CHAPITRE TROISIÈME
Les âges de l’homme
Les âges de l’homme
« Que nous passons rapidement sur cette terre !
le premier quart de la vie est écoulé avant qu’on en connaisse
l’usage ; le dernier quart s’écoule encore après qu’on a cessé d’en
jouir. D’abord nous ne savons point vivre ; bientôt nous ne le
pouvons plus ; et, dans l’intervalle qui sépare ces deux extrémités
inutiles, les trois quarts du temps qui nous reste sont consumés
par le sommeil, par le travail, par la douleur, par la contrainte,
par les peines de toute espèce. La vie est courte, moins par le peu
de temps qu’elle dure, que parce que de ce peu de temps, nous n’en
avons presque point pour la goûter. L'instant de la mort a beau
être éloigné de celui de la naissance, la vie est toujours trop
courte quand cet espace est mal rempli
146 . »
Texte magnifique et terrible, de celui qui est
sans conteste le plus grand philosophe – et pas seulement moderne –
des âges de la vie : Jean-Jacques Rousseau. Toute son œuvre
pourrait se lire selon cet axe : l’Emile, bien sûr, qui
décrit étape par étape, l’impossible tâche de fabriquer un homme
libre ; Du contrat social, qui dresse le portrait politique
rêvé d’une humanité enfin parvenue à maturité ; Les rêveries du
promeneur solitaire, qui livrent les ultimes réflexions d’un
individu aux portes de la mort ; sans parler des
Confessions, des Dialogues ou de la Nouvelle
Héloïse. Au fil de ses œuvres, Rousseau construit un système
nouveau des âges de la vie, qui, bien que très singulier, illustre
pourtant à merveille la manière inédite dont la modernité va
désormais concevoir le cours de l’existence humaine. Avec d’autres,
bien sûr, mais peut-être plus que les autres, Rousseau est le
véritable inventeur de l’humanisme des âges.
Ne nous y trompons pas en effet : le passage que
l’on vient de citer n’est pas une nouvelle version de la rengaine
classique sur la « brièveté de la vie
14 ». Rousseau se place ici dans une
perspective tout à fait différente. Son constat de départ est
désabusé : la finitude humaine n’est plus indexée à l’ordre
immanent du cosmos ou au règne transcendant du divin, qui, chacun à
leur manière, pouvaient lui apporter, au final, une forme de
consolation. De même lui paraît insuffisante la solution
épicurienne selon laquelle l’unique issue de ce destin éphémère
réside dans l’acceptation lucide de sa vanité. Pour Rousseau, ni
l’espoir ni le désespoir d’un monde meilleur ne parviennent à
régler le tragique de l’existence humaine. D’où le défi que doit
relever à ses yeux la philosophie humaniste : comment bien remplir
et guider cette vie si brève et si vaine quand, en guise de
consolation, le passé se perd, la nature se tait et le ciel se vide
; bref, quand il n’y a plus que l’homme pour consoler l’homme
?
« L'homme de la société n’est plus l’homme de la
nature, il le faut autrement fait et qui est-ce qui fera pour lui
ce nouvel être si ce n’est l’homme même ? »
Rousseau, Emile, Manuscrit Favre
147
Avant d’examiner la réponse de Rousseau à cette
redoutable question, il faut au préalable identifier dans quelle
mesure elle est emblématique de la modernité. Dans le contexte de
l’humanisme moderne, la question des âges de la vie se déplace. Dès
lors que l’évidence des références transcendantes vient à
s’effacer, il devient nécessaire d’identifier un axe de la vie
humaine qui lui soit immanent. C'est, pour ainsi dire, de
l’intérieur de l’humain que l’orientation et le rythme de la
trajectoire existentielle doivent être considérés, sans le secours
rassurant d’un « avant » ou d’un « ailleurs ». Ce qui oblige à
poser à nouveaux frais la question : « Qu’est-ce que l’homme ?
»
Avant l’humanisme, il existait en gros trois
réponses disponibles. La première relève de la vision
traditionnelle : l’homme se définit par son appartenance à une
lignée, qu’elle soit clan, tribu ou nation. Pris en ce sens,
l’homme est avant tout un « fils de » ; c’est la filiation qui
résume son identité. La seconde définition correspond aux
cosmologies antiques qui attribuent à l’homme une place définie
dans l’univers, limitrophe de l’animalité et de la divinité :
animal supérieur, rationnel et politique, l’homme peut aussi, dit
Aristote, toucher au divin. Enfin, troisième réponse possible, la
définition théologique voit en l’homme essentiellement une créature
de Dieu : c’est le divin qui est le tenant et l’aboutissant de
l’humain.
La caractéristique commune de ces trois réponses
est, on l’a dit, que l’homme doit chercher ailleurs qu’en lui-même
ce qui le définit. Qu’arrive-t-il, comme c’est le cas à l’aube de
la modernité, quand la tradition est controversée, quand le cosmos
se brouille et que le religieux est en guerre intérieure ? Il
devient nécessaire, pour tenter de sauver l’unité d’un monde qui se
perd, de dégager une définition interne de l’homme. C'est cette
tentative d’identifier une « nature humaine » qui débute avec
l’école du droit naturel moderne et se prolonge avec les Lumières.
Pierre Manent, dans son bel ouvrage La citéde l’homme, a
trouvé les mots justes pour décrire le mouvement : « Au
commencement, le monde était informe et vide, sans lois, ni arts,
ni sciences, et l’esprit de l’homme flottait au-dessus des
ténèbres. Telles sont, en somme, les premières paroles que l’homme
se dit à lui-même lorsque, rejetant la loi chrétienne comme la
nature païenne, il décide de ne recevoir son humanité que de
lui-même, qu’il entreprend d’être l’auteur de sa propre genèse
148 . »
« L'homme décide de ne recevoir son humanité que
de lui-même » : à vrai dire, cette décision désigne davantage un
problème qu’une solution, car, là encore, plusieurs voies sont
possibles. La première option consistera à penser que la nature de
l’homme réside dans sa nature, c’est-à-dire dans son corps. C'est
la position matérialiste, qui trouvera son apogée au
XVIIIe siècle, dans les ouvrages de
Hume, Diderot, La Mettrie et Helvétius. Une seconde solution
consiste à identifier l’essence de l’homme dans sa liberté.
L'humanité ne réside ni dans une nature spécifique ni d’ailleurs
dans une culture particulière, mais dans la capacité qu’a l’homme
de s’arracher aux contraintes naturelles et aux déterminations de
son histoire. C'est la position de l’humanisme abstrait
qu’incarnent Rousseau et Kant 15 .
Ces deux définitions concurrentes de l’humanité
de l’homme ouvrent deux voies possibles pour penser les âges de la
vie dans les limites de l’humain : la voie de la nature et la voie
de la liberté.
La voie de la nature
Avec l’avènement de la science moderne, la
mystérieuse et puissante harmonie qui existait entre les « âges du
monde » et les « âges de l’homme » se dissout peu à peu. Les ordres
se séparent et les rapports de causalité succèdent aux
correspondances secrètes. Le « désenchantement du monde » est aussi
un désenchantement de l’existence humaine, ouvrant l’horizon
nouveau d’une « science des âges ». Certes, il s’agira toujours de
rendre compte des passages obligés de la vie – naissance,
croissance, apogée, déclin, mort –, mais ceux-ci ne seront plus
rapportés à la substance cosmique comme dans la médecine
d’Hippocrate. Le principe d’explication sera désormais purement
naturel : soit mécanique : le vieillissement est une usure des
rouages corporels ; soit biologique : le vieillissement et la mort
sont programmés ab initio. Dans les deux cas, le
fonctionnement corporel et psychique de l’homme aux différents
moments de son existence devient un objet de recherche
scientifique.
On peut citer deux illustrations de cette
orientation nouvelle. D’abord, les conférences sur les Rapports
du physique et du moral de l’homme, prononcées par
Cabanis en 1796-1797 149 . Elles fournissent
l’exemple parfait d’une démarche encore à ses balbutiements. Le
quatrième mémoire est ainsi consacré à L'influence des âges sur
les idées et sur les affections morales. Cabanis divise, très
classiquement, les étapes de la vie en sept périodes, mais les
interprète à partir de la domination d’un organe sur tous les
autres. On peut voir dans cette tentative l’espoir que la science
répondra enfin aux questions laissées ouvertes par la
métaphysique.
Le second exemple est plus ironique. Dans un
paragraphe de Humain trop humain
150 , Nietzsche se
livre, lui aussi, à l’exercice convenu de la comptabilité des âges
; mais à sa manière : « La comparaison des quatre saisons avec les
quatre âges de la vie est une véritable niaiserie », annonce-t-il
d’emblée. Cette critique, pleine de nuance, est l’occasion de
repenser le rythme de l’existence à partir d’un critère purement
immanent : celui de l’intensité de la vie humaine. De ce point de
vue, écrit Nietzsche, ni les premières ni les dernières vingt
années ne correspondent à une saison « à moins que l’on ne se
contente de cette métaphore qui compare la couleur blanche des
cheveux et celle de la neige, ou d’autres amusements de ce genre ».
Contre cette lecture traditionnelle, il propose une comptabilité
nouvelle qui prend la vie elle-même pour critère : « Les premiers
vingt ans sont une préparation à la vie en général, pour l’année
entière de la vie, comme une espèce de jour de l’an prolongé ;
tandis que la dernière vingtaine passe en revue, assimile, ordonne
et harmonise tout ce que l’on a vécu, ainsi qu’on le fait en petit,
le jour de la Saint-Sylvestre, de toute l’année écoulée. Mais entre
ces deux âges de la vie, il y a en effet une période qui suggère
cette comparaison avec les saisons : c’est l’intervalle qui s’étend
de la vingtième à la cinquantième année (pour compter une fois en
bloc d’après des dizaines, tandis qu’il va de soi que chacun doit
affiner pour son propre usage ces bornes grossières). Ces trois
fois dix ans répondent à trois saisons : à l’été, au printemps, à
l’automne. – Quant à l’hiver, la vie humaine n’en a point, à moins
que l’on ne veuille donner le nom d’hiver à ces mois durs, froids,
solitaires, mornes et stériles, ces mois de maladie qui,
hélas !, ne sont pas trop rares ». La métaphore traditionnelle se
trouve ainsi subvertie : nul ordre du monde ne vient garantir et
justifier par avance la trajectoire humaine. La vie doit être
mesurée à sa propre aune. Seule la vie peut donner la clé du sens
de la vie.
La voie de la liberté
La seconde voie possible est celle de la
liberté. Pour elle, le destin humain ne se limite pas à ses
déterminations naturelles, mais s’étend à la volonté de l’individu
et à sa capacité de se faire, pour le meilleur ou pour le pire. La
vie humaine n’est pas seulement une histoire naturelle, mais
elle est une histoire de la liberté, de son progrès ou de
son déclin. On peut suivre l’émergence de cette seconde voie dans
la postérité d’une métaphore de la philosophie stoïcienne : la vie
est comme une pièce de théâtre dont les rôles sont déjà écrits ;
mais il dépend de nous que nous les jouions bien ou mal.
Shakespeare reprendra cette image dans un passage célèbre de
Comme il vous plaira (II, VII) que l’on ne saurait résister
au plaisir de citer. Dans ce théâtre qu’est la vie, écrit
Shakespeare,
« Hommes et femmes, tous n’y sont que des
acteurs. Chacun fait ses entrées, chacun fait ses sorties ; et
notre vie durant, nous jouons plusieurs rôles. C'est un drame en
sept âges. C'est d’abord l’enfant vagissant et bavant dans les bras
de la nourrice. Puis, l’écolier pleurnicheur, avec sa sacoche et sa
face radieuse d’aurore, qui, comme un limaçon, rampe à contre-cœur
vers l’école. Et puis, l’amant, soupirant, avec l’ardeur d’une
fournaise, une douloureuse ballade dédiée aux sourcils de la
maîtresse. Puis le soldat, plein de jurons étrangers, barbu comme
un léopard, jaloux sur le point d’honneur, brusque et vif à la
querelle, poursuivant la fumée réputation jusqu’à la gueule du
canon. Et puis, le juge dans sa belle panse ronde garnie d’un bon
chapon, l’œil sévère, la barbe solennellement taillée, plein de
sages dictons et de banales maximes, et jouant lui aussi, son rôle.
Le sixième âge nous offre un maigre Pantalon en pantoufles, avec
des lunettes sur le nez, un bissac au côté : les bas de son jeune
temps bien conservés, mais infiniment trop larges pour son jarret
racorni ; sa voix, jadis pleine de mâle, revenant au fausset
enfantin et modulant un aigre sifflement. La scène finale, qui
termine ce drame historique, étrange et accidenté, est une seconde
enfance, état de pur oubli : sans dents, sans yeux, sans goût, sans
rien. »
Le glissement opéré est subtil, mais indéniable
: les âges de la vie cessent d’apparaître comme des catégories
cosmologiques pour devenir des rôles et des caractères, bref, des
catégories purement anthropologiques. A partir de là les critères
pour déterminer si ces rôles sont bien ou mal joués se font de plus
en plus discrets et incertains : c’est dans cette indétermination
que la liberté trouve à se nicher. Dépourvu de tout repère, l’homme
est constamment tenté d’aller au rebours de l’âge au lieu de
progresser en harmonie avec lui. Ce dérèglement de l’existence est
la meilleure preuve de la liberté humaine. C'est une des leçons de
cet étrange traité allégorique de Baltasar Gracián, le
Criticón, publié entre 1650 et 1657
151 . L'ouvrage
raconte les aventures de Critile et Andrénio, figurant la Raison et
l’Instinct, qui font ensemble, le premier servant de mentor au
second, le dur voyage de la vie de la naissance à la mort. Le livre
est construit en suivant les quatre âges de l’homme et décrit
l’existence comme une longue épreuve : « “ Qui ne te connaît pas, ô
vie, t’accorde s’il le peut, son estime, mais l’homme averti
préférerait passer du berceau au tombeau, du thalamus au tumulus.
Un présage commun de nos malheurs, c’est que nous naissons en
pleurant 152 . ” Dans cet océan de
larmes, l’homme ne peut compter que sur lui-même et c’est du bon
usage de sa liberté que pourra venir le bonheur de l’existence.
Critile en fait l’apprentissage en arrivant à la foire du Monde, ce
marché où tout se vend, même l’art de vendre. On lui propose une
liqueur d’immortalité qui, dit le vendeur, fonctionne à condition
d’y ajouter deux gouttes de “ sueur personnelle ”. Critile en fait
l’achat et l’examine avec curiosité. Il s’attendait à une sorte “
de potion d’étoiles ou quelque quintessence de soleil, des morceaux
alambiqués de ciel ”. Au lieu de cela, il ne trouva rien d’autre
qu’un peu d’encre mêlée à de l’huile de lampe. Déçu, il allait la
jeter, quand son ami l’arrêta par ces mots : “ n’en fais rien et
comprends que l’huile des veilles des studieux, joint à l’encre des
écrivains, plus la sueur des héros oint du sang de leurs blessures,
c’est bien la liqueur qui fabrique l’immortalité de leur renommée
153 ”. »
La nature et la liberté : tels sont les deux
principes auxquels vont se référer les conceptions modernes des
âges de la vie. S'agit-il du déploiement de la vie en l’homme ou du
progrès de sa liberté ? Dans les deux cas, il y a une histoire à
raconter : l’histoire naturelle d’un processus physiologique,
biologique et psychologique ou l’histoire culturelle d’une liberté
qui s’éduque.
Dans cette nouvelle configuration, Jean-Jacques
Rousseau représente un moment essentiel de maturation. D’abord
parce qu’il vit à l’époque où s’exacerbe l’opposition entre la
philosophie matérialiste et la philosophie de la liberté. Ensuite
parce que son œuvre tente l’articulation des deux critères. Sans
doute choisit-il délibérément le « camp de la liberté » contre
celui de la « matière », mais il ne cesse pourtant de se référer à
cette « nature » qui reste le seul guide disponible pour l’homme
désemparé. Pour que la liberté ne conduise pas l’homme à sa perte,
il faut rebâtir une sorte de « nature artificielle » qui retrouve
des lois, des valeurs, des perspectives et des évidences
154 . C'est tout le projet de
la philosophie rousseauiste des âges de la vie.
« Chaque âge, chaque état de la vie a sa
perfection convenable, sa sorte de maturité qui lui est propre.
»
Rousseau, Emile, II 155
C'est parce que l’homme est libre, dit en
substance Rousseau, que les âges de la vie sont pour lui un
problème. L'animal, programmé par ses instincts, ne connaît pas ce
genre de souci : ni l’inquiétude de grandir ni la peur de vieillir
ne l’empêchent de vivre. Chez lui, la nature est tout ; elle lui
dicte sa loi sans détour. Chez l’homme, au contraire, « la nature
se tait » et laisse place à la volonté. Il y a, pour Rousseau,
trois arguments qui plaident pour la liberté humaine.
Sur le chemin de la liberté...
Il y a d’abord, une sorte d’évidence quand
chacun « se reconnaît libre d’acquiescer ou de résister » aux
injonctions de la nature. Mais ce sentiment subjectif ou cet «
article de foi », comme dit, dans l’Emile, le vicaire
savoyard (IV, p. 587) pourrait fort bien être illusoire ; nombre de
contemporains matérialistes de Rousseau ne se privent d’ailleurs
pas de le noter.
D’où un second argument objectif que Rousseau
est le premier à nommer « perfectibilité ». La capacité qu’a
l’homme de dépasser ses instincts se repère dans deux faits propres
à l’humanité : l’éducation, pour l’individu, et l’histoire, pour
l’espèce. D’une part, l’homme est le seul animal qui peut et même
doit être éduqué, quand l’animal peut être seulement dressé. La
nature parle si peu en l’homme, dit Rousseau, que, sans éducation,
il n’est rien. D’autre part, prise collectivement, l’humanité est
la seule espèce à s’inscrire dans le temps de l’historicité et non
pas seulement, comme on dirait aujourd’hui, dans celui de
l’évolution biologique. « (...) au lieu qu’un animal, dit Rousseau,
est au bout de quelques mois ce qu’il sera toute sa vie, et son
espèce au bout de mille ans ce qu’elle était la première année de
ces mille ans » (Discours sur l’origine de l’inégalité, III,
p. 142), l’homme est la seule créature à pouvoir « se perfectionner
». Ce qui ne veut pas dire qu’il le fasse.
C'est là le troisième argument de Rousseau, sans
doute le plus profond. La meilleure preuve de la liberté de l’homme
ne réside pas dans sa bonté, mais au contraire dans sa méchanceté
et les égarements de sa vie. La plupart du temps, l’être humain
fait un mauvais emploi de cette liberté essentielle et n’use de sa
perfectibilité que pour se pervertir. « Tous les animaux ont
exactement les facultés nécessaires pour se conserver. L'homme seul
en a de superflues. N’est-il pas bien étrange que ce superflu soit
l’instrument de sa misère ? » (Emile, IV, p. 305.) C'est en
ce sens qu’il faut comprendre le thème du « bon sauvage » chez
Rousseau. Si l’homme primitif peut être qualifié de « bon », c’est
parce que sa perfectibilité n’a pas eu encore l’occasion de se
dévoyer. Chez lui, l’amour de soi, si nécessaire à la conservation
de l’individu et au développement de son intelligence, ne s’est pas
mué en amour-propre, autre nom de l’égocentrisme ; la pitié
naturelle ne connaît encore rien des sophistications compliquées de
la morale. Mais cet être sans culture ni société est aussi, dit
Rousseau, « stupide et borné » (Du contrat social, III, p.
364) ou encore « nul » et « bête », limité qu’il est au seul «
instinct physique » (Lettre à Christophe de Beaumont, IV, p.
936). Bref, sa vie n’a rien d’enviable. « L'homme qui, écrit
Rousseau, privé du secours de ses semblables et sans cesse occupé
de pourvoir à ses besoins, est réduit en toute chose à la seule
marche de ses propres idées, fait un progrès bien lent de ce
côté-là : il vieillit et meurt avant d’être sorti de l’enfance de
la raison » (p. 951). Tel est le dilemme tragique de l’humanité :
l’homme perfectible est un imbécile heureux ; l’homme perfectionné
est un pervers malheureux. D’où la nécessité de retracer les
chemins de la perfectibilité, bref de redéfinir les âges de la vie
de l’homme.
Car l’homme est le seul être soumis à cette
logique des âges. Ce qui, dans la mythologie ou chez les penseurs
grecs, était la loi de toutes choses, puisque les âges y étaient
rapportés à la génération primordiale ou aux éléments fondamentaux,
devient, avec Rousseau, propriété exclusive de l’homme. Les choses
ignorent la naissance et la mort. L'animal ne connaît ni l’enfance
ni la vieillesse ; son entrée dans la vie est aussi brève que sa
sortie. De toutes les créatures, seul l’homme peut et doit grandir,
seul l’homme peut et doit vieillir. « Pourquoi, écrit Rousseau,
l’homme seul est-il sujet à devenir imbécile ? N’est-ce point qu’il
retourne ainsi dans son état primitif, et que, tandis que la Bête,
qui n’a rien acquis et qui n’a rien non plus à perdre, reste
toujours avec son instinct, l’homme reperdant par la vieillesse ou
d’autres accidents, tout ce que sa perfectibilitélui avait
fait acquérir, retombe ainsi plus bas que la Bête même »
(Discours sur l’origine de l’inégalité, III, p. 142). Cette
condition perfectible constitue donc tout à la fois la grandeur et
la tragédie de l’humanité. Grandeur, parce que l’âge en faisant
grandir, rend envisageable le surhumain ; tragédie, parce que,
isolé dans une essence indéterminée, l’homme se trouve démuni de
tout repère pour le guider sur cette voie. Le dérèglement des âges
menace d’en faire un monstre.
... on ne trouve souvent que le malheur
Et c’est ce que montre, affirme Rousseau, le
triste spectacle de la civilisation. « L'homme est né libre, et
partout il est dans les fers » proclame le début du Contrat
social (III, p. 351). Les lois transforment les adultes en
enfants 16 ;
l’éducation prend les enfants pour des adultes, quand elle n’en
fait pas de petits animaux, voire de simples objets ; on ignore le
temps de l’adolescence ; la « sagesse » moderne voue les vieillards
au rebut, incapable de prendre en charge la tragédie du destin
humain et l’évidence de la mort. Bref, les promesses de la liberté,
privée du guide de la nature, sombrent dans la confusion et le
chaos.
Cela commence dès le premier jour de la vie. Une
implacable logique de la servitude se met en place que rien ne
viendra plus arrêter. L'Emile raconte cette tragédie en
quatre actes : « En naissant un enfant crie : sa première enfance
se passe à pleurer. Tantôt on s’agite, on le flatte pour l’apaiser
; tantôt on le menace, on le bat pour le faire taire. Ou nous
faisons ce qu’il lui plaît, ou nous en exigeons ce qu’il nous
plaît. (...) Point de milieu, il faut qu’il donne des ordres, ou
qu’il en reçoive. Ainsi ses premières idées sont celles d’empire et
de servitude. Avant de savoir parler, il commande ; avant de
pouvoir agir, il obéit ; et quelquefois on le châtie avant qu’il
puisse connaître ses fautes ou plutôt en commettre » (Emile,
p. 261). Tout se joue et se rate dès la première minute. Puis,
poursuit Rousseau, on va charger sa mémoire de mots qu’il ne
comprend pas et de choses qui lui sont inutiles. Après l’avoir
abandonné à une mère mercenaire, la nourrice, on le confiera à un
précepteur ignorant qui achèvera le funeste travail : « Enfin,
quand cet enfant esclave et tyran, plein de science et dépourvu de
sens, également débile de corps et d’âme est jeté dans le monde, en
y montrant son ineptie, son orgueil et tous ses vices, il fait
déplorer la misère et la perversité humaines. On se trompe ; c’est
là l’homme de nos fantaisies : celui de la nature est fait
autrement » (Emile, p. 261). Ainsi « c’est dès nos premières
années qu’une éducation insensée orne notre esprit et corrompt
notre jugement » (Premier discours, III, p. 24).
Survient alors l’adolescence, où la dérive
éducative se poursuit. Après avoir constamment contraint la nature
dans l’enfance, on lui laisse désormais le champ libre : c’est le
raz de marée des passions qui emporte tout sur son passage.
Résultat : « Les jeunes gens, épuisés de bonne heure restent
petits, faibles, mal faits, vieillissent au lieu de grandir, comme
la vigne à qui l’on fait porter du fruit au printemps languit et
meurt avant l’automne » (Emile, p. 496).
Comment s’étonner alors qu’arrivé à l’âge adulte
l’homme se retrouve « dans les fers » ? « A l’âge de raison
commence la servitude civile... » (p. 316) qui réduit l’homme au
néant. L'identité individuelle se noie dans les apparences sociales
: « L'homme du monde est tout entier dans son masque. N’étant
presque jamais en lui-même, il y est toujours étranger et mal à son
aise, quand il est forcé d’y rentrer. Ce qu’il est n’est rien, ce
qu’il paraît est tout pour lui » (p. 515). L'âge adulte n’est que
vacuité, hypocrisie, préjugés, oppression. Face à cette dissolution
de l’homme et du citoyen, les sociétés politiques hésitent, comme
c’était le cas dans l’éducation, entre le désordre et le
despotisme. Mais, au bout du compte, que ce soit par la force ou
par la loi, la liberté authentique se dissout et le bonheur
disparaît.
Enfin, quand sonne l’heure de la vieillesse,
l’homme ne peut que contempler l’ampleur du désastre, car celui «
qui a le plus vécu n’est pas celui qui a compté le plus d’années ;
mais celui qui a le plus senti la vie. Tel s’est fait enterrer à
cent ans qui mourut dès sa naissance. Il eût gagné de mourir jeune
; au moins eût-il vécu jusqu’à ce temps-là » (p. 253).
Tel est le triste destin humain qui conduit de
servitude en servitude et d’esclavage en esclavage. « Toute notre
sagesse, se désespère Rousseau, consiste en préjugés serviles ;
tous nos usages ne sont qu’assujettissement, gêne, et contrainte.
L'homme civil naît, vit et meurt dans l’esclavage : à sa naissance
on le coud dans un maillot ; à sa mort on le cloue dans une bière :
tant qu’il garde la figure humaine il est enchaîné par nos
institutions » (Emile, p. 253). Et le pire est que ce « on »
responsable de tous les maux n’est autre que l’homme lui-même, qui
la plupart du temps fait un tel usage de la liberté qu’il se voue
immanquablement au malheur : « Homme, dit le vicaire savoyard, ne
cherche plus l’auteur du mal, cet auteur c’est toi-même. Il
n’existe point d’autre mal que celui que tu fais ou que tu souffres
et l’un et l’autre te vient de toi » (Emile, p. 588)
156 . Concilier liberté et
bonheur, serait-ce, pour l’homme, tâche impossible ?
L'équation de la liberté
Pour sortir de cette logique implacable, il
faudrait changer l’homme ou le guérir. Entre le sauvage, bon mais «
nul », et le civilisé, instruit mais perverti, il doit pouvoir
exister un « sauvage fait pour habiter les villes » (Emile
III, p. 484). C'est là le programme de la troisième partie du
système philosophique de Rousseau 157 : après avoir défini
l’homme tel qu’il est, comme liberté et perfectibilité, déploré ce
qu’il est devenu, dans le dérèglement complet des âges, Rousseau
l’envisage tel qu’il aurait pu être.
« Hommes, soyez humains, c’est votre premier
devoir : soyez-le pour tous les états, pour tous les âges, pour
tout ce qui n’est pas étranger à l’homme » (Emile, IV, p.
302). Etre humain à chaque âge, ce devoir suprême pose un problème
et même une équation quasi insoluble, que l’on peut formuler ainsi
: la liberté est à la fois la condition, l’obstacle et la finalité
d’une vie humaine réussie. Elle est sa condition, parce que seul
l’homme, non programmé par ses instincts, est perfectible dans
l’éducation et dans l’histoire. Elle est pourtant aussi un
obstacle, puisque l’indéfinition originelle de l’homme le met sans
cesse à la merci de la dépravation. Elle est finalité, enfin, car
l’homme doit se réaliser et s’incarner sans se réifier ni se
laisser opprimer. Une telle problématisation de la vie humaine a
deux conséquences capitales sur la pensée des âges.
Elle signifie d’abord que tous les âges, du
berceau à la tombe, participent de l’humanité. C'est là ce qui
distingue Rousseau de toutes les anciennes doctrines. Ni l’enfance,
ni la jeunesse, ni la vieillesse ne sauraient être considérées
comme pré-, post- ou infra-humaines. Toutes sont et doivent être
envisagées comme pleinement humaines. C'est ainsi, Rousseau y
insiste, qu’il ne faut pas concevoir la période de formation comme
une simple préparation de l’homme futur et véritable. A tout
moment, la vie fragile peut s’interrompre et ce serait « une bien
cruelle prudence que de rendre cette première partie malheureuse
pour assurer le bonheur du reste, qui peut-être ne viendra jamais »
(Nouvelle Héloïse, II, p. 568). La maxime de l’éducation
réussie ne peut être que celle-ci : éduque ton élève, comme s’il
devait mourir demain. Cela ne signifie pas qu’il faille
proscrire l’autorité ou la sanction, dans une pratique lénifiante
ou laxiste ; cela veut dire que l’enfant doit parvenir à la
plénitude qui correspond à son état. En effet, dit Rousseau, du
point de vue de la liberté : « Chaque âge, chaque état de la vie a
sa perfection convenable, sa sorte de maturité qui lui est propre »
(Emile, p. 418). Le but de l’éducation est d’y parvenir ni
plus ni moins ; et de trouver l’unité de l’homme dans la diversité
des âges.
Mais, seconde conséquence, il faut bien voir
qu’à chaque âge, l’équation de la liberté se pose selon des
modalités bien spécifiques. Tout le projet de l’Emile
consiste à établir la liste systématique de ces difficultés pour en
envisager les réponses possibles. « (...) ma méthode, écrit-il au
livre III de l’Emile (...) est fondée sur la mesure des
facultés de l’homme à ses différents âges, et sur le choix des
occupations qui conviennent à ces facultés » (p. 466).
Chaque âge a donc son problème spécifique.
Comment être libre, tout en étant petit, faible et dépendant ? Tel
est le problème de l’enfance. Avec l’adolescence, l’horizon change
: comment concilier liberté et sexualité ? Arrivé l’âge adulte, le
problème devient : comment des êtres libres peuvent-ils coexister
en famille et en société ? A l’âge de la vieillesse, enfin, la
question se pose de savoir comment continuer d’être humain en dépit
des pertes irrémédiables. A chacun de ces problèmes, Rousseau
entend apporter une solution pour que l’homme, à chaque âge, soit
aussi libre et heureux que le permet sa pauvre condition de
mortel.
Qu’est-ce qu’un enfant sage ?
Rousseau, « inventeur de l’enfance »? La célèbre
formule est bien sûr exagérée, mais comment ne pas céder à cette
facilité lorsqu’on lit les trois premiers livres de l’Emile
? Grande est la tentation d’oublier Erasme, Comenius, Locke et
quelques autres grands pédagogues : Rousseau semble découvrir un
continent. Jamais on n’avait été aussi attentif aux premières
années de la vie, à la compréhension de leur déroulement et à la
mise au jour de leur logique. L'examen est si détaillé que Rousseau
distingue trois enfances. La première (livre I) correspond à une
vie purement sensitive ; « L'enfant vit, mais n’a pas conscience de
vivre » (p. 298). Ce qui ne signifie nullement que cette étape ne
compte pour rien. Bien au contraire les progrès y sont fulgurants
et l’enfant acquiert alors une « science » en comparaison de
laquelle toute la science des savants paraît dérisoire (p. 281). La
seconde période (livre II) débute avec l’apparition du langage. «
Quand les enfants commencent à parler, ils pleurent moins » (p.
299), ce qui signifie aussi qu’ils s’ouvrent à l’altérité et, du
même coup, à la conscience de soi. Cet âge, l’âge sensible par
excellence, se clôt sur une sorte de perfection ; l’enfant est
alors « parvenu à la maturité de l’enfance, il a vécu de la vie
d’un enfant » (p. 423). La troisième phase, qui correspondrait à la
préadolescence, marque la sortie progressive de l’âge de faiblesse
: « A douze ou treize ans, les forces de l’enfant se développent
bien plus rapidement que ses besoins », de sorte que « non
seulement il peut se suffire à lui-même », mais qu’il « a de la
force au-delà de ce qui lui en faut ». Voici le portrait que
dessine Rousseau de cet enfant accompli : « Peu sensible aux
injures de l’air et des saisons, il les brave sans peine ; sa
chaleur naissante lui tient lieu d’habit ; son appétit lui tient
lieu d’assaisonnement ; tout ce qui peut nourrir est bon à son âge
; s’il a sommeil, il s’étend sur la terre et dort ; il se voit
partout entouré de tout ce qui lui est nécessaire ; aucun besoin
imaginaire ne le tourmente (...) » (p. 303 et 426). Cet âge
coïncide également avec l’émergence de l’intelligence. Non que,
jusqu’à présent l’enfant en eût été totalement dépourvu ;
simplement être capable de raisonnements (p. 345) ne signifie pas
encore être raisonnable ou rationnel. La raison suppose, au terme
d’un long processus de maturation et de composition, l’abstraction
et la maîtrise de soi. La « raison sensitive ou puérile consiste à
former des idées simples par le concours de plusieurs sensations,
et ce que j’appelle raison intellectuelle ou humaine consiste à
former des idées complexes par le concours de plusieurs idées
simples » (p. 417).
Naissance, langage, raison : ce sont les trois
événements qui décrivent l’enfance du point de vue de la nature.
Mais l’enfance n’est pas seulement un état ; elle est aussi, comme
on l’a dit, un problème. Et le problème général de
l’enfance, c’est de concilier la faiblesse naturelle du petit
d’homme et la liberté essentielle de l’homme. Aux yeux de Rousseau,
et c’est une innovation majeure, la faiblesse de l’enfant n’est pas
un défaut ou un manque. D’abord, elle empêche l’enfant de faire un
mauvais usage de sa liberté, et donc de se pervertir d'emblée
158 . Mais, surtout, cette
faiblesse est capitale pour l’humanité tout entière car, suscitant
la pitié, elle crée aussi le premier lien d’attachement. Sans
l’enfance l’humanité aurait sombré. « A considérer l’enfance en
elle-même, écrit Rousseau, dans la Nouvelle Héloïse, y
a-t-il au monde un être plus faible, plus misérable, plus à la
merci de tout ce qui l’environne, qui ait si grand besoin de pitié,
d’amour, de protection qu’un enfant ? Ne semble-t-il pas que c’est
pour cela que les premières voix qui lui sont suggérées par la
nature sont les cris et les plaintes, qu’elle lui a donné une
figure si douce et un air si touchant, afin que tout ce qui
l’approche s’intéresse à sa faiblesse et s’empresse à le secourir »
(II, p. 569) 159 .
De la même manière, on le verra, que la femme
civilise l’humanité, l’enfant la moralise. Mais cette
faiblesse porte aussi en elle un danger : l’appel à l’aide de
l’enfant risque à tout moment de se muer en empire et en
commandement. Comment l’enfant peut-il n’être ni esclave ni tyran ?
Comment concilier faiblesse et dépendance (qui est la condition de
l’enfant) et liberté (qui est la condition de l’homme) afin que,
dès cet âge, le bonheur puisse exister ?
La réponse de Rousseau est limpide : si le
bonheur consiste dans la capacité de se suffire à soi-même, il ne
faut pas que les désirs ou les besoins dépassent les capacités
160 . L'enfant doit donc être
mis à sa place, c’est-à-dire conduit à exercer sa liberté
dans les limites de ses aptitudes ni plus ni moins. « L'homme sage,
écrit Rousseau, sait rester à sa place ; mais l’enfant qui ne
connaît pas la sienne ne saurait s’y maintenir. Il a parmi nous
mille issues pour en sortir ; c’est à ceux qui le gouvernent à l’y
retenir, et cette tâche n’est pas facile. Il ne doit être ni bête
ni homme, mais enfant ; il faut qu’il sente sa faiblesse et non
qu’il en souffre ; il faut qu’il dépende et non qu’il obéisse ; il
faut qu’il demande et non qu’il commande » (Emile, p. 310).
Bref, il faut « le convaincre qu’il n’est qu’un enfant »
(Nouvelle Héloïse, II, p. 569), c’est-à-dire, au sens le
plus profond du terme, un « enfant sage ».
Mais qui pourra le faire ? L'autorité de
l’adulte, même quand elle est bienveillante, risque toujours de
placer l’enfant dans une relation de servitude où règne
l’arbitraire. C'est pourquoi, pour Rousseau, il faut préférer la
dépendance des choses à celle des hommes. La loi des hommes
soumet, et tant que l’enfant n’a pas accès à l’idée difficile d’«
autonomie » (le fait de se donner à soi-même sa loi), celle-là
l’entraîne dans la spirale de la servitude. La nécessité, par
contre, oblige sans opprimer, puisqu’elle vient de la nature et
paraît donc incontestable. Au discours du permis/interdit, il faut
substituer le constat du possible/impossible. D’où le premier
principe de l’éducation rousseauiste : « Maintenez l’enfant dans la
seule dépendance des choses ; vous aurez suivi l’ordre de la nature
dans le progrès de son éducation. (...) L'expérience ou
l’impuissance doivent seules lui tenir lieu de loi » (Emile,
p. 311). Cette autorité des choses, même quand elle est
artificielle et mise en scène par le gouverneur 161 ,
est ce qui permet à la liberté de coexister avec la faiblesse et
d’assurer, pour l’élève, le bonheur d’être un homme.
Rien ne serait plus périlleux, en revanche, que
de méconnaître la faiblesse de l’enfant et de vouloir lui faire
franchir, sous prétexte de favoriser sa liberté, les bornes de sa
nature : « La nature veut que les enfants soient enfants avant que
d’être hommes. Si nous voulons pervertir cet ordre nous produirons
des fruits précoces qui n’auront ni maturité ni saveur et ne
tarderont pas à se corrompre : nous aurons de jeunes docteurs et de
vieux enfants. L'enfance a des manières de voir, de penser, de
sentir qui lui sont propres ; rien n’est moins sensé que d’y
vouloir substituer les nôtres » (p. 319). C'est là le second
principe fondamental de l’éducation rousseauiste : « l’éducation
négative » (p. 323). Avec l’enfant, il ne faut pas aller trop vite
; surtout ne pas souhaiter qu’il soit, comme on dit, « en avance
sur son âge ». Les savoirs, les idées, les vertus, tous ces
enseignements formels et abstraits doivent être remis à plus tard.
L'éducation négative désigne d’abord ce qu’on appellerait
aujourd’hui une « sensibilisation » par la voie des méthodes
actives : elle « tend à perfectionner les organes, instruments de
nos connaissances, avant de nous donner ces connaissances » et «
elle prépare à la raison par l’exercice des sens ». Mais, rien de
plus ! Il ne s’agit pas de donner les vertus, mais de prévenir les
vices ; non d’apprendre la vérité, mais de préserver de l’erreur
(Lettre à Christophe de Beaumont, IV, p. 945).
Leçons de choses et éducation négative : telles
sont les deux réponses de Rousseau au problème de l’enfance.
Et même lorsque, arrivé à l’âge de l’intelligence, il faudra bien
satisfaire la curiosité remuante de l’enfant, ces deux principes
continueront de valoir : peu de connaissances, mais toujours bien
assimilées (Emile, p. 487) ; des savoirs concrets, utiles,
jamais déconnectés des choses ; un seul livre, Robinson
Crusoé, parce qu’il raconte l’autosuffisance de l’individu ; et
surtout l’apprentissage d’un métier manuel, afin que, quoi qu’il
arrive dans ce monde, Emile puisse subvenir à ses besoins. C'est
seulement dans ces conditions que l’on pourra, vers l’âge de 15
ans, contempler avec bonheur le spectacle nouveau et agréable de
l’enfant qui « est tout ce qu’on peut être à son âge » (p. 488),
c’est-à-dire de l’enfance arrivée à sa pleine maturité. « Nous
avons fait un être agissant et pensant, conclut Rousseau ; il ne
nous reste plus pour achever l’homme, que de faire un être aimant
et sensible ; c’est-à-dire de perfectionner la raison par le
sentiment » (p. 481).
Adolescence, sexe et liberté
C'est alors qu'arrive la « seconde naissance »
par laquelle « l’homme naît véritablement à la vie » (p. 490) : «
Nous naissons, pour ainsi dire, en deux fois : l’une pour exister,
et l’autre pour vivre ; l’une pour l’espèce et l’autre pour le sexe
» (p. 489). Découvreur du « continent de l’enfance », Rousseau est
aussi l’inventeur de la « crise d’adolescence ». Et cette seconde
contribution à la pensée moderne des âges n’est pas moins
importante que la première. Si la reconnaissance de l’enfance le
distinguait du dispositif cosmologique, l’invention de
l’adolescence l’oppose à la pensée théologique : la jeunesse
passionnée, futile et inconsciente de l’amabam amare,
décrite par Augustin en ses Confessions, ne doit pas être
abolie comme du temps perdu : elle est, chez Rousseau, la source de
tout ce qui fait l’homme. La jeunesse ne doit pas seulement
« se passer » ; elle doit se vivre de manière pleinement
humaine.
Comme pour l’enfance, Rousseau distingue la
description d’une situation naturelle et la résolution d’un
problème. La situation est celle d’une crise. « Comme le
mugissement de la mer précède de loin la tempête, cette orageuse
révolution s’annonce par le murmure des passions naissantes : une
fermentation sourde avertit de l’approche du danger. Un changement
dans l’humeur, des emportements fréquents, une continuelle
agitation d’esprit, rendent l’enfant presque indisciplinable. Il
devient sourd à la voix qui le rendait docile : c’est un lion dans
sa fièvre ; il méconnaît son guide, il ne veut plus être gouverné »
(p. 490). Sa voix est l’emblème de son malaise : « il n’est ni
enfant ni homme et ne peut prendre le ton d’aucun des deux »
(ibid.).
Mais là n’est pourtant pas l’essentiel. Cette
description de la puberté n’aurait rien d’original, si, là encore,
elle ne débouchait sur l’identification d’un abîme existentiel. Le
problème de l’enfance était de concilier faiblesse et liberté ;
celui de la jeunesse sera : comment concilier sexualité et liberté
162 ?
La réponse de Rousseau tient en un mot :
l’amour. Rousseau s’oppose à toute la tradition
philosophique dont il semblait jusqu’ici s’inspirer : celle qui
voyait dans l’amour charnel une passion dangereuse dont le sage
doit se départir. Pour Rousseau, se priver de l’amour, fût-ce au
profit d’une sagesse, c’est se perdre. Il n’est, pour l’être fini
qu’est l’homme, de sagesse que dans, par et de l’amour. « Tout
attachement, écrit-il, est un signe d’insuffisance : si chacun de
nous n’avait nul besoin des autres il ne songerait guère à s’unir à
eux. Ainsi de notre infirmité même naît notre frêle bonheur. Un
être vraiment heureux est un être solitaire : Dieu seul jouit d’un
bonheur absolu ; mais qui de nous en a l’idée ? Si quelque être
imparfait pouvait se suffire à lui-même, de quoi jouirait-il selon
nous ? Il serait seul, il serait misérable. Je ne conçois pas que
celui qui n’a besoin de rien puisse aimer quelque chose : je ne
conçois pas que celui qui n’aime rien puisse être heureux » (p.
503).
La fonction de l’adolescence est donc d’initier
à l’amour, c’est ainsi que l’homme pourra rendre libre sa nature
sexuelle, qu’il pourra sortir de l’égocentrisme puéril et accéder
au bonheur. Car l’amour n’a rien de naturel ; il est même contre
nature, dit Rousseau (p. 494). D’un côté, il porte une énergie
phénoménale : c’est une « passion terrible qui brave tous les
dangers, renverse tous les obstacles, et qui dans ses fureurs
semble propre à détruire le genre humain qu’elle est destinée à
conserver » (Discours sur l’origine, III, p. 157). De
l’autre, il est une « règle » et « un frein » aux besoins et aux
pulsions : « c’est par lui qu’excepté l’objet aimé, un sexe n’est
plus rien pour l’autre » (p. 164).
L'adolescence est la phase de la vie où doivent
se mettre en ordre et en cohérence ces deux idées vécues, en
apparence contradictoires, de l’amour passion et de l’amour
sagesse. C'est là que doit s’exercer l’art du gouverneur qui, sans
abolir l’une ni négliger l’autre, doit utiliser la passion pour
produire la sagesse 163 .
Si l’enfance se déroule en trois actes, la
jeunesse en comporte deux (Emile, p. 692). Le premier est «
l’âge de force », dans tous les sens du terme : physique, morale et
intellectuelle ; le second, et dernier de l’éducation, est « l’âge
de sagesse », qui ouvre déjà sur la maturité.
Arrivé à la puberté, l’enfant ne peut plus
rester dans le seul souci de soi : « son cœur n’est plus seul » (p.
493). Jusqu’à présent, le gouverneur avait réussi à éviter que l’«
amour de soi », naturel et même bénéfique chez l’enfant, ne se
transforme en amour-propre, c’est-à-dire en cet esprit de
comparaison et de compétition, si propice à l’envie. C'est
désormais impossible, car l’adolescent, animé par le désir sexuel,
est attiré par les autres : « Il est donc temps de changer de
méthode » (p. 494).
Pour l’enfant, il fallait retarder les exigences
de la culture ; pour l’adolescent, il faut retarder les appels de
la nature. La crise, quoi qu’il en soit, est nécessaire et
bénéfique ; il ne convient ni de la supprimer ni même de la
raccourcir. C'est au contraire en allongeant cette période, qu’on
permettra aux passions d’avoir « le temps de s’arranger à mesure
qu’elles naissent » (p. 500 et aussi p. 518). Le gouverneur doit
faire en sorte que son élève, par un patient travail de sublimation
d’une pulsion sexuelle qui ignore encore son objet, se civilise et
se moralise. Sans réprimer les désirs, il s’agit de les retarder
pour les enrichir. C'est ce qui permet de « jeter dans le cœur du
jeune adolescent les premières semences de l’humanité » (p. 502).
Cela passe, d’abord, par la pitié. En effet, en sympathisant avec
la souffrance d’autrui, l’enfant sort de son égocentrisme initial
pour s’ouvrir à l’altérité. Par là, indique Rousseau : « Nous
entrons enfin dans l’ordre moral ; nous venons de faire un second
pas d’homme » (p. 522).
A partir de là, l’éducation s’emballe, tout
entière impulsée par la passion érotique : la découverte de
l’amitié, l’apprentissage de la société, les leçons de l’histoire,
l’entrée dans la vie active, l’accès à l’universel, même la quête
de Dieu. Tout est bon pour que l’adolescent puisse à la fois vivre
et sublimer ses passions : « Il ne s’agit pas (...) d’en faire un
sauvage et de le reléguer au fond des bois, mais qu’enfermé dans le
tourbillon social, il suffit qu’il ne s’y laisse entraîner ni par
les passions ni par les opinions des hommes, qu’il voie par ses
yeux, qu’il sente par son cœur, qu’aucune autorité ne le gouverne
hors celle de sa propre raison » (p. 351). Bref, qu’il reste libre,
en dépit de la crise qu’il vit.
Tout cet apprentissage converge vers la célèbre
Profession de foi du vicaire savoyard (p. 558-635), qui, en
ce moment du livre, représente pour Emile, sa « classe de
philosophie ». C'est pour lui le moment d’examiner les grandes
questions de l’origine du monde, de l’existence de Dieu et du sens
de la vie. Le vicaire l’invite à le faire non seulement, comme le
dira Kant, en « pensant par soi-même », mais aussi en « pensant en
accord avec soi-même », c’est-à-dire sans rien renier ni de la
liberté ni de la finitude qui définissent à elles deux les cadres
infrangibles de la condition humaine. Peu importent les savoirs
pourvu qu’ils lui soient propres : c’est ce que redira, Rousseau,
dans ses Rêveries : « J’en ai beaucoup vu qui philosophaient
bien plus doctement que moi, mais leur philosophie leur est pour
ainsi dire étrangère » (I, p. 1012). La philosophie que propose le
vicaire est simple, accessible et sincère. Elle refuse l’érudition
et le dogme pour laisser place aux convictions et aux doutes.
Mais une philosophie, aussi sincère soit-elle,
ne saurait être le dernier mot de la vie : elle cherche la sagesse,
mais elle ne l’est pas encore. Ce que ne dit pas le vicaire, et
qu’Emile va découvrir, c’est que la vérité de la sagesse, c’est
l’amour. La révélation sexuelle arrive enfin. Comme le dit Alan
Bloom, dans son commentaire : avec Rousseau et l’amour romantique
qu’il invente, « le sexe devient le cœur de la plus haute
expérience et une expression du divin sur cette terre 164 ».
Cette découverte transforme l’éducation du tout au tout.
« Le vrai moment de la nature arrive enfin, il
faut qu’il arrive. Puisqu’il faut que l’homme meure, il faut qu’il
se reproduise, afin que l’espèce dure et que l’ordre du monde soit
conservé. Quand par les signes dont j’ai parlé vous pressentirez le
moment critique, à l’instant quittez avec lui pour jamais votre
ancien ton. C'est votre disciple encore, mais ce n’est plus votre
élève. C'est votre ami, c’est un homme, traitez-le désormais comme
tel » (Emile, IV, p. 639). Cela ne signifie nullement que
l’éducation soit achevée, bien au contraire. L'âge adulte ne
signifie pas encore la maturité. C'est le moment où Emile a le plus
besoin d’être guidé par une « éducation sentimentale » (p.
641).
Celle-ci doit se parer de trois menaces
fréquentes à cet âge : un assouvissement trop précoce des désirs
(par un mariage, par exemple) qui, en stoppant la sublimation,
bloquerait la perfectibilité ; la tentation de l’ascèse qui
tendrait à faire croire que les « choses du sexe sont un crime »
(p. 653) ; et l’indifférence, qui, les prenant de haut, les réduit
à du libertinage. Emile ne doit être ni bourgeois, ni moine, ni
libertin. Au contraire, dit Rousseau, « je ne craindrai point de
flatter en lui le doux sentiment dont il est avide, je le lui
peindrai comme le suprême bonheur de la vie, parce qu’il l’est en
effet ; (...) En lui faisant sentir quel charme ajoute à l’attrait
des sens l’union des cœurs je le dégoûterai du libertinage, et je
le rendrai sage en le rendant amoureux » (p. 653-654, nous
soulignons). Le moment est venu d’aller « chercher la femme » (p.
656). Et cette quête s’effectue aussi bien dans l’idéal – Emile se
forge, par imagination, un portrait rêvé de la femme, Sophie – que
dans le monde : à Paris, précisément où Rousseau emmène son élève,
bien qu’il sache qu’elle ne s’y trouve pas (p. 691). Mais, en le
confrontant à la société, il espère y conduire la délicate
éducation du goût.
L'adulte : comment vivre ensemble ?
Le « dernier acte de la jeunesse » peut alors
commencer et c’est forcément un roman : la rencontre
fortuite de l’aimée, tellement attendue qu’elle est une surprise ;
la cour, ses joies et ses désespoirs ; ses grâces et ses jalousies
; ses fâcheries et ses réconciliations. C'est désormais Sophie qui
achève l’éducation d’Emile, jusqu’à ce qu’elle décide, elle et elle
seule, de se donner à lui.
L'amour passe alors de l’imagination à la
pratique. Mais dans cette apothéose de l’amour se dessine aussi une
idée plus sombre : la vie humaine n’est pas qu’amour. La
coexistence des êtres, magnifiée dans l’amour, est aussi un
problème. Non seulement parce qu’il est difficile d’associer
des libertés, mais aussi parce que ces libertés sont fragiles et
que les êtres humains sont finis : le bonheur humain est un « frêle
bonheur », toujours menacé de disparaître. C'est là tout le
problème de l’âge adulte. Rousseau l’examine aux trois niveaux qui
le constituent : le couple (coexistence des sexes), la famille
(coexistence des âges) et la société (coexistence des
citoyens).
Le problème de la coexistence des libertés dans
un couple est examiné par Rousseau par une analyse, très subtile,
de la complémentarité des sexes. Elle se joue d’abord dans la prime
jeunesse, comme une éducation réciproque : c’est la femme qui rend
l’homme adulte et l’homme qui rend la femme adulte. Toute la
difficulté consiste à faire en sorte que cette vie à deux ne
débouche sur l’esclavage ni de l’un ni de l’autre, ni des deux
ensemble. Pour Rousseau, l’harmonie ne peut venir que d’une stricte
répartition des rôles : « La relation sociale des sexes est
admirable. De cette société résulte une personne morale dont la
femme est l’œil et l’homme le bras, mais avec une telle dépendance
l’une de l’autre que c’est de l’homme que la femme apprend ce qu’il
faut voir et de la femme que l’homme apprend ce qu’il faut faire.
Si la femme pouvait remonter aussi bien que l’homme aux principes
et que l’homme eût aussi bien qu’elle l’esprit des détails,
toujours indépendants l’un de l’autre ils vivraient dans une
discorde éternelle, et leur société ne pourrait subsister. Mais
dans l’harmonie qui règne entre eux tout tend à la fin commune, on
ne sait lequel met le plus du sien ; chacun suit l’impulsion de
l’autre, chacun obéit et tous deux sont les maîtres »
(Emile, p. 720).
Chaque sexe doit jouer un rôle différent ; c’est
seulement à cette condition que l’égalité peut se réaliser dans le
couple. La femme doit plaire à l’homme, dont elle dépend et qui, du
même coup, dépendra d’elle. Son rôle est de tenir le foyer, quand
celui de l’homme est d’en assurer la subsistance. Une telle
division du travail est la condition de l’harmonie conjugale. La
femme, dit Rousseau, doit être éduquée dans cette perspective ; ce
pourquoi, d’ailleurs, son éducation est moins difficile et risquée
que celle de l’homme (p. 702-745). Alors qu’Emile ne profite
d’aucun modèle à suivre puisque la civilisation est entièrement
dépravée, une fille a toujours la ressource, au moins, d’imiter sa
mère : le pire est évité. Idéalement, dit Rousseau, il lui faudra
réaliser la difficile synthèse d’être à la fois mère, épouse et
maîtresse. La Nouvelle Héloïse est le roman de cette
quête.
Cette solution de Rousseau au problème du couple
paraîtra bien peu audible pour nous autres contemporains vivant
l’après-« deuxième sexe ». Cet enfermement de la femme dans un rôle
dévolu ne correspond ni à l’exigence d’égalité ni à celle
d’authenticité. Mais on aurait tort de méconnaître ce point :
Rousseau est le premier à poser en termes modernes la question de
l’égalité et de la liberté dans le couple. Comment des sexes
différents peuvent-ils cohabiter au quotidien dans le respect de
leur liberté mutuelle ? Si le contenu de sa réponse est
traditionnel, les justifications qu’il apporte ne le sont pas. Pour
lui, la répartition complémentaire des rôles paraît le seul moyen
d’éviter que l’affirmation des libertés individuelles ne débouche
sur l’éclatement des couples, des familles et de la société
165 .
C'est précisément ce dernier problème politique
qui manque encore à l’éducation d’Emile. Au moment même où Sophie
cède à Emile, le gouverneur Rousseau oblige celui-ci à retarder
encore l’union et sa consommation (p. 826) pour parfaire son
éducation politique et sociale. Ils partent voyager ensemble pour
explorer le problème que le Contrat social avait
lumineusement posé : comment « trouver une forme d’association qui
défende et protège de toute la force commune la personne et les
biens de chaque associé, et par laquelle chacun, s’unissant à tous,
n’obéisse pourtant qu’à lui-même, et reste aussi libre
qu’auparavant » ? (III, p. 360). Le but de ces voyages n’est pas de
faire d’Emile un homme politique, un réformateur ou un législateur,
mais seulement un citoyen acceptable. C'est bien suffisant, aux
yeux de Rousseau, et sans doute plus propice à une vie sereine pour
lui et sa famille.
L'éducation est à présent terminée. Emile peut
retourner à sa Sophie. Il a 24 ans. Le mariage a lieu et, quelques
mois plus tard, Sophie est enceinte : « L'âge de bonheur, tout le
reste de la vie 166 » peut commencer.
Mais c’est toujours un « frêle bonheur ». Et,
dans la suite inachevée qu’il imagine à l’Emile, Rousseau
prend un cruel plaisir à nous le rappeler. Quelques années plus
tard, le gouverneur retrouve son cher Emile désespéré : « J’étais
libre, j’étais heureux, ô mon maître ! Vous m’aviez fait un cœur
propre à goûter le bonheur, et vous m’aviez donné Sophie. Aux
délices de l’amour, aux épanchements de l’amitié, une famille
naissante ajoutait les charmes de la tendresse paternelle : tout
m’annonçait une vie agréable, tout me promettait une douce
vieillesse et une mort paisible dans les bras de mes enfants. Hélas
! » (Emile et Sophie ou les Solitaires, p. 881). Que
s’est-il passé ? Rien que de scandaleusement banal dans une vie
humaine. Les malheurs sont arrivés : le décès des parents de
Sophie, la mort de leur petite fille, la lassitude conjugale, et,
finalement, l’infidélité de Sophie (p. 890). Emile a beau être
préparé aux épreuves de l’existence, elles viennent le surprendre.
C'est le dernier problème de l’âge adulte : comment continuer
d’être libre dans le malheur ? Mais a-t-il une solution ? Prélude à
la vieillesse.
Peut-on vieillir en liberté ?
La fin de cette histoire n’est plus un roman ni
un traité ; ce sera une autobiographie : le dernier ouvrage de
Rousseau, Les Rêveries du promeneur solitaire, rédigé
quelques mois avant sa mort, en 1778, constitue l’ultime chapitre
de sa philosophie des âges de la vie. Le genre est différent, mais
la démarche est la même.
La vieillesse est un déclin irrémédiable qui
exténue la perfectibilité humaine. « Il est un terme de la vie,
écrit Rousseau dans la première version du manuscrit de
l’Emile, où l’on rétrograde en avançant » (p. 136). L'esprit
est empreint d’une paresse irrépressible : « Mon imagination déjà
moins vive ne s’enflamme plus comme autrefois à la contemplation de
l’objet qui l’anime, je m’enivre moins du délire de la rêverie ; il
y a plus de réminiscence que de création dans ce qu’elle produit
désormais, un tiède alanguissement énerve toutes mes facultés,
l’esprit de vie s’éteint en moi par degrés ; mon âme ne s’élance
plus qu’avec peine hors de sa caduque enveloppe » (Deuxième
promenade, p. 1002). Ce qui fait défaut c’est la perte de l’énergie
qui a animé la fleur de l’âge : la sexualité et l’amour
charnel.
La maturité peut pourtant avoir sa perfection –
tout âge, on l’a vu, en a une –, mais, à tout prendre, on préférera
toujours celle de l’âge tendre à celle de l’âge mûr (Emile,
IV, p. 418), car il y a dans la première une promesse et dans la
seconde un terme. Comment, dans ces conditions, continuer d’être
libre et même d’être humain ?
Première solution que Rousseau refuse : nier la
vieillesse et poursuivre, en « vieux satyre usé de débauche », les
plaisirs sexuels de la jeunesse. Ce refus n’est pas teinté de
moralisme ou du seul goût des convenances sociales. Il reconnaît
d’ailleurs, dans une variante du texte, qu’il est « sûr d’être un
des hommes à qui ce changement coûte le plus » (Emile, var.
a, p. 1626), mais il considère que, avec une différence d’âge trop
importante, les relations humaines ne peuvent plus être fondées sur
l’égalité et la liberté réciproques. La maturité subjugue d’abord,
puis cède bientôt et s’incline enfin devant l’éclat et la force de
la jeunesse. La vieillesse est donc un renoncement : « Changeons de
goûts avec les années, ne déplaçons pas plus les âges que les
saisons ; il faut être soi dans tous les temps et ne point lutter
contre la nature : ces vains efforts usent la vie, et nous
empêchent d’en user » (Emile, p. 685).
Ce renoncement peut-il être un gain ? Oui, et
c’est la dernière consolation du promeneur solitaire. Il est encore
temps, et peut-être plus que jamais temps, d’« enrichir son âme »
et de « s’étudier soi-même », dit Rousseau (Première promenade, p.
999) : « C'est à cette unique et utile étude que je consacre le
reste de ma vieillesse. Heureux si par mes progrès sur moi-même,
j’apprends à sortir de la vie, non meilleur, car cela n’est pas
possible, mais plus vertueux que je n’y suis entré » (Troisième
promenade, p. 1023). Voué à la solitude, du fait de son déclin et
de ses pertes, le vieillard humain peut continuer de progresser
dans cette connaissance intime de soi qui est le plus profond et le
plus difficile registre de la liberté. C'est ce que disait, dans
l’Emile, le vicaire savoyard, qui, cette fois-ci, aura le
dernier mot (p. 604-605) : « J’aspire au moment où délivré des
entraves du corps je serai moi sans contradiction, sans
partage, et n’aurai besoin que de moi pour être heureux (...).
»
Postérité de Rousseau : l’autobiographie et
l’histoire
Il faut reconnaître que l’ensemble rousseauiste
est impressionnant, grandiose même. Il répond parfaitement au
programme fixé d’une philosophie humaniste des âges de la vie. Il
réussit à concilier l’inconciliable : d’un côté, l’idée que tous
les âges sont, à part entière, des âges de l’homme ; de l’autre, le
maintien d’une hiérarchie des âges de la naissance à la mort. Egaux
en dignité, les âges se succèdent pourtant dans l’horizon ultime
d’un enrichissement progressif du moi. La sagesse humaniste
des âges est donc à double face : il s’agit non seulement d’être
humain à tout âge, mais encore d’approfondir toujours davantage la
connaissance de soi. Ce n’est que par elle que la liberté suprême
peut advenir, autrement dit la vraie maturité.
Cette maturité doit désormais se mesurer à sa
propre aune. Cela modifie de manière décisive la manière dont
l’homme va rendre compte de son destin, qu’il soit individuel ou
collectif.
Concernant l’individu, l’exigence de « se
connaître soi-même » n’a rien de spécifiquement moderne. Elle est à
la source de la philosophie grecque (Socrate) comme de la théologie
chrétienne (Augustin). Ce qui change avec l’humanisme, dès
Montaigne d’ailleurs 17 , c’est que cette exigence n’est plus référée
à un modèle. Ni le héros traditionnel, ni le sage cosmique, ni le
saint n’offrent plus d’horizon plausible. Reste l’« honnête homme
». Figure bien incertaine et floue, constamment menacée par la
banalité et la médiocrité. Il n’est grand – voire géant, comme chez
Rabelais – que dans la mesure où « rien d’humain ne lui est
étranger ». A partir de là, d’exceptionnels et exemplaires, les
récits de vie – qu’ils soient biographiques ou autobiographiques –
se font de plus en plus individuels et ordinaires 167 . Le
modèle n’est plus à l’extérieur, mais il se cache dans
l’intériorité mystérieuse du moi profond. C'est ce que proclame
Rousseau en renouvelant, dans une perspective purement
autobiographique, le genre des confessions et en ouvrant la voie à
ce qu’on appellera plus tard le roman de formation
(Bildungsroman). Ces deux genres littéraires vont connaître
avec le romantisme un développement sans précédent. Ils se situent
tous dans la postérité de Rousseau
168 et traitent au
fond d’une même question : comment entre-t-on, sans modèle, dans la
vie humaine ? Comment l’individu singulier et ordinaire peut-il se
réconcilier avec le monde et creuser le sillon d’un destin ? Dans
Les souffrances du jeune Werther (1774), Goethe raconte
d’abord l’échec de cette tentative, puis, dans les deux volumes de
son Wilhelm Meister, Années d’apprentissage (1795) et
Années de voyage (1829), considéré comme le prototype du
roman de formation, il relate comment ce parcours peut aussi
réussir.
Le même raisonnement vaut pour le destin de
l’humanité dans son ensemble : comment peut-elle sortir de
l’enfance ? Comment peut-elle espérer accéder à la majorité ? C'est
à partir de ces questions que Kant formule sa célèbre définition
des Lumières : « Les Lumières, écrit-il en 1784, se définissent
comme la sortie de l’homme hors de l’état de minorité où il se
maintient par sa propre faute... Sapere aude ! Aie le
courage de te servir de ton propre entendement ! Voilà la
devise des Lumières 169 . » Ce contre quoi les
philosophes des Lumières se battent tous, en dépit des différences
et des divergences, c’est au fond le dogme augustinien du péché
originel, c’est-à-dire la doctrine de la petitesse et de
l’humiliation de l’homme devant Dieu
170 . L'humanisme des
Lumières est plus confiant en la « grandeur » humaine, même si,
comme Rousseau, c’est pour, au final, s’en désespérer. Car l’idéal
de maturité doit en fait se battre sur deux fronts : il ne suffit
pas de sortir de l’enfance (contre l’augustinisme), il faut aussi
dépasser les illusions de la jeunesse, tentée à tout moment par la
démesure et l’orgueil. C'est entre l’humiliation infantile et
l’orgueil adolescent que les Lumières doivent chercher la voie de
la majorité.
Nul n’a mieux formulé ce projet que la plus
grande figure des Lumières allemandes : Lessing. Il publie à la fin
de sa vie un livre dont le titre est en soi un programme,
Education du genre humain (1780)
171 . Tout son
argument repose sur une seule analogie (§ 1) : « La Révélation est
au genre humain ce que l’éducation est à l’individu. » Il s’agit
pour Lessing, déployant là une conception que nous avions repérée
chez Paul et Augustin, de raconter comment l’idée juste de la
divinité et de l’absolu se fait progressivement jour dans le cours
de l’histoire.
A l’origine de l’humanité, il n’y a qu’un grand
brouillard : la raison humaine, abandonnée à elle-même dans sa
finitude, morcelle cette idée en une pluralité : c’est le
polythéisme païen ; prime enfance de l’humanité. L'Ancien Testament
représente un progrès incontestable en ce qu’il approche, même si
c’est de manière encore imparfaite, l’unicité divine. Il fournit,
pour l’humanité, le manuel élémentaire : rempli d’images, de belles
histoires et de symboles, il parle à la sensibilité plus qu’à la
raison. Le rapport qu’il établit entre l’idée de Dieu et la morale
est encore fruste, fait de « châtiments et récompenses immédiates
et sensibles » (§ 16). Ce qui, écrit Lessing, est naturel pour un
peuple « encore si complètement plongé dans l’enfance ». Arrivé à
l’âge de raison, le peuple élève est forcé par son père de quitter
la maison natale (§ 19). On change alors de niveau et d’exigence :
on quitte les savoirs fondamentaux pour entrer dans le cycle des
approfondissements. « Un livre élémentaire, écrit Lessing, n’est
fait que pour un âge. C'est nuire à l’enfant que de l’y retenir
plus longtemps alors qu’il l’a dépassé... Il faut qu’un meilleur
pédagogue vienne arracher des mains de l’enfant le livre
élémentaire épuisé. – Le Christ arriva. » (§ 51-53.)
Le Nouveau Testament s’adresse à la raison ; il
comporte même des problèmes redoutables à résoudre comme le dogme
de la Trinité, celui du péché originel ou de la Rédemption. A
travers leur résolution, on peut espérer accéder à des « notions
plus justes et plus vraies sur l’être divin, sur notre nature, sur
nos rapports avec Dieu » (§ 77), bref, faire en sorte que le genre
humain parvienne aux « suprêmes degrés de lumières et de pureté
».
Tout comme la jeunesse doit déboucher sur la
maturité, il est nécessaire qu’une nouvelle étape soit franchie : «
Il viendra certainement le jour d’un Nouvel Evangile éternel
», marquant l’âge adulte de l’humanité, quand « le point de vue
sensible du Juif et le point de vue spirituel du chrétien » se
trouveront tous deux dépassés (§ 93). Herder et Hegel, grand
lecteur de Lessing aux dires de ses amis, mais aussi Condorcet,
Saint-Simon, Auguste Comte et bien d’autres se souviendront de
l’intuition et s’attacheront à la déployer dans toutes ses
dimensions. Déconnectée d’une providence supérieure, l’histoire
universelle devient, pour reprendre une formule de Raymond Aron, «
la biographie, on pourrait presque dire l’autobiographie de
l’humanité 172 ».
Les âges de l’homme et les âges de l’humanité
suivent la même logique : de même que l’Histoire est une
autobiographie de l’humanité, de même l’autobiographie est-elle une
histoire de l’individu. La seule différence est que, si l’humanité
peut mûrir, elle ne vieillit jamais
173 . Enfantine ou
juvénile, elle attend le passage à l’âge adulte, mais, la maturité
venue, elle ne connaîtra nulle vieillesse : sa perfectibilité est
infinie. Pour Rousseau, on l’a vu, perfectibilité ne veut pas dire
progrès ; c’est pourquoi il préfère cultiver le « jardin imparfait
» de son « frêle bonheur » en approfondissant la connaissance de
soi 174 . Mais pour ceux des
Modernes qui parient sur le progrès, un autre horizon de salut se
profile. Car, si l’homme ne peut espérer l’immortalité pour
lui-même, il peut se retrouver dans celle de l’humanité à laquelle
il contribue à sa mesure. L'autobiographie et l’histoire sont les
deux voies qui achèvent, pour ainsi dire, la sagesse moderne des
âges de la vie. Elles constituent pour les âges de l’homme la
nouvelle planche de salut.
« L'individualisme a marché au même pas que
l’étatisme. »
Emile Durkheim, Préface à la 2e édition de De la division du travail
social
L'inscription de l’échelle des âges dans
l’humanité elle-même ne se lit pas au seul niveau des idées. Elle
trouve une incarnation sociale dans ce qu’on a appelé la « police
des âges », volet politique de la configuration moderne des âges de
la vie. De quoi s’agit-il ? Les sociétés traditionnelles ont les
rites de passage, les cosmologies promeuvent les exercices
spirituels, les sociétés chrétiennes inventent l’institution des
sacrements. Ces trois dispositifs se mêlent et se combinent au fil
des siècles. Avec la modernité, un nouvel acteur surgit : l’Etat,
qui va concurrencer et bientôt supplanter les anciens dispositifs
dans le rôle du principal gestionnaire des étapes de la vie.
La simultanéité est frappante : au moment même
où le protestantisme commence à dénoncer la dogmatique des
sacrements, l’Etat affiche sa volonté de mettre en place une
bureaucratie des âges, c’est-à-dire toute une série
d’instruments permettant de gouverner en les différenciant et en
les fractionnant la multitude d’individus d’une nation.
Le nerf de la critique protestante est limpide :
outre le fait que la dogmatique des sept sacrements soit absente du
texte biblique, le protestantisme conteste que l’Eglise soit
habilitée à scander la vie ici-bas au nom de l’au-delà. Parce que
le salut ne dépend pas des œuvres, mais de la « foi seule », parce
que l’institution ecclésiale n’a aucune légitimité à assurer le
lien entre la vie terrestre et la vie céleste, les sacrements
perdent, aux yeux des protestants, l’exclusivité de leur fonction
ordonnatrice de l’existence humaine.
Cette critique va porter. Ce qui ne signifie pas
que les sacrements disparaissent, mais ils se « désacralisent »,
pour ainsi dire, en prenant une dimension plus politique et sociale
que strictement spirituelle. La Réforme catholique les réinvestira
d’ailleurs massivement comme une arme de guerre contre le
protestantisme. La conséquence de cette évolution interne au
christianisme est décisive : la gestion des âges se désenchante et
s’ouvre du même coup à une concurrence, dont l’Etat moderne va
profiter 175 . Le procédé, on l’a vu,
n’a rien de nouveau, mais il prend une ampleur inédite dont on peut
identifier les traits les plus caractéristiques, à savoir : la
naissance de l’état civil et la mise en place d’une bureaucratie
des seuils de plus en plus élaborée au fil du temps.
L'état civil
Prenons comme point de départ, la date – plus
symbolique qu’effective – de la célèbre ordonnance de
Villers-Cotterêts, par laquelle, en 1539, François Ier impose l’inscription du baptême sur les
registres paroissiaux. Elle constitue le premier signe d’une
mainmise de l’Etat sur l’organisation des âges. L'exigence
d’inscription est d’ailleurs élargie quelques années plus tard
(1579) aux mariages et aux décès. Un siècle plus tard, en 1667,
obligation est faite de déposer un double des registres au greffe
et l’on prescrit leur rédaction sur papier timbré (1674). La
laïcisation/nationalisation de l’état civil s’achève avec la
période révolutionnaire. En 1792, juste avant de se séparer,
l’Assemblée législative décrète que les registres seront désormais
tenus par les administrations municipales. La loi du 20 septembre
1792 organise les conditions de l’enregistrement des naissances en
rendant obligatoire au père, ou à défaut au chirurgien ou à la
sage-femme qui a fait l’accouchement, de déclarer la naissance en
mentionnant le jour, l’heure et le lieu. Ces indications ajoutées
au numéro d’ordre du registre donneront un siècle et demi plus tard
le numéro d’identité (INSEE) qui nous est affecté pour la vie.
L'âge calendaire devient ainsi le principal support de l’identité
administrative.
Les conséquences de cette inscription sont
considérables, bien que complexes à interpréter. La tentation
serait grande en effet de lire ce phénomène selon le seul registre
de l’encadrement bureaucratique et du contrôle politique. Mais elle
manifeste tout autant l’émancipation de l’individu à l’égard des
contraintes traditionnelles. De sorte qu’étatisation et
individualisation vont ici de pair dans un processus ambivalent
176 : d’un côté, certes,
l’Etat peut « gérer » des individus dont l’identité dépend
intégralement de lui ; mais, de l’autre, il les produit comme
individus en se faisant le garant de leur identité
singulière.
C'est cette seconde tendance que révèle par
exemple la diffusion progressive, à partir du XVIIIe siècle, de la pratique de l’« anniversaire » du
jour de la naissance. En français, le terme subit d’ailleurs un
changement de sens complet. Jusqu’alors ce qui est célébré comme
anniversaire, c’est d’abord la mémoire du martyre des saints
ou, par la suite, la commémoration de la mort de particuliers qui
en ont fait la demande par testament, avec quelques arguments bien
sonnants, pour gratifier l’Eglise et soulager les pauvres
177 . Le catholicisme
tridentin refuse l’anniversaire de naissance, qu’il assimile à une
fête de l’individu, donc à un péché d’orgueil, alors que la
célébration du saint patron offre un modèle pour le croyant en
indexant sa vie terrestre sur le temps céleste. L'hostilité au
culte des saints, dans les pays protestants, fait au contraire de
l’anniversaire du jour de la naissance (birthday –
Geburtstag) la seule fête calendaire légitime. La
généralisation de cette pratique en France, surtout à partir du
XIXe siècle, tient à l’influence du «
savoir-vivre » anglais sur les élites françaises. La transition, en
tout cas, est significative : avec la domination de l’âge
calendaire, on passe de l’inscription de l’existence dans les
jalons de l’histoire religieuse à la célébration de l’histoire
personnelle. Au culte du saint se substitue celui de
l’individu.
Cette individualisation s’opère, en même temps,
sur fond d’une institutionnalisation accrue des étapes de la vie.
Tous les domaines sont concernés par cette nouvelle bureaucratie
des seuils : l’armée, l’école, la citoyenneté, la famille, le
travail.
La bureaucratie des seuils
Les données de l’état civil permettent de
constituer des instruments de gouvernement. Les premières tables de
mortalité et projections démographiques apparaissent en Angleterre
dans les années 1660. En France, c’est Colbert qui fait de la
connaissance des âges un véritable outil politique. Les premiers
dénombrements, ancêtres de nos recensements, ont ainsi pour
finalité le comptage du nombre d’individus en âge de porter les
armes 178 . La conscription se met
en place au même moment. Colbert inaugure en 1668 le système dit de
« l’Inscription maritime » pour faire face au déficit de
recrutement : tous les Français, âgés de 18 à 50 ans, exerçant un
métier en rapport avec la navigation, doivent être inscrits sur des
registres matricules de façon à les rendre mobilisables pour servir
dans la « Royale ». Le système sera généralisé après la Révolution
française. La loi Jourdan de 1798 (18 fructidor an V) impose
l’inscription et le rangement par classe d’âge de tous les citoyens
de sexe masculin, à partir du moment où ils sont en âge de porter
les armes : « Tout Français est soldat et se doit à la défense de
la patrie. » C'est la naissance du conscrit (mobilisé à l’époque
pour un service de 5 ans !) et de la « classe ». En 1905, la
République instaure un service militaire obligatoire de deux ans
pour tous les citoyens mâles. L'expérience initiatique du «
régiment » ou du « service » constituera, jusqu’à sa suppression en
1996, un seuil capital de l’entrée dans la vie adulte 179
.
L'autre « classe », c’est bien sûr celle de
l’institution scolaire. Elle apparaît en France sous l’influence
des Jésuites 180 . Alors que dans
l’Université médiévale les âges cohabitaient sans distinction, les
collèges jésuites mettent en place une barrière nette entre le «
secondaire » et le « supérieur », mais aussi entre les niveaux et
les âges. Le cycle des studia inferiora, défini par le
Ratio studiorum de 1599, en vigueur jusqu’en 1832, comprend
ainsi six classes, de la sixième à la rhétorique. Le passage au
niveau supérieur est sanctionné par une promotio. L'école
publique reprendra cette organisation pour l’école primaire : à
partir des lois des années 1880, c’est la totalité des enfants des
deux sexes, de 7 à 13 ans qui y seront en principe soumis. De la
onzième à la septième, il y a autant de niveaux que d’années, avec
des seuils impératifs : pas d’apprentissage de la lecture avant 6
ans, pas de baccalauréat possible avant 16 ans 181 . En
fait, il n’y a bien souvent qu’une classe unique regroupant tous
les niveaux. Petit à petit, la correspondance entre l’âge et la
classe s’établit, jusqu’à l’homogénéité presque parfaite que l’on
connaît de nos jours.
Illustration parfaite de la police des âges, le
débat passionné qui surgit, dès les années 1890, sur la question du
« lendemain de l’école » 182 . Cette exigence
débouchera sur la création d’un enseignement secondaire à partir de
1902. L'allongement de la scolarité obligatoire à 14 ans en 1936,
puis à 16 ans en 1959, effectif en 1967, répond à cet objectif :
l’encadrement de la jeunesse par l’institution scolaire 18 . Elle est devenue le
cadre de vie naturel de tous les enfants et de tous les jeunes ; la
ritualité du passage d’une classe à l’autre rythme l’intégralité de
leur prime existence.
Quant à l’histoire des seuils de majorités, elle
est un extraordinaire condensé juridico-politique. S'y trouvent
synthétisées la politique de la famille, la conception de la
citoyenneté, la pensée de la responsabilité civile, l’évaluation de
la capacité. La notion de majorité est d’un usage difficile et
plurivoque : s’agit-il de déterminer l’âge minimum du mariage (âge
nubile), l’âge du consentement sexuel (majorité sexuelle
19 ), celui du
mariage sans le consentement des parents (majorité matrimoniale),
l’âge où l’individu peut être considéré comme civilement capable et
responsable (majorité civile), l’âge où une peine peut être
prononcée à son encontre (majorité pénale), l’âge de l’accès à
l’exercice de la citoyenneté (majorité civique) ou la limite
d’éligibilité (majorité institutionnelle)... ? Dans tous ces
domaines, les anciens droits avaient déterminé des limites plus ou
moins précises et détaillées. Ainsi, par exemple, le droit romain
et le droit canon fixaient à 12 ans pour les filles et 14 ans pour
les garçons l’âge nubile ; une ordonnance de 1579 (ordonnance de
Blois) établissait à 25 ans pour les filles et 30 ans pour les
garçons la majorité matrimoniale ; en matière de majorité civile,
la plus grande hétérogénéité régnait dans les provinces françaises
de l’Ancien Régime. Quant à la capacité électorale, il pouvait
arriver que certaines assemblées élues soient ouvertes aux
suffrages des enfants.
La Révolution française va s’efforcer de
clarifier et d’unifier ce seuil. On peut aisément comprendre
pourquoi. Dès lors que la souveraineté du peuple est affirmée comme
principe fondateur de la légitimité, la question de savoir « qui
est le peuple ? » se pose inévitablement : à quelle condition
est-on un citoyen autonome, « capable » de participer librement à
la vie collective et à l’élaboration de la volonté générale ? Une
réponse claire et unique est donc indispensable. Elle fut apportée,
après de longues discussions, par la loi du 20 septembre 1792 sur
l’état civil qui fixe à 21 ans la majorité civile complète
20 . Cette
décision trace une nette ligne de partage entre majorité et
minorité, alors que les droits anciens distinguaient une diversité
de situations et une pluralité de seuils. Par rapport au droit
romain, c’est même une inversion totale. Celui-ci, dans la mesure
où il assimilait la majorité au statut de chef de famille
21 , faisait de
la capacité l’exception et de l’incapacité la règle. Avec la
législation révolutionnaire, c’est le contraire : l’individu est
conçu a priori et en principe comme majeur, si rien ne vient
empêcher cette majorité.
Mais précisément les exceptions seront
nombreuses et feront l’objet de bien des débats. Le Code Napoléon
rétablit, par exemple, le consentement paternel jusqu’à 25 ans pour
le mariage, ainsi que des « moyens de correction », comprenant la
possibilité pour le père de faire enfermer ses enfants sans
contrôle judiciaire. En matière de majorité civique 183 , on
sait que seront exclus de la citoyenneté de plein exercice, outre
les « enfants » de moins de 21 ans, les domestiques, les aliénés
mentaux, les moines cloîtrés, les militaires, les pauvres, les
illettrés. Pour ne rien dire des femmes, dont la situation ne fut
même pas évoquée à l’Assemblée constituante. L'unification de la
majorité ne sera achevée qu’avec la loi du 5 juillet 1974 fixant
l’âge de la majorité civile et civique à 18 ans.
A côté de l’armée, de l’école, de la majorité
familiale, civile et civique, le dernier domaine de la police des
âges est celui du travail. Avec la Révolution industrielle, les
métamorphoses du travail ouvrent la question politique des seuils
d’accès et de sortie de la condition laborieuse. D’un côté, les
législations sur la limitation du travail des enfants ; de l’autre,
les premiers dispositifs de retraite. Dans chacun de ces domaines,
la fixation du seuil a cristallisé les débats.
Concernant le travail des enfants, le principal
souci, à l’époque des grandes lois des années 1840-1850 22 , n’est pas la protection
de l’enfance comme telle, mais la production de citoyens
acceptables et de conscrits performants. Certes la dégradation des
conditions de travail dans les usines suscite une émotion légitime,
mais elle n’alimente aucune objection de principe contre le travail
des enfants. Ni Victor Hugo ni le baron Charles Dupin qui
participent aux débats sur la loi de 1847 ne pensent interdire le
travail infantile ; ils entendent seulement contribuer à en
améliorer les conditions d’exercice
184 . Après la défaite
de 1870, l’argument géopolitique devient déterminant : l’enfant est
une richesse nationale, gage du dynamisme et de la puissance du
pays, qu’il convient de ne pas dilapider trop précocement par un
travail abrutissant. La loi de 1874 limite le seuil d’embauche à 12
ans (qui est alors l’âge de la fin de l’obligation des soins par
les parents) et précise les conditions du travail pour les moins de
16 ans (interdiction du travail nocturne et obligation du repos
dominical). La législation scolaire de J. Ferry (1881-1882) achève
le processus et lui confère sa logique : l’enfance, jusqu’à 13 ans,
est le temps de la formation, l’âge adulte est celui du
travail.
Concernant la vieillesse, la question de la fin
du travail se pose au départ davantage en termes d’incapacité de
fait qu’en termes de droit à la retraite ou au repos. En France,
c’est l’armée qui est pionnière en matière de soutien aux vieux et
aux invalides : l’institution maritime date de 1673, les Invalides
sont créées en 1674 pour les blessés de guerre de l’armée de terre.
Le système s’étendra progressivement aux catégories
professionnelles liées à l’Etat (notamment, la Ferme générale,
c’est-à-dire la collecte des impôts). Au moment de la Révolution
française, la thématique de la dette et du devoir
moral à l’égard des vieux devient centrale comme en témoignent
les nombreuses « fêtes des âges » et autres fêtes de la vieillesse
qu’a étudiées Mona Ozouf 185 . « La vieillesse est un
culte dans notre patrie », écrit Saint-Just dans ses
Institutions républicaines 186 . Les révolutionnaires ont
une conscience aiguë de la difficulté à justifier la vieillesse
dans un cadre politique totalement sécularisé. Comment ne pas
désespérer les vies en cours ? Comment, à défaut du lien
traditionnel et religieux, maintenir l’ordre intergénérationnel sur
des bases strictement politiques ? La mise en place de la politique
de la vieillesse, sous la forme d’abord de « secours », correspond
ainsi à cette sécularisation des âges. A la charité privée d’Ancien
Régime se substitue l’assistance publique conçue comme un devoir de
la collectivité à l’égard des vieillards indigents. Elle trouve son
expression dans la loi de 1905 qui oblige à secourir les pauvres de
plus de 70 ans. Une autre étape est franchie, dans
l’entre-deux-guerres, lorsque émerge progressivement l’idée d’un «
droit à la retraite », dont la mise en place de la Sécurité sociale
constitue l’aboutissement (1930-1946). La figuration de la
vieillesse s’en trouve alors métamorphosée : le vieux n’est plus le
vieillard traditionnel, mais d’abord et avant tout le « retraité
187 ».
Durant toute cette séquence, la question de
l’âge de la vieillesse a été au cœur des débats. Depuis le début de
la statistique au XVIIIe siècle, la
présentation des résultats utilise trois classes d’âge : les jeunes
(0 à 19 ans), les adultes (de 20 à 59 ans) et les « vieillards »,
qui ont 60 ans et plus. Ce seuil statistique a fini par avoir des
effets politiques 188 . Si la vieillesse
commence à 60 ans, comment justifier de retarder le droit à la
retraite ? Ainsi lorsque sont créées en 1910 les premières
retraites ouvrières, le droit de pension, qui fut d’abord placé à
65 ans, fut ramené ensuite à 60 ans après que les salariés eurent
dénoncé le scandale de cette « retraite pour les morts 189 ».
La retraite à 60 ans pour tous viendra en 1982 clore cette épopée
sociale, et ce, au moment où, à 60 ans, on cessait d’être
vieux.
Pris dans sa globalité, idéologique et
institutionnelle, le dispositif moderne des âges offre une double
impression. D’un côté, celle d’une extrême fragilité, dans la
mesure où le sens des âges ne repose plus que sur l’homme lui-même
; de l’autre, pourtant, une formidable puissance, parce que
l’accompagnement collectif devient plus efficace, homogène et
général qu’il n’a jamais été. Le bonheur reste frêle, mais la
protection sociale se généralise ; des fissures spirituelles
apparaissent, mais dans un contexte d’aspiration à l’émancipation.
L'affaiblissement progressif de la bureaucratie des seuils à
l’époque contemporaine va, certes, peu à peu révéler la labilité du
dispositif humaniste des âges, mais aussi, et peut-être surtout,
elle va faire apparaître des ressources inespérées, cachées au plus
profond de l’individualisme contemporain. L'âge de « la
déconstruction des âges » est moins univoque qu’il n’y
paraît.
14.Il
est à peu près certain que Rousseau a repris – et adapté – un texte
du poète indien Bhartrihari (VIIe
siècle) dont l’œuvre avait été partiellement traduite en 1651 par
un missionnaire hollandais : « La vie humaine est limitée à un
siècle. Une moitié est faite de nuits. La moitié de la seconde
moitié est occupée par l’enfance et la vieillesse. Le reste n’est
qu’une suite de maladies, de séparations, de souffrances et de
corvées. Où donc les êtres pourraient-ils trouver le bonheur au
sein de cette vie plus agitée que les flots d’une rivière ?/Après
avoir été un moment enfant, un moment jeune homme obsédé par
l’amour, un moment impécunieux, un moment comblé de richesses, et
plus tard couvert de rides, les membres perclus de vieillesse, on
gagne enfin la demeure de Yama, comme un acteur qui se retire dans
la coulisse » (traduit par Michel Hulin, L'Inde des sages,
Paris, Editions du Félin, 2000, p. 77).
15.On
pourrait ajouter une troisième définition possible qui apparaît à
la fin du XVIIIe dans la postérité
romantique de Rousseau : l’essence de l’homme réside dans son
individualité, c’est-à-dire dans une liberté incarnée dans une
nature concrète située hic et nunc.
16.«
Nous étions faits pour être hommes, les lois et la société nous ont
replongés dans l’enfance. Les riches, les grands, les rois sont
tous des enfants qui, voyant qu’on s’empresse à soulager leur
misère, tirent de cela même une vanité puérile, et sont tous fiers
des soins qu’on ne leur rendrait pas s’ils étaient hommes faits »
(Emile, II, p. 310-311).
17.Exemplaire de cette démarche, le chapitre II du
livre III des Essais (PUF, p. 805) : tandis que les
moralistes instruisent l’Homme, Montaigne ne cherche qu’à le
décrire dans la singularité de ses moments : « Je ne peints pas
l’estre. Je peints le passage : non un passage d’aage en autre, ou,
comme dict le peuple, de sept en sept ans, mais de jour en jour, de
minute en minute. (...) Je propose une vie basse et sans lustre,
c’est tout un. On attache aussi bien toute la philosophie morale à
une vie populaire et privée que à une vie de plus riche estoffe :
chaque homme porte la forme entière de l’humaine condition. »
18.Le
projet Langevin-Wallon de 1947 proposait 18 ans comme âge de fin
des études, proposition régulièrement reprise depuis lors.
19.Fixée
à 15 ans dans la dernière rédaction du Code pénal (article
227-25).
20.Comprenant aussi la majorité matrimoniale. L'âge
nubile est fixé à 13 ans pour les filles et 15 ans pour les
garçons. L'âge de la responsabilité pénale est établi à 16 ans. La
majorité électorale fera l’objet de nombreuses variations avant de
se fixer à 21 ans, à partir de 1848.
21.En
droit romain, la plénitude des droits (c’est-à-dire la capacité et
la personnalité juridique) est soumise à trois conditions : être
chef de famille (status familiae), libre (status
libertatis) et citoyen (status civitatis). Il n’y a donc
pas de seuil d’âge de la majorité, mais une progression de la
reconnaissance des capacités en quatre étapes : 1) l’infans,
qui ne pouvant parler, n’a aucune capacité juridique ; 2)
l’infantiae proximus, étape proche de l’enfance, mais où,
parce qu’il n’y a pas encore pleine conscience des paroles,
l’individu n’est pas obligé par ses délits ; 3) la pubertatis
proximus qui désigne l’âge proche de l’adolescence où l’on est
capable de commettre une faute et d’en subir les conséquences ; 4)
enfin le legitimus aetas, qui concerne le mineur de 25 ans
soumis au régime de la curatelle, tant qu’il n’est pas lui-même
chef de famille. (D. Alland & St. Rials, Dictionnaire de la
culture juridique, Paris, PUF, 2003, article « Capacité », p.
164.)
22.La
loi du 22 mars 1841 limite l’âge d’admission dans les entreprises
(de plus de vingt ouvriers) à 8 ans. En 1851, la loi limite à 10
heures la durée du travail pour les enfants de moins de 14 ans et à
12 heures pour les enfants de 14 à 16 ans.