Introduction
Paradoxe : c’est au moment où, grâce à l’allongement de l’espérance de vie, nous avons le plus de chance de vivre la totalité des âges que les moyens de les concevoir clairement nous font le plus cruellement défaut. Jamais dans l’histoire l’homme n’a bénéficié d’une telle certitude de son horizon de vie, jamais pourtant il n’a paru aussi démuni sur la manière de parcourir le chemin du berceau à la tombe. Dans l’ancien temps, la ligne de vie était fragile, mais nul doute ne pesait sur la manière d’en franchir les étapes. La mort n’en était d’ailleurs qu’une parmi d’autres. A l’ère de l’individu, tout a changé : l’exigence d’être soi-même a pris le pas sur l’impératif de faire son âge au point que le fil naturel de l’existence semble être subverti ; il faut devenir mature toujours plus tôt et rester jeune toujours plus tard. La quête effrénée de l’accomplissement s’est associée au refus hyperbolique de l’achèvement : être soi-même, mais sans jamais s’en contenter au risque de se figer. Il se pourrait alors que ce Moi sans autre repère que lui-même finisse par se perdre dans le cours de sa vie. C'est ainsi que les questions « comment grandir ? » et « comment vieillir ? », qui trouvaient dans les dispositifs traditionnels des réponses efficaces et des évidences quasi naturelles, se sont peu à peu ouvertes jusqu’à devenir béantes. Elles se formulent aujourd’hui d’une manière beaucoup plus radicale : « pourquoi grandir ? », « pourquoi vieillir ? » où il faut entendre à la fois « à quoi bon ? » et « pourquoi faire ? »
Pourquoi grandir ?, en effet, si nous sommes, dès la naissance des individus « libres et égaux en droits » et que, par ailleurs, le monde des adultes – déjà des vieux ! – n’a rien de folichon ni d’exaltant.
Pourquoi vieillir ? Alors même que l’impératif contemporain nous presse de nous perfectionner à chaque instant et que tout nous invite à toujours laisser ouvert l’éventail des vies et des choix possibles.
Faut-il dès lors s’étonner que le sens des âges – aussi bien leur direction que leur signification – se soit irrémédiablement brouillé : comment conduire sa vie de la naissance à la mort ? En suivant quelles étapes ? L'enfance est un problème, l’adolescence interminable, la maturité introuvable et la vieillesse ennemie. Tout se passe comme si la « crise d’identité » que le psychologue Erik Erikson avait été le premier à repérer pour la jeunesse dans les années 50 avait peu à peu contaminé toutes les autres époques de l’existence.
De cette incertitude inédite quelques-uns des principaux débats de notre espace public apportent le témoignage flagrant.
Elle est au cœur de cette fameuse crise de l’éducation (de l’école, de l’autorité, de la transmission,...) qui anime tant de polémiques actuelles. Toutes s’enracinent dans cette nouvelle indétermination des âges. Comment savoir ce que peut et doit apprendre l’école quand nous semblons avoir oublié ce que peut et doit être un adulte, ce qui distingue l’enfant du jeune et le jeune de l’adulte ? Et si tout le monde s’accorde sur le projet d’une « éducation tout au long de la vie », comment ne pas voir qu’il contribue à faire de nous tous et à tout âge des adultes en devenir – donc, au sens strict, des adolescents – jusqu’à la fin ?
Du côté des retraites, même désarroi. Si l’on va au-delà du problème bien réel du financement, on voit émerger une figure inédite de la vieillesse, qui, cessant d’être un risque exceptionnel, se généralise, s’allonge et s’améliore. Comment la société doit-elle gérer cette « banque du temps », dont les bénéficiaires, selon l’heureuse formule du sociologue Xavier Gaullier, sont « âgés sans être vieux 1 » ? Comment concevoir cette « seconde maturité » qui semble concurrencer, voire saper la première ?
Ajoutons à cela la prise de conscience soudaine, dans la chaleur d’un été caniculaire, de la fragilité, de l’isolement et du dénuement de quelques-uns de nos « vrais » vieux, et nous avons là toute une série de signaux tangibles de l’émergence d’une grande et profonde interrogation : l’époque contemporaine nous voue-t-elle au désordre des âges ?
Face à une telle interrogation deux scénarios sont habituellement avancés. Il faut les examiner de près, car ils reflètent tous les deux, quoique de manière contradictoire, l’extrême confusion des âges. Nous serions en train de vivre, selon le premier, la fin des âges, selon le second la lutte des âges.
La fin des âges... ?
« Il y a, dit l’Ecclésiaste (Qo, 3, 1-2-7), un temps pour tout sur la terre : un temps pour enfanter et un temps pour mourir... » Et si, de nos jours, tout était devenu possible à tout âge ? « Stop aging, start living » : arrêtez de vieillir, commencez à vivre. Tel était le slogan (déjà dépassé) de la société américaine Vitabasix, fabricant leader de produits anti-âge, hormones, mélatonine et autres compléments nutritionnels. Hallucinante promesse que celle-ci : la vie serait-elle incompatible avec l’âge ? La véritable naissance devrait-elle se faire au rebours du vieillissement ? Aurait-on inventé la médecine à remonter le temps ? Ce qui relevait du rêve magique et du fantasme alchimique entre aujourd’hui dans le domaine du possible, et même du probable. Les nouveaux élixirs de jouvence existent bel et bien, plus ou moins efficaces, dans les rayons de nos pharmacies... Tout est fait pour offrir la possibilité de sauver les apparences de la jeunesse et de donner le choix de faire ou ne pas faire son âge.
Faire ou ne pas faire son âge ? Telle serait désormais la question. Mais elle n’est pas si simple, car ces deux impératifs coexistent de nos jours d’une manière qui pourrait sembler contradictoire. On veut profiter de sa retraite tout en restant jeune ; on valorise le bon jeune temps de l’enfance tout en aspirant à la maturité autonome de l’adulte ; l’adolescence éternelle nous tente tout autant que le confort bourgeois. Bref, tout se passe comme si l’époque se façonnait un âge rêvé constitué de la meilleure part de toutes les périodes de la vie : l’innocence imaginative de l’enfant, la vitalité révoltée de l’adolescent, l’autonomie responsable de l’adulte et l’expérience désintéressée du vieillard ; avec, évidemment, comme repoussoir : la dépendance naïve du gamin, l’idéalisme béat de l’âge bête, le réalisme cynique et sérieux de l’adulte et la décrépitude égoïste des vieillards. Bref, le meilleur, mais sans le pire. Et si la science peut nous aider à poursuivre ce rêve, grâce aux cosmétiques, à la chirurgie, à la thérapie génique, au viagra ou à la DHEA, tant mieux...
... Tant mieux ou tant pis, car il se pourrait aussi que ce rêve se transforme en cauchemar. Le projet prométhéen de maîtriser l’immaîtrisable, à savoir le vieillissement et, au bout du compte, la mortalité risque de se payer au prix le plus fort : une incertitude sidérale dans la manière de conduire sa vie. A partir du moment où les fonctions respectives des étapes de l’existence s’effacent et deviennent floues ou interchangeables, dès lors que les transitions claires cessent de scander significativement nos destinées, ne sommes-nous pas livrés au chaos et à la fragmentation d’un perpétuel rafistolage biographique ? Sans doute faut-il « être soi-même » à tout âge et en toutes circonstances, mais quelle est la recette, la formule ou le moule pour le devenir ? Si l’on peut toujours repartir de zéro, changer de vie à tout moment et se refaire une jeunesse sans jamais faire son âge, comment construire ce Moi tant recherché ? Quelle boussole pourrait encore indiquer le sens de nos vies ? Par où l’on voit que le brouillage contemporain des âges pourrait bien conduire au meilleur des mondes, c’est-à-dire au pire.
D’autant que la disparition des âges n’est pas la seule menace que fait peser la confusion des âges. A contrario de ce premier scénario s’en dessine un autre, tout aussi vraisemblable et tout aussi incertain : la lutte des âges.
... ou la lutte des âges ?
Roberto Saggini est administrateur d’une petite société ; il a quarante-six ans, les cheveux gris, mais bel homme. Alors qu’il raccompagne une jeune femme assez tard dans la nuit, il s’arrête dans un bar-tabac encore ouvert pour y acheter des cigarettes. A sa sortie, un coup de sifflet strident. Une dizaine de jeunes fondent sur lui : ce sont les « chasseurs de vieux ».
Dans cette nouvelle tirée du « K 2 », Dino Buzzati imagine une époque où les jeunes, flattés et adulés par tous les médias, se mettent à éprouver « un total mépris pour les vieux » : « un sombre ressentiment » dresse « les petits-fils contre les grands-pères, les fils contre les pères ». Et, la nuit venue, des bandes se forment pour leur faire la chasse. Leur slogan : « L'âge est un crime. »
Mais Roberto Saggini est encore leste et robuste. La course poursuite s’engage dans la nuit avec la troupe de jeunes déchaînés. Son issue est pourtant sans surprise. Régora, le chef de la bande, au tableau de chasse impressionnant, finit par coincer le vieux, qui ne peut sauver sa vie qu’en se jetant dans un ravin. La chasse avait été plus ardue que d’habitude. Régora est fourbu. Mais pourquoi diable cette lassitude ? Il se regarde alors dans le reflet d’une vitrine et se voit les cheveux blancs d’un quinquagénaire, « les yeux et les joues flasques, les paupières flétries, un cou comme celui des pélicans », un sourire ébréché. Au même moment derrière lui retentit un coup de sifflet strident. Son tour était venu...
Cette nouvelle illustre à merveille un autre scénario catastrophe : loin de disparaître, les âges se figeraient aujourd’hui en catégories antagonistes, quasi-castes, voire ethnies, dotées chacune de leur propre langage, de leurs propres valeurs, de leurs propres « cultures ». Entre elles, une lutte à mort aussi bien pour la défense des privilèges que pour la reconnaissance de l’égalité : mort aux vieux ! A bas les jeunes ! Là encore, l’hypothèse s’appuie sur un certain nombre d’indices : depuis la montée des « lobbies gris » comme la puissante association des seniors américains (l’AARP, American Association of Retired Persons), jusqu’aux revendications « jeunistes », en passant par l’avènement de « l’enfant tyran ». Succédant à la lutte des classes, la lutte des âges se jouerait, elle aussi, sur le terrain économique et politique : dans l’entreprise, tout d’abord d’où jeunes et vieux se trouvent également exclus ; dans le fonctionnement de l’Etat-providence, ensuite, qui a vu une génération bénie – celle de Mai 68 – bénéficiaire des allocations familiales du temps de sa jeunesse et de retraites généreuses du temps de sa vieillesse, se heurter à une génération maudite, ayant déjà connu la crise tout en sachant que rien ne pourra garantir ses retraites 3 . L'aveuglement politique à penser la justice entre générations promet, disent certains, des lendemains qui déchantent, quand arrivera l’heure de solder les comptes. Bref, en dépit d’une apparente disparition, les âges de l’individu se re-segmenteraient avec une rigidité inégalée que constatent aussi, dans leurs domaines, les spécialistes du marketing : au sein d’une consommation devenue volatile, les critères d’âges continuent de définir efficacement des marchés cibles spécifiques et identifiables 1 .
La crise de l’âge adulte
Disparition ou lutte des âges ? Les deux scénarios sont plausibles, voire convaincants, et chacun trouvera sans peine à les alimenter avec des indices de son cru. Mais il se pourrait que leur opposition ne soit qu’apparente. A y regarder de près, on perçoit qu’ils se rejoignent tous deux sur un constat : celui de la crise de l’âge adulte. Le cœur de la confusion des âges – peu importe qu’elle prenne la forme d’une disparition ou d’une guerre – serait au fond l’effacement de cette figure pivot de l’existence humaine. Avec la modernité, et pour des raisons qu’il faudra examiner, la figure de la maturité aurait chu de son piédestal ; sa supériorité se serait effacée ; sa valeur dans le cours de la vie se serait effondrée. Du même coup, faute de cet étalon de l’existence, les autres étapes existentielles seraient vouées soit à l’indétermination (fin des âges), soit à la guerre (lutte des âges). Qu’est-ce qu’un enfant ou un jeune, s’il n’y a plus d’adulte à préparer ? Quel attrait pourrait avoir la vieillesse, si, la vie s’arrêtant aux portes de la maturité, il n’y a plus d’adulte à prolonger ? Si tous les âges se valent, quelle échelle des âges pourrait fournir un sens à la vie ? Bref, si, entre les étapes de la vie, nulle hiérarchie, nul arbitrage, nul ordonnancement n’est plus envisageable grâce à une idée de la maturité, c’est finalement au vide ou au chaos que se condamnent nos existences d’individu.
Le diagnostic de cette crise de l’âge adulte est aujourd’hui bien établi. Il est le fait d’auteurs éminents qui, le plus souvent, entendent décrire, dénoncer ou corriger les pathologies de notre temps. Mais, si le catastrophisme a d’indéniables vertus pédagogiques, il se pourrait que l’on perde à trop confondre la modernité et ses travers. Le pessimisme outrancier peut aussi abolir les conditions du sursaut qu’il espère, et risque à tout moment de sombrer dans le confort du désespoir : puisque tout est foutu, plus rien n’est à penser ni à faire !
Or si l’on se préserve un moment des doux frissons de la science-fiction et de la beauté crépusculaire des prophéties du pire, il faut bien reconnaître qu’en général et assez souvent les âges de la vie continuent aujourd’hui d’être identifiés et vécus. Les seuils existentiels, bien que moins nets, persistent ; chacun continue d’occuper, même si c’est peut-être d’une manière plus inquiète et angoissée, son rôle de grande personne, de parent ou de grand-parent ; la plupart des enfants désire toujours autant grandir et la plupart des adultes ne rechigne pas à vieillir. Jamais même, dans l’histoire humaine, l’éducation et la conduite de la vie n’ont été à ce point des soucis primordiaux des existences privées. Et il faut bien reconnaître que la prédiction des conflits d’âges se heurte à ce fait étrange d’une solidarité intergénérationnelle et familiale très établie et même renforcée, d’autant plus surprenante que, dans l’univers individualiste, rien ne semble plus devoir l’imposer.
Ces quelques remarques, qu’on nous permettra de qualifier de « bon sens », ne visent nullement à minimiser la crise, – le pire n’est ni certain ni exclu – mais seulement à tenter d’en identifier avec précision la nature. Elles nous incitent seulement à percevoir que le brouillage des âges concerne moins la manière dont nous vivons les étapes de l’existence que la manière dont nous nous les représentons aujourd’hui. Pour le dire autrement : nous vivons toujours les âges, mais ne savons pas encore très bien comment penser la nouvelle façon dont nous les vivons.
C'est cette conviction qui inspire l’hypothèse directrice de ce livre : ce qui se déroule sous nos yeux ce n’est ni le crépuscule des âges de la vie ni l’aube de leur guerre sans merci, mais leur lente et difficile reconfiguration. Cette enquête n’aura d’autre but que d’en rendre compte en tentant de clarifier l’expérience vécue.
Afin de mieux saisir ce qui est en jeu dans ce processus de redéfinition contemporaine des âges de la vie, il convient d’en préciser le contexte. Trois dimensions peuvent le définir. D’abord, une mutation démographique de grande ampleur qui conduit à un formidable allongement de la durée de l’existence. Ensuite, une révolution anthropologique de longue haleine qui débouche sur l’avènement de l’individu. Enfin, une crise philosophique qui subvertit en profondeur les cadres de pensée habituels de l’existence humaine. Comment penser les âges, dans le contexte d’une vie plus sûre et plus durable, dont l’individu s’est imposé comme la norme suprême et où les catégories existentielles générales sont devenues plus floues ?
La mutation démographique : plus longue la vie
Aujourd’hui, non seulement nous avons plus de chance de devenir vieux, mais nous avons de plus en plus de chance de devenir de plus en plus vieux. Est-ce une chance ou un risque ? C'est toute la question, mais les faits sont là : l’allongement de l’espérance de vie et l’augmentation de la longévité sont les deux traits de la mutation démographique. En termes d’espérance de vie, c’est plus de trente-cinq ans gagnés en un siècle. Nous sommes passés d’une espérance de vie à la naissance de 43 ans vers 1900 à 79 ans en 2000, ce qui nous fait vivre une génération de plus que nos ancêtres. Ce chiffre spectaculaire est toutefois trompeur, car il néglige le poids que fut, dans la démographie passée, la mortalité infantile. Plus significatif, le fait que l’espérance de vie continue d’augmenter à chaque âge, même aux plus avancés, et d’une manière qui est désormais socialement moins sélective. L'égalisation des conditions concerne désormais aussi la vieillesse. La perspective de porter 80 % d’une classe d’âge, non pas seulement au bac, mais à 80 ans n’est plus un doux rêve. Il y avait 200 centenaires en 1950, 6 000 en 1997, on en prévoit 150 000 en 2050. Les assureurs intègrent désormais dans leur prévision la catégorie des 100-120 ans. On se prend alors à rêver : n’y aurait-il nulle date de péremption pour la machine humaine ?
Ce n’est là, à dire vrai, qu’une question très subsidiaire et encore bien virtuelle. Même si l’amortalité humaine, c’est-à-dire la compréhension et la maîtrise du processus du vieillissement programmé des cellules (ce que les biologistes appellent l’« apoptose »), semble, pour la science, à portée de concept sinon de main, la véritable question est éthique : que faire de cette tranche de vie gagnée sur la mort ? A cette question ni la science ni les cosmétiques ne peuvent répondre. Elles peuvent rendre ce gain de vie plus supportable et plus confortable, mais la question de sa finalité reste ouverte. Travailler plus longtemps ? Se former davantage tout au long d’une existence de plus en plus longue ? Profiter de soi ? Vivre une ou plusieurs autres vies ? L'ouverture de cet horizon inconnu constitue, sans conteste, une cause objective du dérèglement actuel des âges de la vie : cette pilule miracle de l’espérance de vie et de la longévité, il faut l’avaler...
La révolution anthropologique : une vie d’individu
Pour spectaculaire qu’il soit, cet aspect ne touche encore que la surface des choses. La mutation démographique n’est pas tombée du ciel ! Elle n’est pas davantage le fruit d’un progrès naturel ou mécanique de l’humanité vers plus d’hygiène ou une médecine plus efficace. L'allongement de l’espérance de vie n’est lui-même qu’un des nombreux effets de la profonde révolution que représente l’avènement moderne de « l’individualisme » : l’individu est progressivement devenu l’objet social le plus précieux, celui dont la préservation, la sécurité, voire le bonheur s’imposent comme absolument prioritaires.
Parce que le terme est ressassé et parfois dévoyé, il convient toujours de le définir avec précision. Par individualisme, il ne faut pas entendre le progrès de l’égoïsme ou de l’égocentrisme (qui peuvent en être une conséquence possible), mais le processus par lequel l’être humain individuel devient valeur suprême et principe fondateur de la société. L'individu s’installe en valeur suprême, car il fait l’objet, au fil du temps, de toujours plus d’attentions et d’investissements aussi bien pour sa production et sa préservation que pour son bien-être. Il est aussi principe fondateur, puisque c’est sur lui, et non plus sur les autorités traditionnelles, que repose toute légitimité, que ce soit dans l’ordre théorique (l’esprit critique), politique (la souveraineté et le suffrage populaires), éthique (les choix moraux) ou esthétique (le goût). Une telle sacralisation de l’individu plonge sans doute ses racines au plus profond de l’histoire humaine, sa dynamique relève à l’évidence de logiques fort complexes, mais elle n’en représente pas moins le trait le plus caractéristique de la modernité à l’aune duquel il nous faut comprendre la mutation démographique. Elle repose, comme le dit Tocqueville, sur cette conviction, devenue une évidence inébranlable, que « chaque homme, étant présumé avoir reçu de la nature les lumières nécessaires pour se conduire, apporte en naissant un droit égal et imprescriptible à vivre indépendant de ses semblables, en tout ce qui n’a rapport qu’à lui-même, et à régler comme il l’entend sa propre destinée 4 »,... même si c’est pour rater sa vie.
Qu’une telle prétention de maîtrise par l’homme de lui-même relève de l’illusion la plus totale ou d’une authentique émancipation des tutelles de la tradition, qu’elle soit le fruit d’un choix ou d’une détermination sociale, qu’elle provoque une déshumanisation ou au contraire une amélioration des conditions de l’existence importe encore peu ici. Ce qui compte est l’impact de l’individualisme sur la conception des âges de la vie.
Parce que l’individu est précieux, chaque âge est un trésor ; il mérite à tout âge la sécurité, le confort, le bonheur. Parce que l’individu est la norme, les seuils collectifs, les rites de passage, les rôles prédéfinis s’effacent. Les piliers sociaux – famille, Eglise, école,... – qui avaient en charge de l’accompagner sur le chemin de l’existence paraissent faire désormais défaut et le laisser orphelin ou libre, comme on voudra, en tout cas sans carte ni boussole, pour conduire sa vie et la régler socialement.
La crise philosophique : une vie sans guide ?
Cette « individualisation » des âges ne se lit pas seulement sur le plan social et institutionnel, elle concerne tout autant, sinon plus, les représentations idéologiques et spirituelles. Jadis les hommes disposaient de toute une série de discours efficaces et solides qui leur disaient ce qu’était un enfant, comme il devait grandir, ce qu’était un adulte et comme il fallait vieillir. Ces discours orientaient le destin individuel et réglaient le rapport entre les âges. La conduite de la vie était plus ou moins guidée par des dictons, des récits ou des sagesses qui indiquaient comment vivre la condition de mortel ou « apprendre à mourir ». Ces discours pouvaient s’ancrer dans des mythologies, des cosmologies ou des théologies ; ils n’en accompagnaient pas moins l’existence de l’individu de la naissance à la mort. A chaque fois, le parcours existentiel était pensé à l’aune d’une valeur supérieure qui lui donnait sa finalité : le passé glorieux des grands ancêtres, l’ordre harmonieux du cosmos, la grandeur bienveillante d’un Dieu suprême. La trajectoire individuelle s’en laissait alors aisément déduire : vieillir pour se rapprocher des origines fondatrices ; mûrir pour s’ordonner et adhérer ainsi à l’ordre suprême ; croître avec humilité pour se réconcilier, au final, avec le Créateur. Les âges de la vie étaient exempts de tout doute et de toute interrogation : jalons quasi naturels sur la route toute tracée vers l’idéal de l’accomplissement humain.
La première modernité, de la Renaissance à l’âge industriel, n’a pas d’emblée estompé l’évidence de la hiérarchie des étapes existentielles. La trajectoire de l’homme, comme celle de l’humanité, restait indexée sur une idée qui lui donnait tout son sens : l’idée de progrès. Enfance, jeunesse et âge adulte se pensaient – pour l’individu comme pour le collectif – comme autant de moments successifs de la perfectibilité infinie de l’humain ; et la vieillesse trouvait sa valeur et sa justification dans l’idée d’une amélioration générale de l’humanité que l’individu, arrivé au soir de sa vie, pourrait espérer contempler avec la satisfaction du devoir accompli.
La crise de l’idée de progrès, qui marque si profondément notre « modernité tardive », sonne le glas de cette confiance en l’avenir. Du même coup, la perfectibilité de l’individu semble s’être déconnectée de toute référence commune, plongeant ainsi la pensée des âges de la vie dans une totale incertitude. La philosophie individualiste nous condamne-t-elle à la fragmentation existentielle, au rêve insensé d’une vie toujours rajeunie, où la vieillesse et la mort seraient définitivement abolies ou celées ?
Nous en sommes là : plus libres peut-être, mais aussi plus désemparés que jamais. Non seulement les réponses traditionnelles font défaut, mais les questions ne cessent de s’ouvrir. Si nous continuons de vivre selon les âges, c’est désormais sans secours ni recours. Le discours qui permettrait de leur conférer un sens fait encore défaut. C'est donc bien une philosophie individualiste des âges de la vie qui nous manque : une sagesse, qui parviendrait, à partir des ressources propres de l’individu, à envisager la redéfinition des étapes de l’existence et l’élaboration d’une nouvelle échelle des âges. Aucune tâche n’est plus proche des interrogations originelles de la philosophie, notamment celle de la conduite de la vie ; simplement, ces questions que la pensée antique réservait aux plus sages des sages sont désormais devenues notre lot commun.
De ce point de vue, la philosophie contemporaine pourrait décevoir. A quelques notables exceptions près, elle semble avoir quasiment abandonné un domaine qui lui était autrefois réservé. D’Aristote à Rousseau, d’Isidore de Séville à Kierkegaard, d’Augustin à Hegel, tous les grands noms de l’histoire de la philosophie avaient consacré une part non négligeable de leurs écrits à la question des âges de la vie. La quête de la sagesse et celle de la maturité étaient pour ainsi dire confondues : il s’agissait d’identifier les voies par lesquelles l’homme pourrait se faire, dans tous les sens, plus grand. Et puis soudain, plus rien. Après 1900, la projet d’une philosophie des âges de la vie semble avoir perdu toute forme de légitimité. Seuls Hannah Arendt, Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir peuvent être crédités d’avoir quelque peu investi cette thématique, et pas forcément dans le sens d’une reconstruction 2 . Pourquoi une telle désertion ?
Une science des âges ?
La principale raison vient de la formidable concurrence que les sciences de la nature et de l’homme ont représentée pour la philosophie. La biologie, la psychologie, l’ethnologie, la sociologie, l’histoire, la démographie, toutes ces disciplines ont cassé le monopole de la philosophie sur la question des âges de la vie, et l’ont finalement détrônée en s’appropriant l’objet en vue d’un traitement scientifique. De fait, la connaissance de l’âge et des âges comme fait biologique, psychique, culturel a connu, à partir de la seconde moitié du XIXe siècle des avancées considérables. Il suffirait de citer quelques noms pour mesurer l’ampleur du chemin accompli : Stanley Hall (1844-1914), initiateur de la psychologie de l’enfant et de l’adolescent ; Arnold Van Gennep (1873-1957), premier anthropologue à observer et à théoriser les « rites de passage » ; Philippe Ariès (1914-1984), pionnier de l’histoire des âges de la vie. A quoi il faudrait encore ajouter l’invention de la gérontologie, de la pédiatrie, et les nombreuses notions qui sont passées de la recherche au domaine public : la « crise d’identité » de la jeunesse (Erik Erikson), le « fossé des générations » (Margaret Mead) ou la « culture jeune » (Talcott Parsons) 5 . Ces contributions furent inestimables ; elles ont ouvert des chantiers qui sont très loin d’être clos.
Elles eurent pourtant un inconvénient, peut-être minime au regard de leur fécondité, mais tout de même fâcheux : celui de laisser croire qu’une connaissance plus précise et rigoureuse de chaque âge permettrait, à elle seule, de résoudre la crise philosophique des âges de la vie qui se profilait. Or il n’en est rien.
Les labyrinthes des âges
La raison en est que les « âges de la vie », pris au sens le plus général, sont des objets d’analyse à la fois rétifs, fuyants et protéiformes, installés au carrefour des savoirs et nichés dans les failles de la condition humaine 3 . Celui qui tente de les appréhender se trouve d’emblée perdu dans une multitude de labyrinthes et de pièges.
Il y a d’abord cette double dimension, naturelle et culturelle : l’âge selon la nature, d’une part, c’est-à-dire la trajectoire psycho-biologique, marquée par des étapes objectives – la marche, le langage, la dentition, la puberté, la ménopause ou l’andropause, la perte d’acuité auditive,... jusqu’à la mort ; l’âge selon la culture, d’autre part, c’est-à-dire l’élaboration symbolique de ces phases vitales. Les deux sont très loin de coïncider. L'exemple le plus frappant de cette différence est l’écart universellement constaté entre l’âge de la puberté naturelle et celui de la majorité sociale : dans toutes les sociétés humaines connues la loi collective retarde et frustre le plein exercice de la maturité biologique et de la capacité sexuelle. Un moratoire est imposé qui établit une distance avec l’immédiateté naturelle. D’une façon générale, le monde animal ne connaît, au sens strict, ni l’enfance ni la jeunesse ni la vieillesse : le petit y devient rapidement adulte, avant de disparaître sans avoir le temps de vieillir. La condition humaine suppose au contraire des phases élaborées et symbolisées au fil d’un parcours qui ne se réduit pas au processus physique.
On retrouve cette élaboration dans toutes les sociétés humaines connues. Partout et de tout temps ont été identifiées des étapes de l’existence, même si les modalités de cette scansion existentielle varient presque à l’infini. C'est là d’ailleurs la source d’une deuxième difficulté : les âges désignent à la fois un fonds commun à l’humanité et des formes culturelles très diversifiées dans le temps et dans l’espace. Ce sont des catégories à la fois anthropologiques et historiques.
Ils possèdent, en outre, une double dimension individuelle et sociale. D’un côté, ils rythment l’évolution, psychologique, mentale, cognitive, morale, spirituelle de l’individu à sa propre aune ; de l’autre, ils constituent des marqueurs qui façonnent des modèles de comportement ou des rôles à tenir. L'apprentissage humain prend toujours ces deux aspects que les âges structurent, puisqu’il faut apprendre à la fois à être un individu et à vivre en société.
A quoi il faudrait ajouter qu’entre l’âge que l’on a et l’âge que l’on fait il y a un écart, mais bien difficile à cerner. La marge de manœuvre n’est, à l’évidence, pas totale, puisque l’âge est le seul critère non modifiable de l’identité légale. On peut changer d’apparence, de nom, de nationalité et même de sexe, mais pas d’âge. Tout au plus, peut-on le taire ou avoir l’élégance de n’en pas parler. Il n’en reste pas moins que cette « objectivité » de l’âge est très loin d’en épuiser la signification : il y a aussi l’âge que l’on ressent, celui que l’on paraît, voire celui que l’on choisit. C'est ce que suggérait, en d’autres termes, cet aimable flatteur, en parlant d’une célèbre courtisane toujours courtisée malgré le nombre des années : c’est normal, disait-il, « elle est tellement paresseuse qu’elle ne fait même pas son âge ! ». Les âges relèvent à la fois du volontaire et de l’involontaire.
Enfin, last but not least, les âges sont des catégories à la fois physiques et métaphysiques, profanes et sacrées. Car, leur portée ne relève pas seulement de la quotidienneté, du monde de la préoccupation et des projets usuels, mais elle concerne le sens global de la vie. Chacun trouve à l’éprouver, dans l’euphorie ou l’angoisse, à l’occasion de son anniversaire. L'enfant attend avec impatience cette preuve qu’il grandit ; l’adulte subit avec plus ou moins d’effroi ce signe qu’il vieillit. La date conventionnelle du jour de la naissance produit un effet métaphysique, furtif rappel, dans le quotidien insouciant, que la vie a un début et une fin. Sacralisation du temps profane de l’individu, la division des âges l’inscrit dans l’horizon de la finitude. C'est dire assez qu’il y a dans l’âge une dimension qui résiste au seul traitement par les sciences, qu’elles soient de la nature, de l’homme ou de la société. Mais c’est reconnaître aussi que, pas plus qu’il n’y a de pensée des âges sans philosophie, il ne saurait y avoir de philosophie sans pensée des âges, c’est-à-dire sans une idée de l’enfance, de l’adolescence, de la maturité et de la vieillesse.
Voilà qui non seulement justifie, mais impose le projet d’une philosophie des âges de la vie. Il ne faudrait pourtant pas que ce soit au prix de l’ignorance des autres dimensions. Pour le dire clairement, remettre la philosophie dans le coup ne signifie pas que, pour elle, le temps de la revanche serait venu, et que, après avoir été indûment boutée hors de ses domaines traditionnels par la psychologie, la sociologie, l’anthropologie, etc., elle devrait entreprendre une sorte de Reconquista, en pratiquant, contre les acquis des sciences, la politique de la table rase. Une telle réaction n’aurait aucun sens. Aujourd’hui moins que jamais, la philosophie ne peut être autiste à l’égard des savoirs positifs. Penser les âges de la vie ne signifie pas les déduire a priori sans considérer les transformations considérables que la société moderne a produites en eux. Bien au contraire, il faut constamment intégrer les apports des sciences humaines et sociales de manière à lutter contre la fragmentation des savoirs. C'est à cette condition que le projet humaniste, si ancien et pourtant toujours neuf, de penser l’unité de l’homme pourra garder un sens.
Le lecteur jugera de cette tentative de philosophie fondamentale et appliquée dans les pages qui suivent. Il ne s’agit pas d’un traité, mais d’une enquête. On s’y efforcera de présenter une brève histoire des âges de la vie, seule manière de mesurer l’ampleur de leur brouillage contemporain (Partie I). On s’attachera également à explorer en détail les signes tangibles de leur reconfiguration contemporaine en se gardant de minimiser sa complexité et sa fragilité. Comment se forgent, sous nos yeux, les nouveaux âges de l’existence (Partie II) ? C'est précisément cette fragilité d’un processus encore embryonnaire qui appelle, aujourd’hui peut-être plus que jamais, un accompagnement attentif et « plein de tact » de la part de la collectivité. Comment définir les finalités et les moyens d’une nouvelle politique des âges de la vie (Partie III) ?
En 1788, au début de sa Critique de la raison pratique, Kant revient ironiquement sur une objection faite par un de ses confrères à son précédent ouvrage de morale, Les fondements de la métaphysique des mœurs. On lui avait reproché de n’y avoir mentionné « aucun principe nouveau ». Comment imaginer un seul instant, répondit Kant, qu’un philosophe puisse faire apparaître comme par magie un principe éthique nouveau, susceptible, qui plus est, de valoir universellement ? Ni la morale ni la sagesse ne sont affaire d’invention ou de trouvaille. La tâche du philosophe se limite à clarifier autant que possible l’expérience vécue la plus commune. Et s’il peut inciter à être davantage conforme à des principes que nous avons déjà, il ne saurait prétendre en inventer d’inédits ou d’inouïs. Pas plus que le psychologue, le sociologue ou le biologiste, le philosophe n’a donc vocation à prescrire des normes d’action. Son rôle ne consiste nullement à faire naître tout armée de son génial cerveau, qui une sagesse, qui une morale, qui une recette de félicité, mais de permettre de comprendre soi-même, le monde et son temps un peu moins mal. A quoi sert la philosophie ? A rien d’autre qu’à répondre à la question « à quoi sert de vivre ? » Il se pourrait que le peu d’évidence que nous avions en la matière se soit dissipé avec la modernité, ce qui rend la philosophie d’autant plus nécessaire 4 .
1.Même si c’est au prix d’un brouillage complet des références. Ainsi la mode vestimentaire enfantine se fait de plus en plus « sexy », tandis que la mode adulte est tentée par la régression. Ajoutons que le schéma de la lutte des âges peut avoir une application géopolitique lorsque, par exemple, on distingue entre un Nord âgé et un Sud jeune. Voir F. Fukuyama : « Le monde pourrait ainsi se diviser entre un Nord dont le ton politique serait donné par les femmes âgées, et un Sud qui serait mû par ce que Thomas Friedman appelle des « jeunes hommes en colère dotés de super-pouvoirs » : c’est manifestement un groupe relevant de cette seconde catégorie qui a mené les attaques du 11 septembre 2001 sur New York et Washington » (Fukuyama, La fin de l’homme, « Folio-actuel », 2002, p. 120).
2.Ajoutons à cette liste forcément injuste Charles Péguy et Alain, ainsi que l’estimable ouvrage de Michel Philibert, L'échelle des âges dans la philosophie, la science et la société, Paris, Seuil, 1968, qui, dans une perspective chrétienne, entendait renouveler la philosophie des âges de la vie.
3.Rappelons, pour éviter toute confusion, la distinction à faire toujours entre la classe d’âge et l’échelon d’âge (ou âge de la vie). La classe d’âge représente un ensemble d’individus nés au même moment qui vont parcourir ensemble le cours de la vie. Elle devient une génération lorsque ces individus prennent conscience de leur identité collective. L'échelon d’âge est une subdivision des différentes phases de l’existence : enfance, jeunesse, maturité, vieillesse, etc. Combien y en a-t-il ? La question a suscité d’innombrables réponses et d’invraisemblables polémiques. Toutes les hypothèses, et bien d’autres, ont été explorées... (Cf. A. R. Radcliff-Brown, « Age organization terminology », Man, 29, 21, 1929. Egalement Cl. Attias-Donfut, Générations et âges de la vie, Paris, PUF, 1989).
4.Pour ne par alourdir le texte, les références sont systématiquement renvoyées dans les notes en fin de volume que le lecteur pourra consulter s’il souhaite approfondir tel ou tel sujet.