DISJECTA MEMBRA
« Il faut être au moins droit quand on veut entrer dans cette carrière-cy. »
Versailles, mai 1782
Après deux grossesses et la naissance d’un dauphin, le visage de la reine s’était arrondi, revêtant avec l’accentuation des traits un air souverain qui contrastait avec l’expression mutine d’antan. Cette espèce de sérénité pleine d’elle-même rappelait à Nicolas celle de Marie-Thérèse, disparue un an auparavant.
L’air noble, l’admirable buste,
Le port majestueux, et la démarche auguste,
Telle enfin, que Junon l’avait, dit-on, jadis.
Quelle que fût la splendeur de ses atours, ceux-ci tendaient à se simplifier par rapport aux fantaisies de naguère, même si leur originalité continuait à agiter les femmes de qualité et à inspirer l’imagination des modistes de la ville. Elle agitait avec nonchalance un éventail de soie devant son visage, cherchant sans doute à dissimuler les traces d’un érysipèle qui l’avait longtemps tourmentée.
Les nuages amoncelés entre la souveraine et le cavalier de Compiègne s’étaient peu à peu dissipés. La reine avait été sensible à la discrétion d’une fidélité qui aurait préféré périr plutôt que de s’abandonner à un mot d’amertume. Imperméable aux persiflages et provocations, Nicolas était demeuré le serviteur sans états d’âme de la couronne. Elle s’enquit des nouvelles de Louis, en garnison à Saumur. Échaudé par les revirements d’humeur du passé, Nicolas répondit en sobriété, courtisan rompu aux chausse-trapes de la cour.
Elle considéra l’assemblée convoquée afin de préparer la visite que le tsarévitch, héritier de l’empire russe, devait effectuer en France. Souvent transparente dans ses sentiments, qu’elle ne savait pas toujours dissimuler, la reine semblait détester l’idée du séjour du comte et de la comtesse du Nord. La nature même de l’incognito, voulu mais artificiel, ajoutait aux pièges qu’un tel événement recelait. Son caractère incongru revêtirait par la force des choses un aspect d’obligation d’autant plus pesant que l’étiquette devait être adaptée aux circonstances.
Nicolas parcourait du regard le cabinet de la méridienne dont les travaux d’aménagement venaient de s’achever. Il admirait la perfection des détails. La reine l’observait.
— À quoi rêvez-vous, monsieur le marquis ?
— Je demande pardon à Votre Majesté. Je demeure sans voix devant l’ornement sculpté des lambris, prolongé sur les panneaux vitrés des portes par des branches de roses d’une exquise élégance.
— Voilà un muet disert et un amateur éloquent ! s’écria-t-elle avec un rien d’ironie, travers dont elle avait du mal à se déprendre. À l’occasion, je ne manquerai pas de vous demander conseil.
Prostré de dévotion, M. de Séqueville, introducteur des ambassadeurs, tendit des papiers à Marie-Antoinette. Elle les examina en silence. Il apparaissait incongru à Nicolas, qui pourtant dans ce domaine en avait vu d’autres, que cette réunion se tînt chez la reine et qu’il lui revînt de décider des égards et des manifestations qui seraient prodigués et organisés pour les Russes. Cela édifiait et donnait quelque idée de l’influence accrue de celle qui venait de donner un dauphin à la France. D’autant que M. de Maurepas disparu, le roi n’avait pas changé sa vie et ses habitudes. La cour s’était mise en ébullition, conjecturant sur le choix d’un successeur au mentor. Il n’en fut rien et le roi gouverna par lui-même, sans qu’on pût pénétrer s’il consultait quelqu’un. Restait que la reine demeurait influente pour les grâces de cour et les emplois depuis le ministère jusqu’à la place de commis des barrières. Mais en octroyant une faveur, elle faisait un ingrat et vingt mécontents.
M. Hennin, premier commis des Affaires étrangères, qui représentait son ministre, toussa, attirant l’attention de Marie-Antoinette, qui l’interrogea du regard.
— Madame, Votre Majesté n’ignore pas, murmura-t-il en sourdine, que nous redoutons que l’impératrice ne se mêle, au détriment des intérêts de la couronne, des tentatives de médiation dans la guerre avec l’Angleterre.
— Et le prince Paul dans tout cela ?
Cette question demeura sans réponse. Une dame du palais venait d’entrer et annonçait l’arrivée non prévue de Vergennes. L’attention de Nicolas flottait, occupée à suivre du regard les volutes d’un bronze. Il éprouva cependant un imperceptible changement dans les attitudes et il se mit en mesure d’observer le jeu de scène en vieil habitué de ce pays-ci. Le premier mouvement fut celui du commis qui recula jusqu’à la muraille autant que le permettait l’exiguïté de la pièce, comme s’il avait voulu s’y fondre. M. de la Ferté se tassa sur lui-même et plongea le nez dans ses papiers. La reine eut un mouvement de tête, fit la moue et se mordit la lèvre inférieure. Il sembla à Nicolas que cette venue la contrariait. Était-elle si dépitée de voir survenir une autorité qui changerait l’ordre de cette réunion ? Vergennes entra et s’inclina. Sa corpulence sembla emplir le salon, établissant aussitôt une prépotence marquée.
— Madame, dit-il, sans préambule. Daigne Votre Majesté m’autoriser à répondre à une question que j’ai saisie au vol.
— Je vous y convie, monsieur. Éclairez-nous de vos lumières, qui sont grandes. Le roi me l’assure chaque jour.
— Au préalable, j’ai le triste devoir d’annoncer à Votre Majesté les revers de notre flotte au large de la Martinique. Le roi vient d’en recevoir la nouvelle encore confidentielle. Le comte de Grasse a été fait prisonnier par l’amiral Rodney. Le Ville de Paris a été pris avec quatre vaisseaux de ligne. Les pertes se montent à trois mille hommes…
— … Ainsi cela crée les circonstances les moins favorables pour l’arrivée des Russes. Si l’on peut supposer que le prince Paul n’a pas, à coup sûr, l’influence la plus avérée à la cour de Russie, et encore moins auprès de son impériale mère, il demeure toutefois que sa présence et la satisfaction qu’il éprouvera des égards à lui réservés pèseront lourd dans la conjoncture présente. Le sort des conversations en cours, des plus secrètes dois-je le préciser…
Il s’arrêta et jeta un regard sévère sur l’assistance que son propos avait jetée dans la consternation.
— … en dépend peut-être. Nul ne sait ce qu’un jour osera décider le grand-duc. Il a marqué à Vienne son opposition à Potemkine, affirmant à qui voulait l’entendre qu’il le casserait et le chasserait dès qu’il serait en état de le faire ! Qu’il comprenne que nous ne faisons aucun obstacle au succès de la médiation impériale entre l’Angleterre et la Hollande et que nous sommes fâchés que la partialité des ministres russes pour l’Angleterre excède les bornes qu’un médiateur ne peut outrepasser et qu’elle établisse un préjugé contre les assurances des sentiments contraires qui nous ont été si souvent données.
— Et donc ? dit la reine avec un rien d’ironie qui détonnait dans ces circonstances.
— Et donc, Madame, convient-il de mesurer et de proportionner avec circonspection les conditions de l’accueil qui sera réservé au comte et à la comtesse du Nord. En un mot, il faut se le concilier, et par tous les moyens.
D’évidence la reine ne paraissait guère heureuse de cette perspective. Elle hocha la tête avant de reprendre la parole :
— Il me revient par ma sœur de Naples5 que ce comte du Nord est un sauvage. Il a, à tout propos, multiplié les changements de résolution et n’a pas répondu tout à fait aux attentions délicates du roi et de la reine. Imaginez, monsieur, la scène qu’elle m’a contée…
Vergennes ouvrit la bouche, sans doute, pensa Nicolas qui observait la scène avec amusement, pour tempérer la reine et lui conseiller la discrétion. Ce fut en vain.
— … elle en dit long sur la nature du personnage. Ne s’est-il pas précipité sur un gentilhomme russe l’épée à la main en l’abreuvant d’injures ?
Vergennes, qui s’était rapproché de Nicolas, lui parla à l’oreille.
— Razoumovski, qui a le mérite, si j’ose dire, d’être l’amant de Marie-Caroline et l’ancien de la grande-duchesse Nathalie, la première femme du prince ! Elle faisait, dit-on, absorber à Paul, chaque soir, un peu d’opium pour favoriser ses infidélités. Le pauvre homme, on peut comprendre son irritation !
— Comment ? dit la reine.
— Je confiais au marquis que le prince est un ressort compressé qui a besoin de temps à autre d’une détente.
— Qu’il retrouve son calme et se détende ailleurs que chez nous !
— Nous écoutons les ordres de la reine.
— Nous songeons à un opéra. L’Iphigénie en Aulide conviendrait, je pense. Ainsi qu’une pièce, Athalie, avec chœur et grand bal paré. J’y tiens essentiellement et désire sur ce dernier point…
Le ton était impérieux.
— … que la cour soit brillante, fastueuse même, en hommes et en femmes. Il faut montrer à ces gens ce que nous sommes. Pour les hommes, il est essentiel de savoir de bonne heure le moment précis de l’arrivée du prince Paul. Si c’est à la fin de ce mois, rien de plus aisé puisqu’il ne s’agira que de retarder le départ des colonels. Si c’est plus tard, ce sera plus difficile, beaucoup de militaires ayant regagné leurs garnisons. Aussi, tâchez de faire insinuer que la fin mai me serait la période la plus agréable. Ah ! Ranreuil, faites passer à son colonel que la reine souhaite que le vicomte de Tréhiguier paraisse à notre bal. J’en parlerai à mon frère Provence.
Voilà une faveur de taille pour un lieutenant, se dit Nicolas. Et qui va faire événement. Gast, je m’en serais bien dispensé ! Enfin, ainsi je verrai Louis. Il s’inclina en silence.
— Séqueville, qu’en est-il du logis ?
— Pour la première question, ce sera sans doute début juin, le comte viendra par Lyon après un séjour à la cour de Savoie. Les logis les plus superbes leur ont été proposés un peu partout. Les Russes n’en ont accepté nulle part. Point de difficultés, d’ailleurs, ils se contentent d’hôtels garnis au hasard. Nos postes ont approché la suite du prince pour prévenir qu’à Paris il y a peu d’hôtels garnis disponibles pourvus d’appartements susceptibles d’accueillir le prince. Enfin, le prince a les entrailles fragiles et susceptibles de dévoiements fréquents, aussi ne se nourrit-il que de compotes et d’eau de Seltz. Que Sa Majesté veuille bien excuser cette évocation…
— Fi ! Voilà bien des difficultés ! Nous aviserons.
— Que Votre Majesté se rassure, dit Vergennes. Le comte et la comtesse pourront toujours habiter chez leur ministre à Paris, à l’Hôtel de Lévi, rue de Grammont. Je m’en ouvrirai au prince Bariatinski.
— Quant au protocole, reprit Séqueville après un hochement d’approbation du ministre, pour l’audience chez le roi, le comte sera reçu comme un grand seigneur, sans honneurs particuliers tirant à conséquence. On n’ouvrira qu’un battant du cabinet du conseil et le visiteur sera présenté par le prince de Poix, par moi-même et par le ministre plénipotentiaire de Russie. Pareillement chez la reine et partout. Reste une question : Mme de Chimay ne devant plus conduire la comtesse du Nord chez la famille royale, devra-t-elle cependant la reconduire jusqu’à l’antichambre de Sa Majesté ?
La reine eut un geste d’agacement. Le ministre chassa une mouche, ne répondit pas et se tourna vers Nicolas.
— Il faudra d’ordinaire veiller à la sûreté de nos illustres visiteurs. Il y a d’ailleurs un conseil prévu à cet effet. Et, en outre, écarter du prince les escrocs qui entêtent toujours ce genre de déplacement. Paul est amateur d’antiques. À Rome il a eu le malheur de tomber entre les mains d’un brocanteur de mauvais aloi qui, à ce qu’on m’a dit, pourrait meubler avec ses croûtes les trois quarts de l’Angleterre. Le comte du Nord lui a acheté plus de choses bâtardes que légitimes ! Il faudra veiller à cela aussi. Paris ne manque pas de filous de la sorte. Que le lieutenant général de police prenne ses dispositions.
— Il ne me convient pas, reprit la reine, que ces gens-là nous en imposent. Le roi et moi n’entendons pas en faire plus qu’il n’en faut pour un incognito. Que viennent-ils se mettre par le travers de…
La reine n’acheva pas sa phrase. Derechef Vergennes exposa les raisons et plaida la prudence. Impatiente de rompre la réunion, Marie-Antoinette torturait d’une main nerveuse le pli de sa robe de piqué bleu et laissait échapper des soupirs de lassitude, sinon d’agacement, que justifiait le ton compendieux du ministre. Elle jeta un regard de connivence amusé à Nicolas. Vergennes ayant achevé, chacun se retira.
Mai 1782, palais Catherine, à Tsarskoïe Selo
La tsarine envisageait, rêveuse, les splendeurs de la chambre d’ambre. La lumière des bougies se reflétait dans chacune des facettes ; le chatoiement en était presque insupportable. Sur la corniche du plafond, des putti dorés contemplaient l’immense pièce. Souvent la nuit, elle se levait, abandonnant l’amant du moment pour venir réfléchir à cet endroit. Une question l’obsédait. Était-ce une bonne décision d’avoir autorisé ce voyage de Paul à travers l’Europe ? Le pire avait été évité, il n’irait pas saluer le roi de Prusse, le vieux Fritz, son vieil ennemi. Restait la France… Elle tenta de plonger en elle-même. Hélas, il était bien son fils. De ce côté, le doute ne pouvait s’élever. Mais pour le père… Oh ! Que cela était loin… Une bouffée de haine remontait du passé quand elle songeait au tsar Pierre, son époux. Et que dire de ce méchant peuple se laissant berner par de folles rumeurs, le croyant sorti de la tombe, qui avait favorisé la folle équipée de Pougatchev ? Alors, de qui était Paul ? De quels reins féconds auxquels elle avait livré un jour son corps insatiable ? Soltikof ?
Elle ne comprenait pas son fils. Tout l’éloignait de sa mère et souveraine. En avait-elle éprouvé du plaisir malin à lui révéler les turpitudes de sa première femme, lui dévoilant point par point les détails de sa liaison avec Razoumovski. Elle soupçonnait d’ailleurs ce dernier d’user de sa faveur pour mettre la femme de Paul dans les intérêts de la France. Elle se mordit les lèvres. On lui avait imputé à crime la mort en couches de sa belle-fille. Elle avait dû écrire des lettres et encore des lettres à Voltaire, à Grimm, cette langue de vipère, à Mme de Bielke, sa confidente, qui tenait bureau d’esprit à Hambourg. Elle fit même publier dans une gazette de Clèves un article de commande pour insinuer que cette mort était due à une malheureuse malformation de la princesse.
Potemkine, demeuré son conseiller et ami même s’il n’avait plus accès à son lit, se moquait de cette crainte irraisonnée qui la hantait à la pensée de son successeur. Aussi était-elle soulagée de savoir Paul éloigné, pris dans la griserie du voyage. Et puis l’effroi la reprenait. Elle tremblait comme une jeune fille à l’idée que, loin d’elle, il pourrait venir à l’idée de Paul de fomenter quelque trame et de rechercher des appuis et des moyens auprès des souverains que son programme prévoyait de visiter. C’est que la splendeur de son règne, sa volonté largement forlongée de poursuivre dans la voie de la grandeur ouverte par Pierre le Grand ne lui suscitaient pas que des amis en Europe. Elle espérait que le tsarévitch ne tenterait pas de s’immiscer dans la négociation qu’elle favorisait entre les Insurgents américains et l’Angleterre. Elle jubilait à l’idée de couper l’herbe sous le pied des Français, de ces Bourbons qui l’avaient, Louis XV le premier, toujours traitée de haut. Elle entendait apparaître comme l’arbitre d’un conflit qui tirait sur sa fin. Elle en espérait un surcroît de gloire et d’influence. Que Paul n’aille surtout pas lui gâcher la tâche à Paris.
On pouvait s’attendre à tout venant de ce… Elle n’osait même pas le mot qui lui venait en tête tant les extravagances de cet esprit bancroche suscitaient, même parmi les proches du tsarévitch, inquiétude et soupçon. Et ce n’était pas cet échalas de molle princesse allemande qui en imposerait à son époux, quelle que fût la terreur que Catherine lui occasionnait. Elle avait dû à plusieurs reprises la tancer et avait retiré à l’influence du couple leur premier-né Alexandre, qu’elle considérait déjà comme son vrai successeur. La jeunesse de l’enfant lui semblait repousser à des temps inaccessibles le jour où, dans son cercueil ouvert, elle aborderait dans la cathédrale Pierre-et-Paul les rivages de l’éternité.
Allons, se dit-elle, au lieu de m’égarer dans mon angoisse, j’aurais tout intérêt, s’il est encore temps, à prendre les mesures nécessaires pour éviter toute dérive à Paris.
Certes, elle possédait dans la suite du comte du Nord des yeux et des oreilles. Une pensée affreuse la saisit, qui la fit frissonner. Devrait-elle un jour en arriver là ? Il importait avant tout d’être sûre, de tendre des filets qui, peut-être – l’espérait-elle vraiment ? –, ne prendraient rien. Ce qu’ils recueilleraient serait de toute manière utile. Elle réfléchit un moment, se pencha pour caresser la tête de milord Acton, son chien favori, qui l’avait suivie dans les galeries désertes du palais.
Une idée germa bientôt. Il suffirait pour compromettre Paul ou, à tout le moins, pour sonder son âme au plus vif, de lui tendre un piège et de constater ce qu’il ferait de cette tentation. Elle soupira, c’était cela le bon plan. Une conversation avec Potemkine lui revint en mémoire. Depuis des années, il lui parlait d’un homme jadis par lui sauvé des loups lors d’une battue et qu’il s’était attaché. Il en disait grand bien, et c’était bien là une marque de la folle générosité de son ancien amant, reconnaissant à ce pauvre moujik d’avoir été son sauveur. Il l’avait constitué son homme de confiance car ce vagabond était étrangement un lettré. Il avait même eu la fantaisie de lui faire enseigner le français, si nécessaire à la cour. Elle avait fait enquêter sur l’homme et ce qu’elle avait appris… Elle le ferait chercher. Peu à peu les détails se mettaient en place. Il rejoindrait la suite du comte du Nord en accompagnant des marchands par voie de mer. Il approcherait le tsarévitch muni d’une lettre affectueuse de Catherine et porteur d’une icône protectrice. Non… À la réflexion, ce serait le plus mauvais prétexte. Elle savait ce qu’elle devait faire… Elle tenait des fils que Paul croyait invisibles. Elle se vit en araignée au milieu de sa toile. Le moujik devrait rejoindre la France de manière à être à Paris avant l’arrivée de Paul. Et ce que je sais de lui…. Elle frémit.
Elle envisagea avec plaisir son retour à Saint-Pétersbourg où elle devait présider au lancement d’un vaisseau de soixante-quatorze canons avant de se retirer à Peterhof jusqu’en septembre. Rassérénée, elle songea au gaillard qui dormait dans sa couche, une bouffée de désir monta et après un dernier regard aux splendeurs de la chambre d’ambre, elle pressa le pas dans la galerie qui conduisait à ses appartements. Celui-là, peut-être, ne la trahirait pas.
Mai 1782, Hôtel de Sartine, rue du Faubourg Saint-Honoré
Il semblait que Gabriel de Sartine ne tînt pas en place depuis son départ du ministère. Il jouissait d’une substantielle pension accordée par le roi, qui lui conservait estime et confiance. Il avait fini par quitter l’Hôtel de Chalabre pour louer une nouvelle demeure rue du Faubourg Saint-Honoré ; il était sur le point d’acquérir une maison de campagne à Viry-Châtillon. Sartine avait vieilli, offrant ainsi l’apparence qu’il avait toujours souhaitée. Mais le travail du temps procurait à son visage jusque-là long et maigre une sorte de douceur, comme si un sang nouveau avait coloré et gonflé ses joues. Une aménité paisible remplaçait la flamme nerveuse de jadis. Le poids et les angoisses du pouvoir, les soucis de la guerre, la perpétuelle crainte des cabales et de la défaveur, avaient disparu. Même si la tristesse avait un temps enveloppé un départ imposé, la bonté du roi et ses attentions tempéraient par leur générosité la cruelle acrimonie du destin. Un exil lointain n’accompagnait plus, au cours du présent règne, la disgrâce d’un ministre. L’expérience et les connaissances acquises dans de grands emplois en faisaient un mentor dont les discrets conseils et l’entregent maintenaient l’influence. Outre son rôle maçonnique, Nicolas le soupçonnait d’avoir conservé une activité occulte en marge des services qu’il avait organisés. Il était reçu par le roi dans ses cabinets à des heures inhabituelles. Necker, avant sa disgrâce, s’en étranglait de rage.
Aussi Sartine avait-il récupéré sa tranquillité d’âme et une superbe gazée de hauteur bonhomme qui lui seyait à merveille. Si parfois un accès cassant d’autorité reparaissait, un de ceux qui naguère effrayaient tant ses entours, il durait jusqu’au moment où une alerte intérieure lui indiquait qu’une borne avait été franchie. Un hédonisme de bon aloi remplaçait la tension d’antan, se donnant libre cours dans une liberté reconquise et une allègre spontanéité. Sartine redevenu lui-même déployait ses meilleures qualités, comme une pierre brute, peu à peu érodée par le temps et les éléments, finit par offrir la douceur de sa patine.
Cette réunion avait été sollicitée par M. Le Noir. C’était la quatrième fois que Nicolas revoyait son ancien chef. Il éprouvait une joie sans mélange de ces retrouvailles où l’absence de contraintes, la dissolution des liens hiérarchiques établissaient enfin une sorte d’égalité de la relation maintenant ancienne des deux hommes. Le Noir, pour une fois, paraissait détendu et insouciant. Il pensait, et cela le rendait heureux, être enfin son propre maître.
Les nouvelles de la cour furent rapidement effleurées, Sartine feignant de n’y prendre qu’un intérêt amusé. Nicolas observait que le lieutenant général de police ne savait comment aborder le sujet qui lui tenait à cœur. Il décida de l’y aider. Sartine, à qui rien n’échappait, précéda le commissaire.
— J’apprécie que vous m’ayez demandé à dîner. Mais l’intérêt de visiter un vieil homme… ?
Nicolas, qui n’avait que onze ans de moins que l’ancien ministre, sourit.
— Qui conserve, dit Le Noir, toute la mémoire, et plus encore, du siècle !
— Peuh ! Le siècle, c’est beaucoup dire, du quart de siècle serait plus juste. Il me semble, mon bon ami, que vous tournez autour du pot. Vers quoi se dirige votre propos ? Menez-m’y, cher, menez-m’y. Et promptement, je vous prie.
Le naturel revenait au galop.
— Bon ! Me voici traversé. Nous souhaitions, Nicolas et moi, vous consulter…
— Allez, allez, coupa Sartine avec un ton de commandement recouvré, la pythie vous écoute.
Il dissimulait mal une sorte de satisfaction.
— Vous savez l’arrivée prochaine à Paris du comte et de la comtesse du Nord.
— Qui fait en jeune homme bien élevé son grand tour ou le tour des grands.
Il ricana. Le Noir toussa.
— En savoir plus long serait utile au roi. Nous allons triompher en Amérique ; la paix se profile et les ennuis commencent… Chacun s’en veut mêler. La Russie de Catherine entend participer au festin, à notre détriment évidemment ! L’Autriche, la Prusse observent le concert et souhaitent s’y adjoindre. Quant aux Américains que nous avons aidés de notre or et de nos hommes, ils piaffent de reprendre un jeu solitaire. Par-dessus tout, l’Angleterre à genoux agite tout ce beau monde.
— Bref, dit Sartine sarcastique, il faut pénétrer le secret de la caravane du Nord.
— Le roi le souhaite, Vergennes le veut et nos plénipotentiaires l’espèrent.
— Cela va de soi. C’est sagesse et raison de ne pas s’abandonner au hasard.
— Aussi votre sentiment nous serait-il précieux quant aux moyens d’en user pour parvenir à nos fins.
Sartine se leva et se mit à arpenter son salon tout en marmonnant. Il s’arrêta devant Nicolas, posa les mains sur ses épaules et le regarda dans les yeux.
— Nicolas, murmura-t-il, comme toujours, vous êtes notre homme. Il n’y a que vous capable d’entrer dans les arcanes d’une mission aussi délicate.
Il avait repris le ton du ministre. Le Noir souriait, béat. Il ne ressentait désormais nul ombrage de l’autorité de Sartine que, parfois, dans le passé…
— Ce qu’il faut, reprit l’ancien ministre, c’est accéder au plus haut, sinon au plus près.
— Au plus haut ? Que voulez-vous dire ?
— Hé ! Que voulez-vous comprendre ? Quoi d’autre que d’approcher le prince et de s’en faire accepter.
— Et le comment de la chose ?
Sartine reprit sa déambulation, se frottant les mains avec une sorte de jubilation nerveuse.
— Oh, oh ! Les vieilles méthodes sont à reprendre. Comment, comment, aurait dit Saint-Florentin.
Il reprit place dans sa bergère.
— Nous sommes, nous avons été… la meilleure police de l’Europe. Les souverains nous l’envient. Celle qui retrouvait les montres qu’elle faisait elle-même dérober pour mieux les restituer, si vite que l’honneur en rejaillissait.
Il se frappa la poitrine.
— Je ne compte plus les ordres dont j’ai ainsi été honoré !
— J’entends bien, dit Le Noir l’air inquiet. Mais comment y parvenir ?
— Comment, toujours comment ! Allons, ne soyons pas timorés. Si les choses n’ont pas changé et demeurent égales à ce qu’elles ont toujours été, nous avons peuplé les chancelleries étrangères de nos gens. Où logera le comte du Nord ?
— La question n’est pas tranchée. Tout peut encore changer dans les plans du prince. Soit l’auberge, soit la résidence de son ministre à Paris.
— Je reprends. Là où il se trouvera, un objet précieux lui appartenant doit lui être dérobé. Sa perte aurait de telles conséquences que l’intéressé en sera réduit à faire appel à nous. Benoîtement, notre Breton apparaîtra, il écoutera, enquêtera, avisera, disparaîtra et reparaîtra avec l’objet en mains. Joie du prince, aussitôt ouvert à tout.
Il claqua des doigts.
— Que ce soit le marquis de Ranreuil ajoutera son piquant. On recevra avec gratitude et élan la proposition d’adjoindre cet élément dans sa suite afin d’assurer sa sûreté.
Sartine avançait, virevoltait, mimait la chose, imprimait sur son visage sévère mille grimaces censées singer celles du prince, de Nicolas ou d’imaginaires interlocuteurs.
— Voilà qui est bel et bon, dit Le Noir. Encore faut-il savoir ce qu’on doit dérober et surtout qui s’en chargera.
— Foin de réticences ! Du détail le chef ne se doit point mêler. Vous avez dans vos services, si rien n’a changé depuis que j’eus l’honneur de les diriger, de nombreux hommes à talents particuliers qui traiteront de la question ou s’adresseront à ceux qui recourent à d’aussi condamnables occurrences. Qu’on lâche ces chiens-là et le gibier sera vite attrapé !
— Et quel objet ? demanda Nicolas. Une montre, si facile par ailleurs à dérober, ne me semble pas de rigueur et ne laisserait pas de jeter le soupçon sur la chose.
— Certes, dit Sartine. C’est bien là le hic et le hoc. De plus, il convient que cette enquête demeure environnée de…
— Ténèbres, dirent dans un parfait ensemble le commissaire et le lieutenant général de police.
Sartine les considéra, étonné.
— Oui, c’est cela. On dirait que vous vous êtes donné le mot. Car imaginez le scandale et les conséquences d’une découverte de notre plan.
— Et l’objet ? réitéra Nicolas, qui demeurait obsédé par ce détail qui n’en était pas un.
— Il serait sage de prendre l’avis de notre ministre en Russie. Encore que la discrétion requise… Qui est en fonctions ? Il y a longtemps que Juigné a rompu. C’est Vérac, je crois. Peu importe, il me revient que le baron de Corberon a fait l’intérim comme chargé d’affaires. Il peut nous être utile. Il est rentré il y a peu et connaît bien le pays.
Nicolas fut surpris de la science de Sartine, si retiré en apparence du monde de la cour, sur des points aussi précis.
— Je vous donnerai un billet pour lui. Il demeure pour l’heure à Troissereux. Il vous sera de bon conseil. Vergennes, son lointain cousin, l’autorisera, sous le sceau du secret, à nous informer de ce qui pourrait nous intéresser pour la bonne marche de notre affaire. Et peut-être, aurez-vous l’heur, vous qui en avez le goût, de visiter et consulter sa bibliothèque.
— Car…, dit Le Noir qui venait de comprendre, c’est Nicolas qui sera chargé d’ordonner cet…
— Et qui d’autre ? Il y faut une tombe et un pur-sang !
Dans le carrosse qui les ramenait à l’hôtel de police, Le Noir et Nicolas demeuraient silencieux. Pour le commissaire, la mission qui venait de lui échoir lui paraissait receler bien des périls.
Mai 1782, château de Troissereux
Le baron de Corberon se révéla hospitalier et disert. Il ne bouda pas son plaisir d’accueillir dans sa province un gentilhomme, de bonne maison et qui le régalerait des dernières nouvelles de la cour. Encore jeune, plein d’allure, petit, mince, le cheveu châtain et l’œil noir, l’air redressé d’un ancien officier des gardes-françaises, il maniait une langue rapide et précieuse. Il fut intarissable, gambadant dans ses souvenirs, sautant d’historiettes en anecdotes avec une juvénile agilité et un esprit de primesaut, parfois entrecoupés d’accès d’aigreur et de regrets d’un poste quitté trop tôt. Pourtant il qualifiait la Russie de maudit pays à qui il devait ses rhumatismes. La suite, hélas, n’avait pas répondu à ses grandes espérances.
— Mesurez, monsieur le marquis, la fragilité de nos destins. J’aurais dû suivre le conseil d’un mien parent qui soutenait qu’à l’instar du perroquet il convenait de ne lâcher un barreau que lorsqu’on avait la certitude d’en tenir un autre.
— Monsieur, comme me le disait souvent M. de Sartine, l’incertitude est la marque de la subordination. L’avenir couronnera sûrement vos attentes. Pour en revenir au comte du Nord…
Nicolas monta à la parade afin de maîtriser le flux désordonné du discours de son hôte.
— … quel portrait peut-on dresser de lui ? Par quels moyens s’attirer ses bonnes grâces ? Que vous en semble ?
— Voilà en perspective un travail d’Hercule et, assurément, une chose malaisée. Peu de personnages sont aussi ondoyants que le prince. Il apparaît divers dans ses attitudes et contradictoire dans ses sentiments. Une tête intelligente au demeurant, mais dont le mécanisme ne tient qu’à un fil. Que ce dernier vienne à se rompre, toute la machine se détraque, et alors plus de raisonnement, plus de bon sens. Bref, le portrait de Mélanthe par Fénelon et la déraison elle-même en personne. Pressentez-vous avec lui quelque voie qui vous paraît aisée et sablée à souhait, dans laquelle vous vous engagez pensant toucher au but, qu’un retournement se produit au moment où vous pensiez acculer la bête. Alors elle vous fait face et, chasseur l’instant d’avant, vous voilà aussitôt gibier à quia. Y a-t-il quelque calme rade dans laquelle vous tentez d’ancrer votre esquif et de là toucher terre ? Alors, peut-être… c’est selon.
— J’ai une question plus délicate à vous soumettre, sur laquelle je comprendrais que vous ne puissiez m’éclairer. Mais comme moi-même, vous êtes un serviteur de la couronne et rien de ce qui peut appuyer ses intérêts ne vous est étranger.
Nicolas, saisi d’un de ces scrupules dont il n’était jamais parvenu à se départir, fit une pause. Il allait en effet user d’un stratagème ou d’une facilité de langage qu’il regretterait aussitôt. Était-elle nécessaire ou superflue ?
— Puis-je vous confier, dit-il en baissant la voix comme naguère M. de Breteuil dans son cabinet à Vienne6, que M. de Vergennes, votre lointain parent je crois, attache, pour ne parler que de lui, un prix extrême à ce que vous pourriez me confier, d’utile cela va de soi.
Il vit une lueur d’intérêt s’allumer dans le fier regard de M. de Corberon.
— Je suis votre serviteur, celui de M. de Vergennes et Sa Majesté peut compter sur mon dévouement.
— Nous en sommes assurés, commenta Nicolas. Ma présence en est la preuve.
— Que souhaiteriez-vous connaître de surcroît ?
— En un mot comme en cent, le tsarévitch Paul et sa femme font un tour d’Europe et sont sur le point de visiter le royaume. Pour des raisons d’État dont le détail vous est connu, il est impératif que nous approchions au plus près du prince, bref que nous entrions dans ses bonnes ou mauvaises grâces. Pour cela, il est impératif de savoir quel objet précieux accompagne les princes et si celui-ci posséderait une telle importance que sa perte serait pour le couple impérial de nature si grave qu’elle le compromettrait.
— Je vois, je vois…, murmura le baron avec un rien d’effarement dans la voix.
Il réfléchit un moment.
— Je songe soudain en vous écoutant à une scène, enfin une querelle de famille entre l’impératrice Catherine et sa belle-fille parce qu’elle ne portait point un bijou d’une richesse exceptionnelle dont elle lui avait fait présent à l’occasion de son mariage. Elle était si colère qu’elle furibonda de terribles imprécations dans le cas où la grande-duchesse ne l’arborerait pas lors du prochain bal de cour. Il m’étonnerait que la princesse n’ait pas emporté la chose dans sa cassette.
— Et ce bijou ?
— Une broche7, monsieur, une broche ! Une pièce exceptionnelle comme on n’en vit jamais ! Une fabuleuse émeraude entourée d’un cercle de brillants et d’une couronne de vingt diamants de la plus belle eau. Oui, j’en puis parler ; j’eus le privilège de l’admirer de près.
Au cours des deux jours qu’il passa à Troissereux, Nicolas, outre les chasses et la fréquentation de la fameuse bibliothèque, apprit du baron de Corberon une foule de détails sur la vie en Russie. Le pays était riche en possibilités pour les commerçants français qui, cependant, devaient en permanence affronter la corruption des bureaux et de la douane et compter sur leur ambassade pour arranger leurs affaires. Il dressa une description haute en couleurs de l’entourage du comte du Nord et de la triste position du tsarévitch à la cour, contraint de se résigner à une vie oisive et rétrécie sous le sourcilleux contrôle de sa mère. Il démêla avec clarté les raisons anciennes de la rancune russe à l’égard de la France, venue de l’accusation d’avoir favorisé la guerre avec la Turquie et par ce moyen de faire la loi dans les affaires de la Pologne.
En confiance avec Nicolas, il s’abandonna à des confidences personnelles, lui avouant être très avancé en maçonnerie avec pouvoir de transmettre ses connaissances et d’instituer des frères. Il bondissait du léger au grave et, après les descriptions des débauches de l’impératrice, glosait de sérieux propos sur le caractère religieux des Russes, leurs superstitions et leur dévotion pour les images. Il décrivit le prince de Ligne, doux, poli, bon enfant, poussant parfois la gaieté jusqu’à la folie, mais redoutable diplomate au service de l’Autriche. Il en conservait un souvenir mêlé. Nicolas l’avait naguère croisé chez M. de La Borde. Ses plaisanteries qui lui permettaient de dire à la Sémiramis du Nord les vérités les plus importantes avaient causé aux partis français et prussien des torts irréparables. Corberon et lui avaient courtisé la même femme. Les yeux fermés, il prononça un prénom, Natalia…
Le retour vers Paris offrit à Nicolas la pause indispensable pour revenir un peu sur lui-même et sur sa vie. Les jours s’écoulaient si vite que parfois il se prenait à songer que, peut-être, sans les vivre il cheminait à côté d’eux. Le visage d’Aimée s’imposa à lui. Que ressortait-il d’une liaison poursuivie depuis tant d’années ? S’installait-elle dans une durée qu’aucun des deux amants ne mesurait ? L’habitude laissait-elle pointer sa tête d’ennui ? Les légères animosités qui ne manquaient pas de les opposer n’avaient point de suites. Les libertés qu’ils s’octroyaient et qui aboutissaient à des retrouvailles plus ardentes en atténuaient la répétition. L’incertitude présidait désormais à leur amour et tout les dirigeait vers des récifs dangereux. Nicolas s’interrogeait chaque jour davantage sur la vraie nature d’une liaison qui ne s’alignait nullement en ce qui le concernait sur les errements de la vie libertine. Celle-ci impliquait d’éviter comme la peste tout attachement, tout sentiment amoureux. Seul le désir devait mener la danse. La différence d’âge s’imposait davantage. Plus les années passaient et plus Aimée lui semblait impatiente.
Sa position auprès de Madame Élisabeth, sœur du roi, dévote peu portée aux débordements insouciants de la jeunesse, lui pesait et la conduisait à un étourdissement de plaisirs, recherchés comme autant de dérivatifs à la vie d’étiquette et de réclusion qu’elle menait auprès de la princesse. Pour Nicolas, l’exaltation du corps, pour nécessaire qu’elle fût, ne suffisait plus. Dans son cœur il aspirait à d’autres horizons. En un mot, il s’ennuyait un peu, la passion assouvie, affamé d’une conversation que sa propre culture, sa réflexion, cette contention d’esprit et la permanence de son débat intérieur exigeaient. Qu’Aimée prît conscience de cet état sans pouvoir l’assouvir, et c’en serait fait de la tendresse passionnée. Elle s’étiolerait en dépit des ressauts des flammes prêtes à s’éteindre.
M. de Noblecourt observait sans surprise cette transformation, mais, sachant d’expérience combien il est hasardeux de conseiller dans ces matières, il ne disait mot. Il vieillissait sans qu’il y parût vraiment. Seul signe de cette évolution, les instants de rêverie et de silence, inhabituels chez un être de nature volubile et diserte, se multipliaient et prolongeaient ses méditations éveillées. La lecture du Mercure de France était devenue un moment sacré durant lequel il résolvait avec brio les énigmes et les logogriphes8 soumis aux lecteurs.
Il semblait que les usages qui prévalaient dans sa maison, la régularité de son existence, les attentions et précautions qu’autour de lui ses amis et le domestique multipliaient, entouraient ses jours de quiétude et le préservaient de ces à-coups si funestes à ceux que la goutte, aux aguets, menaçait. Il regrettait son médecin Tronchin mort l’année précédente, se livrant en maugréant aux soins de Semacgus et du docteur de Gévigland. Le dimanche, au premier rang, marguillier désormais honoraire de Saint-Eustache, il suivait la grand’messe accompagné de Nicolas quand aucune enquête ne retenait celui-ci. Mouchette veillait sur lui avec une scrupuleuse attention sous le regard bonasse de Pluton, désormais admis à part entière aux pieds du patriarche. Certains soirs, il se faisait conduire par Poitevin à des rendez-vous mystérieux.
Pourtant Nicolas n’était pas dupe de cet apparent arrêt du temps. Il savait bien que l’inéluctable se produirait et à cela jamais il ne parviendrait à s’accoutumer. Même Catherine, la plus jeune de la maisonnée après lui, commençait à ressentir le poids de l’âge et les conséquences de ses campagnes passées. « Ah ! gémissait-elle, j’ai trop zouvent gouché dans la boue. » Certains matins, les membres noués, elle maugréait en se massant énergiquement avec le schnaps de son pays. Elle en imprégnait des bouts de toiles dont elle s’enveloppait, exhalant alors dans l’office les fragrances de la quetsche et de la mirabelle.
Ainsi en allait-il de l’hôtel de Noblecourt, vivant d’une existence préservée, dans un équilibre et une régularité de couvent que seule rompait parfois l’intrusion violente des enquêtes menées par Nicolas. Mais c’était précisément cette espèce de monotonie heureuse qui apportait la tranquillité d’âme si nécessaire à un homme tenaillé à tout instant par les convulsions du siècle.
Quant à Louis qui surgissait lors de ses congés, fringant, chargé des lettres et des douceurs que sa tante Isabelle adressait à son frère depuis son couvent de Fontevraud, c’était désormais un jeune homme qui avait pris la stature de son père au point que, de dos, on les confondait. Apprécié de ses chefs et de ses hommes, il faisait la fierté de Nicolas pourtant inquiet de le voir piaffant d’impatience d’un service de paix à Saumur alors que la guerre menaçait de s’achever sans qu’il y eût pris part. Il avait écouté les conseils de Nicolas sur la nécessaire régularité, rigueur et prudence d’une vie d’officier. Pourtant, bon sang ne saurait mentir, une idylle avec une dame avait failli tourner au drame sans la sagesse du colonel qui avait réussi à calmer les choses auprès d’un mari outragé, mais peu décidé à en découdre. Nicolas, informé, avait bondi à Saumur pour tancer un Louis penaud à qui il avait derechef martelé ses recommandations de prudence et de discrétion. Cependant, à tout hasard, il avait entraîné son fils hors la ville et là, dans un champ désert, il avait complété ses précédentes leçons. Il lui avait enseigné quelques bottes décisives récemment apprises d’un maître espagnol de passage à Paris dont il avait retrouvé le portemanteau dérobé par des malfaisants.
Paris, au Grand Châtelet, courant mai 1782
Nicolas réunit un conseil de guerre dans le bureau de permanence avec Bourdeau, le sergent Gremillon et Rabouine. Informé au préalable de l’étrange projet formé par Sartine, l’inspecteur bougonnait. Le commissaire en développa les raisons, ouvrit quelques voies et ne dissimula pas les périls de l’entreprise. Un long silence suivit cet exorde et chacun se referma dans ses pensées. Ne voyant poindre aucun commentaire, Nicolas reprit la parole :
— J’entends que l’affaire puisse vous apparaître comme extraordinaire et que vous en demeuriez confondus. Diantre, ressaisissez-vous, il s’agit du service du roi.
— Tu nous la bailles belle ! tonna Bourdeau. C’est une chose de faire dérober par un tire-gousset une bourse ou une montre pour la plus grande gloire de la police, c’en est une autre de s’introduire dans une demeure où séjourne l’héritier d’un trône, hôte de la couronne !
Nicolas choisit un biais lui permettant de ne point affronter Bourdeau directement.
— J’en conviens aisément, mais qu’y puis-je ? Nous obéissons à des instructions dont nous ne sommes pas maîtres !
— Que, je suis persuadé, Sa Majesté ignore.
— Et c’est heureux ! Où irions-nous si nous la compromettions avec les sourds agissements que la raison personnelle condamne mais que la raison d’État justifie.
— Oh ! La belle raison, monsieur le loyoliste !
Il y eut un éclat de rire général qui détendit la tension de cet échange.
— Ne perdons pas de temps. Quels sont nos avantages ? Sur quels éléments favorables pourrons-nous asseoir notre projet ?
— Quel objet devons-nous viser ? demanda Gremillon.
Nicolas sortit un papier sur lequel le baron de Corberon, dessinateur de talent, avait représenté la broche de Catherine II avec sa pierre et ses diamants.
— Comment peut-on supposer qu’un tel joyau soit conservé sans précautions au vu et au su de tout le monde ? Allons, Nicolas, c’est une affaire mal engagée.
— Pierre, il ne faut pas jeter la cognée. Poursuivons l’examen de la chose. La difficulté qui subsiste, c’est l’endroit où logera le comte du Nord. Jusqu’au dernier moment il y aura hésitation sur sa destination. S’il demeure chez son ministre, nous avons le plan de l’hôtel, les empreintes des clés et au moins six complices dans le domestique9 prêts à nous aider. Le reste sera affaire d’habileté. Donc il nous reste à trouver le magicien ad hoc. Nous ne pouvons évidemment charger de cette tâche l’un des nôtres qui, découvert, jetterait le soupçon sur les vrais responsables de cet emprunt.
— Dieu, que le mot est élégant !
— Il est exact puisque nous subtilisons pour rendre.
— Ad majorem Dei gloriam ! Je te sens au fond un peu emprunté. Tu montes à la tranchée avec une évidente mauvaise conscience.
Il y avait de la vérité dans les propos maintenant goguenards de Bourdeau.
— Allons, reprit-il, je rends les armes et je sonne la retraite. Où trouver le voleur de Bagdad susceptible d’être l’homme de la situation ?
— Et qui ne nous filera pas entre les doigts, sa mission achevée. Il faut donc découvrir un instrument que nous tiendrons et qui aura intérêt à nous complaire.
— Gremillon a raison, reprit Bourdeau, c’est un phénix qu’il nous faut trouver. Un maître de l’art du gobelet, capable de s’introduire discrètement dans un hôtel très surveillé, d’une intelligence déliée, propre à affronter tous les périls d’une pareille entreprise et, surtout, d’une honnêteté si scrupuleuse qu’il ne s’enfuira pas avec le butin !
— Puis-je avancer une proposition ? murmura Rabouine. Nous avons arrêté, il y a peu, un voleur, jeune encore, qui s’était introduit chez le duc de Chartres, et qui avait réussi à s’emparer d’un tableau de maître et à s’échapper en plein jour du Palais-Royal.
— Ajoutant, dit Bourdeau, le crime de vol à quasiment celui de lèse-majesté, s’étant attaqué à un prince de sang.
— Comment s’appelle-t-il ?
— Dangeville, dit la Fouine.
— Il n’est pas si habile que cela, s’étant fait prendre.
— Point, il a été trahi par un marchand de tableaux qui l’a dénoncé. Il avait eu le malheur de s’adresser, pour revendre son butin, à celui qui avait vendu le tableau au prince !
— Et de surcroît imprudent ! Que pourrait-on lui promettre ?
— Risquant l’échafaud, la grâce serait la carotte nécessaire.
— Soit, dit Nicolas. Reste que nous serons contraints de lui dévoiler nos batteries. Qui nous garantit qu’il tiendra sa langue ?
— Au point où nous en sommes, enfonçons-nous, dit Bourdeau, l’air moqueur. Cet homme-là a bien des proches, une maîtresse, une famille. Voilà d’excellents moyens de persuasion sur lui. Nous voilà voleurs, poursuivons ! J’aimerais assez passer pour un maître chanteur.
Tout ce qu’il y avait de noble en Nicolas se rétracta. L’État pouvait certes user de moyens divers que la morale de l’honnête homme réprouvait, mais il y avait des limites que lui se refuserait toujours à franchir.
— Brisons là, je ne mangerai pas ce pain-là, je verrai ce prisonnier. Je lui parlerai. Il ne sera pas besoin d’user de manœuvres aussi basses.
Tous considèrent leur chef. Il leur rend leur fierté. Le reste n’est que détails pour lesquels ils vont s’efforcer. En un mot, Nicolas Le Floch a convaincu et reconquis les siens.
Quelques jours après cette réunion, ses doutes surmontés, Nicolas décida d’organiser ce qui avait été décidé. Il demeurait toujours convaincu de la témérité d’un projet dont une réflexion approfondie ne cessait de lui démontrer les périls et avait tenté d’en convaincre Sartine qui s’obstinait, ancré dans une volonté sans doute sous-tendue par celle de Vergennes. Dangeville fut tiré du cachot du Grand Châtelet où il croupissait, attendant un jugement dont l’issue ne faisait aucun doute. Le geôlier le traîna dans le bureau de permanence. Nicolas avait emprunté au père Marie une assiettée de son fricot du jour et un pichet de vin. Il vit apparaître un homme sale et dépenaillé, pieds nus et en haillons, les jambes entravées aux chevilles par une chaîne qu’il fit aussitôt ôter. Le considérant, le commissaire relut le signalement du prévenu dans un dossier remis par les gens du lieutenant criminel : « Le sieur Dangeville, alias la Fouine, a cinq pieds cinq pouces et demi. Parfaitement bien fait, depuis la tête jusqu’aux genoux, les jambes fort minces. Il a une fort belle tête, un grand front, fort peu de cheveux sur le toupet, les yeux bruns et les sourcils, une cicatrice sur le front au-dessus de l’œil gauche et la barbe fort brune, le contour du visage est parfaitement correct et sa coiffure est deux boucles en ailes de pigeon10. »
Le visage que Nicolas contemplait n’avait que peu de choses à voir avec le signalement. Il l’invita à s’asseoir. L’homme, surpris et hébété, obéit. D’un geste la soupe lui fut désignée. Il s’y jeta avec une sorte de voracité sauvage.
— Monsieur, dit Nicolas avec une courtoisie qui parut surprendre le prisonnier, je constate à votre appétit que vous n’êtes point à la pistole11.
— Je n’en ai guère les moyens. La vie est dure pour les pauvres.
— Il ne tient qu’à vous que cette situation s’améliore et…
— Et ? La route est battue. Il n’y a plus rien à espérer.
— Parlez-moi un peu de ce que vous subissez. Le régime du Grand Châtelet vous convient-il ?
Dangeville eut un pauvre sourire.
— La plupart d’entre nous manquons de pain. Les bons jours, un quignon et une soupe… à l’eau…
Il regarda derrière lui, mais le geôlier était resté dans le couloir.
— … Les geôliers sont gens ordinairement cruels et tellement âpres au gain. Si vous n’êtes pas pourvu…
Soudain il se tut, inquiet, considérant Nicolas avec crainte.
— Monsieur, pardonnez-moi, je dégoise… Vous m’avez restauré, je vous en suis reconnaissant, mais que voulez-vous de moi ?
— N’y voyez pas malice. Le roi en sa bonté souhaite l’amélioration des prisons et toute information est utile à ce projet.
— Alors il lui faut bien dire que, dans ses prisons, chacun couche sans draps ni couvertures, sur une paille pourrie qu’infestent rats, souris et vermine.
— Nous en prenons note, dit Nicolas en versant du vin à Dangeville, qui le but aussitôt avec avidité. Cependant, monsieur, savez-vous ce que la justice vous réserve ?
— Hélas, j’en suis bien conscient. Pour le vol d’une toile !
— Certes, mais de grand prix et chez un prince de sang ! Vous serez exécuté.
L’homme baissa la tête.
— La vie s’est mal conduite avec moi… Je n’ai jamais tué personne. J’ai volé, oui.
— Vous ne me semblez pas ancré dans le mal. Comment en êtes-vous arrivé à mener cette vie de brigand ?
— Oh ! Je ne veux pas vous lasser.
— J’insiste.
— Je suis né à Chartres. Mon père était peintre en émail. À sa mort, j’ai poursuivi dans cet art. À trente ans, je me suis marié et mis à mon compte avec un autre artisan. L’installation a coûté cher. Nos affaires marchaient leur train jusqu’au jour où mon associé s’est enfui en Espagne avec une femme qui dansait dans les foires. Le pire c’est que, dans cette fuite, il avait emporté les fonds de la boutique et ceux, importants, que nous avaient avancés des particuliers pour des travaux commandés. Je me suis retrouvé pris à la gorge, menacé, poursuivi, saisi. Ma femme en est morte de chagrin. Depuis, ma fille est en nourrice. Où trouver le moyen de la payer ? On n’embauche plus. Que faire ? Gagne-denier ? Décrotteur ? Je me suis mis dans la carrière et, je le dis sans entorse à la vérité, en me conduisant dans le vol et la revente le plus honnêtement possible.
Il soupira et se mit à pleurer. Nicolas réfléchissait. Il était frappé de la manière dont s’exprimait le prisonnier, mais aussi de la profondeur de son désespoir. Aurait-il la volonté et la force nécessaire pour s’engager dans une entreprise aussi risquée ? Une voix froide lui disait : « N’est-il pas qu’un pauvre homme que la vie a brisé et qu’a-t-il à perdre en l’occurrence ? Et aurait-il la hargne nécessaire ? » Une autre murmurait : « Ne vas-tu pas l’engager dans une voie encore plus funeste que celle à laquelle il était fatalement voué ? » Pour le reste son jugement estimait qu’on pouvait faire fond sur Dangeville ; il lui paraissait homme à garder le secret de l’entreprise. Il se décida.
— Monsieur, sachez que j’ai une proposition à vous faire. À coup sûr vous êtes condamné. Il vous reste une chance minime d’échapper à l’échafaud et, sans m’engager à vous promettre ce que je ne saurais tenir, à connaître peut-être une nouvelle vie. Il s’agit aussi, si la chose peut vous tenir à cœur, du service du roi. Il s’agit d’user du mal pour faire le bien…
Dangeville ne comprenait rien au discours de Nicolas.
— Je vous explique. Vous êtes habile, vous l’avez prouvé en vous emparant d’une toile de grande taille en plein jour dans le palais d’un prince. Êtes-vous en mesure d’accepter de mettre votre talent, enfin… votre expérience, afin de distraire un objet dans un hôtel particulier ? Nous vous y aiderons. La police, je suis commissaire au Châtelet, vous aidera à préparer l’opération. À tout le moins, vous sauverez votre vie et je m’engage d’honneur, si échec il y avait, à prendre soin de votre enfant. Si vous acceptez ma proposition, vous quitterez votre cellule, logerez ici dans une chambre particulière au pot et au feu du roi. Je vous laisse réfléchir.
Nicolas passa dans le cabinet voisin, là où parfois il se grimait au gré des enquêtes avec de vieilles hardes. Bourdeau l’y attendait, qui avait suivi la conversation entre le commissaire et Dangeville.
— On aurait pu tomber sur une plus mauvaise bête. Mais en aura-t-il le sang-froid ? Il a les défauts de ses qualités.
— Certes, mais ce sera uniquement sur le terrain que nous en serons assurés.
— Je crois cependant qu’on peut lui faire confiance. Pendant très longtemps il a mâché à vide12.
— Une fois requinqué, il le faudra prendre en main et l’aider à préparer la manœuvre.
— Tu as raison et d’ailleurs nous n’avons pas le choix, le temps presse.
Nicolas repassa dans le bureau de permanence. Dangeville, la tête dans ses mains, paraissait réfléchir.
— Monsieur, puis-je connaître votre décision ?
— Je n’ai point le choix. Je vous crois honnête homme… Mais…
Nicolas sourit, l’appréciation était paradoxale venant d’un filou patenté. C’était le monde à l’envers.
— Mais ?
— … Me donnez-vous votre parole de ne point abandonner mon enfant ?
— Vous l’avez. Ainsi vous voilà des nôtres.