CHAPITRE X
LE TANTRISME TIBÉTAIN
La dénomination « tantra » désignait originairement un livre décrivant les rites d’un culte. Par la suite, cette appellation a été étendue à des ouvrages philosophiques formant une littérature très variée dans ses tendances. C’est à l’ensemble des doctrines plus ou moins hétérogènes exposées dans ces tantras que les Occidentaux donnent le titre de Tantrisme.
Sauf les Jaïns et les Bouddhistes, toutes les sectes indiennes reconnaissent l’autorité supérieure des Védas. Toutefois, d’après l’opinion courante, le monde étant entré dans son quatrième âge – le Kaliyuga –, un âge marqué par la dégénérescence mentale et physique des hommes, ceux-ci sont devenus incapables de comprendre le très haut enseignement des Védas. Au contraire, les théories exposées dans les tantras et les règles de conduite qui y sont données sont à leur mesure.
Traiter du Tantrisme indien est un vaste sujet qu’il convient de laisser à des indianistes particulièrement qualifiés. D’ailleurs, en tracer une esquisse même abrégée demanderait un gros volume.
Je ne dépasserai pas mon terrain qui est le Tibet et je me bornerai à montrer ce qui y constitue le Tantrisme.
Il ne faut pas cesser de se rappeler qu’aucun Tibétain ne s’intitule tantriste. Un tantrika est simplement, au Tibet, un érudit qui s’est livré à une étude approfondie des divers tantras. Tous les Tibétains se disent Bouddhistes et croient qu’ils le sont, quelles que soient les déformations qu’ils ont pu faire subir à la doctrine du Bouddha, et alors même qu’ils professent des opinions et s’adonnent à des pratiques formellement condamnées par le Bouddha.
Les tantras consistent, pour la plupart, en des ouvrages sanscrits importés de l’Inde et du Népal, qui ont été traduits en tibétain.
Ces traductions forment une part importante de la littérature religieuse et philosophique du Tibet, et y portent le nom de gyud (rgyud).
Les Écritures canoniques bouddhiques sont, dans leur ensemble, dénommées Tripitaka(150), c’est-à-dire « les Trois Corbeilles ».
Il est dit qu’originairement, les textes écrits sur des feuilles de palmier préparées à cet effet, étaient conservés dans des corbeilles, d’où est venu le nom « les trois corbeilles » pour désigner les trois catégories des Écritures : les suttas, discours attribués au Bouddha ou à ses grands disciples ; le vinaya, les règles de discipline à l’usage des religieux, et l’ahhidhamma, les textes philosophiques.
Les Tibétains ont suivi cette division et classent les ouvrages en trois catégories : respectivement dénommées do (mdo), les discours – et les anecdotes qui s’y rapportent – ; dulwa, les règles de discipline ; tsén gnid, la philosophie.
À ces trois sections des Écritures, ils en ajoutent une quatrième : le gyud, les divers tantras et les ouvrages qui s’y rapportent.
À leur tour, les tantras (gyud) sont partagés en quatre catégories(151) traitant respectivement des œuvres, de l’accomplissement spirituel et de la technique des méditations systématiques, de la parfaite sérénité de l’esprit dans son état fondamental de repos absolu, d’où toutes les cogitations contradictoires sont exclues, et le tantra « sans égal », traitant du véritable passage dans le nirvâna.
Ces divers tantras sont inclus dans l’une ou dans l’autre des collections d’Écritures canoniques : le Kandjour et le Tendjour(152).
Dans les grands monastères qui comprennent quatre collèges, il existe un collège des tantras ; les autres collèges sont : celui des Écritures canoniques – celui des règles de discipline – celui de philosophie – celui de médecine et, en plus, le collège des tantras(153).
Le collège des gyud pas jouit, en général, de la prééminence, sauf, peut-être, à Lhassa où le collège de philosophie rassemble la fraction intellectuelle et érudite des étudiants, ceux qui aspirent à obtenir le grade de guéshés, équivalent de notre doctorat en philosophie.
Au collège de gyud, l’on enseigne le rituel de caractère magique exposé dans les tantras : les formules et les gestes qu’il comporte. Surtout, les étudiants apprennent par cœur de nombreux textes qu’ils réciteront en diverses occasions et, généralement, sans en comprendre le sens.
Le collège de gyud comprend une salle de réunion particulière à l’usage de ses étudiants et qui est distincte de la grande salle de l’assemblée, commune à tous les hôtes d’un monastère. Signe distinctif : les membres du collège de gyud (les gyud pas) sont pourvus d’un très volumineux bol à aumônes, rappelant celui que les premiers religieux bouddhistes portaient dans leur ronde quotidienne par les villes et les villages, pour recueillir les aliments qui devaient constituer leur repas quotidien. Les bhikkhous théravadins des pays du sud de l’Asie possèdent encore ce bol, bien que la mendicité soit devenue, pour eux, un simple simulacre. Quant aux gyud pas, ils ne portent le bol que pendant certaines cérémonies et seulement à l’intérieur de leur salle de réunion. Le collège des gyud pas, comme chacun des autres collèges, est logé dans un bâtiment particulier inclus dans l’enceinte du monastère.
Tout le Tibet est profondément pénétré de « Tantrisme ».
Nul besoin de dire que les aspects que le Tantrisme y revêt diffèrent suivant le degré de culture des individus, mais d’une façon générale l’on peut dire que le Tantrisme des Tibétains est apparenté à la magie dans ses degrés supérieurs et descend jusqu’à une sorte de sorcellerie parmi les masses ignorantes et toujours imbues des croyances chamanistes et taoïstes qui dominaient au Tibet avant l’introduction du Bouddhisme.
Il y a lieu de noter une différence très importante entre la magie et la sorcellerie telles qu’elles ont existé dans nos pays (et y subsistent encore sournoisement) et les expressions, même les plus basses, du Tantrisme tibétain.
En Occident, dans les pays soumis à l’influence du Christianisme, toute sorcellerie et, en bien des manières, la magie, sont dominées par la personnalité du Diable.
Rien de cela au Tibet.
La croyance en un Dieu créateur du monde, omnipotent, omniscient, éternel et « unique », n’existe pas au Tibet. Il s’ensuit que l’opposé de ce Dieu, son adversaire, possédant, non pas la toute-puissance, mais une puissance considérable : le Diable, « unique » lui aussi, n’a pas pu être imaginé.
Je l’ai déjà dit, mais il n’est pas inutile de le répéter pour bien marquer la différence de leur conception avec celle de l’Occident, les Tibétains, comme tous les Bouddhistes, admettent l’existence d’une multitude de dieux qui forment une classe d’individus(154).
Tout comme il est différents types mentaux d’hommes, les Tibétains croient que certains dieux sont d’humeur bienveillante, d’autres facilement irritables ou rancuniers ; que certains jouissent d’un pouvoir étendu, qu’ils ont à leur disposition de très puissants moyens d’action, tandis que les possibilités efficaces des autres sont faibles et très limitées.
Ces dieux, les Tibétains ne les « prient » pas. Ils s’efforcent de s’attirer leur bon vouloir, leur aide, de les amener, par des offrandes susceptibles de leur plaire et par des louanges, à leur procurer ce qu’ils désirent : prospérité, bonne santé, longue vie, etc. D’autre part, ils tentent d’imposer leur volonté aux déités d’ordre inférieur, aux génies locaux, aux démons. À cet effet, ils usent de formules magiques : les ngags.
Ces formules, prononcées ou, parfois, simplement inscrites sur des morceaux d’étoffe ou de papier portés sur soi, collés sur les murs des habitations, ou bien sur des drapeaux qui flottent au vent, sont aussi tenues pour posséder une efficacité intrinsèque sans intervention étrangère.
Ce genre de « Tantrisme » est le plus répandu parmi les masses du Tibet. Il s’y joint des cérémonies, des sacrifices célébrés par des spécialistes, les ngagspas(155). Tous les monastères du Tibet ont, pour annexe, un temple ou un petit local – selon l’importance du monastère – où un ou plusieurs ngagspas officient pour le bénéfice des hôtes du monastère(156). Ces ngagspas n’appartiennent pas au clergé régulier, du moins pas chez les sectateurs du Lamaïsme réformé, les Gelougspas(157) (bonnets jaunes) ; ils forment une catégorie particulière d’individus, pour ainsi dire intermédiaires entre les laïques et les membres du clergé. Bien qu’ils s’en défendent, ces ngagspas se rapprochent beaucoup des Böns chamanistes. Toutefois, ils diffèrent de ceux-ci en ce qu’ils ne sacrifient point d’animaux dans les rites qu’ils célèbrent. Sur ce point, l’influence bouddhique se fait sentir. Dans les régions frontières du Tibet, notamment celles qui confinent aux Himâlayas et au Népal, et parmi les populations tibétaines du Sikkim et du Bhoutan, les campagnards, en cas de maladie, font souvent appel aux sorciers böns qu’ils croient plus aptes que les ngagspas bouddhistes à agir efficacement sur les démons malfaisants, en leur offrant des victimes animales.
En marge du Bouddhisme et du véritable « Tantrisme », le culte des dieux locaux fleurit toujours au Tibet. Des temples, parfois somptueux, leur sont consacrés dans l’enceinte même de certains grands monastères. Celui du monastère de Kum Bum où j’ai longtemps séjourné était richement doté et très fréquenté.
On voit par ce qui précède que le Diable tel qu’il a été imaginé dans nos pays n’a pas de place dans le Tantrisme des Tibétains et qu’il n’a jamais été question parmi eux de « pacte avec le Diable », pas plus que d’enfer et de damnation éternelle.
Si le Tantrisme, sous des formes populaires, est, en somme, la religion de la grande majorité des Tibétains, il a ses spécialistes et ses érudits dans les membres des collèges de gyud. Ainsi que nous venons de le mentionner, les différents tantras inclus dans les Écritures canoniques y sont étudiés sous la direction des professeurs attitrés et des grades sont conférés aux étudiants, à l’issue de certains examens qui peuvent aussi porter sur diverses doctrines telles que celles du dus ky korlo (tus kyi hghorlo), « le cercle du temps », ou du tchagya tchenpo, « le grand geste », du dordji thégpa, etc., dont chacune peut être l’objet d’une étude spéciale.
Tel est le programme officiel, mais il est rarement strictement suivi dans la pratique.
Quant aux exercices physiques analogues à ceux du hâtha yoga indien qui sont décrits dans les tantras tibétains, contrairement à ce qui en est dans l’Inde, les Tibétains ne s’en servent guère pour obtenir des résultats physiques tels que la beauté du corps, etc. Ils y voient plutôt un moyen d’agir sur l’esprit, d’y établir le calme nécessaire à la concentration de pensée par le contrôle de la respiration. D’autre part, des pratiques comme celle de toumo(158), l’art d’exciter la chaleur interne, n’ont qu’un but utilitaire : celui de permettre aux ermites de vivre sur les hautes montagnes parmi les neiges sans souffrir du froid.
Le Bouddhisme né dans une région au climat chaud pouvait aisément recommander aux religieux d’habiter les « bois pleins de charme », comme disent les anciens textes. Le problème se posait autrement au Tibet, sauf dans les vallées chaudes, les Tsarong(159) du sud-est, mais le Bouddhisme eût dit à ceux que talonnait le désir de la solitude : Votre pays est vaste, il n’y manque pas de lieux propres à y construire des ermitages où vous n’aurez pas à lutter contre une température pour laquelle votre organisme n’est pas fait. La Doctrine est toute raison, toute sagesse, elle condamne les excentricités. Mais le caractère physique violent et inquiétant, pour l’homme, du haut « Pays des neiges(160) » engendre, précisément, l’excentricité comme il engendre la crainte.
Les premiers missionnaires bouddhistes qui s’aventurèrent au Tibet, venant de l’Inde – vers le IIe siècle, semble-t-il – n’eurent aucun succès. Au VIIe siècle, sous le roi Sromg bstan Gampo, leur nombre était encore fort restreint. La croyance au pouvoir des démons intervenant sans cesse dans les affaires des hommes, dominait. Elle domine encore parmi les masses populaires du Tibet.
C’étaient les démons qui, s’opposant aux projets de Sromg bstan Gampo, empêchaient l’érection du monastère de Samyé, démolissant chaque nuit l’ouvrage que les maçons faisaient pendant le jour. Seul, un magicien, un adepte du Bouddhisme tantrique, ancré au nord-ouest de l’Inde, et dans les régions formant l’Afghanistan actuel, allait pouvoir les vaincre. Il s’appelait Padmasambhava.
Il triompha des démons, les soumit, les obligea, non seulement à renoncer à nuire, mais à construire eux-mêmes les murs du monastère qui fut rapidement terminé.
Telle est l’origine du genre de Bouddhisme qui, tout d’abord, se répandit au Tibet.
Padmasambhava et ses successeurs combattirent les Böns mais surtout pour prendre leur place en tant que clergé attitré jouissant de la faveur royale. Du point de vue de la pureté de la doctrine, ils se montrèrent peu intransigeants. Comment eussent-ils pu l’être ? – Le genre de Bouddhisme qu’ils importaient était bien peu orthodoxe, il s’accommoda d’accueillir, en les travestissant quelque peu, beaucoup de croyances et de pratiques des anciens Böns et c’est cette religion composite, ne heurtant point les tendances populaires, qui s’est incrustée au Tibet(161).
Plus tard, des membres intelligents du clergé bouddhiste allèrent étudier la doctrine dans l’Inde. Ils en rapportèrent de nombreux ouvrages dus à des sommités du monde philosophique bouddhiste(162). Par la voie du Népal, des tantras furent importés par d’autres voyageurs. Toute cette considérable littérature, fidèlement traduite, est aujourd’hui à la disposition des lettrés dans les vastes bibliothèques des grands monastères du Tibet. Toutefois ceux, même parmi les gradués des collèges de philosophie, qui profitent des trésors intellectuels mis ainsi à leur portée sont peu nombreux. Il en est cependant, et il en est qui, non contents de lire, réfléchissent, méditent et se forment des idées personnelles. Il y a des penseurs de grande envergure au Tibet, des Maîtres en spiritualité qui véritablement méritent le titre de Maître ; mais la plupart d’entre eux demeurent secrets et gardent pour eux les vues qu’ils ont perçues.
Le « Tantrisme », sous ses formes hautes ou basses, continue à occuper l’esprit de la population que hante l’idée de la continuelle présence des démons. Les écarter, les empêcher de nuire est l’objet d’une lutte constante. On cherche à les attirer dans des pièges puérils : des cages faites de bâtonnets et de fils de laine entrelacés. La puissance des formules magiques récitées par un officiant dûment initié à la célébration de ce rite, force le démon à entrer dans la cage. Ensuite avec force vociférations la cage et son prisonnier sont jetés dans un brasier. D’autres fois, au lieu de cette cage, c’est dans une torma, un gâteau de forme pyramidale fait de farine pétrie avec du beurre, que le démon est capturé. Certaines de ces tormas sont de très grande taille, surtout celle qui figure, chaque année, dans les cérémonies du Nouvel An à Lhassa où je l’y ai vu jeter au feu, débarrassant ainsi le pays de ses ennemis démoniaques.
Il est bien d’autres manières de se débarrasser des démons malfaisants… Cependant les rites doivent se renouveler, car les démons reviennent.
L’humour de certains exorcistes se manifeste en de semblables occasions – mais seulement, bien entendu, pour le bénéfice d’auditeurs en qui ils ont confiance.
Un jour, je remarquais à un lama :
« Mais n’avez-vous pas, l’autre jour, chassé les démons de cette région, il ne devrait plus en exister. Ils ne sont donc pas détruits, ils reviennent ?
— Et de quoi vivrais-je s’ils ne revenaient pas ? » me répondit mon interlocuteur.
Évidemment, les membres actifs du clergé tibétain qui ne craignent pas de déchoir en s’assimilant aux ngags pas (les hommes experts en paroles secrètes), aux mapas (les devins) ou à d’autres adeptes du Tantrisme populaire, se créent des ressources, parfois très importantes, par la pratique de leur art.
À un échelon beaucoup plus élevé, nous trouvons le tantrika qui dresse des kyilkhors(163) dans un but de magie.
Les kyilkhors sont des dessins compliqués, parfois des constructions faites avec divers matériaux. La façon de les dessiner ou de les construire est minutieusement décrite dans certains tantras. Il convient de s’y conformer strictement comme, aussi, de prononcer sans erreur les paroles qui accompagnent la confection du kyilkhor(164), sa consécration et les rites qui y succèdent et peuvent se prolonger pendant plusieurs jours.
Certains kyilkhors ont pour objet de provoquer des méditations capables d’amener à la compréhension de certaines vérités, de conduire vers l’illumination spirituelle. Mais, en majeure partie, ces kyilkhors sont destinés au même usage que les « cages » construites par les sorciers de village. Ils sont des pièges. Le tantrika y attire respectueusement une personnalité divine susceptible de lui communiquer des enseignements ou de lui infuser des forces d’ordre spirituel. D’autres fois, une puissante personnalité démoniaque est contrainte d’y entrer, elle y est retenue captive et obligée de céder aux ordres du magicien, de servir ses desseins. Ici l’erreur commise dans la préparation du rite et sa célébration peut déterminer des conséquences tragiques pour le célébrant inexpérimenté ou mal préparé physiquement et mentalement.
Je le répète, le « Tantrisme » tibétain se présente sous mille formes et l’esquisse forcément très incomplète que je viens d’en tenter ne jette que bien peu de lumière sur lui.
Il me faut pourtant mentionner une particularité importante du magicien tibétain. Celui-ci se croit capable d’acquérir une claire connaissance de la nature des choses, de leur structure, qui lui permettra – si en même temps il développe en lui la force nécessaire – d’agir efficacement sur le comportement normal des êtres et des choses. Il croit, comme tous les Bouddhistes orthodoxes, que tout, un homme comme une pierre, est un groupe d’éléments, un agrégat, et il croit à la possibilité de dissocier les éléments formant ce groupe ou de modifier le groupe en éliminant certains éléments, en y introduisant d’autres éléments, c’est-à-dire de détruire l’individu ou la chose momentanément formé par le groupement ou d’en changer le caractère. Il ne s’agit que d’être capable de le faire. C’est à s’en rendre capable que le magicien s’applique.
Si le magicien cherche à s’assurer le concours de déités ou de démons, c’est pour les faire besogner sous sa direction, sa seule volonté dirigeant leur travail. Les directives visant à cet effet, que l’on peut lire dans nombre de tantras, sont parfaitement claires à ce sujet.
Toute idée de surnaturel est étrangère à cette conception de la magie et c’est celle que nous rencontrons chez les tantrikas tibétains les plus éclairés.
L’on peut remarquer, comme je l’ai déjà indiqué en d’autres livres, que l’idée du surnaturel n’a pas cours au Tibet.
Au plus grossier des paysans ou des gardeurs de troupeaux, vous pouvez montrer n’importe quel « miracle », il se contentera de s’écrier : Atsi ! voilà qui est curieux ! et il pensera : Il est malin, celui qui connaît la manière de faire cela ; moi je ne le peux pas. Ce sera tout.
En terminant ce chapitre, je tiens à mettre mes lecteurs en garde contre l’idée qu’ils auraient pu concevoir concernant le Bouddhisme au Tibet. A-t-il été totalement étouffé sous les superstitions, les croyances et les pratiques héritées du chamanisme, et des tantrikas shivaïtes ou shaktas du Népal et de l’Inde ? – Il n’en est rien. Le Bouddhisme subsiste toujours au Tibet et, en dépit des apparences, il y a de très fortes racines.
Sans bien comprendre le sens de leurs paroles, les Tibétains répètent toujours le credo bouddhique : « Toutes les formations (les agrégats) sont impermanents. Il n’existe pas d’ego dans l’individu, il n’en existe en aucune chose. »
Malgré l’intérêt qu’ils peuvent prendre aux théories exposées dans les tantras et malgré leur acceptation de certaines pratiques tantriques, tous les intellectuels tibétains demeurent fermement attachés à la doctrine de la Prâjna Pâramitâ, ce développement magistral de l’enseignement originel.
C’est aux volumes de la Prâjna pâramitâ qu’un véritable culte est rendu, au Tibet. C’est devant eux, en tant que personnification de la suprématie de la Connaissance, que les lettrés s’inclinent, et non devant les tantras. C’est aussi devant ces volumes, tenus par les foules ignorantes comme quelque chose de supérieur aux dieux, que des multitudes se prosternent et tous, ignorants comme érudits, répètent dans une langue que bien peu d’entre eux comprennent le grand, le plus excellent des mantrams : celui de la Prâjna Pâramitâ.
Gaté, gaté. paramgaté, parasamgaté ;
Bôdhi Swaha !
« Hommage à toi, Connaissance qui es allée dans l’au-delà et par-delà l’au-delà. »
Ou plutôt comme les Tibétains l’ont traduit, obéissant peut-être à un instinct profond de leur race… la race jaune :
« Aller, aller au-delà du Savoir et par-delà cet au-delà du Savoir… Aller… »
Et que voit-il, le Sage qui, après une longue route, a atteint les cimes de ce par-delà de l’au-delà du Savoir ? – Peut-être est-ce le spectacle dépeint dans le Dhammapada, de la foule affligée et sotte qui grouille dans la vallée, s’y agite, souffrant et faisant souffrir. Alors, par-delà l’au-delà de la Connaissance, il rencontre la Pitié, l’universelle pitié qui enveloppe les êtres et les choses, et tel est, sans doute, l’enseignement ultime qui émane du Tibet bouddhiste.