III

PIÉTINEMENT

« De complots ténébreux coupables artisans. »

Voltaire

Piquadieu accusa le coup et la sueur qui perla à son front n’avait rien de simulé. Il se mordait les lèvres dans un ricanement incontrôlé.

— Alors, jeta Bourdeau, tu nous la craches, cette vérité, ou va-t-il falloir te l’arracher lambeau par lambeau ?

Il y avait dans ce propos de telles menaces implicites qu’il redoubla la panique du valet. Ignorait-il que le roi dans sa mansuétude venait de supprimer la question ?

— Je… je ne me l’explique pas. C’est la clé que le comte m’avait confiée.

— Tu veux savoir ce que je crois, dit Nicolas. Le comte n’avait nulle intention de sortir hier soir, non plus que de souper. Ce vigoureux jeune homme avait, je le crains, d’autres appétits, une fâcheuse propension pour les liqueurs fortes. Des bouteilles vides et l’odeur persistante qu’exhale encore la bouche du cadavre témoignent avec éloquence de ce que j’avance. Il est mort sans doute dans l’ivresse de l’alcool. Que s’est-il donc passé ? Subsiste-t-il une vérité dans ce que tu nous as lâché ? Le comte t’avait-il donné ta soirée ? En as-tu profité ? À partir de là surgissent plusieurs hypothèses environnées de ténèbres ; la première, c’est bien toi l’assassin. Pour d’obscures raisons, tu massacres ton maître et bouleverses la pièce pour nourrir d’autres présomptions. Contre qui ? Pour faire accuser qui ? Qu’en dis-tu ? Je te conseille de parler. Cesse de jouer à cligne-musette avec nous, sinon, comme te l’a dit Bourdeau, il t’en cuira.

Soumis à cette avalanche de questions, l’homme se tortillait, apparemment saisi de réflexions contradictoires, mais toutes sinistres.

— Ce n’est pas moi, je n’y suis pour rien.

— Cesse de palinoder, dit Bourdeau. Écoute le commissaire, il te veut du bien.

— Si ce n’est toi, c’est donc un autre. Seconde hypothèse : tu as facilité un complot contre ton maître. Comme fomentateur secondaire et complice, tu en répondras tout autant que si tu étais l’auteur du meurtre. Nous tournons en rond. Alors ?

Nicolas ne goûtait guère ce jeu cruel où la menace alternait avec des espérances de mansuétude. Il savait qu’il était pourtant nécessaire pour ameublir les résistances d’un personnage plus matois et retors que son accablement présent pouvait le faire supposer.

— Peut-être, reprit-il face au silence de Piquadieu, as-tu fait affaire avec la dame en question dont la qualité ne me semble pas aussi garantie que tu voudrais nous le faire accroire ?

Il décida de poser une question ex abrupto sur un autre sujet, méthode qui avait fait ses preuves.

— Et cette dame, où l’avais-tu rencontrée ?

— Je vous l’ai dit. Au jeu.

— Certes, mais dans quel tripot précisément ?

— Un salon d’entresol à l’angle de la rue Saint-Honoré et de la rue de la Sourdière.

— Bon ! Revenons au détail. Tu empruntes le passe du comte de Rovski. Il n’y a personne à l’hôtel, tu le sais. Tu introduis la dite dame et, bien sûr, pour ce rôle de… d’intermédiaire, tu touches cette récompense qu’on accorde d’ordinaire à ce genre de services. Après, qui sait ce qui est arrivé ?

Dans cette quête d’une vérité qu’il souhaitait arracher, Nicolas n’oubliait pas les autres éléments relevés dans l’appartement du comte. Il n’en faisait pas état, soucieux d’obtenir une déclaration du témoin susceptible de servir de base à des constructions ultérieures. Veyrat semblait réfléchir. Un difficile débat intérieur l’agitait dans lequel il se débattait, pesant le pour et le contre. Nicolas mesurait qu’un homme de cet acabit pouvait d’un mot, d’une confidence, l’orienter sur une mauvaise piste ou ne distiller qu’une part infime et dérisoire de la vérité sur laquelle l’enquête ne prendrait pas pied.

— Monsieur Le Floch, j’ai confiance en vous. Chacun prétend que vous êtes un homme à qui on peut se fier…

Voilà encore, songea Nicolas, un hommage du vice à la vertu.

— … C’est bien cela qui s’est passé.

— Et quoi ? Tu l’as tué ? Tu as fait entrer la dame ?

— Non ! La dame. J’ai fait affaire avec elle. Et comme je ne voulais pas perdre le bénéfice de ce truchement…

— Comment cela ? s’écria Bourdeau. Ne pouvais-tu en parler à ton maître ?

Veyrat hésita un moment à poursuivre.

— C’est que la dame en question avait exigé en condition absolue que je ne prévienne pas mon maître. Craignait-elle de ne pas convenir ? La voyant si affriandée, je n’y ai pas vu malice et j’ai consenti à respecter ses exigences. Je jugeais d’ailleurs que par son apparence et sa beauté, elle était de nature à le satisfaire.

Il avait le ton de la sincérité. Mais allez savoir avec ce type de filou ! Restait, se disait Nicolas, le point intrigant, celui de la couleur des passes. Qu’allait-il répondre à cela ?

— Bien, je te veux bien croire. Il demeure que ton passe possède un pompon jaune et bleu alors que celui que M. Lachère avait confié à M. de Rovski était orné d’un exemplaire rouge et or. As-tu une explication ? Et entends bien qu’il ne s’agit pas d’un détail !

— Vous me mettez à la géhenne.

— Réjouis-toi de n’y être point soumis.

— Reprenons, tu arrives à l’hôtel à huit heures.

— Oui.

— Nous savons qu’il était à cette heure vide. Enfin, juste habité par un cadavre. M. Lachère n’est pas encore venu et le commis Harmand est absent. Comment ouvres-tu ?

— Avec ce passe que vous m’avez ôté tout à l’heure.

— Bigre ! Tu ne dis pas la vérité. Celui confié au comte est différent. Celui-ci appartient à l’hôtel. Seuls M. Lachère et Harmand l’utilisaient.

— Hein !

Bourdeau lui décocha derechef une bourrade qui le fit vaciller.

— Qu’as-tu à jaser là-dessus ? Te voilà dans le trébuchet. Crois-tu que ta trémeur16 tant puante ne nous soit pas sensible ? Que prouve-t-elle à ton avis ?

— Je dois vous avouer…

— Ah ! Enfin un mot de bonne volonté.

— … qu’ayant dissimulé à mon maître l’heureuse surprise que je lui ménageais, je ne pouvais lui demander son passe. J’ai voulu demander son aide à M. Harmand…

— Sa complicité, plutôt.

— … Il était absent. Connaissant le tiroir où il rangeait le passe de l’hôtel, je l’ai emprunté.

— Et que comptais-tu en faire ?

— Le remettre en place. J’étais décidé à arriver le premier à l’hôtel le lendemain. Il n’y avait aucune raison que la chose fût connue.

— Tout cela est bel et bon, intervint Bourdeau, mais par quelle opération cette clé aujourd’hui se trouve-t-elle dans ta poche au lieu de se trouver dans le tiroir du comptoir du commis ? Il y a là un mystère dont tu dois nous éclairer les ombres. En bref, pourquoi n’as-tu pas remis la clé en place ? La question est simple et ta réponse se doit de l’être aussi.

Veyrat prit un air buté qui augurait une résistance que rien ne viendrait briser.

— Tu ne veux rien dire ?

— Je n’ai plus rien à faire ici.

— En effet.

Bourdeau sortit en coup de vent après un signe de Nicolas. Il revint presque aussitôt accompagné de deux exempts.

— Veyrat dit La Jeunesse, vous serez écroué à la prison royale du Grand Châtelet. Votre cas est pendable, tant nourri déjà est votre dossier. Vous y demeurerez au secret aussi longtemps que l’enquête en cours ne sera pas achevée et qu’elle aura ou non démontré votre innocence dans ce meurtre.

— Il vous en cuira. Je suis protégé.

— Fi ! Monsieur, des menaces maintenant ? Que voilà une belle raison ! Et qui éclaire notre lanterne.

Les deux exempts entraînèrent Veyrat qui se débattait.

 

Dans la voiture qui les ramenait au bureau de permanence, les deux policiers tentaient d’ordonner le fatras d’informations glanées rue de Richelieu.

— Un officier russe de noble extraction, résuma Nicolas. Un voyage à Paris sans doute destiné à faire sa cour au tsarévitch. Vie dissolue, jeu et filles galantes. Les habitudes du grand tour.

— Et n’oublie pas le goût pour l’eau-de-vie !

— Ses appétits et sa conformation lui font rechercher des filles galantes. Mais aucune liaison soutenue ; elles refusent de renouveler leurs rencontres. On a ramassé un extrait d’un de ces almanachs du plaisir où sont répertoriés les filles, leurs spécialités et leurs tarifs. Nous pouvons penser qu’hier soir il ne voulait pas sortir. L’alcool, sans doute, mais rien ne permet d’écarter d’autres raisons. Peut-être attendait-il une visite ? Lorsqu’il a été surpris et massacré, il se trouvait vêtu de sa seule chemise. Il avait bu, sans conteste possible. J’ajouterai à tout cela les icônes retournées mais non jetées au sol, une monnaie américaine, des traces indistinctes, un grand carnet aux pages arrachées. Pourquoi ?

— Pour la notule sur la fille, qui te dit qu’il s’agit de son écriture ? Nous n’en avons trouvé aucun autre spécimen.

— Et demeure la question des clés non entièrement résolue. Qu’attendre de l’absence du commis de l’hôtel qui décidément tarde à paraître ?

— De tout cela, quelle conclusion tires-tu ?

— Davantage de questions que de réponses ! Qui est réellement le comte de Rovski ? Nous ne savons rien de lui. J’interrogerai Corberon et Vergennes. Il serait trop long de consulter notre ministre à Saint-Pétersbourg. La victime jouait gros jeu, avait-elle des dettes ?

— En tout cas le vol n’est pas le mobile de sa mort. Rien n’a été volé. Et aucune trace de l’arme du crime.

— Sauf ces feuilles arrachées dont nous n’avons nul vestige. Attendons l’ouverture.

— Cette affaire tombe au plus mauvais moment alors que nous sommes mis en cruelle17 avec la préparation de notre coup chez les Russes. Après l’ouverture, s’imposera une visite à un parfumeur et à la Paulet. Une autre au tripot où jouait le comte et où il a été remarqué par la dame en question. Il faudra entendre Harmand quand il paraîtra.

— Et je crains devoir visiter M. Franklin afin d’essayer de savoir qui est ce mystérieux Américain qui aurait perdu sa médaille dans la chambre d’un officier russe. Il est probable qu’il me prodiguera un apozème lénifiant de sa façon et débitera des apophtegmes de son habituel ton pédant.

— Tu ne le goûtes guère ?

— Tu ne l’as pas comme moi escorté d’Auray à Paris lors de son arrivée en France.

À la basse-geôle, ils arrivèrent peu après le cadavre qui, déshabillé et lavé, gisait sur une table d’ouverture. Sanson et Semacgus s’affairaient et préparaient leurs instruments.

— Bel exemplaire ! dit le chirurgien de marine. Estoqué au bon endroit. La chose est rare. Je ne l’avais jamais vue jusqu’à présent.

Tandis que Bourdeau allumait sa pipe de terre, le commissaire exposa à ses deux amis les circonstances constatées de la mort du comte de Rovski et les questions qu’elles suscitaient.

— Il n’y aura guère de difficultés pour déterminer les causes du décès, dit Sanson en hochant la tête.

— C’est pourquoi il convient de s’attacher au détail, le principal étant connu.

Le silence s’établit. Nicolas ouvrit sa tabatière où figurait le portrait du feu roi. Une série d’éternuements lui fit un moment oublier le présent. Son cœur se serra. Il songea avec nostalgie à cette époque déjà lointaine, celle de sa jeunesse. Un long moment s’étira, coupé çà et là par les remarques laconiques des deux praticiens. Nicolas contemplait la voûte en ogive, il remarqua les concrétions calcaires qui s’étaient formées comme dans une grotte. Jadis il en avait observé d’identiques dans les souterrains du château de Ranreuil où, un jour, en dominant sa peur, il s’était engagé. Soudain il revit la forme gracile d’un écureuil qui se faisait surprendre au pied d’un grand chêne près des douves. Pourquoi certaines scènes du passé resurgissaient-elles soudainement sans que rien ne les ait appelées ? Mais déjà Sanson prenait la parole après avoir proposé à Semacgus de conclure. Depuis des années ces politesses étaient d’usage entre les deux hommes.

— Messieurs, la victime est de sexe masculin, âgée d’environ vingt-cinq ans, taillée en Hercule. La mort est due à une blessure faite par un instrument piquant. On s’est acharné à porter de nombreux coups qui ont touché les vaisseaux artériels et veineux du bas-ventre, déclenchant une hémorragie foudroyante et fatale. Pour le reste nous avons constaté un foie…

Il regarda Semacgus.

— Sanson veut dire que nous sommes étonnés qu’un homme aussi jeune possède un foie aussi abîmé.

— Il était fort porté sur l’alcool, indiqua Nicolas.

— Ceci explique cela, reprit Sanson. Enfin l’homme était avantageusement conformé, s’apparentant plus à Priape qu’à Hercule précédemment évoqué, ce qui recoupe ce que vous nous avez appris. Nous notons l’acharnement sur les organes de la génération. Cette constatation peut sans doute vous intéresser.

— Au plus haut point.

— J’ajoute, dit Semacgus, que, vu l’état du cadavre, il est difficile de savoir s’il avait sacrifié à Vénus. Le drap dans lequel il nous a été apporté ne porte aucun témoignage. Cela cependant n’est pas probant, la chose ayant pu se dérouler en dehors du lit.

Nicolas et Bourdeau procédèrent à une fouille plus approfondie des vêtements du comte sans que celle-ci fournisse de plus amples informations sur leur propriétaire.

— Que recherchez-vous avec tant d’acharnement ? demanda Semacgus étonné.

— Un exemplaire de son écriture qui nous permettrait de comparer celui-ci avec une note manuscrite que nous avons trouvée dans sa chambre.

— Une question, dit Bourdeau. Avez-vous l’un ou l’autre eu l’occasion auparavant de constater des blessures de ce type ?

Les deux praticiens réfléchirent un moment.

— J’ai connu, dit Sanson, un cas accidentel.

— Quant à moi, j’ai connu un cas similaire à Naples, où mon navire faisait escale. Une femme jalouse avait planté une broche dans cette partie-là de son époux infidèle.

— Toutefois, l’examen de ses affaires a montré qu’il usait de ces jaquettes préservatrices en peau de boyau. Reste que nous n’en avons découvert aucun vestige utile.

— Certaines traces sur le cou du comte, dit Semacgus, paraissent fraîches et pourraient laisser supposer le contraire.

— Que voulez-vous dire, Guillaume ?

— Il subsiste les témoignages frais, enfin récents, de ce qu’on nomme communément suçons.

— Que vous estimez avoir pu être faits hier soir ?

— C’est possible sans être certain. N’excluez pas que celle qui pratiqua ces douceurs a pu faire disparaître, je dirais, pour en revenir à l’essentiel, l’étui du déduit…

— Voilà qui ne facilite pas la compréhension de ce qui s’est déroulé hier soir rue de Richelieu. Et sur l’heure du décès, vos lumières ont-elles une réponse ?

— Nous estimons du fait de la rigor mortis que le drame a dû se produire au large entre dix heures et minuit, avec décès immédiat.

La séance s’achevait. Nicolas donna les instructions nécessaires afin que le corps du comte soit mis en bière et qu’il soit présentable quand l’ambassade de Russie ne manquerait pas de se manifester. Il s’enquit auprès de Sanson des conditions de sa nouvelle installation et de la santé de son épouse. Enfin les deux policiers remontèrent en voiture pour gagner la boutique d’un maître mercier gantier et parfumeur réputé, chez lequel Nicolas avait bien souvent accompagné Aimée d’Arranet.

 

Les rues Saint-Denis et aux Ours les conduisirent, autant que le permettaient les embarras de la circulation, jusqu’à leur destination.

— On va bientôt fêter la Carole, observa Bourdeau en observant au coin d’un carrefour une petite statuette de la Vierge où brûlait une lampe à huile.

— Oui, le 3 juillet pour célébrer le miracle…

Nicolas se signa sous le regard goguenard de l’inspecteur.

— Et toi, tu crois encore à ces fadaises. Qu’un Suisse ivre ait donné un coup de sabre à ce bout de plâtre et qu’après cela du sang ait coulé ? C’est un spectacle pour un vain peuple qu’on tient esclave par ces mômeries. Et pour perpétuer la superstition, ne va-t-on pas promener une nouvelle fois un mannequin de paille habillé en Suisse et le brûler au milieu des obscénités et de la populace. Bel événement en vérité ! Et tout s’enchaîne. Qui croit encore qu’on puisse user au sacre du roi d’une ampoule descendue du ciel au bec d’une colombe ! Le beau volatile, en vérité ! Qui a jamais vu guéri un écrouelleux touché par les mains du monarque ?

Nicolas ne rétorqua rien à cette violente sortie d’un homme qu’il aimait et estimait, mais dont les propos outrés ne laissaient pas de blesser cruellement ses croyances et ses fidélités. La Cloche d’Argent offrait aux chalands son éclatante devanture, assemblage compliqué de bois sculptés en ronde bosse figurant des guirlandes, des fruits et des nœuds. Les vitrines de glaces serties dans de fines colonnettes laissaient entrevoir sur des étagères les plus séduisants produits de la boutique. Le bec de cane abaissé, de suaves émanations s’emparaient de l’odorat des visiteurs. Un homme d’une quarantaine d’années, qu’ailleurs sa tenue aurait pu faire prendre pour un vieux muguet, les accueillit. Il reconnut Nicolas.

— Ah ! L’honneur de vous revoir, monsieur le marquis. Mille grâces. C’est sans doute pour vous aujourd’hui ? Que puis-je vous proposer ? Quels sont vos désirs ?

Nicolas tenta de l’interrompre sans succès.

— Des pommades ? Nous en avons de toutes les sortes. À chacune sa senteur de fleur, rose, jonquille, jasmin, œillet, héliotrope, fleur d’oranger double… À moins que vous ne préfériez des spécialités, fruits de mes recherches en alambics et cornues. Pommades à la duchesse ou à la moelle de bœuf pour faire croître les cheveux, ou encore celle de limaçons en pain, excellente pour le visage car elle ne contient ni fard ni substance dangereuse pour la peau.

— Comme l’est la céruse ?

Le marchand, interloqué, fixa Nicolas.

— Monsieur le marquis sait le secret des fards ! Je m’incline bien bas devant son encyclopédisme. Préfère-t-il une eau de senteur, à la bergamote, à la lavande, ou du vulnéraire d’arquebusade, ou encore des pastilles parfumées pour tenir la bouche fraîche, ou un cordon riche pour montre ou des pastilles à brûler pour assainir délicieusement le logis ? Ou encore des poudres, ou des savonnettes de Naples, les plus délicates qui soient, aux senteurs de fleurs, ou marbrées et ambrées de toutes espèces…

Nicolas essayait d’arrêter le flot des propositions marchandes.

— Peut-être pourrais-je aussi suggérer de la poudre de fèves pour dégraisser les cheveux ?

— Non, non ! Maître Gervais. Ma chevelure se porte bien. Ce sont les poudres qui m’intéressent. Ou plutôt je souhaite consulter votre expérience de ces produits et vous demander votre avis sur l’un d’eux, recueilli dans une affaire que je traite.

— Je vois, dit le marchand, déçu sans doute de lui voir échapper une perspective de vente. La visite est celle du magistrat et non de l’homme de cour.

— Ils se confondent, dit froidement Nicolas.

— Bien sûr, bien sûr, s’empressa d’ajouter Gervais, inquiet d’avoir froissé une pratique.

Nicolas sortit de sa poche un petit carré de papier qu’il posa sur le comptoir avant de l’ouvrir avec précaution.

— Maître Gervais, que pourriez-vous nous dire de ce produit-là ? Il m’intéresserait de le savoir, car votre science est, je le sais, grande dans ce domaine.

Le parfumeur se rengorgea, considéra le dépôt, le flaira doucement pour éviter de dissiper la poudre, y posa un doigt circonspect avant d’en porter une part infime sur sa langue et fit la grimace.

— Monsieur, dit-il avec une componction digne d’un bonnet carré de la Sorbonne, cette chose…

Là, il fit une grimace de dédain qui s’aggrava en un rictus de dégoût.

— … trouble mon goût et mon sens des proportions.

— Ah ! Qu’est-ce à dire ?

— Que cela n’est pas français et qu’il s’y trouve mêlés dans le plus grand désordre des éléments contraires. Il s’agit pourtant d’une poudre à visage, mais mal conçue et d’une vulgarité sans nom. Cette matière est indigne d’une maison qui se tient ! Vous ignorez sans doute qui use de poudre rosée ?

— Sachez, monsieur, dit Bourdeau agacé, que le commissaire sait tout.

— Maître Gervais, vous n’imaginez pas le service signalé que vous rendez à la justice du roi.

À chaque mot du commissaire, le parfumeur s’inclinait, émettant un petit rire chevrotant de contentement.

— Cependant, vous serait-il possible de me préciser encore davantage l’origine de cette poudre puisqu’elle n’est point du royaume ?

— Hélas ! Je puis seulement vous confirmer qu’elle n’émane ni d’Angleterre, d’Italie ou d’Autriche, non plus que des autres royaumes voisins.

— Merci, maître Gervais. Je souhaiterais vous acheter des gants de peau de buffle pour faire des armes. La taille juste en dessous de la mienne.

Plusieurs modèles lui furent présentés.

— Combien la paire ?

— Une livre dix sols, monsieur le marquis. Leur qualité est unique, mais si vous en prenez deux paires, je vous laisserai le tout pour deux livres.

— Soit ! Je désirerais aussi un portefeuille de maroquin.

— À serrure d’or, d’argent, à secret ?

— Serrure d’argent à secret. C’est pour mon fils.

— J’en fais compliment à monsieur le marquis. C’est un bon choix. Présent princier. Je le fais, pour vous, à vingt-cinq livres.

Sortant de la boutique, Bourdeau souriait.

— Voilà une information qui t’a coûté bon !

— Qui veut le moins doit lâcher le plus. Reste que maître Vachon, mon tailleur, me croirait déshonoré d’accepter des rabais. Il est davantage soucieux que je le suis de ma qualité ! Dans l’avenir, la police devra souvent recourir à ces détenteurs de connaissances particulières. Ne les décourageons pas.

— Celui-ci ne manque pas d’aplomb, il n’a pas l’air de se prendre pour un boutiquier.

— Hé ! Ce n’est pas à toi que je vais apprendre ce qu’est un marchand mercier, gantier et parfumeur de surcroît, appartenant à l’un des six corps. Leur corporation se réunit à l’église du Saint-Sépulcre, rue Saint-Denis, qui accueille aussi, à leur grand déplaisir, les plombiers et les vanniers. Si le libertin que tu es…

— Libertin ! Libertin ? Qu’est-ce à dire ?

— Ah, ma Doué ! Le voilà qui prend feu comme le Suisse de la rue aux Ours ! Si tu préfères, sceptique en fait de foi et, à tout coup, un peu blasphémateur, mon ami républicain, dit en riant Nicolas. Tu verras là un magnifique tableau de Le Brun où saint Louis, patron des merciers, présente Louis XIV prosterné au Christ ressuscité.

— Et pourquoi cette magnificence ?

— Cette puissante corporation avait offert cinq cent mille livres au roi pour les dépenses de la guerre. La France y a gagné la Franche-Comté. En remerciement, le roi finança la décoration de leur église. En bas du tableau figure Colbert avec à ses pieds des chaudrons débordant d’écus, symboles de sa bonne gestion des finances du royaume.

— Que ne fait-on encore pareillement appel à eux, et surtout aux autres, en ces temps de déficit ?

La sonnerie de la montre à répétition de Nicolas fit entendre son petit tintement.

— Bigre ! Déjà quatre heures de relevée. Comme le temps passe. C’est cependant la bonne heure pour faire visite au tripot indiqué par Veyrat.

— Au coin des rues Saint-Honoré et de la Sourdière. Pourquoi toujours dans ce quartier-ci trouve-t-on ces lieux clandestins de jeu ?

— As-tu jamais lu le rapport de nos confrères Rochebrune, Delafleutrie et Chenu qui, il y a vingt ans de cela, enquêtèrent sur ce phénomène ? La rue Saint-Honoré à elle seule regroupe le quart des perquisitions opérées, suivie par quelques rues avoisinantes, l’Arbre sec, Croix-des-Petits-champs et d’Orléans.

— Cela correspond en gros à des lieux de galanterie, maisons de débauche, que nous connaissons bien. Les vices s’aimantent les uns aux autres.

— Tu sais les difficultés rencontrées par nos gens dans les contrôles. Mille obstacles et pièges sont mis en place pour retarder leur entrée et permettre la fuite des joueurs. Souterrains, couloirs dérobés, et passages secrets sont autant de voies d’accès ou de dégagement. Il y a des grilles, des guichets et des miroirs d’observation. Rien ne peut rivaliser avec l’astuce des tenanciers. Pierre, as-tu jamais joué ?

Il y eut un silence.

— Jadis, un peu, à mes débuts. Lardin m’y avait entraîné, mais je compris assez vite les périls de cette passion. Jean-Jacques m’y a aidé, qui condamne le jeu dans ses écrits. Et puis je me mariai et tu connais Mme Bourdeau, elle tenait la queue de la casserole et aurait aussitôt traversé mon péché.

— Faisons-nous passer pour des joueurs impénitents. Autour de ces maisons patrouillent toujours des rabatteurs.

— Recrutés pour la plupart chez d’anciens joueurs ruinés qui payent leurs dettes de cette façon.

— Nous descendrons de la voiture avant notre destination et nous déambulerons l’air badaud. Gageons que nous intéresserons quelque embaucheur. Et comme nous sommes inconnus, car point chargés de la police des jeux, il y a de grandes chances qu’on ne nous prenne pas pour ce que nous sommes.

La mise en scène fut respectée point par point. Au bout d’un petit quart d’heure, leur lent cheminement, faussement innocent, fut interrompu par un petit homme pauvrement vêtu, chapeau hors d’âge et souliers fatigués. Il se plaça sur la même ligne que les deux policiers et se mit à murmurer entre ses dents sans les regarder.

— Ces messieurs se promènent sans doute ? Recherchent-ils l’un des divertissements que procure notre bonne ville ? Pas loin, d’accortes nymphes vous attendent, qui seraient trop heureuses de vous embarquer pour Cythère.

— Le maraud a des lettres, marmonna Bourdeau, la bouche de travers.

— Je vois, dit l’homme devant leur silence maintenu. Ces messieurs sont des amateurs appétés aux émotions qu’offrent ces petites figures colorées qu’on tient en main et qu’on jette au hasard. Je connais, messieurs, une bonne maison, honnête et fréquentée par le beau monde de la cour et de la ville. On y joue au brelan, au biribi, au pharaon, à l’hombre et à la bassette. Au choix, au choix !

Il leur glissa un petit carton puis, d’un bond, s’écarta et se dirigea vers la rue Gomboust.

— Nous l’avons bellement hameçonné, le bougre ! Voyons un peu ce qu’il nous propose : « Rue de la Sourdière, au premier au-dessus de l’entresol. Académie de l’Horloge. Jusqu’à minuit. » Bon ! Nous voilà à pied d’œuvre. Peignons sur nos visages la candide apparence du provincial encanaillé !

La maison désignée comprenait au rez-de-chaussée une boutique désaffectée et fermée. Un sombre couloir courait à sa droite. Ils l’empruntèrent et au premier tombèrent sur une porte à judas de belle apparence qui contrastait avec la pauvreté générale de la demeure. Ils soulevèrent le marteau. Au bout d’un moment, le guichet s’ouvrit et, sans qu’ils puissent distinguer le visage de leur interlocuteur, une voix s’éleva.

— Que veut-on ?

Était-ce un homme ? Une femme ? Il y avait incertitude à le savoir.

— Nous sommes deux commerçants de Dreux, dit Bourdeau. De passage à Paris pour récupérer des créances, nous souhaiterions faire fructifier notre avoir, tout en nous distrayant un peu.

Il y eut derrière le guichet comme un soupir d’intérêt.

— Et, dit Bourdeau, si nous nous adressons à vous, c’est qu’un aimable piéton nous a donné cette carte.

Il l’agita devant le guichet.

— Je vois, je vois.

On entendit un verrou qu’on tirait et la porte s’entrouvrit. Une femme déjà âgée, toute vêtue de satin vert sombre, les dévisageait. En la voyant, Nicolas comprit pourquoi ils avaient pu hésiter sur le sexe de leur interlocuteur. Un soupçon de moustache masculinisait un visage ridé et revêche. Maintenant qu’ils étaient dans la place, il convenait de ne pas lâcher la dame, pour autant qu’elle fût la tenancière des lieux.

— Vous connaissez sans doute La Laudry à Dreux ? dit-elle s’adressant à Bourdeau.

Le vieux renard à qui on ne la faisait pas répondit du tac au tac sans une once d’hésitation :

— N’y a point de Laudry à Dreux, et je m’y connais. En revanche, La Devavre tient une officine que fréquente la meilleure société et où j’ai perdu des fortunes !

La femme le considéra un moment et parut satisfaite. Elle les fit entrer dans un petit cabinet orné de glaces sans tain. Nicolas se demanda s’il ne s’agissait pas là d’un vestige d’une ancienne maison galante. Les glaces les réfléchissaient à l’infini, offrant la curieuse impression de se trouver au milieu d’une multitude. Sans doute derrière l’un de ces miroirs sans tain se tenait un cerbère prêt à porter aide à la maîtresse des lieux. La dame se plaça derrière un petit bureau et les observa, ses petits yeux plissés d’ironie.

— Et ces messieurs entendent risquer leurs mises dans quel choix de jeux ?

— Hélas, madame, nous sommes provinciaux et donc novices. À Dreux, nous pratiquons des jeux de commerce tout simples. Le piquet ou l’impériale…

Nicolas trouva Bourdeau fort convaincant dans son rôle de pataud candide. La femme eut un sourire retenu. Elle comprenait sans doute à qui elle avait affaire et quel bénéfice elle en pouvait tirer.

— Les jeux de commerce procurent des fortunes à Dreux… Enfin, ici, messieurs, les possibilités sont innombrables. Si cependant vous voulez m’en croire, choisissez les jeux les plus facilement courus, ceux que le beau monde de la cour et de la ville pratique avec passion…

Elle leur fit un clin d’œil.

— … et avec au résultat les perspectives les plus ouvertes de pactole.

— Madame, je répète ce qu’a dit mon camarade. Nous nous en remettons à vos sages conseils.

— Soit, messieurs. Je vous propose de tenter votre chance à nos tables de biribi ou de pharaon. Ces jeux favoriseront votre petit avoir avec les plus grandes occasions de le voir fructifier.

Nicolas et Bourdeau se regardèrent. Tous les deux savaient sur le bout des doigts les traquenards du jeu et de la cocange. Le biribi en particulier comprenait un tableau sur lequel étaient inscrits soixante-dix numéros. Le jeu consistait à placer sa mise sur une des dix-sept parties du tableau. Le numéro gagnant, porté sur une boule, était tiré d’un sac par le banquier. Restait que celui-ci avait toujours l’avantage. Quant au pharaon, c’était bien pis.

— Ce sont des jeux de cartes ?

Il y eut en face un nouveau rictus méprisant.

— Le biribi point, mais le pharaon oui. Les joueurs misent sur une ou plusieurs cartes. Le banquier en tire deux qu’il dispose à droite ou à gauche.

— Voilà qui est tentant, ne trouves-tu pas ? dit Nicolas s’adressant à Bourdeau en s’éventant de son tricorne, vieux signal entre eux que le moment était venu de changer de ton.

Pierre, à la grande surprise de la tenancière, vint se placer derrière elle et lui saisit les bras. Elle se débattit en vain.

— Madame, dit Nicolas imperturbable, peut-être ignorez-vous qui nous sommes ?

La tenancière ne semblait pas perdre son aplomb.

— Vous n’êtes apparemment pas ce que vous prétendez être. M’imaginez-vous si bigaude18 que je ne m’en serais point aperçue ? Ah oui ! Perdre des fortunes aux jeux de commerce ! Le beau conte ! À qui voulez-vous le faire gober ?

Elle tapa du talon de son soulier à plusieurs reprises. Soudain, l’un des panneaux de glace pivota sur lui-même et un homme surgit l’épée à la main qui, la lame en avant, se jeta sur Bourdeau. Ce dernier fit un écart et, dans le même temps, Nicolas qui manipulait son chapeau en tira en un éclair son pistolet miniature et appuya sur la gâchette. La petite pièce s’emplit soudain de fumée et de l’odeur de la poudre. Quant à l’homme, il se mit à hurler et à jurer, le bras fracassé. Son malheur n’était point achevé car Bourdeau lui asséna sur la tête un coup de son gourdin de poche.

— Alors, madame, il paraît que vos précautions ne servent en rien à protéger vos arrières. Cela ne va pas nous inciter à beaucoup d’indulgence avec vous. Qu’en dites-vous ?

— J’en dis que vous êtes des bandits.

— Point d’injures.

— Combien voulez-vous ?

— Je crains, madame, qu’il y ait derechef méprise de votre part. Vous nous prenez pour des malandrins venus piller votre fond, or nous sommes des policiers.

— Ah ! La pousse ! Je préfère. Je la traite depuis vingt ans. Faites donc prévenir M. Le Camus.

— Oh ! Je suis persuadé que M. Le Camus, inspecteur de fort bon aloi, aurait quelque intérêt à poursuivre avec vous des relations que ses fonctions imposent. Mais… Mais il se trouve que nous sommes bien au-dessus de ce Camus-là et qu’un mot de nous le jettera à la Bastille tout aussi facilement que nous pourrions vous faire mener sur-le-champ dans des lieux moins amènes.

Il parut que ces quelques paroles jetées par le commissaire avec une certaine véhémence battaient à brèches les défenses pourtant fortes de la mégère.

— Alors, gémit-elle, un ton au-dessous, cela va me coûter bon. Les profits de ce soir ?

— C’est qu’elle nous prend pour des maltôtiers ! s’écria Bourdeau furieux.

— Madame, reprit Nicolas, comprenez bien à qui vous vous adressez et ayez souci de vous-même.

Elle n’en semblait pas convaincue. Il fallait donc en venir à des méthodes que l’honnêteté de Nicolas réprouvait, mais qui avaient maintes fois fait leurs preuves.

— Comme il vous plaira. L’inspecteur va appeler le guet et les exempts. Vous serez immédiatement conduite à la Salpêtrière… Non, à Bicêtre, et placée sur ma recommandation dans une de ces fosses immondes que visitent volontiers le dimanche nos bons Parisiens.

Le visage contracté de la femme s’affaissa soudain dans une débâcle de larmes.

— C’est toujours ainsi, l’argument porte. Allons, répondez à nos questions. Recevez-vous beaucoup de monde chaque soir ?

— Ce que peuvent contenir mes salons, répondit-elle d’une voix lasse. Six tables de jeu. Environ une trentaine de personnes.

— Soit. Parmi ceux-ci, des étrangers ?

— Très souvent. Les embaucheurs sont intimés de privilégier cette clientèle-là. Elle est argentée et ne pleure pas ses pertes.

— Qui sont fréquentes, ces pertes, je suppose ?

— Vous dites vrai. Au point où j’en suis… Le banquier peut aider le hasard. La cocange19 aussi.

— Je suis heureux de vous l’entendre dire ! Et parmi ces joueurs fortunés et malchanceux, se trouvait-il ces derniers temps quelques étrangers ?

— Moins d’Anglais qu’auparavant en raison de la guerre20. Il en reste malgré tout. En revanche, j’ai noté l’accroissement de joueurs russes. Ils perdent des fortunes…

— Et gagnent quelquefois ?

Elle eut une grimace en coin.

— Au début, pour hameçonner… Ensuite c’est la débâcle. Cela me cause souci, car il y a des mauvais payeurs, réticents à régler leurs dettes.

— Ce fut sans doute le cas récemment ? Et de qui s’agissait-il ?

— Un jeune noble russe a beaucoup perdu, mais a payé rubis sur l’ongle. Une grande dame de la même nation. Sa robe à la prisée fût montée à au moins trois cents livres !

— Voyez donc la marchande d’habits ! grogna Bourdeau.

— Cela fait partie du métier de savoir soupeser les gens sur la mine.

— Et donc, cette grande dame ? La pouvez-vous décrire ?

— Grande, bien en chair, la trentaine passée, perruque.

— Maquillée ?

— Certes, mais je n’ai pas distingué ses traits car elle portait un loup.

Elle savait bien, songea Nicolas, qu’une véridique et ouverte contribution au travail de la police était la seule voie de salut.

— Et cette dame a beaucoup perdu ?

— Plus encore ! Plusieurs milliers de livres sur plusieurs soirées.

— Elle a réglé sa dette ?

— Plus ou moins.

— Comment cela ?

— Une partie… Enfin le quart. Pour le reste, des promesses.

— Et vous êtes femme à vous satisfaire de paroles ?

Elle ricana et ses petits yeux s’étrécirent encore.

— Point ! J’ai accepté un gage et consenti à un règlement à tempérament moyennant intérêt.

— Ce gage ?

— Un bijou.

— Veuillez nous le présenter, madame.

Elle hésita un instant, puis plongea la main dans son corsage pour y cueillir au creux de sa maigre poitrine une petite clé avec laquelle elle ouvrit un tiroir de son bureau. Bourdeau s’approcha et contempla, interdit, un amas de rouleaux de louis d’or et d’objets divers, des bijoux pour la plupart.

— Après la fripe, voilà l’usure !

Elle présenta à Nicolas une broche ornée de diamants et de rubis entourant le portrait d’une dame en habit de cour. Un E majuscule, surmonté d’une couronne, étincelait de tous ses brillants. Le commissaire, après l’avoir examinée, l’empocha à l’indignation de la tenancière.

— Vous m’assassinez ! Voleurs !

— Des insultes maintenant ?

Elle se calma.

— C’est l’émotion, monsieur… Je ne veux en aucun cas mettre en doute l’honnêteté et la conscience qui se peuvent lire sur votre visage et que confirme la hauteur de vos paroles…

— Il suffit, madame ! C’est insulter à l’équité de la police que de prétendre se rédimer de ses fautes par de basses flagorneries. Nous saisissons cet objet pour lequel nous vous donnerons reçu. S’il s’avère que rien ne s’y oppose, il vous sera rendu. Au fait, qu’auriez-vous fait si la dame n’avait pas consenti à vous abandonner ce gage précieux ? Vous ne répondez pas ?

Il désigna l’homme inconscient gisant à terre.

— Vous lui eussiez sans doute dépêché ce grand flandrin pour la menacer et lui apprendre à respecter sa parole ?

Elle ne répondit pas, l’air farouche.

— En l’occurrence, silence vaut aveu !

Bourdeau s’était éclipsé pour aller chercher le guet. Nicolas l’observait.

— Quel est votre nom ?

— Germaine Raveux, mais on m’appelle la Tison.

— Beau nom de guerre en vérité ! Que vais-je faire de vous ?

Il laissa se prolonger un menaçant silence. Ce fut elle qui finit par le rompre, incapable de supporter plus longtemps ce mutisme lourd de sous-entendus.

— Mais, monsieur, je me suis ouverte à vous en toute sincérité. Je peux encore vous être utile.

Son visage se plissa dans un mouvement méchant et astucieux.

— Songez que cette dame qui vous intéresse reparaîtra bientôt pour reprendre sa broche. Qui peut vous prévenir alors ? Hein ? Faut savoir ce qu’on veut.

— C’est une proposition à examiner. Cependant, puisque nous parlons de Russes, qu’avez-vous à dire sur ce jeune homme qui a beaucoup perdu et, sans barguigner, a réglé ses dettes ? Aurait-il eu un contact avec votre dame à la broche ?

— Oh ! Elle aurait bien voulu, je gage ! Elle le dévorait des yeux sans qu’il s’en aperçût.

— Ce fut ainsi ? Mais ils ne se parlèrent point ?

— À aucun moment. Mais le valet du jeune noble s’entretint longuement avec la dame et j’eus le sentiment qu’une intrigue se nouait.

— Tiens donc ! C’est certain que votre expérience…

— Vous pouvez m’en croire. J’ai dans ces affaires une longue pratique. Il m’arrive d’apparier de jeunes étrangers à quelques belles filles dans la nécessité.

— Vous feriez mieux de ne point vous en vanter. Connaissez-vous la Paulet ?

— Ah ! Qui ne connaît pas cette vieille vache ? Chacun s’interroge sur sa longévité dans la carrière. On raconte qu’à son âge elle est acoquinée depuis des lustres avec un de vos collègues, un commissaire qui pourrait être son fils. Un beau gars, dit-on, qui n’est pas ragoûté de faire la grenouille à l’envers avec cette truie. Il succède, à ce que je sais, à un garde-française qui avait embobiné la dame avant de partir avec sa caisse et l’une de ses filles ! Enfin, elle mène son train, protégée et soutenue par la pousse ! C’est une redoutable, une dévoreuse, une insatiable. Les filles, le jeu et maintenant la devinerie !

En collectionneur d’âmes, Nicolas écoutait sans illusion ce dégorgement d’horreurs, cet épanchement de haine, ce débordement d’immondices qui étaient chez les pires de ces femmes la marque d’infamie de leur industrie. Il n’ignorait certes pas ce qu’on disait de lui, médisances sans doute aussi relayées par des confrères jaloux.

— Madame, je vous autorise à demeurer libre. Oh, ne vous réjouissez pas trop vite ! La surveillance sera étroite autour de vous, tant que durera l’enquête que je mène et après sa résolution. Vous êtes en dette à votre tour et le moindre écart de votre part entraînera aussitôt les foudres de la loi. Est-ce assez clair à votre entendement ?

Elle acquiesça, vaincue.

— Et pour commencer, il me plairait, dans le cas où votre dame russe réapparaîtrait, d’en être immédiatement informé. Faites porter message au Grand Châtelet par un vas-y-dire pour le père Marie, huissier, qui me le remettra. Tâchez de connaître le nom et l’adresse de cette dame.

— Mais je les ai !

Elle ricana.

— Il n’aurait plus manqué que je laisse la pigeonne s’envoler sans savoir où elle nichait.

— Et qui est-elle ?

Elle fourragea dans un tiroir et en sortit un petit carton que couvraient deux lignes d’une écriture maladroite et qui ne sembla pas au commissaire très aristocratique. Elle le tendit à Nicolas qui le lut à haute voix.

— Princesse de Kesseoren, hôtel de Russie, rue Christine, tiens donc ! Vous gardiez donc des atouts en réserve ? Cela ne plaide guère en votre faveur. Je vous en préviens, c’est le dernier écart que je tolère.

Lorsque Bourdeau revint, accompagné des gens du guet, ils placèrent l’homme inconscient sur un brancard et l’emmenèrent. Nicolas désigna le tiroir du bureau.

— Mesurez votre chance qu’on ne saisisse pas votre trésor de guerre ! À nous revoir !

 

Dans le fiacre, Nicolas raconta à Bourdeau les derniers éléments arrachés à la Tison. Il lui rapporta en riant les propos tenus sur leur amie du Dauphin couronné.

— L’apprendrait-elle, plaisanta l’inspecteur, qu’elle serait flattée de la liaison qu’on lui prête ! Allons-nous à l’hôtel de Russie ?

— Dans un premier temps, j’y ai songé. Je ferai prendre d’abord des informations. Si nous avons affaire à une vraie princesse, étrangère et russe de surcroît, il faudra traiter cela avec des pincettes.

— C’est le marquis qui parle ?

— Non, le diplomate. J’ai jadis beaucoup appris à Vienne auprès de M. de Breteuil21.

Il tira la broche saisie rue de la Sourdière.

— Vois-tu, il s’agit d’un portrait de l’impératrice.

— Feue ton amie la reine de Hongrie, Marie-Thérèse ?

— Non ! De la grande Catherine.

— Et ce E majuscule ?

— C’est l’E de Catherine, en russe Ekaterina. Un portrait de cette richesse est une distinction impériale.

— Comme ta tabatière du feu roi ?

— Oui, avec cette différence que c’est la comtesse du Barry qui me l’a offerte.

— Nous voilà bien avec ces Russes ! Un meurtre à éclaircir et un vol à organiser !

— J’augure mal des deux affaires.

 

Nicolas reconduisit l’inspecteur chez lui faubourg Saint-Marcel. Il descendit même embrasser Mme Bourdeau, rouge de confusion de cette attention et d’être surprise en tablier en train de préparer un souper de fête en l’honneur des vingt-cinq ans de l’aîné de ses fils. Le commissaire promit d’envoyer un présent et embrassa le jeune homme, tout aussi ému que sa mère, sous le regard attendri de Bourdeau.

Dans le fiacre qui le ramenait rue Montmartre, Nicolas se remémorait les événements de la journée. Son ambition, fondée sur l’expérience et l’observation minutieuse des faits, lui murmurait que cette affaire sortait de l’ordinaire, qu’elle ne laissait pas de recéler des obscurités difficiles à éclairer et qu’enfin elle risquait de toucher à des intérêts d’État. Était-ce simplement le jeu ou la débauche qui avaient déterminé ce crime étrange ? Il ne servait à rien de multiplier les conjectures. L’enquête apporterait sans doute d’autres lumières signifiantes.

La figure tutélaire du chanoine Le Floch ressurgit dans sa rumination. Certes il pouvait s’abandonner lors de longues soirées d’hiver à quelques jeux innocents dont les pertes étaient soldées par des haricots que Fine, sa gouvernante, conservait soigneusement dans une bouteille afin de lester les fonds de ses tartes. En chaire, le bon prêtre tonnait, affirmant que le gain des jeux était un projet honteux et un véritable larcin. Il citait Aristote dénonçant les joueurs comme des voleurs de gens qui leur étaient inconnus. Il rappelait que saint Cyprien stigmatisait le jeu comme une invention du démon, source de crimes, d’infamies et de sacrilèges. Contre cette terrible tentation, il recommandait une extrême aversion et d’éviter à tout prix les jeux de hasard si on souhaitait mériter la grâce. Quant au marquis de Ranreuil, joueur modéré de société, il moquait avec une aimable ironie son vieil ami le chanoine, tout en mettant fréquemment en garde Nicolas contre les conséquences d’une fureur si communément partagée.

La vue de l’hôtel de Noblecourt réjouit le cœur du commissaire. Son fils était sans doute arrivé et chacun s’apprêtait à célébrer son retour. Il éprouva soudain fortement le bonheur d’être père.