Conclusion
La sagesse des âges de la vie qui régnait dans les sociétés traditionnelles nous est désormais inaccessible. Est-ce un bien ? Est-ce un mal ? Nul ne saurait le dire. Les balises rassurantes d’une trajectoire existentielle prédéfinie nous font défaut, mais la vie humaine n’est pas pour autant vouée au chaos. Cette incertitude peut affaiblir la figure de l’âge adulte, elle rend aussi son exigence à la fois plus impérative et plus vaste, puisque c’est « de l’intérieur » que l’individu doit tracer son chemin. Adolescence, maturescence, sénescence : ces trois processus ou problématiques existentiels dépendent au premier chef des ressources propres de chacun. Ce qui explique que la libération de la personne s’accompagne de sa fragilisation.
Si l’individu contemporain a les moyens d’y faire face, cela n’exonère nullement la collectivité. Au contraire : cette situation nouvelle rend d’autant plus nécessaire l’accompagnement collectif des étapes de l’existence. Le développement durable de la personne s’est inscrit au cœur des préoccupations tant privées que publiques. Le promouvoir ne signifie pourtant pas renouer avec la tutelle exercée du berceau à la tombe par une communauté regardante des faits et gestes individuels. La nouvelle politique des âges de la vie ne saurait consister à maintenir le citoyen dans les lisières de la minorité. Elle doit s’orienter dans l’horizon exclusif d’une promotion de l’adulte : aider à le devenir ; aider à le rester ; ni plus ni moins. Et ce qu’on attend d’elle, pour y parvenir, c’est seulement une main tendue lorsque, d’aventure, un passage plus difficile se présente.
La nouvelle politique des âges de la vie est déjà largement à l’œuvre : les pays nordiques en offrent un modèle assez convaincant, même s’il est encore perfectible. Même en France, le bilan est impressionnant. Si l’on s’en tient aux mesures les plus récentes, il faut citer la nouvelle loi sur la Protection de l’enfance, les programmes d’accompagnement de la solidarité familiale et intergénérationnelle, le « plan national d’action concertée sur l’emploi des seniors », le « plan solidarité grand âge »,... Il manque pourtant quelque chose à cet ensemble. Lui fait défaut une mise en cohérence et en valeur qui le rendrait visible, et peut-être aimable, au citoyen désenchanté. Redéfinir dans son intégralité une telle politique, adossée sur une philosophie des âges de la vie permettrait peut-être de fonder ce nouveau contrat social qui semble faire défaut et de renouer au quotidien les liens si complexes de l’individuel et du collectif.
Il nous faut pour finir répondre clairement à nos quatre questions directrices pour tenter de mesurer le chemin parcouru.
Qu’est-ce qu’un enfant ? C’est un être rare et précieux dans nos sociétés vieillissantes, et la tentation est grande de lui vouer un culte idolâtre. Mais si l’on veut vraiment l’aimer il ne faut pas l’idolâtrer : ni l’enfermer dans l’enfance, ni en faire déjà un adulte. Car l’enfant est un être qui veut grandir, mais qui ne sait encore ni comment ni pourquoi. Raison pour laquelle il a tant besoin de ses parents et des adultes qui l’entourent.
Pourquoi grandir ? Lorsque cette question se pose, c’est que l’enfance est finie et que la jeunesse commence. C'est une autre histoire, dont le héros est aussi le héraut : à la fois un mineur à protéger et un adulte à autonomiser. Grandir pour devenir adulte, même si c’est de plus en plus difficile et incertain.
Qu’est-ce qu’un adulte ? C'est un être qui, le plus souvent, n’a pas le temps, et comprend qu’il en aura de moins en moins. Mais c’est aussi un être qui doit s’efforcer de le trouver pour se construire et se reconstruire sur ces trois piliers que sont l’expérience, la responsabilité et l’authenticité.
Pourquoi vieillir ? Pour vivre le « reste de la vie », qui le mérite d’ailleurs tout autant que le début. Mais aussi parce que ni l’expérience ni la responsabilité ni l’authenticité n’ont de terme ni de fond. L'approfondissement de ces tâches peut occuper une bonne partie de la vieillesse, même plus longue, jusqu’à ce que, le grand âge venant, la nature reprenne ses droits et la fin se profile.