ce que
et comment vieillir ? Ces deux questions fondamentales ont donné
lieu à des réponses – des sagesses, si l’on veut – d’une indéniable
puissance et d’une très grande beauté, dont il faut tenter de
restituer, sans prétendre être ici ni exhaustif ni même
représentatif, la logique et les matrices, si l’on veut tenter de
comprendre un tant soit peu le désarroi contemporain sur la
question des âges de la vie.
La solution des Anciens à notre dualité
existentielle est remarquable : la novation se trouve strictement
encadrée et neutralisée dans les limites de la répétition
62 . Peu importe encore ici que
celle-ci soit réactualisation d’une origine fondatrice, imitation
d’un ordre du monde ou soumission à un règne divin, elle dicte aux
individus, en pleine certitude, la conduite à tenir en toute
occasion. Chaque âge y représente une étape pour ainsi dire déjà
vécue, sur un chemin parfaitement balisé. Ritualisation de tous les
passages, symbolisation à tous les étages : chaque expérience
nouvelle se trouve ainsi ramenée à des matrices ancestrales et
rituelles qui lui ôtent toute espèce d’extraordinaire. Arrivé à une
étape nouvelle de sa vie, l’individu se trouve pris en main par la
collectivité et accompagné par un discours efficace qui lui raconte
la banalité de son destin : « ta vie a déjà été vécue » ; « voici
comment naître, comment grandir, vieillir et, finalement, mourir ».
Face à l’angoissant flux de l’inexorable, les âges sont comme des
balises rassurantes, scansions régulières d’une vie ordinaire. La
puissance d’un tel dispositif, qui a accompagné l’humanité dans la
majeure partie de son histoire, est indéniable. Pas de questions ;
que des réponses. La sagesse des Anciens est claire : il faut faire
son âge, s’y adapter, s’y installer, se conformer à cette catégorie
qui ne dépend en rien des individus ou des choix qu’ils peuvent
concevoir. Comme le dira plus tard Voltaire : « qui n’a pas
l’esprit de son âge, de son âge a tous les malheurs ».
La solution des Modernes semble, du moins en
première approximation, exactement inverse : elle marque la
victoire de l’inexorable et de l’innovation sur l’éternel retour du
même, ou plus exactement le privilège du neuf et de l’original sur
la répétition et l’imitation. « N’imite pas, innove », dit la
publicité, fournisseur désormais officiel des dictons de la sagesse
populaire. Quelle exigence ! Nos sociétés valorisent le nouveau,
sont organisées pour en créer toujours dans tous les domaines,
technologique, politique, esthétique, éthique. Ce qui sur le plan
de la vie personnelle entraîne la glorification de cette faculté de
se perfectionner, de s’arracher, qui marque le triomphe de
l’individu, mais voue du même coup la vieillesse au non-sens absolu
: si c’est l’innovation qui vaut, si c’est le futur qui structure
notre présent, à quoi bon vieillir ? Il ne faut surtout pas faire
son âge, ne pas s’arrêter à un état qui pourrait devenir une prison
perpétuelle. Ne pas vieillir pour ne pas mourir ; ne pas grandir
pour ne pas vieillir ; et préférer ce néant qu’on appelle aussi
liberté. La modernité semble, à chaque étape de son parcours,
inscrire sur le carnet de vie de l’apprenti humain un perpétuel «
peut mieux faire ! »
Mais, s’il en était vraiment ainsi, de quelle
sagesse parlerions-nous ici ? A l’ère ancienne de l’imitation
stérile succéderait celle, moderne, de l’innovation frénétique ?
Sommes-nous condamnés à choisir entre la banalité d’une vie
pré-mâchée et l’obligation d’être toujours extraordinaire. Qu’y
aurait-il de sage dans tout cela ? On serait tenté de renvoyer dos
à dos ces deux dispositifs bien peu raisonnables. Gageons donc que
ni les Anciens ni les Modernes ne ressemblent tout à fait à cette
caricature. Il faudra donc y regarder de plus près afin de faire
ressortir la puissance de chacune des conceptions des âges.
Pourtant, en dépit de ces réserves, ce qui
permet d’unifier sous la même appellation générale de « sagesse
ancienne des âges » des discours et des pratiques sociales
innombrables, situés dans des contextes culturels d’une variété
considérable, ce sont trois principaux traits caractéristiques. Les
âges y apparaissent comme les scansions naturelles,
séparées et hiérarchisées de l’existence
humaine.
Les âges sont des catégories « naturelles », car
ils sont directement reliés à un système d’explication globale du
monde. Chaque âge, quel que soit le découpage adopté, reflète et
exprime un ordre à la fois naturel et social : quatre âges, comme
les saisons, les éléments, les âges du monde ; sept, comme les
jours de la semaine, les planètes du système solaire. Ce type
d’équivalence n’a rien de métaphorique ou d’allégorique, il indexe
le cours de l’existence singulière sur l’ordre de l’univers. C'est
la raison pour laquelle, jusqu’à une période somme toute récente,
les références chiffrées en années sont rares et peu décisives pour
désigner l’âge de l’individu. Peu importe de savoir l’âge exact que
l’on a, pourvu que l’on sache de quel âge on est. Le nombre
d’années compte moins que le statut et l’appartenance pour définir
l’identité individuelle.
D’où le fait aussi que la distinction des âges
ne soit jamais contestée. Enfance, maturité, vieillesse : les
seuils ont une telle évidence qu’ils marquent à chaque fois une
véritable transformation de l’individu. Les étapes de la vie,
jusqu’à la mort comprise, ne sont qu’une succession de renaissances
et de métamorphoses.
Cette succession, enfin, n’est pas aléatoire.
Elle est conçue comme une trajectoire ascendante, culminant dans la
quête d’une maturité ultime, qui représente la plus grande
proximité possible pour une vie humaine avec la source suprême du
sens. C'est à l’aune de cette quête ultime que les grandes
questions se trouvent résolues.
Ces trois caractéristiques très générales
suffiraient à marquer le fort contraste avec la manière dont les
âges semblent se vivre de nos jours : ils sont devenus purement
subjectifs, puisqu’il vaut mieux « être soi-même » que « faire son
âge ». Ils sont séparés par des frontières toujours plus
incertaines et semblent incompatibles avec toute espèce d’échelle
ou de hiérarchie fixant une trajectoire existentielle idéale.
Nous aurons à vérifier la valeur de cette
opposition. Mais il nous faut auparavant approfondir la description
du dispositif « ancien » des âges de la vie, ne serait-ce que pour
en apprécier la puissance et évaluer ainsi la nature et l’ampleur
de la crise contemporaine.
Pour remplir ce programme, on peut identifier
trois modalités principales de l’ancienne sagesse des âges, à
partir d’un critère simple : celui de la localisation de la source
suprême du sens. Celui-ci peut être situé soit dans le passé
d’une tradition fondatrice, soit dans l’idée d’un ordre
cosmique immanent, soit dans la fidélitéàl’égard d’un Dieu
transcendant. Le lieu de cette source du sens influence de
manière décisive – c’est en tout cas, ce que l’on tentera de
montrer – les discours sur le parcours de l’existence humaine, de
sorte que l’on peut en distinguer trois modèles « purs » : une
mythologie, une cosmologie et une théologie
des âges de la vie. Ces modèles justifieront à leur tour trois
types de pratiques sociales distinctes : les rites de
passage, les exercices spirituels et, ce qu’on peut
appeler, à partir de la logique chrétienne, les
sacrements.
Mais, entendons-nous bien, si le repérage de ces
trois dispositifs permet de jalonner une histoire des âges de la
vie, il n’en constitue pas la cartographie détaillée. En réalité,
ces trois logiques se sont combinées presque à l’infini.
« Les primitifs ont bien de la chance, se dit-il,
avec leurs rituels de passage... Il y a de grandes danses et de la
boisson, on leur révèle au milieu d’une obscurité truquée, dans le
mugissement des bulls roarers, des tas de secrets virils, on
leur casse une canine ou on les circoncit, ou on leur fait des
incisions assez élégantes dans la peau du dos, je ne vais tout de
même pas me faire circoncire, je manquerais de foi... Ce sont des
histoires assez simples de sang et d’érections, avec de la
souffrance qui vient du dehors, mais après, c’est comme dans les
passages à tabac, c’est réglé, on est initié, on a eu la gueule
bien cassée, mais on peut discuter le coup avec les ancêtres et
faire le malin près des femmes pour ce qui est de la magie blanche,
on est un homme. Mais nous autres, pas d’hommes-médecine, pour nous
faciliter les choses... c’est l’amour, la mort, la saloperie, les
maladies de l’esprit... »
Paul Nizan, La conspiration [1938],
Paris, Gallimard, « Folio », p. 302
Pourquoi l’homme est-il mortel ?
Quel âge avait le premier homme quand il parut
sur la terre ? Etait-il enfant, adulte ou bien vieillard ? Cette
question a longtemps passionné les philosophes et les théologiens
avant que la théorie de l’évolution des espèces vienne désenchanter
le roman de nos origines 63 . Le problème est réel : si
le premier homme est né enfant, comment a-t-il pu survivre ? S'il
était vieillard, comment a-t-il pu engendrer ? S'il est apparu
adulte, comment a-t-il pu vieillir ? Entre ces trois difficultés,
les grandes anthropogonies, ces récits mythiques de la naissance de
l’homme, ont unanimement préféré la troisième. Le premier homme
sortit, pour ainsi dire, tout armé, de la main de la nature ou des
dieux. Très démuni sans doute extérieurement, puisqu’il était nu,
faible et ignorant, mais adulte intérieurement. En 1786, Kant dans
un petit opuscule intitulé Conjectures sur le commencement de
l’histoire humaine, entreprend, à partir du texte de la Genèse,
un inventaire des éléments qui plaident pour un Adam créé adulte :
« le premier homme » pouvait, remarque Kant, « se tenir debout
et marcher ; il savait parler (Genèse, II, 20) et même
discourir, c’est-à-dire parler en enchaînant des concepts
(v. 23), donc penser 64 ». Conséquence de cet âge
adulte originel : le premier homme reste en dehors de l’échelle des
âges ; il ne grandit ni ne vieillit ; il ignore la naissance et la
mort. Produit par la nature des choses ou par la volonté des dieux,
il n’est pas né d’une mère ; il demeure étranger aux processus de
la génération sexuelle et du vieillissement. Un être « hors d’âge »
: voilà le singulier statut du premier homme de la mythologie.
Comment en est-il arrivé à devoir naître, grandir, vieillir et
mourir ?
C'est pour répondre à ces questions, aussi
simples que cruciales, que les grandes mythologies ont élaboré
leurs plus beaux récits. Ils sont loin d’être futiles, dans la
mesure ils offrent un fil directeur dont dépendent le sens et
l’organisation de la vie 65 . La variété est
considérable, selon le temps et le lieu, mais il est frappant de
constater à quel point leur forme est homogène. Trois traits
pourraient caractériser de manière minimale le récit mythologique
des âges 66 : il est à la fois
anthropomorphique – les forces primordiales sont figurées par des
personnages, dieux ou héros –, généalogique – l’histoire de
l’univers est conçue comme celle d’une grande famille, traversée
par des conflits et des querelles –, et foncièrement pessimiste. Ce
dernier trait est sans doute le plus caractéristique de l’univers
mythologique : le présent apparaît toujours moins bon que le passé
dans un temps marqué par la déchéance progressive. L'âge adulte
originel, celui de la maturité accomplie, celui de l’âge « au-delà
de l’âge », est, dit la mythologie, derrière nous. C'est la raison
pour laquelle l’impératif est de faire comme les grands ancêtres
ont dit de faire ; reproduire à l’identique, autant que faire se
peut, les gestes antiques pour maintenir présent ce passé
fondateur. On comprend donc que, dans ce dispositif, toute espèce
de nouveauté apparaisse comme une menace à l’égard de l’ordre
social et comme une subversion de l’héritage primordial. Ainsi que
cela a été montré par nos plus grands anthropologues, les sociétés
traditionnelles ne sont pas tant des sociétés sous-développées,
bloquées dans leur développement par les contraintes naturelles ou
l’abrutissement de leur population, que des sociétés contre
l’innovation, le développement et le progrès. Ceux-ci apparaissent
comme autant de péchés capitaux dans une organisation spirituelle
et sociale intégralement structurée à partir du passé 67 . Ce
qui explique aussi que la vieillesse se trouve en général
identifiée comme âge de référence. Ainsi que le note Arendt à
propos du monde romain – mais on pourrait élargir son propos –, si
la vieillesse est « distinguée... du pur et simple âge adulte »,
c’est qu’elle est perçue « comme le moment qui contient l’acmé de
la vie humaine ; non pas tant à cause de la sagesse et de
l’expérience accumulées qu’à cause de la plus grande proximité du
vieillard aux ancêtres et au passé 68 », c’est-à-dire aux
véritables adultes primordiaux.
Restent à expliquer les raisons de la chute dans
l’âge et la génération de l’adulte primordial « hors d’âge ». Trois
questions au fond se posent qui orientent toutes les grandes
anthropogonies : comment l’homme est-il devenu mortel ? Comment
a-t-il appris à vieillir ? Pourquoi doit-il faire son âge ?
Impossible, évidemment d’être exhaustif sur les réponses, mais il
n’est pas inutile de prendre le temps d’indiquer quelques
illustrations exemplaires tirées des riches travaux de
l’anthropologie comparée.
Sur la première question, les grands récits
mythologiques connus présentent d’étonnantes similitudes
69 . A l’origine l’homme ne
connaissait pas la mort, soit qu’il l’ignorât soit qu’il fût
immortel. C'est par hasard, par maladresse ou par orgueil que
l’homme « invente » la naissance et la mort. Le récit biblique de
la chute de l’Eden est l’emblème de cette vision, mais on la
retrouve dans d’autres univers culturels. Ainsi Malinowski rapporte
que les Trobriandais mélanésiens racontent qu’autrefois les gens ne
mouraient jamais. Ils retrouvaient leur jeunesse en se dépouillant
comme les serpents, les crabes, les iguanes ou les lézards. Mais
voilà qu’un beau jour une vieille femme alla se baigner accompagnée
de sa petite fille. Celle-ci resta sur la plage tandis que la
vieille s’éloignait pour nager. Avant d’entrer dans l’eau, la
grand-mère enleva sa peau pour ne pas la mouiller. Mais celle-ci,
prise par le courant de la marée, alla se perdre dans les roseaux.
Ayant retrouvé une apparence juvénile, la vieille femme retourna
vers sa petite fille qui, ne la reconnaissant plus, prit peur et la
chassa. La grand-mère était furieuse. Elle passa la journée à
chercher sa vieille peau ; et lorsqu’elle l’eut enfin retrouvée,
elle revint très en colère dans la maison de sa fille : « J’étais
allée me baigner, dit-elle, le courant avait emporté ma peau ;
votre fille ne m’a pas reconnue ; elle m’a chassée. Je ne me
dépouillerai plus de ma peau. Nous deviendrons tous vieux. Nous
mourrons tous. » De ce temps, les hommes ne purent plus se
débarrasser de leur peau et renouveler leur jeunesse éternellement
70 .
C'est également de cette immortalité perdue dont
parle le plus ancien mythe connu, la célèbre épopée de Gilgamesh, «
le grand homme qui ne voulait pas mourir
71 ». Gilgamesh,
puissant roi d’Uruk, était l’auteur d’exploits légendaires et de
conquêtes formidables. Mais voilà que meurt soudain son plus proche
compagnon d’aventures, Enkidu. Gilgamesh, fou de douleur, se jure
alors de tuer la Mort elle-même. Il s’en va alors à la recherche du
dernier survivant du grand déluge qui, dit-on, connaît le secret
d’une plante merveilleuse assurant l’immortalité. Après bien des
épreuves, Gilgamesh arrache cette plante au fond des eaux, mais,
épuisé et assoiffé, il plonge dans une source pour se désaltérer.
Un serpent arrive alors, qui lui dérobe son trésor, imprudemment
abandonné sur la rive. Gilgamesh, désespéré de sa négligence, ne
peut alors que se souvenir des paroles de Siduri, mystérieuse
nymphe, qu’il avait rencontrée au bord de l’océan des Trépassés
:
Pourquoi vagabonder ainsi, Gilgamesh
?
La vie sans fin que tu recherches,
Tu ne la trouveras jamais !
Quand les dieux ont crééles hommes,
Ils leur ont assignéla mort,
Se réservant l’immortalité à Eux seuls
!
Toi, plutôt, remplis-toi la panse,
Demeure en gaîtéjour et nuit, (...)
Regarde tendrement ton petit qui te tient
la main
Et fais le bonheur de ta femme, serrée
contre toi !
Car telle est la seule perspective des
hommes !
A cette première déchéance de la condition
humaine viendra s’en ajouter une seconde. Ayant découvert que la
mort est son destin, l’homme devra en outre apprendre non seulement
à vieillir, mais à vieillir de plus en plus tôt. Dans le poème du
Supersage (vers – 1700), prototype babylonien de la Genèse,
il est dit que les premiers hommes vivaient plus de 60 000 ans.
Mais leur prolifération gênait par trop le sommeil du roi des
dieux, Enlil, qui décida un jour d’en restreindre le nombre par la
maladie, la famine, puis la sécheresse. Voyant pourtant qu’aucun de
ces maux ne suffisait à les calmer, il prit la décision de les
éliminer tous par un déluge. L'un des dieux, à l’origine de
l’invention de l’homme, parvint pourtant à préserver un couple qui
fut autorisé à se reproduire sous la condition expresse que
l’espérance de vie soit drastiquement limitée. C'est depuis ce
temps que la durée humaine de vie est, à peu près, la suivante
72 :
A la quarantaine, c’est (encore) plaisant
;
A la cinquantaine, les jours
raccourcissent ;
A la soixantaine, on est respectable
;
A septante ans, sursis d’existence ;
A quatre-vingts, c’est la vieillesse
;
Et à quatre-vingt-dix, la décrépitude
!
On retrouve, dans le texte biblique, une baisse
analogue de la longévité : alors qu’Adam vécut 930 ans, Mathusalem
969 et Noé 950, les vieux d’après le déluge ne sont plus ce qu’ils
étaient : Sem, le fils de Noé, mourut dès l’âge de 600 ans, Isaac à
180 ans, Jacob à 147 et Joseph à 110.
Dans un tout autre contexte, le poème d’Hésiode,
Les travaux et les jours, et son récit de la succession des
races, apportent lui aussi une remarquable illustration de
l’élucidation mythologique de l’âge. A l’origine, raconte Hésiode,
« dieux et mortels vivaient sur un pied d’égalité ». La mortalité
était alors douce à supporter : c’était encore l’âge d’or, lorsque
« tous les humains vivaient comme des dieux dans une sécurité
profonde, sans chagrins, sans souffrances. La vieillesse importune
n’existait pas. Les pieds, les mains conservaient toujours la même
force, la même agilité ; on passait la vie dans des festins
continuels, dans un bonheur parfait. On mourait comme on s’endort
quand on tombe de sommeil ». Et, même après leur fin, ces
bienheureux restaient parmi les hommes comme des génies
bienveillants. Le drame de la mort était donc neutralisé et la
distinction des âges inexistante. A cette race d’or succédèrent
quatre races de la démesure (l’hubris), ce péché capital des
Grecs, qui désigne à la fois le désordre, l’excès et l’orgueil
humains. Ces quatre races représentent des tentatives réussies ou
manquées pour dépasser la condition de mortel et effacer
l’énigmatique tragédie de la mort.
Il y eut d’abord la race d’argent qui refusait
d’honorer les dieux : l’enfance y durait certes cent ans, mais ces
« grands naïfs » étaient incapables de grandir : « ils ne pouvaient
s’empêcher de s’abandonner entre eux à la plus folle démesure ».
Zeus décida alors de les anéantir et de créer une troisième race,
la race de bronze. Celle-ci, intrépide et impitoyable, ne vivait
que pour et par la guerre. Ce fut aussi sa perte : ces hommes
furieux et aveugles s’exterminèrent eux-mêmes dans des combats
titanesques. Ils disparurent sans laisser ni trace ni nom. La
quatrième race créée par Zeus fut celle des héros, ces grands
hommes, qui, par leurs actions glorieuses, purent dépasser leur
condition de simples mortels et marquer de leur empreinte
indélébile la mémoire des temps. C'était là une bonne solution,
mais qui, regrette Hésiode, n’est plus possible, car la dernière,
la nôtre, celle du fer, est marquée par les souffrances et les
soucis. La faute en revient, selon lui, à la femme, Pandora, ce
magnifique et maléfique cadeau de Zeus. Pourquoi ? Parce qu’en
enfantant elle inscrit l’humanité à la fois dans le cycle de la
succession des générations et dans l’ordre du vieillissement
73 . Avec Pandora, l’homme
n’est plus seulement voué à mourir, il est condamné à vieillir !
D’où deux attitudes possibles : soit accepter la justice
(diké) de cette situation et se conformer à l’ordre des âges
: seule condition de la félicité sur cette terre ; soit prendre, à
nouveau le risque de la « démesure », du désordre des âges, et
risquer la disparition de la race. C'est alors, conclut Hésiode,
que « Zeus détruira... cette race d’hommes périssables, le jour où
ils naîtront avec les tempes blanches. Le père, alors, ne
ressemblera plus aux enfants, ni les enfants au père.... Ces
misérables traiteront avec mépris leurs parents devenus vieux ; ils
leur feront de durs reproches, sans craindre aucunement le jugement
des dieux. Aux vieillards qui leur ont donné la vie, ils refuseront
la nourriture. [Alors] on honorera celui qui fait le mal, l’homme
devenu démesure ». Le premier signe de la démesure, c’est-à-dire du
refus par l’homme de sa condition de mortel, se manifeste donc au
premier chef dans le non-respect de l’ordre des âges.
C'est ce dérèglement, voire cette subversion des
âges, que raconte le fameux mythe d’Œdipe. Jean-Pierre Vernant,
dans son magnifique livre sur la mythologie grecque, en propose
cette analyse limpide 74 : « Œdipe, écrit Vernant, a
un statut déséquilibré. En accomplissant ce parcours qui le ramène
sur place dans le palais où il est né, Œdipe a mélangé les trois
stades de l’existence humaine. Il a bouleversé le cours régulier
des saisons, confondant le printemps du jeune âge avec l’été de
l’adulte et l’hiver du vieillard. En même temps qu’il tuait son
père, il s’identifiait à lui, en prenant sa place sur le trône et
dans le lit de sa mère. Enfantant des enfants à sa propre mère,
ensemençant le champ qui l’avait porté au jour, comme disaient les
Grecs, il s’identifiait non seulement à son père, mais à ses
propres enfants, qui sont tout à la fois ses fils et ses frères,
ses filles et ses sœurs. Ce monstre, dont parlait la Sphynge, qui
est en même temps à deux (dipous), trois (tripous) et
quatre pieds (tetrapous), c’est Œdipe. »
Œdipe, c’est-à-dire Oidipous, est le
Bipède, le seul être, constamment tenté de « ne pas faire son âge »
pour ne pas mourir. La tragédie nous met en garde contre cette
tentation, humaine trop humaine, de subvertir l’ordre naturel des
âges. Seuls le sorcier ou le shamane peuvent entreprendre une telle
manipulation, car ils connaissent les secrets du monde invisible
75 ; mais l'homme ordinaire,
fût-il héros, ne saurait s’y risquer sans se perdre. N’est-ce pas
ce qui arrive aujourd’hui ? Serions-nous donc des Œdipe devenus,
aveuglés par l’espoir fou d’une maîtrise complète de notre destin
?
Les rites de passage
Ce bref rappel de quelques grands récits
inscrits au patrimoine spirituel de l’humanité permet de rappeler
l’importance des âges de la vie dans l’économie des questions
primordiales. Mais la thématique des âges ne se cantonne pas au
discours mythologique, elle se retrouve au cœur de l’organisation
sociale des sociétés traditionnelles, à travers le rite de passage.
De ce point de vue, le rite constitue l’application sociale du
mythe. Comme le dit Mircéa Eliade, « tous les actes importants de
la vie courante ont été révélés ab origine par des dieux ou
des héros. Les hommes ne font que répéter à l’infini ces gestes
exemplaires et paradigmatiques ». La fonction de la ritualité est
donc de maintenir un lien consubstantiel avec les mythes
fondateurs, dont elle ne fait que réactualiser la puissance
originelle 76 .
L'appellation « rite de passage » est devenue
aujourd’hui une sorte de lieu commun, mais elle est loin d’être
contrôlée. Si l’on veut être précis, il faut revenir à la stricte
définition de celui qui en fut l’inventeur : le folkloriste
français Arnold Van Gennep. Le titre complet de son ouvrage
fondateur de 1909 est à lui seul un programme : « Etude
systématique des rites de la porte et du seuil, de l’hospitalité,
de l’adoption, de la grossesse et de l’accouchement, de la
naissance, de l’enfance, de la puberté, de l’initiation, de
l’ordination, du couronnement, des fiançailles et du mariage, des
funérailles, des saisons 77 ». Van Gennep s’attache à
montrer que, dans tous ces phénomènes sociaux quotidiens, on
retrouve, sous des latitudes et dans des cultures différentes, un
même schéma formel, une même séquence, organisée en trois stades :
« celui de la séparation, celui d’attente ou de marge, et celui
d'agrégation 78 ». Dans un premier temps,
l’individu est sorti du cours normal de son existence ; il est
ensuite isolé du groupe et plongé dans une espèce de no man’s
land temporel, où il subit éventuellement une « initiation ».
Il en sort enfin avec une identité neuve, manifestée parfois par un
nouveau nom, un nouveau domicile, de nouvelles parures et
attributions, etc. L'importance respective de ces trois stades peut
varier, mais deux traits caractérisent l’opération. D’une part, il
s’agit pour l’individu d’un complet changement d’état : c’est une
nouvelle naissance annonçant une nouvelle vie. D’autre part, le
passage s’effectue sous le regard et le contrôle constant de la
collectivité. Le rite de passage est donc la cérémonie publique
d’une métamorphose individuelle indexée sur l’ordre suprême des
choses.
C'est cette ritualité, en rupture avec le cours
de la vie quotidienne, que Van Gennep étudie en détail dans la
première partie du Folklore français (1943) intitulée « Du
berceau à la tombe ». Ainsi, après la naissance, l’intégration de
l’enfant et la réintégration de la mère dans la communauté
sont-elles suspendues à une phase d’attente, dont le baptême ou la
circoncision, la cérémonie des relevailles, marquent symboliquement
le terme. De la même manière, le passage matrimonial se caractérise
par des mises en scène folkloriques, minutieusement décrites par
Van Gennep reproduisant les trois phases : sortie du célibat,
isolement ou résistances, renaissance. Les rites de mort eux-mêmes,
dont on aurait pu penser qu’ils n’insisteraient que sur le premier
moment de séparation, sont fidèles à la tripartition. C'est
d’ailleurs ceux qui agrègent le défunt au monde des morts qui
apparaissent souvent les plus élaborés et, symboliquement, les plus
puissants. Mais, dans ce dispositif, les rituels d’initiation
représentent à bien des égards le type idéal du rite de passage :
la mort symbolique de l’enfant, qui marque la rupture avec le passé
; puis la période de réclusion au cours de laquelle les novices
reçoivent la révélation d’un savoir ; et, enfin, la renaissance
sous un nouveau jour, celui de l’adulte mature.
A titre d’illustration, il faut citer la
magnifique et profonde analyse du rite d’initiation qu’a faite
Pierre Clastres dans sa Chronique des Indiens Guayaki du
Paraguay 79 . Pour en saisir toute la
portée gardons à l’esprit le texte de Nizan qui sert d’exergue à ce
chapitre.
« On estimait le moment venu. Les kubuchu
[enfants] étaient déjà yma, grands et vigoureux, ils
connaissaient tous les secrets du bareka, la chasse, et on
ne pouvait sans complications les tenir plus longtemps éloignés des
femmes vers qui, bien que ce leur fût interdit, ils coulaient de
plus en plus souvent des regards intéressés. (...) La chose était
claire, il n’était plus des enfants, ils étaient devenus des
grandes personnes. C'est pourquoi, lorsqu’un jour le jeune
Kybwyragi déclara à son père principal qu’il voulait l’imbi
mubu, la perforation de la lèvre, afin d’être un chasseur
confirmé et de pouvoir arborer désormais le labret qui, marquant
son entrée dans l’âge adulte, lui ouvrirait sans restriction
l’accès aux femmes convoitées depuis longtemps, son père Rambiagi
ce jour-là se réjouit et comprit du même coup que de kybuchu
ete, homme accompli, chasseur dans la force de l’âge, il
allait, lui, passer au statut suivant de chyvai provi, “
celui qui est déjà un peu vieux ”. » Toute la symbolique de la
cérémonie et l’épreuve par laquelle « la société imprime sa marque
sur le corps des jeunes gens », consiste alors à rappeler le
caractère inexorable du temps qui passe et à éviter la démesure et
le désordre des choses : « On ne peut pas être à la fois enfant et
adulte, kybuchu et séducteur de femmes, c’est l’un ou
l’autre, l’un après l’autre (...) : on ne doit pas laisser les
choses se confondre, les vivants ici, les morts là-bas, les enfants
d’un côté, les initiés de l’autre 80 . »
Si l’on suit cette définition stricte du rite de
passage, il faut admettre que de telles pratiques ont disparu de la
modernité. Pour trois raisons : d’abord, l’idée d’un changement
complet d’état n’est plus plausible dès lors que le « moi » de
l’individu est la valeur cardinale et le référent de l’identité ;
ensuite, le lien entre l’âge individuel et la mythologie s’est
effacé ; enfin, la publicité du rite communautaire s’exténue dans
la privatisation des existences. Ce déficit d’accompagnement
communautaire de l’individu sur le chemin de la vie peut être conçu
aussi bien comme une heureuse émancipation que comme un dramatique
appauvrissement. Cela ne signifie pourtant pas que les seuils aient
disparu : ils se manifestent désormais suivant d’autres
modalités.
Les classes d’âge
Le dispositif traditionnel constitué d’un récit
fondateur et d’un ordonnancement rituel du cours de la vie, ne
serait pourtant pas complet sans un troisième élément qui, pour
ainsi dire, l’achève : la classe d’âge. A travers elle, la
répétition rituelle se réinscrit dans l’ordre de la succession ; le
temps cyclique intègre le temps linéaire. De quoi s’agit-il ? Les
individus d’une même « promotion », quelle qu’en soit la nature,
forment un groupe marqué par une identité et une solidarité
particulières ; ils gravissent ensemble non seulement les échelons
d’âge, mais aussi les niveaux sociaux. A un degré mineur, ce
dispositif persiste de nos jours. On le retrouve dans les
promotions des grandes écoles ou dans la pratique toujours vive,
même si elle n’a plus d’objet, des défilés de conscrits de nos
campagnes – « la classe », comme on dit d’ailleurs. Mais, en
d’autres temps et lieux, notamment chez certains peuples d’Afrique
orientale, ce lien générationnel n’est pas anecdotique. Il peut
constituer l’armature centrale de l’organisation sociale, au
détriment même, disent certains interprètes, du lien de parenté
81 . Sans entrer dans le débat
complexe de l’articulation entre parenté, classe d’âge, filiation
et alliance, on peut se contenter de montrer en quoi le système des
classes d’âge constitue une solution logique au problème politique
pour des sociétés qui ne connaissent ni de pouvoir centralisé ni de
classes sociales définies.
C'est ce qu’Aristote avait bien vu lorsque, dans
ses Politiques (VII, 14, 1332b), il se demandait comment
penser les relations entre gouvernants et gouvernés dans une
société d’égaux. La nature, répondait-il, nous fournit un critère
décisif « en ayant constitué ce qui est identique selon le genre
d’une partie plus jeune et d’une partie plus vieille, à celle-là il
convient d’être gouvernée, à celle-ci de gouverner. Et nul ne
s’indigne d’être gouverné pendant son jeune âge ni ne se croit
supérieur à ses gouvernants, surtout s’il est remboursé de sa
quote-part quand il arrive à l’âge convenable. Il faut donc
affirmer que ce sont en un sens les mêmes qui gouvernent et sont
gouvernés, et en un sens pas les mêmes
82 ». Solution
politique idéale, la classe d’âge permet, dans une société holiste,
de concilier la liberté et l’autorité. Chacun accepte d’obéir à une
autorité qu’il sera inévitablement amené à exercer à son tour. La
classe d’âge est donc cet instrument qui permet de mettre les
trajectoires individuelles au service du maintien collectif. La
succession des générations, loin de déboucher sur la lutte des
âges, se trouve mise au service de la répétition de l’ordre
social.
Pour illustrer ce propos on peut, parmi bien
d’autres, citer le cas des Meru (Tigania-Igembe) du Kenya étudiés
par A.-M. Péatrix dans La vie àpas contés 83 . Les
Tigania-Igembe, écrit-elle, « déduisent des âges de la vie le
principe majeur de leur organisation sociale : par là on passe de
la catégorie à l’échelon d’âge 84 ». Après une enfance
relativement indifférenciée, le garçon devient un « grand
non-initié » (mwîjî). L'attente de l’initiation peut être
longue : elle dépend, non de l’âge du candidat, mais de la classe
d’âge à laquelle appartient son père. Ainsi un jeune de 17 ans peut
être initié avant un jeune plus âgé de 35 ans. D’une manière
générale, l’appartenance à sa classe définit l’âge beaucoup plus
que le nombre d’années. Après l’initiation, il devient, avec
l’ensemble de ses compagnons d’initiation qui forment la classe
d’âge, guerrier à temps plein. Il est alors un « être de la brousse
» (muthaka). Après quelques années, les Pères du pays
accordent à la classe des guerriers le droit de se marier (ce qui,
du même coup, libère la place pour les candidats à l’initiation).
L'ancien guerrier devenu jeune père se consacre alors à la vie de
famille. Il accède à l’échelon de mûrumî qui « signifie “
homme ” au sens “ d’être humain de sexe masculin 85 ” ».
C'est toujours avec l’ensemble de sa classe d’âge qu’il franchira
l’étape suivante : celle de mûrûkû, « homme qui a mûri », ou
encore Père du pays qui confère l’autorité politique et judiciaire.
Une ultime étape marque l’accomplissement de la trajectoire : «
après avoir, avec sa classe, transmis le pouvoir politique, à la
classe suivante et, en principe, avoir initié tous ses enfants,
l’homme a le droit d’effectuer un rituel prestigieux et coûteux par
lequel il devient un mwariki », c’est-à-dire celui qui a «
entièrement mûri » et qui s’est vu renaître dans ses petits-enfants
86 . Si cette apothéose de
l’existence dure un peu trop longtemps, un autre statut est encore
disponible : le ntindiri qui signifie « attendre à ne rien
faire » ! Chaque classe porte un nom d’une série de huit termes
cycliques et change de statut à peu près tous les quinze ans. Pour
les individus, un écart minimum doit être respecté entre la classe
du père et celle du fils 8 .
Le parcours suivi par les femmes est, nous dit
A.-M. Péatrix 87 , similaire à un échelon
près : après l’enfance et la puberté, arrive l’initiation marquée,
entre autres, par une excision qui prépare la candidate à sa
condition d’épouse. Après la première naissance, elle devient
muka (« être humain de sexe féminin »). Elle progresse
ensuite au rythme des promotions de son époux jusqu’au statut de
mwariki, voire de ntindiri.
Chaque promotion est, bien sûr, marquée par un
rite de passage et la justification de ce dispositif est assurée
par une série de récits mythologiques, notamment le magnifique
mythe de Mbugi, le premier homme, et de Murutu et Mukunga, les
premières femmes 88 . A cette époque, est-il
dit, « une chose comme la mort n’existait pas »...
Mythes d’origine, rites de passage et classes
d’âge : la configuration traditionnelle des âges de la vie apparaît
donc, sous cette forme idéal-typique rapidement esquissée, d’une
puissance et d’une efficacité considérables : s’y associent en
effet en parfaite cohérence, d’une part, un discours justificatif
apportant réponse à toutes les questions sur le tragique de la
condition humaine, et, d’autre part, un accompagnement éthique,
politique et social sans faille. L'individu est, sans nulle
contrainte, pris par la main pour franchir les stades de l’échelle
des âges, rempli de la certitude que l’accomplissement est devant
lui. En plaçant la classe des morts au faîte de l’échelle des âges
et en leur rendant constamment les honneurs scrupuleux et inquiets,
les sociétés traditionnelles ont persuadé leurs vieillards qu’ils
étaient à la veille d’une promotion suprême et non d’un
anéantissement complet. Initiation ultime ou passage anodin, la
mort n’est pas grave. Puisque le cours de la vie est rempli de
petites morts symboliques. La valeur suprême étant déposée dans les
mânes des ancêtres, les rejoindre est l’apothéose d’une vie.
Grandir, c’est vieillir, et vieillir, c’est grandir, c’est-à-dire
devenir un « grand homme 89 ».
« La philosophie a des discours pour la naissance
des hommes comme pour la décrépitude. »
Montaigne, Essais, I, XXVI 90
« Nous n’avons plus idée aujourd’hui de
l’importance de la notion d’âge dans les représentations anciennes
du monde. L'âge de l’homme était une catégorie scientifique du même
ordre que le poids ou la vitesse pour nos contemporains : elle
appartenait à un système de description et d’explication physique
qui remonte aux philosophes ioniens du VIe siècle avant Jésus-Christ, que les compilateurs
médiévaux reprirent dans les écrits du Bas-Empire, qui inspire
encore les premiers livres imprimés de vulgarisation scientifique
au XVIe siècle
91 . »
Dans son ouvrage inaugural sur L'enfant et la
vie familiale sous l’Ancien Régime, Philippe Ariès dresse par
ces quelques mots précis et suggestifs le portrait d’une seconde
configuration ancienne des âges de la vie, dont l’influence va être
considérable. Elle représente une rupture nette avec le modèle
traditionnel, dont on a vu pourtant la puissance explicative. L'âge
n’est plus indexé sur un récit mythique fournissant à la fois
l’origine et la justification de l’univers, mais sur l’ordre même
du monde ; ce que les Grecs anciens appelaient le cosmos. Celui-ci
est régi par une « même loi rigoureuse [qui] règle à la fois le
mouvement des planètes, le cycle végétatif des saisons, les
rapports entre les éléments, le corps de l’homme et ses humeurs et
le destin de l'homme 92 ». De cette représentation
ancienne, l’horoscope individuel de nos magazines préférés ne donne
plus qu’une très pâle idée. Il n’est pas question d’une influence
des astres sur les caractères et les activités humaines, mais d’un
rythme commun à la totalité de l’univers, qui peut se lire aussi
bien dans le mouvement des astres que dans la succession des
saisons ou dans la trajectoire existentielle, de la naissance à la
mort. Tel est le second grand modèle de la pensée ancienne des âges
: à la mythologie des âges succède ainsi, sans pourtant la
supplanter, une cosmologie des âges.
De la mythologie à la cosmologie
L'acte de naissance des grandes cosmologies peut
être daté. Elles émergent au cours de cette extraordinaire période
que le philosophe Karl Jaspers a proposé d’appeler la « période
axiale » ; séquence comprise entre 800 et 200 avant J.-C. au cours
de laquelle se constitue, en Orient comme en Occident, le
patrimoine spirituel de l’humanité 93 . La simultanéité est en
effet frappante : Confucius et Lao-Tseu en Chine, les
Upanishads et le Bouddha aux Indes, Zarathoustra en Perse,
les Prophètes en Palestine et les premiers philosophes en Grèce. A
travers ces auteurs et leurs œuvres, se manifestent sans rapport
visible, note Jaspers, une prise de distance par rapport à l’ordre
traditionnel, un doute à l’égard de l’évidence du monde et une
aspiration nouvelle vers l’absolu. Les causes de ce changement sont
sans doute vouées à rester mystérieuses, mais partout, aussi bien
en Chine qu’en Inde, en Egypte qu’en Grèce, apparaissent des
dispositifs intellectuels qui présentent des conceptions des âges
de la vie dont les traits fondamentaux se ressemblent.
Au sein de cette richesse impressionnante, la
philosophie grecque est idéal-typique. Bien sûr, elle présente
elle-même une diversité considérable, mais qui trouve sa limite
dans le projet commun de mettre au jour, comme le dit Rémi Brague,
une « sagesse du monde 9 ». L'influence qu’aura cette tentative sur la
pensée occidentale des âges de la vie est telle qu’on ne saurait,
sans inconvénient, manquer ce maillon essentiel. De plus, dans
aucun autre espace culturel, le passage de la mythologie à la
cosmologie n’apparaît de manière plus claire et distincte. Que
s’est-il passé dans la Grèce ionienne du VIe siècle avant notre ère lorsque est apparu ce
nouveau mode de rationalité qu’on appellera plus tard philosophie
?
Les faits sont bien connus. A Milet, cité d’Asie
Mineure, se sont succédé trois « sages », Thalès, Anaximandre et
Anaximène, qui furent d’emblée identifiés comme les initiateurs
d’une nouvelle école de pensée : les « physiciens ». Jean-Pierre
Vernant a donné, à partir des travaux de Cornford, une
interprétation à tous égards remarquable de cette émergence
94 . Il y voit la poursuite de
la mythologie par d’autres moyens : « Les cosmologies des
philosophes reprennent et prolongent les mythes cosmogoniques.
Elles apportent une réponse au même type de question : comment un
monde ordonné a-t-il pu émerger du chaos
95 ? » Simplement, la
nature des réponses change du tout au tout.
D’abord, l’origine du monde, des hommes et de
leur destin n’est plus retracée comme la généalogie d’une grande
famille, traversée par de grandes amours ou de funestes querelles.
L'explication mythique par la filiation fait place à la recherche
du mystère des causes. Le premier commencement n’a plus l’évidence
d’une naissance, il devient une énigme à élucider : comment du
chaos primordial l’ordre cosmique a-t-il pu émerger ? Pour
répondre, les physiciens ioniens reprennent la structure logique du
mythe, sans sa dimension narrative et anthropomorphique : « 1) au
début, il y a un état d’indistinction où rien n’apparaît ; 2) de
cette unité primordiale émergent, par ségrégation, des paires
d’opposés, chaud et froid, sec et humide, qui vont différencier
dans l’espace quatre provinces : le ciel de feu, l’air froid, la
terre sèche, la mer humide ; 3) les opposés s’unissent et
interagissent, chacun l’emportant tour à tour sur les autres,
suivant un cycle indéfiniment renouvelé, dans les phénomènes
météoriques, la succession des saisons, la naissance et la mort de
tout ce qui vit, plantes, animaux et hommes
96 ». Ainsi les
catégories abstraites : l’eau, le feu, l’air, la terre,
prennent-elles la place des divinités primordiales : Gaia-la
terre, Ouranos-le ciel, Chronos-le temps,... jusqu’à
ce que l’idée d’un ordre éternel, universel et absolu se fasse jour
10 . « La
cosmologie, par là, remarque Vernant, ne modifie pas seulement son
langage. Elle change de contenu. Au lieu de raconter les naissances
successives, elle définit les principes premiers, constitutifs de
l’être. De récit historique, elle se transforme en un système qui
expose la structure profonde du réel
97 . » Le monde ne se
donne plus comme une parole à entendre (mythos), mais comme
une réalité à contempler (theoria).
Conséquence d’un tel transfert de compétence des
dieux aux éléments, la constitution d’un nouveau
domaine de recherche : la nature (physis), d’où les
divinités traditionnelles sont exclues comme puissances agissantes.
A leur place, les « physiciens » de Milet installent le principe
d’« une loi immanente à la nature et présidant, dès l’origine, à
son aménagement ». L'ordonnancement du cosmos ne relève plus de la
souveraineté suprême d’un dieu-roi, mais, « derrière le flux
apparent des choses », d’« un juste équilibre des divers éléments
dont l’univers est composé 98 ». Cette loi, il convient de
l’observer dans les deux sens du terme : d’une part,
l’identifier et la contempler dans son rythme régulier derrière les
désordres apparents, car « la nature aime à se cacher 99 » ;
d’autre part, lui obéir scrupuleusement et y conformer, autant
qu’il est possible, la vie morale et politique. L'ordre cosmique
repose ainsi « sur une loi de justice (diké) inscrite dans
la nature, une règle de répartition (nomos) impliquant pour
tous les éléments constitutifs du monde un ordre égalitaire, de
telle sorte qu’aucun ne puisse dominer les autres et l’emporter sur
eux 100 ». A partir de là, la
vocation du « philosophe » se laisse aisément déduire. Il est celui
qui tout à la fois accède à l’intelligence de l’ordre cosmique,
parvient à régler sur sa mesure l’ordonnancement de sa propre vie
et diffuse publiquement cette connaissance existentielle dans la
cité des hommes. Le philosophe se doit donc d’être un modèle de
savoir, de vertu et de pédagogie. Telles sont les conditions pour
que se déploie la sagesse du monde, dont la philosophie grecque
fournit, dans sa diversité, l’illustration emblématique, mais,
encore une fois, non exclusive.
De l’immortalité de l’homme
Quelles sont les conséquences de ce nouveau
dispositif sur la pensée des âges de la vie humaine ? Elles sont
considérables. En effet, l’axe directeur de la vie se trouve ici
complètement déplacé. Dans la mythologie, il s’agissait de
concevoir les différents âges comme autant d’étapes vers
l’accomplissement ultime représenté par l’ancestralité. Or, à
partir du moment où l’explication du monde ne prend plus la forme
d’un récit généalogique, dès lors que le passé cesse d’être la
source du sens, la tradition cesse d’offrir au présent son
éclairage et au cours de la vie individuelle son fil
d’Ariane.
Comment la philosophie cosmologique va-t-elle
répondre aux questions jusqu’ici prises en charge par le récit
mythologique ? Et notamment celle-ci : pourquoi les hommes sont-ils
mortels ? La réponse apportée est, dans son principe, assez simple
à formuler : si les hommes sont mortels, c’est, parce que, le plus
souvent, ils se contentent d’une vie de mortel. Comme le dit
Héraclite, « étant nés, ils veulent vivre et subir leur destin de
mort, ou plutôt trouver le repos, et ils laissent après eux des
enfants, destins de mort à naître 101 ». C'est parce qu’ils
s’estiment prisonniers du cycle de la vie, que les hommes se
croient obligés de « vivre en morts ». Or, de cette prison, il ne
dépend que d’eux de sortir. Trois issues se présentent.
La première est la procréation sexuelle. En un
sens, les hommes participent ainsi par la génération au règne
éternel de la vie – « il y a, écrit Platon dans le Banquet
(206c), dans l’union de l’homme et de la femme quelque chose de
divin (...) où réside l’immortalité » –, mais cette immortalité est
aussi la plus fruste, car elle relève du corps périssable, des bas
instincts (epithumia) et, donc, de ce qu’il y a de plus
animal en l’homme. De plus, la génération sexuée est la source du
problème de la mort ; elle ne peut en être la solution.
Une manière plus élaborée de dépasser la mort
consisterait, comme le font les aristoi, les meilleurs, à «
s’assurer pour l’éternité une gloire impérissable ». L'homme espère
ainsi, par son courage (thumos), voir ses actes et ses
paroles, c’est-à-dire ce qu’il y a de plus éphémère en lui, accéder
à une pérennité similaire à celle qui règne dans la nature. C'est
le choix que fit Achille dans l’Iliade : préférer une vie
courte et glorieuse à une vie longue et insignifiante. Cette
immortalité est plus noble sans doute, mais elle reste bien fugace
néanmoins, puisqu’elle consiste à survivre dans la mémoire de
simples mortels.
La seule manière pour l’homme mortel de se
rendre réellement immortel, c’est de dépasser ces désirs humains
trop humains pour ne désirer plus que ce qui est réellement
éternel. C'est la voie du philosophe, qui, accédant à la
connaissance vraie (nous) du cosmos, peut fusionner avec lui
et adhérer à l’éternité de la nature elle-même : c’est ce dernier
genre d’immortalité que doit viser celui qui désire une « vie digne
d’être vécue » (Banquet, 211d), c’est-à-dire une vie qui
n’est pas seulement la vie (et donc aussi la mort). Il y a donc de
l’immortel en l’homme qu’il ne tient qu’à lui de révéler. Ce que
Platon formule ainsi dans ce passage du Timée (90b-c) : «
Quand un homme s’est livré tout entier à ses passions ou à ses
ambitions et applique tous ses efforts à les satisfaire, toutes ses
pensées deviennent nécessairement mortelles, et rien ne lui fait
défaut pour devenir entièrement mortel, autant que cela lui est
possible, puisque c’est à cela qu’il s’est exercé. Mais lorsqu’un
homme s’est donné tout entier à l’amour de la science et à la vraie
sagesse et que, parmi ses facultés, il a surtout exercé celle de
penser à des choses immortelles et divines, s’il parvient à
atteindre la vérité il est certain que, dans la mesure où il est
donné à la nature humaine de participer à l’immortalité, il ne lui
manque rien pour y parvenir 102 . »
On voit ainsi à la fois la continuité et la
rupture par rapport au discours mythologique : l’immortalité, selon
cette perspective, n’est pas un âge d’or perdu ou une occasion
manquée ; elle est une chance à saisir et un horizon possible, que
seule la philosophie permet d’atteindre.
Cosm-éthique de l’âge
Comment, à partir de là, comprendre les âges de
la vie ? D’un côté, l’âge enferme l’homme dans sa condition de
mortel : il faut le dépasser ; d’un autre côté, pourtant, l’âge
participe de l’ordre cosmique : il faut le respecter. Comment
concilier ces deux idées contradictoires ?
« La vie, écrit Cicéron dans son traité De la
vieillesse (X, 33), a un cours déterminé ; la nature suit une
voie une et simple et chaque âge a reçu un tempérament propre, de
telle sorte que la faiblesse des enfants, la fougue des jeunes
gens, le sérieux de l’homme fait, la maturité de la vieillesse sont
des dispositions naturelles qu’il faut recueillir en temps opportun
103 . » S'il est sage de faire
son âge, ce n’est pas seulement parce qu’on y est obligé, c’est
surtout parce que, selon la conception cosmologique, l’homme est
microcosme (petit cosmos) résumant en lui non pas seulement
une partie du monde, mais la totalité de ce que le monde contient
104 . Si l’on osait, on
pourrait dire que l’âge exige une cosm-éthique : c’est parce que
l’homme est un microcosme qu’il doit retrouver en
lui-même le rythme harmonieux de l’univers. Quel est ce rythme
?
Cette question et son contexte permettent de
comprendre la place proprement gigantesque qu’occupe le problème du
dénombrement des âges de la vie dans la littérature et
l’iconographie antique et médiévale. Faut-il en compter trois,
quatre, six, sept, dix, douze, ou plus ? Cette question a passionné
les savants, les médecins, mais aussi, tout au long du Moyen Age,
les écrits plus populaires tel Le grand propriétaire de toutes
choses, dont la traduction française date de 1556. Les
terminologies sont toujours subtiles et les nuances sophistiquées
105 , mais il ne s’agit
nullement d’érudition gratuite : il en va de la conduite de la
vie.
Sacrifions donc un instant à cette érudition
pour tenter de trouver une logique dans ce foisonnement de
comptabilités. On risquerait sans cela de manquer un pan entier de
notre histoire et quelques motifs de notre crise
contemporaine.
Les deux systèmes les plus répandus de découpage
des âges sont le modèle saisonnier en 4 et le modèle hebdomadaire
en 7. A en croire les premiers commentateurs, comme Diogène Laërce,
ils trouvent leur source dans la doctrine pythagoricienne qui
permet de combiner une ontologie numérique, basée sur le principe
que les « choses sont des nombres » et, sans doute à partir
d’Empédocle, une ontologie physique, fondée sur la théorie des
quatre éléments : la terre, l’eau, l’air et le feu. Ce double
système établit un tissu de correspondances à la fois matérielles
et idéales représentant l’harmonie parfaite du monde.
Le modèle saisonnier trouve sa plus belle
expression dans les Métamorphoses d’Ovide. Celles-ci
débutent, de manière significative, par le récit des quatre âges du
monde et s’achèvent par un sermon de Pythagore sur les quatre âges
de la vie : « Voyez l’Année, se partageant en quatre saisons,
imiter ainsi, dans son cours, les âges de la vie. » De la même
manière, proclame Pythagore, « nos corps sont sujets à des
changements perpétuels et ininterrompus. (...) Ô temps insatiable,
et toi, envieuse vieillesse, vous détruisez tout, et, tout ce que
l’âge a gâté de sa dent, peu à peu vous l’achevez lentement par la
mort ». Et « les quatre éléments » eux-mêmes obéissent à ce rythme
infini qui scande le flux de l’univers (XV, 199-236) 106
.
Cette harmonique se retrouvera dans les traités
médicaux d’Hippocrate, de Celsus ou de Galien, ainsi que dans les
plus célèbres ouvrages du Moyen Age, de ceux d’Isidore de Séville
107 (560-636) au fameux traité
Les quatre Aages de l’homme de Philippe de Novarre (vers
1265). Du mélange et de la répulsion des quatre éléments découle un
dispositif complexe et complet de correspondances entre la vie de
l’individu et l’ordre cosmique : aux quatre périodes de la vie que
sont l’enfance, la jeunesse, la maturité et la vieillesse,
correspondent non seulement les quatre saisons de l’année, mais
aussi les quatre qualités fondamentales de la nature première de
l’homme : chaud/humide pour l’enfance molle et indéterminée ;
chaud/sec pour la jeunesse fougueuse et ardente ; froid/sec pour la
maturité pondérée et réfléchie ; froid/humide pour la vieillesse
frileuse et timorée 11 . Elles-mêmes sont rapportées aux quatre
humeurs de la médecine : le sang, la bile jaune, la bile noire, le
flegme, respectivement issues du cœur, de la vésicule, de la rate
et de la tête. Celles-ci correspondent à leur tour aux quatre
tempéraments de la psychologie : le sanguin, le mélancolique, le
colérique, le flegmatique. Selon cette perspective, la maturité et
la vieillesse sont conçues comme le dessèchement et le
refroidissement progressif d’une nature qui se fige de plus en plus
et devient moins malléable. A l’inverse, l’enfant est une cire
encore molle (chaude et humide) sur laquelle il est loisible
d’écrire. Au demeurant, l’alcool, cette « eau de feu » a la vertu
(ou le vice) de faire retomber l’adulte en enfance : l’homme ivre
ne sait plus ni marcher ni parler 108 ...
D’une façon générale tout dérèglement est nocif
en ce qu’il introduit le désordre. « On ne peut, écrit Marcel
Conche commentant Héraclite, cumuler les avantages des saisons : ou
l’on a le printemps, ou l’on a l’automne. Ce qu’une saison apporte
(saison de l’année, de la vie ou du monde), une autre l’emporte.
Après le gain, il faut accepter la perte, condition d’un nouveau
gain 109 . »
La seconde grande division, également attribuée
à Pythagore, mais aussi à Solon 110 , repose elle aussi sur
des correspondances cosmiques et numériques. Comme il y a sept
planètes connues à l’époque, il y a sept âges qui leur
correspondent 111 : la petite enfance
(infantia) est associée à la Lune, astre, pensait-on alors,
moite et humide, l’enfance (pueritia) à Mercure car « c’est
l’âge où l’homme commence à parler distinctement et avec l’usage de
la raison (...) et s’adonne tout ensemble à l’apprentissage des
arts et des lettres ». L'adolescence (adulescentia) est
symbolisée par Vénus « à cause qu’en cet âge l’homme commence à
ressentir les aiguillons de la chair et d’être capable d’engendrer
son semblable ». La jeunesse (juventus), ou quatrième âge,
est associée au Soleil « d’autant que la beauté de l’homme reluit
le plus en cet âge ». La virilité ou cinquième âge correspond à
Mars, car « l’homme en sa parfaite vigueur est plus assuré, résolu,
courageux et plus capable de discipline et de conduite militaire ».
Sixième période qui correspond à Jupiter ou première vieillesse
(senectus), âge de la pleine maturité, de l’expérience et du
bon conseil, mais aussi de la gravité. La septième et dernière
correspond à la décrépitude (senies) : l’âge de Saturne à
cause de sa froideur et de sa faiblesse extrêmes.
Ce chiffre 7 relève aussi de l’ontologie
numérique : le recours à l’arithmologie permet en effet, tout comme
la référence aux éléments primordiaux, de répondre à la question de
l’origine de l’univers. Sans entrer dans le détail de
l’argumentation qui sous-tend cette idée, on peut en restituer
brièvement la logique. La quête d’une réalité première nous place
devant cette énigme : la réalité première ne doit être ni simple
car, si elle était simple, elle ne pourrait pas se diviser et
produire le monde, ni composée, car sinon elle ne serait pas
première. Or, la seule réalité connue qui correspond à cette double
contrainte intellectuelle est le nombre, qui n’est ni simple ni
composé, mais qui, composé seulement de lui-même, est pourtant
simple, puisqu’il constitue une unité
112 . La génération
par opération numérique se substitue ici à la généalogie
mythologique : par addition des éléments numériques fondamentaux
113 , on arrive au nombre 10
figuré par la mystérieuse tetractys pythagoricienne « source
et racine de la nature éternelle », par laquelle juraient les
initiés. Dans ce cadre, le nombre 7 a une importance particulière,
dans la mesure où, de la décade, il est le seul qui n’est ni
produit ni facteur. Cette numérologie s’exprime et s’observe dans
toutes les dimensions de l’harmonie cosmique, depuis la mélodie
secrète des sphères jusqu’aux changements du caractère humain
114 . C'est ainsi que l’«
inventeur » du pouls humain, le médecin alexandrin Hérophile, qui
fut le premier à en mesurer le rythme avec une clepsydre, affirmait
que chaque âge a son tempo propre 115 : deux brèves pour le
nouveau-né, une longue et une brève pour l’enfant, deux longues
chez l’adulte, et enfin, une brève et une longue au moment de la
vieillesse. La vie se scande comme un poème musical en hexamètres
dactyliques et le sage doit se départir de l’habitude, qui rend
sourd, pour apprendre à écouter cette musique cosmique et à la
reconnaître en lui. Faire son âge suppose donc de le vivre en
accord avec l’univers en connaissance de cause et sans brûler
les étapes. C'est aussi la meilleure manière de faire durer
l’existence autant qu’il est possible
12 .
On peut comprendre par là l’enjeu que recèle
l’extrême sophistication de la comptabilité et de la description
des âges. Son but n’est pas seulement théorique ; elle vise à
produire un règlement complet de l’existence allant de la
diététique à la médecine et même à l’éthique. De la connaissance
des âges, c’est une conduite de vie que l’on cherche à déduire.
Mais ce n’est pas tout. « Faire son âge » ne suffit pas. Cela
permet certes de vivre au rythme du cosmos, mais cette adhésion
doit aussi nous faire parvenir à une sorte de maturité suprême, ou
encore d’éveil, comme il est dit dans d’autres traditions, à
côté de laquelle les maturités naturelle ou sociale sont
insignifiantes. Or, cette maturité suprême, seule la philosophie
peut la produire.
La philosophie comme sagesse de l’âge
Grâce à la philosophie, la promesse d’une
progression se dessine dans l’apparente déchéance de l’âge. Il y a
certes, au milieu de la vie, un sommet naturel. Aristote, dans sa
Rhétorique, le situe comme la plupart de ses contemporains
vers 30/35 ans pour le corps et « aux environs de la
quarante-neuvième année » pour l’âme
116 : « Les hommes, à
l’âge de la maturité, auront évidemment un caractère intermédiaire
entre ceux que nous venons d’étudier [les jeunes et les vieux], à
condition que nous supprimions l’excès qu’il y a dans l’un et dans
l’autre. Ils ne montreront ni une confiance excessive, qui relève
de la témérité, ni des craintes exagérées, mais ils seront dans une
juste moyenne relativement à ces deux extrêmes 117 ».
Mais ce sommet, naturellement mesuré, équilibré, parfait, peut
pourtant être dépassé grâce à la philosophie.
C'est un tel dépassement qu’exprime expressément
ce fragment d’Héraclite : « Marmot qui n’a pas la parole ! L'homme
s’entend ainsi appeler par l’être divin, comme l’enfant par l’homme
118 . » Enigmatique et
lapidaire, comme toujours avec Héraclite, mais que l’on peut, avec
Marcel Conche, interpréter de la manière suivante. Héraclite
établit ici une double analogie : l’enfant est à l’adulte ce que
l’adulte est au philosophe. Ainsi, au cours normal de la vie
humaine qui va de la naissance à la mort, il est possible
d’associer une seconde trajectoire possible qui va de la condition
de mortel à celle d’« être divin ». Cette seconde vie que permet la
philosophie, une fois le sommet de la vie naturelle atteint, exige
à son tour qu’un certain nombre de paliers soient franchis : ces
degrés sont conçus sur le modèle des âges de la vie. Au fur et à
mesure de ces étapes, la philosophie nous rend de plus en plus
vivant et de moins en moins mortel. L'homme, dit Aristote, doit
accepter de ne pas « borner sa pensée aux choses humaines, et parce
qu’il est mortel aux choses mortelles », mais, grâce à « la vie
théorétique ou contemplative », il doit « autant qu’il est
possible, s’immortaliser et tout faire pour vivre selon la partie
la plus noble qui est en lui 119 ».
Le philosophe est donc celui qui dépasse la
condition humaine moyenne comme l’adulte dépasse l’enfant. Cela
suppose qu’il reconnaisse n’avoir encore rien appris, comme l’adage
socratique le recommande – je sais que je ne sais rien –, et qu’il
s’engage dans la voie d’une nouvelle « adolescence ». Sans doute
faut-il être mûr pour devenir philosophe, mais la philosophie offre
la perspective d’une « sur-maturité » qui représente l’authentique
achèvement de l’homme. Ce pourquoi elle a un lien intime, originel
et essentiel avec la pensée des âges.
Un épisode de la vie du Bouddha illustre à
merveille cette idée. L'évoquer nous permettra aussi d’entendre les
consonances cosmologiques que l’idée de période axiale nous
permettait d’espérer.
Le jeune prince avait jusque-là vécu dans le
luxe, l’oisiveté et les plaisirs. Son père, dans la crainte de le
voir renoncer au trône pour embrasser la vie errante, veillait à le
maintenir dans l’ignorance de toute douleur et de toute peine. Mais
le prince fit quatre promenades hors de la ville au cours
desquelles il découvrit les malheurs du monde : la vieillesse, la
maladie et la mort. Lors de la quatrième promenade, il rencontra un
moine errant qui le fit songer au bonheur d’une vie de renoncement.
Au moment où, rempli de cette idée, il allait rentrer, on vint lui
annoncer la naissance d’un fils. C'est alors qu’il entendit de la
bouche d’une princesse qui le voit dans sa splendeur : « Heureuse
la mère qui possède un tel fils ! Bienheureux aussi son père !
Heureuse la femme qui possède un tel époux ! Il atteindra le
Nirvana ! » Bodhisatva se prit alors à réfléchir : « Obtiendrai-je
moi-même ce Nirvana suprême ? Comment se libérer des lois de la
naissance, de la vieillesse, de la maladie et de la mort ? » Après
une nouvelle fête, il se réveilla au milieu de la nuit,
contemplant, effaré, les corps inertes gisant autour lui comme des
cadavres : « Malheur ! s’écria-t-il, le mal m’environne. Voici venu
le temps de partir pour le grand départ ». Mais, dans sa hâte, la
pensée de son enfant l’arrêta. Il gagna alors la chambre de sa
femme, mais ne put contempler son enfant, car elle dormait la main
posée sur lui. « Si j’écarte sa main de la tête de mon enfant pour
le connaître, elle s’éveillera ; quand je serai Bouddha, je
reviendrai et je m’inquiéterai de mon fils. » Et il partit. C'est
au moment où le jeune Bouddha parvient à la maturité physique (il a
29 ans) et sociale (il est père), qu’il adopte la vie errante,
comme si la naissance de son fils le rendait quitte de sa dette
envers les ancêtres et la société. Il peut alors prendre le chemin
de la sur-maturité 120 .
La maturité comme « conversion »
On perçoit du même coup le gouffre qui sépare la
maturité selon la mythologie et la maturité selon la cosmologie.
Celle-ci affirme un arrachement au cours de l’existence ordinaire
que celle-là refusait comme impie. Pour devenir authentiquement
adulte, disent les cosmologues, il faut rompre avec l’ordre social
et la familiarité des choses ; il faut briser les évidences de la
tradition. Par où l’on voit que la crise des âges de la vie
pourrait ne pas dater d’aujourd’hui et plonger ses racines fort
loin dans le passé.
Nietzsche est sans doute celui qui a le mieux
identifié la dimension subversive et, comme il disait,
immorale de la philosophie grecque. Son analyse mérite
d’être citée, car elle formule à merveille la différence entre la
mythologie traditionnelle et les dispositifs spirituels qui vont
lui succéder : « Si l’on compare, écrit Nietzsche dans le § 9
d’Aurore, notre façon de vivre à celle de l’humanité pendant
des milliers d’années, on constatera que, nous autres, hommes
d’aujourd’hui, vivons dans une époque très immorale (...) »
Qu’est-ce que la moralité, en effet, sinon « l’obéissance aux
mœurs, quel que soit le genre de celles-ci » ? Or les mœurs,
poursuit-il, « c’est la façon traditionnelle d’agir et d’évaluer.
Partout où les coutumes ne commandent pas il n’y a pas de moralité
». En conséquence de quoi, dit Nietzsche, « l’homme libre est
immoral, puisque, en toutes choses, il veut dépendre de
lui-même et non d’un usage établi, d’une tradition : dans tous les
états primitifs de l’humanité “ mal ” est synonyme d’“ individuel
”, “ imprévisible ”, “ arbitraire ”, “ inaccoutumé ”, “ imprévu ”,
“ imprévisible ”. Dans ces mêmes états primitifs, toujours selon la
même évaluation : si une action est exécutée, non parce que
la tradition la commande, mais pour d’autres raisons (par exemple à
cause de son utilité individuelle), et même pour les raisons qui
autrefois ont établi la coutume, elle est qualifiée d’immorale et
considérée comme telle, même par celui qui l’exécute : car celui-ci
ne s’est pas inspiré de l’obéissance envers la tradition ». De
cette argumentation, Nietzsche peut alors tirer une définition
simple mais extrêmement profonde de la tradition : « Qu’est-ce que
la tradition ? Une autorité supérieure à laquelle on obéit, non
parce qu’elle commande l’utile, mais parce qu’elle
commande 121 ».
De ce point de vue, nous sommes sortis, sans
retour possible, de l’univers de la tradition et ce, depuis bien
longtemps. Précisément : depuis que les philosophes et autres
cosmologues ont cessé de considérer la maturité comme
l’accomplissement naturel de l’existence. Pour eux, la vie a cessé
d’être une trajectoire régulière, jalonnée par des repères rituels
prédéfinis. « Quel chemin vers la vie tracera-t-on ? » se demandait
Héraclite 122 ; la réponse, en effet, ne
va plus de soi.
C'est de cette crise dont témoigne la première
grande philosophie de l’éducation, la doctrine platonicienne
présente dans La République. Celle-ci rompt délibérément
avec l’idéal aristocratique où il s’agissait d’exercer les qualités
guerrières (courage, honneur) telles qu’elles étaient « incarnées
en de grands ancêtres divins que l’on prend pour modèle » (Hadot)
123 . Contre cette finalité,
Platon dénonce, à la suite des sophistes, l’arbitraire de la
coutume et l’insignifiance d’une « vie sans examen ». En
définissant, dans La République, l’éducation comme une «
conversion de l’âme » (518c sq.), Platon ouvre le problème
de la formation de l’homme que, désormais, ni la simple familiarité
quotidienne ni la seule reproduction à l’identique ne parviennent
plus à résoudre. Grandir, ce n’est plus changer pour devenir le
même que les parents, les adultes ou les ancêtres, c’est au
contraire rompre avec le quotidien familier, familial et social,
pour se tourner vers l’éternel et l’immatériel et se transformer du
tout au tout. Grandir, c’est quitter sa condition de mortel en
imitant en tout point le cosmos éternel. Cela suppose un trajet
difficile et pénible, marqué par des degrés que Platon figure dans
le fameux mythe de la caverne et qu’il explicite dans une sorte de
parcours d’initiation (La République, VII).
Il ne faudrait pourtant pas commettre
d’anachronisme : l’éducation platonicienne ne cherche pas à
élaborer un plan d’études ou un programme scolaire. Elle a bien
davantage à voir avec ce que Pierre Hadot a très justement appelé
les « exercices spirituels 124 ». De quoi s’agit-il ? De
ces pratiques, parfois étranges, que l’on retrouve chez tous les
philosophes grecs, mais aussi dans l’enseignement des sagesses
orientales, par lesquelles les apprentis s’efforcent de dépasser
l’égocentrisme, de quitter le quotidien afin de réaliser leur
nature immortelle. Cela peut consister en des maximes à mémoriser,
des travaux d’études, des techniques de maîtrise de soi, des
épreuves physiques ou encore morales, comme celle que suggérait
Diogène : parcourir la ville avec un hareng tenu en laisse. Bonne
manière, disait-il, de comprendre la relativité des conventions
sociales. Bref, il s’agit, grâce à un entraînement intensif,
d’élargir progressivement sa vision du monde et sa personnalité aux
dimensions du Cosmos. C'est par cette rupture avec l’aveuglante
évidence de la familiarité et par l’exercice quotidien de l’«
étonnement » que l’homme peut devenir, par degrés successifs,
vraiment grand, c’est-à-dire adulte accompli, c’est-à-dire
sage 125 . Et pour le sage, les
âges sont des exercices.
La pensée des âges n’a donc rien d’anecdotique
ou de secondaire dans le dispositif cosmologique. Elle est au cœur
de ce qui en constitue l’originalité et la puissance : le refus
d’une vie simplement mortelle et l’aspiration à une existence plus
conforme à l’ordre du monde conduisent à élaborer une échelle des
âges « au-delà des âges », une sur-maturité au-delà de la maturité.
Finalement « faire son âge » devient le meilleur moyen de «
dépasser l’âge » et de résoudre par la même occasion le problème du
vieillissement et de la mort.
« Que votre vieillesse soit comme l’âge d’un jeune
garçon et votre jeunesse comme l’âge d’un vieillard... ; que votre
sagesse ne soit pas liée à l’orgueil ni votre humilité sans
sagesse. »
Augustin, Enarrationes in Psalmos (112,
2)
Le vieux Job est reconnu et célébré comme un
juste parmi les justes. Et pourtant Dieu, afin d’éprouver sa foi et
sa bonté, se met à l’accabler de tous les malheurs : catastrophe,
vol, maladie, mort de ses proches, soucis financiers, maladies,
problèmes de famille. C'est à n’y rien comprendre. Job retrouve
alors ses vieux amis, venus pour le réconforter, et, à discuter
ensemble, ils se mettent à douter des desseins de Dieu. Le fils de
l’un d’entre eux, le jeune Eloah, qui a assisté à toute la
conversation réagit alors vivement (Jb, 30, 1 sq.) : « Je
suis un jeune, moi, et vous des vieux. Aussi craignais-je et
redoutais-je de vous exposer mon savoir. Je me disais : “ L'âge
parlera, le nombre des années enseignera la sagesse. ” Mais en
réalité, dans l’homme, c’est le souffle, l’inspiration du Puissant
qui rend intelligent. Etre ancien ne rend pas sage, et les
vieillards ne discernent pas le droit » (Jb, 32, 1-9).
Pour le monothéisme, tout comme pour la
philosophie, la sagesse n’attend pas le nombre des années. Dès lors
que le passé et l’ancestralité ont cessé d’être la source exclusive
du sens, la séniorité ne garantit plus la grandeur ni le salut :
être vieux ne suffit pas et un juste, comme il est dit dans le
Livre de la sagesse (Sg, 4, 7-16), « même s’il meurt avant l’âge,
connaîtra le repos, car la vieillesse estimée n’est pas celle du
grand âge, elle ne se mesure pas au nombre des années. La sagesse
tient lieu de cheveux blancs pour l’homme, l’âge de la vieillesse,
c’est une vie sans tache... Parvenu à la perfection en peu de
temps, il a atteint la plénitude d’une longue vie 126 ».
Cet éloge de la sagesse, source d’immortalité (Sg, 8, 13) est
conforme à l’orientation cosmologique : il existe une sur-maturité
qui vient surplomber et transcender le cours naturel des âges et
désigne ainsi l’accomplissement véritable de l’être humain.
Mais ce qui distingue de manière décisive le
monothéisme de la cosmologie, c’est que cette sur-maturité est
conçue non comme une fusion avec l’ordre cosmique éternel, mais
comme une quête du divin créateur et ordonnateur suprême du monde.
C'est désormais cet horizon qui doit guider le cours de l’existence
et en rythmer le cheminement de la naissance à la mort. Sans lui,
le séjour terrestre est voué à n’être qu’une tragédie individuelle
et une succession de malheurs : « Et souviens-toi de ton Créateur
aux jours de ton adolescence, avant que ne viennent les mauvais
jours et que n’arrivent les années dont tu diras : “ Je n’y ai
aucun plaisir ” (...), avant que la poussière ne retourne à la
terre, selon ce qu’elle était, et que le souffle ne retourne à Dieu
qui l’avait donné. Vanité des vanités, a dit le Qohéleth, tout est
vanité » (Qo, 12, 1).
Les trois grandes religions monothéistes ont
développé chacune des discours puissants et cohérents visant, eux
aussi, à résoudre les questions directrices du cours de l’existence
mortelle. Malgré les différences, le principe de leur réponse se
distingue aussi bien de la mythologie que de la cosmologie. Pour
trouver le sens de la vie mortelle, il ne s’agit plus seulement
d’être fidèle au passé fondateur ni de contempler l’ordre cosmique,
mais il faut, en outre, attendre et espérer un rapprochement du
divin. C'est dans l’existence d’un Dieu unique et transcendant que
se trouve le fil conducteur de l’existence terrestre.
Au sein de cette configuration monothéiste, le
modèle chrétien présente le schéma le plus original, dans la mesure
où il s’est opposé de manière explicite et radicale aux deux
précédents dispositifs mythologique et cosmologique. D’une part, il
refuse l’idée de tradition qu’incarne à ses yeux le judaïsme et,
d’autre part, il entend dépasser l’idée théorique de contemplation
que représente pour lui la philosophie grecque. C'est le sens du
fameux texte de Paul, qui, dans la Première Epître aux Corinthiens,
présente le salut chrétien comme « un scandale pour les Juifs et
une folie pour les Grecs 127 ».
Le « scandale » chrétien, c’est la sortie du
régime de la loi par lequel, dans le judaïsme se trouvent réglés
non seulement l’économie des âges, mais l’ensemble des
comportements individuels. Il y a, pour tous les moments de
l’existence, un code précis et détaillé, directement articulé à la
parole de Dieu par le truchement des interprétations successives.
Le judaïsme représente, selon cette lecture, un approfondissement
et une complexification du couple mythe/rite des sociétés
traditionnelles ; formule que l’on pourrait retrouver d’ailleurs
dans l'Islam 128 . A ce régime de la loi,
le christianisme oppose, c’est bien connu, le régime de la foi.
Comme le dit Paul dans son Epître aux Galates : « Avant la venue de
la foi, nous étions gardés en captivité sous la loi, en vue de la
foi qui devait être révélée. Ainsi donc, la loi a été notre
surveillant, en attendant le Christ, afin que nous soyons justifiés
par la foi. Mais après la venue de la foi, nous ne sommes plus
soumis à ce surveillant. Car tous, vous êtes, par la foi fils de
Dieu, en Jésus-Christ » (Ga, 3-23). En jouant, pour ainsi dire, la
Révélation (foi) contre la tradition (loi), le « Nouveau Testament
» rompt le lien continu avec le passé fondateur : avec le Christ,
la mythologie des origines ne doit pas seulement être répétée, elle
est censée connaître une réactualisation qui lui confère son
véritable sens. Ce qui n’est pas sans conséquence, on va le voir,
sur la conception des âges 13 .
En plus du scandale d’une vie « hors la loi »,
la foi chrétienne ne peut qu’apparaître « hors raison » aux yeux de
la philosophie grecque. Cette « folie », que les chrétiens
revendiquent comme une supériorité par rapport à la philosophie,
réside dans la nouvelle promesse d’éternité. L'accès chrétien à
l’immortalité ne passe plus par la voie d’une fusion avec le cosmos
éternel, mais par celle d’une résurrection personnelle, corps et
âme confondus 129 . Le christianisme entend
ainsi concurrencer la philosophie grecque sur le terrain du salut,
ce qui, là encore, ne manquera pas d’avoir des répercussions sur la
pensée des âges.
Le modèle théologique se présente donc lui-même
davantage comme une intégration de la mythologie et de la
cosmologie que comme leur réfutation. C'est d’ailleurs ce qui
explique le constant recyclage, par la théologie, des ressources
mythologiques et cosmologiques. La pensée des âges de la vie en
offre l’illustration exemplaire. D’un côté, la ritualité
mythologique se déploie dans la doctrine des sacrements ; de
l’autre, les considérations cosmo-éthiques sur les âges
connaissent, notamment dans la pensée médiévale, un développement
sans précédent. A côté des traités savants, philosophiques ou
médicaux, il faudrait évoquer les vies de saints, l’iconographie et
toutes les représentations sacrées des âges, depuis celle de
l’enfant Jésus à l’image d’un Dieu vieillard.
Dans ce foisonnement de sources et de documents
130 , il est parfois difficile
de se retrouver. Mais si l’on veut tenter de mettre au jour le
modèle d’une « théologie des âges de la vie », il ne saurait y
avoir de meilleur guide que celui qui en fut le concepteur : saint
Augustin.
Ages terrestres, âges spirituels
Les Confessions, on l’a souvent dit, ne
sont pas à proprement parler une autobiographie d’Augustin. La
première finalité de l’ouvrage n’est pas le récit de la vie d’un
individu, mais celui de son aspiration au salut. Et pourtant, en
inscrivant l’accès à Dieu dans le cours de l’existence personnelle,
ce livre suggère une échelle des âges. Comment, se demande
Augustin, une existence déchue, vouée à la vie mortelle, voire à «
une mort vivante » (I, 6), peut-elle se trouver transfigurée par la
grâce de Dieu ? C'est cette réconciliation qui anime le récit des
Confessions. Il est jalonné par les différentes étapes du
péché de la prime enfance jusqu’à la maturité, puis par les
premières marques de son éveil spirituel. Il ne s’achève pourtant
pas à sa conversion, mais, un peu plus tard, à la mort de sa mère,
Monique (livre IX). Celle-ci, après le baptême de son fils, lui
avait confié : « Une seule chose me faisait désirer de vivre encore
un peu, c’était de te voir, avant ma mort, chrétien et catholique.
Mon Dieu m’a accordé cette grâce surabondamment, puisque je te vois
résolu à le servir, au mépris même des félicités terrestres. Que
fais-je donc ici ? » (IX, 10.) Elle devait mourir quelque temps
après. Cette mort marque pour Augustin une seconde naissance d’une
seconde mère, l’Eglise, dont il va interroger, dans la fin de son
ouvrage, l’historicité globale (livres X à XIII) dans le but
d’articuler et d’intégrer les différents niveaux du temps : le
temps terrestre et le temps céleste, le temps individuel et le
temps collectif.
La clef de cette articulation est donnée par un
passage d’un autre ouvrage d’Augustin, De vera religione
131 , qui présente le tableau
complet des âges de la vie humaine.
Pour ce qui est de la vie terrestre, Augustin se
rallie, contre les comptabilités saisonnières ou hebdomadaires, à
une division en six étapes, plus fidèle à ses yeux à l’histoire du
salut 132 : les six âges de l’homme
correspondent aux six jours de la Création et aux six âges du
monde. La petite enfance (infantia) est tout entière occupée
par les soins du corps et par la nourriture ; elle sera
complètement oubliée plus tard ; lui succède l’enfance
(pueritia) qui voit la mémoire commencer à s’éveiller ;
vient ensuite l’adolescence (adolescentia), lorsque l’homme
devient capable de se reproduire et d’être père ; puis c’est la
jeunesse (juventus), qui marque le début des responsabilités
publiques, mais aussi de l’emprise toujours plus maligne du péché ;
la maturité (gravitas) apporte enfin « un certain repos »,
avant que les maladies et la faiblesse croissante de la vieillesse
(senectus) finissent par exténuer la vie (XXVI, 48). Telle
est « la vie de l’homme qui vit du corps et s’attache aux choses
temporelles ». C'est la vie du « vieil homme » (vetus homo),
de l’homme terrestre et extérieur à lui-même. Même si elle ne
conduit pas à la perfection suprême, elle peut avoir sa beauté et
sa forme d’accomplissement : « le vieil homme, dit Augustin, peut à
lui seul emplir ici-bas toute une vie » (XXVII, 50). La plupart se
contentent d’ailleurs de cette vie terrestre pour le meilleur – le
désintéressement et le respect de la loi – ou pour le pire – le
désordre individuel et collectif. Mais, quelle que soit leur
attitude, ils resteront tous enfermés à l’intérieur de cette vie
terrestre du jour de leur naissance jusqu’à celui de leur
mort.
Il n’en va pas de même pour ceux qui sont
touchés par la grâce divine. La possibilité leur est offerte de
connaître une seconde naissance et d’entamer une autre vie.
Celle-ci passe aussi par des étapes progressives qui vont peu à peu
éliminer tout ce qu’il y a de terrestre dans l’existence. Ce
deuxième homme, Augustin l’appelle « l’homme nouveau » (novus
homo). C'est un homme intérieur et céleste, dont les âges ne se
distinguent pas « par des années, mais par les progrès spirituels
qu’il accomplit ».
Ainsi, au cours du premier âge spirituel,
l’homme nouveau se nourrit du lait des paraboles et des exemples
des Ecritures. Puis, de la même manière que l’enfant oublie
son premier âge, il « commence à oublier l’humain pour tendre au
divin » ; « il n’est plus tenu dans les bras d’une autorité
humaine, mais, par les démarches de sa raison, s’avance vers la loi
souveraine et immuable ». Le troisième âge spirituel correspond à
l’adolescence : l’âme est alors fécondée par la pensée et l’appétit
charnel sublimé par la raison « en une douceur quasi conjugale ».
Le péché s’éloigne, non du fait de la crainte du châtiment, mais
parce que l’inclination s’efface. Le quatrième âge est celui de la
jeunesse, où « l’homme intérieur, complètement formé, peut subir et
repousser victorieusement tous les assauts de ce monde ». Arrive
alors la paix de l’âge adulte, quand le chrétien, comblé des
trésors du royaume de la sagesse, peut se reposer dans la sagesse
divine. Le sixième âge est celui de « l’oubli complet de la vie
temporelle » et de « la transformation totale en la vie éternelle
». Arrivé à cette étape, de même que, au septième jour Dieu se
reposa, de même au septième âge, les hommes de bonne volonté
trouveront leur repos dans le Seigneur : c’est l’âge de la vie
éternelle, où il n’est plus ni époques ni âges, mais où s’établit
la fin stable et permanente de l’homme spirituel, comme la mort du
corps est la fin de l’homme terrestre. Né du péché, le vieil homme
finit par la mort ; né de la grâce, le nouvel homme accède à la vie
éternelle (XXVI, 49).
Cette progression, ajoute Augustin (XXVII,
50-XXVIII, 51), vaut pour l’humanité comme pour l’individu. Il y a
une histoire terrestre « constituée par la cohue des impies, qui
portent l’image de l’homme terrestre » et une histoire céleste qui
contient, elle aussi, des degrés. Elle a d’abord été « faite des
générations d’un peuple voué au Dieu unique, mais qui, d’Adam à
Jean-Baptiste, mena la vie de l’homme terrestre, avec une justice
servile. Son histoire s’appelle l’ancien Testament, promesse du
royaume terrestre ». Les patriarches et les prophètes ont, certes,
commencé à explorer les mystères de la vie suprême, mais, dit
Augustin, il était encore trop tôt. Les maîtres spirituels de
l’Eglise catholique peuvent désormais aller plus loin, car la
promesse des temps célestes est arrivée. Il leur faut cependant
être prudents : « S'ils comprennent que telle question n’est pas
encore à poser devant le grand public, ils se gardent de la
vulgariser, mais versent largement et sans réserve à la foule avide
des faibles le lait nourrissant, tandis qu’eux, avec un petit
nombre de sages, usent d’une nourriture plus solide. La sagesse,
ils la prêchent au milieu des parfaits ; mais aux hommes charnels
et psychiques qui, bien qu’hommes nouveaux, ne sont encore que des
petits enfants, ils cachent certaines vérités, mais sans jamais
mentir. »
La trajectoire idéale, du chrétien comme de la
chrétienté, connaît donc deux « carrières ». Comment s’opère le
passage de l’une à l’autre ? Dans l’économie de la chute (vie
terrestre), l’homme avance de la naissance à la mort et chaque âge
doit tuer le précédent : « Lorsque j’étais enfant, écrit saint
Paul, je parlais comme un enfant, je pensais comme un enfant, je
raisonnais comme un enfant. Lorsque je suis devenu homme, j’ai fait
disparaître ce qui était de l’enfant » (I Co., 13, 11) 133 .
Arrivé à la maturité terrestre, il faut tuer la vie terrestre. Cela
n’est possible que si l’adulte accepte de retourner à l’humilité de
l’enfance pour se faire fils du Père divin : « En vérité, je vous
le dis, si vous ne retournez à l’état des enfants, vous ne pourrez
entrer dans le Royaume des cieux. Celui-là donc qui se fera petit
comme cet enfant, voilà le plus grand dans le Royaume des cieux »
(Matthieu, 18, 1-6) 134 . Commence alors la
nouvelle croissance dont le terme est l’éternité elle-même : «
Comme des enfants nouveau-nés, désirez le lait pur de la Parole,
afin que, par lui, vous grandissiez pour le salut » (I, Pierre, 2,
2).
Les âges au service de la résurrection
A partir de ces indications, on peut identifier
de manière synthétique les trois différences principales qui
séparent la théologie chrétienne de la sagesse grecque des
âges.
D’abord, il n’y a pas d’âge pour recevoir la
grâce. Parce que celle-ci est un don avant d’être une conquête,
elle peut survenir à tout moment. C'est dans cette perspective
qu’Augustin, après Origène et quelques autres, interprète la
célèbre parabole du vigneron (Matthieu, 20, 1-8). Le Royaume des
cieux est comparable à ce vigneron qui, ayant promis au matin un
salaire d’une pièce d’argent à ses ouvriers, paie de la même
manière ceux qui sont venus travailler plus tard dans la journée.
Telle est la justice de Dieu : il récompensera tous les croyants
sincères quel que soit leur âge : « les derniers seront premiers et
les premiers seront derniers ». Aucun âge de la vie n’est ainsi
exclu de la promesse du salut ; ce qu’Irénée, Père de l’Eglise de
la fin du IIe siècle, avait parfaitement
formulé : « C'est, en effet, tous les hommes qu’il est venu sauver
par lui-même –, tous les hommes, dis-je, qui par lui renaissent en
Dieu : nouveau-nés, enfants, adolescents, jeunes hommes, hommes
d’âge. C'est pourquoi il est passé par tous les âges de la vie : en
se faisant nouveau-né parmi les nouveau-nés, il a sanctifié les
nouveau-nés ; en se faisant enfant parmi les enfants, il a
sanctifié ceux qui ont cet âge et est devenu en même temps pour eux
un modèle de piété, de justice et de soumission ; en se faisant
jeune homme parmi les jeunes hommes, il est devenu le modèle pour
les jeunes hommes et les a sanctifiés pour le Seigneur. C'est de la
même manière qu’il s’est fait aussi homme d’âge parmi les hommes
d’âge, afin d’être en tout point le Maître parfait, non seulement
quant à l’exposé de la vérité, mais aussi quant à l’âge,
sanctifiant en même temps les hommes d’âge et devenant un modèle
pour eux aussi 135 ».
Mais, s’il n’y a pas d’âge pour recevoir la
grâce, tous trouvent leur fonction dans l’économie du salut. Aucun
n’est insignifiant, superflu ou secondaire. Le salut ne consiste
donc pas en une suppression ou en un dépassement de la vie
terrestre, rythmée par les âges, mais, comme le dit le théologien
Hans Urs von Balthasar, en une intégration du temps humain
dans le temps divin. Ainsi, l’enfance, âge de l’imperfection et de
la démesure pour les Grecs, marque indélébile du péché originel
pour la Bible, peut devenir ici le symbole de l’humilité
nécessaire, et, dans cette mesure, pressentiment et promesse de
l’éternité. Comme l’écrit encore Balthasar, « quand le Verbe de
Dieu se fait homme, (...) alors, chaque moment de sa vie acquiert
déjà, au cours de son déroulement, le caractère d’une révélation de
l’éternité. (...) Chacun des âges, chaque état du Verbe incarné
sert à Dieu pour représenter définitivement sa plénitude, et cette
plénitude est à l’œuvre en chacun d'eux
136 ». La jeunesse
trouve aussi, comme l’enfance, sa place et sa fonction dans le
dispositif sapiential, dans la mesure où elle représente l’entrée
dans le monde, et apparaît donc comme le symbole de l’innovation.
Le christianisme, religion de l’enfance, se proclame aussi comme
une religion « jeune », à la fois contre l’ancienne Alliance et
contre la philosophie païenne. C'est ce renouvellement qui lui
confère sa valeur et sa vérité. De la même manière, la vieillesse
ne disparaît pas, mais elle n’est plus perçue comme une épreuve : «
Il vous faut, écrit saint Paul, renonçant à votre existence passée,
vous dépouiller du vieil homme qui se corrompt sous l’effet des
convoitises trompeuses ; il vous faut être renouvelés par la
transformation spirituelle de votre intelligence et revêtir l’homme
nouveau créé selon Dieu dans la justice et la sainteté qui viennent
de la vérité » (Eph., 4, 21-24). La vieillesse, n’est plus
seulement l’âge où commence le déclin physique, elle est à la fois
promesse de paix intérieure et annonce du renouvellement qu’offrira
la résurrection : elle est sainteté.
Qu’en est-il alors de l’idée de maturité ? C'est
là une troisième différence qui distingue la théologie de la
philosophie. La sur-maturité, c’est-à-dire l’idée qui permet de
donner sens à la totalité du parcours de vie, change de nature.
Impersonnelle et intellectuelle chez les Grecs, elle devient
personnelle et corporelle chez les chrétiens, puisque la « bonne
nouvelle » consiste non seulement dans l’immortalité de l’âme, mais
dans la résurrection des corps. D’où cette question inédite : à
quel âge l’homme peut-il espérer accéder à l’immortalité ?
Une illustration de la réponse se trouve au
château du roi René à Angers, sur la célèbre tapisserie de
l’Apocalypse (fin du XIVe siècle) qui
figure le verset 13 du chapitre 14 : « Heureux ceux qui meurent
dans le Seigneur ». Sont représentés, dans deux lits placés
tête-bêche, sept défunts âgés et décatis. Au-dessus d’eux, les
anges élèvent dans un ciel étoilé un drap chargé de sept corps
glorieux : mains jointes et agenouillés, les ressuscités se
présentent dans la pleine fleur de la jeunesse. Ils ont l’« âge
parfait 137 », celui que la vie
présente quand elle est à l’apogée de sa croissance. Cet âge, c’est
celui où le Christ « voulut mourir », comme l’écrit Dante dans le
Convivio, « car il n’était point convenable que la divinité
vînt à se trouver dans une aussi indiscrète déclinaison, ni
croyable qu’il ne voulût demeurer en notre vie au faîte, puisqu’il
y avait été dans le bas état de la petite enfance 138 ».
Après la résurrection des corps, dit encore Thomas 139 ,
enfants et vieillards seront ramenés à cet état d’accomplissement
qui fut celui du Christ, l’adulte par excellence. Alors, dit saint
Paul, tous parviendront « ensemble à l’unité dans la foi et dans la
connaissance du Fils de Dieu, à l’état d’adultes, à la taille du
Christ dans sa plénitude » (Eph., 4, 10-16). La résurrection abolit
donc la mort, mais ne supprime pas les âges. L'âge parfait est un
aboutissement promis, mais, sur la route du salut, toutes les
étapes sont nécessaires.
Les sacrements et l’institutionnalisation des
âges
Cette marche vers la perfection ne se joue
pourtant pas seulement dans le for intérieur. Si elle relève au
premier chef de l’individu, elle concerne tout autant la
collectivité en tant qu’Eglise. C'est là, comme on sait, la dualité
fondamentale du christianisme : religion éminemment personnelle –
puisque c’est la foi qui sauve –, elle est aussi une communauté
terrestre. L'économie spirituelle des âges trouve donc un écho
collectif dans la pratique rituelle et sociale des
Sacrements. Pour une part, la doctrine des sept sacrements
est un recyclage théologique des rites de passage traditionnels.
Mais cet accompagnement collectif de l’existence individuelle prend
aussi la forme inédite d’une institutionnalisation des âges de
la vie. L'Eglise catholique élabore, à travers le droit canon
et les pratiques liturgiques des sacrements, les premiers jalons
d’une véritable bureaucratie des âges, prélude à la police des âges
de l’Etat moderne 140 .
Partons du magnifique retable Les sept
sacrements (1445-1450) du primitif flamand Rogier van der
Weyden 141 . On peut y voir dans une
Eglise monumentale les sept cérémonies sacramentelles associées aux
âges de la vie d’un homme. Sur le panneau de gauche, le baptême, la
confirmation, la confession ; sur le panneau de droite, le mariage,
l’ordination, l’onction des mourants. Au centre, la communion.
C'est elle qui occupe la place principale et du tableau et de
l’existence du chrétien. Ce type de représentation se retrouve dans
de nombreuses images pieuses figurant l’existence humaine sous la
forme d’un escalier ascendant puis descendant 142
.
La liste complète des sacrements est tardive.
Elle est définitivement officialisée en 1547 par le Concile de
Trente après avoir trouvé d’abord chez Pierre Lombard, puis chez
Thomas d’Aquin, ses principales définitions. « Les sacrements de
l’Eglise, écrit ce dernier, ont un double objet : perfectionner
l’homme en ce qui concerne le culte divin réglé par la religion de
la vie chrétienne, et présenter un remède contre le mal du péché »
(Somme théologique, III-II, Q. 65, Rép.). C'est en fonction
de ce double objectif que le nombre de sacrements se laisse déduire
: il est clairement fondé sur une analogie avec le rythme de la vie
corporelle.
Le baptême représente l’entrée dans la voie du
salut et dans la communauté chrétienne. La symbolique de
l’immersion manifeste qu’il s’agit là, à l’instar des rites de
passage, d’une première mort suivie d’une première résurrection. Il
est une purification de la faute originelle dont toute conception
et toute génération sont la marque. C'est d’ailleurs cette date, et
non celle de la naissance, qui est inscrite sur les registres
paroissiaux, même s’il était fortement recommandé de baptiser les
nouveau-nés au plus vite 143 . La deuxième étape, la
confirmation, intervient vers sept ans, lorsque l’enfant est
supposé atteindre l’âge de raison ou « de discrétion » (sui
compos, usum rationis habens, dit le droit canon).
L'intégration communautaire se poursuit avec les pratiques qui vont
désormais rythmer la vie du chrétien : la pénitence (ou confession)
et la communion. Celle-ci, « source et sommet de toute la vie
chrétienne » (Vatican II), marque la véritable sortie de
l’enfance.
La majorité chrétienne pourtant n’interviendra
qu’après une dernière étape d’accomplissement : le sacrement du
mariage pour le profane et celui de l’ordination pour le clerc.
L'âge légal (ou âge canonique) du mariage est fixé à 14 ans pour
les filles et 16 pour les garçons. Quant à l’ordination elle peut
intervenir à 23 ans pour les diacres (premier degré de sacrement de
l’ordre) et à 25 pour la prêtrise (deuxième degré), même si l’on a
longtemps considéré que le meilleur âge était la trentaine, à
l’instar du Christ. Pour le troisième degré de l’ordre,
l’épiscopat, le canon exige 35 ans. Les trois vœux monastiques
(obéissance, pauvreté, chasteté) fonctionnent pour le clergé
régulier également comme une image de la maturité 144 .
Chaque sacrement apparaît ainsi à la fois comme un degré
supplémentaire et comme une garantie contre les risques de rechute
dans le péché. L'extrême-onction ou onction des malades, clôt ce
dispositif de sauvegarde, puisqu’elle vise, dit Thomas, à éliminer
« les séquelles du péché qui n’ont pas été suffisamment enlevées
par la pénitence, du fait de la négligence ou de l'ignorance
145 ».
Du « berceau à la tombe », l’existence humaine
se trouve ainsi rythmée et reliée à la sphère suprême du sens.
Temps terrestre et éternité céleste ; cheminement personnel et
intégration communautaire ; vie naturelle et aspiration
surnaturelle : toutes ces tensions constitutives de la condition
humaine trouvent dans la doctrine chrétienne des âges une
articulation en un système complet des âges. Sa puissance est
incontestable. D’ailleurs les sacrements restent les derniers
bastions de la pratique religieuse, même lorsqu’elle tend à
s’effacer. Partout en Europe, baptême, mariage, funérailles
demeurent des occasions de garder le contact avec un au-delà, par
ailleurs oublié.
Avec le modèle chrétien s’achève notre panorama
des sagesses anciennes des âges de la vie. Bien sûr, il nous a
fallu gommer les ressemblances et les chevauchements pour tenter de
faire apparaître trois « modèles purs ». Ce qui les caractérise au
fond, c’est l’idée que le sens du cours de la vie humaine se joue
dans la puissance d’un monde surhumain : le passé de la tradition
pour la mythologie, la loi du monde pour la cosmologie, la grandeur
du divin pour la théologie. Pourtant, une césure majeure sépare le
modèle mythologique des deux autres. L'univers de la tradition
représente si l’on peut dire le comble de la dépossession (M.
Gauchet) : l’homme y décide de ne rien décider et choisit de
renvoyer au passé la justification de tous ses actes, pensées et
valeurs. La sortie du monde de l’hétéronomie absolue ouvre une voie
possible vers l’« humanisation » des âges de la vie. Ce trajet
d’une réappropriation par l’homme de la pensée du cours de son
existence débute avec la philosophie grecque et se poursuit avec le
christianisme, tous deux en concurrence, mais en convergence. Ils
constituent de ce point de vue les préludes à une humanisation
plus radicale – trop radicale ? – des âges de la vie.
8.Ce
système, qui associe le principe de classe et celui de généalogie,
a toutefois ses inconvénients : ainsi il peut arriver que, du fait
des guerres ou de la maladie, certaines classes deviennent
gravement déficitaires. De plus, son équilibre est constamment
menacé, dans la mesure où, les hommes d’une même génération ne
procréant pas au même moment, des écarts de plus en plus grands
apparaissent entre les candidats à l’initiation. Frustrations et
même rébellions surgissent alors de manière récurrente. « La crise
est ainsi inhérente à la structure » (p. 509), mais elle se trouve
résolue à travers un rite de transmission anticipée des pouvoirs
(cf. Péatrix, p. 97, p. 102 sq.).
9.A
l’objection légitime selon laquelle il existe des dispositifs grecs
non cosmologiques, comme l’épicurisme, on pourrait répondre qu’ils
se sont eux-mêmes conçus comme une « déconstruction » de la
cosmologie ; et donc qu’ils la présupposent. Au demeurant, cela
n’empêche nullement la présence d’une pensée des âges : bien que
contingent, le monde des Epicuriens est soumis à un ordre (et donc
à une sorte de nécessité cosmique) que Lucrèce interprète comme
celui de la vie (De natura rerum, Livre II, in fine «
De la naissance du monde et de son accroissement. Signes de sa
vieillesse et de sa mort inévitable », trad. Ernout, Paris,
Gallimard, « Tel », p. 101). Sur ces points voir Rémi Brague, La
sagesse du monde, Paris, Fayard, 1999. Voir aussi Pierre Hadot,
Qu’est-ce que la philosophie antique ?, Paris, « Folio »,
1995.
10.Comme
l’indique le fameux fragment 30 d’Héraclite : « Ce monde (cosmos),
le même pour tous, ni dieu ni homme ne l’a fait, mais il était
toujours, il est et il sera, feu toujours vivant, s’allumant en
mesure et s’éteignant en mesure » (voir Rémi Brague, p. 32 ;
également le commentaire dans l’édition de M. Conche, Fgt 80,
Paris, PUF, p. 279 sq.)
11.Citons en guise d’illustration ce passage
d’Hippocrate (Du régime, XXXIII, 1-2, Paris, Les Belles
Lettres, 1967, p. 28) : « Les âges pris séparément ont les
caractères suivants : l’enfant est un mélange d’éléments humides et
chauds, parce qu’il en est composé et s’est formé en eux. Car ce
qui est très près de la naissance est très humide et très chaud et
se développe le plus ; de même ce qui touche encore à l’enfance. Le
jeune homme est un mélange d’éléments chauds et secs ; chauds parce
que l’afflux du feu triomphe de l’eau ; secs, parce que l’humidité
de l’enfance est déjà consumée, en partie pour la croissance du
corps, en partie pour le mouvement du feu et en partie pour les
exercices. L'homme adulte, lorsque le corps s’arrête de grandir,
est sec et froid, parce que l’afflux du chaud ne triomphe plus,
mais s’arrête, et que, cessant de grandir, le corps s’est refroidi.
Il lui reste cependant la sécheresse de l’âge précédent ; il n’a
pas encore l’humidité que donne l’âge qui s’avance et l’afflux de
l’eau : c’est pourquoi il est dominé par les éléments secs. Les
vieillards sont froids et humides, parce qu’il y a retrait du feu
et afflux de l’eau, éloignement des éléments secs et installation
des humides » (trad. Joly). On retrouve la même idée dans le
Convivio de Dante.
12.C'est
dans ce contexte que se développe la théorie de la climatérique qui
désigne les années décisives dans la vie humaine, multiples de 7 ou
de 9. En particulier la 49e, la
81e et la 63e, aussi nommée grande climatérique. Cette
thématique est développée par Marsile Ficin dans son ouvrage De
triplici vita, série de recommandations en faveur de la
longévité. Cf. E. Garin, Le zodiaque de la vie, Paris, Les
Belles Lettres, 1993.
13.Rémi
Brague (p. 312) utilise une juste et belle métaphore pour éclairer
la différence dans les trois monothéismes. Certes le salut y est
partout conçu comme un cheminement vers Dieu : halakah juive, Voie
du seigneur chrétienne et Sharia musulmane. Mais alors que le
judaïsme et l’Islam s’attachent à baliser ce chemin au plus précis
(par des recommandations juridiques) pour que nul ne s’égare (comme
dirait Maïmonide), le christianisme s’efforce de fournir l’énergie
nécessaire pour le parcourir. C'est la fonction du principal
sacrement, l’eucharistie, qui est un repas... histoire de prendre
des forces pour la route. On comprend que les âges auront dès lors
une signification plus abstraite et symbolique : prélude à leur
brouillage ?