CHAPITRE IV
LES ORIGINES INTERDÉPENDANTES
(PRATÎTYASAMÛTPÂDÂ)
Bien avant le temps du Bouddha, l’idée de causalité dominait dans les milieux intellectuels de l’Inde. Dès sa jeunesse, Siddhârtha Gautama avait entendu énoncer cette doctrine dont il allait faire un des articles fondamentaux de son enseignement : Tous les phénomènes proviennent d’une cause.
Cause impersonnelle tenant à la nature même des choses.
Imbu de ce principe, Gautama devait, tout naturellement, rechercher la cause de la souffrance.
La « Cause de la Souffrance » nous est décrite, par le Bouddhisme, sous la forme d’un processus en douze points dénommé pratîtyasamûtpâda(51).
Le terme pratîtyasamûtpâda signifie « origines interdépendantes » ou « origines combinées et dépendantes » selon le professeur Stcherbatsky. Le professeur de La Vallée Poussin l’explique comme : « Apparition, production des êtres en considération des causes et des conditions. »
La théorie des « douze origines interdépendantes » occupe la première place dans la doctrine bouddhique. Elle est en relation directe avec les « Quatre Vérités », bases du Bouddhisme, elle en est une partie inséparable. Il s’ensuit que tous les auteurs bouddhistes, depuis les premiers temps de la rédaction du canon bouddhique, jusqu’à nos jours, ont étudié, expliqué et commenté, sans trêve et de nombre de manières, cette série de causes indiquées comme étant les productrices de la souffrance.
Il nous est rapporté que, dans l’esprit de Gautama, méditant au pied d’un arbre, surgit soudainement la « vue » des origines, ou productions interdépendantes. Une fois de plus, il se demandait : Qu’est-ce qui cause la vieillesse, la mort, la maladie, la douleur, les lamentations ? Ou, plus littéralement : Qu’est-ce qui doit exister afin que la vieillesse, la mort, etc. existent ?
Il se répondit : C’est la naissance – le fait d’être né – qui cause la venue de la vieillesse, de la mort, de la maladie, de la douleur, des lamentations.
Qu’est-ce qui doit exister afin que la naissance se produise ? – le devenir.
Dans beaucoup de traités bouddhiques – traductions de textes originaux ou directement composés en langues occidentales – nous trouvons, ici, le terme existence au lieu de devenir et celui-ci, bien que justifié, si l’on saisit le sens que les Bouddhistes y attachent, prête à quelque confusion. Ce que les textes expriment par le mot bhâva est l’existence sous la forme de mouvement, de continuelle apparition de phénomènes se succédant ; en somme, de devenir. Le terme sat que nous rencontrons dans la terminologie du Védanta, où il signifie l’être à l’absolu, l’existence unique, le Parabrahm immuable, est étranger au Bouddhisme.
Comprenant donc l’existence sous la forme active d’un continuel devenir, nous saisirons mieux l’explication donnée par le Bouddha à Ananda, qui est rapportée dans le Mahâ Nidâna Sutta du Dîgha Nikâya.
« — J’ai dit que la naissance dépendait de l’existence. Ceci doit être compris de la façon suivante : suppose, Ananda, qu’il n’y ait absolument aucune existence pour personne et d’aucune façon ; ni existence dans le monde du désir, ni existence dans le monde de la pure forme, ni existence dans le monde sans forme(52) ; s’il n’y avait, nulle part, aucune existence, l’existence ayant entièrement cessé, la naissance se produirait-elle ? (Y aurait-il naissance ?)
« — Non, vénérable.
« — Ainsi l’existence est-elle la cause, l’occasion, l’origine de la naissance, la naissance dépend d’elle. »
Avec l’existence (devenir), nous sommes arrivés au second article de l’énumération des origines interdépendantes. Celle-ci continue comme suit :
Qu’est-ce qui doit exister pour qu’il y ait « devenir » ? – L’action de saisir, d’attirer à soi.
Qu’est-ce qui doit exister pour que cette préhension ait lieu ? – La « soif » (le désir).
Qu’est-ce qui doit exister pour que cette « soif » se produise ? – La sensation.
Qu’est-ce qui doit exister pour qu’il y ait sensation ? – Le contact.
Qu’est-ce qui doit exister pour qu’il y ait contact ? – Les sens et leurs objets.
Ces sens sont au nombre de six pour les Bouddhistes qui comptent l’esprit pour un sixième sens dont l’objet est les idées.
Qu’est-ce qui doit exister pour que les sens existent ? – Le corps matériel et l’esprit.
Qu’est-ce qui doit exister pour que le corps et l’esprit (le domaine de la forme matérielle et celui du mental) existent ? – La conscience-connaissance.
Le terme vijñâna est d’une traduction difficile : il s’agit, ici, de la faculté d’être conscient.
Le mot anglais consciousness s’approche beaucoup de son sens exact. Le professeur de La Vallée Poussin traduit par : « intelligence-connaissance. »
Qu’est-ce qui doit exister pour que cette conscience-connaissance existe ? – Les formations ou confections mentales (volitions, actions mentales en général).
Qu’est-ce qui doit exister pour que ces formations mentales existent ? – L’ignorance.
En étant arrivé là, le Bouddha, nous disent les Écritures canoniques, passa ce processus en revue, en sens inverse :
L’ignorance n’existant pas – les formations mentales n’existent pas.
Les formations mentales n’existant pas – la conscience-connaissance n’existe pas.
La conscience-connaissance n’existant pas – la forme matérielle et l’esprit n’existent pas.
La forme matérielle et l’esprit n’existant pas – les six sens n’existent pas.
Les six sens n’existant pas – le contact n’existe pas (n’a pas lieu).
Le contact n’existant pas – la sensation n’existe pas (ne se produit pas).
La sensation n’existant pas – la soif (le désir) n’existe pas (ne se produit pas).
La soif (désir) n’existant pas – la préhension (l’action de saisir, d’attirer à soi) n’existe pas.
La préhension n’existant pas – l’existence (devenir) n’existe pas (ne se produit pas).
L’existence (devenir) n’existant pas – la naissance n’existe pas (ne se produit pas).
La naissance n’existant pas – la vieillesse, la mort, la maladie, la douleur n’existent pas (ne se produisent pas).
Ainsi cesse toute cette masse de souffrance.
Présentée de cette manière, cette énumération paraît avoir pour seul but de nous apprendre le moyen de ne pas renaître(53) et d’éviter, ainsi, les maux inhérents à toute vie et la mort inéluctable qui la termine. Telle est, en effet, la façon dont le pratîtyasamûtpâda est généralement compris par les Bouddhistes théravadins.
L’école philosophique des Théravadins est plus généralement connue sous le nom de Hinayâna. Hinayâna signifie « moindre véhicule » ou « véhicule inférieur » et, dans le langage imagé de l’Orient, ce terme « véhicule » désigne, ici, un corps de doctrines et de directives pratiques propres à conduire le fidèle vers la Connaissance, l’Illumination spirituelle et la cessation de la souffrance. Il va de soi que ce ne sont pas les adeptes de cette école – qui comprend plusieurs sectes – qui ont eux-mêmes appliqué aux doctrines qu’ils professent l’épithète humiliante de « moindre » ou « inférieure ». Elle leur a été donnée, par dénigrement, par leurs adversaires philosophiques qui intitulent leurs propres doctrines Mahâyâna, le « grand véhicule », avec le sens non pas de grand en dimension, mais de supérieur.
Le développement des « douze origines », disent les Théravadins (Hinayânistes), s’étend sur trois vies successives : notre vie précédente, notre vie actuelle et notre vie future. Comme suit :