CHAPITRE PREMIER
L'individu, l’État et les âges de la vie
L'individu, l’État et les âges de la vie
L’idée d’une nouvelle politique des âges de la
vie ne manquera pas de susciter des objections de principe qu’il
faut énoncer avant toute chose. Un tel projet n’aurait rien de
nouveau, rien de souhaitable, rien de possible.
Le projet d’un règlement de la vie des hommes «
du berceau à la tombe » n’était-il pas déjà au cœur des missions de
l’Etat-providence, voire de l’Etat moderne ? D’ailleurs, ceux qui
tentent aujourd’hui de repenser ou refonder l’idée
social-démocrate, tel Anthony Giddens, appellent explicitement à
renoncer à cette image traditionnelle et dépassée de l’Etat.
Sans prétendre donc à l’originalité, peut-on au
moins faire crédit à ce dessein d’incarner un idéal vivant ? Rien
n’est moins sûr, car l’accompagnement étatique de ce qu’il y a de
plus individuel dans l’individu pourrait contenir des virtualités
liberticides. De plus la prise en charge collective des destins
individuels risque de conduire, au nom de la solidarité collective,
à la déresponsabilisation, voire à l’infantilisation des citoyens.
On mesure sans peine l’effet pervers : conçue pour accompagner les
âges de la vie, la politique des âges maintiendrait les citoyens en
enfance dans le giron chaud et confortable d’un « Etat nounou ». Le
despotisme doux et bienveillant prophétisé par Tocqueville n’est
pas loin.
Enfin, quand bien même on admettrait le bénéfice
d’une politique des âges de la vie, force serait de reconnaître
l’extrême difficulté, voire l’impossibilité de sa mise en place.
Comment un Etat englué dans la dette, accumulant les charges
improductives, incapable de se réformer, pourrait-il accomplir une
mission exigeant autant de délicatesse que de souplesse ? Même si
elle était souhaitable, la politique des âges serait impossible à
appliquer.
Ces trois objections sont légitimes. Pour y
répondre il est nécessaire de prendre un peu de recul et tenter
d’élucider les motifs profonds du malaise de nos démocraties.
Nous vivons dans des « sociétés d’individus » :
toutes les difficultés viennent de là. Comment articuler la valeur
suprême que nous accordons à l’individualité, ses libertés, ses
droits, son bonheur, avec les exigences de la vie commune ? De ce
point de vue, notre situation pourrait se laisser décrire par un
syndrome : le syndrome d’Iznogoud. D’un côté, un individu petit et
méchant, ultra vigilant sur ses droits et hyper exigeant sur ses
créances ; de l’autre, un Etat aussi gros qu’il est mou. Le petit
ne cesse de pester contre l’Etat qui l’adore et de dénoncer
l’impuissance de celui à qui il adresse par ailleurs des demandes
toujours plus impérieuses et pressantes. Nous sommes tous ces
citoyens Iznogoud vitupérant contre l’Etat, en le sommant de
maigrir et de grossir en même temps. Ce qui repose à nouveaux frais
l’antique question de la philosophie politique : celle du meilleur
régime...
Posé en ces termes, le problème semble insoluble
: l’individu est constamment tenté de défaire cela même qui le fait
exister. Mais cet échec nous permet par contraste de concevoir ce
que peut être une société des individus : c’est une sociétéqui
produit des individus qui produisent la société. Tel serait au
fond le cercle vertueux auquel aspirent nos collectivités
contemporaines, le mystérieux secret du contrat social
moderne.
Que la société soit le produit des individus,
c’est ce qu’entérine la logique libérale qui instaure la
souveraineté du peuple, son exercice par des représentants et le
principe de la laïcité (c’est-à-dire la reconnaissance du
pluralisme dans tous les domaines éthiques, politiques et
religieux,...).
Que l’individu soit le produit de la société,
c’est ce que montre la dynamique républicaine, mais aussi
social-démocrate, de l’Etat moderne qui a dégagé l’individu des
cadres traditionnels pour le façonner comme tel (par l’état civil,
la conscription, le salariat, la Sécurité sociale et, bien sûr, par
la politique éducative).
Ces deux logiques sont aujourd’hui en crise.
D’un côté, la désertion civique et la crise de la représentation
marquent l’échec de l’individu à « faire » la société ; de l’autre,
la crise de l’école et l’embourbement de l’Etat-providence entérine
la difficulté de la société à « faire » l’individu. Et si l’on
ajoute à cette double crise, le conflit idéologique qui oppose les
partisans de l’aller (les libéraux) contre les fervents du retour
(les républicains), on perçoit l’ampleur du problème 67 . Faut-il pour autant
renoncer à recoller ensemble ces deux morceaux ? Comment renouer
avec le cercle vertueux de la démocratie ?
Cherche grand dessein désespérément.
Depuis la chute du mur de Berlin, les démocraties européennes
vivent une crise paradoxale. Alors qu’elles demeurent pour le reste
du monde des paradis de sécurité, de prospérité et de bien-être,
elles ont perdu à leurs propres yeux tout pouvoir d’attraction,
toute capacité à promettre, toute perspective d’avenir.
Au cœur de cette crise de conscience, le
sentiment profond que l’idéal démocratique de maîtrise par le
peuple de son destin est en péril. La menace ne vient plus des
ennemis de la démocratie, mais d’une organisation générale du monde
qui semble vouer les gouvernements élus à l’impuissance. La
multiplication des risques, la mondialisation économique, le règne
incontrôlé de la finance, les dérives de la société de
communication, tout cela alimente la conviction d’une dépossession
démocratique, dont les effets se font sentir dans la vie politique
des pays européens, tout spécialement en France.
C’est pour tenter de pallier ce marasme
démocratique que les politiques se mettent en quête d’une idée,
d’un grand projet, voire d’une utopie, qui permettraient de ranimer
la flamme du civisme, de refonder le pacte social et de réenchanter
quelque peu la vie de la cité... comme jadis.
La nostalgie n’est pourtant d’aucun secours. Ce
qui reste des grandes idéologies ne sert plus aujourd’hui qu’à
alimenter le front du refus et de la contestation. Après avoir été
les fers de lance de la révolution, elles sont devenues les
instruments de la conservation. Sans doute, cette évolution
n’est-elle pas entièrement négative – plus personne ne fera prendre
les vessies idéologiques pour des lanternes de l’avenir radieux –,
mais le gain d’esprit critique, qui a marqué les opinions publiques
contemporaines, s’exprime désormais davantage dans le scepticisme
généralisé que dans une démarche constructive.
Comment sortir de cette spirale négative ? Sans
doute en commençant par prendre acte de deux profondes mutations
qui témoignent que nous sommes entrés dans une nouvelle phase de la
modernité politique.
Déclin du progrès, apothéose du privé
D’abord, nous vivons une « crise de l’avenir
487 ». L'espoir d’un monde
meilleur, qui caractérisait la première modernité et l’esprit des
Lumières, a fait place à la crainte d’un monde pire. Ce qui anime
désormais la vie politique n’est plus la confiance dans le progrès,
mais l’inquiétude à l’égard des risques de demain. Aux sciences et
aux techniques, jadis perçues comme les garantes d’un avenir plus
sûr et plus heureux, sont désormais imputées la responsabilité des
menaces les plus graves. Cette méfiance à l’égard du « pouvoir
humain », suspect d’échapper à l’humanité elle-même, explique que
nos sociétés soient devenues des « sociétés de la peur ».
L'évolution de l’opinion est révélatrice de cette perception.
Jusque dans les années 80, les Français pensaient que leurs enfants
auraient un meilleur avenir que leur présent. L’opinion s’est
brutalement inversée dans les années 90. Aujourd’hui, si 60 % des
Français se disent optimistes quant à leur propre situation, ils ne
sont plus que 34 % à l’être concernant leurs enfants et les
générations futures 488 . Les jeunes eux-mêmes
sont persuadés (57 %) qu’ils vivront moins bien que leurs parents
489 . Cette inquiétude
discrédite a priori l’action politique dans sa fonction
essentielle qui est de « vendre de l’avenir ».
La seconde mutation concerne le rapport
public/privé. Depuis les années 50, nous assistons à un
désinvestissement progressif de la sphère publique au profit de la
sphère privée. Alors que, dans la première modernité, la vie
publique était tenue pour infiniment plus importante que la sphère
familiale, au point qu’il apparaissait normal, le cas échéant, de
sacrifier celle-ci à celle-là, une inversion complète s’est fait
jour dans la seconde modernité. Le privé a pris la place du public
dans les priorités existentielles. Comment en irait-il autrement
dans un univers individualiste ? Tous les grands interprètes de
l’univers démocratique avaient prévu l’atomisation du social et le
désinvestissement civique.
Ces deux mutations sont sans doute pour beaucoup
dans les blocages que connaissent nos sociétés : frilosité, défense
des intérêts particuliers, oubli de l’intérêt général, désertion
civique, aspiration à la protection de l’Etat nourrice. Mais
il n’est pas interdit de penser qu’elles aient également leur
envers positif.
Le déclin du progrès contribue à immuniser, on
l’a dit, de l’illusion révolutionnaire dont l’idéal démocratique
est naturellement porteur. Certes, il persiste dans notre espace
public, notamment français, une certaine nostalgie pour la période
dorée de l’engagement politique : celle des années 68, auxquelles
on compare nos piètres mouvements actuels. Il y a pourtant là une
erreur de perspective. Si la teneur du débat politique a perdu en
enthousiasme, il n’a pas forcément perdu en qualité et en maturité.
La complexification des clivages en est un bon indice. A partir des
années 90, ils ont cessé de coller systématiquement à une identité
politique, de gauche ou de droite. La polémique sur le voile
islamique, qui se déclenche en 1989 est un repère commode. Pour la
première fois, tous les camps politiques se trouvent divisés entre
partisans et adversaires. Depuis, cette reconfiguration a concerné
tous les grands dossiers de société, sans pour autant affaiblir –
c’est le plus étonnant – l’opposition gauche/droite : citoyenneté,
immigration, sécurité, bioéthique, homoparentalité, Europe,
relations internationales,... Plusieurs niveaux de clivages
coexistent : l’un (gauche/droite) est à la fois identitaire et
utilitaire : il sert à gagner le pouvoir, mais plus à l’exercer ;
les autres surgissent au fil de l’actualité dans l’animation du
débat public. Cette schizophrénie n’est, certes, pas très saine,
mais est-elle pire que l’affrontement par blocs ? On peut donc
penser que la crise de l’avenir n’a pas que des inconvénients ; si
elle désenchante la vie politique, elle contribue aussi à la sortir
de ses rêves d’adolescente révoltée.
Le nouvel esprit de famille
De son côté, le « repli sur la sphère privée »
ne signifie pas forcément exténuation civique ; il peut receler un
formidable potentiel politique. Rien ne le montre mieux que « le
nouvel esprit de famille » qui tend à régner dans notre univers
hypermoderne 490 . Contrairement à tous les
pronostics, le lien familial ne s’est pas distendu en
s’individualisant et en se démocratisant. Non seulement il
subsiste, mais il se renforce à mesure que s’épuise le modèle
autoritaire et holiste du foyer soumis au pater familias. Le
déclin des solidarités obligées n’a pas brisé le lien familial. Si
la cohabitation des générations se raréfie (notamment en France et
dans toute l’Europe du Nord), la coexistence, rendue possible par
l’allongement de la vie, se fait de manière non seulement
pacifique, mais « amicale ». La perception qu’ont les Français des
relations entre générations est excellente
68 . Le lien réel est très loin de se
distendre : 40 % des plus de 50 ans rencontrent leurs parents au
moins une fois par semaine ; 60 % des personnes âgées ont un
contact direct avec un membre de leur famille dans la même période
; 43 % des grands-parents français vivent à moins de 9 km de leurs
enfants et petits-enfants 491 . Le vieil adage selon
lequel on choisit ses amis, mais pas sa famille se révèle donc faux
: à l’âge de l’individu, c’est sa famille qu’on choisit, ou, plus
exactement, c’est dans sa famille que l’on va trouver ses plus
solides amis, ceux qui constituent les piliers de l’identité
personnelle 69 .
Voilà sans doute ce qui explique le spectaculaire changement de
discours depuis les années 60 : on est passé du « familles, je vous
hais » au « familles, je vous aime » et « familles, je vous aide
492 ».
La lutte des âges, qui peut régner dans le monde
marchand, s’arrête dès qu’on atteint les frontières du privé. Ici
règnent solidarité et entraide. Le grand souci des parents, c’est
la jeunesse (formation et insertion) de leurs enfants ; le grand
souci des enfants, c’est la vieillesse de leurs parents 493 . Un
« double circuit de transmission 494 » se met ainsi en place
qui anime des relations mutuelles approfondies. Les sociologues
distinguent trois champs d’action de la solidarité familiale :
l’aide domestique, d’abord, qui concerne tous les services rendus
dans la vie quotidienne : c’est ainsi, par exemple, que 85 % des
grand-mères et 75 % des grands-pères assurent la garde
occasionnelle des enfants. A ces coups de main réguliers ou
ponctuels, il faut ajouter l’aide financière, dont l’INSEE a estimé
qu’elle s’élevait à la somme considérable de 14,5 milliards d’euros
par an. Il ne faut pas oublier, enfin, l’aide réticulaire,
qui permet d’utiliser le réseau familial pour obtenir un poste, un
lieu de vacances, un « piston ». Une étude plus approfondie montre
que ces trois modalités se concentrent dans les périodes critiques
de l’existence. Les années de formation, l’entrée dans un métier,
la création d’une entreprise, mais aussi la période de chômage ou
le divorce, la conciliation de la vie familiale et professionnelle,
la retraite, la dépendance, autant de caps dont l’aide familiale
permet de faciliter le passage, même lorsque les situations de
revenus sont modestes.
Bien entendu, tout n’est pas devenu idyllique
dans l’univers familial. Il ne s’est pas soudainement transformé en
un havre de paix où les querelles, rancœurs et jalousies auraient
disparu. Les procès augmentent ; le reniement et l’abandon
persistent ; et c’est d’ailleurs ce qui contribue à fragiliser
l’individu. Il y a de ce point de vue une véritable « fracture
familiale » qui sépare ceux qui bénéficient de la solidarité des
proches et ceux qui en sont démunis.
La puissance de cette solidarité, dans un
contexte d’hyper-individualisme et d’hyperconsommation, invite à
réfléchir. Elle est comme un havre de solidarité gratuite dans
l’univers marchandisé. Comment ne pas voir que ce lien familial,
adopté par les individus, constitue désormais un des plus
formidables leviers politiques de notre époque ?
Quand il s’agit de ses propres enfants,
l’individu est prêt à tout : l’homme de gauche est capable de
contourner la carte scolaire et son idéal de mixité sociale : il
ira même – horresco referens – jusqu’à mettre ses enfants
dans le « privé » ! De son côté, l’homme de droite ne va pas
hésiter à dénoncer les méthodes pédagogiques « aberrantes » de ceux
à qui il reproche, par ailleurs, de ne plus savoir faire respecter
leur autorité. Pour sa descendance, le syndicaliste peut devenir
capitaliste et le roi du pétrole se muer en un sage épargnant
495 . « Mon fils, ma bataille
», chantait Daniel Balavoine : la famille est, en effet, une des
rares causes pour lesquelles on continue de partir en guerre sans
hésiter.
Le développement durable de la personne
On peut, à partir de là, répondre à notre
question initiale : quelle peut être, demandions-nous, l’utopie de
notre modernité tardive ? Que peut espérer une société du risque et
de la peur en laquelle la vie privée, de plus en plus longue, est
devenue la valeur cardinale ?
Poser la question, c’est y répondre : l’utopie
d’aujourd’hui, c’est le développement durable de la
personne. C'est en assurant du mieux possible le destin des
individus du berceau à la tombe que la collectivité pourra trouver
sa fonction et son sens. Il y a là quelque chose de paradoxal,
puisque c’est finalement au cœur de l’individualisation que le
nouveau ressort du collectif vient à se nicher. C'est pourtant
l’équation centrale d’une société des individus, au sein de
laquelle n’a pourtant pas disparu toute forme de solidarité. La
protection de soi-même et de ses proches dans un univers de plus en
plus incertain constitue un aiguillon suffisamment puissant pour
ranimer la flamme publique.
On objectera qu’un tel projet manque
singulièrement d’allure et de panache ; qu’il n’a donc pas les
attributs requis d’une utopie digne de ce nom. Mais, à y regarder
de près, ce souci en apparence petit, égoïste, voire mesquin,
pourrait s’avérer au bout du compte bien plus généreux et universel
que les aspirations révolutionnaires au bonheur général de
l’humanité ou à l’égalité de tous les hommes. Car, de proche en
proche, ce qui est concerné par cette protection, ce n’est pas
seulement le cercle étroit du foyer ; ce sont aussi les
petits-enfants, les générations à venir et leurs conditions de vie.
Assurer la protection des individus autour de nous, cela ne
signifie donc pas seulement leur léguer un petit héritage ; c’est
aussi et surtout leur garantir un monde vivable et acceptable, sans
trop de conflits, de menaces ni d’indignité. La solidarité à
l’égard de nos proches nous impose donc de désamorcer, autant que
faire se peut, toutes les bombes à retardement que notre
insouciance « présentiste » pourrait leur léguer : un endettement
excessif, la dégradation de l’environnement, l’épuisement
énergétique, les tensions internationales. Pris en ce sens, le
projet prend vite des proportions gigantesques, même s’il ne
prétend plus changer le monde.
Ceux qui seraient convaincus par cette première
réponse pourront faire cette seconde objection. Que la collectivité
ait à prendre en charge le développement durable de la personne,
c’est-à-dire à la fois sa production et sa
protection, n’est-ce pas renouer avec les plus noirs
horizons que la modernité a conçus ? Ne s’agit-il pas d’une
nouvelle version du projet totalitaire, ou, à tout le moins, de ce
despotisme nouveau, propre à l’univers démocratique, dont
Tocqueville prévoyait qu’il surgirait comme « un pouvoir immense et
tutélaire, (...) absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux
496 » ?
Dans Globalia, Jean-Christophe Rufin a
donné une vision particulièrement pertinente de ce scénario. On ne
peut résister au plaisir de citer le passage, où il résume en une
caricature saisissante les principes politiques de cette démocratie
universelle de nos rêves... devenus cauchemars. A Globalia, écrit
Rufin, « la priorité politique allait depuis longtemps à
l’épanouissement individuel. Faire des études, acquérir une
expérience professionnelle, voyager, développer sa créativité, tout
cela était encouragé, aidé, financé même dans le cadre de
l’Harmonie sociale. Le “droit à une vie longue et pleine” figurait
dans la Constitution. Ce droit, qui répondait à un devoir de la
société à l’égard des individus déjà existants, était naturellement
plus fort qu’un hypothétique “droit à naître”. La société
démocratique idéale de Globalia était parvenue à un stade de haute
maturité, fondé sur une longévité maximale. Toutes les ressources
étaient mobilisées vers le maintien de la santé et en activité
d’individus à l’avenir de plus en plus grand. Plutôt qu’une
multiplication sociale désordonnée par des naissances anarchiques,
l’Harmonie sociale avait pour fonction d’achever la grande
révolution démographique jusqu’à atteindre peu à peu l’objectif
“mortalité zéro, fécondité zéro 497 ” ».
Pour éviter un tel scénario, il convient
d’apporter une précision capitale à l’idée du développement durable
de la personne. Car la personne qu’il s’agit de produire et
de protéger dans cette perspective n’est pas n’importe quel
individu : c’est l’adulte. Cette simple précision permet de
donner un principe directeur susceptible d’éviter les excès et
dérives de l’idéologie du « développement personnel ». Produire
des adultes, cela ne signifie pas fabriquer des êtres
manipulables et utilisables à merci, mais former des êtres
autonomes, dotés des traits essentiels de l’âge adulte ; ceux que
nous avions repérés dans un chapitre précédent : l’expérience, la
responsabilité, l’authenticité. Protéger des adultes, cela
ne signifie pas ôter toute espèce de responsabilité aux individus
par une assistance de tous les instants, mais au contraire protéger
ce qu’il y a d’adulte en eux, c’est-à-dire les conditions
d’exercice de l’autonomie, mais aussi la possibilité d’approfondir
ces trois qualités de l’âge adulte. Aider les individus à devenir
et à demeurer adultes dans un monde, où il est devenu plus
difficile de l’être, et où l’assistance risque à tout moment
d’infantiliser celui qui en bénéficie : voilà le défi à relever. Il
montre qu’une politique du développement durable de la
personne ne peut faire l’économie d’une philosophie des âges
de la vie, en tout cas d’une perspective susceptible d’établir
une définition claire de la maturité. Si l’on accepte ces réponses,
on doit alors admettre qu’il est devenu plus urgent que jamais de
repenser le rôle de l’Etat dans son rapport aux individus et au
cours de leur existence.
Dans un passage très suggestif de son livre,
Nos temps modernes 498 , Daniel Cohen se demande
où va le travail humain. Habituellement, pour répondre à cette
question, les économistes utilisent la trilogie classique :
agriculture, industrie, services. Elle permet d’interpréter
l’évolution de l’économie moderne de la manière suivante : le
travail s’est déplacé, d’abord, de l’agriculture à l’industrie
(révolution industrielle), puis de l’industrie aux services
(révolution du tertiaire). D’où la question : où diable va l’emploi
aujourd’hui que l’ère de la productivité (donc de la restriction
d’emploi) atteint désormais le secteur tertiaire lui-même ? C'est
cette interrogation qui a alimenté les thèses quasi messianiques
sur la « fin du travail ». Le seul problème est que ce scénario
n’est guère plausible. Tous ceux qui n’ont pas de travail le
regrettent et tous ceux qui en ont trouvent qu’ils en ont
trop.
Pour résoudre cette énigme Daniel Cohen propose
de forger une autre trilogie qui permet de mieux saisir la nature
des mutations contemporaines : 1) Un premier secteur concerne la
production des objets (la fabrication et toutes les activités de
conseil aux entreprises : marketing, publicité,...). Ce secteur
représente une part constante depuis un siècle (environ 40 %), même
si en son sein la part du conseil et de la production proprement
dite a changé. 2) Un deuxième secteur rassemble les activités
d’intermédiation (activités commerciales, assurances, banques,...).
Il est lui aussi remarquablement stable : environ 20 % depuis un
siècle. 3) Qu’en est-il des 40 % restants ? Le solde comprend
l’agriculture et ce qu’on peut appeler les services sociaux,
c’est-à-dire l’éducation et la santé. C'est dans ce domaine, note
Daniel Cohen, que les mutations ont été les plus spectaculaires. Au
sein de ce troisième secteur, l’agriculture a quasiment disparu, et
ce sont les services sociaux, qui constituent la grande majorité
des emplois. D’où cette conclusion : « Il ne s’agit pas d’une
rétraction de la place de la production d’objets stricto
sensu dans le volume de l’emploi, mais de la substitution de la
production de l’homme par la terre (agriculture) par la production
de l’homme par l’homme (éducation, santé) ».
Cette analyse permet de vérifier que l’utopie du
développement durable de la personne est déjà largement à l’œuvre
dans la structure économique de nos démocraties tardives. Un
concept clef de l’économie contemporaine le montre : celui, créé
par l’économiste Gary Becker, de « capital humain ». De même,
remarque Becker, qu’il existe un capital financier permettant
d’animer la production, chaque travailleur dispose d’un capital
humain qui lui permet d’exécuter les tâches qui lui sont confiées.
Le travailleur, mais aussi la société ou la firme, se doit de gérer
ce capital propre, de manière à l’enrichir et à le protéger. Il
faut pourtant voir que cette notion reste neutre en termes de
protection sociale : l’idée de capital humain peut autant signifier
la capitalisation de l’humanité que l’humanisation du capital. Et
si l’on veut faire pencher la balance plutôt du second côté, on ne
peut faire l’économie d’une intervention de l’Etat, même s’il
convient d’en cerner avec précision les limites.
De l’État libéral à
l’État-providence
Que signifie, pour l’Etat, contribuer à la
production et à la protection de l’individu ? A partir du moment où
la société se conçoit juridiquement comme société d’individus,
c’est-à-dire en Occident à partir des grandes révolutions, une
telle question a connu plusieurs types de réponses. On peut en
proposer une rapide et schématique présentation en trois phases,
qui ont une valeur plus logique que chronologique 499
.
L'Etat libéral marque la première
reconnaissance de l’individu. Contre l’ordre traditionnel et
l’absolutisme moderne, il s’agit alors de reconnaître à la société
civile (c’est-à-dire l’ensemble des individus) une existence
autonome, séparée de l’Etat. Selon cette première logique, « faire
l’individu » c’est donc essentiellement limiter l’Etat et lutter
contre toute atteinte envers la sphère privée. Cette logique d’une
limitation de l’Etat n’est pas pour autant indifférente au sort des
plus démunis. Garantir la sphère privée, cela suppose aussi que les
conditions minimales d’existence soient assurées pour les
invalides, qui ne peuvent travailler ou pour les valides qui ne
trouvent pas de travail. Mais la logique des « secours publics »,
comme on l’appelle alors, se limite à être un devoir de la
collectivité ; elle n’implique en contrepartie aucun droit
individuel. Ainsi, sans être indifférent aux malheurs des plus
défavorisés, l’Etat libéral doit, comme le dira Benjamin Constant,
se borner « à être juste » et laisser aux individus le soin de
régler la question du bonheur. « Il y a, écrit Constant, une partie
de l’existence humaine qui, de nécessité, reste individuelle et
indépendante et qui est de droit hors de toute compétence sociale.
La souveraineté n’existe que d’une manière limitée et relative. Au
point où commence l’indépendance de l’existence individuelle
s’arrête la juridiction de cette souveraineté 500 .
»
On peut voir dans la mise en place de
l’Etat-providence un approfondissement de cette logique,
davantage que sa négation. L’Etat-providence se constitue en effet
à partir de l’idée que l’exigence de solidarité collective peut
s’exercer sans remettre en question le principe de la limitation de
l’Etat. En clair : limiter l’Etat ne signifie pas nécessairement le
réduire. Bien au contraire, dans tous les pays européens,
intervention étatique et autonomie de la sphère privée vont croître
de concert, contrairement aux prévisions des premiers libéraux
501 . Dans cette perspective,
« faire l’individu » ce n’est plus seulement garantir ses libertés
privées, c’est aussi le protéger contre les risques du travail :
l’accident, la maladie, le chômage, la vieillesse, bref, tout ce
qui peut venir rompre le rythme normal d’une existence laborieuse
et mettre en péril son revenu. Ainsi, par exemple, l’ordonnance du
19 octobre 1946, qui crée la Sécurité sociale, lui fixe pour
objectif de « garantir la sécurité du lendemain au travailleur et à
sa famille ». La logique de l’assistance publique fait place à
celle de l’assurance 70 . Dans ce contexte, l’intervention de l’Etat
est conçue comme légitime quand elle se fait au bénéfice du citoyen
sans remettre en cause ses libertés.
Les crises de l’État-providence
C'est ce second modèle qui est entré dans une
série de crises dont les motifs sont désormais bien identifiés
502 . Crise financière,
d’abord, à partir des années 70 du fait des déséquilibres entre les
dépenses et les recettes ; crise idéologique, ensuite, dans les
années 80, avec l’avènement du néolibéralisme et la nouvelle
méfiance à l’égard de l’Etat entrepreneur ; et crise philosophique,
enfin, que révèle le « déclin de la société assurantielle ». La
multiplication et la normalisation des risques, l’élargissement du
spectre de l’insécurité, tout cela entraîne l’Etat-providence
classique dans une logique d’effets pervers où la solidarité
collective non seulement cesse d’être efficace, mais alimente les
exclusions qu’elle est censée éradiquer. La limite est désormais
difficile à établir entre le souci d’aider les exclus et la
tentation de « salarier l’exclusion » (P. Rosanvallon). En un sens,
notre Etat-providence est devenu à la fois trop libéral et trop
social : il continue d’agir là où il ne le devrait plus et il
n’agit plus là où il le devrait.
D’où la nécessité d’envisager une troisième
phase de l’Etat contemporain, à partir des motifs de cette crise
philosophique.
Ce sont d’abord les risques qui ont changé de
nature. Qui ne voit que la vieillesse a cessé d’être un risque pour
devenir une étape du cours normal de l’existence ? Il en va de même
pour le chômage 503 – hormis pour les
fonctionnaires qui mesurent rarement le privilège exorbitant qui
est le leur dans un marché du travail extrêmement tendu –, mais
aussi, dans notre société de bien-être, pour la maladie. Non
seulement le seuil de tolérance à la souffrance s’est abaissé, mais
la fragilisation de l’individu produit une augmentation
significative des pathologies psychiques. Or, dans ces trois
domaines, nos systèmes de couverture étaient conçus pour des
risques qui devaient rester exceptionnels ; ils ne le sont plus.
Comme le dit Robert Castel, ce qu’il faut désormais traiter ce
n’est plus « l’exclusion comme état », mais « la vulnérabilité
comme processus 504 ». Ce qui est en jeu, ce
n’est plus la vieillesse, mais la solitude qui l’accompagne ; ce
n’est plus le seul chômage, mais celui de longue durée ; ce n’est
pas la maladie en tant que telle, mais celle qui met en péril
l’autonomie de l’adulte.
Cet élargissement du risque va de pair avec la
découverte brutale d’un impensé de l’Etat-providence traditionnel.
Conçu dans un contexte socio-économique qui semblait stabilisé, où
tout était promis à aller de mieux en mieux, l’Etat-providence
s’était fondé sur le pari d’un avenir heureux, chaque génération
comptant sur la suivante pour supporter le poids de sa propre
protection 505 . La crise économique et
l’augmentation de l’espérance de vie lui ont rappelé brutalement
l’erreur et l’injustice d’un tel pari. Aujourd’hui, les parents
prodigues vivent grassement des fruits du travail de leurs enfants
précarisés en misant déjà sur celui de leurs petits-enfants. Le
poids de la dette de l’Etat témoigne, en France, de cette dérive.
Selon le rapport Pébereau, « chaque ménage supporte sans le savoir
une dette d’environ 41 000 euros 506 » en plus de son
endettement personnel librement choisi. Chaque enfant, nous dit-on,
naît avec un passif de 17 000 euros.
Enfin, une troisième modification concerne la
nature des « objets » que l’Etat doit gérer : ce ne sont plus des
populations, des classes ou des catégories socio-professionnelles,
mais des individus particuliers, dont les situations varient
considérablement 507 . Au rythme normal de
l’existence à l’époque industrielle – le fameux triptyque «
formation, emploi, retraite » – font place des trajectoires plus
complexes entremêlant plusieurs phases de formation, d’emploi et de
non-activité. Les vies hypermodernes ne sont plus les fleuves
tranquilles de jadis ; ce sont des torrents tumultueux de plus en
plus longs. Du même coup, les modalités de l’exclusion relèvent de
processus largement imprévisibles et inaccessibles à une politique
générale ; elles sont désormais davantage liées à la spécificité de
parcours individuels qu’à l’appartenance à une catégorie
socio-professionnelle déterminée. C'est ainsi que la mise en place,
en 1988, du RMI (Revenu Minimum d’Insertion), puis, en 2000, de la
CMU (Couverture Maladie Universelle) fut justifiée par l’apparition
d’une nouvelle précarité qui échappait aux cadres traditionnels de
l’action sociale. Elle concerne les « accidentés de l’existence »,
coupés pour des motifs toujours singuliers de toute espèce de
solidarité.
La fin de la police des âges
Dans ce contexte, la traditionnelle police
des âges, qui servait de support à la protection sociale,
trouve ses limites évidentes. On a vu qu’elle avait coïncidé avec
l’apparition et le développement de l’Etat moderne 508 .
Dans tous les domaines où l’individu intéresse la collectivité des
seuils avaient été fixés : conscription, âges scolaires, majorité
civique, civile et familiale, âges du travail et de la retraite.
Sans doute la bureaucratie des seuils n’a-t-elle pas disparu, mais
elle apparaît désormais inadaptée comme instrument de gouvernement
509 . Pour au moins trois
raisons.
D’abord, elle est inefficace. Le jeu sur les
seuils qui avait pu avoir un sens jadis, comme par exemple, en 1974
lorsqu’il s’était agi d’unifier les majorités civiles et civiques,
semble s’être épuisé : ce n’est pas en abaissant ou en relevant
l’âge de la majorité civique, l’âge de la scolarité obligatoire ou
même l’âge de la retraite que l’on réglera aujourd’hui le problème
de la désertion civique, la crise de l’école ou le financement des
retraites. Ce serait en tout cas une illusion de le penser.
Ensuite, la fixation des seuils produit toute
une série d’effets pervers impliquant de la part des individus des
stratégies d’attente ou de détournement. Le seuil de la retraite et
les politiques de préretraite en furent des exemples typiques,
puisqu’elles contribuèrent à dévaloriser le travail des seniors
sans contribuer à un meilleur partage du travail.
Enfin, la police des âges se heurte à
l’objection discriminatoire de plus en plus présente dans les
législations occidentales 510 . L’idée ne cesse de se
diffuser que l’âge, pas plus que le sexe ou l’origine ethnique, ne
doivent être facteurs de discrimination ou de ségrégation,
notamment dans la vie professionnelle. Aux Etats-Unis, pourtant
pays de la discrimination positive, une politique favorable à
l’emploi des jeunes est inconcevable. Il est d’ailleurs interdit de
spécifier l’âge dans les CV et, pour les entreprises, d’établir une
sélection à partir de ce critère. Des mouvements apparaissent dans
le monde anglo-saxon pour exiger que l’âge soit considéré comme une
variable subjective au même titre que la déclaration de l’origine
et de la race lors des enquêtes de recensements. On n’a sans doute
pas encore perçu toutes les conséquences de telles
évolutions.
Parce qu’elle est inefficace, nuisible et
discriminatoire, la police des âges semble s’être épuisée. Et s’il
fallait retenir une étape clef dans cette disparition, ce serait,
pour la France, la suppression du service militaire. La
conscription fut, on l’a dit, l’élément fondateur de la police des
âges ; elle fut ensuite la scansion la plus emblématique de la
ritualité nationale ; son exténuation progressive dans la
démocratie pacifiée de l’après-guerre marque la fin d’une
époque.
L’avènement de l’État solidaire
La fin de la police des âges ne signifie
pourtant pas qu’il faille renoncer à la politique des âges de la
vie. Bien au contraire. Simplement, il y a aujourd’hui un grave
déficit philosophique dans la manière de concevoir la «
protection sociale ». En disant cela, nous ne prétendons pas
plaider pour notre chapelle, mais faire ressortir ce simple point :
que ce soit sur la question de la formation scolaire, des
retraites, de la dépendance du grand âge, de la protection des
salariés, le regard reste trop exclusivement focalisé sur les
contraintes économiques.
Or si l’on veut répondre à ces nouveaux défis
dans le contexte d’une individualisation croissante des
trajectoires, il faut substituer aux catégories
socio-économiques habituelles des catégories existentielles. De
ce point de vue, les âges de la vie, entendus non comme simples
critères statistiques, mais comme problématiques
existentielles, représentent une perspective aussi originale
que féconde. C’est elle qui inspire les travaux les plus pertinents
sur la réforme de l’Etat-providence
511 .
Car, si les âges de la vie ne désignent plus des
rôles tout faits, mais des processus existentiels séparés par des
crises, la mission de l’Etat ne peut être que d’accompagner ces
passages. On ne sait plus les dater avec précision, mais on sait
a priori qu’ils seront délicats à franchir : la réussite
d’une formation initiale pour les enfants, l’entrée dans la vie
pour un jeune, les aléas de la carrière professionnelle et
familiale pour un adulte, l’entrée dans la retraite pour le
3e âge et la phase ultime de dépendance
pour le 4e âge. Ces seuils critiques,
mais tout à fait banals dans la vie d’un individu, peuvent conduire
à la précarité ou à l’exclusion. Empêcher de telles dérives était
la tâche que remplissait jadis la solidarité familiale. Elle
continue sans doute de le faire, mais les exigences de la vie
contemporaine ont affaibli les moyens de son exercice efficace. Le
nouvel Etat solidaire doit prendre le relais afin d’assurer
l’insertion non seulement sociale, mais aussi existentielle
: aider l’individu à renouer non seulement avec la collectivité,
mais aussi le fil de sa propre vie. « Faire l’individu », dans un
tel contexte, prend alors un nouveau sens : il ne s’agit plus
seulement de garantir les libertés, d’assurer les risques, mais
d’accompagner et même d’instituer. A l’Etat libéral, garant
des sphères privées, à l’Etat-providence, protecteur contre
les risques sociaux, succède désormais l’Etat
solidaire.
Sa mise en place, encore très imparfaite et
hésitante, pourrait signifier (mais c’est encore loin d’être gagné)
qu’une nouvelle synthèse entre la solidarité collective et la
responsabilité individuelle est à l’œuvre dans le double respect du
lien social et de la liberté personnelle. A l’individu, la liberté
et la responsabilité de conduire son existence comme il l’entend ;
à l’Etat la mission d’être présent en cas de coup dur. Il ne s’agit
donc pas pour l’Etat de faire le bonheur des personnes – chacun
sait que la politique a cher payé cet espoir – ; plutôt d’éviter
leur malheur autant que possible. C'est ce que prétend viser une
nouvelle politique des âges de la vie.
67.Par
esprit de système, on pourrait défendre l’idée que la « nouvelle
social-démocratie » serait une synthèse des deux positions
libérales et républicaines. C’est en tout cas ainsi que Tony Blair
et Anthony Giddens ont tenté de la théoriser. Mais c’est une idée
tellement peu concevable, voire audible en France, qu’elle ne
saurait entrer dans le débat public sans préparation.
68.Cf.
sondage CSA/Conseil économique et social (Le regard des Français
sur les générations : identifications, relations perçues et
attentes, 21/11/2002) : les relations entre adultes et personnes
âgées sont perçues comme bonnes à 90 %, de même que celles entre
enfants et personnes âgées le sont pour 74 % et que celles entre
enfants et adultes pour 71 %. 64 % des Français portent la même
appréciation pour les relations adolescents-personnes âgées et 59 %
sur les relations adolescents-adultes.
69.A la
question « qu’est-ce qui permet le mieux de dire qui vous êtes ? »,
86 % des personnes citent leur famille. Arrivent ensuite, loin
derrière, le métier et les amis, F. Housseaux, Insee
première, « La famille, pilier des identités », décembre
2003.
70.Rappelons qu’il existe deux modèles
d’Etat-providence. Le modèle « bismarckien » (mis en place dans les
années 1880) est fondé sur l’assurance sociale : la couverture des
risques est la contrepartie des cotisations individuelles.
L’Etat-providence beveridgien (mis en place par Beveridge en
Angleterre) est financé par l’impôt et offre des prestations
uniformes à tous les citoyens.