La confusion des âges est-elle une fatalité des
temps hypermodernes ? Il faut en convenir, un tel scénario n’est
pas exclu. Le dérèglement des âges se laisse voir dans de nombreux
traits peu glorieux de notre époque : ébranlement de la figure
adulte, aspiration frénétique à l’éternelle jeunesse, règne de
l’enfant roi,... Pourtant, après avoir annoncé le triomphe de
l’individu, notre époque découvre sa fragilité. L'individualisme
contemporain s’est fait, ces derniers temps, beaucoup moins
euphorique : l’espoir de l’émancipation laisse la place à la
crainte du vide ; la dépression nous menace davantage que
l’oppression ; les travers du relativisme se sont substitués aux
dangers du dogmatisme ; l’angoisse de la solitude a pris le pas sur
le refus des contraintes communautaires ou familiales. Et nous
n’avons guère le choix : la démocratie nous libère de tout, sauf de
l’obligation d’être libre, mais aussi authentique, performant,
heureux,... bref d’être un individu
283 . Toute la
difficulté vient de ce que nous savons encore très peu ce que cela
veut dire.
C'est dans ce contexte nouveau que la question
des âges se pose. L'individu est en quête de repères qu’il ne peut
chercher nulle part ailleurs qu’en lui-même. L'échelle des âges
peut-elle se reconstituer dans une perspective strictement
individualiste ? La seconde partie de notre enquête va tenter de
donner corps à cette hypothèse : sous la confusion des âges,
avions-nous suggéré, se cache moins leur disparition ou leur guerre
que leur reconfiguration. C'est cette configuration nouvelle
dont il faut à présent tenter de dessiner les traits. Les étapes de
l’existence ne sont pas en train de disparaître sous nos yeux, même
si elles ont cessé de prendre la forme qu’elles eurent par le
passé.
Indiquons d’emblée, avant de les approfondir,
quelques indices qui plaident en faveur de cette hypothèse.
En premier lieu, même s’ils sont moins nets et
fixes, les seuils d’âge persistent. Certes, ils ne prennent plus la
forme traditionnelle des rites de passage, mais ils séparent encore
des grandes étapes qui restent bien identifiées. Le jeune ne veut
pas être confondu avec le « petit », pas plus que le majeur avec le
mineur ni le mature avec l’immature. L'entrée dans une vie
professionnelle et affective autonome continue de marquer l’accès
au statut d’adulte. La « retraite » professionnelle et la fin des
responsabilités parentales représentent toujours le démarrage d’une
autre étape, qui, même si l’on répugne à l’appeler vieillesse, n’en
demeure pas moins à part. Et, si celle-ci est plus longue et plus
confortable, elle n’en conserve pas moins son issue intangible.
Bref, brouillage ne signifie pas forcément disparition. Un rythme
existentiel demeure en dépit de la fragmentation des existences. Et
l’on pourrait, dès lors, plutôt s’étonner de la persistance tenace
de ces seuils que plus rien ne vient justifier. D’ailleurs – on l’a
suggéré en passant – quelles sont les cérémonies religieuses qui
résistent le mieux au déclin généralisé des pratiques ? Précisément
les sacrements : baptême, communion, mariage, cérémonie des morts.
On voit alors arriver dans les communautés ecclésiales des
non-pratiquants patentés, comme si, dans ces occasions, il était
impossible de faire l’économie du sacré, ou, à tout le moins, de sa
mise en scène. Les mécréants se réveillent de leur sommeil
matérialiste lorsque surviennent les grandes scansions de la vie
284 .
En deuxième lieu, rien n’indique que nous soyons
à la veille d’une déclaration de guerre entre les âges. Si les
mondes économiques et politiques sont parfois le théâtre du fameux
conflit de générations, la famille reste quant à elle
remarquablement préservée. Bien sûr, les querelles de familles
n’ont pas disparu et ne disparaîtront pas, mais il faut reconnaître
que la coexistence d’un nombre croissant de générations se passe de
nos jours d’une manière bien plus harmonieuse que les penseurs de
la modernité ne l’avaient pronostiqué. C'est là une des grandes
surprises de l’individualisme contemporain : loin de s’être
distendu ou même brisé, le lien familial s’est renforcé comme
jamais auparavant. La famille, sortie de l’univers traditionnel,
reste la valeur refuge par excellence, l’espace privilégié de
toutes les solidarités 285 . Ennemis à l’extérieur,
les âges se retrouvent affectueusement unis dans le giron
familial.
En troisième lieu, enfin, la féminisation
récente de l’âge adulte demande à être absorbée. Elle n’a pas été
pour rien dans le brouillage de la figure de la maturité. Au modèle
stable et fixe du père de famille, qui unifiait en lui
toutes les fonctions de l’adulte, a fait place une
redistribution des rôles, dont il faut reconnaître qu’elle est
encore récente et qu’il est sans doute encore un peu tôt pour en
saisir toutes les dimensions. Cette évolution peut laisser penser
en tout cas que la crise de l’âge adulte relève davantage d’une
mutation que d’un déclin. Ce qui s’est brouillé, c’est un certain
modèle de l’adulte, non l’aspiration à la maturité elle-même.
Ce sont tous ces traits qu’il faut à présent
tenter de penser ensemble pour identifier la reconfiguration en
cours des âges de la vie. Cela exige de comprendre comment les âges
peuvent continuer de rythmer de manière significative la vie de
l’individu, alors même qu’ils semblent déconnectés de toute
transcendance. Quel est le statut des âges de la vie dans la
seconde modernité ?
Nous avons vu qu’ils furent des rites
collectifs, des catégories physico-cosmologiques, des jalons
sacramentels sur le chemin du salut. La première modernité en fit
des rôles sociaux prédéfinis par une bureaucratie des âges. A
chaque fois la normativité provenait, pour ainsi dire, de
l’extérieur et semblait s’imposer à l’individu. Si l’on parie sur
la persistance contemporaine des âges de la vie, il faut montrer
comment le rythme existentiel s’impose de « l’intérieur » : comment
la normativité émane-t-elle du sein de l’individu lui-même ? La
question des âges se reformule donc aujourd’hui dans le cadre du
problème de l’identité personnelle. C'est au cœur de
l’identitéindividuelle que les âges de la vie peuvent
recouvrer une visibilité et une normativité sous le brouillard qui
les masque. D’où la nécessité, avant de voir comment chacun des
âges se reconfigure (chapitre 2 à 5), de préciser leur statut
contemporain (chapitre 1).