PRÉFACE
Quand la faillite menace une Société commerciale, il est de règle de procéder à un inventaire minutieux de ses ressources afin de se servir d’elles pour conjurer la catastrophe redoutée. Une conduite analogue n’est-elle pas susceptible de donner, sur un autre terrain, des résultats également profitables et la situation actuelle du monde ne justifie-t-elle pas un inventaire du capital d’idées dont l’humanité est propriétaire ?
J’écrivais ces lignes en 1936 dans la préface d’un livre sur le Bouddhisme. Sont-elles encore d’actualité ? – Je n’hésite pas à affirmer qu’elles le sont plus que jamais.
Pendant les vingt-deux ans qui se sont écoulés depuis qu’elles ont été publiées, une nouvelle guerre a eu lieu, bien plus dévastatrice et plus importante, quant à ses effets, que celle de 1914. Des bouleversements considérables l’ont accompagnée et suivie ; ils se poursuivent encore actuellement.
Les conceptions sociales et morales d’un grand nombre de nos contemporains se sont singulièrement modifiées. Un désarroi se traduisant par une indifférence veule ou une attente angoissée de cela qui pourrait se produire a pris possession des esprits. Est-on encore justifié en parlant de la faillite de notre civilisation, ou faut-il employer le terme de catastrophe ? – Certains n’y ont point manqué.
Il est, cependant, une autre expression, moins dramatique, mais plus poignante, pour qualifier la situation incohérente dans laquelle se débattent aujourd’hui tous les peuples se réclamant de la civilisation occidentale c’est l’expression décrépitude.
La décrépitude est l’acheminement naturel vers la mort ; elle atteint, inéluctablement, tout ce qui a commencé et qui, par conséquent, doit finir.
De nombreuses civilisations se sont épanouies, ont brillé, puis ont disparu et nous pouvons nous représenter le temps où, comme il en est pour Ur de Chaldée, pour Babylone ou pour maintes autres cités jadis florissantes, seuls des vestiges exhumés par des archéologues indiqueront la place où s’élevaient Paris, Londres ou New York.
Mais ce n’est pas dans les millénaires futurs que nous vivons : c’est aujourd’hui, à l’époque présente. Dès lors, ne convient-il pas que nous nous efforcions d’écarter de nous, hommes de l’époque actuelle, le plus grand nombre possible d’éléments producteurs de souffrance, et de multiplier les facteurs susceptibles de contribuer à notre confort matériel et spirituel ? – Or, il existe un enseignement dont le but, formellement affirmé, consiste précisément dans la Suppression de la Souffrance.
Ne serait-il pas sage de lui accorder notre attention ?
« Je n’enseigne qu’une chose, ô disciples : la Souffrance et la Délivrance de la Souffrance. »
Nous voici, d’emblée, en face d’un programme très simple, mais d’une ambition éminemment pratique. Certains ne manqueront pas de le trouver dénué de lustre, de l’estimer trop terre à terre, voire même vulgaire. Pourtant, ne correspond-il pas au plus ardent désir de tous les êtres ; au désir qu’un examen attentif nous révèle comme étant leur unique désir travesti sous mille formes : le désir du bonheur ?
À travers des routes tortueuses, des aberrations étranges, n’est-ce pas notre bonheur, la suppression de cela qui nous fait souffrir, que nous cherchons ?
Bien avant l’éveil d’un rudiment de conscience dans nos lointains ancêtres, ceux-ci, au fond des océans, y cherchaient le bien-être qui leur permettait de continuer à vivre, et la même aspiration, perpétuée tout au long des âges, habite toujours en nous.
Il vaut donc la peine d’examiner cette Doctrine de la « suppression de la souffrance » qui fut proposée aux hommes, il y a vingt-cinq siècles, par un penseur né au pied des Himâlayas.
Tôt dénaturée par ceux qui l’avaient entendu prêcher, cette Doctrine fut, par la suite, singulièrement développée et transformée d’après les mentalités diverses de ceux qui s’en réclamaient. Sommes-nous capables d’en faire, aujourd’hui, un usage utile ? – L’expérience peut être jugée digne d’être tentée.
D’ailleurs, il n’est point question de demander des directives précises à des maîtres ayant vécu il y a des siècles et dans des milieux très différents du nôtre. Chercher à les copier n’aboutirait qu’à créer des caricatures grotesques. Tout au contraire, rappeler certains préceptes fondamentaux, certaines disciplines mentales préconisées par ces maîtres, peut être profitable. Le contraste existant entre nos opinions habituelles et celles exprimées par des philosophes appartenant à d’autres temps et à d’autres pays que les nôtres, doit nous aider à mieux discerner ce qu’il y a de bon à conserver et à fortifier dans notre bagage d’idées et de principes et ce qu’il convient d’en rejeter. C’est là, il semble, un but excellent en lui-même et, alors même que l’étude, popularisée, des philosophies issues de l’Inde et de la Chine ne nous conduirait pas plus loin, ses services seraient, déjà, très estimables.
Le présent livre est le produit d’une collaboration poursuivie pendant un grand nombre d’années, avec mon très regretté fils adoptif le lama Yongden(1), fidèle compagnon de mes aventureux voyages dont l’assistance m’a été infiniment précieuse pour recueillir, sur place, des documents concernant le Bouddhisme tibétain.
Le bref exposé que nous avons fait des théories et des méthodes du Bouddhisme est, naturellement, fort loin de comprendre la totalité de celles-ci. L’immense littérature bouddhique qui, en plus de très nombreux ouvrages canoniques, comprend des milliers de commentaires et de traités philosophiques dus à des auteurs chinois, tibétains, japonais, et non classés dans les collections canoniques, ne peut pas être résumée en quelques centaines de pages. Mon collaborateur et moi n’avons eu pour but que de renseigner les lecteurs sur les particularités essentielles, ou les plus saillantes, des théories bouddhiques et des méthodes de culture mentale qui en découlent. Familiarisés avec celles-ci, ils seront capables, si le sujet les intéresse, d’étudier, avec fruit, les ouvrages beaucoup plus techniques que d’érudits orientalistes ont consacrés à l’examen, séparé, de différentes doctrines du Bouddhisme ou à certaines phases de son développement philosophique.