« Mets en regard les afflictions présentes et les biens à venir. Et jamais qu’aucune faute ne te fasse relâcher ton combat. »
Quelque part en Russie, janvier 1777
Aux supplices infligés qu’aucun être humain n’aurait supportés s’étaient ajoutées les souffrances d’une vie d’errance, affres de la faim, morsures du froid, brûlures du soleil. Il éprouvait encore dans sa chair les blessures causées par les pierres jetées contre lui dans la traversée des villages. Et ces combats menés contre des chiens pour se disputer ordures et charognes… La rage et la frustration lui mordaient l’âme. Se remémorant sa vie, il serrait si fortement les dents que la salive lui coulait de la bouche.
Il en avait toujours été ainsi. Aussi loin que remontait sa mémoire, les mêmes images se mêlaient en cauchemars tourmentés. Enfant trouvé sur un tas de fumier, des moines l’avaient recueilli. Sorti du maillot, il servit d’abord de souillon dans les cuisines du monastère. Un jour, l’attention de l’abbé s’était portée sur le pauvre enfant. Intuition sans doute d’un avenir alors opaque, le vieillard s’y était attaché, ordonnant qu’on lui inculquât les rudiments. Cela jusqu’à l’arrivée des soldats du tsar. L’higoumène arrêté, son successeur, voulant effacer toute trace de ses vertus, avait ignominieusement chassé l’enfant, le condamnant à une vie d’errance. Il avait trouvé asile dans un nouveau sanctuaire de vieux croyants1, poursuivant ses études jusqu’à ses dix-huit ans. Une nouvelle fois les soldats avaient surgi pour dévaster son refuge et l’obliger à prendre la fuite. Il restait de cet intermède le souvenir d’un moment de quasi-bonheur et sa transformation en religieux lettré. De nouveau sur les chemins, il conservait de cette période un sentiment amer d’inachevé.
Et puis il avait rencontré d’autres errants. Que de fiévreuses conversations. Son esprit exalté prenait appui sur ce qu’il apprenait. Il prit en haine les théories dénoncées par ses compagnons. Comment pouvait-on affirmer que la terre tournait autour du soleil, que de la nature venaient tous les bienfaits, et qu’une vie autonome sans Dieu pouvait exister ? Il écouta et suivit ces stranniki2 qui prêchaient la pauvreté, l’humilité, la pénitence et la prière, guérisseurs et prophètes. Son exaltation grandissant, il jugea dès lors leur ferveur tiède et rejoignit les Khlysty3. Il participa à leurs célébrations, étranges cérémonies dans des clairières de forêts perdues. De ces mystiques, il apprit que seul un ascétisme rigide favorisait l’union avec Dieu. Il en tira les dernières conséquences. Son corps fut l’autel de ses ultimes renoncements… Il s’abandonna à la contemplation, renonçant aux sens et activités de l’intelligence et aspirant à être conduit vers la divine obscurité qui dépasse toute existence. Un temps, il se laissa séduire par celui qui se présentait comme le tsar légitime, Pierre, le mari de Catherine II, la grande paganista4 qui régnait là-bas sur la Babylone mère de tous les vices. Il faudrait au plus tôt en exterminer l’engeance… Ayant percé à jour l’inconsistance de Pougatchev et l’illusoire de son entreprise, il s’en était rapidement séparé.
Et maintenant sa quête allait aboutir. Il ne sentait plus le froid, la torpeur l’envahissait, la fin approchait, il baignerait bientôt dans la présence. Il entendit le hurlement proche des loups. À bout de forces, il s’affaissa dans la neige et se mit à prier. L’ombre de la mort est la vie humaine. Donc, si quelqu’un est avec Dieu, il peut dire clairement : « Quand je marcherai dans l’ombre de la mort, je ne craindrai pas le mal, car tu es avec moi. » Il perdit conscience sans entendre au loin le galop d’un cheval…