CHAPITRE II
LES BASES DE LA DOCTRINE BOUDDHIQUE
Il en est de l’enseignement du Bouddha comme de l’histoire de sa vie, nous ne pouvons en saisir, avec une certitude suffisante, que quelques traits fondamentaux. De même que les Évangiles qui sont actuellement aux mains des fidèles, ont été reconnus comme ayant été rédigés bien après la mort de Jésus et présentent, seulement, un exposé de traditions et d’opinions courantes parmi les Chrétiens contemporains de leur rédaction, les doctrines que nous font connaître les livres canoniques bouddhiques, même les plus anciens, sont, simplement, celles que professaient les rédacteurs de ces écrits et leurs contemporains.
Ces doctrines différaient-elles de celles promulguées par le Maître ? L’on peut croire qu’avec le temps, l’enseignement originel avait subi certaines modifications ; la chose est habituelle et normale, mais il serait téméraire de s’aventurer à indiquer la nature de ces modifications. Moins raisonnable, encore, serait-il d’affirmer que Siddhârtha Gautama professait, sur des questions majeures, des opinions opposées à celles sur lesquelles est basé le Bouddhisme tel que nous le montrent les textes jugés les plus anciens. Sur quoi s’appuierait-on pour prouver l’existence d’un enseignement « plus authentique » dont il ne demeure aucun document à notre disposition ?
D’ailleurs, toutes les discussions de ce genre sont oiseuses. D’après la déclaration expresse des textes canoniques, la doctrine ne dérive aucune autorité de la personne de celui qui l’a enseignée, elle prétend reposer sur des faits. Il nous est donc loisible de vérifier si ceux qui nous sont signalés sont réels ou non.
Bien que la littérature bouddhique comprenne un nombre énorme d’ouvrages et qu’en termes poétiques, les auteurs bouddhistes parlent d’un « océan de doctrines », toute cette littérature ne constitue, en réalité, qu’un gigantesque commentaire, constamment amplifié au cours des siècles, d’une doctrine très simple et de quelques directives dont l’énoncé peut trouver place sur deux pages ainsi que le montre le tableau ci-après.
Sur le thème présenté par ce tableau, des milliers de penseurs ont, pendant vingt-cinq siècles, exercé leur raisonnement et leur imagination. Ainsi, ont été greffées sur lui de très nombreuses théories qui, parfois, s’écartent considérablement des données dont elles prétendent être le développement et, d’autres fois, sont même en contradiction complète avec elles.
Pour étayer ce nouveau Bouddhisme formé en marge d’un autre plus rationnel, les auteurs de maints ouvrages ont fait exprimer leurs propres idées au Bouddha, dans des discours qu’il est censé tenir devant des auditeurs mythiques : dieux ou autres. Néanmoins, même dans ces discours imaginaires, les sujets traités se rapportent toujours, directement ou indirectement, à l’un des points fondamentaux dont j’ai dressé le tableau. L’on peut donc en conclure que ceux-ci constituent bien la base de la doctrine bouddhique et que, vraisemblablement, les premiers disciples de Gautama les tenaient de leur maître.
Il est indispensable à quiconque désire étudier le Bouddhisme de commencer par se bien pénétrer de la doctrine exposée, ici, sous forme de table, afin de montrer la relation de ses différents enseignements entre eux. Faute de la bien connaître, la lecture des auteurs bouddhistes, spécialement celle des philosophes mahâyânistes, est propre à produire de la confusion dans l’esprit du lecteur et à lui faire concevoir des opinions totalement erronées concernant la véritable pensée de ces auteurs.
TABLEAU DE LA DOCTRINE BOUDDHIQUE
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LES QUATRE VÉRITÉS
– SOUFFRANCE :
Elle peut être résumée en deux points :
1° Être en contact avec ce pour quoi l’on éprouve de l’aversion.
2° Être séparé de ce pour quoi l’on éprouve de l’attraction, ou, en d’autres termes, ne pas posséder ce que l’on désire.
– CAUSE DE LA SOUFFRANCE :
C’est l’ignorance, base des onze autres anneaux de la chaîne des productions interdépendantes.
Les douze anneaux peuvent être rangés sous trois titres :
1° L’ignorance.
2° Le désir engendré par l’ignorance.
3° L’action qui suit le désir, comme moyen de le satisfaire.
Par l’effet des sensations éprouvées en accomplissant l’action, de nouveaux désirs naissent.
a) Désir d’éprouver de nouveau les mêmes sensations, si l’action a causé des sensations agréables.
b) Désir d’éviter ces mêmes sensations, si l’action a causé des sensations désagréables.
Ce nouveau désir incite à l’accomplissement de nouvelles actions, soit pour amener les sensations souhaitées, soit pour prévenir la répétition des sensations désagréables. Ces actions, à leur tour, produisent des sensations qui, comme précédemment, font naître des désirs, et l’enchaînement des actions, des sensations et des désirs, déterminant de nouvelles actions, se poursuit à l’infini, tant que l’ignorance subsiste.
– CESSATION DE LA SOUFFRANCE :
C’est la destruction de l’ignorance qui produit la destruction du désir.
Le désir cessant d’exister, l’incitation à l’action ne se produit plus. L’action n’ayant plus lieu, les sensations résultant de son accomplissement ne se produisent plus et les désirs, dont ces sensations sont la source, ne naissent pas.
La cause ayant cessé d’exister, la révolution de la chaîne des productions interdépendantes cesse.
– LA VOIE QUI CONDUIT À LA CESSATION DE LA SOUFFRANCE :
Elle consiste en un programme d’entraînement mental pouvant être résumé comme suit :
Acquisition de Vues justes.
Celles-ci comprennent une compréhension parfaite des :
TROIS CARACTÈRES GÉNÉRAUX :
Impermanence de tous les agrégats.
Souffrance inhérente à tous les agrégats.
Absence d’ego en tous les agrégats.
QUATRE VÉRITÉS :
La souffrance.
Sa cause.
Sa cessation.
La voie qui conduit à cette cessation.
Ayant acquis des Vues justes, l’on connaît la nature réelle des objets composant le monde extérieur et la propre nature réelle de soi-même. Possédant cette connaissance, l’on cesse de désirer ce qui est producteur de souffrance et de repousser ce qui est producteur de bonheur.
L’on pratique une Moralité éclairée, au plus haut sens de ce terme. Celle-ci ne consiste pas en une obéissance passive à un code imposé par un Dieu ou par un autre Pouvoir extérieur. Ayant parfaitement reconnu, soi-même, quels sont les actes qu’il est bon d’accomplir et quels sont ceux dont il faut s’abstenir pour son plus grand bien et pour celui des autres êtres, l’on conforme sa conduite à la connaissance que l’on a acquise à ce sujet.
Les Moyens d’acquérir des Vues justes sont :
– L’Attention parfaite qui comprend l’étude – l’analyse des perceptions, des sensations, des états de conscience, de toutes les opérations de l’esprit et de l’activité physique qui y correspond – l’observation – la réflexion.
– La Méditation parfaite comprenant la concentration d’esprit, un entraînement physique et psychique visant à produire le calme du corps et de l’esprit, à développer l’acuité des sens (l’esprit comptant comme sixième sens) et à causer l’éveil de nouveaux sens procurant de nouvelles perceptions et permettant, ainsi, d’étendre le champ de ses investigations.