VI

TISSUS, NŒUDS ET COLLIER

« Lorsque tout le monde parle à la fois, il s’établit une sorte de feu croisé qui fait beaucoup de bruit sans porter coup. »

Frédéric II

Paris était depuis quelques jours à l’heure russe. La visite du comte et de la comtesse du Nord était au centre de toutes les conversations. Chaque déplacement, chaque geste, chaque parole de l’illustre visiteur étaient commentés à l’infini par les chalands curieux qui se pressaient sur son passage. Le peuple l’avait trouvé fort laid, d’une figure étrange, l’air camus, au demeurant aimable. Il en plaisantait lui-même. Nicolas l’avait entrevu à Versailles lors de sa présentation à la famille royale et son impression recoupait celle du peuple. Par Mme Campan, sa vieille connaissance, il avait appris certains détails des entrevues : Marie Féodorovna portait une toilette ravissante, un grand habit de brocart brodé de perles sur un panier de six aunes. La reine, habituellement aimable, s’était sentie gênée devant ses visiteurs impériaux et avait dû se retirer dans sa chambre comme prise de faiblesse. Elle avait confié à sa femme de chambre que le rôle de reine était plus difficile à jouer en présence d’autres souverains qu’avec des courtisans. Elle avait été frappée par la roideur froide de la comtesse du Nord et sa propension à faire valoir ce qu’elle savait et à le faire à tout propos. Mme Campan la trouvait dans le genre allemand et hommasse. Marie-Antoinette, ayant remarqué que sa visiteuse avait comme elle la vue basse, lui avait offert un superbe éventail enrichi de diamants qui dissimulait une excellente lorgnette. Au dire de M. de la Live, introducteur des ambassadeurs, le roi s’était montré à son ordinaire fort réservé, mais plus cordial en privé dans son cabinet.

Les affaires suivaient leur cours. Comme prévu, les visiteurs s’étaient installés dans l’Hôtel de Lévi, chez le ministre russe à Paris. Nicolas recevait des rapports réguliers de Dangeville, désormais bien amariné et qui circulait librement à tous les étages de la résidence. La date fatidique approchait pour l’opération, prévue le lundi 27 dès l’après-souper, alors que le couple impérial assisterait à la représentation à la Comédie-Française.

Nicolas ne savait où donner de la tête. Il se souvint soudain que la date du 8 juin approchait et qu’il avait promis à Louis de le mener chez maître Vachon, leur tailleur, afin de paraître le plus dignement possible lors du bal donné par la reine à Trianon. Le samedi 25 mai au petit matin, il entraîna Louis rue Vieille-du-Temple où, depuis des lustres, l’illustre artiste du costume officiait.

En dépit de la splendeur de sa clientèle, maître Vachon avait tenu à conserver à l’aspect de sa boutique, nichée au fond d’une vieille cour du Marais, son austère sévérité. Cette continuité dans l’apparence participait non d’une modestie très préservée, mais bien de l’orgueil d’un artisan dont la réputation n’était plus à faire et que les ducs parfois suppliaient pour qu’il daignât les servir, un homme enfin dont le roi avait dit « ce bon monsieur Vachon » ou, du moins le croyait-il, sur la parole du commissaire. Son accueil fut à la hauteur de la reconnaissance, quasi dévote, qu’il vouait à Nicolas. Il se dressa avec difficulté de la haute cathèdre depuis laquelle il dominait l’activité de sa boutique. Les apprentis et garçons qui avaient levé la tête, et par conséquent l’aiguille, se replongèrent bientôt sur leur tâche dès qu’un regard sévère du maître les eut subjugués.

— Ah ! Monsieur le marquis, monsieur le vicomte. Pardonnez-moi si je ne me lève point. Mes pauvres jambes ne me portent plus… Enfin de plus en plus difficilement.

— Comment vont les affaires, maître Vachon ?

— Bien et mal ! Bien et mal, monsieur le marquis.

— Comment cela ?

— Ces jours-ci, c’est le coup de feu ; nous taillons, coupons, cousons ad patres ! Il y a tant de réceptions et de fêtes avec ces Russes à Paris que nous ne savons plus où donner de la tête ! Que serait-ce sans l’incognito ? Et, le croiriez-vous, un de mes confrères, Fagot, est sur le point de faire fortune avec un vêtement d’enfant dont l’impératrice a offert le modèle, taillé par elle-même pour son petit-fils Alexandre ! On ne peut faire un pas dans la rue sans lire au front d’une boutique : À l’empire russe, À la dame russe, À Catherine la grande et j’en passe.

— Et votre boutique de modes, rue Royale ?

— Peuh ! Peuh ! C’est madame Déficit. Je devrais bien la rebaptiser… À l’ours russe, par exemple !

— Que me dites-vous là ? Nos dames ne se vêtiraient plus, elles abandonneraient la parure ?

— Pour cela non ! Mais il y a mouvement et du dernier restrictif pour nous, maîtres des splendeurs. C’est elle la coupable. J’ai peine à le dire…

Il baissa la voix et jeta un regard fulgurant sur les garçons. Un mouvement général s’ensuivit, les visages s’enfoncèrent sur les tissus travaillés.

— … Oui, la reine… Depuis ces grossesses et la naissance du dauphin, Dieu bénisse cet enfançon et le roi avec lui ! « Ce bon monsieur Vachon », quand j’y songe… Que disais-je ?

— La reine.

— Ah, oui ! Naguère, on vendait en France pour plus de cent millions d’étoffes dont les formes et le goût changeaient cinq ou six fois par an. On dit que l’empereur d’Autriche, jaloux de notre industrie, aurait incité sa sœur à tout faire pour détruire le commerce de Lyon et, ensuite, le nôtre par conséquence obligée. De plus en plus, la reine emprunte aux femmes de chambre l’usage de s’habiller en blanc. Hé, le tout au bénéfice des négociants de Bruxelles, maîtres de ces tissus-là ! On dit que nos fabricants ont fait intervenir Mesdames les filles du feu roi. Elles auraient présenté un mémoire au roi. La reine a pris leurs reproches polis comme une offense, avec la hauteur d’une souveraine dont le cœur est étranger aux Français. Tout ce qui est beau, grand et noble n’est désormais conservé que pour les fêtes rares et les jours d’appareil. Bref, on ne distingue plus une duchesse d’une comédienne. Adieu l’ancienne somptuosité. Adieu les formes imposantes des ajustements de la parure ! Adieu la grandeur ! Adieu, adieu, adieu !

— Mon bon monsieur Vachon, vous exagérez la chose, nous sommes en guerre et le déficit s’accroît. Chacun, et la cour la première, se doit de donner l’exemple et de diminuer ses dépenses. Le bon temps reviendra, soyez-en sûr !

— On ne revient jamais en arrière. Il serait temps que je me retire.

Nicolas fut surpris des propos du tailleur. Qu’un homme aussi imbu de traditions, dont la fidélité pour le trône et le roi était indiscutable, pût en venir à attaquer si vivement la reine le blessait au fond de lui. Pourtant il n’était qu’à moitié surpris de ce discours. Douze ans après son arrivée en France et en dépit de ses maternités, Marie-Antoinette ne parvenait pas à remonter la pente de son impopularité. La trame de cette malédiction était trop souvent tissée dans ses entours. Mesdames, Orléans, Provence et d’autres encore pourvoyaient aux ignominies des pamphlets répandus. Elle avait trop longtemps, disait à Nicolas une voix intérieure, donné au peuple le spectacle de son plaisir pour le convaincre désormais de la véracité d’un apparent sérieux. Frivole, volage, imprudente et surtout autrichienne demeuraient les échos répétés d’un rejet général, que rien ne parvenait désormais à enrayer.

— Mais, monsieur le marquis, que puis-je faire pour votre service ?

— Je crains être venu vous trouver un peu tard. La reine donne un bal paré à Versailles le 8 juin. J’aimerais que mon fils et moi y paraissions à notre avantage. C’est-à-dire avec la perfection que votre art saura y apporter.

Le teint blafard du tailleur se colora de plaisir.

— Mon Dieu, monsieur le marquis, nous sommes justement débordés par cette occurrence-là ! Que n’êtes-vous venus plus tôt !

Toutes les têtes s’étaient à nouveau dressées à l’écoute de la suite de la conversation. Un coup de canne les fit s’abaisser derechef dans un ensemble parfait.

— « Ce bon monsieur Vachon »… Cependant, je ne peux me résoudre à vous abandonner. Tant pis si mes garçons doivent travailler la nuit.

Il y eut un désordre dans le sage alignement des têtes, les unes s’étaient dressées, d’autres s’enfonçaient. Un raclement de gorge du maître y remit bon ordre.

— Voyons, c’est un bal paré à ce que j’ai appris. Grand habit de cour pour les dames, sauf pour celles qui danseront et seront en domino blanc, de satin bien sûr, avec panier réduit et petite queue. Pour les hommes, la plus riche parure et perruque à pointe terminée par une seule boucle en pointe.

Il les considéra comme on toise.

— Hum, j’ai vos mesures. Sylvain, fiche famille de Ranreuil, et promptement !

Un apprenti, presque un enfant encore, se précipita dans l’arrière-boutique et revint bientôt avec un petit carton.

— Monsieur le vicomte entend-il porter un uniforme de gala ?

— Non, dit Nicolas. Sa Majesté souhaite qu’il soit en habit.

Vachon eut un regard admiratif pour le jeune homme dont la tenue faisait l’objet des recommandations de la souveraine.

— Vous souvenez-vous de votre premier habit ? Hein ? Vert, je crois ? C’était votre première visite à Versailles, avec M. de Sartine je pense ? Il y a bien longtemps. Pour vous, je vois un gris perlé à broderies d’argent, le feu roi aimait cette couleur et, pour vous monsieur le vicomte, un habit bleu roi à broderies d’or. J’imagine cela ainsi. Mais votre goût…

— Est le vôtre, maître Vachon. Nous nous en sommes toujours bien portés depuis vingt-deux ans, si je compte bien.

— Déjà ! Mes jambes en effet me le rappellent.

Il voulut à tout prix se lever pour accompagner ses visiteurs jusqu’à la cour qui dissimulait en frontière cette boutique retirée que seule sa riche clientèle connaissait. Il y parvint, appuyé sur deux de ses petites mains. Il assura Nicolas qu’aucun essayage ne serait nécessaire, ayant conservé de longue main les patrons du père et du fils. Il avait deux ans auparavant taillé les uniformes du lieutenant aux carabiniers de Monsieur.

Nicolas riait en regagnant leur voiture.

— Mon père, qu’est-ce qui vous réjouit tant ?

— C’est que me revient à l’esprit ce que contait Fine, ma nourrice, à la grande fureur du chanoine Le Floch, comme tu le sais mon père adoptif. Elle chantait :

Ur c’hemener ‘ deo ket un den.

Nemet ur c’hemener ha ken ;

Ret er pouezin p’en da en ti

Ret er pouezin a pa sorti.

— Ce qui signifiait ?

— En gros : Ce n’est qu’un tailleur et pas plus ; il faut le peser quand il entre dans la maison, il faut le peser quand il sort. Ah ! Mon Dieu, ce n’est pas le cas de notre bon M. Vachon. Je crois bien qu’il a conservé depuis vingt-deux ans tous les morceaux de lisières et de retailles de mes habits, culottes, gilets et manteaux qui, de coutume, lui étaient dus ! Reste qu’en Bretagne croiser un tailleur porte malheur.

— Accordez-vous foi à ces sornettes ?

Nicolas ne répondit pas, l’air songeur.

— Vous devrez un jour apprendre le breton, monsieur le vicomte de Tréhiguier, si vous voulez vous faire entendre de nos gens. Et quand je dis nos gens, je devrais les appeler frères, ayant joué et polissonné avec eux dans mon jeune âge. Vous les aimerez comme je le fis, et continue encore, et ils vous le rendront bien.

Nicolas se fit déposer au Grand Châtelet où Bourdeau l’attendait. Comme toujours, un examen approfondi de l’enquête s’imposait. Il aimait ces tête-à-tête avec l’inspecteur, multipliés, innombrables, depuis le premier jour de leur travail commun. Ils imposaient entre eux comme une sorte de jeu où l’intelligence, l’intuition, le hasard aussi, s’entremêlaient, faisaient jaillir les hypothèses, ouvraient des voies, en fermaient d’autres et confortaient parfois une petite idée qui flottait et qui n’attendait pour se concrétiser que le feu du débat.

— Alors, quoi de nouveau ? dit Nicolas.

La formule habituelle fit sourire Bourdeau, que ce début ravissait toujours, vieille habitude, témoignage de leur connivence.

— Oh ! J’ai à nouveau interrogé le Piquadieu. Rien à faire. Cette buse refuse de jaser. Pourquoi ? Je jurerais qu’il est tenu d’une manière ou d’une autre. L’ordre lui a été donné de clore la bouche. Il s’y tient, se sentant sans doute menacé. Par qui et comment ?

— Il a tenté de nous faire accroire qu’il dépendait d’un autre service. J’ai sondé en profondeur tout ce qui existe dans le domaine avec l’aide de l’amiral d’Arranet. Il n’en ressort rien, absolument rien !

— J’ai vu aussi la Berlotte, la cinquantaine, visage long et maigre, teint couperosé, un œil louche et l’autre méchant. Elle est demeurée très vague. Elle a reconnu que Richard Harmand fréquentait son académie. Le portrait qu’elle m’en a dressé avec une sorte de fièvre vindicative aggrave la première esquisse que son ami nous avait offerte. Elle le décrit sans honneur et sans probité.

— Comme il est plaisant d’entendre le vice prôner la vertu !

— Elle a ajouté que lorsqu’il était à quia, décavé par quelque coup malchanceux, il se faisait avancer des sommes, très expert à duper son prochain sur sa bonne mine. Le jeu était sa ressource. Après un coup heureux qui le remettait en finances, il se livrait à la débauche.

— Quel tableau ! La Berlotte traite-t-elle des étrangers ?

— Oui-da ! Parfois. Des Anglais ou… des Américains. Comment le peut-elle deviner, les seconds ayant été des premiers et la langue leur étant commune !

— Se peut-il ?… Je songe soudain à quelque chose. Si le mystérieux M. Smith avait fréquenté la maison Berlotte, n’est-ce point là que sa médaille aurait pu lui être dérobée ?

— Franklin nous a affirmé sans gazer le fait qu’il l’avait égarée chez le comte de Rovski.

— Était-il en mesure d’affirmer autre chose ? Il ignorait tout de ce que nous pouvions savoir de l’événement. Imaginons qu’il fréquentait chez la Berlotte, la chaîne a pu être rompue au cours d’un déduit. Et qui sait, peut-être avec la Gambut ? Car observe que cette fille revient avec une cadence intrigante dans notre affaire. L’as-tu interrogée ?

— Introuvable. J’ai lancé mes meilleures mouches à sa recherche. Tirepot réunira les informations.

— Pour Richard Harmand, sur le cas duquel il faut revenir, il était dans une situation de faiblesse, vulnérable par le train qu’il menait. Les dettes impliquent des prêteurs, des complaisants ou des compromissions. Qui a fait pression sur lui et qui pouvait le faire ? A-t-il confié la clé à quelqu’un qui en avait besoin pour s’introduire dans l’hôtel ?

Nicolas resta un moment plongé dans sa réflexion.

— Dans tout ce que nous avançons, pèse l’incertitude de notre ignorance du déroulement de la soirée rue de Richelieu. Les indications nous manquent cruellement pour dessiner les événements de ce soir-là. Quels projets nourrissait le comte de Rovski ? L’eau-de-vie ? Mais cette habitude paraissait chez lui quotidienne. Attendait-il une visite galante ? La Gambut ? Le papier découvert incite à le penser. Avait-il rendez-vous de diplomatie secrète avec ce M. Smith ?

— Et tu oublies la dame au portrait.

— Non point. Mais j’ajoute à ce tableau la curieuse mention du cul-de-sac des Provençaux dans la bouche de Veyrat alias la Jeunesse alias Piquadieu. La Berlotte le connaît-elle ?

— Oui, comme tout un chacun dans ce monde-là. Elle est cependant demeurée évasive sur le sujet. Une chose m’intrigue. Nous avons un noble russe qui vient à Paris soi-disant pour faire sa cour au comte du Nord. Il jouit des plaisirs de la ville, ce que nous pouvons comprendre. Reste une inconnue. Comment a-t-il rencontré ce M. Smith ? Où ? Et cet Américain, il a bien franchi un jour les limites du royaume. Il est bien entré dans Paris. La police des étrangers en tient la liste et doit nécessairement nous éclairer sur ce point.

— Tu as raison. C’est dans cette direction qu’il faut aller, sinon nous tirerons notre poudre aux moineaux.

À ce moment le père Marie entra dans le bureau de permanence, un pli à la main.

— Nicolas, ceci pour toi ; c’est arrivé par un laquais qui m’a agonisé de recommandations. Je n’aime point cette engeance-là. Et que… Et que… Que la chose était urgente, à remettre aussitôt au marquis de Ranreuil, et vlan et vlan ! Enfin, voilà qui est fait.

Il tendit la lettre au commissaire et se retira en grommelant. Le cachet fut examiné avant d’être rompu. Nicolas, après une rapide lecture, agita joyeusement le papier.

— C’est le baron de Corberon qui me répond. Il a fait diligence !

Monsieur le marquis,

Votre message me joint à Paris au moment où j’arrive de ma campagne, où votre souvenir demeure et où je serais heureux de vous accueillir quand il vous plaira. Je m’empresse de tenter de répondre à votre demande en usant de mes faibles lumières et de l’expérience acquise au cours de mon service en Russie.

Oui, j’ai connu le comte Igor de Rovski à la cour de Catherine. Sa carrière fut un feu volant dont le parcours s’apparente à celle d’un météore dans le ciel de Saint-Pétersbourg. Cette fugace comète, contrairement aux habitudes de la tsarine dont le choix se porte d’ordinaire sur la roture qu’elle tire de la foule pour la mieux renvoyer au néant, se fixa sur un membre d’une grande famille. L’impératrice, qui depuis longtemps prostitue son sexe et son rang, fut subjuguée par la beauté de Rovski. Sa taille, son front haut et spirituel, l’expression animée de son regard, tout séduisit notre Sémiramis, ou plutôt, devrais-je écrire, notre Messaline… Il faut vous apprendre que, dans la jeunesse militaire, chacun s’efforce en toute occasion de se produire sur le passage de Catherine en étalant des cuisses bien faites…

Après quelques entretiens secrets, il fut agréé et conduit, comme le taureau du sacrifice, pour plus ample informé à l’experte Mlle Protassov, la Lebel de cette cour-là40. Aussi bien la nomme-t-on « l’éprouveuse » pour ces fonctions si particulières. L’impétrant passa ensuite dans les mains du médecin du corps pour un examen dont je vous épargnerai le détail. Le compte-rendu dut être avantageux et le comte de Rovski fut nommé aide de camp et emménagea sur-le-champ dans l’appartement réservé aux favoris successifs.

L’homme possédait tous les agréments qu’on pouvait espérer d’un sigisbée. Son esprit et sa vigueur d’Hercule firent merveille. Mais ce jeune noble, imbu de ses origines, se montra vaniteux et, surtout, indiscret. Ne mesurant pas ses mouvements, le fougueux étalon ne se satisfit pas du tempérament de la tsarine et n’hésita pas à cocher dans la basse-cour impériale… Catherine aurait pu lui passer ses défauts mais non son infidélité. L’ayant surpris embrassant étroitement, sur son propre lit du palais, une de ses dames d’honneur, elle le chassa. Grégoire Orloff en son temps s’était perdu dans des circonstances identiques. Pour Rovski, l’événement s’accomplit en discrétion. Il fut invité d’autorité à se faire oublier et à voyager. Il semble assuré que l’impératrice, prudente dans ses excès, n’ait pas voulu braver de puissantes familles proches de son ancien favori.

J’ose espérer que ces quelques remarques satisferont le serviteur du roi dont je m’honore d’être l’ami. Je crois savoir que nous nous verrons lors du bal à Trianon donné par Sa Majesté en l’honneur du comte du Nord. Igor de Rovski ne méritait pas le sort lamentable que vous m’avez décrit. Puissiez-vous découvrir son assassin !

J’ai l’honneur d’être avec un sincère attachement, monsieur le marquis, votre très humble et obéissant serviteur.

Corberon

J’ajoute pour répondre à une autre de vos questions qu’une dame à portrait bénéficie d’une distinction accordée par l’impératrice à des dames de qualité qui portent le bijou en sautoir.

— Y a-t-il dans tout cela de quoi nous éclairer ?

— Je m’interroge sur la véritable raison de la présence du comte à Paris. Tout ce que j’ai appris lors de ma visite à Corberon ne laisse pas de jeter un doute. Pourquoi serait-il venu faire sa cour au grand-duc Paul alors que celui-ci réprouve les débauches de sa mère et ne devrait éprouver aucun plaisir à recevoir l’hommage de l’un de ses amants ?

— Peut-être était-il chargé d’une mission particulière en relation avec les négociations en cours avec l’Angleterre ?

— Tant que nous n’aurons pas mis la main sur M. Smith pour l’interroger, il sera difficile de trancher. Au fait, où en est la surveillance ordonnée par Le Noir ?

— Selon les derniers rapports, il ne serait pas sorti de la résidence de Benjamin Franklin à Chaillot. Mais nos mouches ne l’ont pas vu depuis et rien n’exclut qu’il ait pu s’échapper d’une manière ou d’une autre. Enfin, il nous faut aussi mettre la main sur cette dame au portrait. Là aussi, les registres des étrangers devraient nous permettre de la retrouver. Je vais demander à Gremillon de s’y consacrer aussitôt.

Dans la soirée, alors que les deux policiers s’apprêtaient à quitter le Grand Châtelet, Gremillon apparut avec une liasse de documents à la main. Il avait l’air à la fois satisfait et impatient de leur communiquer le résultat de ses recherches dans les registres du bureau des étrangers.

— Alors, dit Nicolas, vous voilà bien affairé !

— Il y a de quoi. J’ai remué des monceaux de papier, avalé tout autant de poussière et dispersé quelques familles de souris ! Sommes-nous assez organisés de posséder même un gros dossier sur la Russie ! Imaginez que ces gens-là ont voulu débaucher, depuis des années, nos artisans les plus expérimentés. Il y a quarante ans, un émissaire russe, un racoleur, fut arrêté à la suite d’un stratagème. Il tentait de recruter des familles des Cévennes et du Languedoc afin d’établir des plantations de mûriers à vers à soie dans les parties méridionales de la Russie ! Nouvelle offensive il y a dix ans. En 1768, un agent russe, Fierville, fait l’objet de plaintes de l’intendant des Menus-Plaisirs. Il débauchait des acteurs !

— Il ferait beau voir, dit Bourdeau, que les Russes se veuillent mettre avec nous sur un pied d’égalité. Nous sommes le centre du monde par la qualité de nos produits et l’éclat de nos spectacles.

— L’égalité dont tu nous rebats parfois les oreilles ne va donc que pour les Français ?

Bourdeau prit la chose en riant sans avoir sur le moment matière à rebondir.

— Alors, Gremillon. Quoi d’autre que ces généralités ?

— Hé, c’est qu’elles ont, monsieur, un lien avec notre affaire.

— Comment cela ?

— J’ai découvert toute une correspondance concernant un étrange personnage, une femme. Elle nous intriguait l’an dernier.

— L’an dernier ?

— Oui, M. Le Noir avait été interrogé par M. de Vergennes sur cette personne sur laquelle son attention avait été appelée. Elle se faisait alors appeler Dabout-Spada et était suspectée d’ourdir des trames dans lesquelles beaucoup de dupes étaient tombés. Elle avançait d’ailleurs d’autres identités, comtesse de Brienne et de Bruth. Elle prétendait avoir de grandes réclamations à faire contre la couronne de Russie. Elle s’était servie du nom du marquis de Vérac, notre ministre à Saint-Pétersbourg, pour trouver un accès auprès des plus grands et tromper les béats capables de donner créance à ses fables. Elle forma ainsi des liaisons et des intrigues, escroquant au passage le marquis de Richemont de plus de quarante mille livres.

— Tout cela est fort intéressant, mais nous ramène à quoi ?

— Attendez. La conclusion mérite les circonvolutions qui y conduisent. Pour parfaire les assurances qu’elle prodiguait, la dame en question arborait un portrait en miniature de Catherine II entouré de diamants et de rubis.

— Ah ! Voilà qui nous intéresse au plus haut point.

— Car elle avait mis en gage ce portrait pour obtenir de l’or frais. Elle n’est jamais revenue chercher le joyau et le bijoutier en a été gros Jean et délesté de plusieurs dizaines de milliers de livres.

— A-t-on le nom de ce joaillier ? demanda Bourdeau.

— Certes oui. Il s’agit de M. Böehmer, le joaillier de la couronne.

— Comment ! Il s’y est laissé prendre !

— La chose s’est faite en deux temps. La dame est venue le voir en grand équipage et lui a présenté le bijou qu’il a examiné. Il a donné son prix pour un achat autorisant six mois de délai d’éventuel rachat. Elle a hésité, minaudé, a dit souhaiter réfléchir. Elle est revenue quelques jours après ayant pris sa décision. Elle a joué la grande scène avec larmes, obtenu un meilleur prix, accablé Böehmer de ses séductions, et finalement laissé à regret, multipliant les hésitations, l’objet aux mains du bijoutier qui, ayant examiné le portrait une première fois, et sous le charme, n’a pas songé à récidiver son examen.

Le bon visage du sergent s’épanouissait de contentement en achevant sa démonstration.

— Doit-on en conclure que cette dame serait celle que nous recherchons ?

— Ce que je vais vous dévoiler incite fortement à le croire.

— J’ai retrouvé, dit Bourdeau, trace de l’arrivée du comte de Rovski en France.

— Ah ! Voici du nouveau.

— Une liste de passagers du paquebot L’Artois qui a déposé le même jour les passagers suivants…

Il chercha dans ses papiers.

— Je vous lis :

 

– Mademoiselle Anne Desmarets, lectrice

– M. Sauvageot, négociant en cuirs

– M. Smith, banquier

– M. Golikoff, négociant en eaux-de-vie

– Ivan Kripaeev, domestique

– Princesse de Kesseoren

– Schultz, marchands de peaux

– M. le comte Igor de Rovski, officier

 

Nicolas et Bourdeau se regardèrent tant cette liste ouvrait de perspectives dans l’enquête en cours.

— Voilà qui est du dernier éclairant ! Ainsi trois de nos suspects ont voyagé ensemble et se sont rencontrés, forcément. Ont-ils fait pour la première fois connaissance à l’occasion de cette traversée ou des relations s’étaient-elles déjà nouées en Russie ? Qu’y a-t-il de commun entre les trois susnommés ? Se peut-il que des liaisons existent avec les cinq autres passagers ? Pierre, voici un nouveau champ de recherches. Retrouvons-les également et confrontons leurs témoignages. Cela fait sept personnes sur lesquelles il faut lancer nos chiens.

— Vaste projet !

— À la hauteur de la réputation de nos services. Tu me mets cela en musique. Gremillon et Rabouine se jettent dès demain sur les brisées.

— Il faudra aller vite, car lundi commence le grand ouvrage à la résidence du prince Bariatinski.

— Je ne l’oublie pas, j’y songe même sans cesse tant je crains ce qui peut advenir de ce projet sur lequel, tu le sais, j’ai nourri des doutes dès l’origine. À ce sujet, j’assisterai à la représentation à la Comédie-Française dans le cas où le comte du Nord ferait retour avant l’heure. Nous établirons des coureurs pour pouvoir nous prévenir dans un sens ou dans l’autre. Toi, tu demeureras à l’hôtel de police pour y recueillir l’objet que nous attendons.

 

Nicolas quitta le Châtelet après avoir prodigué ses recommandations à Bourdeau et à Gremillon pour la préparation des recherches nécessaires. Rue Montmartre, il trouva M. de Noblecourt seul dans sa chambre sur le point de souper. Louis s’était échappé, avide de retrouver ses amis et les plaisirs de la capitale.

— Prenez place, Nicolas.

Il sonna et bientôt Catherine fit son entrée.

— Monzieur m’a abbelée ?

— Que oui, chère Catherine. Nicolas soupe avec moi, qu’avons-nous ce soir ?

— Vous affez de la chance, je vais améliorer l’ordinaire. Pour Nicolas, j’ai acheté ce matin bar chance des œufs d’oie. Z’est la saison ! Une ponne omelette pien grasse aux pointes d’asperges fera merfeille.

— Tu fais cuire les asperges au préalable ?

— Non, mon betit. Il faut leur conserver un petit beu de croquant. Donc je les fais sauter dans un beu de lard gras, les pique pour férifier la cuisson, les mouille de vin blanc afin d’en assurer la tendreté et je jette les œufs battus dessus.

— En goûterai-je ? demanda Noblecourt timidement.

— Yo, yo, n’y zongez bas ! L’œuf d’oie est peaucoup trop gras pour fous !

— Voyez comme on me traite sous mon propre toit. Ne réfléchis-tu pas, mauvaise, que tu prépares à Nicolas une vieillesse de douleur et de marasme ? Une jeunesse goûteuse procure une vieillesse goutteuse ! Prenez-y garde, godelureau.

— Enzuite, reprit Catherine insensible aux jérémiades du vieux magistrat, une assiettée de saucisson de Magland que l’ami de Nicolas nous a adressé. J’en avais sauvé un bon morceau de la vorazité de vous autres.

— Et moi ? Et moi ?

— Un bouillon de racines, puis de la salade cuite dans un beu de fond de veau, et votre sauge du zoir.

— Hors de ma vue, harpie !

Riant, Catherine s’enfuit, puis se retourna.

— Et vous n’aurez bas de framboizes du jardin à la crème.

Noblecourt soupira. Il considéra avec curiosité Nicolas.

— Je vous devine soucieux. Est-ce toujours cette opération insensée qui vous torture l’esprit ?

Il marche sans dessein : ses yeux mal assurés

N’osent lever au ciel leurs regards égarés.

— À ce point, cela se voit ? Vous connaissez mon sentiment sur cette affaire.

La nature envers moi moins mère que marâtre

M’a formé très rétif et très opiniâtre,

Surtout lorsque quelqu’un veut m’imposer la loi.

— Le jeu de paume poétique est fort plaisant avec vous.

Nicolas considérait avec curiosité le bougeoir qui traînait sur la petite table devant le fauteuil de son vieil ami. L’objet en cuivre doré à l’or moulu portait deux lumières. Il n’en avait jamais vu de semblables.

— Ah ! Voilà qui vous intrigue, n’est-ce pas ? Notre Louis a eu la gentillesse de courir cet après-midi chez le sieur Granchez, bijoutier de la reine, au magasin Le Petit Dunkerque, me chercher cette nouveauté, un bougeoir à plateau et garde-vue qui possède un éteignoir mécanique d’un genre absolument nouveau.

— Et ce mécanisme ?

— Point d’impatience. L’appareil éteint les bougies à volonté. La tige à laquelle ces éteignoirs sont adaptés est graduée pour fixer l’heure où l’on désire qu’ils fassent leur effet, un des deux éteignoirs part cinq minutes avant l’autre et vous prévient que l’autre bougie va s’éteindre. Qu’on prenne alors garde si l’on veut continuer sa lecture ou toute autre occupation. Ainsi, désormais je dispose de deux sources de lumière et me mets à l’abri du feu, moi qui parfois m’endors dans mon fauteuil

— Prodigieuse innovation ! Rien n’arrêtera le progrès que la marche des sciences nous procure. Au fait, où sont nos bêtes ?

— Pluton tient compagnie à nos chevaux et Mouchette taquine un matou borgne et boiteux, à qui elle semble trouver des charmes particuliers. Il a miaulé toute la journée sur un toit voisin, appelant sa belle à l’amour.

— Peste, elle va me revenir pouilleuse, sale, épuisée et repentante !

L’omelette avait fait son apparition odorante avec la soupe et la salade du magistrat. Catherine redescendue, Nicolas, pris de pitié, coupa une petite partie de son mets qu’il fit glisser dans l’assiette de Noblecourt ému. Celui-ci s’employa, avec un regard vers la porte de sa chambre, d’en faire aussitôt disparaître toute trace.

— Il y a autre chose qui vous trouble, Nicolas ?

— Vous me percez à jour.

Il se mit à lui conter en détail l’état de l’enquête sur l’assassinat de la rue de Richelieu. Son hôte l’écouta avec attention et, ayant avalé tout rond sa salade cuite, s’essuya la bouche et donna son sentiment.

— De tout ce que vous m’avez appris ou répété une chose me frappe, car le diable gîte toujours dans des détails qui n’en sont pas. Considérons.

Nicolas s’amusait toujours des méandres de la rhétorique de Noblecourt. Ses exordes n’auguraient en rien ce qui suivait. C’était comme un moulin quand une brise met ses ailes en mouvement et que, peu à peu, tous les engrenages s’actionnent pour enfin aboutir au craquement du grain sous une meule qui annonce le nuage blanc de la mouture. Il écouta avec attention, conscient que souvent la particulière perception des faits et l’original raisonnement de son ami avaient dans le passé heureusement orienté ses enquêtes.

— Il faut en effet tirer argument de tous les événements en votre possession. Or vous passez fort rapidement sur un élément qui ne paraît pas avoir suscité chez vous la moindre tentative de réflexion.

— Mentor est sévère, ce soir. Serait-ce la privation de framboises ?

— Point, il vise l’efficacité.

— Et quel est ce détail sur lequel je ne me penche pas ?

— Cette affaire de fausse monnaie. Avez-vous fait vérifier ces monnaies afin de déterminer si elles sont, non seulement sonnantes et trébuchantes, mais que leur titre est de bon aloi ?

— Pas encore et vous avez raison de me le rappeler. Ni Bourdeau ni moi, dans l’état que nous venons de dresser des éléments de l’affaire, n’avons songé à vérifier ce point précis bien que nous l’ayons prévu. Mais que vous suggère votre habituelle sagacité si par extraordinaire ces louis s’avèrent forgés et malhonnêtes ?

— Hum ! Quand il y a apparence, la certitude ne laisse pas de suivre. Mais poussons plus loin. Vous savez que le crime de fausse monnaie… J’eus le malheur de traiter plusieurs cas jadis… Que disais-je ? Ah, oui ! Ce crime a toujours été puni de la plus grande sévérité. La première race de nos rois faisait couper les mains. Saint Louis condamnait les coupables à avoir les yeux crevés. L’Église se joignit à cette curée en les excommuniant. La peine de mort fut généralisée et confirmée par Henri II et le grand cardinal. C’était la confiance dans l’État tout entier qui était compromise et qu’il convenait de restaurer.

— D’où, selon vous, il ressort ?

— Il ressort que celui qui s’engage dans cette voie périlleuse, qui demande des moyens matériels peu aisés à réunir, ne peut être qu’un grand misérable très organisé ou bien dans le cas présent une puissance plus importante.

— Je ne parviens pas à suivre le labyrinthique de votre raisonnement.

— Brassez les faits. Que surgit-il ? Sur fond de visite du comte du Nord qui suscite, vous êtes bien placé pour en convenir, d’étranges trames, vous enquêtez sur un meurtre, et même deux si j’ai bien compris, liés de manière mystérieuse l’un à l’autre. Surgissent sur ce théâtre des étrangers russes et américains. Tout semble simple, le jeu et la débauche. Ceci est l’apparence. Ne croyez-vous pas que la réalité est tout autre ? On ne démontre pas l’évidence, on la sent presque toujours et l’apparence est prise pour la réalité. Ne sentez-vous pas que la fausse monnaie répandue est l’un des moyens dont usent les États pour corrompre et acheter sans bourse délier ceux dont ils souhaitent l’ordre et l’appui ?

— Si je vous entends bien, l’argent probablement faux remis à Richard Harmand et découvert dans sa chambre, proviendrait des services d’une puissance qui souhaite obtenir un service de lui ?

— Voilà ! Vous avez compris et bien résumé mon propos.

— Je dois consulter Böehmer, le joaillier de la couronne. Peut-être est-il en mesure de m’éclairer sur la dame au portrait ? J’en tirerai profit pour faire vérifier la sincérité des louis d’or saisis chez Harmand. Je vous suis reconnaissant de votre réflexion qui, à l’accoutumée, fraye des voies nouvelles.

— Je n’y ai point mérite et, comme le dit un contemporain : il est plus aisé de dire des choses nouvelles que de concilier parfaitement et de réunir sous un seul point de vue toutes celles qui ont été dites. N’oubliez pas, cher Nicolas, que je ne suis qu’un pauvre vieillard, faillible tout comme un autre. Peut-être suis-je dans l’erreur et j’ai scrupule maintenant à troubler votre esprit, en déviant ce qui était la voie droite de votre raisonnement.

— Point. Je me suis toujours bien porté de vos conseils. Il est fructueux que mes faibles lumières bénéficient de votre expérience et de vos talents éprouvés.

Ils continuèrent à paisiblement deviser. Noblecourt félicita le père de la distinction et du caractère de Louis. Puis Nicolas prit congé et regagna ses appartements.

Il se sentait heureux du jugement de Noblecourt sur le caractère du vicomte de Tréhiguier. Les circonstances de sa naissance, les premières étapes de son existence, la tardive reconnaissance d’un père informé fort tard de sa descendance, qui eussent pu troubler le destin du jeune homme, n’avaient pourtant laissé aucune trace sur cette nature de qualité. Comme chaque fois qu’il pensait à Antoinette environnée de périls à Londres au service du roi, son cœur se serra. Pressant sa poitrine, il sentit le petit reliquaire qu’il avait fait reconstituer par un joaillier du Pont-au-Change. Depuis que ce dépôt lui avait été remis, il avait été appelé à plusieurs reprises par Madame Louise au Carmel de Saint-Denis. Elle se plaisait à sa conversation, émue de retrouver un fidèle serviteur de son père. Chaque fois qu’elle s’enquérait des nouvelles de Louis, comme chargée d’une mission dont Nicolas ne voulait pas démêler l’origine, il se sentait, intérieurement, saisi d’une amère et triste douceur.

Dimanche 26 mai 1782

Après l’office à Saint-Eustache, Nicolas et Louis avaient tenu compagnie à M. de Noblecourt pour le dîner. Catherine s’était surpassée en les régalant d’une longe de veau en gelée que flanquait une tourte aux épinards et que suivit une soupe de fraises au vin et au rhum délicatement parfumée de vanille et de cannelle. L’exercice s’imposait et comme ils étaient tous deux conviés par le duc de Croÿ dans son jardin d’Ivry, Nicolas fit seller Sémillante, qui botta d’enthousiasme à la perspective d’une sortie, et l’autre jument, louée à l’intention de Louis le temps de son séjour parisien.

Le duc de Croÿ, qui venait de rentrer d’une visite de ses terres du Berry, parut vieilli et fatigué à Nicolas, mais toujours allant et empreint de cette courtoisie française que les temps nouveaux tendaient à repousser dans des cercles de plus en plus restreints. Il interrogea Louis avec bienveillance sur le service à Saumur. Le jeune officier répondit en concision à un personnage qui, d’évidence, lui en imposait d’autant plus que son père l’avait prévenu que leur hôte, détenteur d’un important commandement en Picardie et en Artois, était sur le point de recevoir le bâton de maréchal de France. Certes Louis connaissait le duc de Richelieu, mais ce personnage dont les rapports étaient si anciens et étroits tant avec son père qu’avec Noblecourt lui semblait faire partie de sa famille, quelle que fût l’admiration portée au vainqueur de Fontenoy et de Port-Mahon.

Le duc leur fit les honneurs de ses vergers et même goûter ses premières fraises noyées de crème double provenant d’une laiterie voisine. Nicolas admirait le paysage de Paris nimbé d’une légère brume. Les petits-enfants du duc de Croÿ jouaient en riant autour d’eux. L’heure était à la paix, au bonheur et au plaisir de vivre.

— Mes compliments, monseigneur, dit Nicolas d’une voix forte, connaissant la surdité de son interlocuteur, pour vos plantations. Chaque fois que vous m’offrez l’occasion de les visiter, j’observe leur croissance et leur fécondité.

— C’est une joie pour nous aussi de les retrouver quand je reviens à Paris. Avez-vous visité les nouvelles installations des jardins du petit Trianon ? La reine a ordonné à Richard d’en modifier le dessin. Imaginez qu’à la place de la serre chaude que goûtait tant notre feu roi…

Il tira son chapeau.

— … je crus être fou de découvrir des montagnes, un grand rocher et une rivière. Jamais deux arpents de terre n’ont tant changé de forme ni coûté tant d’argent. Quelques parties me parurent manquées. Trop de genres mêlés, le désordre anglais, le ton chinois et l’architecture grecque. En revanche je félicite Richard qui, se livrant à son goût et à son talent, y place de grands arbres et des espèces rares de toutes sortes. Serez-vous au bal de la reine ?

— Certes, avec le vicomte.

— Bien, bien. Avez-vous rencontré déjà le comte du Nord ?

— Je dirai, entr’aperçu lors de sa présentation à Sa Majesté.

— J’y étais. Je l’ai trouvé très petit et de la figure la moins prévenante, ce qu’il rachète d’ailleurs par son bon ton. Quant à sa femme, une Wurtemberg, c’est une grosse roide, point vilaine. Il est à parier que l’impératrice, qui a fait le mariage, ne l’a point choisie intrigante !

— Avez-vous été présenté au prince ?

— En raccroc ! Je faisais une petite méchanceté au prince Bariatinski, au reste diplomate des plus urbain, lui demandant s’ils avaient un petit pays qu’on appelât comté du Nord. Il me répondit non d’un air embarrassé. La dénomination est un peu forte, les rois de Suède et du Danemark ne sont pas des zéros ! C’était le 23 mai, il y eut soirée de gala à l’opéra du château. Le comte du Nord, voulant faire honneur au pays qui le reçoit, avait demandé une œuvre française.

— Ce n’est pas ce qui était prévu.

— On choisit donc de présenter La Reine de Golconde, en trois actes. Le premier, si vous voulez mon avis, est bien long et, seul, le deuxième est charmant41. Et Castor et Pollux qui suivait ne rachetait rien. Beaucoup renâclaient à ce spectacle et jetaient de hauts cris. Comment ? Voici qu’à grands frais on offre aux oreilles de leurs altesses ces antiques beautés au lieu des chefs-d’œuvre de Gluck ! Le roi donna la meilleure place au couple russe et, en dépit de l’incognito, les plus grandes distinctions leur furent prodiguées. À cette occasion, il y eut appartement. Le ministre russe, pourtant marri de mon algarade, me présenta. Je dis au prince que j’étais en correspondance avec leur fameux Pallas42, savant distingué. Je lui promis de lui adresser mon mémoire imprimé sur le passage du Nord.

Louis, à qui la leçon avait été faite par son père sur les passions du duc, l’interrogea à ce sujet et dut subir une longue digression sur ce thème qu’il entendit fort respectueusement, posant aux bons moments les questions utiles. Le duc, ravi de l’intérêt du jeune homme, lui promit de lui envoyer sa brochure.

Ils prirent congé vers les six heures de relevée et soupèrent frugalement avec Noblecourt qui se fit raconter par le menu le récit de leur après-midi.

Lundi 27 mai 1782

Nicolas appréhendait cette journée et ses suites avec une angoisse qu’il n’avait de longtemps éprouvée. Il décida, avant de se rendre à l’hôtel de police où se réunirait l’état-major de l’opération afin d’y vérifier une dernière fois le dispositif mis en place, de visiter M. Böehmer, le joaillier de la couronne. Peut-être en tirerait-il quelques informations utiles. Il reviendrait rue Montmartre afin de changer de costume pour la matinée à la Comédie-Française en présence du comte et de la comtesse du Nord. À la réflexion, alors qu’il ajustait son catogan, il décida de faire un saut préalable à l’hôtel de police pour y vérifier les fiches existantes sur le joaillier de la couronne. Ces vieux rapports étaient souvent d’une richesse insoupçonnée.

Le joaillier Charles-Auguste Böehmer, juif saxon d’origine, y était décrit comme actif, hardi et intelligent. Il s’était associé avec Paul Bassenge, originaire de Leipzig, et ils avaient ouvert depuis des années une boutique de haut luxe place Vendôme. Outre l’affaire du portrait, quelques apostilles ajoutées à la note indiquaient aussi que les deux associés avaient composé des années auparavant un collier en esclavage, à l’origine destiné à Mme du Barry. Le roi étant venu à mourir, la commande leur était restée sur les bras. Nicolas retrouva dans ces notes éparses une vieille connaissance, Baudart de Saint-James43, trésorier de la marine, à qui ils avaient emprunté deux cent mille livres en vue de payer une partie des pierres réunies pour ce bijou. Il en trouva d’ailleurs une description et l’évaluation : 2 300 carats, 647 diamants et brillants de quarante carats pour un prix de 1 600 000 livres. Nicolas observa que M. Böehmer avait à plusieurs reprises proposé le collier à la reine qui avait refusé, sans doute effrayée de l’immensité de la dépense. Les bijoutiers désespéraient, concluait cette fiche, de vendre le joyau dont plusieurs cours européennes avaient, elles aussi, repoussé l’achat.

M. Böehmer, aimable petit homme tout en rondeurs et sourires, s’enquit de ce que désirait Nicolas. Il parut inquiet d’apprendre que son éventuel client était commissaire au Châtelet.

— Permettez-moi de m’étonner de votre visite. Puis-je connaître son objet ?

— Vous allez comprendre.

Nicolas sortit de sa poche un louis d’or qu’il déposa sur le velours du tapis qui couvrait le comptoir de chêne clair.

— Auriez-vous la grande obligeance de vérifier la véracité de cette pièce ?

Böehmer eut une espèce de haut-le-cœur et secoua la tête, sans doute dans l’expectative de la conduite à tenir.

— Monsieur, monsieur, comme vous y allez ! Ai-je l’apparence d’un trébucheur du Pont-au-Change44 pour déférer à votre demande ? Je suis le joaillier de la couronne.

Nicolas prit son air le plus engageant.

— Monsieur Böehmer, vous vous méprenez, même si, comme on dit, qui peut le plus peut le moins. Loin de moi l’idée d’offenser la dignité de votre négoce. Cependant si je vous précisais que ma requête est peut-être liée à l’activité d’une certaine dame qui s’est fait appeler Bruth ou Brienne, cela changerait-il votre manière d’apprécier ma demande ?

— Point, monsieur, ces noms ne signifient rien pour moi.

Nicolas avait conservé un nom pour une nouvelle offensive en surprise.

— Et Mme Dabout-Spada ?

Pour le coup Böehmer ne put s’empêcher de sursauter.

— Je constate que vous la connaissez, dit Nicolas, poussant son avantage.

— Je ne peux dire le contraire, encore que ce nom me replonge dans une mauvaise affaire que j’aurais souhaité oublier.

— Je vous remercie de votre sincérité. Procédons par ordre. Princesse de Kesseoren, cela vous dit-il quelque chose ?

— Point.

— Bien. Pouvez-vous me décrire la dame en question qui, selon nos informations, vous a escroqué plusieurs milliers de livres ?

— Une dame déjà en âge, la trentaine épanouie, beaucoup de dignité, en imposant par son langage et sa mise. Hélas !

— Comment se fait-il qu’un homme aussi avisé que vous l’êtes…

Il ne put achever. Böehmer venait de frapper du poing sur la table.

— Monsieur, monsieur, c’est que vous ne savez pas tout !

— Eh bien ?

— Mon confrère Bassenge et moi-même avons réuni depuis des années les pierres les plus belles en eau et en taille pour créer un collier, un collier, monsieur, une splendeur à nulle autre pareille, digne d’une souveraine. Nous essayons en vain de le vendre auprès des cours et de la nôtre en particulier, sans succès, hélas ! Si j’ai fait preuve d’une telle candeur avec cette femme, c’est qu’elle m’avait fait accroire qu’elle était proche de l’impératrice de Russie et qu’elle se pouvait entremettre pour lui proposer notre parure. Elle a le don de vous entortiller qu’on oublie toute prudence et raison. Reste, monsieur le commissaire, cela je peux vous le garantir, que la broche à portrait qu’elle m’a présentée lors de notre première rencontre était bien authentique. J’en avais en effet réparé une tout à fait identique pour une noble dame russe ou polonaise, une de mes pratiques, qui vit à Paris depuis des années.

— Et qui s’appelle ?

— La comtesse Skzrawonski.

Nicolas nota le nom, puis le joaillier consentit de bonne grâce à faire l’essai du louis qui s’avéra faux et fabriqué de cuivre doré. Il remercia dans les formes les plus exquises le joaillier. On ne savait jamais, cela pouvait être utile. Il s’achemina vers l’hôtel de police tout proche. Il trouva le bureau de M. Le Noir en grande agitation. Bourdeau et Gremillon travaillaient sur des plans étalés sur une petite table placée près d’une croisée. Le lieutenant général de police, le menton dans la main, paraissait perdu dans la contemplation d’un portrait du roi. Ce portrait par Duplessis lui avait été offert après que le Parlement, quelques années auparavant, l’eut attaqué. Louis XVI lui avait ainsi marqué son estime et son appui.

— Vous voilà bien pensif, monseigneur. C’est la perspective de notre affaire qui vous assombrit ?

— Elle prend part à mon humeur.

Il attrapa Nicolas par le bras et l’entraîna devant le tableau.

— Considérez notre roi. Voilà un portrait officiel qu’on multiplie à l’infini. Oubliez le souverain. Qu’y distinguez-vous ?

— Il est difficile et de beaucoup malaisé d’oublier le sujet. Toutefois, si vous insistez, j’y vois un jeune homme aimable, doucement satisfait de lui-même ? De son état ?

— Est-il pour vous l’image de l’autorité ?

— C’est le roi. Je lui obéis et le vénère.

— Pour ma part j’observe une chose étrange qui me frappe. Comparez les tableaux en costume du sacre de nos trois derniers monarques. Est-ce la volonté des modèles ou celle des peintres qui y surnage ?

— Je distingue mal la voie où vous vous engagez.

— C’est que le grand roi regardait fixement, face à lui, son royaume, l’univers et ses sujets. Il était l’image de l’État.

— Et ses successeurs ?

— Louis XV regardait vers la droite, son petit-fils tourne la tête à gauche. Le premier semble absent, le second bonhomme… Cet homme est une énigme. Mais je divague, l’urgence nous appelle.

Nicolas fut frappé des réflexions de Le Noir. Elles ne manquaient ni de sagacité ni de finesse. L’image offerte à la contemplation des sujets impliquait qu’elle correspondît à la haute idée que chacun devait se faire du souverain. L’onction du sacre se renouvelait par l’apparence certes, mais surtout par le caractère.

— Alors, dit Le Noir, si nous récapitulions une dernière fois. Sommes-nous assez assurés du déroulement de la journée du prince ? Bourdeau ?

— La comtesse du Nord doit recevoir des marchands à la toilette et des artisans qui lui présenteront leurs chefs-d’œuvre, en particulier une superbe parure d’émaux entourés de marcassites.

— Comment est-on au courant, dit Nicolas surpris, de détails aussi précis de ce qui va advenir ! Cela me passe !

Le Noir, Bourdeau et Gremillon parurent gênés. L’inspecteur reprit la parole après un coup d’œil au lieutenant général de police.

— Par M. de Sartine.

— Comment, par Sartine ? Que signifie cela ?

— C’est que, dit timidement Le Noir, qui froissait un papier, il a souhaité introduire des gens à lui en ce jour décisif… pour vérifier… enfin vous comprenez.

Nicolas se leva et se mit à arpenter le bureau, frappant ses poings l’un contre l’autre.

— Comprendre ! Que dois-je comprendre ? Qu’on me signifie au moment où l’action s’engage, avec tous ses aléas, que le plan est modifié, qu’on y introduit sans raison des éléments incertains ? Pour quelle nouvelle alchimie ? Pour quelle douteuse comédie qui s’achèvera, je vous le prédis, en tragédie. Quelle fantaisie hors de gamme ose s’introduire dans ce jeu dangereux ? Quelle malsaine suspicion empiète45 nos préparatifs ? Doute-t-il de l’habileté de gens qui tirent depuis vingt-trois ans les marrons du feu à son service ? Comment lui qui jamais, au grand jamais, ne goûta la cuisine de nos enquêtes se trouve-t-il bon sur ce coup-ci de s’en mêler au risque de gâter la sauce ? Et cela sans avertir ceux qui en portent la responsabilité et qui, le cas échéant, en supporteraient l’échec. Un caprice sans consultation peut tout faire échouer. Je ne sais ce qui me retient de tout abandonner et de me retirer à Ranreuil sur mes terres à faire le bonheur de mes paysans. Dès le début, j’ai jugé que cette affaire était mal engagée, car d’une action condamnable, il ne peut en justice sortir du bien et nous paierons la folle enchère46 de cette bêtise, qu’aggrave encore ce que vous venez, monseigneur, de m’apprendre.

Chacun baissait la tête, pétrifié par une fureur à laquelle Nicolas Le Floch, marquis de Ranreuil, n’avait guère habitué ceux qui pourtant le connaissaient depuis longtemps. Accablé, Bourdeau baissait la tête, Gremillon s’était reculé dans le recoin d’une croisée, et Le Noir torturait sa tabatière.

— Allons, finit par dire ce dernier, je comprends votre irritation, mais enfin vous connaissez Sartine. Ce n’est pas la première fois qu’il coupe nos brisées et les piétine. Il faut le prendre et le supporter comme il est. Que n’ai-je subi moi-même, vous le savez bien ? Alors si vous ne le faites pour lui qui vient de vous manquer, de nous manquer, faites-le pour le roi et, peut-être, aussi un peu pour moi.

Devant la bonne figure épouvantée et rouge d’émotion, la colère de Nicolas retomba.

— Allons, vous avez raison, j’aurais dû m’y attendre. Alors cette journée, que devons-nous en apprendre encore ?

— Euh… Le couple impérial se rendra à l’Académie pour une séance en son honneur. M. de la Harpe lira un éloge en vers du grand-duc. Retour ensuite à l’Hôtel de Lévi et, après le dîner, départ pour le Théâtre français, puisque désormais c’est ainsi qu’on le nomme, afin d’assister à la matinée prévue.

— Bien, dit Nicolas. Égrenons le chapelet de l’action. Gremillon, je vous écoute.

— Dangeville, commença le sergent d’une voix tremblante, se fond désormais dans la foule des serviteurs de l’ambassade de Russie. Il circule sans être inquiété, connu de tous. Il a découvert, après plusieurs tentatives infructueuses, l’endroit où la broche est conservée. Il pense ne pas avoir de difficultés pour forcer le secrétaire en question. Une fois en possession du joyau, il le placera dans une bourse ouatinée, et le jettera par une croisée à l’un des nôtres, qui le transmettra à Rabouine, lequel, par les arrières des maisons, nous l’apportera. Le tout a été minuté ! Entre le début de l’opération et le bijou entre nos mains, il faudra compter vingt à trente minutes. Dangeville restera à l’hôtel pour ne pas donner l’éveil et y demeurera jusqu’au départ du comte du Nord conformément aux termes de son engagement.

— Bien. Pour ma part je me rendrai au théâtre pour veiller au grain et, surtout, vous avertir si par hasard le couple princier devait rentrer à l’Hôtel de Lévi avant l’heure prévue. Des messagers en relais sont prévus, je pense ?

Nicolas accepta de mauvais gré de partager, debout, le frugal dîner de poulet froid que Le Noir avait commandé dans son bureau. Chacun s’efforça de dérider le commissaire qui se cantonna pourtant dans un mutisme boudeur, inhabituel de sa part. Il reprit ensuite sa voiture pour se rendre au Théâtre français, par les quais, le Pont Royal, la rive gauche puis les rues de Seine et de Tournon jusqu’au Palais du Luxembourg.

 

Il y avait foule et Nicolas constata bien vite la justesse des opinions entendues sur le nouvel édifice chez Noblecourt et le duc de Croÿ. Il excipa de ses fonctions auprès de l’inspecteur de service pour obtenir une place assise au parterre, bénéficiant d’une innovation qui lui permettait, confortablement installé, d’avoir l’œil sur la loge où se tiendrait le couple russe. La salle était comble et fiévreuse dans l’attente de l’arrivée du comte du Nord, tant l’événement faisait mode à Paris et drainait une foule curieuse et bienveillante. Il essayait de distraire son esprit de ce qui venait de se passer. Était-il assez sot et inconséquent d’avoir pris la mouche pour une vétille qui s’était si souvent répétée depuis tant d’années ? Était-il acceptable qu’à près de quarante ans, il n’eût pas encore appris à maîtriser ses humeurs ? Il s’en voulait d’avoir offert ce triste spectacle à M. Le Noir consterné et à ses adjoints médusés.

Un incident le sortit de sa rumination. Une femme de qualité, richement vêtue, venait d’ordonner sur un ton d’arrogance marquée à son vieux voisin d’avoir à lui céder sa place et d’en déloger, vu qu’elle la considérait comme meilleure que la sienne et qu’il aurait affaire à ses gens s’il n’obtempérait pas sur-le-champ. Rien ne décelait chez l’agressé dans sa mise propre et modeste, sauf peut-être sa somptueuse perruque à trois marteaux, qu’il pût s’agir d’un personnage d’importance. Il ne répondit pas à la dame qui faisait tapage, la toisa, puis appela d’un geste l’inspecteur que la querelle avait attiré et lui parla à l’oreille. Le policier pria poliment la dame de le suivre. Elle fit scandale et l’on fut contraint d’appeler deux gardes-françaises qui l’emmenèrent de force malgré ses cris et ses menaces. L’inspecteur s’approcha de Nicolas et lui confia à l’oreille que l’homme était un procureur général de la prévôté de l’Hôtel, proche du chancelier de France, garde des sceaux.

Un frémissement agitait l’assistance. L’avant-loge s’emplit de cinq spectateurs parmi lesquels Nicolas reconnut le comte et la comtesse du Nord, le prince Bariatinski, ministre russe à Paris, et deux autres personnages de la suite du prince. La foule se dressa et applaudit à tout rompre. Le prince salua, sa femme se ploya dans une grande révérence de cour, ce qui redoubla les vivats. Une femme auprès de Nicolas murmura, tout en frappant des mains : « Dieu qu’il est laid ! Dieu qu’il est laid ! »

 

L’une des pièces ayant pour héros le roi Henri IV, chaque réplique pouvant s’appliquer à l’événement présent était ponctuée par les acclamations du parterre. Nicolas observait depuis des années combien les spectacles permettaient au public de manifester, souvent de manière cruelle et violente, ses préférences et ses haines. La représentation n’échappa nullement à cette habitude. À une réflexion du vert-galant sur Sully et ses ennemis, Ils m’ont trompé, les méchants ! une voix dans le parterre s’éleva pour crier : Oui, foutre, ils vous ont trompé. Nicolas comprit aux applaudissements qui saluèrent cette sortie que la victime en question était Necker, regretté du peuple qui ne laissait pas de se flatter de le voir un jour rentrer en grâce.

 

Soudain Nicolas remarqua une agitation dans la loge princière. Un homme était entré et parlait à l’oreille du ministre russe. Bariatinski se leva, murmura quelques mots au comte du Nord qui sembla approuver ce qui lui était dit. Nicolas en éprouva une vive inquiétude qui s’accrut quand il vit l’inspecteur de service lui faire de loin signe de le rejoindre. Il se leva, au grand dam de ses voisins dérangés, et retrouva dans le foyer son confrère qui lui remit un billet qu’il ouvrit aussitôt.

Mon cher Nicolas, je vous attends sur-le-champ à l’hôtel de police. Votre dévoué Le Noir.

La brièveté du message et le caractère lapidaire de la formule de politesse ranimèrent une angoisse qui, il s’en rendit compte, ne l’avait jamais quitté depuis le début de cet invraisemblable projet. Il sortit en courant du théâtre, sauta dans sa voiture et cria au cocher de le conduire au plus vite rue Neuve-des-Capucines.