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CARTONS DÉCOUPÉS

« Je me trouvai dans une forêt sombre.

Le droit chemin se perdait égaré. »

Dante

Jeudi 30 mai 1782

Après une mauvaise nuit dans cette chambre étrangère, le réveil fut difficile. La veille, mercredi, rien n’était allé comme il le souhaitait ; point d’informations et sa quête de nouveaux indices s’était avérée vaine. Il semblait à Nicolas qu’une éternité se fût écoulée depuis que sa mission avait pris un tournant macabre avec la mort du comte de Rovski. Il respira profondément, essayant de chasser toute l’oppression des cauchemars nocturnes. Le visage d’Aimée penché sur Balbastre lui revint en mémoire. La jalousie n’avait pas lieu d’être et seule l’indifférence ironique manifestée à son égard par la jeune femme l’avait blessé plus qu’il ne le voulait admettre. Après une rapide toilette, il revêtit en ce jour de la Fête-Dieu son habit ivoire où le cordon de Saint-Michel et la croix de Saint-Louis jetaient des éclats noir et rouge. Il devait accompagner le comte et la comtesse du Nord qui assisteraient aux cérémonies de Notre-Dame. En bas de l’escalier, il eut l’heureuse surprise de trouver Bourdeau, Gremillon et Rabouine qui l’attendaient. Un conseil de guerre s’ensuivit dans le jardin de l’hôtel, là où aucune oreille indiscrète ne viendrait les écouter. En demeurant discret sur les confidences de Sartine, Nicolas attira leur attention sur les mesures à prendre pour la sûreté des hôtes de la France. Certes l’incognito maintenu de la visite gênait la protection proche du prince, mais Le Noir avait mobilisé en nombre la police pour surveiller les parcours. Pour le reste, Nicolas intima à Rabouine de rameuter leurs propres mouches et autres espions de police pour que la foule fût surveillée au plus près. Quant à Bourdeau, il prendrait en charge dès son arrivée un certain M. Galbraith dont le signalement laissait supposer qu’il pût s’agir du mystérieux M. Smith.

 

À l’arrivée de l’Hôtel de Lévi, le prince l’accueillit avec chaleur et l’invita à monter dans son carrosse avec la comtesse du Nord, la baronne d’Oberkirch et le prince Kourakin. En ce beau jour de printemps, la capitale du royaume bruissait de la rumeur des grands jours. Sur le parcours, toutes les maisons étaient tapissées et à chaque carrefour d’imposants reposoirs ornés de colonnes et de bas-reliefs concouraient à l’édification de foules endimanchées. Ces édifices faisaient l’occupation et l’orgueil de tout un quartier. Des pétales de roses parsemaient le chemin. Qui eût cru, au vu de la multitude assemblée, que la ville comptât tant d’incrédules ? Le comte du Nord s’exaltait devant la ferveur de la foule, son épouse, plus mesurée, commentait avec un rien de réserve le spectacle qui défilait devant leurs yeux. Il est vrai qu’étant avant sa conversion de la religion réformée, ces démonstrations, ce déploiement de faste, et l’ostentation de la richesse du clergé, ne pouvaient lui complaire.

Le carrosse parvint devant le sanctuaire alors que débouchait la procession du Saint-Sacrement. Le spectacle était magnifique. Au son des musiques militaires, couvert régulièrement par des décharges de mousqueteries, défilait en majesté la suite colorée des cardinaux, des cordons bleus, des évêques, des présidents du parlement en robe rouge et hermine, des chanoines et vicaires du diocèse revêtus des chasubles et chapes précieuses sorties des trésors des églises. Rien ne manquait à la splendeur de la fête, ni le temps radieux, ni la joie populaire.

Les visiteurs furent solennellement accueillis et conduits en cérémonie à droite du chœur dans le jubé de la chapelle de Saint-Denis. La messe où officiait Leclerc de Juigné, archevêque de Paris, abonda en magnificences de toutes sortes, recueillement et musique. La comtesse finit par admettre que toute cette pompe catholique avait quelque chose d’imposant et qui parlait à l’âme.

À la sortie, le couple impérial distribua une somme considérable, destinée aux enfants trouvés et aux pauvres. Le prince Kourakin confia à Nicolas que leur bienfaisance était inépuisable et qu’aucune demande, fût-elle considérable, ne leur était en vain présentée. Ils sortaient chaque jour avec des bourses pleines de louis et, au retour, il n’en restait plus. C’était en fait la volonté de l’impératrice et ses enfants n’étaient que trop heureux d’y déférer sans souci d’économie.

Nicolas demanda au prince la permission de se retirer, le couple impérial étant prié à dîner chez Mme de Benckerdorff avant d’aller visiter la manufacture royale des Gobelins et recevoir des tapisseries offertes par le roi. Il se faufila dans la masse de la foule pour rejoindre, par les rues de la Lanterne et de la Juiverie, le pont Notre-Dame et gagner le Grand Châtelet depuis le quai de la Mégisserie. Sous le porche, il trouva Bourdeau qui faisait monter dans un fiacre un homme hâve et défait dans lequel il reconnut le M. Smith de l’ambassade américaine. Nicolas se joignit à l’expédition qui partait pour l’hôtel de police. Rien ne vint troubler le silence profond qui s’appesantit tout au long d’un parcours constamment ralenti par les processions et cérémonies religieuses que chaque paroisse de la ville avait organisées. Nicolas entendit Bourdeau qui, tout bas, maugréait contre ces capucinades.

 

Chez Le Noir, ils furent aussitôt introduits. Le lieutenant général de police siégeait l’air sévère derrière son bureau. Il fit un signe de connivence à Nicolas avant de prendre la parole.

— Monsieur, vous avez été arrêté à La Rochelle alors que vous tentiez d’embarquer sur un navire marchand muni d’un passeport apparemment véridique au nom de James Galbraith, né à Philadelphie en 1738. Or vous m’avez été présenté, il y a quelques jours, par votre ambassadeur, M. Franklin, sous le nom de Smith. J’ajoute que vous êtes mêlé de près ou de loin, la chose est à éclaircir, à une affaire criminelle. À tout cela, déjà lourd, s’ajoute le fait qu’étant entré dans le royaume sous le nom de Smith, prétendument banquier, vous m’avez été désigné comme attaché de l’ambassade américaine chargé, semble-t-il, d’obscures négociations avec l’empire russe. Monsieur, qu’avez-vous à répondre à tout cela ?

L’homme leva la tête. Nicolas remarqua son teint blafard et la barbe déjà grise qui avait poussé.

— Je n’ai rien à dire. Je veux voir mon ambassadeur.

— Mais voilà une demande qui me paraît raisonnable, dit Le Noir sarcastique. La rencontre est imminente. Dès que j’ai su votre arraisonnement, M. de Vergennes a été prévenu et m’a prié de traiter cela en son nom avec M. Benjamin Franklin. Il a été invité à me rencontrer et nous l’attendons. Aussi monsieur Smith ou Galbraith, peu importe, nous sommes sur le point de vous entendre.

Le même silence que dans le fiacre tomba sur l’assemblée. Bourdeau présenta les papiers saisis sur le prisonnier. Outre son passeport qui précisait qu’il était mandaté en mission par le Congrès américain et des lettres personnelles, se trouvait un fort ensemble de feuilles portant des chiffres et des numéros qui ressemblaient aux indications portées sur le carnet appartenant au comte de Rovski.

Peu après, le bruit d’une voiture sur le pavé de la cour annonça l’arrivée du ministre américain. Un pas claudicant s’approchait, scandé du choc d’une canne sur le marbre de l’escalier. Enfin le laquais ouvrit la porte et annonça le représentant du Congrès. Franklin s’arrêta sur le seuil ; il semblait essoufflé. Il regarda l’assemblée au travers de ses besicles et ne put dissimuler un mouvement de surprise en reconnaissant son compatriote.

— Monsieur Le Noir, dit-il en saluant l’assistance, que me vaut cet appel de vous valant convocation ? Je croyais avoir appris de M. de Vergennes que les officiels contacts sont d’ambassadeur à ministre ?

— Mille grâces, il n’y a point là convocation. Les termes de mon billet auraient dû vous avertir et détourner votre sensibilité de cette image-là. Parlons, si vous le voulez bien, d’une conversation officielle certes, mais d’une conversation.

— Mais où est M. de Vergennes ? dit Franklin, en feignant de le chercher du regard.

— Vous l’avez devant vous, cher ambassadeur. Le ministre, retenu à Versailles par la cérémonie de la Fête-Dieu, m’a délégué en cette occurrence le soin et le privilège de recevoir l’ambassadeur américain afin de démêler avec lui les arcanes d’une affaire dans laquelle paraît un de ses compatriotes. Je jurerais qu’il y a sans doute malentendu. Mais que Votre Excellence veuille bien prendre place.

Le Noir fit le tour de son bureau et désigna un fauteuil à Franklin dont la mine s’assombrissait.

— Tout d’abord, comment se porte le si charmant M. Smith, attaché de votre ambassade ?

— Vous moquez-vous ? Le voici, et de surcroît lié.

— À Dieu ne plaise ! Non, non, non, vous vous méprenez, il s’agit d’un certain – ou incertain ? – M. Galbraith, de son prénom James.

Les besicles de Franklin s’embuèrent. Était-ce la rage qui faisait fulminer le vieux lutteur ? Son français se ressentit de cette fureur.

— What ? What ? Le joke isn’t point mon goût. Signifier quoi ? Vouloir prouver quoi ? Regrette beaucoup.

— Vous me voyez au dernier désespoir, mais cet individu a été arrêté à La Rochelle cherchant à embarquer sous le faux nom de James Galbraith, car vous ne sauriez imaginer que je puisse douter de la parole du plénipotentiaire américain qui me l’a officiellement présenté comme étant M. Smith de sa chancellerie et qui d’ailleurs continue à l’affirmer, au mépris de toute évidence, Excellence.

— Monsieur !

— Je ne retire rien de ce que je viens de dire et réitère ma demande d’explication voulue, je devrais dire exigée par M. de Vergennes.

Jamais Nicolas n’avait vu Le Noir faire preuve d’une telle assurance et autorité. Il semblait transformé. Était-ce parce qu’il parlait au nom du roi ? Il y eut un long moment où chacun se mesura. Le Noir se plongea dans des papiers entassés sur son bureau et les examina avec une attention insultante. La canne de M. Franklin battait la mesure sur le parquet à un rythme inquiétant.

— Vous me refusez rendre M. Smith sur-le-champ, donc ?

— Dans les conditions présentes, je vous confirme, à mon regret, mon refus d’y consentir.

— Je devrai manger le chapeau à moi, aussi ?

— Ce serait indigeste ! Plaise à Dieu que nous ne poussions pas jusque-là ! Il me semble qu’entre gens d’honneur et de bonne compagnie, il y a toujours un terrain d’entente à trouver. Nous sommes alliés contre l’Angleterre et la paix, je dirais même la victoire, se profile pour nos armes, dois-je vous le rappeler ? Ce présent débat est-il, je vous le demande, à la hauteur de ces enjeux et nous ancrerons-nous dans notre mésentente sur un point si misérable ? Il me semble que seules la sincérité et la vérité sont à la mesure de ce que vous représentez, monsieur Franklin. C’est avec mon cœur que je vous dis ceci. Tirez-en les conclusions obligées.

— Obligées, c’est le mot ! Mais je vous entends, monsieur Le Noir.

Il soupira et essuya ses besicles.

— Je vais tout vous dire.

Smith fit un mouvement, que chacun remarqua.

— It is my duty, lui lança l’ambassadeur.

Il se leva et fixa Le Noir.

— Monseigneur, c’est longue histoire. M. Smith n’est pas l’attaché prétendu par moi. Galbraith est son nom. C’est un envoyé du Congrès américain auprès des Russes. Oh ! Ne rien craignez à vous, il ne pas traiter des négociations à venir, mais plutôt échanges commerciaux.

— Puis-je suggérer qu’il s’agit de ventes d’armes ?

— Possible, possible. Je vais vous dire tout comme on doit à un bon, véritable allié et ami. M. Galbraith…

L’intéressé s’agita en faisant de la tête des signes de dénégation.

— Il n’y a pas moyen d’autre voie, James. Je dois tout révéler à nos amis. Le plus ne peut être emporté par le moins…

Décidément, chacun se noblecourise, songea Nicolas.

— … il était en Russie pour user de son influence. Il a cru utile d’approcher le comte de Rovski en espoir lui détenir grande influence sur l’impératrice Catherine II, de qui dans ce pays tout dépend. Or elle n’accouple pas Mars et Vénus et le favori n’était point en mesure d’influer dans ce domaine. Faute de s’adresser à d’autres qui, moyennant finances, eussent pu l’aider, il commit la grande faute d’utiliser ailleurs les fonds importants remis par Galbraith pour acheter interventions. Il les a pourris…

— Gâchés ? Perdus ?

— Oui, gâchés, perdus, à un jeu d’enfer. Un moment Rovski en disgrâce s’embarque. Galbraith le suit et le relance sur le bateau. Il le poursuit jusqu’à Paris où il loge chez moi à Chaillot. Je le fais passer pour un attaché… comme vous savez.

— Bien, bien ! dit Le Noir. Voilà qui est clair. Reste le sombre que Votre Excellence va devoir, je le crains, suggérer à M. Galbraith d’éclairer en répondant sincèrement aux questions que monsieur le marquis de Ranreuil va lui poser sur ce qui s’est passé à l’hôtel de Vauban dans la chambre du comte de Rovski.

— J’y consens. Au point où nous en sommes. James, la responsabilité est mienne. Soyez clair avec M. de Ranreuil, que je connais bien et que j’estime.

— Monsieur, dit Nicolas, parlez-vous notre langue ? Dans le cas contraire, j’userai de la vôtre.

— Oui, parfaitement.

— Très bien ! Avez-vous cherché à rencontrer le comte de Rovski à Paris ?

— Oui.

— Dans quelles conditions ?

— J’ai suivi le comte jusqu’à Paris. Il ne m’a pas été difficile de connaître l’hôtel où il était descendu. À plusieurs reprises je me suis présenté à lui…

— Rue de Richelieu ?

— Non, à l’extérieur. Dans un cercle de jeu notamment.

— Quel était-il ?

— Celui de la rue de la Sourdière. Je lui ai représenté tout ce que signifiait son attitude. Recevoir des sommes considérables, ne pas les utiliser dans les conditions prévues, et non seulement cela, mais les dilapider à tout va, chez les filles et au jeu. Il n’a rien voulu entendre, m’a brutalement éconduit. Cela ne m’a pas découragé et j’ai décidé de le prendre au nid, c’est-à-dire dans sa chambre d’hôtel, là où il ne pourrait pas s’échapper et où je pourrais peut-être récupérer quelques lambeaux de la fortune que je lui avais confiée. J’ai étudié avec soin les habitudes de la maison. Dans l’attente de l’arrivée du comte du Nord, les appartements étaient vides et seul demeurait dans les lieux le comte de Rovski. Il s’agissait pour moi de m’y introduire afin d’avoir ce vrai tête-à-tête qu’en vain j’avais recherché. Pour cela il me fallait obtenir coûte que coûte la clé de la chambre en question…

Il hésita un moment.

— Alors ? Quelle solution avez-vous trouvée à ce problème ?

— J’ai fait affaire avec le valet du comte de Rovski. J’avais remarqué au jeu ce personnage plus que louche. Il m’était apparu appartenir à cette race de crocs dont on peut tout espérer moyennant finance. J’ai donc marchandé avec lui et obtenu qu’il me confie une clé qui me permettrait de m’introduire dans la chambre de son maître.

— Vous souviendriez-vous par hasard de la couleur du pompon attaché à cette clé ?

— Point. Mon souci était autre à ce moment-là et je n’y ai pas prêté attention.

— Le soleil était couché, donc ? À quelle heure estimez-vous vous êtes trouvé à pied d’œuvre ?

— Je pense vers la demie de huit heures.

— Reprenons. Vous vous êtes introduit dans ladite chambre, que s’est-il passé alors ?

— J’ai découvert le comte en déshabillé et déjà pris de boisson au point d’avoir du mal à comprendre qui j’étais et à me remettre. La conversation, si je puis nommer ainsi ce décousu de paroles, n’aboutit qu’à susciter la fureur écumante de l’ivrogne. Je n’obtins rien et, même, il se jeta sur moi, cherchant à m’étrangler. Heureusement que les vapeurs de son état affaiblissaient ses efforts, sinon j’aurais été contraint de me défendre autrement.

— Qu’est-ce à dire ?

— Que j’étais armé d’un pistolet dont j’étais décidé à user si le péril m’y contraignait. Finalement je l’ai repoussé sur son lit et c’est à ce moment que la chaîne portant la médaille, ou plutôt la monnaie, s’est rompue et que, sans m’en rendre compte, je l’ai perdue.

— Et vous vous êtes retiré ?

— Au plus vite. L’algarade avait été violente et bruyante. Aux guichets du Louvre, j’ai retrouvé le valet, à qui j’ai rendu la clé.

— Donc vous affirmez que le comte de Rovski était vivant lorsque vous avez quitté sa chambre ?

— Si elle a pour vous quelque valeur, monsieur le marquis, je vous en donne ma parole d’honneur.

— Je la reçois comme telle, monsieur, et vous sais gré de votre sincérité.

— Voilà qui est du dernier bien, déclara Le Noir ravi.

— Juste une dernière question. Monsieur Galbraith, nous savons que vous êtes venu en France sur un navire marchand. Il y avait d’autres passagers sur lesquels je souhaiterais recueillir votre sentiment.

— J’y prêtai peu attention. Il y avait une dame noble qui quittait peu sa cabine et, cela m’a frappé, devisait avec deux commerçants d’allure fruste, russes comme elle. Deux Français, une préceptrice et un commerçant, et enfin une sorte de moine qui vivait le nez plongé dans ce qui devait être un livre de prières.

— Rien de particulier en dehors de ces détails ?

— J’ai cru revoir la dame en question au cercle de la rue de la Sourdière, jouant gros jeu.

— Vous ne me parlez pas du comte. Il était aussi l’un des passagers.

— Vous avez raison. Mais on ne le voyait guère, soit qu’il évitât de me croiser, soit que son goût pour l’eau-de-vie ne le tînt enfermé dans sa cabine.

Franklin s’impatientait et était déjà debout.

— Je pense que nous en avoir fini, non ? J’ose espérer que ce regrettable malentendu ne pas laisser traces dans nos relations ?

— Libérez M. Galbraith, ordonna Le Noir faisant un signe de la main à Bourdeau qui aussitôt délia les poucettes57 qui entravaient les bras de l’intéressé. Nous verrons-nous au bal qu’offre la reine en l’honneur du comte du Nord, monsieur l’ambassadeur ?

— Je ne sais encore. Ces longues soirées fatiguent le vieil homme. Serviteur, monseigneur.

Les deux Américains allaient franchir le seuil du bureau quand Nicolas héla Galbraith.

— Vous oubliez ceci, dit-il en lançant à la volée la monnaie percée trouvée dans la chambre du comte de Rovski.

Elle fut habilement rattrapée. Le commissaire hocha la tête. Le Noir allait ouvrir la bouche, mais il en fut empêché par un regard impérieux. Le valet enfin referma la porte du bureau.

— Voilà un geste bien cavalier qui m’étonne de votre part et de plus vous vous séparez d’une pièce qui peut être utile encore à l’enquête.

— Rassurez-vous, j’en ai pris une empreinte. Pour le reste, mon geste cavalier avait un but que vous allez aussitôt comprendre. Je voulais m’assurer que l’homme était droitier, la seule façon de s’en assurer était de provoquer un geste réflexe. Or vous avez sûrement observé que l’homme est gaucher.

Il expliqua à Le Noir les raisons qui incitaient à la prudence dans ce domaine.

— Je croyais être débarrassé des Américains, dit le lieutenant général de police, dépité.

— C’est une présomption, ce n’est pas une preuve et rien n’indique que Galbraith nous ait celé la vérité. Son récit et les détails qui l’accompagnent plaident plutôt pour sa véracité.

— J’en accepte l’augure. Qu’allez-vous faire maintenant ?

— Je vais continuer à chercher des voies à l’Hôtel de Lévi et, si l’occasion s’en présente, m’entretenir avec le prince. Bourdeau attendra les nouvelles des recherches engagées et fera la navette entre le Châtelet et votre bureau. Si Galbraith nous a dit la vérité, nous commençons à y voir plus clair dans le déroulement de la soirée à l’hôtel de Vauban. Il y a eu plusieurs visiteurs ce soir-là qui souhaitaient rencontrer Rovski.

— Comme Sanson nous a indiqué que le meurtre pouvait avoir été perpétré entre dix heures et minuit, il reste deux heures au cours desquelles beaucoup d’événements ont pu se produire. Sans la galante joueuse, alias princesse de Kesseoren, et peut-être une troisième personne inconnue et…

— Un détail de taille m’inquiète, interrompit Bourdeau. À en croire Piquadieu, le comte de Rovski et la princesse fréquentaient le même cercle de jeu de la Tison, rue de la Sourdière. Or, tout laisse à penser qu’ils ne se reconnaissent pas, ce qui est étonnant dans la mesure où ils ont voyagé ensemble depuis la Russie.

— Tu as raison mais, selon Galbraith, le comte et la princesse demeuraient dans leurs cabines au cours de la traversée. Au vu de la capacité de la dame à changer d’aspect, il est possible que rien dans la joueuse n’ait pu rappeler au comte la passagère emmitouflée dans ses châles, enfin j’imagine, entr’aperçue à bord du bateau. Et de plus, à deux reprises, Piquadieu et la Tison nous ont précisé qu’elle portait un masque.

— Peut-être la connaissait-il trop bien et ce n’est que sous la dégaine d’une fille galante qu’elle pouvait l’approcher sans éveiller les soupçons.

— Voilà une version qui me conviendrait bien. Enfin, conservons tout cela en mémoire.

— Si je puis me permettre, reprit Bourdeau, qui devant Le Noir abandonnait le tutoiement, il serait opportun que vous veniez au Châtelet interroger derechef Piquadieu dont la langue se déliera peut-être si nous savons arguer habilement de ce que nous savons désormais, son acoquinage avec l’Américain. Pourquoi souhaitait-il nous dissimuler cette complicité ?

— Cela n’explique pas son entêtement à ne point répondre. Pourquoi protégeait-il ainsi l’Américain ? Tu as raison, je viendrai au Châtelet demain matin. Monseigneur, si des nouvelles survenaient, le rapport vous en serait fait.

— Faites, faites, Nicolas. J’ai bon espoir que vous aboutissiez.

 

À l’Hôtel de Lévi, le commissaire n’apprit rien de nouveau et regretta de n’avoir pas suivi Bourdeau. La soirée fut paisible, coupée d’un frugal souper et d’une longue lecture.

Vendredi 31 mai 1782

Le lendemain dès l’arrivée du commissaire au Grand Châtelet, Piquadieu, alias la Jeunesse, fut extrait de sa cellule et conduit au bureau de permanence.

— As-tu apprécié le logis ? demanda Bourdeau. Et encore tu n’as pas fait connaissance avec nos culs-de-sac les plus attrayants. Il y a une basse-fosse qui grouille agréablement d’insectes et de reptiles dans laquelle nous plongeons parfois les plus récalcitrants de nos pensionnaires.

— Ce n’est guère charitable, monsieur Bourdeau, d’accabler un pauvre homme dans le malheur.

— Un malheur que bien volontairement tu as attiré sur ton dos. Si ton obstination se perpétue, nous prendrons d’autres mesures…

Bourdeau laissa planer un silence lourd de menaces informulées. Nicolas espérait que les défenses de Piquadieu avaient été ameublies par l’exorde de l’inspecteur.

— Vous me faites pitié, mon bon. Vous êtes un jouet dans une procédure criminelle. Êtes-vous conscient qu’au pire vous risquez votre tête et au mieux les galères à vie ? Toutefois un peu de sincérité de votre part ne laisserait pas d’avoir d’heureuses conséquences et nous inciter à plus d’indulgence à votre égard.

— Je ne puis rien vous dire de plus.

— Allons, allons, un bon mouvement ! D’autres que vous ont parlé et nous en savons déjà davantage que vous ne puissiez dire.

— Jase donc, imbécile !

— Nous avons par exemple élucidé le problème d’une clé. Celle que vous avez confiée à l’homme qu’ensuite vous avez retrouvé aux guichets du Louvre.

Il y eut chez Piquadieu un imperceptible frémissement, qui n’échappa pourtant pas aux deux policiers. Ils laissèrent le silence, cet acolyte obligé, parfaire l’impression causée par leur propos.

— Même ici, je suis menacé.

Il regardait tout autour de lui, l’air égaré.

— Mais peste, reprit Bourdeau, de qui peux-tu avoir peur ? Tu es en sûreté avec nous qui ne te voulons que du bien, à condition bien sûr… Pourquoi t’es-tu accointé avec cet étranger ?

L’étonnement se lisait sur le visage défait de Piquadieu.

— L’étranger, quel étranger ? Que me chantez-vous là ? Quelque rebacherie pour m’enfoncer sans doute ?

— Cesse de mentir. Tu as une petite chance de te tirer hors de pair, saisis-la et vite ! Ton Américain a tout craché, lui.

— Quel Américain ?

— Tu as bien confié une clé de la chambre de ton maître à un homme qui s’y est introduit sur les neuf heures et qui t’a rendu cette clé aux guichets du Louvre ? Cet homme est américain et tu as mis le pied dans une affaire politique qui peut te broyer si tu t’obstines à ne pas nous faire confiance.

Piquadieu baissa la tête et sembla réfléchir.

— Monsieur Le Floch, on vous répute homme d’honneur.

— C’est un fait, intervint Bourdeau, mais que connais-tu à cela, toi ?

— L’homme que vous appelez l’Américain s’est présenté à moi comme un agent secret du roi. Il m’a grassement récompensé, mais a formulé des menaces terribles si je parlais de lui et de cette clé. Je le pensais au-dessus de vous et capable de mettre ses paroles à exécution… Je vois qu’il m’a trompé.

— Ainsi, notre Galbraith ne nous a pas tout dit, glissa Bourdeau à l’oreille de Nicolas, c’est un barbet58 qui nous prend pour des mules !

— Il lui était malaisé de nous avouer avoir usurpé la personnalité d’un agent français.

— Tu t’es seulement trompé de service, celui-là était américain et il ne peut rien contre toi. Je vais ordonner qu’on te donne une cellule de meilleur aloi et qu’on te traite à la pistole sur mon écot. On verra ensuite, si rien n’aggrave ton cas, ce qu’on fera de toi. Pour le moment tu demeures complice de meurtre et de maquereautage.

Il allait renvoyer Piquadieu et donner ses instructions au père Marie quand une idée lui traversa l’esprit.

— À quelle heure la dame dont tu favorisais les avances auprès de ton maître devait-elle se présenter ? Et pas de pastiqueries59, sinon…

— À la demie de neuf heures. Vrai que je veillais au grain que les deux ne se croisent pas. J’avais prévenu l’Américain de ne point pousser outre après neuf heures.

Nicolas fixa longuement la basse physionomie de Piquadieu, puis fit un signe qu’on l’emmenât. Il appela le père Marie et prit avec lui les dispositions annoncées. Les deux policiers se retrouvèrent seuls.

— Je devine tes pensées, dit Bourdeau. Si Piquadieu a favorisé les venues de Galbraith et de la princesse Kesseoren, que viennent faire dans tout cela Harmand et l’argent découvert dans sa chambre ?

— À bien y réfléchir, cela pourrait signifier qu’une troisième partie est intervenue durant cette soirée.

— Il faudrait alors replacer cette incursion dans l’incertaine chronologie que nous avons tant de peine à établir.

— D’évidence, Harmand a apporté son aide à l’inconnu pour lui permettre de pénétrer dans l’hôtel de Vauban et jusqu’à la chambre de Rovski, enfin nous le supposons en raison d’un certain nombre de faits et, en particulier, de l’or découvert chez Harmand.

— Sans oublier qu’il a été assassiné et que tout indique qu’il fut la victime impuissante de plusieurs agresseurs. Je me demande…

Nicolas sourit.

— Tu te demandes ce que, dans l’instant même, je suis en train de penser. Que si plusieurs assassins sont en cause, la princesse de Kesseoren et ses spadassins pourraient bien être en première ligne de nos suspects.

— Qu’aurait-elle eu à en rajouter ? Elle avait affaire avec Piquadieu, pourquoi doubler la mise ?

— Bah ! Deux précautions valent mieux qu’une. Mais cette hypothèse ne me satisfait pas. Nous raisonnons en faisant fausse route.

— Que veux-tu dire ?

— Nous nous évertuons à démêler l’écheveau des événements, nous enquêtons sur l’ensemble des suspects et nous n’approfondissons pas assez les raisons pour lesquelles le comte de Rovski a été tué. Dis-moi pourquoi et je te dirai qui est l’assassin.

Sur cette question capitale, Nicolas quitta Bourdeau pensif. Il renvoya sa voiture et prit d’un bon pas la direction de l’Hôtel de Lévi. Il s’accorda un moment de répit, l’esprit vagabond et distrait par le moindre spectacle de la rue. Il fit halte chez de petits libraires dont les échoppes serrées au coin des rues et quelquefois en plein vent revendaient d’anciens ouvrages ou des brochures nouvelles. Il s’amusait de retrouver dans les arrière-boutiques des exemplaires de ces livres jadis condamnés à être brûlés et dont Sartine conservait précieusement la collection complète. Quelques années après, ils n’ébranlaient plus ni le trône ni l’autel. Il feuilletait les nouveautés littéraires, glanant les commentaires des amateurs qui, comme aimantés autour du comptoir, disputaient en se prononçant sur le mérite et le succès des ouvrages proposés. Avec l’œil habitué du policier, il remarquait les mouches habilitées à reconnaître les gens signalés et à dénoncer ceux qui leur proposeraient des libelles défendus.

Après deux ou trois incursions, le sens du devoir et de l’urgence le ressaisit, il hâta le pas pour échapper à ce goût des livres qui le faisait, à l’instar des autres, feuilleter puis lire un ouvrage debout, prêt à l’achever si le libraire ne le rappelait pas à l’ordre en le tirant de son enchantement. Il en sortait, comme jadis enfant, il s’extrayait avec une sorte de douleur du tableau ou de la gravure dans lesquels son imagination l’avait fait pénétrer. Il songea avec nostalgie aux murailles de livres de la bibliothèque du château de Ranreuil. Tout cela lui appartenait, pensa-t-il avec jubilation. Que n’y était-il, réfugié à l’abri du monde et de ses horreurs, à méditer sur l’histoire et l’humaine condition ?

À la résidence russe, l’ambassadeur l’accueillit et lui annonça de but en blanc que le prince l’avait réclamé et ordonné que s’il paraissait, il soit prié à dîner à sa table. Bariatinski l’entraîna vers un salon où le couvert était dressé. Le comte du Nord, debout, devisait près de la croisée avec son ami d’enfance, le prince Kourakin. Il regarda longuement Nicolas qu’il salua à peine. Ils prirent place à une table ronde, presque un guéridon. L’ambassadeur faisait face au prince, qui avait le commissaire à sa droite et Kourakin à sa gauche. Sa physionomie parut se détendre.

— C’est mauvaise façon vous convier un vendredi, jour où comme vous catholiques, nous faisons maigre. Pour moi, cela ne me change guère, le légume bouilli et les pommes cuites font en général mon ordinaire. Mais qu’avons-nous pour nos hôtes, Nikita ?

Le maître d’hôtel ou plutôt le majordome qui en faisait office, le titulaire n’étant plus, s’inclina et débita le menu.

— À l’ordinaire pour Son Altesse impériale. Autrement oukha, soupe de poissons avec pommes de terre et okrochka accompagné d’esturgeon bouilli à laquelle on ajoutera un kéfir. Au préalable seront servis des harengs marinés, du caviar, des concombres à l’aigre-doux. Enfin, en dessert, un vatrouchka au fromage blanc et fruits confits.

— J’ai visité les Invalides ce matin, dit le prince sans préalable. J’ai admiré cette institution voulue par le grand roi et me suis fait donner tous les détails, les plus minutieux, sur l’organisation et le traitement de ces braves soldats. Je ne l’oublierai pas… quand le moment viendra.

Nicolas observa que les traits du prince se contractaient, qu’il pâlissait sous l’effet de sentiments intérieurs dont il n’était pas difficile d’imaginer la nature.

— Je me félicite de les voir revêtus, ces vétérans, d’un même uniforme. J’en ferai faire une copie.

— Son Altesse impériale, précisa l’ambassadeur, collectionne les modèles d’armes et d’uniformes.

— J’aime l’uniformité dans les uniformes. Ah, ah ! Cette formule est drôle ! Je déteste les chapeaux ronds, oui je les hais. Quand je serai le maître, j’interdirai les pantalons, les gilets seront remplacés par des vestes allemandes. Quant à la coiffure, en arrière avec poudre, tresses en cadenette et le tricorne, oui le tricorne.

Tout en parlant, il enfournait avec une hâte indescriptible de minuscules quantités de nourriture, en buvant par instant un doigt de Malaga.

— Je me suis laissé dire, monsieur le marquis, que votre fils était officier ?

— En effet, il est lieutenant au régiment des carabiniers à cheval de Monsieur, frère de Sa Majesté.

— Fort bien ! Mes compliments. Le détail de son uniforme ?

— Justaucorps en drap bleu orné de parements, un galon d’argent, revers écarlate, culotte et gilet blancs.

— Un ensemble superbe, dit le prince Kourakin.

— Éclairez-moi, reprit Paul. J’entends parler d’officiers des gardes et d’officiers aux gardes. Je n’y entends rien ! Quelle est la différence ?

— L’officier des gardes, monseigneur, appartient au corps des gardes qui assument à Versailles la protection de Sa Majesté. L’officier aux gardes, lui, ressort du régiment des gardes-françaises chargé de l’ordre à Paris.

— Kourakin, tu me feras dessiner un modèle de l’uniforme des carabiniers à cheval. J’en fais collection, monsieur, ainsi que des exemplaires d’armes anciennes. J’ai eu l’occasion d’en récolter d’antiques spécimens durant mon périple dans les cours d’Europe. Nikita, demandez à Ivan Pavlovitch de m’apporter mon étui d’armes.

La conversation se poursuivit et s’égara au gré des fantaisies du grand-duc qui sautait du coq à l’âne pour revenir au coq et inversement. Il développa avec chaleur son admiration pour Frédéric II de Prusse qui, dans un précédent voyage, avait rompu ses habitudes en son honneur. L’impératrice réprouvait ce sentiment qui paraissait ajouter encore aux dissensions entre la mère et le fils. Il revint ensuite à la chose militaire.

— Connaissez-vous le prince de Ligne, monsieur le marquis ?

— Je l’ai rencontré chez la reine.

— Il m’a un jour donné force conseils pour la troupe… Des plus divers… Les uns, je les rejette, notamment la suppression des châtiments corporels, mais les autres me semblent de bon aloi. Il prône ce qu’on nomme hygiène et, notamment, les bains fréquents et point d’habits de laine qui s’imbibent de sueur et exhalent une odeur putride.

— Mon père préconisait le lavage à grande eau qui, disait-il, préserve des fièvres et des maladies communes aux soldats.

— Et vous, que n’êtes-vous officier ?

Le ton était à la limite du déplaisant.

— Ce fut la volonté du feu roi, mon maître, qui alors en décida.

— Bon, bon ! Pour les fièvres, Ligne conseille de ne point saigner, de faire boire du kislitschi, boisson russe acide et saine, et surtout ni bouillon ni laitage, mais de la soupe aux herbes et à l’eau.

Un personnage étrange parut, portant une sorte de portemanteau en cuir qui s’ouvrait par le milieu, découvrant, retenues dans des passants, toute une série d’armes anciennes. Le valet était-il ottoman ? Paul remarqua le mouvement de curiosité de Nicolas.

— Vous considérez Ivan ? Et sa figure vous trouble. Encore que l’empire soit vaste et comprenne d’innombrables peuplades, celui-ci est un ancien esclave turc élevé dans ma maison et désormais mon barbier.

Le grand-duc s’était levé, prenait chaque arme et l’examinait avec ravissement.

— Voyez, monsieur le marquis, je n’ai acquis que les pointes. Considérez cet esponton, non point votre pertuisane, mais le véridique, avec son fer en feuille de sauge et ses oreillons discrets. Et là, une lame de faux de guerre destinée à repousser les assauts. Et cette vouge avec son fer asymétrique à deux tranchants ! Quelle splendeur !

Tout en s’extasiant sur chaque pièce qu’il élevait au-dessus de sa tête comme un ostensoir, il haussait le ton et sa voix montait dans les aigus alors qu’un peu d’écume moussait aux commissures de ses lèvres. Soudain il s’arrêta, replaça brutalement l’arme qu’il tenait et se pencha sur le portemanteau posé sur une crédence. Sa bouche s’ouvrit sans qu’aucun son n’en sortît. Il la referma, grinça des dents et au bout de cette mimique, poussa un hurlement strident. Ensuite une série de phrases en russe, hachées par la fureur, s’élevèrent crescendo. Le prince Bariatinski se pencha à l’oreille de Nicolas.

— Son Altesse impériale vient de remarquer qu’il manque une pièce à sa collection. C’est moi que la foudre va frapper, ne vous inquiétez pas, j’ai l’habitude. Sa fureur s’apaise aussi vite qu’elle est prompte à éclater.

— Bariatinski ! hurla Paul. Ta maison est un repaire de brigands. On me vole avant de me tuer, oui, de m’assassiner comme le fut mon père.

Il grinçait des dents, les poings serrés. Il s’adressa à Nicolas :

— Voyez, monsieur le marquis, comme on me traite. Vous en êtes le témoin, dans ma propre ambassade. Et toi, qu’as-tu à dire ?

Il poursuivit en russe s’adressant à Nikita dont la face immobile ne laissait deviner aucune émotion. Les quelques mots prononcés à voix basse parurent calmer le prince qui, à pas précipités, quitta le salon sans un regard pour ses hôtes.

— Notre prince est ombrageux et défiant. J’en peux parler, je suis son ami d’enfance. Son imagination n’est que trop propre à s’exalter et à suspecter partout des complots. Un jour, ayant trouvé des débris de verre dans un plat de saucisses, il a aussitôt prétendu qu’on cherchait à l’empoisonner. À Florence, à un banquet de cour, le vin avait selon lui un goût suspect, il se fit vomir en public… Le fond est cependant bon, chaleureux même. Il veut faire le bien et c’est pourquoi nous l’aimons.

L’ambassadeur approuvait les propos du prince Kourakin.

— Quelle pièce manque à la collection du prince ? Je pourrais peut-être étudier la question et me mettre à sa recherche.

— Nous vous en serions reconnaissants. C’est une guisarme à fer asymétrique prolongée en lame de dague. Mais croyez-moi, il est probable qu’on la retrouvera vite fait !

— Peut-elle servir de poignard ?

— Sans aucun doute, et des plus redoutables. Les blessures qu’elle provoque sont souvent fatales, les chairs hachées cicatrisant mal.

 

Perplexe, Nicolas se retrouva dans le petit salon qui lui était imparti. Il demeurait sous le coup de la scène dont il avait été le témoin. Il était effaré, non pas tant de l’éclat d’une fureur sans rapport avec son objet, que par son incongruité devant un étranger. Son sens de la mesure et sa fréquente familiarité avec les membres de la famille royale induisaient des comparaisons. Chez les Bourbon, rien n’avait jamais donné lieu à de tels écarts. Chez aucun d’entre eux l’exemple de leur grand aïeul n’était oublié. Louis XIV, un jour de colère, avait brisé sa canne plutôt que d’insulter l’un de ses courtisans. Il plaignait les Russes qui subiraient en sujets le poids du caractère d’un prince déséquilibré, même si d’autres qualités venaient balancer ses lourdes tares.

D’autres observations lui revenaient en mémoire. L’étrangeté du vol de cette arme dans les appartements du prince, au sein même de son ambassade, ne laissait pas de l’inquiéter. Plus étrange, en dépit de sa fureur, la passivité de Paul, et celle de ses entours, n’étaient pas à la mesure de l’incident, qui prouvait à tout le moins que l’Hôtel de Lévi était un nid d’intrigues et de périls. Après avoir erré dans le bâtiment en interrogeant les domestiques, Nicolas parvint à la conclusion que la source des dangers se trouvait dans un cercle restreint autour de Paul. Dans quelle toile le malheureux tsarévitch était-il englué et surtout qui, tapi dans l’ombre, filait une funeste trame ?

 

Le soir même, il soupa avec Le Noir, auquel il fit part de ses constatations et de ses inquiétudes. Il ne dissimula pas le sentiment d’impuissance qui l’accablait face aux exigences de Sartine. Que pouvait-il faire en vérité pour protéger le grand-duc ? Il était à souhaiter que le couple impérial quittât au plus vite le royaume et débarrassât le gouvernement du roi du soin d’assumer sa sécurité. En conclusion, il confia au lieutenant général de police atterré que si une part de l’affaire sortait de l’ombre grâce à l’enquête, une zone redoutable demeurait sans recours dans l’obscurité. Le Noir modéra son pessimisme, lui rappelant combien dans d’autres cas il avait pu douter de ses capacités alors qu’il se trouvait sur le point d’aboutir.

Nicolas gagna sa chambre peu convaincu des encouragements prodigués. Jamais il n’avait autant ressenti son impuissance. Il ne cessait de se remémorer les événements, le détail de chaque épisode, repérant un à un les indices et passant en revue les acteurs de l’affaire. Sartine avait raison. Les morts s’accumulaient autour de lui. Rovski, Harmand, Dangeville, Pavel et les deux filles égorgées dont on ne savait au vrai si elles étaient liées à l’enquête, cela faisait beaucoup en peu de temps. Oui, la question qu’il devait continuer à se poser touchait les raisons profondes de ce massacre. Qui y avait intérêt et quelle main en agençait les mystères ? Sur ce triste bilan il s’endormit d’un sommeil agité, peuplé de fantômes.

 

Le samedi et le dimanche, Nicolas, sans nouvelles de Bourdeau, suivit comme son ombre le prince Paul dans ses pérégrinations parisiennes. Le 2 juin, on visita la bibliothèque du roi pour y admirer les deux globes du père Coronelli, l’un terrestre, l’autre céleste, qui, auparavant, se trouvaient à Marly. Le comte, toujours curieux de détails précis, nota leur diamètre de douze pieds alors que le plus grand à Saint-Pétersbourg n’en avait que onze. Le 3, le couple impérial fut reçu par le duc de Penthièvre qui eut la bonté de s’enquérir auprès de Nicolas de Bourdeau, dont le père avait été un de ses serviteurs à la grande vènerie de France. Le parc de Sceaux fut visité en calèches découvertes. Ce lieu enchanteur fut loué à l’excès. Un déjeuner superbe conclut la visite.

Mardi 4 juin 1782

De bonne heure, Nicolas se rendit au Châtelet appelé par un message de Bourdeau. Il y trouva Rabouine et Gremillon, accompagnés d’une vieille connaissance, Tirepot. La troupe se réunit dans le bureau de permanence. La parole fut d’abord donnée au sergent du guet.

— Monsieur, nous avons un indice concernant la princesse de Kesseoren.

— Aurait-elle reparu, signalée par notre vigie ? Le maître plumassier aurait-il tenu sa parole ?

— Point. Nos mouches animées par Tirepot…

Le vieil homme salua.

— … ont fait leur besogne. Espérons que la piste trouvée soit la bonne !

Nicolas considéra Tirepot avec amitié.

— Alors Jean, comment vas-tu, mon pays ?

— Je me fais trop vieux, parfois j’aurions bien tentation de retourner à Pontivy.

— Allons, tu nous es trop utile et tu sais pouvoir compter sur moi.

— Ça, je le sais, gast !

— Alors qu’as-tu découvert ?

— Rien n’arrive dans c’te ville qu’on ne sache à la pointe. J’avions prévenu mes marmousets qui se sont répandus dans Paris comme mouches sur la charogne.

— C’est le cas de le dire ! dit Bourdeau, hilare.

— Ils ont musé, reniflé, causé, interrogé et observé. Résultat, nous avons appris qu’une dame étrangère s’donnait bien du tracas pour passer inaperçue. C’est une fine matoise, car elle a réussi à échapper à la poursuite, soit que mes gens l’ont été repérés, soit qu’elle soye méfiante de nature. Tout tassé, on a son adresse et le nom de la dame qui l’héberge, une certaine comtesse Skzrawonski, une étrangère, russe ou polonaise. C’est ça qui a attiré le soupçon et remué nos méningeoires. Elle habite…

Il fut interrompu par Nicolas.

— Rue d’Anjou, à l’angle du cul-de-sac de Nevers, au premier étage.

L’assemblée muette le fixait avec stupéfaction.

— Voyez ces faces de carême ! Ne suis-je pas réputé pour mon intuition ?

— Là, c’est furieusement intrigant. Sûr, tu as consulté la Paulet !

— Le hasard fait tout à l’affaire. J’ai accompagné le comte et la comtesse du Nord à Sceaux chez le duc de Penthièvre. Lequel, soit dit en passant, m’a demandé de tes nouvelles avec beaucoup de sentiment.

— Le duc… Mes nouvelles ? balbutia Bourdeau, les larmes aux yeux.

— Oui, tes nouvelles. Faut-il qu’il ait bonne mémoire et soit informé que je suis ton commissaire et ton ami ! Bref, en revenant de cet excellent prince, j’ai accompagné la baronne d’Oberkirch chez une de ses amies, la comtesse Skzrawonski, rue d’Anjou. Voilà le secret de ma science ! La famille de son époux descend d’un frère de Catherine, la première femme de Pierre le Grand. Elle serait proche de la tsarine et dame à portrait. Donc, il semble qu’elle ait accueilli notre prétendue princesse ! J’irai lui rendre une petite visite. Mes compliments, Tirepot. Pontivy attendra encore.

Il ouvrit le tiroir du bureau et en sortit une bourse gonflée qu’il tendit à Tirepot.

— Tiens ! Et n’oublie pas de récompenser les autres. On travaille en bande. Et continue la surveillance.

— C’est un seigneur ! Evit ur boanigenn, kant madigenn (pour une petite peine, cent douceurs), dit Tirepot ravi. Je vas récupérer mon attirail que ton père Marie, tout breton lui aussi, m’a empêché d’entrer ici.

— Si la princesse s’est rendu compte de notre filature, il est à supposer qu’elle ne reparaîtra pas de sitôt rue d’Anjou.

— La comtesse, quelle que soit son importance, est ici une étrangère. Nous sommes en guerre. Je crois que je vais lui faire une visite de courtoisie. Qu’elle évente la chose à l’intéressée, peu importe. Cela lui fermera cette retraite comme les autres. On finira par mettre la main dessus. Rabouine, tu t’agites ?

— Deux personnages qui correspondent à tes rubaniers de l’Hôtel de Lévi ont été repérés par un marchand d’estampes qui est à nous. Il semble qu’ils étaient en quête de livrées de laquais à la fripe du Louvre.

— En ont-ils trouvé ?

— Oui. Le marchand d’habits me l’a assuré. Les deux en question ne parlent pas français, mais sont en fonds, ayant réglé la dépense sans marchander, ce qui est inhabituel et a fait dresser l’oreille à notre commerçant.

— Inquiétant ! Quel mauvais coup préparent-ils ?

— Tu vois que les nouvelles abondent. Mais toujours des fils séparés, difficiles à réunir en écheveau. Cela ne fait que jeter un beau coton sur l’enquête60.

— Allons, te voilà bien murmurateur, ami des ducs ! As-tu quelque chose à m’apprendre ?

— Je serais bien le seul à ne rien t’apporter ! Je reviens de Choisy. La demoiselle Anne Desmarets y vit, retirée avec ses vieux parents. J’ai été comblé d’égards et de confitures. Au passage, je te recommande un mélange de rhubarbe et de limon du plus savoureux effet. Il faudra en parler à Catherine et à Mme Sanson.

— Soit. Au fait, le temps me manque.

— La donzelle qui m’apparut fort dévote, et par conséquent fort causante, m’a submergé de récits dont chaque chapitre frayait la voie à d’autres par des chemins les plus longs. Au reste, elle a fort bien observé les autres passagers durant la traversée de Saint-Pétersbourg jusqu’en Hollande et, ensuite, jusqu’à Calais. Elle confirme ce que nous savions déjà. La princesse de Kesseoren prenait ses repas dans sa cabine et paraissait sur le pont une fois par jour et encore quand le temps le permettait. Jamais Mlle Desmarets n’a pu apercevoir son visage toujours dissimulé dans des voiles épais destinés, selon l’opinion du patron du bateau, à la préserver du vent et à sauvegarder son teint.

— Ainsi n’est-il nullement assuré que Rovski connaissait la dite dame ?

— C’est la conclusion que je tire de cet entretien. Pour le reste, la princesse, à chaque passage sur le pont, parlait en russe avec deux marchands. Schultz, soi-disant allemand, mais ne le parlant pas et Golikoff, négociant en eau-de-vie. Quant au comte de Rovski, Mlle Desmarets ne l’a jamais croisé, sauf lors du débarquement à Calais.

— Sait-elle comment tout ce monde a rejoint Paris ?

— C’est une vieille fille, curieuse comme une pie, et affriandée au moindre détail. Tu penses que je lui ai posé la question. La princesse a pris la malle-poste avec les deux marchands. Rovski a loué une voiture rapide au relais. Donc, là non plus, ils ne se sont pas croisés.

La fièvre du chasseur reprenait Nicolas dont la mélancolie des jours précédents se dissipait à mesure que son intelligence recevait toutes ces informations. Elle alimentait la mystérieuse activité du raisonnement et l’alchimie de l’intuition. Il donna congé à Gremillon et Rabouine avec instructions de poursuivre les recherches.

— Résumons la chose, dit-il à Bourdeau. Notre priorité demeure de retrouver Kesseoren et ses sbires.

— Et après ce que tu m’as appris, de savoir s’il y a un lien entre les meurtres de l’Hôtel de Lévi et les événements obscurs qui ont conduit à l’assassinat du comte de Rovski.

— Mon cher Pierre. Crois-moi, dans cette ambassade, je présume des espaces obscurs et prévois les obstacles que l’on sèmera sur mon chemin. Il y a chez ces Russes des trames que je ne parviens pas à discerner.

— Nous avançons pas à pas. Je crois que la situation ne demeurera pas en l’état. Toujours le petit fait inattendu…

Nicolas confia à Bourdeau ses soupçons concernant l’arme ancienne dérobée dans la collection du prince Paul.

— Cela permet de supposer, remarqua Bourdeau, que celui qui l’a dérobée avait accès à l’appartement du grand-duc.

— Ta constatation, je me la suis servie aussitôt ! Elle implique, sauf à penser que le désordre consécutif à la visite et l’emploi provisoire de domestiques en surnombre ont favorisé le larcin, que le voleur se trouve parmi les proches du comte du Nord. Et les leviers sont rares et malaisés à mettre en branle pour démasquer le coupable. Je retourne à l’Hôtel de Lévi. Tu restes ici à la barre. Resserre les filets que nous avons tendus. J’attends de tes nouvelles.

Mercredi 5 juin 1782

Après une visite aux jardins du Tivoli que le peuple appelait Folie Boutin du nom du receveur général des finances qui l’avait fait planter, et une collation de lait et de fruits dans une vaisselle d’or, Nicolas suivit le couple impérial chez M. Necker à Saint-Ouen. Le prince dit en l’abordant qu’il venait joindre son tribut d’admiration à celle de l’Europe entière. L’ancien ministre à qui Nicolas fut présenté feignit de ne le point connaître et reçut son salut d’un air indifférent. Il était douteux qu’il eût oublié le différend qui les avait naguère opposés61. L’affaire était devenue publique par les nouvelles à la main sans que le commissaire n’ait jamais pu savoir qui avait vendu la mèche. Necker avait sans doute jasé, qui avait tout intérêt à l’époque à compromettre un proche de Sartine, ministre de la Marine.

Le roi, lui-même, lors d’une de ses rencontres secrètes avec le commissaire dans son atelier-refuge avait évoqué, non sans jubiler, l’incident. Il s’était même ouvert, lui d’habitude si secret, du déplaisir ressenti à la publication de l’ouvrage de Necker sur les comptes du royaume et que l’essai ait été soumis au public pour nourrir un parti au lieu de l’adresser comme il convenait à son successeur aux finances. Il n’était plus que défiance envers le banquier suisse à qui il reprochait de faire le câlin dans les lettres qu’il continuait à lui adresser. Le comte du Nord à l’issue de son long entretien avec Necker sortit moins enthousiaste. Dès qu’ils furent dans le carrosse, il demanda à la cantonade si quelqu’un connaissait la fable des Bâtons flottants sur l’eau. Chacun se regarda ébahi, sauf Nicolas qui cita :

On avait mis des gens au guet,

Qui, voyant sur les eaux de loin certain objet,

Ne purent s’empêcher de dire

Que c’était un puissant navire.

Quelques moments après, l’objet devint brûlot,

Et puis nacelle, et puis ballot,

Enfin bâtons flottants sur l’onde.

J’en sais beaucoup, de par le monde,

À qui ceci conviendrait bien.

De loin, c’est quelque chose, et de près, ce n’est rien.

— Prenez exemple sur le marquis de Ranreuil, dit Paul, riant aux larmes. Il sait galamment rendre hommage à mon goût des écrivains de ce pays et, en particulier, à l’auteur des Fables. Sa fontaine coule de source…