Des élèves marchent dans les couloirs
interminables de leur high school. Ils sont seuls, livrés à
eux-mêmes. Ils marchent, s’arrêtent et repartent, tout au long
d’une journée remplie d’insignifiantes occupations. Et puis, à
quelques infimes détails, on perçoit qu’une tragédie se prépare :
une de ces tueries absurdes et imprévisibles dont les lycées
américains – Columbine en 1999 – furent le théâtre. Tel est le fil
conducteur, au premier abord déconcertant, adopté par Gus van Sant
dans le film Elephant, Palme d’or 2003 au Festival de
Cannes. Pourquoi, se demande-t-il, des jeunes sans histoire
se mettent brusquement à tirer sur tout ce qui bouge ? Au terme du
film, une ébauche de réponse apparaît : parce que les adultes ont
disparu.
Des adultes, en effet, on ne voit que les ombres
: un père alcoolique que son fils doit materner ; des parents
absorbés par leur travail ; un enseignant, dont l’enseignement se
borne à répondre aux questions des élèves ; un animateur animant un
débat sans queue ni tête sur l’homosexualité ; un proviseur, qui ne
dit rien et écoute à peine ; un technicien de surface qui ne
voit pas passer sous son nez deux élèves armés jusqu’aux
dents. Pour le reste, ce sont des jeunes qui marchent sans but dans
les couloirs interminables de l’existence humaine et qui, pour
exister, sont prêts à tout.
Formulons la thèse, dont ce film fournit
l’illustration emblématique : le monde contemporain se mourrait de
l’absence ou de la démission des adultes. Avènement du jeunisme
démagogique ou abandon des enfants à leur monde d’enfants,
infantilisation généralisée ou désertion des grandes personnes,
l’époque de la modernité tardive serait celle de la perte
irrémédiable de l’âge-étalon, de l’aune et du pivot du cours de la
vie humaine. De cette perte découlerait la destructuration des
autres étapes de la vie et du rapport entre les générations.
Disparition des âges et lutte des âges, les deux
scénarios antagonistes, se réconcilieraient ici sur la tombe de la
maturité.
Platon, d’ailleurs, nous avait prévenu depuis
fort longtemps : quel est le propre des régimes démocratiques, se
demandait-il dans ce passage célèbre de La République (VIII,
562e-563a), sinon de tout égaliser, même cela qui est « inégal par
nature » ? Il entendait par là non seulement la relation entre le
citoyen et le métèque, entre le métèque et l’étranger, – qui, sans
doute, ne nous paraîtrait aujourd’hui plus guère « naturelle » –
mais aussi celle qui unit le père et le fils, le maître et l’élève,
l’adulte et le jeune. La dégénérescence inéluctable de la
démocratie en tyrannie, écrivait-il, se produit lorsque « le
père s’accoutume à traiter son fils comme son égal et à redouter
ses enfants, que le fils s’égale à son père et n’a ni respect ni
crainte pour ses parents, parce qu’il veut être libre ». Alors le
maître se met à craindre « ses disciples et les flatte, les
disciples font peu de cas des maîtres et des pédagogues. Les jeunes
gens cherchent à imiter leurs aînés et à rivaliser avec eux en
paroles et en actions ; les vieillards, de leur côté, s’abaissent
aux façons des jeunes gens et se montrent plein d’enjouement et de
bel esprit, imitant la jeunesse de peur de passer pour ennuyeux et
despotiques ». Un tel « débordement » de liberté et d’égalité ne
peut produire, au bout du compte, qu’une seule chose : une «
tyrannie juvénile 6 ».
Pour une part, cette thèse, dans son diagnostic,
touche juste, mais, pour une autre part, elle a, dans son évidence
catastrophiste, quelque chose de trop exagérément séduisant. Si ces
lignes de Platon mettent, comme ce n’est pas niable, le doigt sur
certains points douloureux et autres « menus travers » (comme il
dit) de notre époque, en offrent-elles pour autant un portrait
complet, plausible et pertinent ? Le jeunisme est-il l’horizon
indépassable de notre temps ?