CHAPITRE I

LE BOUDDHA

 

 

Les ouvrages consacrés à l’étude d’une doctrine philosophique ou d’une religion débutent, généralement, par une biographie de leur fondateur ; celle-ci n’est nullement essentielle lorsqu’il s’agit du Bouddhisme. En effet, l’enseignement que nous connaissons sous le nom de Bouddhisme ne repose pas sur la personne du Maître qui l’a promulgué. Celui-ci ne se présente pas comme investi d’une autorité exceptionnelle pour communiquer aux hommes la teneur d’une révélation qu’il aurait miraculeusement reçue. Il ne se donne pas, non plus, comme possédant le pouvoir d’un sauveur capable d’annuler les conséquences funestes des erreurs des hommes. C’est à ceux-ci qu’il appartient de s’éclairer, de reconnaître le caractère erroné des croyances déterminant le comportement qui les maintient dans la souffrance. Siddhârtha Gautama est un Maître, rien qu’un Maître : il proclame des faits qui lui sont apparus au cours de ses investigations, de ses méditations et il indique les moyens propres à nous amener à voir ce qu’il a constaté, propres à nous « éveiller », comme il s’est « éveillé », à nous délivrer, comme il s’en est délivré, du rêve peuplé de fantasmagories où l’ignorance nous retient.

Siddhârtha Gautama, glorifié sous le nom de Bouddha, n’est d’ailleurs pas tenu pour être unique dans l’histoire du monde. D’après la doctrine bouddhique, d’autres Maîtres, avant lui, ont prêché une doctrine analogue à la sienne, et d’autres la prêcheront encore dans l’avenir. Mais, toujours, c’est l’homme lui-même qui doit assurer son salut en faisant l’effort nécessaire.

 

« C’est à vous, ô disciples, de faire l’effort : les Bouddhas ne peuvent qu’enseigner. »

 

Cela qu’ils enseignent est à tous instants devant nous, il nous faut seulement exercer notre vue mentale pour le découvrir comme l’a fait le Bouddha. Lui-même s’est borné à nous inviter à « regarder » et à nous indiquer les moyens d’acquérir l’acuité de vision mentale indispensable pour discerner ce que la masse des hommes ne perçoit pas.

 

« Que des Bouddhas paraissent ou qu’il n’en paraisse pas, un fait demeure : tout est impermanent. »

 

Toutefois, les hommes s’accommodent mal de principes impersonnels ; le désir de les rattacher à une personnalité les domine.

Les Bouddhistes n’ont pas échappé à cette tendance ; ils nous ont pourvu d’une biographie de leur Maître.

Très simple à l’origine, celle-ci, par les soins de dévots inaptes à saisir le sens élevé de l’enseignement qui leur avait été présenté, s’est promptement accrue d’« embellissements » empruntés d’une part aux histoires des héros divins de l’Inde, de l’autre à diverses théories métaphysiques et, peu à peu, le plus sobrement clairvoyant de tous les penseurs s’est trouvé transformé en une figure mythologique, voire même cosmique.

Cependant, le voile que des contes fabuleux et des théories métaphysiques ont tissé autour du Bouddha n’est pas si épais que nous ne puissions entrevoir, sous ses plis, la physionomie réelle du personnage historique et purement humain que fut Siddhârtha Gautama.

 

« L’ascète Gautama, jeune en ses jeunes années, dans la force et la fleur de la jeunesse, au printemps de la vie, a pris des vêtements orange et quitté sa maison pour mener une vie errante… »

 

Cette rédaction est déjà conçue dans la note romancée qui dominera, plus tard, les récits concernant le Bouddha, mais le fait rapporté est historiquement exact et se place, tout naturellement, dans le cadre de la société indienne telle qu’elle existait bien avant le Bouddha, telle qu’elle s’est perpétuée longtemps après lui et telle que nous pouvons encore en découvrir certaines traces vivantes sous le tumulte et l’agitation de l’Inde moderne en proie aux luttes politiques et économiques.

 

Il est déjà fait mention, dans le Rig Véda, d’ascètes vêtus de sales robes jaunes qui suivent le cours du vent et ont conquis les pouvoirs des dieux.

Il s’agit là des ancêtres spirituels des sannyâsins qui, libérés de toutes attaches, ne possédant rien, errent au gré de leurs impulsions « libres comme le vent », ainsi qu’il en a existé des milliers dans l’Inde et que l’on en rencontre encore de nos jours ; quelques-uns mystiques ou philosophes hautement vénérables et la majorité, passablement vulgaires, comptant, parmi eux, de nombreux imposteurs.

Il est difficile de trouver dans les langages occidentaux, un terme traduisant exactement celui de sannyâsin et l’Inde semble avoir eu le monopole de la condition qu’il représente.

 

Sannyâsa signifie « renoncement », « rejet ». Le sannyâsin n’est en aucune manière un moine : c’est un ascète individualiste, totalement indépendant, qui a rejeté les trois mondes : celui des hommes, le nôtre, celui des ancêtres(2) et celui des Dieux(3).

La formule consacrée que prononce le sannyâsin : Bou sanyastam mayâ – Bhouva sanyastam mayâ – Sva sanyastam mayâ – est la plus altière de toutes celles que l’on a pu concevoir. Il est interdit de la prononcer, sauf par celui qui fait profession de sannyâsa.

On lui attribue une efficience intrinsèque. Celui qui la prononce coupe, automatiquement, les liens qui l’attachent aux trois mondes. Dans celui-ci, il n’aura pas de postérité, sa fortune déclinera, etc.

Aucune formule de ce genre n’est employée dans l’ordination des moines bouddhistes (les bhikkhous) mais nous en rencontrons l’esprit dans les Écritures bouddhiques :

 

« Celui qui n’ayant plus de liens avec les hommes a rejeté ceux qu’il pourrait avoir avec les dieux. »

 

(Dhammapada, 419).

 

Le rejet du sannyâsin diffère complètement de la renonciation du moine chrétien qui abandonne ce qu’il appelle les biens de ce monde pour gagner les joies du Ciel, ou de celle du mystique qui brûle du désir de s’unir à son Dieu et croit y parvenir par cet abandon. La « renonciation » du moine a le caractère d’un sacrifice, tandis que celui qui revêt la robe orange(4) du sannyâsin le fait parce qu’il éprouve de l’aversion, de la répugnance pour ce que la masse des hommes considère comme les « biens » et les « joies » du monde. Suivant l’expression qu’un sannyâsin employa un jour, en causant avec moi, il les rejette avec bonheur, éprouvant la satisfaction que l’on peut ressentir en enlevant de sur soi un vêtement sale et en guenilles. Sannyâsa n’est pas un moyen auquel on a recours pour atteindre un but. Sannyâsa est un but en soi, une joyeuse délivrance. Dans l’Antiquité comme dans les temps modernes, le sannyâsin s’est tenu pour affranchi des lois sociales et religieuses, comme libéré de tous liens. Il marche sur une voie que lui seul connaît et ne doit de comptes qu’à lui-même. Il est, par excellence, en dehors.

Siddhârtha Gautama devint un sannyâsin.

 

« C’est un dur assujettissement que la vie dans la maison ; la liberté est dans l’abandon de la maison. Comme il pensait ainsi, il abandonna sa maison. »

 

À l’époque du Bouddha, les sannyâsins, dénommés alors çramanas, étaient généralement des isolés, ayant parfois reçu une sorte de consécration d’un çramana, leur guide spirituel – leur gourou, d’après le terme indien – mais s’en étant, aussi, souvent passés, comme le fit Gautama. Ils pouvaient être disciples de tel ou de tel Maître et vivre temporairement auprès de lui ; mais ils n’appartenaient à aucune congrégation régulièrement constituée.

Entre les çramanas n’existait pas, non plus, le lien d’une foi commune. Tout au contraire, l’on comptait, parmi eux, des adeptes de doctrines différentes et chacun d’eux demeurait toujours libre de changer d’opinion. Certains d’entre eux professaient même une complète incrédulité à l’égard de toutes les doctrines, un agnosticisme total. L’Inde a connu les figures, paradoxales selon nous, du mystique matérialiste et de l’ascète athée(5) et on les y rencontre encore de nos jours.

Un certain antagonisme existait entre les libres çramanas, affranchis de toutes obligations sociales, de toutes observances rituelles, et les Brahmines, gardiens héréditaires des traditions religieuses et seuls autorisés à célébrer le culte des Déités. D’autre part, sur le plan spirituel, les Kshatriyas s’étaient partiellement affranchis de la suprématie des Brahmines. Des membres de la noblesse princière égalaient, en savoir et en profondeur de pensée, les plus éminents des Brahmines ; ils les surpassaient, parfois, dans les joutes philosophiques qui, de tout temps, ont été en honneur dans l’Inde. Il arrivait même que des Brahmines se missent à l’école de Kshatriyas célèbres. Le Bouddha en compta de très nombreux parmi ses disciples.

 

Autour de Gautama se groupèrent des disciples, comme il en était pour d’autres Maîtres spirituels de son temps. Nous pouvons tenir pour ayant une base historique les relations qui rapportent les séjours de ces petits groupes dans des jardins mis à leur disposition ou réservés exclusivement à leur usage. Ces jardins, comprenant des logis, servaient d’abri à ces groupes pendant la saison des pluies et, celle-ci terminée, le Bouddha, avec quelques compagnons, reprenait la route, allant prêcher sa doctrine en divers endroits.

Il n’y avait point là fondation d’un Ordre religieux. Ni vœux, ni cérémonie d’ordination.

 

« Approche-toi », disait le Bouddha, « la Doctrine est prêchée, mène la vie de brahmacharine(6) pour mettre un terme à la souffrance. »

 

Le Sangha, par son organisation et l’esprit qui l’anime, diffère, d’ailleurs, complètement des Ordres religieux existant en Occident(7).

À quel motif le jeune prince a-t-il obéi en quittant la maison paternelle ?

Son acte n’a rien d’exceptionnel dans le milieu où il s’est accompli. Nombreux y étaient les jeunes Brahmines ou Kshatriyas, et les Vaicias, fils d’opulents marchands, qui cédant à l’attraction de la vie ascétique, rejetaient les servitudes de la famille.

Les temps modernes voient encore se manifester quelques vocations de ce genre, en dépit des changements sociaux et politiques qui ont transformé l’Inde.

Aucun récit véritablement historique, auquel nous pourrions accorder une foi complète, ne nous renseigne sur les raisons qui ont incité Siddhârtha Gautama, à « sortir de la maison(8) ». Nous voici forcés de nous en tenir aux traditions, aux récits romancés.

Examinons donc ces récits que des poètes, non sans mérite, ont consacrés à l’histoire du Bouddha.

 

Le Kshatriya Çouddhodhâna est chef d’un clan de Çakyas établis au pied des Himâlayas, sur un territoire confinant à la frontière nord de l’Inde qui fait, aujourd’hui, partie du Népal. Un fils lui est né à qui les astrologues et les Sages du pays ont promis une glorieuse destinée. S’il demeure dans le monde, il deviendra un puissant monarque, toujours victorieux.

 

« Sur le cercle de la grande terre qui a pour limite l’Océan, sans employer le châtiment ou les armes, après l’avoir soumis par sa loi et sa force, il exercera l’autorité de sa toute-puissance. Mais si, sortant de la maison, il s’en va errer en religieux sans asile, il sera Tathâgata, Arhat, Bouddha parfait et accompli, instructeur que nul ne guide dans le monde. »

 

La prophétie est flatteuse. Çouddhodhâna ne peut que s’en réjouir. Cependant, bien que plein de respect pour les ascètes dont l’esprit dégagé de toutes préoccupations d’ordre matériel plane en des régions inaccessibles au vulgaire, il souhaite que son héritier suive la première des voies qui lui sont ouvertes. Il se promet bien de s’employer à l’y diriger.

 

Cependant, dès sa prime jeunesse, Siddhârtha s’est montré enclin à des méditations prolongées.

Étant allé, avec des compagnons de son âge, en partie de campagne dans un village de laboureurs, il quitte les jeux auxquels il se livrait avec ses amis et, s’éloignant d’eux, il va s’asseoir au pied d’un arbre, dans un endroit écarté ; là il s’absorbe dans ses pensées. Le temps s’écoule, Siddhârtha ne s’en aperçoit pas. Ses compagnons le cherchent en vain dans le village. Au palais, Çouddhodhâna s’inquiète parce que le jeune homme n’est pas revenu.

 

« Cherchant partout dans la maison, il demande : « Où est mon fils ? » La tante(9) dit : “Je l’ai cherché partout sans pouvoir le trouver : il faut s’enquérir de l’endroit où le jeune homme est allé.”

« Çouddhodhâna interrogea en hâte un eunuque, le garde de la porte et les gens de l’intérieur, de tous côtés. “A-t-il été vu par quelqu’un, mon fils, quand il est sorti ? – Apprenez, Seigneur, que votre beau jeune homme est allé au village des laboureurs.”

« Promptement, à la hâte, étant sorti avec les Çakyas, il alla au village des laboureurs.(10) »

 

Et là :

 

« Éblouissant de majesté, c’est ainsi qu’il vit celui qui vient en aide aux êtres. »

 

Que pouvons-nous retenir de ce récit poétique ? – Un fait possédant tous les caractères de la réalité s’en dégage. L’incident du village des laboureurs a dû se produire maintes fois. Souvent, Siddhârtha s’écartait des siens pour aller s’asseoir, pensif, au pied d’un arbre, dans les jardins du palais.

Quelle que soit l’estime en laquelle une conduite de ce genre est tenue dans l’Inde profondément religieuse, elle ne laisse pas d’inquiéter le prince des Çakyas, déjà alarmé par les prédictions faites au sujet de Siddhârtha, lors de sa naissance. Il faut se hâter de mettre un terme aux rêveries du jeune homme et ramener ses pensées vers le milieu traditionnel des Kshatriyas dont elles s’évadent.

 

Siddhârtha doit se marier.

Siddhârtha se maria.

 

Les plus anciens textes ne mentionnent pas cette circonstance, ou ils ne lui accordent aucune importance. Ils se bornent à nous présenter, plus tard, Rahoula, le fils du Bouddha, qu’il a laissé avec sa mère lors de son « départ de la maison ».

Tout au contraire, les récits romancés légendaires s’attardent à décrire la pompe des cérémonies nuptiales. Ils ne cachent pas, non plus, qu’avec la jeune épouse et même avant qu’elle y fût entrée, l’appartement des femmes dans le palais que Çouddhodhâna avait offert comme résidence privée à son fils était amplement fourni de jeunes femmes : chanteuses, musiciennes, candidates concubines. Le nombre de celles-ci donné dans le Lalita Vistara est fantastique, mais nous devons comprendre que dans la phraséologie courante, il signifie simplement « un grand nombre » indéterminé(11).

 

« En ce temps-là, le Bodhisatva (Siddhârtha), afin d’agir selon les usages du monde(12), se montra au milieu de quatre-vingt mille femmes, livré aux jeux et aux plaisirs. Parmi celles-ci, Gopâ, fille de Dandapâni de la famille des Çakyas, fut solennellement reconnue pour la première épouse. »

 

Çouddhodhâna s’est mépris. Son fils ne s’accoutumera pas au genre d’existence oisive et sensuelle que mènent les jeunes nobles de son pays. Tandis que les femmes s’ingénient à le distraire, des voix intimes sollicitent Siddhârtha.

 

« Les femmes à l’esprit joyeux font entendre, avec les flûtes, les plus doux et les plus ravissants des accords, mais par la puissance des suprêmes Djînas(13) on entend ces gâthas(14) variées et nombreuses.

« — Souviens-toi du vœu que tu as fait autrefois(15) quand tu as vu les êtres privés de protecteur : “Étant devenu un Bouddha exempt de passions, je les délivrerai de la vieillesse, de la mort et de toutes douleurs.”

« C’est pourquoi, ô héros ! sors promptement de la meilleure des villes, établis-toi en un lieu fréquenté par les Rishis d’autrefois, étant devenu un Bouddha possédant la science sans égale des Djînas.

« Autrefois, tu as donné toutes tes richesses et ton corps qui t’était cher. Voici ton temps venu, distribue aux êtres l’eau inépuisable de la Loi(16).

« Sors promptement de cette ville excellente en te rappelant tes paroles d’autrefois : “Après avoir atteint l’état de Bouddha, je désaltérerai avec le breuvage d’immortalité ceux que la soif tourmente.”

« Pour les insensés que le doute torture, qui ont des pensées de singe, fais briller la lumière claire et pure de la sagesse.

« Par la puissance des Djînas des dix points de l’espace, ces gâthas exhortent le jeune prince qui se repose sur sa couche pendant qu’on le réjouit avec différentes sortes d’instruments mélodieux. »

 

Sous cette description poétique nous discernons le fait réel : Siddhârtha est absorbé dans les réflexions qui aboutiront à lui faire « abandonner la maison ». L’intensité de ses pensées a suspendu l’activité de ses sens. Le texte insiste :

 

« Dans les accords des luths et des flûtes, Siddhârtha entendait ceci :

« Les trois mondes(17) sont brûlés par les douleurs de la vieillesse et de la maladie ; ce monde sans guide est consumé par le feu de la mort. Pareils à des abeilles entrées dans un bocal, les êtres s’agitent et ne trouvent pas la voie de la délivrance de la mort.

« Instables sont les trois mondes, pareils au nuage d’automne. Pareilles aux scènes d’un drame sont la naissance et la mort des êtres. Comme le torrent de la montagne, passe la vie courte et rapide des êtres, comme l’éclair dans le ciel.

« Sur la terre et dans le monde des dieux, les êtres sont dans la voie des trois conditions mauvaises(18) et au pouvoir de l’existence, du désir et de l’ignorance(19). Par cinq voies(20) les ignorants roulent comme tourne la roue du potier.

« Par des formes agréables, par des sons mélodieux, par des odeurs et des goûts agréables, par de doux contacts, le monde est enveloppé dans les filets du temps, comme un singe lié dans les filets du chasseur. »

 

Nos textes pourraient bien omettre, ensuite, les rencontres légendaires faites par Siddhârtha ; nous sommes parfaitement renseignés quant au sujet de ses méditations.

Cependant, les narrateurs insistent sur le caractère historique de ces rencontres. Vraisemblablement, des rencontres de ce genre, ou d’autres analogues, ont eu lieu et ont fourni un aliment aux pensées mélancoliques du jeune observateur. Il a vu un vieillard

 

« … affaibli, à la tête blanche, aux dents branlantes, qui marche en chancelant, appuyé sur un bâton ».

 

Il interroge son cocher : « Qui est cet homme ? »

 

« Cet homme. Seigneur, est accablé par la vieillesse, ses organes sont affaiblis, il est privé de force et d’énergie, incapable d’agir, il est relégué dans la forêt comme un morceau de bois. »

 

Siddhartha interroge encore :

 

« — Est-ce là une condition spéciale à sa famille ou bien est-elle commune à toute l’humanité ?

« — Ce n’est, Seigneur, ni une loi spéciale à sa famille, ni une loi du royaume. Chez tous les êtres, la vieillesse succède à la jeunesse. Vos parents, la foule de vos amis, tous finiront par la vieillesse. Il n’y a pas d’autre voie pour les êtres. »

 

Une scène analogue est présentée au sujet de la maladie et le futur Bouddha conclut :

 

« La santé est donc comme le jeu d’un rêve. Quel homme clairvoyant ayant vu pareille condition pourrait avoir l’idée de la joie et du plaisir ? »

 

Et puis vient la rencontre d’un mort et Siddhartha se révolte :

 

« Malheur à la jeunesse minée par la vieillesse ! Malheur à la santé que la maladie détruit ! Malheur à la vie trop brève…

« Retourne au palais, cocher, je penserai à la délivrance. »

 

Plus tard, le Dhammapada(21) dira :

 

« Quel sujet de joie y a-t-il dans ce monde ? Entourés de ténèbres, ne chercherez-vous pas une lampe ? »

 

Le désir d’allumer cette lampe s’est complètement emparé de Siddhârtha et, selon les idées qui prévalent dans son milieu, il ne conçoit pas la recherche de l’illumination spirituelle sans l’abandon préalable de toutes attaches : « l’abandon de la maison ».

Les plus anciens textes bouddhiques ne nous fournissent aucun détail sur la façon dont s’est effectué cet abandon de la maison. Par contre, les Écritures tardives du Mahâyâna n’ont pas manqué de le dramatiser en des descriptions romancées.

Siddhârtha, s’étant éveillé au milieu de la nuit, passe dans l’appartement des femmes. Il les y voit dans la position où le sommeil les a surprises.

 

« Les unes balbutient en dormant, d’autres, la bouche ouverte, laissent couler leur salive ; d’autres encore, inconscientes de leurs mouvements, étalent leur nudité dans un abandon sans grâce. »

 

Il semble à Siddhârtha que c’est un charnier, un champ de crémation qui s’étend devant lui, où des cadavres attendent d’être portés au bûcher.

L’horreur le saisit :

 

« Maintenant ou jamais, il faut que je parte pour le grand départ. »

 

Siddhârtha appelle son écuyer Chanda qui couche à la porte de son appartement : « Je pars cette nuit, lui dit-il, va et selle mon cheval. »

Cependant, tandis que Chanda exécute son ordre, Siddhârtha pense à son fils nouveau-né qu’il n’a pas encore vu. La naissance de celui-ci est parmi les causes qui ont précipité chez le futur Bouddha une résolution sans doute formée depuis longtemps. « Un fils est né, c’est un lien de plus qui m’attache », a-t-il dit.

Il se rend dans l’appartement de sa femme. La jeune mère dort étendue sur son lit, une main posée sur la tête de son enfant.

 

« Si je veux voir mon fils, pense Siddhârtha, il me faudra écarter la main de la princesse, elle se réveillera et ce sera un empêchement à mon départ. Quand je serai devenu un Bouddha, je reviendrai et je verrai mon fils. »

 

Devant la porte du palais, Chanda attend avec le cheval Kanthaka. De mystérieuses influences assoupissent les gardes, éteignent le bruit des pas des fugitifs. Les portes de l’enceinte extérieure s’ouvrent d’elles-mêmes, comme vont aussi s’ouvrir les portes de la ville, et les voici dans la nuit, sur la route déserte(22).

Le futur Bouddha chevauche pendant plusieurs heures pour arriver au bord d’une rivière. Là, il met pied à terre, enlève ses bijoux, les remet, avec le cheval, à Chanda, lui ordonnant de retourner à Kapilavastou. Ensuite, il se coupe les cheveux et la barbe, donne ses riches vêtements à un mendiant qui passe, revêt les haillons que celui-ci abandonne, et poursuit sa route en quête du moyen de vaincre la souffrance, d’aborder, par-delà la vie et la mort, à « l’autre rive ».

D’après la tradition, le Bouddha était alors âgé de vingt-neuf ans.

 

L’Inde n’a guère imaginé qu’une recherche d’ordre spirituel puisse être effectuée par un penseur isolé, dans la solitude. L’enseignement d’un guide – d’un gourou – y a toujours paru indispensable ; ce n’est qu’après avoir reçu cet enseignement et les conseils propres à diriger ses méditations que le disciple est jugé capable de poursuivre, seul, son chemin.

D’après la tradition, Siddhârtha Gautama s’adressa successivement à deux Maîtres jouissant d’un grand renom : Alara Kâlama et Roudraka, fils de Râma. Le premier résidait à Vaiçalis, le second à Rajagriha. Chez tous deux il se montra disciple attentif, prompt à saisir l’enseignement donné. Alara Kâlama, puis Roudraka, reconnaissant sa valeur intellectuelle, lui offrirent successivement de partager avec eux la direction spirituelle de leurs adeptes.

Cinq des disciples de Roudraka s’étaient même spécialement attachés à leur condisciple Siddhârtha, le jugeant supérieur à leur Maître commun.

Enfin, Siddhârtha ayant compris que les doctrines et les méthodes préconisées par Alara et par Roudraka ne conduisaient pas à la délivrance de la souffrance, il les quitta.

Il ne paraît pas qu’il ait tenté d’autres expériences. En tout cas, les Écritures bouddhiques n’en mentionnent pas(23).

Comme tous les Indiens de son époque, Siddhârtha croyait à l’efficacité des macérations pour développer les facultés intellectuelles et spirituelles(24).

Il se retira sur une montagne couverte de forêts(25). Ses cinq anciens condisciples le suivirent.

Jeûnes prolongés, privation de sommeil, tout le programme de tortures que l’ingéniosité des ascètes indiens a élaboré, Siddhârtha l’épuisa et y ajouta devant les cinq témoins qui le contemplaient pleins d’admiration, attendant le moment où, victorieux, illuminé, leur ancien condisciple leur révélerait la Vérité qu’il avait enfin contemplée.

Il convient de signaler, ici, le caractère profondément rationnel du récit bouddhique. Alors que, dans la plupart des biographies de héros religieux, des visions ou des révélations surnaturelles récompensent les efforts de l’ascète, le Bouddhisme écarte le miracle, il le dédaigne. La Doctrine du Bouddha ne demande rien au merveilleux, ou surnaturel, elle s’adresse uniquement à notre intelligence.

Exténué, Siddhârtha défaille.

Revenu d’un évanouissement prolongé, il comprend la leçon. Il a perdu son temps. Ce n’est pas en affaiblissant ses organes de perception que l’homme peut en amener le perfectionnement. Des sens d’une acuité accrue, de nouveaux sens même, peuvent procéder d’un développement de ceux que nous possédons ; on ne peut les attendre de leur destruction.

Renonçant au jeûne néfaste, Siddhârtha prend des aliments en quantité convenable et retrouve des forces(26).

Les cinq compagnons de l’ascète ne s’attendaient point à cette issue banale. Leur héros s’est déconsidéré à leurs yeux ; il s’est laissé vaincre par la sensualité. Pourquoi s’attarder davantage auprès de lui ? – Il n’y a aucun enseignement à en attendre. Et tous les cinq ils le quittent.

 

Alors, c’est de nouveau, pour Siddhârtha, la solitude complète dans la forêt bruissante d’innombrables luttes tragiques. Dans la ramure des banians gigantesques comme parmi le tapis des plantes menues étendu sous ses pieds, il contemple toujours le drame éternel de la vie et de la mort, la souffrance s’attachant aux êtres et l’horreur des dissolutions.

Enfin, une nuit, tandis qu’il méditait au pied d’un pippala(27), des voiles se déchirèrent devant ses yeux, une succession d’états de conscience de plus en plus étendus et plus lucides l’amenèrent à briser le cadre étroit et illusoire de la personnalité. Une vision élargie de l’existence : mouvement incessant et perpétuelles transformations, lui livra le secret du nirvâna.

Siddhârtha Gautama était devenu un Bouddha.

 

Telle est, dans la simplicité des traditions primitives, l’histoire des recherches du Grand Sage indien et de la nuit mémorable où, près de la rive de la Néranjarâ(28), naquit la pensée inspiratrice de ce Bouddhisme dont les diverses écoles allaient conquérir des millions d’adeptes.

L’imagination de dévots épris de merveilles a eu tôt transformé ces faits très simples. Certaines pages des écritures mahâyânistes font, de cette nuit, une féerie extraordinaire où l’on voit intervenir dieux, démons, les astres et les éléments.

Cependant, certains découvrent sous cette fantasmagorie l’image symbolique de faits réels.

Quand il est dit que la terre a tremblé sous la natte de koucha qui servait de siège au Bouddha, c’est qu’il a senti s’effondrer sous lui la masse des croyances auxquelles il avait adhéré jusque-là, sur lesquelles il avait basé sa conduite, sur lesquelles reposait le comportement de tous ceux qui l’entouraient. Tout s’effondrait sous lui. Et lui-même, l’individu qu’il avait cru être jusque-là : Siddhârtha Gautama, le fils de Çouddhodhâna, son Moi, il le voyait se dissocier, s’éparpiller, n’être plus qu’un tourbillon d’éléments réunis pour un bref instant par la force du Karma(29).

 

Maintenant, la lutte est terminée, la victoire gagnée, le but atteint : le Sage des Çakyas s’est éveillé du rêve qui retient les hommes prisonniers. Que fera-t-il ? – Ce n’est pas pour sa seule délivrance qu’il a entrepris sa lutte héroïque ; l’intense compassion que lui a inspirée le sort des êtres plongés dans la souffrance, le porte à leur faire partager sa délivrance : il doit leur en montrer la voie. Mais précisément, parce que, avec son illumination spirituelle, lui est venue une perception plus nette de la puérilité mentale de ceux à qui il doit s’adresser, il se rend compte de la difficulté, de la presque impossibilité, qu’ils auront à comprendre ce qu’il a à leur enseigner et son enthousiasme se mue en découragement : les hommes parviendront-ils jamais à percevoir la vision qui s’est dressée devant lui pendant cette nuit décisive, sous l’arbre de la Bôdhi ?

Voici comment nous est dépeint, dans le Mahâvagga, le combat intérieur du Bouddha hésitant à quitter la forêt pour retourner, en apôtre, vers les foules.

 

« Le Bhagavan(30) s’assit au pied d’un banian.

« Alors à l’esprit du Bhagavan se trouvant seul dans la solitude, cette pensée se présenta : “J’ai découvert cette vérité profonde, difficile à percevoir, difficile à comprendre, remplissant le cœur de paix, que seul le sage peut saisir. Pour les hommes qui s’agitent dans le tourbillon de ce monde(31) ce sera une chose difficile à comprendre que la loi de l’enchaînement des causes et des effets. Ce sera, aussi, une chose difficile à comprendre que l’extinction de toutes les confections mentales(32), le rejet des bases de la personnalité(33), l’extinction de la convoitise, l’absence de passions, la paix, le nirvâna. Si je prêche cette doctrine et que les hommes ne soient pas capables de la comprendre, il n’en résultera que de la fatigue et de la tristesse pour moi.”

« Et le Bhagavan réfléchissait ainsi, inclinait à demeurer en repos et à ne pas prêcher la doctrine. »

 

Notre texte fait alors intervenir Brahmâ Sahampati et nous trouvons là l’occasion de noter l’idée que les Bouddhistes se font des dieux.

Les Bouddhistes ne dénient pas l’existence d’individus différents des hommes, en certains points supérieurs à eux, que l’on dénomme dieux, mais ils ne leur rendent pas de culte. Certains croient à la possibilité d’entretenir des relations amicales avec tel ou tel dieu et croient, aussi, que parmi les dieux, il existe des degrés différents de puissance ou d’intelligence, comme il en existe parmi les hommes, mais ils ne croient point à l’existence d’un Dieu unique, créateur des mondes, omniscient, omnipotent et autogène, dont la volonté souveraine règle le cours de toutes choses.

Dans le Mahâvagga, nous voyons Brahmâ Sahampati aborder le Bouddha en lui prodiguant les marques du plus profond respect. Celui qui possède la Connaissance est supérieur aux dieux.

Brahmâ Sahampati s’adresse au Bouddha :

 

« Veuille, ô Maître, prêcher la doctrine. Il y a des êtres dont les yeux de l’esprit sont à peine voilés d’une légère couche de poussière, mais s’ils n’entendent pas la doctrine, ils ne seront pas éclairés. Ceux-là embrasseront la doctrine.

« Ouvre-nous, toi, la porte de la Connaissance, fais-nous entendre la Vérité que tu as découverte.

« Celui qui se tient debout à la cime du roc de la montagne étend au loin sa vue sur tout le peuple qui l’entoure. De même, ô Sage, élève-toi, aussi, très haut, jusqu’à la plus haute demeure de la vérité. Ô toi, qui vois tout, abaisse tes regards sur l’humanité perdue parmi la souffrance, dominée par la naissance et la vieillesse. Debout, ô héros victorieux ! Marche à travers le monde, ô chef des pèlerins qui t’es libéré toi-même. Prêche, ô Bhagavan, il en est qui comprendront ta parole. »

« Quand le Bhagavan eut entendu la requête de Brahmâ, il regarda le monde avec l’œil d’un Bouddha(34).

« Comme dans un étang de lotus, parmi les roses des eaux, lotus bleus, lotus blancs nés dans l’eau, montant dans l’eau, les uns n’émergent pas de l’eau et fleurissent au fond, d’autres s’élèvent jusqu’à la surface de l’eau et d’autres émergent de l’eau et l’eau ne mouille plus leur fleur. De même, aussi, quand le Bhaghavan, avec le regard d’un Bouddha, jeta les yeux sur le monde, il aperçut des êtres dont l’œil spirituel était à peine voilé d’une légère poussière et d’autres dont l’œil spirituel était recouvert d’une épaisse couche de poussière, des êtres d’un esprit vif et des êtres d’un esprit obtus, des êtres d’un caractère noble et des êtres d’un caractère bas, des êtres aisés à instruire et des êtres difficiles à instruire(35).

« Et quand il eut vu toutes ces choses : “Large soit ouverte la porte de l’Éternel ! s’écria-t-il. Que celui qui a des oreilles entende. J’enseignerai la Loi salutaire.”

« Alors Brahmâ Sahampati comprit : “Le Bhagavan prêchera la doctrine.” Il s’inclina avec respect devant lui et disparut. »

 

Sous ce récit imagé nous voyons le Bouddha pesant, en lui-même, l’opportunité de divulguer les faits qui lui sont apparus et la doctrine qu’il a basée sur eux.

À qui s’adresserait-il tout d’abord ? – Il songea à ses anciens Maîtres, Alara Kâlama et Roudraka, mais apprit que tous deux étaient morts pendant son séjour dans la forêt. Il pensa, ensuite, à ses anciens condisciples, les cinq ascètes qui l’avaient suivi dans la forêt.

Ceux-ci l’avaient abandonné, mais le Bouddha comprenait à quel motif ils avaient obéi et il se sentait capable de leur démontrer l’erreur qu’ils avaient commise en considérant les austérités comme la voie conduisant à la sagesse.

Ayant été informé que les cinq çramanas vivaient à Isipatana (le parc des gazelles)(36), le Bouddha s’y rendit.

C’est dans cet endroit que se place l’épisode le plus marquant du Bouddhisme : la première prédication du Bouddha, la proclamation des « Quatre Vérités » qui constituent la base de la doctrine bouddhique et qui ont prêté à de multiples développements philosophiques.

Nous reprenons le récit du Mahâvagga :

 

« Le Bhagavan, voyageant d’étape en étape, arriva à Bénarès où se trouvaient les cinq çramanas. Et ces cinq çramanas aperçurent de loin le Bhagavan qui s’approchait. Quand ils le virent, ils se dirent entre eux :

« — Amis, voici le çramana Gautama qui a renoncé à ses efforts et s’est remis à vivre dans l’abondance. Ne lui souhaitons pas la bienvenue, ne nous levons pas pour le recevoir, ne le débarrassons ni de son sac à aumônes, ni de son manteau, mais préparons-lui un siège, qu’il s’assoie s’il le désire.

« Mais plus le Bouddha s’approchait des cinq çramanas, plus ceux-ci sentaient faiblir leur résolution. Ils allèrent au-devant de lui, le débarrassèrent de son sac à aumônes et de son manteau, lui apportèrent un siège, un tabouret pour ses pieds, de l’eau et une serviette. Et le Bhagavan, s’étant assis, se lava les pieds(37). »

 

Les premiers devoirs de l’hospitalité ayant été remplis envers lui, le Bouddha aborde immédiatement le sujet qui l’amène :

 

« — Prêtez l’oreille, çramanas, l’Éternel(38) est trouvé. Je vous enseigne la doctrine. Si vous suivez la voie que je vous indique, en peu de temps vous atteindrez le plus haut but de la sagesse, celui pour lequel les jeunes gens de noble famille abandonnent leurs demeures et embrassent la vie religieuse. En cette vie vous posséderez la vérité, la connaissant et la voyant face à face.

« Après qu’il eut parlé ainsi, les cinq çramanas lui dirent : “Ami, jadis, malgré tes austérités, tu n’as pu atteindre la parfaite Connaissance. Comment veux-tu, maintenant que tu as renoncé à tes efforts, que tu vis dans l’abondance, atteindre à la suprême science, à la parfaite Connaissance ?” »

 

Le Bhagavan poursuit :

 

« Il existe deux extrêmes dont celui qui vit une vie spirituelle doit se garder. L’un est une vie adonnée à la sensualité, à la jouissance, cela est grossier et vil. L’autre est une vie de macérations, cela est pénible et vain.

« Le Tathâgata a évité ces deux extrêmes et trouvé le Sentier du Milieu qui conduit à la clairvoyance, à la sagesse, à la tranquillité, au savoir, à la Connaissance parfaite, au nirvâna.

« C’est le Noble Sentier aux huit branches qui s’appellent : Vues justes, Volonté juste, Parole juste, Action juste, Moyens d’existence justes, Effort juste, Attention juste, Méditation juste(39).

« Voici la Noble Vérité concernant la Souffrance. La naissance est souffrance, la maladie est souffrance, la vieillesse est souffrance, la mort est souffrance, être uni à ce que l’on n’aime pas est souffrance, ne pas réaliser son désir est souffrance. En résumé, les cinq éléments constituant notre être(40) sont souffrance.

« Voici la Noble Vérité concernant la Cause de la Souffrance : c’est cette soif (désir) qui conduit de renaissance en renaissance, accompagnée par la convoitise et la passion, cette soif qui, ici et là, est perpétuellement en quête de satisfaction, la soif de vie individuelle éternelle dans ce monde ou dans un autre.

« Voici la Noble Vérité concernant la Suppression de la Souffrance. C’est l’annihilation de cette soif, le rejet, la libération du désir.

« Voici la Noble Vérité concernant la Voie qui conduit à la Suppression de la Souffrance. C’est le Noble Sentier aux huit branches qui sont : Vues justes, Volonté juste, Parole juste, Action juste, Moyens d’existence juste, Effort juste, Attention juste, Méditation juste. »

 

À la suite de ce discours, Kondanya adhère à la doctrine du Bouddha et, quelques jours plus tard, après de nouveaux entretiens, les quatre autres çramanas l’adoptent également.

 

« Venez, ô disciples, leur dit le Bouddha, vivez une vie pure pour mettre un terme à la souffrance. »

 

Le Sangha(41) est fondé. Le Bouddha va commencer la longue série de ses prédications.

D’après la tradition, il est alors âgé de trente-cinq ans. Pendant près de cinquante années, à partir de ce jour, il répandra la Doctrine de la Délivrance, et son succès, parmi les intellectuels de son temps, sera considérable.

La classe sociale à laquelle le Bouddha appartenait influait, sans doute, sur la composition du cercle de ses disciples : brahmines philosophes, princes régnant sur de petits États, nobles et riches marchands, grands propriétaires terriens ; mais c’était, surtout, la tenue de ses discours, exigeant de leurs auditeurs un esprit cultivé, qui déterminait le caractère de ses premiers disciples. À cette époque, le Bouddhisme n’avait pas encore dégénéré, se muant en religion, et les foules ignorantes de l’Inde n’y auraient point trouvé un aliment capable de nourrir leurs aspirations sentimentales.

Coupées de séjours plus ou moins prolongés dans les villes où il enseignait, les pérégrinations du Bouddha se poursuivaient pendant toute la durée des mois secs, c’est-à-dire pendant les trois quarts de l’année. La saison des pluies venue, le Bouddha se retirait avec quelques-uns de ses disciples dans une de ces demeures entourées d’un vaste parc qui avaient été offertes à la Communauté par de riches adhérents laïques. On cite, particulièrement, le Jetavana, donné par Anathapindika, et le Vélouvana, présent du roi Bimbisara.

À certaines heures une affluence considérable s’y pressait pour entendre le Bouddha, ou l’un de ses principaux disciples, expliquer la doctrine ou soutenir une discussion philosophique contre un adepte d’une autre doctrine.

Nombreux étaient ceux qui se sentaient subitement éclairés par ces discours et, souvent, à l’issue d’une prédication, l’on pouvait voir des auditeurs s’avancer vers le Maître pour donner publiquement leur adhésion à son enseignement(42).

Puis, la foule partie, le silence retombait sous la ramure des arbres géants ; les vastes jardins s’enveloppaient de quiétude, de sérénité. Rentrés dans leurs cellules, les disciples y repassaient dans leur esprit les discours prononcés, les problèmes envisagés, les controverses soutenues, tandis que la pluie chaude et lourde des tropiques chantait, monotone, sur le feuillage épais, berçant leurs méditations.

Il nous est encore dit que Siddhârtha Gautama retourna à Kapilavastou pour voir son père Çouddhodhâna et le convertit, qu’il revit, aussi, sa femme, la tante qui lui avait servi de mère et son fils Rahoula, que celui-ci devint son disciple et que, plus tard, les deux femmes embrassèrent également la vie religieuse. On parle, encore, de dissensions qui s’élevèrent parmi les disciples et de la jalousie de Dévadatta, cousin du Bouddha, qui, après avoir vainement essayé de supplanter son célèbre parent, attenta plusieurs fois à sa vie.

Là se bornent, à peu près, les informations dignes de notre confiance et pour retrouver les éléments d’une narration qu’il nous soit possible de tenir pour historique, il faut nous transporter aux derniers jours de la vie du Bouddha.

Le Maître est octogénaire. Vigoureux, infatigable, il a poursuivi, jusque-là, ses pérégrinations. C’est au milieu de celles-ci que lui vient le sentiment de sa fin prochaine.

« Écoutez-moi, frères, dit-il à ses disciples, toutes les choses composées doivent se désagréger. Travaillez avec diligence à votre délivrance. Je m’éteindrai sans retour avant peu. D’ici trois mois je serai mort.

« Mes années ont atteint leur terme, ma vie approche de sa fin. Je vous quitte ; je pars me reposant sur moi seul. Soyez diligents, mes Frères, soyez réfléchis. Soyez fermes dans vos résolutions. Veillez sur votre propre esprit. Celui qui ne se lasse pas mais se tient fermement à cette vérité et à cette voie, traversera l’océan de la vie et mettra un terme à la souffrance(43). »

 

Cet avertissement donné à ses fidèles compagnons, le Bouddha continue ses voyages et ses prédications.

 

« Le Bhagavan, après un séjour à Bhoga Gâma, se rendit à Pâva et s’arrêta dans un petit bois de manguiers appartenant à Kunda, artisan en métaux(44).

« Alors Kunda, l’artisan en métaux, ayant appris que le Bhaghavan était arrivé à Pâva et s’était arrêté dans son bois de manguiers, se rendit près de lui, le salua et s’assit, avec respect, d’un côté de lui(45).

« Quand il fut assis, le Bhaghavan l’instruisit, éveilla ses pensées et mit en lui de la joie par ses discours spirituels. Quand Kunda l’eut entendu, il s’adressa au Bhaghavan, disant : “Le Bhaghavan me fera-t-il l’honneur de prendre son repas chez moi avec les Frères ?” – Et le Bhaghavan, par son silence, manifesta son acceptation.

« Alors, Kunda, voyant que le Bhaghavan acceptait son invitation, se leva, s’inclina devant lui et s’en alla. »

 

Le lendemain, le Bouddha prit son repas chez Kunda et fut, ensuite, atteint d’une violente attaque de dysenterie(46), mais ayant projeté d’aller à Kousinara pour y prêcher, il refusa de s’arrêter et continua son voyage. Cependant, le vieux Maître (il avait quatre-vingt-un ans) avait trop présumé de ses forces. Il fit halte au bord de la route, près d’un bouquet d’arbres formé par trois santals.

 

« Plie mon manteau, Ananda, dit-il à son cousin, et étends-le sous moi. Je suis las et je veux me reposer. »

 

Songeant, alors, aux reproches que ses disciples pourraient être tentés de faire à Kunda, au sujet du repas, cause immédiate de ses souffrances et, il le prévoyait, de sa mort, il appela son cousin Ananda et lui commanda de veiller à ce que nul ne trouble son dernier hôte à son sujet.

Un peu reposé, faisant un dernier effort, le Bouddha poursuivit son chemin et arriva au bord de la rivière Hiranyavati dans un petit bois de salas(47) et, là, la fatigue le reprit.

 

« Je suis las, Ananda, prépare-moi une couche. Je voudrais m’étendre. »

 

Il y avait, dans ce lieu, rapportent les histoires du récit canonique, une sorte de table basse ou de large banquette en pierre ombragée(48) par trois santaliers. Ananda y étendit une couverture et le Bouddha se coucha, calme, l’esprit lucide en pleine possession de lui-même.

Siddhârtha Gautama était arrivé à l’ultime étape de sa longue carrière.

Son cousin s’informe :

 

« Maître, comment devons-nous agir envers votre dépouille ? »

 

Ce souci d’honorer un mort vénéré en lui faisant de dignes funérailles, peut convenir au zèle pieux d’hommes du monde et témoigne de sentiments louables ; mais le véritable philosophe que doit être un disciple du Bouddha, pénétré de sa doctrine, a rejeté avec la sentimentalité vaine l’attachement aux rites qui la manifestent. Il peut regarder un cadavre sans le dissimuler sous des fleurs, et traiter comme amas négligeable de chairs en décomposition la forme qui fut un Maître admiré et aimé.

 

« Que les Frères ne s’inquiètent point de lui rendre des honneurs. Ananda. Soyez zélés, je vous en supplie, Ananda, à votre propre intérêt. Dévouez-vous à votre propre bien. Il y a des hommes sages parmi les nobles et les Brahmines, des chefs de famille qui croient en moi. Ils s’occuperont de mes funérailles. »

 

Mais la douleur du disciple est trop profonde. Il se retire à l’écart pour lui donner libre cours :

 

« Hélas ! je demeure et le Maître s’en va, alors que j’aurais encore tant à apprendre de lui ! »

 

Le Bouddha, remarquant l’absence de son parent et en comprenant la cause, le fait appeler. Quand il est près de lui, il lui reproche, doucement, le trouble où sa mort le jette.

 

« Assez, Ananda ! Ne te trouble pas. Ne t’ai-je pas dit souvent qu’il est dans la nature des choses qui nous sont les plus proches et les plus chères que nous devions nous en séparer, les quitter, nous en priver ? – Comment serait-il possible, Ananda, que ce qui est né, amené à l’existence, composé, qui contient, inhérent à soi-même, le principe de sa dissociation, comment serait-il possible qu’une telle chose ne se dissolve pas ? – Cela ne peut pas être.

« Depuis longtemps, Ananda, tu as été très proche de moi par des actes, des paroles, des pensées d’affection, de bienveillance. Tu as fait le bien. Persévère avec vigilance et, bientôt, tu seras délivré des grands maux, la sensualité, la croyance en l’individualité, l’illusion, l’ignorance. »

 

Puis, il se présenta encore un religieux, appartenant à une autre secte, nommé Soubhada. Il avait entendu parler du Bouddha et ayant appris qu’il s’était arrêté dans le bois de santaliers, il souhaitait le voir pour élucider certains de ses doutes philosophiques. Les disciples voulaient l’éconduire pour épargner à leur Maître la fatigue d’une conversation, mais celui-ci, les ayant entendus, appela Ananda et lui commanda de laisser approcher le religieux.

 

« Ne renvoyez pas Soubhada. Quoi qu’il veuille me demander, c’est animé d’un désir de s’instruire qu’il veut m’interroger et non pour me causer de l’ennui. Je dois donc répondre à ses questions. »

 

Écartant, bientôt, les dissertations oiseuses de Soubhada, le Bouddha développe en un discours abrégé de la première prédication la vie de droiture fondement de sa doctrine et, convaincu qu’il a rencontré une vérité supérieure à celle des métaphysiciens, des rhéteurs ou des Brahmines ritualistes, Soubhada le prie de l’admettre parmi ses disciples.

Enfin, le Bouddha, sachant combien est difficile à l’homme la destruction de tout attachement idolâtre, le rejet de toute dévotion sentimentale, connaissant son besoin de Dieux anthropomorphisés ou de Maîtres humains déifiés, son incapacité à vivre seul sa vie spirituelle, s’adresse à Ananda :

 

« Il se pourrait, Ananda, que cette pensée naisse en vous : “La parole du Maître n’est plus ; nous n’avons plus de Maître”. Ce n’est point ainsi qu’il faut penser. La vérité, la doctrine que je vous ai enseignée à tous, voilà votre Maître lorsque j’aurai disparu. »

 

Une phrase dépourvue d’emphase, rappelant, une fois de plus, cette loi de la perpétuelle transformation des agrégats, qui servit de thème à tant de ses discours, clôt la prédication du Maître.

Les Sages n’accordent pas à la mort l’importance que lui prête le vulgaire et il y a longtemps que celui dont la forme visible va disparaître a contemplé, par-delà les bornes de la vie et de la mort, la véritable face de l’existence.

 

« Écoutez-moi, mes frères, je vous le dis, la dissolution est inhérente à toutes les formations ! Travaillez sans relâche à votre délivrance ! »

 

Ce furent ses dernières paroles.

Quelques jours après, au soleil levant, les nobles(49) de Kousinara élevaient un bûcher aux portes de la ville et y brûlaient la dépouille du Bouddha avec le cérémonial usité pour les rois.

Le bouddhisme du Bouddha
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