CHAPITRE CINQUIÈME
Pourquoi vieillir ?
« Vieillir est encore le seul moyen qu’on ait trouvé pour vivre longtemps. »
Sainte-Beuve (En conversation sur le Pont des arts)
C'est au moment où la vieillesse devient plus générale, qu’elle devient aussi moins pensable. L'âge mûr est aujourd’hui incommensurablement plus certain (davantage d’individus peuvent espérer l’atteindre), plus durable (c’est désormais l’étape la plus longue de l’existence) et plus confortable (il est l’objet de toutes les attentions de notre société providence) qu’autrefois. Et pourtant jamais il n’a été aussi problématique. Pourquoi vieillir ? La question se pose désormais dans toute son ampleur.
D’autant plus que nous vivons dans un monde qui semble vouer la vieillesse au non-sens absolu. Performance, urgence, progrès, innovation, rapidité, efficacité : comment serait-elle, dans ce contexte, autre chose qu’un « naufrage » ? D’où la tentation de la retarder, d’en masquer les effets, d’en oublier jusqu’à l’existence... ou d’en abréger les souffrances.
Contrairement à une idée reçue, les plus de 60 ans sont la catégorie d’âge la plus touchée par le risque suicidaire avec environ, pour la France, 3 500 suicides par an sur un total de 10 500. Le suicide des jeunes est sans doute plus scandaleux, parce qu’il atteint la fleur de l’âge et qu’il est une des principales causes de leur mortalité (la deuxième après les accidents de la circulation chez les 15-44 ans et la première chez les 30-39 ans). Le suicide des vieux est moins visible (c’est la 28e cause de mortalité), mais il est proportionnellement plus important. Il concerne davantage les hommes que les femmes et ne cesse d’augmenter avec l’âge. Passé 85 ans, son taux est six fois plus élevé qu’entre 15 et 24 ans (dix fois plus pour les seuls hommes) 458 . Avec un taux de réussite beaucoup plus important, sans commune mesure...
Le suicide des jeunes témoigne de la difficulté d’entrer dans la vie, le suicide des vieux de la difficulté d’en sortir. Et surtout d’en sortir dignement. De ce point de vue, les motivations sont difficiles à interpréter : est-ce le fruit d’une détresse profonde due à l’incapacité de faire face à la souffrance (maladie, solitude, sentiment d’inutilité et de déchéance,...) ou d’une décision réfléchie et sereine de mettre un terme à une vie accomplie avant qu’il ne soit trop tard ? Dans tous les cas, une seule et unique question est en jeu : comment finir sa vie d’individu ?
Avec l’acuité qui lui est propre, Chateaubriand notait, dans ses Mémoires d’outre-tombe, la mutation de la condition du vieillard à l’âge moderne : « Les vieillards d’autrefois étaient moins malheureux et moins isolés que ceux d’aujourd’hui ; si, en demeurant sur la terre, ils avaient perdu leurs amis, peu de choses au reste avaient changé autour d’eux ; étrangers à la jeunesse, ils ne l’étaient pas à la société. Maintenant, un traînard dans le monde a non seulement vu mourir les hommes, mais il a vu mourir les idées : principes, mœurs, faits, plaisirs, peines, sentiments, rien ne ressemble à ce qu’il a connu. Il est d’une race différente de l’espèce humaine au milieu de laquelle il achève ses jours 459 . » Soumis au règne de la mode éphémère, la modernité emporte tous les ringards du monde dans l’enfer de l’oubli.
Et pourtant tous les vieux ne se suicident pas (encore ?) ; certains d’entre eux figurent même en bonne place dans les personnalités les plus admirées des Français ; il en est même qui continuent de croire qu’une vie sans vieillesse ne vaut pas la peine d’être vécue ; et de penser que l’expérience de la vieillesse peut avoir quelques attraits, même du point de vue de l’individu hypermoderne. S'agit-il des dernières résistances face à l’Empire-jeune triomphant ? Sont-ce les ultimes sursauts morbides de malades irrémédiablement condamnés ? Le point mérite d’être examiné en détail : la vieillesse, pour ou contre ?
I – VIEILLIR : POUR OU CONTRE ?
Après la création des êtres vivants vint le temps pour Dieu de leur fixer une durée de vie. 30 ans pour chacun paraissait la solution la plus simple. Mais certains d’entre eux vinrent se plaindre au Créateur. L'âne, le chien et le singe obtinrent de Lui qu’Il leur ôtât respectivement 18 ans, 12 ans et 10 ans de cette vie qui s’annonçait bien pénible et ardue. Seul l’homme, cet insensé, exigea une prolongation de son existence. Et Dieu, accommodant là encore, agréa à sa demande, en lui offrant le reliquat laissé disponible par les bêtes... pas si bêtes. Voici le résultat : « L'homme a donc 70 ans de vie. Les 30 premières années sont siennes, et elles passent vite... Arrivent ensuite les 18 ans de l’âne pendant lesquels il a à porter sur ses épaules fardeau sur fardeau ; c’est lui qui fournit au moulin le blé qui nourrit les autres... Puis viennent les 12 ans du chien, au long desquels il ne fait guère que grogner en se traînant d’un coin à l’autre, car il n’a plus de dents pour mordre... Quand ce temps est passé, il ne lui reste plus pour finir que les 10 années du singe. Il n’a plus toute sa tête, devient un peu drôle, et fait d’étranges choses qui font rire et se moquer les enfants 460 . » Ce conte de Grimm résume à merveille ce qui fut, longtemps, la principale réponse au scandale du vieillissement : c’est l’homme, par sa démesure, qui en est le seul et unique responsable. L'ouverture de la question « pourquoi vieillir ? » coïncide avec la naissance des grandes sagesses et de la philosophie. La querelle de la vieillesse va accompagner son histoire.
La querelle de la vieillesse
Tout commence par un vers de Solon : « Je deviens vieux en apprenant toujours. » Le grand sage athénien (v. 640-558 av. J.-C.) entendait répondre à un des plus célèbres poètes élégiaques du moment, Mimnerme de Colophon, qui racontait, dans un de ses écrits, l’histoire de la déesse Aurore. Celle-ci, éprise d’un jeune et beau mortel, Tithon, avait demandé à Zeus d’accorder l’immortalité à son aimé. Zeus accomplit son vœu, mais Aurore réalisa, horrifiée, qu’elle avait oublié de demander un complément indispensable : l’éternelle jeunesse. Ainsi, écrit Mimnerme, à Tithon, « Zeus fit don d’un mal éternel : la vieillesse, plus glaciale que la mort ». Car, ajoutait-il, « elle est fugitive comme un songe, la précieuse jeunesse ; et la pénible, l’informe vieillesse est, sans tarder, suspendue sur notre tête ; elle est odieuse et méprisable à la fois, elle qui rend l’homme méconnaissable, qui trouble les yeux et voile l’esprit. Puissé-je, sans maladies et sans pénibles soucis, rencontrer, à soixante ans, le lot de la mort 461 ».
C'est en réponse à ce poème que Solon entreprend une défense de la vieillesse : non seulement, rétorque-t-il, une vie de 80 ans ne lui fait pas peur, mais il peut espérer, même en mourant à cet âge, qu’on le regrettera et qu’on le pleurera, preuve qu’il n’aura pas atteint alors le fond de la décrépitude. Il propose donc à Mimnerme de modifier son poème : « Puissé-je ne rencontrer qu’à quatre-vingts ans le lot de la mort... Puisse la mort ne pas m’atteindre, sans faire verser des larmes ; puissé-je, quand je ne serai plus, laisser à mes amis du chagrin et des pleurs.... Je deviens vieux en apprenant toujours 462 . » La vieillesse n’est pas qu’un déclin, puisqu’on pleure aussi les vieux morts ; elle est également un progrès, puisqu’on y apprend toujours.
La querelle était lancée. Platon, Aristote, Plutarque, Epicure, Cicéron, Sénèque, Montaigne, Rousseau, Schopenhauer, Nietzsche et bien d’autres s’en feront l’écho 463 . On en suit la trace jusqu’à nos jours. Grosso modo, et comme il se doit, deux camps s’opposent : les pour et les contre.
Contre
Les « antivieillesse » se focalisent sur le processus d’usure (ou d’extinction, de refroidissement, de dérèglement,...) du vivant qui diminue les performances physiques et intellectuelles en le rapprochant de la mort. La vieillesse est une privation d’être, donc un mal en un sens plus grave encore que la mort, qui n’est rien (puisqu’elle est plongée dans le néant). Il y aurait donc un point culminant de la vie à partir duquel les forces vitales commencent à se dégrader et à diminuer. Le déclin du caractère est alors inéluctable : les vieillards sont sans force, sans fermeté, constamment dans l’indécision : « ils aiment comme s’ils devaient haïr, écrit Aristote, et haïssent comme s’ils devaient aimer ». Ils sont mesquins, peureux, égoïstes, cyniques, tristes,... et surtout ils inspirent la tristesse à ceux qui les entourent. Certes, notent ces philosophes, il nous arrive d’admirer de sages, d’énergiques, voire de beaux vieillards. Mais ce que nous admirons en eux, ce n’est pas la vieillesse, mais la sagesse, l’énergie ou la beauté qu’ils conservent en dépit de leur grand âge 464 . La vieillesse, elle, n’est jamais admirable. « Je serais honteux et envieux, écrit Montaigne, que la misère et défortune de ma décrépitude eût à se préférer à mes bonnes années saines, éveillées, vigoureuses ; et qu’on eût à m’estimer non par où j’ai été, mais par où j’ai cessé d’être » (Essais, III, II).
Pour
A quoi la défense oppose que la vieillesse a aussi ses avantages : elle nous débarrasse de ce qu’il y a de plus futile et éphémère en nous, elle nous permet d’accéder à la sagesse et de prendre enfin conscience que réussir dans la vie ne signifie pas forcément réussir sa vie. La vieillesse est donc une libération, dont il revient à chacun de profiter ou non. Elle apporte en tout cas, note Platon, « beaucoup de paix et de liberté ». « Car, ajoute-t-il, lorsque les désirs se calment et se détendent, le mot de Sophocle se réalise pleinement : on est délivré de maîtres innombrables et furieux » (La République, I, 328a sq.). Libéré, grâce à la nature, des passions et désirs, libéré, grâce à l’expérience, de la crainte et de l’espoir, le vieillard est « dans la vieillesse, comme dans un port » : « ce n’est pas le jeune qui est bienheureux, rappelle Epicure dans une de ses sentences, mais le vieux qui a bien vécu » (Sentence 17). Parmi les éloges de la vieillesse, c’est celui de Cicéron, le De senectute, qui reste le plus célèbre. Il apporte une sorte de synthèse des arguments avancés par la défense. La vieillesse, montre-t-il, n’est détestable que lorsqu’elle est le terme d’une vie dénuée de vertu et de raison. Ce n’est donc pas la vieillesse que l’on abhorre, mais la vie déréglée. Si, par contre, l’existence est bien conduite, la vieillesse devient une récompense. La perte d’énergie est largement compensée par la lucidité et l’expérience. Nulle aspiration futile et fugace ne vient plus nous détourner de l’essentiel : alors, la vieillesse « fait plus et mieux ». Loin d’être une déchéance, elle devient le meilleur moyen de s’en prémunir : « La vie suit un cours bien précis et la nature dote chaque âge de qualités propres. C'est pourquoi la faiblesse des enfants, la fougue des jeunes gens, le sérieux des adultes, la maturité de la vieillesse sont des choses naturelles que l’on doit apprécier chacune en son temps 465 ». Bref, de même que la vieillesse favorise la sagesse (en libérant l’esprit), la sagesse favorise la vieillesse (en contrecarrant le déclin grâce à l’activité de l’esprit).
A nouveau, contre
Faux, rétorque Nietzsche, qui ne put s’empêcher de mettre son grain de sel dans la querelle. La philosophie n’est qu’un cosmétique de plus pour une vieillesse qui se ment à elle-même et refuse de voir sa déchéance. La philosophie tout entière n’aurait-elle été inventée que pour consoler le vieillard ? Pour le convaincre que son impuissance était mérite, que son naufrage était port, que son manque d’appétit était ascèse, que sa fatigue était sérénité, que son égoïsme était recueillement ? « La plus extrême prudence devrait s’imposer, écrit Nietzsche, face à la vieillesse et à son jugement sur la vie, vu que la vieillesse, tout comme le soir, aime à vêtir le déguisement d’une moralité nouvelle et séduisante et qu’elle sait humilier le jour par les rougeurs de ses couchants, ses crépuscules, son calme paisible ou nostalgique 466 . » Derrière la prétendue sagesse du vieux philosophe, proclame Nietzsche, rien d’autre qu’une immense lassitude. Pour le penseur lucide, qui n’est pas dupe de « la piété que nous témoignons au vieillard » et des masques qu’il se donne, la vieillesse n’est rien d’autre que l’extinction progressive et tragique de la vie : quand les forces cessent de résister à la mort. Nietzsche rejoint là Montaigne : « Nous appelons sagesse la difficulté de nos humeurs, le dégoût des choses présentes 467 . »
Pour, derechef
Mais pourquoi renoncer à cette consolation ? Après tout, on peut être lucide sur son déclin tout en s’efforçant de le vivre le mieux possible. Tant que la vie résiste à la mort, l’existence doit avoir un projet et un sens. Sans doute ne faut-il plus espérer, passé un certain âge, pouvoir changer du tout au tout ou devenir autre qu’on est, mais on peut se réconcilier un peu avec soi, avec les autres et avec le monde. C'est ce qu’écrit Rousseau, quelques mois avant sa mort, quand il répondit à son tour au vers de Solon : « Je n’ai pas, comme Solon, le bonheur de pouvoir m’instruire chaque jour en vieillissant, et je dois même me garantir du dangereux orgueil de vouloir apprendre ce que je suis désormais hors d’état de bien savoir ; mais s’il me reste peu d’acquisitions à espérer du côté des lumières utiles, il m’en reste de bien importantes à faire du côté des vertus nécessaires à mon état. C'est là, poursuit-il, qu’il serait temps d’enrichir et d’orner mon âme d’un acquis qu’elle pût emporter avec elle, lorsque, délivrée de ce corps qui l’offusque et l’aveugle, et voyant la vérité sans voile, elle apercevra la misère de toutes ces connaissances dont nos faux savants sont si vains. Elle gémira des moments perdus en cette vie à les vouloir acquérir. Mais la patience, la douceur, la résignation, l’intégrité, la justice impartiale sont un bien qu’on emporte avec soi, et dont on peut s’enrichir sans cesse, sans craindre que la mort même nous en fasse perdre le prix. C'est à cette unique et utile étude que je consacre le reste de ma vieillesse. Heureux si par mes progrès sur moi-même j’apprends à sortir de la vie, non meilleur, car cela n’est pas possible, mais plus vertueux que je n’y suis entré 468 . » La vieillesse n’est donc pas incompatible avec une sorte de « grâce lumineuse ». Ce que Victor Hugo, qui entra en vieillesse avec la même énergie qu’il vécut sa jeunesse, résuma dans son fameux Booz endormi :
Booz était bon maître et fidèle parent ;
Il était généreux quoiqu’il fût économe ;
Les femmes regardaient Booz plus qu’un jeune homme,
Car le jeune homme est beau, mais le vieillard est grand.
Le vieillard qui revient vers la source première,
Entre aux jours éternels et sort des jours changeants ;
Et l’on voit de la flamme aux yeux des jeunes gens,
Mais dans l’œil du vieillard on voit de la lumière.
Ni Rousseau ni Hugo, pour profondes que fussent leurs positions, n’ont mis fin, on s’en doute, à la querelle. Les matérialistes auront beau jeu de répliquer qu’une telle consolation manque singulièrement de lucidité. Au jeu du plus lucide, chacun croit avoir le dernier mot. Selon que l’on insistera sur le déclin physique ou sur la force de caractère, on adoptera la thèse ou l’antithèse. Les « pour » ne nient pas que la vieillesse soit un déclin ; les « contre » ne contestent pas qu’il faille bien vivre avec. La vieillesse n’est-elle qu’une affaire d’artère ou aussi une question d’esprit ? Est-elle non-sens absolu ou apothéose du sens ? Faut-il sauver la vieillesse pour ne pas désespérer de la vie ? Ou faut-il désespérer de la vieillesse pour tenter de sauver sa mort ? Comme dans toute véritable antinomie, les oppositions s’emboîtent et les arguments se renvoient les uns aux autres dans une spirale infinie.
Où est le sommet de la vie ?
Peut-on en sortir ? Sans doute pas. Les deux voies représentent des options que l’individu peut adopter à un moment ou à un autre de son existence. Comme souvent la controverse philosophique se niche au plus profond de la finitude humaine ; elle en épouse les dilemmes.
On peut comprendre, à partir de là, les tentatives pour renvoyer les deux camps dos à dos en s’engageant dans une approche résolument non métaphysique de la vieillesse. Ce fut le cas de Charcot (1825-1893), qui dans ses Leçons sur les maladies des vieillards de 1868 fut le premier à repérer et à classer les affections propres aux vieillards afin d’envisager des stratégies thérapeutiques particulières. Ce fut aussi le cas, au tout début du XXe siècle, du célèbre docteur Metchnikoff (1845-1916), qui avança l’hypothèse que la vieillesse est une maladie, parmi d’autres, susceptible donc, comme les autres, d’être soignée. Son hypothèse d’une auto-intoxication de l’organisme eut un succès certain quoique temporaire. Tout ce mouvement conduira à la naissance des spécialités de gériatrie et de gérontologie, et débouchera sur l’élaboration des moyens permettant de soulager les maux de la vieillesse.
Cette approche strictement médicale de la vieillesse fut, notamment à partir de la seconde moitié du XXe siècle, très efficace. Mais force est de convenir qu’elle laisse béante la question de la valeur de la vieillesse. Elle l’a rend même socialement plus aiguë : à quoi bon un tel « acharnement thérapeutique » à reculer une mort certaine ? En ce sens, l’antique querelle philosophique de la vieillesse demeure toujours ouverte.
Puisqu’on ne saurait prétendre dépasser l’alternative, il nous reste la possibilité d’en saisir la logique. On peut alors remarquer qu’en dépit de leur opposition, en apparence radicale, thèses et antithèses s’accordent au moins sur un point. Elles partagent l’idée que toute trajectoire existentielle comporte un sommet. Tout l’enjeu est de le situer. L'apogée de la vie humaine est-il dans la plénitude des forces vitales (la jeunesse) ou, au contraire, dans la calme sérénité de l’âge mûr ? Pour les uns, il y a une limite, au-delà de laquelle, pour parler comme Romain Gary, notre « ticket n’est plus valable » : il n’y a pas de promesse du crépuscule. Pour les autres, les vieux sont des « super-adultes », accomplissant en tous points la pleine maturité promise à l’être humain.
C'est peut-être sur ce point que la querelle s’est de nos jours infléchie. L'idée même d’un sommet de la vie semble avoir disparu : ni la jeunesse, ni la vieillesse ni même l’âge adulte ne parviennent plus à l’incarner. Tout se passe comme si l’apogée de l’existence – toujours visé, jamais atteint – n’était plus de ce monde, alors même que, dans notre univers désenchanté, il n’y a plus que ce monde. C'est sans doute là que réside le ressort le plus profond de la crise/mutation de la maturité : avec la démocratisation de l’idée de perfectibilité, elle est devenue un « horizon de sens ». Horizon, parce qu’elle est un idéal inaccessible ; mais horizon de sens, parce qu’elle travaille et agit sur nos existences concrètes. Idéal sans fin, mais plein de sens. L'idée de « maturescence » s’inscrit dans cette perspective. Une fois entré dans l’âge adulte, l’individu ouvre un processus infini d’approfondissement de sa maturité. Les Grecs, par un jeu de mots, comparaient la vie (bios) à la corde d’un arc (bios) : elle en a la courbe 469 . Filons la métaphore : n’avons-nous pas plusieurs cordes à notre arc ?
Toute la question est de savoir si, au sein de ce processus, on peut identifier à nouveau un seuil permettant de distinguer l’adulte du vieux. Sans doute le vieux est-il encore adulte, mais l’adulte n’est pas nécessairement vieux. Comment définir, au sein de la maturescence, ce basculement dans la vieillesse ? Comment séparer la première maturité de la seconde ?
II – DU SOMMET DE LA VIE AU RESTE DE LA VIE : QU’EST-CE QUE LA VIEILLESSE ?
A quel âge devient-on vieux ?
Les enquêtes d’opinion apportent une réponse claire, mais trompeuse à cette question : c’est à 75 ans, disent les Français, que l’on entre en vieillesse 470 . Mais ce chiffre est immédiatement pondéré par des remarques plus qualitatives : « la vieillesse n’est pas une question d’âge, c’est affaire d’esprit » ; « on a l’âge de son cœur ; non de ses artères », etc. Les statistiques échouent à saisir ces nuances que révèlent, par contre, nos euphémismes : plutôt « senior » que vieux ! Plutôt « quatrième âge » que vieillard ! Etre vieux est donc très relatif. C'est relatif à l’individu, certes, mais aussi au sexe, puisque le vieillissement de la femme est à la fois plus précoce et plus durable que celui des hommes. C'est relatif à la situation concernée, selon que l’on parle de la sexualité, du travail, du sport, du mariage, de la parentalité ou de grand-parentalité : on peut, par exemple, être « vieille fille » ou « vieux garçon », très tôt, et le rester très tard. C'est relatif enfin, et peut-être surtout, à l’époque : Montaigne se voyait vieux à 40 ans 471 ; à l’époque de Balzac, une femme de 30 ans a sa vie derrière elle. Impossible dans ces conditions de fixer un seuil.
Même l’idée d’un vieillissement de la population est à prendre avec précaution : ce n’est pas parce que l’espérance de vie augmente et que la natalité baisse qu’une population forcément vieillit ou perd son dynamisme 64 . Si l’on adopte,
Pour définir la vieillesse, il faut donc renoncer à l’objectivité des chiffres pour se plonger dans la trame des existences individuelles 473 . Comment la saisir dans le fil plus ou moins continu de la « maturescence » ?
La vieillesse comme « le reste de la vie »
Partons donc d’une autobiographie : le début des Cool Memories du philosophe Jean Baudrillard. « Octobre 1980, The first day of the rest of your life. Le choc primal de l’éblouissement des déserts et de la Californie est passé, et pourtant – y a-t-il raisonnablement quelque chose de plus beau au monde ? Ce n’est pas vraisemblable. Il faut donc penser que j’ai rencontré, once in my life, l’endroit le plus beau que je verrai jamais. Il est tout aussi raisonnable de penser que j’ai rencontré la femme dont la beauté m’a le plus frappé, celle dont la perte m’a le plus blessé. (...) il est tout aussi vraisemblable de penser que j’ai écrit le ou les deux livres les meilleurs que j’écrirai jamais. C'est fait, c’est comme ça, et il est tout à fait improbable qu’une illumination seconde altère ce fait irréversible. C'est ici que commence le reste de la vie. Mais le reste est ce qui vous est donné par surcroît, et il y a un charme et une liberté particulière à laisser se dérouler n’importe quoi avec la grâce, ou l’ennui, d’un destin ultérieur. »
Belle et juste définition de la vieillesse. Elle commence, dit Baudrillard, le premier jour « du reste de notre vie », lorsque l’on prend conscience que les grandes expériences amoureuses, professionnelles, existentielles... se trouvent irrémédiablement derrière nous. On peut mourir d’un tel constat ; on peut aussi s’en nourrir. Mais le seuil est là, et on voit bien qu’il ne dépend pas d’un âge précis. Pensons aux grands sportifs qui, après avoir connu la tension de la compétition, la discipline quotidienne de l’entraînement, le goût intense de la gloire, se retrouvent vieux et retraités... à 30 ans. Le « reste de la vie » commence alors et il faudra faire avec ce qui paraîtra, par comparaison, fadeur, banalité, médiocrité.
La pensée élargie
« L'un des privilèges de la vieillesse, c’est d’avoir, outre son âge, tous les âges. »
Victor Hugo
Est-ce à dire que tout progrès existentiel, toute perspective nouvelle, tout espoir d’augmentation de soi s’effacent inexorablement ? Cela dépend. Quand commence le « reste de la vie » trois attitudes sont possibles. On peut s’accrocher et tenter de diversifier les expériences pour maintenir l’intensité existentielle ; on peut désespérer et se faire l’observateur lucide de son déclin ; on peut enfin décider de jouer dans une autre catégorie, celle, qui n’est pas négligée dans les festivals, du « hors compétition ». De quoi s’agit-il ?
La première maturité vise l’ascension : la carrière professionnelle, la construction de la vie amoureuse et affective. Il s’agit de se faire une place, et, si possible, toujours plus haute. C'est en ce sens que cette première maturité relève encore de la jeunesse : elle cherche à grandir. C’est aussi difficile qu’aléatoire : il y a les accidents de la vie, la concurrence des autres, ses propres faiblesses. La seconde maturité modifie la priorité : il ne s’agit plus seulement de grandir, mais de s’élargir. Gagner en largeur, ce qu’on perd en hauteur. La « pensée élargie » est la vertu propre à la vieillesse ; le rétrécissement en est son mal radical 474 .
« Pensée élargie » : l’expression, on l’a dit, vient de Kant 65 . Il l’utilise dans la Critique de la facultéde juger (§ 40) lorsqu’il énonce ce qu’il appelle « les maximes du sens commun », c’est-à-dire les conditions de possibilité d’un accord avec autrui. Elles sont au nombre de trois : « 1) Penser par soi-même ; 2) Penser en se mettant à la place de tout autre ; 3) Toujours penser en accord avec soi-même. » La première désigne « la pensée libre de préjugés », qui est le propre des Lumières. Elle est indispensable, mais elle ne suffit pas, car elle demeure isolée. Pour que, dans une discussion, un accord soit possible, il faut sortir du cadre de sa subjectivité pour adopter le point de vue de l’autre, même si on l’estime erroné. Faute de quoi, on reste, comme dit le langage courant, borné. C’est ce que tente « la pensée élargie » qui cherche à comprendre pourquoi l’autre ne partage pas mon point de vue. C’est seulement lorsque ces deux premières conditions seront réunies que l’on pourra envisager l’accès à la « pensée conséquente », la plus difficile à atteindre, celle de l’intégration ultime des points de vue : le mien et celui des autres. Avant cette réconciliation, qui est comme le but ultime du monde commun, la pensée élargie suppose une triple ouverture : s’ouvrir aux autres, sans être à leur égard ni passif ni hostile ; s’ouvrir à soi, sans se détester ni s’admirer ; s’ouvrir au monde, sans seulement avoir à le subir dans la frénésie quotidienne. La « pensée élargie » permet ainsi d’approfondir les trois domaines de la maturité adulte : l’expérience, la responsabilité et l’authenticité.
Face à l’adulte qui « n’a pas le temps », le vieux est celui qui, enfin, peut décider de prendre le sien. C'est pourquoi cet élargissement de la pensée permet non seulement de donner sens à la vieillesse, mais aussi de lui conférer saveur et grandeur.
Une figure incarne cette idée un peu abstraite : le « grand-parent ». Il est de notre point de vue fort bien nommé, puisque sa grandeur vient, si l’on peut dire, de sa largeur. Cette figure bienveillante du grand-parent s’impose dans le courant du siècle des Lumières contre l’image aristocratique de l’aïeul, sévère garant de l’ordre et de la continuité du lignage 475 . A l’inverse du patriarche ou du chef de clan, le grand-parent « bourgeois » ou « gâteau » est au-delà de l’autorité de la tradition ; il inaugure cette « autorité de l’affection » si profondément caractéristique de la famille démocratique. Après Diderot et Greuze, c’est Victor Hugo, qui s’en fera le plus grand héraut. Il définissait son Art d’être grand-père (1877) comme l’art « profond d’obéir aux petits 476 ». Nulle démagogie dans cette formule, mais le rêve, de portée, à vrai dire, aussi bien familiale que politique et religieuse, d’un pouvoir indulgent, fait de sollicitude et de tolérance, attentif au sort des petits et des faibles. Dans ce rêve hugolien, Dieu et l’Etat sont des grands-pères, comme lui : « La férocité sied à la paternité/(...) Eh ! bien, non. Ma foi non ! J’en fais mea culpa/ Plutôt que Sabaoth, je serai grand-papa » (VI, 10). Il ajoutait dans Les Misérables cette devise de la pensée élargie : « Quand on est vieux, on se sent grand-père pour tous les petits enfants » (V, livre 7, I 477 .
L’avènement de la « grand-mère », si elle n’a pas bénéficié d’un porte-parole aussi imposant, malgré tout de même George Sand et Marcel Proust, témoigne d’un changement peut-être plus profond encore. Contre l’image traditionnelle de la vieille femme (la vetulia), dotée de toutes les tares, puisqu’elle est laide, inutile, ignorante, libidineuse, maléfique 478 , la grande-maternité moderne confère une image positive à la vieillesse féminine. Celle à qui le statut d’adulte est alors dénié, dont la maturité se réduit à la maternité, trouve dans cette seconde carrière l’horizon qui lui faisait défaut : égaux dans l’enfance, les sexes le redeviennent dans la vieillesse.
Avec l’allongement de la durée de la vie, cette expérience de la grand-parentalité est devenue aussi ordinaire que précoce. Il y a près de 13 millions de grands-parents en France ; c’est entre 48 et 52 ans en moyenne qu’on le devient pour la première fois. Alors qu’au XVIIIe siècle un enfant de 5 ans avait 0,75 grand-parent, à la fin du XXe siècle il en a en moyenne 3,8 : c’est assez proche du maximum possible, sans même parler des effets de la famille éclatée 479 .
L’invention de la grand-parentalité démocratique est donc exemplaire de cette pensée élargie. Elle permet au passage de pondérer pour le moins l’idée d’une lutte des âges, car le grand-parent a, comme dit Hugo, ce « privilège de l’âge », qui n’est autre que celui de les avoir tous vécus.
Pourquoi respecter la vieillesse ?
Kant se demandait un jour d’où vient le « devoir d’honorer la vieillesse 480 ». Ce n’est pas un respect dû à la faiblesse du vieillard, car la faiblesse n’est pas, en tant que telle, un mérite ; il ne s’agit pas non plus du simple constat de sagesse ou d’expérience, car la vieillesse peut en être totalement dépourvue. Rien de tout cela. A la source du devoir d’honorer la vieillesse, il y a, dit Kant en substance, la reconnaissance de la performance d’avoir duré. Ce simple exploit de la conservation de la vie justifie la considération due à l’âge.
On pourrait penser que cette performance s’est beaucoup affaiblie dans le monde contemporain. Vieillir n’est plus une exception. Rien de plus normal ; rien de plus fréquent. La part principale du mérite en revient moins à l’individu qu’aux progrès de la médecine qui nous apportent non seulement l’espérance de vie, mais surtout, désormais, « l’espérance de vie sans handicap ».
Et pourtant, comment ne pas voir que dans le monde de la performance, du « toujours plus » et de l’innovation frénétique, vieillir représente la performance par excellence : durer dans un monde qui change, accepter la déchéance physique, supporter les épreuves non négociables que sont la maladie et la solitude, préparer la fin ? Ce n’est pas rien... Et si en plus cela se fait dans l’esprit de la pensée élargie : chapeau ! Comment notre époque de la performance ne saluerait-elle pas cette performance suprême de l’avancée en âge ? Et d’ailleurs, qui sont les personnalités les plus admirées des Français ? Yannick Noah, David Douillet, Zinedine Zidane, l’abbé Pierre, sœur Emmanuelle : des individus qui vivent « le reste de leur vie » – donc des vieux ! –, qui sont estimés parce qu’ils ont su « s’élargir » après avoir vécu une première vie.
Il y a donc place dans notre monde contemporain, contrairement à ce qu’on pourrait croire, pour une valorisation de l’âge mûr. Osons même le paradoxe : jamais une prise en compte de la vieillesse pour elle-même n’a été plus envisageable qu’aujourd’hui. Les sociétés traditionnelles honoraient la vieillesse, mais laissaient mourir les vieux, voire hâtaient leur fin ; nous abhorrons la vieillesse, mais nous nous acharnons à conserver nos vieux, comme jamais dans l’histoire de l’humanité. La raison en est simple : ils sont et restent des individus. Puisque le cours de la vie n’est plus indexé sur des valeurs transcendantes, puisque le sommet de la vie n’est plus fixé de l’extérieur, la seule mesure qui demeure est celle de l’individu lui-même. Là réside sa force ; mais aussi son extrême fragilité.
C'est pourquoi il faut se garder de toute vision idyllique. La reconnaissance est possible ; elle n’a rien de nécessaire. Soyons clair : cette « pensée élargie » peut fort bien ne pas réussir à satisfaire ni à combler la perte de la puissance sexuelle ou de l’énergie vitale. Elle peut aussi s’exténuer dans les malheurs de l’existence. Le philosophe Norberto Bobbio, dans sa réflexion sur la vieillesse, disait en avoir appris davantage des témoignages d’hospice que d’aucun traité philosophique 481 . Et il citait ceux-ci : « Une veuve de 85 ans dont le fils est mort dans un accident dit : “ La vie est toujours une erreur. Pour rien au monde je ne la revivrais (...) ”. Un architecte de 81 ans qui a perdu sa femme : “ On croit être attaché aux objets, aux souvenirs, aux choses. Il faut une vie pour construire sa propre maison, son coin douillet, ses fauteuils. Et puis un jour, plus rien n’a d’importance. Absolument rien. ” Une vieille de 85 ans qui a “ cessé de vivre ” après la mort de son mari : “ Il ne faut pas que je me mette à pleurer, tout cela est si terrible (...). On n’imagine pas ce que c’est que cette attente de rien. On ne peut pas imaginer. Je ne peux pas l’expliquer. Je me mets immédiatement à pleurer ” ; “ Notre vie est comme si elle n’avait jamais existé, et moi, peu à peu, j’oublie tout, et quand j’aurai absolument tout oublié, je mourrai et on n’en parlera plus ”. » Autant de variations sur le thème de l’Ecclésiaste : Vanitas vanitatum...
En ce sens, la pensée élargie n’ôte rien au tragique du vieillissement ; elle ne clôt nullement la querelle ; elle permet seulement – et c’est déjà beaucoup – de concevoir ce que la vieillesse peut apporter de plus que la jeunesse n’a pas : cette petite distance à l’égard des choses et des vanités du monde qui permet d’aimer ou de désespérer. Montaigne, qui n’a aucune complaisance à son égard, le reconnaît lui-même : « Il y a tant de sortes de défaults en la vieillesse, tant d’impuissance, elle est si propre au mespris, que le meilleur acquest qu’elle puisse faire, c’est l’affection et amour des siens ; le commandement et la crainte, ce ne sont plus ses armes 482 . » Mais on peut y voir, au choix, un avant-goût de morbidité ou un surplus de civilisation. Pour le reste, le vieil adage continue de valoir : « si jeunesse savait ; si vieillesse pouvait ! »
D’autant que nous avons jusqu’à présent omis un fait important : si la vieillesse commence de mieux en mieux, elle finit toujours aussi mal.
Comment finir sa vie d’individu ?
« Ce n’est pas parce qu’on a un pied dans la tombe qu’il faut se laisser marcher sur l’autre. »
François Mauriac
On l’a dit, à plusieurs reprises, l’impératif catégorique d’être soi-même, qui caractérise notre seconde modernité, est une exigence aussi grandiose que redoutable. En même temps qu’il libère et oriente l’individu, il le fragilise, l’isole et l’inquiète. Chacun devenant responsable de soi-même, plus aucune excuse n’est possible. En s’affirmant maître de son destin, on devient aussi l’auteur de sa propre tragédie, le régent de son désespoir.
L’individualisation de la vieillesse est un phénomène récent. Elle se lit dans l’histoire de l’art. Même s’il y a eu des précédents, notamment dans le monde romain, les portraits des primitifs flamands, comme Jan Van Eyck, ou des peintres italiens, comme Filippino Lippi 483 , offrent les premières images personnalisées de la vieillesse : on représente de moins en moins la vieillesse et de plus en plus le vieillard. La signification allégorique, symbolique ou religieuse de l’âge s’efface devant la quête de la personnalité et de la singularité d’un destin. Le vieillard devient une personne âgée. Cet « éloge de l’individu » (Tzvetan Todorov) dans le vieillard s’imposera à partir du XVIIIe siècle ; il s’achève sous nos yeux avec le refus des appellations stéréotypées « papy ou mémé » au profit de noms singuliers et choisis. Il va de pair avec une laïcisation de la vieillesse, qui n’est plus seulement vouée à la recherche du salut, mais à une autre modalité de l’action terrestre. Ce que les historiens ont résumé en notant le recul de la retraite augustinienne, qui est un éloignement spirituel, et le développement de la retraite cicéronienne, qui est un actif repos 484 . Individualisation et laïcisation de la vieillesse lui posent un redoutable problème.
Il existe en effet un autre seuil qui marque profondément la seconde maturité, c’est celui de la dépendance. Certes, la vieillesse n’en a pas le monopole, puisque le handicapé permanent ou temporaire, quel que soit son âge, en fait quotidiennement l’expérience 66 . Mais cette dépendance apparaît pour le vieux comme un destin. Et elle va au rebours de la logique de l’élargissement, puisqu’elle semble impliquer à tous égards un rétrécissement de l’existence. Focalisation sur le corporel et ses maux, perte de la mémoire, isolement, sénilité, démence... C’est là qu’apparaît la seconde vieillesse ; faut-il dire la vraie ?
L'univers de la grande vieillesse crée une sorte d’anomalie dans la société des individus. Ce sont des êtres qui ne sont pas autonomes, qui ne vivent pas sous le régime de la perfectibilité, qui semblent avoir abandonné les prérogatives de l’adulte : sont-ils encore des individus ? Il arrive, en tout cas, qu’ils ne soient plus considérés comme tels. De ce point de vue, la maltraitance des vieillards n’a rien à envier à celle des enfants... en pire.
La question mérite d’être posée dans toute sa brutalité : à quoi bon une telle vie ? Ne sont-ils pas trop vieux pour être des individus ; ne sont-ils pas de trop dans la société ?
Dans un passage de Zarathoustra (I, 21) 485 , Nietzsche propose cette réponse :
« Beaucoup meurent trop tard et quelques-uns meurent trop tôt. La doctrine “Meurs à temps !” nous est encore étrangère.
Meurs à temps – tel est l’enseignement de Zarathoustra. Naturellement, comment ceux qui ne vivent jamais à temps pourraient-ils mourir à temps ? Il aurait mieux valu pour eux ne jamais naître ! C'est mon conseil aux superflus. Mais même les superflus font un tas d’histoires avec leur mort ; et même les noix les plus creuses veulent être brisées. »
Ne lisons pas trop vite. Nietzsche n’appelle pas ici à une élimination massive de tous les vieillards « superflus 486 ». Il propose plutôt un critère éthique d’existence, qui, à y regarder de près, pourrait bien relever encore de la « pensée élargie ». Qui peut décréter la superfluité d’une existence ? Nul autre que soi-même. La question que Nietzsche invite à se poser est la suivante : jusqu’où suis-je prêt à considérer mon existence comme n’étant pas vaine ? Dans quelles mesure et proportions puis-je accepter d’être une charge pour mes proches ? Répondre à cette question n’appartient ni à la société ni à l’Etat ni à autrui, mais au seul individu.
Et c’est là tout le problème. Lorsque Alzheimer ou quelque autre démence sénile ont commencé de faire leur œuvre, les conditions de possibilité d’une telle réflexion ne sont plus réunies. Le vieillard dépendant a en effet cessé d’être un individu. Ce qui ne veut pas dire qu’il ne faut plus le considérer comme tel. Au contraire, la responsabilité à son égard est la même qu’envers un enfant. Elle est même supérieure, car nulle promesse d’avenir meilleur ne vient la justifier. On respecte l’enfant pour qu’il puisse bien grandir ; il faut respecter le vieillard pour qu’il puisse bien mourir.
L’individualisation du monde et l’allongement de l’espérance de vie impose à chaque personne cette responsabilité pour les autres et ce devoir supplémentaire pour soi : celui de prévoir les conditions de sa fin. Faire en sorte que l’entourage, familial ou non, puisse continuer à nous considérer comme un individu lors même que nous aurons cessé de l’être : voilà le défi. Une telle réflexion suppose, hormis de la lucidité et sans doute du courage, une pensée élargie non seulement aux autres, mais aussi à l’avenir des autres.
Que conclure de cette longue querelle de la vieillesse et de ses infléchissements contemporains ? Peut-être cette idée que le but de la philosophie n’est pas tant d’apprendre à mourir – après tout, le pire des cancres y parvient sans peine – que d’apprendre à vieillir. A l’école de la modernité, lorsque la vieillesse se trouve sécularisée et individualisée, cet apprentissage est à la fois plus facile et plus difficile que jamais. Il est plus facile, parce que l’image d’une vieillesse en bonne santé, active, entourée de l’affection de ses proches est un idéal devenu plausible et réalisable. Mais il est plus difficile aussi, car, si ces conditions ne sont pas réunies, aucune « assurance » métaphysique complémentaire ne peut plus venir nous sauver ou nous consoler. Si la vieillesse est « élargie », c’est le paradis ; si c’est le rétrécissement qui l’emporte, l’enfer est absolu. Tel est le nouveau « risque vieillesse » contre lequel l’individu contemporain doit se prémunir et c’est une tâche d’autant plus difficile qu’elle ne dépend pas totalement de lui. La meilleure des préparations n’en garantit nullement le succès. Vieillir, pour quoi faire et à quoi bon ? Réponse : si vieillir n’est pas, en soi, un but dans la vie, demeurer humain jusqu’à la fin peut l’être. Pour le reste, c’est-à-dire en ce qui concerne la mort, rien n’a vraiment changé : que souhaiter d’autre que ce qu’en disait Hésiode à l’époque de l’âge d’or : « mourir comme on s’endort, quand on tombe de sommeil » ?
La confusion des âges n’est pas une fatalité. L’individu hypermoderne a plus de ressources que l’on ne pense habituellement pour y faire face et penser l’unité de sa vie du berceau à la tombe. Qu’est-ce qu’un enfant ? Un être qui veut grandir. Pourquoi grandir ? Pour devenir adulte. Qu’est-ce qu’un adulte ? Un être qui entre dans l’univers de l’expérience, de la responsabilité et de l’authenticité. Pourquoi vieillir ? Pour tenter d’approfondir ces trois tâches infinies. Les âges de la vie continuent de faire leur office, même s’ils sont coupés de toute espèce de repères extérieurs à l’homme.
Il faut aussi reconnaître que, si elle n’est pas une fatalité, la confusion des âges reste une menace permanente pour nos existences fragilisées. Les deux scénarios sont possibles et ils sont la vérité de notre modernité paradoxale : d’un côté, le chaos existentiel ; de l’autre, une reconfiguration en cours. Si l’individu contemporain dispose des instruments d’une sagesse des âges de la vie, rien ne dit qu’il les mobilisera à bon escient. Faudrait-il donc, parce que nous vivons dans un univers individualiste, se couper de tout accompagnement collectif et social des âges de la vie ? Le penser ne serait ni réaliste ni raisonnable. C’est la raison pour laquelle, il convient d’ajouter à cette réflexion éthique sur les âges de la vie, une dimension politique : quel rôle la collectivité peut-elle tenir afin que nos vies d’individus ne soient pas vouées à la fragmentation ? Sans doute ne peut-on plus concevoir une « police des âges », établissant des seuils fixes et généraux, mais toute politique des âges est-elle pour autant exclue ? Le problème est d’une difficulté redoutable qu’il ne faut pas se cacher. Pour qu’une politique des âges soit possible aujourd’hui, il faudrait pouvoir dans un même mouvement aider collectivement l’individu et le laisser être autonome et indépendant. Bref, aider l’individu à être un individu... N’est-ce pas la quadrature du cercle ?
64.Voici pourtant comment le célèbre rapport Laroque (1962) définissait les effets de la vieillesse : « Politiquement et psychologiquement, le vieillissement se comme le propose Patrick Bourdelais, un autre critère que celui de l’âge – est vieux celui à qui il reste 10 ans d’espérance de vie 472 – le regard sur la vieillesse changera du tout au tout. De ce point de vue, la part des vieux dans la société française ne s’est pas accrue.
traduit par le conservatisme, l’attachement aux habitudes, le défaut de mobilité et l’inadaptation à l’évolution du monde actuel » (p. 249).
65.L’idée se trouve déjà chez Augustin (Confessions, I, 5) qui, dans une perspective chrétienne, dessine le double horizon de l’élargissement et de la reconstruction : « La maison de mon âme est trop étroite pour Vous y recevoir : élargissez-la. Elle n’est que ruine : réparez-la. »
66.Il y a dans le Talmud un critère simple de la vieillesse : ne pas pouvoir se déchausser en se tenant sur un seul pied.