CHAPITRE IX
LA THÉORIE DE L’ALÂYA AU TIBET
En général, les Occidentaux, dont un grand nombre se préoccupent du sort qui peut les attendre après leur mort, songent rarement à ce qu’ils ont pu être avant leur naissance. Quant à se demander quelles sont les causes qui ont amené à l’existence le monde qui les entoure et dont ils font partie, seuls les savants se posent de telles questions.
Il en est autrement dans l’Inde et au Tibet. Dans ces pays où la foule des individus croit aux existences successives – aux réincarnations –, ils éprouvent autant de curiosité à l’égard de ce qu’ils ont pu être avant de naître sur cette terre qu’à l’égard du genre de vie qui leur écherra après leur mort. Volontiers, ils cherchent dans les circonstances de leurs vies antérieures les causes des péripéties de leur vie présente.
Depuis nombre de siècles, les penseurs de ces pays ont, aussi, rêvé aux causes qui ont pu produire l’univers avec la multitude des êtres et des choses qui le composent. Ces causes existaient-elles en dehors de lui ou en lui, ils se le demandaient.
Déjà à l’époque incertaine et lointaine du Rig Véda, les Rishis s’interrogeaient à ce sujet :
« Qui sait d’où est venue cette création et si les dieux existaient avant elle ?
« Celui-là, seul, qui siège au plus haut des Cieux le sait. Et peut-être ne le sait-il pas. »
C’est à une attitude analogue que se tiennent les Sages du Tibet.
Cependant, les théories concernant non pas précisément un véritable commencement du monde, mais la production continuelle de ce qui le constitue pour nous, ne manquent pas au Tibet. Leurs variantes se rattachent toutes à la théorie mahâyâniste de l’Alâya Vijñâna. « Alâya » signifie un entrepôt où des choses sont emmagasinées, comme dans le nom bien connu de la plus haute chaîne de montagnes du monde : Himâlaya, « l’entrepôt des neiges ».
Suivant cette acception, admise au Tibet, l’énergie engendrée par les diverses activités physiques et mentales qui s’exercent dans le monde, se déverse continuellement dans cet entrepôt-réservoir et s’en échappe continuellement aussi, en tant que « mémoires » de ce qui a été, tendant à sa reproduction : à sa survie.
Il convient de noter que le sens donné au terme « mémoire » n’est pas exactement celui que nous lui attribuons quand nous disons « avoir la mémoire de quelque chose, se rappeler ». Ces « mémoires » sont des forces agissantes.
Cette théorie concernant l’Alâya telle qu’elle vient d’être exposée comporte des développements.
Tout d’abord, une action ou une pensée ne doivent pas être considérées comme des « unités », mais comme des « groupes ». Jamais, nous est-il dit, un effet n’est produit par une seule cause. Plusieurs causes doivent toujours se rencontrer pour qu’un effet se produise.
Ces causes, auxquelles les Tibétains accordent une certaine réalité substantielle, sont-elles annihilées lorsque leur produit naît, ou bien demeurent-elles incorporées en lui, y conservant de l’efficience ? – Ces questions sont discutées.
Les éléments producteurs du « groupe » que sont les individus et qui demeurent incorporés dans ce « groupe » n’y restent pas inertes, ils y subissent des transformations. Ainsi, ce qui retourne à l’entrepôt n’est pas exactement semblable à ce qui en est sorti. Le flot du va-et-vient d’entrées et de sorties est infiniment varié.
Les Tibétains traduisent le terme Alâya Vijñâna par Kun ji namparshéspa(148), c’est-à-dire la conscience de la base de toutes choses ou, selon une autre interprétation : l’esprit-conscience est la base de tout.
C’est cette interprétation, concordant avec la doctrine de l’école de Nâgârjuna, qui domine parmi les intellectuels tibétains. La théorie concernant l’Alâya est considérée, par eux, comme une fabrication de notre esprit si fortement enclin aux élucubrations de l’imagination. C’est nous qui sommes l’Alâya. C’est en notre esprit que se déversent les énergies engendrées par l’activité. C’est de notre esprit qu’elles ressortent sous forme de pensées et d’actes engendrés par la combinaison des « mémoires » qui surgissent de l’esprit et dans l’esprit s’engloutissent(149) » (Milarespa).
L’Alâya, c’est chacun de nous, c’est chaque chose et c’est l’incommensurable Tout.