CHAPITRE DEUXIÈME
Qu’est-ce qu’un adulte ?
Qu’est-ce qu’un adulte ?
« – J’ai trente-neuf ans, dit Thierry.
– Moi quarante depuis deux semaines. On peut se
croire encore un peu... jeunes ?
– Sans doute, mais l’apprentissage est terminé. Si
l’on considère que l’espérance de vie est de soixante-quinze ans
pour un homme, il nous reste la seconde moitié à parcourir, et
peut-être la meilleure, qui sait ? Mais c’est la première qui nous
a fait devenir ce que nous sommes.
– Vous êtes en train de dire que la plupart de nos
choix sont irréversibles ?
– Nous avons toujours su que nous ne serions ni
Panatta ni Alfred Brendel. Durant ces années-là, nous nous sommes
construits et nous avons peut-être trente ans devant nous pour
savoir si nous nous sommes plus ou moins réussis. Mais plus jamais
nous ne serons quelqu’un d’autre. »
Tonino Benacquista, Quelqu’un
d’autre.
Pourquoi débuter par l’âge adulte ? Ce n’est pas
ainsi que les choses commencent du point de vue de la vie
naturelle. Mais, précisément, la nature n’est pas tout et ce qui
nous intéresse ici c’est moins la vie que la manière dont
l’individu la pense. Du point de vue de la réflexion ou, comme on
l’a dit, de la reconstruction, le rythme est différent ne serait-ce
que pour cette raison : ce n’est qu’à l’âge adulte que se pose la
question de l’âge, mais aussi la question des âges. Qu’est-ce qu’un
enfant ? Que signifie grandir ? Qu’est-ce que la maturité ? Que
veut dire vieillir ? Ce sont là des questions d’adulte. La maturité
est un point nodal : c’est vers elle que convergent les aspirations
du jeune ; c’est d’elle qu’émanent la sollicitude et la
responsabilité à l’égard des enfants ; c’est à partir d’elle que la
vieillesse peut se définir. La crise contemporaine de l’âge adulte
avait plongé, on l’a vu, tous les âges dans la confusion. Si l’on
entend défendre l’idée d’une reconfiguration des âges de la vie, il
faut donc élucider ce qui fait – peut-être encore et toujours – la
supérioritéde l’âge adulte.
La tâche n’est pas aisée. Toute notre époque
semble plaider contre cette idée. D’un côté, la dynamique
démocratique de l’égalité tend à délégitimer toutes les
hiérarchies, quelles qu’elles soient, même celle qui distingue les
âges. L'âge adulte serait donc voué à choir de son piédestal
traditionnel et à rentrer dans le rang des petits temps égaux de la
vie. D’un autre côté, l’aspiration individuelle à la liberté et à
la perfectibilité contribuerait à dénigrer tous les rôles imposés
comme autant d’obstacles à l’épanouissement personnel : la fonction
d’adulte est alors perçue comme une petite mort, prélude sordide à
la grande. L'être achevé a déjà des relents de cadavre ; l’homme
fait peut aussi se dire qu’il est « fait comme un rat
».
Il nous faut donc d’emblée lever cette objection
qui identifie une incompatibilité de principe entre l’âge adulte et
les temps démocratiques. Deux remarques pour se convaincre du
contraire.
D’une part, l’idée de hiérarchie n’a pas déserté
l’univers contemporain. Le seul exemple du sport, passion
démocratique par excellence, et pourtant fondée sur une sélection
impitoyable, suffit à le montrer. Il ne s’agit pas d’un simple
reliquat de l’aristocratie, mais d’une incorporation de la
hiérarchie à l’univers de l’égalité. En clair : égal à tous les
autres en droit, l’individu ne peut se contenter d’être égal à
lui-même. Il n’a de cesse de se devenir supérieur. Abolie
dans le rapport interhumain, la hiérarchie se réinstalle dans le
rapport à soi 305 . Cette logique de la
perfectibilité infinie, propre à l’univers démocratique, permet de
concevoir que la perspective d’une maturité, comme âge
supérieur, même si elle est infinie et idéale, ne s’efface
pas, en principe tout au moins, de l’horizon de la modernité.
De la même manière, et d’autre part, l’idée de
rôle social est, contrairement aux prévisions, très loin de
s’effacer de l’univers individualiste. Les sociologues de la vie
quotidienne le montrent : les fonctions sociales et familiales
restent remarquablement stables, alors même que la contrainte
traditionnelle et le contrôle collectif se sont estompés. La femme
libérée et active continue de s’investir, librement et activement,
dans les tâches ménagères, sans qu’aucune domination ne s’exerce à
son égard 306 . De même, les choix des
conjoints demeurent socialement homogènes alors qu’en principe,
puisque aucune contrainte familiale ne s’exerce plus, tous les
possibles sont ouverts. Bref, les rôles sociaux (parentaux,
génériques,...) loin de disparaître, subsistent et se renforcent
pour autant qu’ils sont, comme on dit, parfaitement « assumés » par
les individus eux-mêmes. De ce point de vue, individualisme ne
signifie pas nécessairement dérèglement complet des rapports
humains et refus des rôles. Freud l’avait bien compris, lorsque,
citant le Faust de Goethe (I, 1, 682-683), il écrivait : «
Ce que tu as hérité de tes pères, acquiers-le afin de le posséder.
»
Individualisation de la hiérarchie et
appropriation des rôles : ces deux phénomènes permettent de penser
que, en principe du moins, l’adulte n’est pas forcément ni a
priori condamné par la dynamique démocratique. On s’en doutait
un peu.
Mais repérer cette compatibilité de principe ne
suffit pas. Il faut aller plus loin et tenter de décrire la figure
de l’adulte contemporain comme on l’a fait pour celles du passé.
Comment penser l’accomplissement humain à l’âge de la
perfectibilité infinie ? Quel modèle d’adulte est concevable pour
les temps démocratiques ?
A quel âge commence l’âge adulte ? Voilà ce que,
dans l’absolu, plus personne ne saurait dire. Les marqueurs
sociaux, encore incontestables dans la première modernité, font
désormais défaut : ni le mariage, ni le service militaire ni le
droit de vote ne constituent plus des garanties suffisantes. « Dans
les années 60, écrit le sociologue Louis Chauvel, 50 % d’une classe
d’âge masculine avait un emploi à 17 ans, immédiatement après
l’école ; de retour du service militaire, autour de 20 ans, les
hommes acquéraient un métier, se mariaient à 25 ans et étaient
pères à 27 ans. (...) Etre adulte se définissait alors – pour les
hommes – par l’insertion définitive dans l’emploi stable, par
l’autonomie financière, par le mariage, et par la responsabilité
familiale, quatre points sur lesquels peu d’incertitude pesait
307 . » Divorce, concubinage,
chômage,... autant de phénomènes qui semblent avoir définitivement
brouillé la frontière vers l’âge adulte.
Pourtant, en dépit de cet effacement, on ne peut
pas dire que les critères aient vraiment changé. Deux traits
continuent de marquer sinon l’état d’adulte, à tout le
moins, l’entrée dans la vie adulte
308 . Il s’agit de la
double installation dans la vie familiale et dans la vie
professionnelle.
Fragilisation des seuils
Ces deux seuils n’ont pas pris une ride. Si l’on
suit les enquêtes d’opinion sur le passage à l’âge adulte, les
événements existentiels qui le caractérisent le mieux sont dans
l’ordre chronologique : le départ de chez les parents (soit 21 ans,
en moyenne ; les filles étant plus précoces que les garçons d’un an
et demi), l’accès à un logement autonome (22,5 ans) ; l’entrée dans
une vie professionnelle stable (23 ans) ; l’installation en couple
(23,4 ans) ; la naissance du premier enfant (28,6 ans), événement
qui, pour la majorité de nos contemporains représente le fait le
plus important de l’existence 309 .
Si ces étapes continuent de marquer l’accès à
l’indépendance propre à l’adulte – indépendance à la fois
résidentielle, financière et affective –, elles le font sous une
forme totalement inédite.
L'entrée dans la vie adulte n’est désormais plus
un brutal changement d’état ; c’est un processus étalé sur
plusieurs années, – de 18 à 29 ans, s’accordent les sociologues
310 –, soit plus de 10 ans, au
cours desquels les trois indépendances surviennent de manière
désynchronisée.
C'est en outre un phénomène plus tardif
qu’autrefois et tendant même à devenir de plus en plus tardif,
comme le montre, entre autres, le recul tendanciel de l’âge à la
naissance du premier enfant : en 2004, 17,5 % des nouveau-nés ont
une mère âgée de 35 ans et plus. En 1995, ils étaient 14 % et 8 %
en 1980.
Enfin, l’entrée dans la vie adulte est désormais
un phénomène largement réversible, si l’on peut dire, soumis, plus
que jamais, aux aléas de l’existence. Sans doute la mort n’est-elle
plus la menace la plus probable, mais le chômage, la séparation du
couple et, éventuellement, le retour chez les parents apparaissent
comme des rechutes. Ces accidents peuvent donner le sentiment d’une
régression, voire d’une exclusion déprimante du monde des
adultes.
On le perçoit, cette fragmentation vécue du
cours de la vie laisse indemne la règle qui veut qu’à un certain
âge on soit indépendant financièrement et affectivement. Il y a
toujours comme une « horloge interne » psycho-sociale des âges de
la vie qui crée ce sentiment d’être en retard ou en avance sur une
norme intériorisée 311 .
A l’autre bout, la question de savoir à quel âge
finit l’âge adulte se trouve, elle aussi, renouvelée. Les belles
comptabilités du passé, qui faisaient commencer la vieillesse à 50,
60 ou 70 ans, n’ont plus lieu d’être. Sans doute y a-t-il toujours
des expériences vécues qui marquent d’autres seuils : la fin de la
vie professionnelle, le départ des enfants, le déclin physique,
mais représentent-elles pour autant le terme de l’adultité ? Sans
doute pas ou sans doute plus. Quand être adulte était un
état doté de qualités objectives, on pouvait en sortir ou le
quitter : c’était le temps de la vieillesse, de la retraite, du
repos, court, avant la mort. Lorsque la figure de l’adulte se
brouille, son terme est beaucoup moins identifiable. Il devient une
forme de pathologie qui suppose une protection spécifique
312 . A part cela, le « vieux
» reste un adulte comme les autres : il ne quitte ni le monde de
l’amour ni l’univers du travail ; il les vit « autrement » :
deuxième vie amoureuse, affection grand-parentale, retraite active.
Il n’y a d’ailleurs pas de date de péremption du permis de conduire
ou du droit de vote.
Entre ce commencement qui traîne en longueur et
ce terme qui n’arrive qu’à la mort, comment penser l’adulte ? Cette
question, la journaliste Marlène Tuininga l’avait posée pour
l’hebdomadaire La vie à cent personnalités de tous milieux
et de toutes professions 313 . La singularité des
réponses frappe d’emblée et elle est en soi intéressante. Elle
montre que, en dépit du brouillage, chacun est à même de repérer
aisément, dans son propre parcours, le seuil décisif : pour David
Douillet, ce fut un flirt avec sa « prof » de français, pour Ménie
Grégoire, la naissance de son premier enfant, pour tel autre les
dernières paroles du père mourant, ou alors un accident grave, un
exil, un divorce, un acte volontaire,... L'événement est toujours
propre à chacun, mais le passage est là, tangible et bien identifié
dans les récits de vie. Le passage à l’âge adulte n’est plus un
rite collectif, il est devenu un jalon personnel.
Le deuxième enseignement que l’on peut tirer de
ces témoignages est que l’être adulte se trouve décrit comme un
Janus. Le premier visage se ramène à une définition : l’adulte
est un être qui n’a pas le temps. Sur lui pèse tout le poids de
l’existence, il est voué au sérieux, au devoir et à la
quotidienneté. L'adulte pris en ce sens c’est l’habitant du monde
de la technique, décrit par Heidegger, c’est-à-dire un monde où la
question des fins disparaît devant la seule préoccupation des
moyens ; le « pour quoi faire ? » s’efface devant les innombrables
« comment faire ? » ; le projet existentiel global est englouti
dans la multiplicité des petites urgences. Travailler pour
consommer et consommer pour travailler, voilà à quoi se réduit le
cercle de la vie adulte. La description est trop connue pour qu’on
s’y attarde. Elle correspond à une réalité sociologique tangible.
C'est entre 25 et 54 ans que le temps libre est le plus réduit : 3
h 30 en moyenne quotidienne pour les hommes actifs et 2 h 39 pour
les femmes actives. Cette moyenne est évidemment plus importante
aussi bien pour les inactifs de 18 à 24 ans (5 h 05) que pour les
plus de 55 ans 314 . Ne négligeons pourtant
pas l’idée que l’on peut se complaire dans cette existence et voir
dans l’intensité de cette vie frénétique la source d’une jouissance
d’autant plus forte qu’elle serait désenchantée et désillusionnée.
C'est là une éventualité qu’Alexandre Jardin avait nommé « adultie
». Mais en général quand un tel portrait est dressé, c’est qu’une
telle existence paraît pauvre, absurde et tragique: « Adulte, moi ?
Jamais », si c’est à ce prix 315 .
D’où une seconde figure de l’âge adulte, qui,
contre la modernité technique, renoue avec l’idée de sagesse.
L'adulte est celui qui sait ne pas s’exténuer dans le quotidien, la
préoccupation et le sérieux, mais est apte à remettre les choses à
distance, le travail à sa place et l’amour à portée de cœur. Il y a
là aussi des poncifs, puisqu’il faudrait « conserver son âme
d’enfant », « garder l’esprit jeune », « préserver la faculté de se
remettre en question »,... mais ils manifestent une aspiration
légitime. Cet adulte-là est celui qui, comme dit Sartre, arrive au
libre choix de lui-même. Ainsi définie, la maturité redevient un
horizon souhaitable, où l’individu pourrait s’accomplir sans
s’achever. Mais c’est un idéal bien lointain : « Adulte, moi ?
Hélas, non... »
C'est donc une double contrainte qui pèse sur
l’individu contemporain : coexistent en lui la crainte d’être trop
adulte au sens de la technique et l’angoisse de l’être jamais au
sens de la sagesse.
La « maturescence »
Cette contradiction apparente ouvre cependant
une piste. Toute la difficulté à penser l’âge adulte vient du fait
qu’il ne peut plus être conçu comme un état mais comme un
processus. Comme la jeunesse qui est une entrée dans la vie ou, au
sens strict, une adolescence, l’âge adulte est davantage une
maturescence qu’une maturité, selon l’heureuse formule de
Claudine Attias-Donfut 316 . Ce constat n’est pas
nouveau. Il a été à l’origine des nombreuses recherches
psychologiques sur les stades de l’âge adulte, comme celles de C.G.
Jung, de Charlotte Bühler et d’Erik Erikson 317 .
Leur démarche s’inscrit dans le cadre général de la psychologie
génétique qu’il n’y avait en effet aucune raison de limiter à
l’enfance et à la jeunesse. Elle comporte pourtant une difficulté
redoutable : s’il est incontestable qu’il y ait, au sein de la
maturité, des « cycles de vie » ou des phases récurrentes (comme
l’insertion sociale, la crise du milieu de vie, la force de l’âge,
l’entrée dans le troisième âge), c’est une tentative vaine que de
chercher à en établir une sorte de chronologie universelle. Y
a-t-il 8, 9 ou 24 stades ? Le problème est à l’évidence insoluble.
On peut en revanche tenter de décrire plus en détail la nature
exacte des exigences qui définissent cet horizon de la
maturescence. La philosophie retrouve alors sa pertinence, car
qu’est-ce que cette maturité visée, sinon une certaine forme de
sagesse ?
Sur la base de cette hypothèse, on peut tenter
de préciser ce que la maturescence met en jeu afin de dessiner un
portrait plausible de l’idéal adulte contemporain. De ce point de
vue, l’étude des enquêtes d’opinion et l’examen des témoignages ne
sont pas ingrats 318 . A les consulter, trois
traits reviennent toujours et souvent ensemble pour désigner l’âge
adulte : être adulte c’est avoir de l’expérience, c’est être
responsable et c’est savoir être soi-même. L'expérience,
la responsabilité, l’authenticité: telles sont les trois
caractéristiques communes de la normativité adulte. Rien de très
surprenant, à vrai dire, dans cette liste. Les termes en sont même
tellement galvaudés qu’ils semblent presque dénués de sens. Et
pourtant, à y regarder de plus près, on perçoit qu’ils font
système, comme on dit dans le jargon philosophique. Ils forment
en effet un dispositif existentiel complet, puisqu’ils désignent
respectivement une manière de se rapporter au monde (expérience),
aux autres (responsabilité) et à soi-même (authenticité). Il est
donc très tentant d’approfondir ces trois dimensions pour préciser
encore ce portrait idéal. Dans quelle mesure ces trois piliers de
l’âge adulte représentent-ils une normativité pour l’individu
contemporain ?
De tous les philosophes, c’est peut-être Hegel
qui a été le penseur le plus profond du passage à l’âge adulte. Il
faut dire qu’il l’avait lui-même vécu douloureusement dans une
époque imprégnée par le « mal-être » romantique. Après ses études
de théologie au Stift de Tübingen, où il partage avec ses
deux condisciples, Schelling et Hölderlin, la passion de la
philosophie, Hegel se retrouve précepteur à Berne. Le poste ne vaut
pas grand-chose : les enfants sont pénibles et lui-même n’est guère
plus considéré qu’un valet. Il est donc tout heureux de rejoindre
Francfort en 1797 où Hölderlin lui a trouvé une autre charge. Mais
le séjour est funeste : son camarade vit alors une passion tragique
avec la femme de son employeur ; il finira par sombrer dans la
folie. Hegel lui-même ne sait plus où il en est ; ses rêves et
ambitions de jeunesse se heurtent à la médiocrité du monde ; ses
convictions religieuses et philosophiques sont bouleversées ; tous
ses projets intellectuels et personnels lui paraissent sans issue
alors même que son autre ami, Schelling, pourtant plus jeune,
triomphe déjà à l’université d’Iéna. Ce n’est qu’en 1801 à la mort
de son père que, disposant d’un petit capital, il peut rejoindre
lui aussi cette université pour s’employer enfin à commencer son
œuvre et à devenir adulte : il a un poste et il se marie
319 .
Ce n’est pas faire injure à Hegel que de
supposer que cette expérience personnelle, réfléchie et élaborée,
lui servira de schéma d’explication pour de nombreux phénomènes
historiques. Ces lignes fameuses, tirées de l’Esthétique, en
témoignent. Hegel s’attache à comprendre le passage du roman de
chevalerie au roman bourgeois. C'est surtout un très beau texte
autobiographique qui mérite d’être cité dans son intégralité
:
« Ce sont surtout les jeunes gens qui sont ces
nouveaux chevaliers voués à s’imposer en combattant à travers ce
monde matériel et positif ; ils regardent comme un malheur qu’en
général il y ait une famille, une société civile, des lois, des
devoirs de profession, parce que ces rapports, qui constituent la
base des mœurs réelles, opposent leurs barrières violentes à
l’idéal et aux droits infinis du cœur. On se propose alors de faire
une brèche à cet ordre de choses, de changer et d’améliorer la
société ; ou au moins, pour se consoler, on se taille à sa
fantaisie un ciel sur la terre. Il s’agit de chercher la femme
comme on la veut, de la trouver, de l’obtenir malgré la mauvaise
volonté des parents, ou en triomphant d’autres obstacles, de faire
ainsi sa conquête par la force. Mais ces combats romanesques dans
le monde moderne ne sont autre chose que l’apprentissage de la vie,
l’éducation sociale de l’individu. C'est leur véritable sens. En
effet, comment se termine cet apprentissage ? Le jeune homme, après
avoir jeté sa gourme, met ses désirs et ses opinions en harmonie
avec les lois de la société et avec la raison qu’ils expriment ; il
se case et obtient une position convenable. Après avoir été bien
longtemps en querelle avec le monde, s’être agité en tout sens, il
finit toujours par rencontrer la femme qu’il cherchait et un poste
quelconque. Il se marie, devient un inoffensif bourgeois. La femme
préside au ménage ; viennent les enfants ; l’être unique, l’ange
qu’il a épousé se trouve être à peu près comme toutes les autres
femmes ; la place donne du travail et de l’ennui ; le mariage amène
ses croix et ses soucis ; c’est le réveil après la griserie. Nous
voyons ici le même caractère aventureux ; seulement, il trouve son
vrai sens et le fantastique découvre ici la correction dont il doit
nécessairement faire l’expérience 320 . »
Ce magnifique texte, à la fois lucide et
attendri, sur les nécessaires illusions de la jeunesse et les
salutaires désillusions de la maturité, est loin d’être marginal
dans l’œuvre hégélienne. Le renoncement à l’idéal désincarné au
profit de l’expérience du réel représente, aux yeux de Hegel, aussi
bien dans la trajectoire individuelle que collective, un pas
capital vers la sagesse.
« La science de l’expérience de la conscience
»
C'est même là, d’une certaine manière, le cœur
du projet philosophique de Hegel qui se trouve exprimé. Les
Lumières, on l’a dit, avaient conçu le projet d’une majorité du
genre humain, mais ce projet a été, selon lui, laissé inachevé. La
faute en revient aux imperfections de l’humanisme kantien qui, pour
penser l’homme, avait établi une série de séparations : séparation,
d’abord, en l’homme, des différentes facultés de connaissance (le
sensible, l’intelligible et le rationnel) ; séparation ensuite,
entre l’homme (le monde de la liberté) et la nature (le monde de la
nécessité) ; séparation, enfin et surtout, entre l’homme (fini) et
le divin (infini). Hegel reprochera à Kant de ne plus savoir réunir
ce qu’il a si subtilement distingué et d’humilier ainsi l’homme
qu’il prétendait glorifier. Comment l’homme pourrait-il accéder à
l’état de majorité promis par le programme des Lumières si, en lui,
il n’y a que clivages, limites et négations ?
« L'homme, affirme-t-il lors de l’inauguration
de ses cours à Berlin en 1818, doit s’honorer lui-même et s’estimer
digne de ce qu’il y a de plus élevé. De la grandeur et de la
puissance de l’esprit, il ne peut avoir une trop grande opinion.
»
Cet éloge de la dignité humaine dessine un
programme qui entend donc réaliser le projet des Lumières.
Atteindre le « savoir absolu » ne signifie rien d’autre qu’accéder
à la sagesse et se sentir partout « chez soi », aussi bien dans son
esprit (qui est un monde) que dans le monde (qui est esprit).
Programme à la fois simple et grandiose d’un home sweet home
de la vie humaine, mais que, selon Hegel, la plupart des
philosophies ont échoué à réaliser faute d’avoir saisi l’expérience
humaine dans sa totalité.
La philosophie, en effet, s’est scindée en deux
camps : soit elle néglige la banalité de la vie quotidienne et
ignore les illusions vulgaires (comme celles du jeune rêveur, par
exemple) – c’est la tentation du dogmatisme qui prétend savoir le
vrai et méconnaît le faux ; soit elle renonce à toute idée
d’absolu, de grandeur ou de grandiose sous prétexte qu’ils ne sont
pas toujours là – c’est la position sceptique qui prétend se
désintéresser du vrai. Aucune de ces doctrines ne parvient à la
réconciliation : les premières parce qu’elles méprisent l’homme
ordinaire ; les secondes parce qu’elles dénigrent l’aspiration –
pourtant elle aussi parfaitement naturelle – à l’absolu. Toute
l’histoire de la philosophie offre le spectacle désespérant et vain
de cet affrontement entre dogmatisme et scepticisme, entre le jeune
enthousiaste, rempli de fausses certitudes, et le jeune blasé, sûr
et repu de ses doutes 321 .
La solution de Hegel pour sortir de ce conflit
juvénile est, dans son principe en tout cas, fort simple : elle
consiste à montrer que l’absolu, loin d’être un idéal inaccessible,
est déjà présent dans l’expérience quotidienne la plus naïve et la
plus courante. Simplement, de prime abord et le plus souvent, nous
n’en avons pas conscience. La sagesse ou, comme dit Hegel, le «
savoir absolu », but de sa philosophie et moment ultime de la
réconciliation, n’est pas un horizon inaccessible, mais le
trajet de cette prise de conscience. L'histoire de la
philosophie n’est elle-même que l’auto-déploiement de cette idée :
loin d’être vaine et désespérante, elle est capitale comme voie de
réalisation de l’absolu. La sagesse ne consiste ainsi nullement à
changer le monde présent au profit d’un idéal désincarné de pures
vérités : il ne s’agit ni d’éliminer l’illusion et l’erreur, ni de
prétendre abolir le mal, ni d’ignorer la mort, mais de les intégrer
comme des moments nécessaires du vrai, du bien et de la vie : « Le
vrai, écrit Hegel, existe aussi peu que le mal »...
C'est cet itinéraire de la conscience naïve se
réconciliant avec l’absolu déjà présent en elle que raconte la
Phénoménologie de l’esprit (1807). Ouvrage étonnant où les
expériences les plus communes de la vie quotidienne sont
travaillées par les concepts les plus abstraits. Ce savoir absolu,
qui est en nous, ne se gagne pas par une révélation subite, mais
tout au long d’un cheminement difficile, rempli de doutes,
d’illusions et de désespoirs. La Phénoménologie de l’esprit,
cette « science de l’expérience de la conscience », s’apparente au
projet grandiose d’une autobiographie universelle des individus,
des peuples et de l’humanité dans l’esprit de ce que le maître de
Hegel, Lessing, avait esquissé 51 . Bref, une reconstruction
totale...
Dans ce parcours, le passage à l’âge adulte est
un seuil décisif : il représente, sur le plan individuel comme sur
le plan collectif, le moment où s’ébauche la réconciliation avec le
monde. Celle-ci passe par un deuil douloureux de ce que Hegel
appelle la « vision morale du monde ». C'est Kant, et son disciple
Fichte, qui sont ici visés comme les représentants les plus
éminents de cette position. Ils manifestent, aux yeux de Hegel, un
esprit encore naïf et juvénile qui prétend changer le réel, pour le
rendre meilleur, à partir d’un idéal qui lui est radicalement
extérieur.
Une telle conception a deux défauts graves selon
Hegel. Elle est à la fois dangereuse et contradictoire. Elle est
dangereuse, car, en opposant aussi radicalement le réel et l’idéal,
elle rend inéluctable le recours à la violence : pour réaliser ses
fins, la volonté « morale » doit forcer la volonté « réelle » à se
conformer à ses aspirations. On comprend dès lors pourquoi, dans la
Phénoménologie de l’esprit, Hegel associe la vision morale
du monde à l’épisode de la Terreur. Elle est de plus
contradictoire, car elle ne peut vraiment vouloir ce qu’elle veut,
sauf à disparaître comme volonté. En clair : pour la vision morale
du monde, la réalisation espérée du Bien entraînerait aussitôt la
disparition de toute visée morale, alors même que celle-ci est
reconnue comme la valeur la plus haute. D’où ce dilemme insoluble :
soit son aspiration est réalisée et elle disparaît comme visée ;
soit son aspiration n’est jamais réalisée et elle n’a plus aucun
objet. Cette contradiction, là encore, décrit à merveille les
errements des mouvements révolutionnaires repoussant, afin de
justifier leur existence (et parfois leurs crimes), l’arrivée du
glorieux Grand Soir dans un avenir toujours plus lointain et vague
: les révolutionnaires savent trop bien qu’ils devront disparaître
le jour même des « lendemains qui chantent ».
Le point de vue juvénile de la volonté doit donc
être dépassé par celui de l’intelligence, propre à l’adulte :
« Tandis que l’intelligence, écrit Hegel dans
l’Encyclopédie, ne se préoccupe que de saisir le monde comme
il est, la volonté, par contre, vise à faire du monde
préalablement ce qu’il doit être. (...) C'est là d’une façon
générale, touchant le domaine pratique, le point de vue de la
philosophie kantienne et aussi de la philosophie
fichtéenne. [... Cette] aspiration insatisfaite disparaît
lorsque nous reconnaissons que le but final du monde est aussi bien
accompli qu’il s’accomplit éternellement. C'est là d’une façon
générale la position de l’homme fait, tandis que la jeunesse croit
que le monde est absolument en proie au mal et qu’il faut pour
commencer faire de lui quelque chose de tout autre. La conscience
religieuse considère, par contre, le monde comme régi par la
Providence divine et donc comme correspondant à ce qu’il
doit être 322 . »
La religion correspond à l’enfance, parce
qu’elle croit que l’idéal et le réel se confondent, mais elle ne
fait qu’y croire sur le mode de la mythologie : le monde est
totalement enchanté ; en lui rien ne surprend, rien ne scandalise.
La philosophie critique (Kant et Fichte) correspond (pour Hegel
52 ) à
l’adolescence, car elle pose une scission entre le réel et l’idéal
et espère naïvement pouvoir changer le réel au nom de
l’idéal.
En quoi le passage à l’âge adulte (et donc à la
philosophie hégélienne) représente-t-il un gain ? En quoi n’est-il
pas seulement un renoncement triste et sordide à l’amélioration du
monde ? L'adulte n’est-il pas toujours un collaborateur, au sens le
plus sombre, de l’état de fait ?
A cette vision négative de l’âge adulte, on peut
avec Hegel en opposer une autre qui va nous permettre de mieux
définir l’idée d’expérience. L'adulte est celui qui parvient à se
placer du point de vue de la « fin de l’histoire ».
L'âge adulte et la « fin de l’histoire »
La thèse de la « fin de l’histoire », on s’en
souvient peut-être, a fait l’objet, il y a quelques années, d’une
vigoureuse polémique. A son origine, un article, paru en 1989, du
politologue américain Francis Fukuyama, qui soutenait que la
démocratie libérale capitaliste était le stade ultime de
l’évolution des régimes politiques et économiques, l’horizon
indépassable de notre temps : « notre fin de l’histoire ». En
reprenant ainsi la conception hégélienne, mais aussi marxiste de
l’histoire, il entendait la détourner de son objet : ce n’est pas
l’espoir de la réconciliation (Hegel) ou la lutte des classes
(Marx) qui mènent l’histoire, mais l’aspiration humaine au respect
des droits individuels et à la prospérité économique. Quelques mois
plus tard, la chute du mur de Berlin et l’effondrement du bloc
communiste transformaient cette analyse en prophétie, suscitant du
même coup une gigantesque controverse. Accusé de naïveté, de
néo-conservatisme, de cynisme, d’occidentalocentrisme, Fukuyama
défendra sa position pied à pied. Dernier épisode de cette querelle
: l’attentat du 11 septembre 2001, qui pouvait apparaître comme un
cinglant démenti de sa thèse. Il y avait là du nouveau...
Bien au contraire, écrit-il dans un article paru
peu après : « nous sommes toujours à la fin de l’histoire, parce
qu’il n’existe qu’un système qui continuera de dominer la politique
mondiale ». L'idée d’un « choc des civilisations », défendue par
son collègue Samuel Huntington, est, dit-il, une absurdité tant est
manifeste la différence de puissance entre l’Islam et l’Occident.
Fin de l’histoire « ne veut pas dire un monde sans conflits, ni la
disparition de la culture qui caractérise et distingue les
sociétés. Mais l’affrontement auquel nous assistons ne vient pas du
choc de plusieurs cultures qui s’opposent entre elles à égalité
(...). Ce choc consiste en une succession d’actions d’arrière-garde
menées par des sociétés dont le fonctionnement traditionnel se
trouve en réalité menacé par la modernisation. La violence de la
réaction est à la mesure de la gravité de la menace ». Le
terrorisme musulman n’est donc que la face hideuse de la
modernisation inéluctable de nos sociétés
53 .
Cette querelle sur la politique et l’histoire
contemporaines ne nous éloigne nullement de notre propos. Elle est
au contraire tout à fait révélatrice de l’aspiration de notre
époque à la maturité. En quoi l’idée de fin de l’histoire nous
aide-t-elle à penser l’âge adulte, du point de vue de l’expérience
? Fin de l’histoire ne veut pas dire, pour Hegel comme pour son
disciple Fukuyama, que tout s’achève, mais que nous atteignons un
certain point de vue à partir duquel les événements du monde
peuvent être interprétés et compris de manière à y faire face
323 . Ce qui désigne
exactement ce que l’on entend en général par « expérience ». Avoir
de l’expérience, cela ne signifie pas avoir tout expérimenté ou
tout éprouvé – ce serait absurde ; cela signifie plutôt avoir
atteint un point à partir duquel on est armé pour faire face au
nouveau et à ce que l’on n’a jamais éprouvé. L'homme
d’expérience est celui qui a assez vécu pour ne plus s’étonner, qui
sait que la diversité du monde est plus vaste que son esprit.
Montaigne, dans le dernier chapitre des Essais, intitulé
précisément « De l’expérience » (III, XIII), entreprend un vibrant
éloge de cette attitude mûre, qui sait faire le deuil de la saisie
intégrale du monde. L'adulte est celui qui comprend qu’il est petit
par rapport au monde : « De l’expérience que j’ai de moi, écrit-il,
je trouve assez de quoi me faire sage
324 . » Par où l’on
perçoit aussi qu’avoir de l’expérience, cela ne signifie pas qu’on
n’éprouve ou n’expérimente plus rien, mais plutôt que l’on accède à
un point de vue qui permet d’intégrer les événements à une trame.
Or, pour pouvoir raconter une histoire, il faut en connaître la
fin. La maturité est l’âge où l’on commence à se penser « du point
de vue de la fin de l’histoire ».
Mettre en trame les événements, systématiser les
expériences, relativiser la nouveauté, voilà donc le travail propre
à l’âge adulte. Et ce sont ces quelques compétences qui font la
supérioritéde cet âge sur l’enfance et la jeunesse.
L'adulte, lui, connaît la fin de l’histoire ! Triste supériorité,
sans doute, mais qu’on ne saurait contester. Même si notre monde
contemporain fait des pieds et des mains pour nous distraire de ce
souci, comment croire un instant qu’on puisse y échapper ?
L'expérience continue donc d’être une dimension
plausible de l’âge adulte. Certes, le monde changeant de la mode et
de l’innovation est devenu beaucoup plus difficile à apprivoiser
que celui traditionnel de la répétition. Le métier d’adulte ne s’en
trouve pas facilité. Mais, contrairement à l’illusion « jeuniste »,
le jeune n’est pas mieux armé que lui. Bien sûr, en matière de
nouveautés technologiques, de tendances musicales et
vestimentaires, il aura toujours une longueur d’avance. Cela ne
garantit pas la réussite de son entrée dans la vie. La jeunesse a
d’ailleurs si profondément intégré cette nouvelle donne que, loin
du jeunisme triomphant, c’est la peur du monde qui a
remplacé la révolte contre le monde dans ses valeurs de
référence 325 .
La raison en est peut-être la suivante :
l’expérience du monde ne se transmet pas. Elle s’acquiert selon des
voies toujours propres et singulières. Il y avait jadis un habit
d’adulte (le père de famille, le soldat, le citoyen) qui, à plus ou
moins long terme, faisait l’adulte. Cet habit a disparu. Il ne
reste que la vérité nue et brutale de ce passage : devenir adulte,
cela s’apprend tout seul ; à l’âge démocratique, l’acquisition de
l’autonomie ne peut se faire que de manière autonome. C'est à la
fois la grandeur et la tragédie de notre temps. On comprend que ce
soit « un peu » angoissant. Dans cette transition, le rôle des
adultes ne se réduit pas à néant. A défaut de pouvoir transmettre
son expérience du monde, l’adulte doit s’ouvrir à l’inexpérience.
Avoir l’expérience non seulement du monde, mais aussi du défaut
d’expérience, de la sienne propre comme de celle des enfants ou des
jeunes dont on a la charge, cela s’appelle la responsabilité : et
c’est là le deuxième trait, tout aussi consensuel, de l’âge
adulte.
On distingue habituellement deux types de
responsabilité : la responsabilité causale et la responsabilité
finale. La première désigne le fait d’être responsable de ses
actes ; la seconde le fait d’être responsable des autres ou,
comme on dit aussi, responsable pour autrui. D’un côté, je
suis responsable de... lorsque j’assume les conséquences de
mes actions ; de l’autre, je suis responsable pour...
lorsque je me sens des devoirs et des obligations à l’égard
d’autres personnes, en l’absence même de revendication de leur part
: enfants, élèves, collaborateurs, personnes fragiles... Ces deux
significations de la responsabilité constituent, c’est une
évidence, deux attributs essentiels de l’âge adulte. La personne
responsable de ses actes se distingue de l’enfant irresponsable,
mais aussi du jeune qui préférera l’éthique de sa conviction à
celle de la responsabilité, selon la célèbre distinction de Weber.
Quant à l’autre figure de la responsabilité, elle se distingue de
l’égocentrisme que l’on peut aussi assimiler à l’âge infantile.
Toute la difficulté est de penser ensemble ces deux conceptions de
la responsabilité. Car s’il semble bien qu’elles convergent dans
une figure de la maturité adulte, on ne perçoit pas encore à partir
de quelle médiation. Pour tenter de répondre à cette incertitude,
nous voudrions montrer qu’un même modèle est au principe de ces
deux conceptions de la responsabilité : la parentalité.
Celle-ci désignerait du même coup une dimension essentielle de
l’âge adulte. Voyons comment.
La parentalité, modèle de la responsabilité
?
Même si le terme n’apparaît, dans son sens
moderne et juridique qu’au XVIIIe
siècle, c’est avec Aristote que l’idée de responsabilité causale
trouve sa première conceptualisation
326 . Dans un passage
célèbre de l’Ethique à Nicomaque, Aristote examine l’adage
socratique selon lequel « nul n’est méchant volontairement, ni
malgré soi bienheureux ». Contre cette idée qui ruinerait la
possibilité d’une éthique, il entend défendre l’idée que la vertu
et le vice sont volontaires. Nier cette idée, observe Aristote,
reviendrait à réduire à néant l’objet même de l’éthique, qui n’est
pas seulement de définir la « vertu en son essence », mais bien de
« devenir vertueux » (1103b 26-30) ; cela reviendrait, ajoute
Aristote, « à refuser à l’homme d’être principe et générateur de
ses actions comme il l’est de ses enfants » (1113b 15)
327 . La métaphore est tout à
fait intéressante et profonde : elle pose que les actes sont à
l’individu ce que les enfants sont au parent ; ce qui implique
qu’il doit les reconnaître comme siens et en assumer les
conséquences, même lorsqu’ils lui semblent être devenus autres que
lui-même : ingrats, fâcheux, voire méchants. Comme on répond
de ses enfants, parce qu’ils sont siens, on répond de ses actions
et, au final, de sa vie, puisque la fin ultime de l’homme est de
remplir sa fonction de la meilleure manière qui soit (1098a
16).
Ce modèle parental, qui fournit la clef de la
responsabilité causale, se retrouve au principe de la seconde
conception de la responsabilité, la responsabilité finale. C'est ce
que notait le philosophe allemand Hans Jonas, dans son célèbre
ouvrage, Le principe Responsabilité, qui marqua, à la fin
des années 70, le retour de l’éthique et de l’idée de
responsabilité dans le débat contemporain. Lui aussi faisait de
l’attitude des parents à l’égard de l’enfant « l’archétype
intemporel de toute responsabilité
328 », mais pour une
tout autre raison. Si le parent, dit Jonas, est responsable de
l’enfant, ce n’est pas parce qu’il en est la cause, mais
parce que l’enfant est vulnérable : « La simple respiration [d’un
nouveau-né], écrit Jonas, adresse un “ on doit ” irréfutable à
l’entourage, à savoir : qu’on s’occupe de lui 329 ! »
La responsabilité provient ainsi d’un appel implicite auquel on se
doit de répondre, même lorsque nulle revendication ou obligation
juridique n’y contraint explicitement.
On retrouve donc, à la source des deux concepts
de responsabilité, le principe unique de la parentalité. Dans un
cas, pour penser la propriété des actes dont il faut assumer les
conséquences ; dans l’autre, pour envisager l’idée d’une relation
non réciproque. En effet, le parent est bien responsable à la fois
de ses enfants, parce que, comme ses actes, il en est
l’auteur ; et pour ses enfants, parce que leur
survie, leur devenir et leur bien-être dépendent de lui 330 .
Est-ce à dire que la parentalité, parce qu’elle serait l’archétype
de la responsabilité, constituerait la condition sine qua
non de l’âge adulte ?
Longtemps, il est vrai, le statut d’adulte et la
fonction parentale ont été assimilés. Pour la femme comme pour
l’homme, la parentalité constituait une forme de sommet
existentiel. A défaut d’être adulte, la femme pouvait être mère.
Quant au père – notamment le pater familias du droit romain
–, il était l’image même de l’adulte, propriétaire de ses enfants,
chef absolu du foyer, prêtre du culte familial. Et c’est seulement
à la mort du père que l’enfant pouvait accéder à la majorité de
plein exercice 331 . Ce modèle a disparu et
avec lui l’idée que la parentalité est la voie exclusive d’accès à
la maturité. Cela signifie qu’il est devenu concevable d’être
adulte sans forcément être parent, comme d’ailleurs d’être parent
sans forcément être adulte.
Des discours militants sont même apparus pour
défendre l’idée que la parentalité était une forme désuète de la
réalisation de soi, avec laquelle il était possible, voire
nécessaire, de rompre. Sartre s’en fit, on l’a vu, le plus virulent
héraut aussi bien en refusant le rôle paternel qu’en se félicitant
de la disparition « du jeune mort qui n’eut pas le temps d’être
[son] père » (Les mots, p. 18-19). Côté maternel, on
trouverait l’équivalent, par exemple dans les propos toujours
suggestifs de Marcela Iacub : « Le pire ennemi des femmes,
écrit-elle, c’est l’enfant, c’est la famille. La maternité
précarise. Les femmes sacrifient leur destin personnel à la
reproduction de la société. » Il convient de débarrasser l’individu
de tous les rôles préconçus, mère, père, mais aussi homme, femme :
« il faut que le genre devienne une expression esthétique, comme un
parfum 332 ».
A lire ces lignes, on pourrait donc être tenté
de penser qu’une séparation définitive est en train de se faire
entre l’adulte et le parent. L'hypothèse est loin d’être absurde et
Jean-Christophe Rufin, dans son roman d’anticipation,
Globalia, explore ce scénario avec autant d’humour que de
profondeur. Dans la démocratie universelle qu’est Globalia,
l’interruption de grossesse est devenue la norme et l’accouchement
l’exception. Il ne devient obligatoire que lorsque le seuil de
renouvellement démographique est menacé, ce qui arrive fort
rarement à cause d’une espérance de vie extraordinairement élevée.
C'est pourtant ce malheur qui frappe Marguerite, la mère de
l’héroïne, Kate : on lui refuse l’IVG. « Elle était rentrée chez
elle l’enfant dans le ventre et la mort dans l’âme. Une
surveillance psychologique, relayée par des inspecteurs de la
Protection sociale, la dissuada de se jeter du haut d’un pont. On
la repêcherait de toute manière et elle n’y gagnerait qu’un rhume.
La grossesse vint à son terme. Kate était née. Son père,
entre-temps, avait trouvé du travail à Irkoutsk où, hélas, la
mélancolie et l’alcool devaient le tuer six mois plus tard » (p.
101).
Allons-nous vivre un tel déclin de la
parentalité ? A vrai dire, tout pronostic sur cette question ne
peut être qu’ambivalent. D’un côté, certes, il y a dans les pays
développés une évidente réduction du nombre des naissances et un
incontestable brouillage de la fonction parentale. L'enfant est non
seulement rare, il doit être désiré : 30 % des conceptions, notent
les spécialistes, se soldent par un avortement 333 . A
quoi il faut ajouter le fait que la sexualité, la conjugalité, la
procréation, jadis unies par les liens sacrés du mariage, aient
désormais divorcé pour le meilleur et pour le pire.
D’un autre côté, cet effacement de la
parentalité se combine avec un surinvestissement affectif colossal,
une quasi-sacralisation. La naissance du premier enfant, on l’a
dit, est, pour la majorité des Français, le moment le plus marquant
de l’existence. C'est sans doute pour cette raison que les
homosexuels estiment inique d’en être privés. La revendication du
droit à l’homoparentalité pourrait ainsi être entendue comme étant
celle d’un accès à l’âge adulte. Tel est le paradoxe : au moment où
la parentalité s’opacifie la revendication de l’homoparentalité va
dans le sens d’une sacralisation de la fonction parentale devenue
gage de l’accomplissement personnel, voire de salut.
Difficile, donc, de plaider en faveur de l’un ou
de l’autre scénario. Il est probable qu’ils coexisteront de manière
plus ou moins pacifique. En dépit de cette incertitude, on peut
estimer que la scission entre âge adulte et parentalité n’est pas
vouée à être totale. Déconnectés dans leurs identités statutaires,
parentalité et âge adulte semblent pourtant conserver un lien sous
l’espèce de la responsabilité.
Décentrement et non-réciprocité : pourquoi
l’adulte est-il supérieur ?
Il y a, en effet, dans l’exercice de la
responsabilité adulte quelque chose qui relève essentiellement de
la parentalité et qui lui reste, pour ainsi dire, consubstantiel,
même si celle-ci peut être exercée hors du cadre d’une parentalité
effective. Etre adulte en ce sens cela signifie deux choses : le
décentrement et la non-réciprocité.
Alors que la responsabilité de ses actes
ne concerne que le discernement (c’est-à-dire la capacité à mesurer
et à prendre en charge les conséquences de ses actes), la
responsabilité pour autrui nécessite un décentrement de soi.
C'est là un point sur lequel Piaget avait insisté dans son analyse
du développement psychologique de l’enfant et de l’adolescent : le
passage à l’âge adulte se joue dans une sortie progressive de
l’existence égocentrique 334 . Il peut arriver d’être
parfaitement majeur du point de vue de la responsabilité juridique,
mais totalement puéril dans son rapport à autrui. Décentrement ne
veut pourtant pas dire oubli ou effacement de soi. Il ne s’agit pas
de s’abolir au profit de l’autre, mais tout simplement de se
souvenir, dans son rapport à autrui, qu’il nous est arrivé d’être
petit, fragile, maladroit, incompétent, sans présence d’esprit,
sans éducation... C'est la mémoire auto-réfléchie de la faiblesse
enfantine – quand nous n’étions pas encore ce que nous sommes
devenus – qui permet et le décentrement et la responsabilité. On
peut se mettre au niveau du petit (du faible, du malade) parce
qu’on l’a été soi-même.
Ce décentrement n’est pas tout. Il débouche au
travers de l’expérience parentale sur l’idée d’une relation non
réciproque. Lévinas est l’auteur de pages magnifiques qui
décrivent la nature déséquilibrée de la relation de responsabilité
: « Dès lors qu’autrui me regarde, écrit Lévinas dans Ethique et
infini, j’en suis responsable, sans même avoir à prendre
de responsabilités à son égard ; sa responsabilité m’incombe. C'est
une responsabilité qui va au-delà de ce que je fais. D’habitude, on
est responsable de ce qu’on fait soi-même. Je dis, dans
Autrement qu’être, que la responsabilité est initialement
pour autrui. Cela veut dire que je suis responsable de sa
responsabilité même 335 . » Autrui, dit Lévinas,
par son seul visage et son seul regard, me lie à lui sans pour
autant m’obliger à quoi que ce soit. Aucune relation n’illustre
mieux cette idée que la relation à l’enfant. Jean-Claude Quentel,
citant son maître Jean Gagnepain, le formulait fort bien
336 : l’enfant est toujours à
la fois gâté et ingrat. Gâté, car l’adulte lui donne tout ce
qu’il possède ; ingrat, car ce don ne produit aucune dette, ou
contre-don qui soit à la hauteur du don, même si, bien sûr, il y a
une gratification à être parent.
Cette non-réciprocité essentielle permet de
préciser la nature de la supériorité de l’adulte sur l’enfant, qui
est ici exactement la même que celle du parent sur l’enfant
337 . Ce n’est pas une
supériorité de domination qui viserait à « réduire » l’autre
en son pouvoir, voire à l’annihiler ; c’est une supériorité de
sollicitude, qui cherche au contraire à « augmenter »
l’autre, à le faire grandir, pour, au final, le faire sortir de sa
dépendance 338 . Cette sollicitude est à
sens unique. Certes, à tout moment, l’exercice de la sollicitude
risque d’enfermer autrui dans son statut d’assisté et de figer les
rôles, mais, dans ce cas, elle se nie elle-même et devient
domination. Sans compter le narcissisme qui anime toujours l’amour
parental : on s’aime soi-même (ou pas) dans ses enfants ; et on
peut aussi s’aimer aimer ses enfants. On le perçoit : rien n’est
plus fragile que la responsabilité ; rien n’est plus difficile que
l’exercice de la parentalité qui, sur le métier, toujours, doit
remettre son ouvrage.
Le christianisme l’avait bien compris puisqu’il
en avait fait l’attribut exclusif du divin. Si Dieu, le
Père, est amour (o Theos agapé estin 339 ,
c’est parce que lui seul semble à même de pratiquer cette
responsabilité suprême qu’est la charité : c’est parce que Dieu est
le plus grand qu’il peut sans risque se faire tout petit pour
laisser de la place à l’autre et lui permettre d’exister davantage.
C'est ce qu’il fit lors de la Création en laissant être le Monde
hors de lui ; c’est ce qu’il fit après la Chute en laissant l’Homme
à sa liberté 340 . Pris en ce sens, le
rétrécissement progressif de Dieu est donc moins une preuve de son
éloignement que de l’immensité de son amour paternel.
Peut-être restons-nous, à notre insu pour les
non-croyants, imprégnés de cette conception. Certes, notre idée de
l’amour s’est laïcisée ; s’y sont agglomérés au cours des siècles
bien des éléments « humains trop humains » : la délicatesse du
sentiment, le feu de la passion, les méandres de la sexualité,
l’exigence d’épanouissement personnel, les jeux du narcissisme.
Mais, au bout du compte, l’Agapén’a pas disparu : ce que le
christianisme réservait au Saint des Saints, nous l’exigeons
aujourd’hui, sans garantie divine, de tous et tous les jours dans
la moindre des relations humaines. L'ambition est peut-être
démesurée ; elle n’est sans doute pas pour rien dans la
déstabilisation de l’adulte. Car l’adulte idéal des contemporains,
ce n’est pas seulement l’être responsable, mais c’est aussi
cet être qui devrait être enfin capable d’aimer sans
égocentrisme. L'attachement des enfants est rempli de
narcissisme, les amours juvéniles sont forcément passionnées ; seul
l’amour adulte peut espérer un peu de sagesse. Freud ne disait pas
autre chose quand il affirmait que la normalité, but de la cure
analytique, était d’être capable d’aimer et de travailler. Voici,
écrivait-il, « ce qu’on peut attendre d’une psychanalyse : ne pas
se réconcilier avec la réalité mais avec ses propres capacités.
Vouloir ce qu’on veut, pouvoir ce qu’on peut. Pas vouloir ce qu’on
peut, aplatissement devant la réalité, ni pouvoir ce qu’on veut –
le croire –, figure de toute-puissance. Mais, qu’on puisse jouer sa
partie, dire son récit, répondre au monde à sa façon. Aimer et
travailler ». C'est là une définition presque parfaite de l’âge
adulte : elle appelle juste une sorte de synthèse entre
l’expérience (qui permet de travailler) et la responsabilité (qui
permet d’aimer). Disons qu’on pourrait la nommer :
authenticité. Troisième trait de l’âge adulte.
« Quarante ans est un âge terrible car il ne nous
trompe plus. Quarante ans est un âge implacable. Il ne se laisse
plus tromper. Il ne nous en conte plus. Et il ne veut plus, il ne
souffre plus qu’on lui en conte. Il ne cache rien. Tout se dévoile
; tout se révèle. Tout se trahit. Quarante ans est un âge
impardonnable, ce qui, dans le langage du peuple, (...) veut dire
qu’il ne pardonne rien. Car c’est l’âge où nous devenons ce que
nous sommes. »
Charles Péguy 341
« Deviens ce que tu es » : cette formule
contient toute l’exigence de l’authenticité, mais aussi toute son
ambiguïté. D’un côté, le souci de la réalisation de soi, la quête
de l’épanouissement intérieur ; mais, de l’autre, l’abolition de
toutes limites, le rejet de toutes normes extérieures. D’un côté,
la recherche inquiète de son identité ; de l’autre, le refus
sceptique, indifférent ou blasé de toute forme d’altérité ou de
transcendance. D’un côté, la revendication de l’originalité et de
la singularité ; de l’autre, le risque constant de la platitude et
de l’insignifiance. L'authenticité n’est décidément pas une notion
facile à manier, tant le meilleur y côtoie constamment le
pire.
Ajoutons à cela que tout en « sonnant »
contemporain – le fameux be yourself ! – elle semble plonger
ses racines dans la nuit des temps. La formule « deviens ce que tu
es » a été, dit-on, inventée par Pindare, dans son Ode
pythique 342 . Goethe, Nietzsche,
Freud, et bien d’autres la reprendront. Aux dernières nouvelles,
elle achève sa longue carrière comme slogan publicitaire des petits
crocodiles de Lacoste. Un tel destin devrait nous inciter à la
méfiance : ne faut-il pas renoncer ?
Cela ne semble ni possible ni vraiment
souhaitable, car cette ambivalence n’est rien d’autre que le reflet
de la crise de l’idée de maturité qu’il s’agit de comprendre. Il
faut donc prendre le risque d’explorer le sens de la notion fuyante
d’authenticité.
L'invention de l’authenticité
Le chemin est pourtant bien balisé. Dans son
livre Les sources du moi, le philosophe canadien Charles
Taylor a retracé la genèse de « l’éthique de l'authenticité
343 ». Son analyse a
l’avantage de montrer qu’elle est tellement imbriquée dans la
culture contemporaine qu’on ne saurait sans inconvénient s’en
débarrasser. En dépit de toutes les dérives qu’elle peut susciter,
l’authenticité, dit Taylor, reste un « idéal moral valable » pour
notre époque 344 . Voyons en quoi.
D’abord, l’authenticité des anciens n’est pas
celle des modernes. Si l’on peut trouver cette idée chez Pindare ou
encore chez Aristote 345 , c’est avec une
différence majeure. Pour les anciens, le culte du moi (que je suis
et que je dois devenir) trouve un ancrage objectif et certain,
garanti par la conception cosmologique : dans un univers où tout
est harmonieux et où tout doit être à sa place, tout, en effet, est
voué, d’une manière ou d’une autre, à devenir ce qu’il est par
essence. Rejoindre sa nature cosmique : telle est la suprême
exigence de l’éthique. Pour les modernes, en revanche,
l’objectivité du moi recherché devient beaucoup plus incertaine,
précisément parce que c’est la subjectivité qui est le seul levier
ou le seul ancrage. Le moi ne peut s’appuyer sur la solidité d’un
monde. Le moi n’est plus indexé sur aucun cours du monde.
Cette incertitude est le fruit de trois grandes
évolutions dans lesquelles Taylor identifie les sources de
l’identité moderne. C'est d’abord la découverte du sens de
l’intériorité, c’est-à-dire du sentiment, si caractéristique de
l’Occident, que nous avons un « moi ». Sans doute Platon et
Augustin sont-ils les inventeurs de cette intériorité, mais, chez
eux, elle est le tenant sans être l’aboutissant : la découverte du
moi et de l’âme se fait au profit de l’ordre objectif ou divin vers
lequel ils doivent s’orienter. Ce n’est qu’avec les modernes,
montre Taylor, que l’intériorité s’achève selon trois modalités :
la maîtrise de soi (Descartes), l’exploration de soi (Montaigne) et
l’engagement personnel (dans le protestantisme), qui fait de la
volonté la pierre de touche de la vie bonne. La seconde source de
l’éthique de l’authenticité provient de « l’affirmation de la vie
ordinaire ». Par un renversement que l’histoire de la peinture rend
particulièrement évident 346 , le sacré, le sublime, le
grandiose quittent les sphères du divin, de l’extraordinaire et de
l’épopée pour s’installer au cœur de l’existence quotidienne, dans
la vie familière et banale, qui se trouve désormais valorisée comme
telle. C'est la naissance du portrait et des scènes de genre chez
les peintres flamands ; c’est aussi l’avènement du roman qui fait
un héros d’un type comme les autres. Enfin, troisième évolution,
que repère Taylor : l’émergence de ce qu’il appelle « la nature
source », c’est-à-dire l’idée que la vertu réside essentiellement
dans une impulsion intérieure, dans un sens moral interne, et non
dans la conformité à un ordre transcendant. C'est le moment où,
avec Rousseau, la sincérité commence à primer sur la vérité, où,
avec Herder, l’expressivisme se développe, ouvrant ainsi le culte
romantique de l’originalité individuelle et collective.
Trois concepts d’authenticité
Difficile, à partir de ces lignes de force
historiques, de faire le tri entre ce qui relève de l’humanisme
émancipateur et ce qui annonce l’individualisme consumériste. On
peut pourtant tenter l’opération en établissant une distinction
entre trois conceptions différentes de l’authenticité.
En un premier sens l’authenticité ne se
distingue guère du narcissisme, entendu comme culte que le moi se
rend à lui-même. Elle correspondrait, mais sans l’épuiser, à une
phase contemporaine de l’histoire de l’individualisme 347 .
Alors que l’individualisme moderne visait l’émancipation et
l’autonomie des personnes contre la tradition et l’absolutisme,
l’individualisme contemporain met en avant l’« indépendance »,
c’est-à-dire le rejet de toutes normes, contraintes et autres
devoirs extérieurs à lui-même. Sa maxime pourrait être : « Sois
toi-même ta propre norme. » Que l’on soit menteur, paresseux,
égoïste, voleur, idiot importe peu, pourvu qu’on le soit
authentiquement. La normativité s’en trouve de part en part
modifiée : dans un tel dispositif, comme l’écrivait le sociologue
américain Daniel Bell, « la psychologie a remplacé la morale et
l’anxiété a pris la place de la culpabilité 348 ».
Inutile d’insister outre mesure sur les difficultés d’une telle
notion de l’authenticité : alors qu’elle recherche l’originalité à
tout prix, elle produit un conformisme aussi plat que pauvre.
Chacun voulant être soi-même finit par être identique à tout le
monde. C'est ce que montrent les effets de mode.
Il n’y a aucune raison de s’en tenir à cette
première signification. Pourquoi ? Avant tout, parce que l’usage
philosophique de la notion d’« authenticité » s’est élaboré
contre cette première conception « inauthentique » de
l’authenticité. Chez Heidegger comme chez Sartre, on l’a vu, l’idée
d’authenticité est mobilisée pour rappeler que l’homme n’est pas
voué à s’enfermer dans sa particularité et dans des rôles (ou des
essences) prédéfinies. Si l’existence précède l’essence, c’est
parce que l’homme doit se garder de toutes les réifications
auxquelles la vie quotidienne le soumet. Heidegger ne dit pas autre
chose dans sa Lettre sur l’humanisme : « Ce que l’homme est,
c’est-à-dire, dans la langue traditionnelle de la métaphysique, “
l’essence ” de l’homme, repose dans son ek-sistence » (p. 92),
c’est-à-dire, dans la faculté de s’arracher au monde des choses, de
la quotidienneté et de la consommation
54 . Cette seconde authenticité, «
existentialiste » si l’on veut, ne concerne pas le moi particulier
en tant que moi particulier, mais l’homme en tant qu’homme. Elle
désigne l’authenticité universelle de l’humain. Est authentique, en
ce sens, celui à qui « rien d’humain n’est étranger », selon la
célèbre formule de Térence. Le problème de cette seconde conception
de l’authenticité est qu’elle demeure abstraite et générale
349 . Elle est un néant ainsi
qu’on l’a vu avec Sartre.
Entre l’authenticité narcissique et
l’authenticité ironique, il y a place pour une troisième conception
de l’authenticité, dont les romantiques furent les penseurs
350 . Sa formule est assez
simple : c’est, parfois, en étant très particulier que l’on devient
universel. Rousseau, sur un mode grandiloquent, et Montaigne, en
toute modestie, en sont des exemples emblématiques. Ce qu’ils
racontent tous deux dans leurs Essais ou Confessions
leur est on ne peut plus particulier – c’est leur vie, leur pensée
– et pourtant, grâce à leur génie propre, cette particularité-là
prend une signification universelle, susceptible de toucher
d’autres individus, par-delà les siècles et les frontières. Leur
authenticité produit un « monde commun ». Elle n’abolit ni la
particularité ni l’universel, mais en forme, pour ainsi dire, la
synthèse. On peut nommer cette troisième authenticité,
l’authenticitésingulière ou individuelle, parce que,
dans la tradition philosophique, le singulier ou l’individuel est
la synthèse du particulier et du général. C'est là une distinction
établie d’abord par la logique 55 , mais que, dans la postérité de la
Critique de la faculté de juger de Kant, les romantiques
allemands vont déployer dans le domaine esthétique 351 . Le
modèle de l’individualité sera l’œuvre d’art, et plus encore,
l’artiste génial qui, tout en étant tout à fait lui-même, produit,
sans savoir comment, un monde commun. Le génie créateur est cet
être qui, comme le dit Robert Legros, « se montre d’autant plus
original, d’autant plus personnel qu’il laisse émerger ce qui lui
appartient le moins 352 ». Cette idée de
génialité, en se démocratisant, va dessiner comme un programme de
travail pour l’identité narrative : il y a en soi de l’obscur, du
particulier et de l’universel. La quête de l’authenticité
singulière se conçoit comme la mise au jour de cette étrange
mixture.
Avec le romantisme, l’époque contemporaine a
placé la génialité à l’horizon de la maturité. Puisque, désormais,
aucune « surmaturité » théologique ou cosmologique n’est plus
envisageable, le but ultime d’une vie ne peut se jouer que dans sa
réussite ici-bas. Or, nous vivons dans un univers individualiste.
Tel est le destin historique auquel nous sommes voués. Dès notre
naissance et peut-être même un peu avant, nous sommes considérés
comme des individus à part entière. Ce que cette troisième
conception de l’authenticité nous révèle, c’est que, nés individus,
nous devons aussi le devenir. L'horizon éthique qui s’offre,
et peut-être même s’impose à nous, est celui de cette authenticité
singulière si difficile et si périlleuse à atteindre.
Maturité, caractère et grand style
Cette idée de l’authenticité singulière,
distincte des précédentes, fournit un excellent critère de
démarcation entre enfance, jeunesse et âge adulte. L'exigence
d’authenticité est, en effet, étrangère au monde de l’enfance :
l’enfant ne doit surtout pas être lui-même. Il doit grandir, donc
devenir différent. C'est au moment de l’adolescence que l’exigence
d’authenticité entre en concurrence avec celle de grandir : être ou
devenir, telle est la question de l’adolescent. C'est la raison
pour laquelle ce premier âge de l’authenticité correspond aux deux
premières conceptions, selon que le jeune affirme sa particularité
(au risque du conformisme) ou sa généralité (au risque de la
vacuité). La condition adolescente est vouée à cette double
contrainte : l’affirmation haut et fort de son moi et le refus de
toute restriction des possibles ; être soi et être tout.
Narcissisme et ironie coexistent à cet âge dans le processus d’une
identité qui se construit.
Pour que l’authenticité singulière se dessine
comme tâche possible, il faut passer un cap qui est précisément
celui de l’âge adulte. En grec, l’authentès (qui donnera «
authentique ») désigne celui qui agit de lui-même et par lui-même ;
celui qui se prévaut de sa propre autoritépour agir. C'est
là un seuil clair de la maturité, même si, désormais, il ne se
repère plus que dans le récit des histoires personnelles.
De ce seuil de l’authenticité, il est possible
de donner deux illustrations philosophiques très différentes et
pourtant convergentes : la doctrine kantienne du caractère
et la théorie nietzschéenne du grand style.
Ce que Kant, dans son Anthropologie
353 , appelle le
caractère se distingue du naturel ou du tempérament. Dire de
quelqu’un qu’il a tel ou tel caractère (colérique ou joyeux) ne
signifie pas forcément qu’il ait du caractère. Or, dit Kant,
« pouvoir dire d’un homme simplement : “Il a du caractère”, ce
n’est pas uniquement dire beaucoup de lui, mais c’est aussi
en faire un vibrant éloge » ; « car c’est là, ajoute-t-il une
rareté qui suscite vis-à-vis de lui le respect et l’admiration »
(p. 269). Dans les motifs de cette admiration, on retrouve tous les
traits de l’authenticité singulière : le refus de l’imitation, la
grandeur d’âme, la fermeté. Mais ils reposent en dernière instance
sur une exigence unique : ne pas se mentir à soi-même. Autrement
dit, le caractère consiste à se donner « pour maxime suprême la
véracité dans l’intériorité de l’aveu à soi-même et en même temps
dans la conduite à l’égard de tout autre » (p. 274).
C'est là, pour Kant, un des traits essentiels de
l’homme fait : « la fondation de ce caractère est comme une seconde
naissance » qui arrive tout d’un coup. Elle ne peut se faire ni par
imitation ni par étape ni par éducation : tout cela serait
contraire à l’idée même de l’authentès. C'est une «
explosion qui résulte tout d’un coup du dégoût pour ce qu’il y a de
plus fluctuant dans le domaine de l’instinct ». Or cette explosion
est tardive dans la trajectoire d’un individu : « Peut-être n’y
aura-t-il qu’un petit nombre d’hommes qui auront tenté cette
révolution avant leur trentième année, et plus rares encore seront
ceux qui lui auront donné des assises solides avant la quarantième
» (p. 273).
Aussi surprenant que cela paraisse, on retrouve
une idée et une formulation très proches, chez Nietzsche, dans la
doctrine du grand style. L'homme de grand style, selon lui,
est celui qui agit dans la pure affirmation de soi, sans avoir
besoin de nier, de réfuter ou de critiquer qui que ce soit ou quoi
que ce soit. C'est l’artiste qui invente et pose des valeurs par sa
seule autorité ; c’est le danseur qui vit légèrement dans «
l’innocence du devenir » ; c’est, en effet, l’authentès,
celui qui agit de lui-même et par lui-même. Comme Kant, Nietzsche
définit la maturité du « grand style » comme la capacité
d’harmoniser les instincts, comme la capacité d’agir par la seule
puissance de son autorité 354 . Mais, à la différence de
Kant, cette authenticité est déconnectée de toute espèce
d’extériorité ou de transcendance, fût-elle le simple constat de
l’existence d’autrui.
Voici comment Nietzsche définit, dans Humain
trop humain (§ 95), la « morale de l’individu parvenu à
maturité » :
« ... Faire de soi une personne complète et dans
tout ce que l’on fait, se proposer son plus grand bien – cela va
plus loin que ces misérables émotions et actions au profit
d’autrui. A la vérité, nous souffrons tous encore du trop peu de
respect de la personnalité en nous, elle est mal éduquée –, (...).
Aujourd’hui aussi, nous voulons travailler pour nos semblables,
mais seulement dans la mesure où nous trouvons dans ce travail
notre plus grand avantage propre, ni plus ni moins. Il s’agit
seulement de savoir ce qu’on entend par son avantage : c’est
justement l’individu non mûri, non développé, grossier, qui
l’entendra de la façon la plus grossière
355 . »
Il y a dans ce texte une question aussi profonde
qu’insoluble : est-on adulte d’abord pour soi ou pour les autres ?
Est-ce la responsabilité qui nous rend authentique ou
l’authenticité qui nous rend responsable ? Kant et Nietzsche
incarnent là deux voies existentielles possibles, que, sans doute,
nous pratiquons tour à tour. Laquelle est la meilleure ou la plus
vraie ? Voilà ce qu’on ne saurait dire in fine.
On peut simplement percevoir, à travers cette
définition nietzschéenne de la maturité, que l’authenticité
singulière du grand style risque à tout moment de retomber dans les
dérives de l’authenticité narcissique. La frontière est bien
étroite entre les deux et le cap, même une fois qu’il a été
franchi, reste bien difficile à tenir.
C'est d’ailleurs la principale conclusion que
l’on peut tirer de ce portrait esquissé de l’adulte. Expérience,
responsabilité, authenticité : ce sont là trois tâches colossales,
voire insurmontables. Ce que les cosmologies et les théologies
réservaient aux meilleurs des élus devient l’horizon commun.
L'adulte d’aujourd’hui doit être initié, sage et saint à la fois ;
le tout en travaillant 35 heures par semaine au moins, en
s’occupant d’une famille et, si possible, en participant à la vie
de la cité. On le comprend : il est devenu aujourd’hui impossible
de présenter une figure achevée de ce qu’on appelait jadis
l’homme fait.
La maturité reste pourtant très puissamment
normative, ce qui invite à corriger l’idée que l’individualisme
signifierait forcément arbitraire et médiocrité. Réduite à
elle-même, c’est-à-dire déconnectée des transcendances, la vie
humaine n’est pas vouée à la déchéance, elle tend à devenir au
contraire beaucoup plus exigeante d’elle-même et de sa réussite. A
tel point que cela peut finir par décourager...
51.« Ce
mouvement dialectique que la conscience exerce en elle-même, aussi
bien dans son rapport à son savoir que par rapport à son objet,
dans la mesure où pour elle jaillit le nouvel objet vrai, est à
proprement parler ce que l’on nomme expérience » (Phénoménologie
de l’esprit, trad. J.-P. Lefevre, Paris, Aubier, 1991, p.
88)
52.On
laissera ici de côté la question de savoir si cette lecture
hégélienne de Kant et de Fichte est fidèle et juste. Disons
seulement que l’on retrouve chez Kant des motifs similaires de
critiquer les doctrines qui sortent du cadre de l’expérience
possible, c’est d’ailleurs là ce qui motive toute la critique
kantienne de la dialectique comme « logique de l’apparence ». Elle
est, dit Kant, particulièrement goûtée des jeunes gens. Platon et
Aristote ne disaient pas autre chose : La République, VII,
532 et 539 sq. ; Le Sophiste, 233, 234 ; Ethique à
Nicomaque, 1095 b 4.
53.Pourtant, malgré cette conviction inébranlable,
Fukuyama a sensiblement infléchi sa thèse générale. Dix ans après
son premier article, en 1999, il publie La post-humanitéest pour
demain, où il fait amende honorable. Oui, écrit-il en
substance, le libéralisme a gagné, mais je m’étais trompé quand
même : avec les biotechnologies, c’est la nature humaine qui
change. Après la fin de l’histoire, l’histoire continue, en ouvrant
la perspective de la fin de l’homme : « Il ne peut y avoir de fin
de l’histoire sans une fin des sciences naturelles et de la
technique moderne. »
54.Nous
laissons ici de côté le désaccord qui intervient ensuite entre
Heidegger et Sartre sur la question de savoir si cette nouvelle
conception de l’authenticité doit déboucher sur un nouvel humanisme
(Sartre) ou un antihumanisme (Heidegger). Voir sur cette discussion
Heidegger, Lettre sur l’humanisme, in Questions III,
Gallimard, « Tel ». Cf. Alain Renaut, Sartre, le dernier
philosophe, Hachette LDP, 1993.
55.Du
point de vue de la quantité, la logique établit une différence
entre le jugement particulier (« quelques hommes sont grands »), le
jugement universel (« tous les hommes sont mortels ») et le
jugement singulier (« Caïus est mortel »). Cette dernière forme de
jugement est à la fois particulière (car elle porte sur un
individu) et universelle (car elle ne souffre aucune exception).
Cf. Kant, Logique, § 21, Paris, Vrin, 1970, p. 111.