CHAPITRE III

LA SOUFFRANCE ET LA SUPPRESSION DE LA SOUFFRANCE

 

 

« Je n’enseigne que deux choses, ô disciples : la souffrance et la délivrance de la souffrance. »

 

(Samyutta Nikâya.)

 

 

La doctrine bouddhique est fondée sur l’existence de la souffrance, c’est la souffrance qui lui donne sa raison d’être, c’est la souffrance qu’elle propose, en premier lieu et avec insistance, à nos méditations. C’est là, sans doute, ce qui a attiré au Bouddhisme la réputation d’être une école de pessimisme. Pourtant, lorsque le Bouddhisme établit, au début de son enseignement, l’existence de la souffrance, il enregistre simplement un fait que tout homme doué de raison ne peut manquer de constater.

En présence de la souffrance, quatre attitudes sont possibles ; elles peuvent être brièvement décrites comme suit :

 

1 – La négation, contre toute évidence, de l’existence de la souffrance ;

 

2 – La résignation passive, l’acceptation d’un état de choses que l’on considère comme inéluctable ;

 

3 – Le « camouflage » de la souffrance à l’aide de sophismes pompeux, ou bien en lui prêtant, gratuitement, des vertus et des buts transcendants que l’on juge propres à lui conférer de la noblesse ou à en diminuer l’amertume ;

 

4 – La lutte contre la souffrance, accompagnée de la foi en la possibilité de la vaincre.

 

C’est cette quatrième attitude que le Bouddhisme préconise.

Il suffit de jeter les yeux sur le tableau précédent pour remarquer que, dès après avoir attiré notre attention sur le fait de l’existence de la souffrance, le Bouddhisme la dirige, immédiatement, vers un but tout pratique : « se délivrer de la souffrance. »

Ce tableau nous éclaire, aussi, sur le véritable caractère de la doctrine bouddhique. Nous ne nous trouvons point en présence d’une révélation concernant l’origine du monde et la nature de la cause première. Il n’y est point fait mention d’une divinité suprême ni d’aucune promesse d’aide extra-humaine à l’homme en proie à la souffrance.

Nous avons, devant nous, un simple programme, le plan d’une sorte de combat intellectuel que l’homme doit soutenir seul et dont il est dit pouvoir sortir vainqueur par ses seuls moyens.

L’invention de ce programme en quatre parties, dénommées les « Quatre Vérités », est attribuée au Bouddha ; il est calqué sur sa propre conduite telle qu’elle nous est décrite par la tradition.

Le Bouddha que celle-ci nous dépeint a pleinement saisi la nature misérable de l’existence des êtres sujets à la maladie, à la vieillesse, à la mort et à toutes les espèces de douleur qui accompagnent « le contact avec cela pour quoi l’on éprouve de l’aversion – l’éloignement ou la séparation d’avec cela que l’on aime – la non-obtention des objets que l’on désire ». Toutefois, devant cet affligeant tableau, Gautama ne s’abandonne pas à un désespoir stérile. En quittant sa demeure, en brisant les liens sociaux et familiaux qui l’y attachaient, il n’obéit pas non plus, comme nombre d’Hindous l’ont fait, à une simple impulsion mystique ; il entame une lutte.

Seul, par l’unique force de son intelligence, il va chercher l’issue permettant d’échapper à la douleur indissolublement liée à toute existence individuelle. Il essaiera de franchir le courant torrentueux des perpétuelles formations et dissolutions : le samsâra, le cercle éternel, le tourbillon sans limites dont l’idée hante les philosophes de son pays et que les croyances populaires illustrent par les transmigrations et les métempsycoses puériles. Il tentera cette évasion titanesque, non pas pour son propre salut seulement, mais aussi pour celui de la foule des êtres dont il a, de ses yeux de sage, contemplé la pitoyable détresse.

Appeler à l’aide pour eux ou pour lui, il n’y songe même pas. Que peuvent les dieux ? Leurs demeures célestes, quelque splendides qu’elles puissent être, et leur vie, quelque haute qu’on puisse l’imaginer, sont soumises aux mêmes lois de la décrépitude et de la dissolution que les nôtres. Ils sont nos frères géants, nos frères sublimes : des tyrans redoutables peut-être… peut-être des protecteurs compatissants, mais ils n’ont point sauvé le monde de la souffrance, ils ne s’en sont point libérés eux-mêmes.

Idéal chétif que celui d’une renaissance dans l’une de ces hôtelleries paradisiaques : les svargas(50). Savoir, comprendre, passer sur « l’autre rive » d’où se contemple un autre aspect des phénomènes, où l’agitation se mue en sérénité, où l’immuabilité se dégage du transitoire, cette victoire est-elle possible à l’homme ?… Le Bouddha l’a cru, et, triomphant, il s’est tourné vers nous pour nous apprendre à traverser l’océan de l’existence douloureuse, pour donner « au monde enveloppé des ténèbres de l’ignorance et du trouble, le beau rayon de la meilleure science » (Lalita Vistara).

Quelque opinion que l’on conçoive quant à la singularité d’une pareille entreprise, il faut reconnaître que l’exemple de cette lutte héroïque est plus propre à inciter à une activité utile qu’à incliner vers la torpeur ceux qui la méditent.

La souffrance que le Bouddhisme envisage, ont pensé certains, n’a rien de commun avec les douleurs ordinaires de la vie. C’est une sorte de souffrance métaphysique : la « douleur du monde » de la philosophie allemande. On ne peut guère s’empêcher de croire qu’un penseur de l’envergure du Bouddha a dû dépasser, dans sa perception de la douleur, les limites des souffrances matérielles ou morales banales : mais il n’a, précisément, parlé que de celles-ci, évitant tout ce qui aurait été susceptible d’entraîner son enseignement vers les spéculations métaphysiques.

« La vieillesse est souffrance, la maladie est souffrance, la mort est souffrance, être uni à ce que l’on n’aime pas est souffrance, être séparé de ce que l’on aime est souffrance, ne pas réaliser son désir est souffrance. »

L’énumération peut aisément être réduite aux deux points indiqués dans notre tableau, car la vieillesse, la maladie et la mort sont « souffrance » parce que nous les avons en aversion.

D’autre part, si l’union avec ce que l’on n’aime pas, la séparation d’avec ce que l’on aime, la non-réalisation de ses désirs sont susceptibles d’englober de subtiles souffrances morales, il n’en est pas moins clair que toutes les douleurs les plus mesquines de la vie quotidienne se placent, naturellement, dans l’une ou dans l’autre de ces trois catégories.

Mettre un terme à toute souffrance est évidemment le but final que le Bouddhisme se propose d’atteindre, mais d’ici là, il nous encourage à poursuivre et à détruire les douleurs avec lesquelles nous nous trouvons en contact, soit qu’elles nous affligent nous-même, soit que nous les voyions affliger autrui. La morale bouddhique, qui est une sorte d’hygiène spirituelle, tend à détruire, en nous, les causes de souffrance pour autrui, tandis que l’enseignement fondamental du Bouddhisme : « Toute douleur émane de l’ignorance » et l’obligation enjointe à ses adeptes de s’efforcer à acquérir – en tous domaines – des vues justes, attaquent les causes de nos propres souffrances.

Quant à ce Bouddha que les écrivains occidentaux se sont souvent complu à nous dépeindre sous l’aspect d’un nonchalant rêveur, d’un nihiliste élégant, méprisant l’effort, nous pouvons le tenir pour un mythe. La tradition bouddhique ne garde aucun souvenir d’un tel personnage. Le sage qui consacra cinquante années de sa vie à la prédication de sa doctrine, puis, âgé de plus de quatre-vingts ans, mourut en pleine activité, tombant sur le bord de la route qu’il suivait à pied, allant porter son enseignement à de nouveaux auditeurs, ne ressemble guère à l’anémique désenchanté que l’on tente parfois de lui substituer.

En fait, si nous le considérons dans ses principes essentiels, le Bouddhisme est une école de stoïque énergie, d’inébranlable persévérance et de singulière audace dont le but est d’entraîner des « guerriers » qui s’attaquent à la souffrance.

« Guerriers, guerriers, nous appelons-nous. Nous combattons pour la vertu élevée, pour le haut effort, pour la sublime sagesse, ainsi nous appelons-nous guerriers ! » (Anguttara Nikâya.)

Et, d’après le Bouddhisme, la conquête de la Sagesse qui, pour lui, est indissolublement liée à la Connaissance, mène infailliblement à la destruction de la Souffrance. Mais comment la volonté de combattre celle-ci nous viendra-t-elle, si nous ne lui accordons point une attention sérieuse, si dans l’intervalle de deux douleurs nous oublions, en prenant un instant de plaisir, que nous avons souffert la veille et que nous pourrons, de nouveau, souffrir le lendemain. Ou bien encore, si jouissant égoïstement de ce répit, nous demeurons insensible à la douleur d’autrui, sans comprendre que tant qu’existeront les causes productrices de cette douleur, celle-ci pourra nous atteindre à notre tour.

Pour ces raisons, le Bouddhisme attire, tout d’abord, notre attention sur la souffrance. Non point – on l’a déjà vu – pour nous pousser au désespoir, mais afin de nous faire discerner, sous toutes ses formes et sous tous ses déguisements, l’ennemi que nous avons à combattre.

Le bouddhisme du Bouddha
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