DÉCHIREMENTS
« Serments fallacieux, salutaire contrainte
Que m’imposa la force et qu’accepta ma crainte,
Heureux déguisements d’un immortel courroux,
Vains fantômes d’État, évanouissez-vous ! »
Nicolas était moulu et, seule, une bonne toilette lui parut susceptible de le dégourdir. Il fit monter de l’eau pour se laver dans le cabinet qui jouxtait le bureau de permanence et dans lequel, à l’occasion, il se grimait. Ces soins émerveillèrent l’huissier, qui avança sans vergogne ne s’y résoudre qu’aux quatre vigiles. Nicolas avait toujours observé que les habits du père Marie étaient soigneusement brossés, mais qu’il émanait d’eux en permanence une forte odeur composite de vieux bois, de graillon et de fumée.
Il fit appeler une voiture et se fit conduire rue Vieille-du-Temple chez maître Vachon, son tailleur. La mention de son habit gris dans le billet traduit en russe par M. Radot l’intriguait. Qui pouvait savoir, hors évidemment son tailleur et Louis, la couleur de l’habit de cour destiné à être porté au bal de la reine ? Il aborda le vieil artisan avec circonspection, affirmant avoir souhaité le remercier pour les deux habits qui avaient suscité l’admiration de tous. Maître Vachon, confondu de reconnaissance, lui avoua avoir montré l’habit à plusieurs personnes et, notamment, à M. de Sartine, sa vieille pratique, venu le saluer alors qu’il passait près de sa boutique. Nicolas prit congé et sortit, l’esprit bourdonnant de ce qu’il venait d’apprendre. Il était exclu que l’ancien ministre prît la peine sans arrière-pensées de venir saluer maître Vachon. Seule la vanité du vieil homme pouvait imaginer une telle attention. Ce qui était, en revanche, vraisemblable, c’est que Sartine, hanté par ses fomentations, souhaitait connaître sa tenue, les bals parés n’étant pas si fréquents à la cour. Leur tailleur commun était l’homme idoine pour lui tendre sur un plateau les renseignements recherchés.
Ruminant sa fureur, il gagna Vaugirard où il trouva Bourdeau éveillé, que Semacgus, satisfait de l’état de la blessure, achevait de panser. Mme Bourdeau, rassurée, le veillait avec Awa. Nicolas confia en quelques mots l’étrange évolution de l’enquête. L’inspecteur s’agita, furieux d’être immobilisé à ce moment crucial. Nicolas quitta la Croix-Nivert un poids en moins sur la poitrine.
Le retour à l’hôtel de police lui permit de mettre au point sa stratégie. D’une manière ou d’une autre il importait désormais d’attirer hors de l’Hôtel de Lévi Nikita, qui n’en sortait jamais. Peu à peu une idée germa dans son esprit que vingt ans et plus de police n’avaient pas laissé sans force stratagèmes en réserve. Il décida de jouer cavalier seul et de n’en faire qu’à sa tête. Ah ! On lui avait dissimulé sciemment une partie du livret. Il en tirerait les conséquences et chanterait son aria aussi bien qu’un autre ! Il s’interrogeait sur le rôle joué dans tout cet imbroglio par M. Le Noir. Il penchait en faveur de l’ignorance du lieutenant général de police que Sartine avait toujours tenu en lisière. Celui-ci lui pardonnerait-il un jour d’occuper un emploi où il avait excellé, mais dans lequel son successeur n’avait pas démérité et, de surcroît, bénéficiait d’une grande popularité ? Le commissaire, ulcéré, sentait pourtant des scrupules qui montaient et bâtissaient peu à peu un mur d’objections. Puis ce furent sa native honnêteté et son honneur de gentilhomme qui le tenaillèrent, lui exposant avec sévérité les inconvénients d’atteindre le vrai par le faux. Ce débat, il l’avait soutenu tant de fois qu’il pouvait bien l’alimenter de ses propres réflexions, il savait à quoi il aboutirait. Une fois pour toutes, Nicolas Le Floch, marquis de Ranreuil, avait de longue main consenti à ce que ce métier et les trames qu’il imposait tutoyassent en permanence les troubles rivages de ce qui ne se nommait point.
À l’hôtel de police, Nicolas signifia à Le Noir surpris d’avoir d’urgence à prévenir M. de Vergennes et M. de Sartine que leur présence était respectueusement requise à quatre heures de relevée. Nicolas fut satisfait de l’attention de Le Noir qui, sans broncher ni demander le moindre éclaircissement, consentit aux demandes du commissaire. Nicolas lui indiqua qu’il allait paraître sous peu dans la cour de l’hôtel, qu’il fallait prévoir l’immédiate arrestation de l’homme qui l’accompagnerait, le tenir entravé, surveillé jusqu’au moment de le faire comparaître dans le bureau du lieutenant général de police.
Cette affaire réglée, sa voiture le conduisit à l’Hôtel de Lévi. Il avait beaucoup réfléchi et s’était convaincu de l’impossibilité de saisir et d’interroger le barbier, cet esclave turc, si proche du grand-duc. L’ambassade de Russie était un chantier populeux et bruyant, où valets, gagne-deniers et portefaix clouaient les caisses contenant, soigneusement emballés, les nombreux achats du couple impérial. Nicolas se félicita de ne point croiser le prince Bariatinski. Il saisit au vol Nikita Paline qui jouait les mouches du coche en tentant d’organiser un désordre que ses interventions semblaient aggraver.
— Monsieur, lui dit aimablement Nicolas. Je dois vous entretenir en privé d’une gravissime affaire.
Il attira le majordome dans le petit salon, repoussa le battant de la porte et le prit par les épaules, lui parlant presque nez à nez.
— Mon cher, les événements ne favorisent pas nos affaires. Notre système est sur le point d’être traversé par le secret français ! Il semble qu’un des leurs ait mis la main sur des objets vous appartenant… Quelle imprudence ! Auraient-ils été dérobés ici ? Prenez garde et méfiez-vous, il y a dans cette maison des traîtres et des infidèles.
Au fur et à mesure que tombaient les paroles de Nicolas, prononcées sur un ton dramatique, le visage d’habitude serein de Nikita reflétait tous les sentiments qui se succédaient en lui : la surprise, l’incrédulité, l’inquiétude et, pour finir, la panique. Il se dégagea de l’étreinte de Nicolas.
— Monsieur le marquis, je ne comprends rien à votre discours. Permettez-moi de quitter ce salon, les préparatifs de départ de Leurs Altesses impériales me requièrent.
Nicolas lui barra le passage et le repoussa jusqu’à un fauteuil où Nikita tomba, abasourdi du mouvement de son interlocuteur.
— Monsieur, un peu de sérieux que diantre ! J’entends bien que, perplexe, vous puissiez soupçonner quelque torve tentative. Dois-je vous prouver que je suis l’un des vôtres et que notre grand empire étend sa toile sur l’ancien monde ?
Il fouilla dans sa poche et lui mit sous les yeux l’ordre de mission signé par Catherine II. Nikita s’en saisit, le regarda, le lut plusieurs fois, l’examina sous tous les angles et, vaincu, considéra Nicolas avec stupéfaction.
— Mais… monsieur, vous êtes Français.
Nicolas trouva la réplique en songeant à ce que lui avait avoué la princesse de Kesseoren.
— Monsieur, sachez que mon père était français, mais ma mère russe. Enfin, si vous en doutez encore, je vous laisse libre par vos moyens habituels d’obtenir confirmation de Saint-Pétersbourg. Bien sûr à vos risques et périls. Il est vraisemblable qu’on appréciera votre défiance.
— Point, point, la surprise seule explique… Enfin, je suis à vos ordres. Que dois-je faire ?
— M’accompagner près d’ici. Je voudrais vous présenter des objets qui vous ont été volés et qui laissent indécis ceux qui les ont examinés. On a fini par conclure qu’ils étaient exempts de tout mystère. Pour ma part, je ne possède pas et pour cause leur candeur et souhaiterais qu’au plus vite vous les récupériez. Il y a là un livre précieux et…
— Plus un mot, c’est cela. Je vous suis. Sortez, monsieur le marquis, et je vous retrouve dans la rue.
Nicolas se retira sans autre rencontre et vit bientôt Nikita le rejoindre. Ils marchèrent un long moment sans parler. Quand ils approchèrent de l’hôtel de police, Nikita manifesta, en dépit de sa maîtrise, quelques signes d’inquiétude. Nicolas pouvait imaginer que, parisien depuis longtemps, l’homme ne devait pas ignorer la nature de l’endroit.
— Nous allons pénétrer dans l’hôtel de police. Ne vous inquiétez pas. Où donc seriez-vous davantage en sécurité ?
Il ajouta en riant :
— Rien n’est plus sûr que la gueule du loup !
Ils entrèrent dans la cour et tout se déroula en un éclair. À peine abordés les degrés du perron qu’une foule d’exempts jaillit du vestibule et se précipita sur Nikita, qui fut aussitôt immobilisé, lié aux mains et aux pieds, et entraîné dans une pièce du sous-sol pour y être enfermé.
Que Nicolas fût fier de cet exploit peu glorieux était loin de la vérité. Il éprouvait à l’issue de cette manœuvre réussie l’amère sensation d’un remords. Et puis le mouvement des événements l’emporta. Oui, il avait en fourberie trompé cet homme, mais quel était-il ? Un espion tapi au sein de la capitale du royaume, sans doute l’un des éléments importants de la toile étendue sur l’Europe par la Sémiramis du Nord. Il espionnait et, au bout du compte, avait peut-être massacré quatre personnes. Nicolas devait se concentrer sur quelques points demeurés obscurs. Dangeville avait-il été tué par Pavel ou par Nikita ? Ou alors… Pourquoi un espion patenté avait-il tué un autre représentant du renseignement russe, au dire même du grand-duc qui soupçonnait clairement Pavel de le surveiller ?
Une longue marche s’imposait. Après avoir pris avec Le Noir les dispositions matérielles de la comparution de Nikita Paline, il gagna les boulevards, y prit un fiacre et se fit conduire à l’ouest de Paris où s’étendait un bois touffu appelé Boulogne. On avait commencé à y tracer des allées de plus en plus courues ; il s’en écarta et s’assit dans un lieu solitaire sur un talus herbeux, écoutant gazouiller les oiseaux tandis qu’au bout du chemin, des biches et des cerfs s’enfuyaient.
Un détail le tourmentait. Qu’un homme du secret russe, d’évidence aussi expérimenté, ait cédé aussi vite au subterfuge utilisé l’inquiétait. Pourtant il avait noté que sa résistance s’était dissipée devant sa certitude de tenir en main un ordre authentique de sa souveraine. Bourdeau en aurait tiré d’édifiantes considérations sur la puissance et l’influence des despotes et la faiblesse d’esprits aussitôt disposés à abandonner leur libre arbitre. Et d’ailleurs, se disait Nicolas, qu’aurait-il lui-même conclu devant un ordre similaire émanant du roi ?
Pour bronzé que fût Nicolas aux émotions de ce genre de séances multipliées depuis son entrée dans la police, le cœur lui battit plus fort quand il pénétra dans le cabinet du lieutenant général de police. Au centre Vergennes, à droite Sartine et à gauche Le Noir occupaient trois fauteuils installés derrière le bureau. Les expressions des visages suggéraient autant de considérations muettes. Le ministre des Affaires étrangères, indéchiffrable, laissait apparaître, en dépit de son impassibilité coutumière, quelques signes de désagrément de se trouver là. Sartine arrangeait, en secouant la tête, les marteaux de sa perruque. Le bon visage de Le Noir reflétait la bienveillance envers Nicolas entrant dans l’arène et l’inquiétude qui le tenaillait de le voir dévorer.
— Monsieur le marquis, nous vous écoutons.
— Messeigneurs, j’ai été jeté dans la situation particulière de quelqu’un appelé au nom d’un bien supérieur à organiser un mal nécessaire…
— Monsieur, je vous interromps, dit Vergennes, ne revenons pas sur une mission que vous avez d’ailleurs acceptée et remplie au mieux. Vous n’êtes pas responsable des anicroches que nous connaissons et qui demeurent sans aucune conséquence.
— Sauf pour le malheureux Dangeville.
— La mort l’attendait de toute manière, dit Sartine.
Nicolas soupira. Pourquoi, à cet étage de puissance, se croyait-on obligé de toiser et de morguer la pauvre humanité comme Gulliver les Lilliputiens ? N’auraient-ils pas dû redouter, si grands fussent-ils, que, réunis par l’esprit du siècle, les Lilliputiens n’en viennent un jour à se dresser contre eux pour imposer une autre volonté ?
— Des situations criminelles sont apparues, toutes deux intéressant des sujets de l’empire russe. D’une part, l’assassinat du comte de Rovski, officier de la garde impériale, favori en disgrâce et en exil de Catherine II. L’autre a touché l’ambassade de Russie où, à la suite de l’opération que vous savez, Dangeville, notre homme, fut surpris et tué, mais également Pavel, le maître d’hôtel du grand-duc. Outre cela, comme les satellites, ces petites planètes qui tournent autour d’une plus grande, nous devons considérer trois crimes atroces commis sur des filles galantes par le secrétaire du tsarévitch, Dimitri, alias Ivan Kripaeev, surpris et abattu à Chantilly par les gardes du prince de Condé, et l’assassinat de Richard Harmand, commis à l’hôtel de Vauban, tué et jeté à la Seine. Et je n’évoquerai pour rien les attentats perpétrés contre le commissaire en charge de ces affaires et son inspecteur. Reprenons les choses une par une.
— Sans être par trop compendieux, jeta Sartine, dont l’énervement croissait au détriment de sa perruque, vous nous présentez tout uni un tableau dont nous ignorons la manière.
— Ah, certes ! Je pourrais vous développer l’enquête en sa totalité comme papier troué d’un orgue de barbarie, et le gros du menu et le menu du gros ! Vous dire que, jour et nuit, elle nous a menés dans de mauvais lieux, chez divers artisans, la plume et la perruque, chez le joaillier de la couronne et même chez dame Paulet, que nous avons coupé et recoupé ce que nous apprenions, et que nous nous sommes divertis à l’occasion de plaisantes séances à la basse-geôle ! Avec quelques balles et un enlèvement en prime. Le voulez-vous, monseigneur ? Non ? Pour le meurtre du comte de Rovski, je n’entrerai donc pas dans le détail des interrogations et recherches diligentées qui ont permis d’approcher la vérité.
— Lorsqu’on approche d’un point précis, il se faut méfier des mirages et…
— Si on laissait Ranreuil s’expliquer, Sartine.
Vergennes avait coupé sèchement la parole à l’ancien ministre.
— Le soir de sa mort, le comte de Rovski a reçu plusieurs visites. Tout d’abord celle de M. Smith, alias Galbraith, espion américain mandaté par le Congrès, chargé en Russie de favoriser les intérêts des Insurgents et de favoriser des marchés d’armes. L’homme avait corrompu Rovski, escomptant son influence pour faciliter ses négociations. Las ! Les sommes ont été perdues au jeu et le favori disgracié. Smith voulait récupérer les fonds dilapidés. Grâce à l’entregent de La Jeunesse, valet en place du comte, il parvient à s’introduire, mais échoue dans sa mission. En fuite et arrêté, il finit sur le conseil de Franklin par tout nous révéler.
— Il a pu tuer Rovski, dit Sartine.
— Non, car peu après le comte reçoit la seconde visite de la soirée. Là aussi aidée par La Jeunesse, s’introduit, sous la figure d’une fille galante dans la chambre de la victime, la princesse de Kesseoren, escroc notoire connue tant à Saint-Pétersbourg qu’à Paris et soupçonnée par notre ambassadeur d’être un agent des services russes. Il semble qu’elle ait été chargée de récupérer une correspondance compromettante pour l’impératrice. L’état du comte, ivre mort, ne permet pas d’aboutir. A-t-elle pu assassiner le comte ? Certes. Mais intervient une troisième visite dont le valet de place est témoin. Deux hommes, dans l’un desquels, les recoupements établis, il faut reconnaître un esclave turc, barbier du prince Paul, et un inconnu que rien ne distingue. Ils pénètrent dans la chambre du comte. Qu’y font-ils ? Ils fouillent et se saisissent de pages d’un carnet. Le comte est-il déjà mort ? Nous y reviendrons. Ils repartent et sont interpellés par Richard Harmand, commis de l’hôtel de Vauban, qui a favorisé leur entrée par le passe qu’il détient. Pourquoi cette attitude ? L’enquête a montré que l’or répandu dans les mains de ce jeune homme, joueur ruiné, était de la fausse monnaie. Il demande une explication, il est assommé, emporté et précipité à la Seine.
— Permettez, Ranreuil, dit Vergennes, je suis avec attention le récit que vous nous faites. Je voudrais pourtant savoir qui, selon vous, a assassiné le comte de Rovski et les preuves que vous nous pouvez apporter.
— Qui a tué Rovski ? Je l’ignore.
Les trois têtes du tribunal s’agitèrent.
— Je l’ignore, mais je sais qu’il ne peut s’agir que du barbier turc du grand-duc ou de Nikita Paline, majordome du prince Bariatinski. J’ajouterai que le prince Paul avait menti en affirmant ne pas connaître la présence du comte à Paris alors que celui-ci apparaissait sur les listes des visiteurs venus faire leur cour à l’Hôtel de Lévi. Je vous demande l’autorisation de faire comparaître Nikita Paline.
— Comment ! s’écria Vergennes. Vous avez osé vous saisir d’un sujet russe, membre du personnel d’une ambassade ! Nous allons à l’incident.
— Je pense que non, monseigneur. Et nous allons sur-le-champ vous convaincre que non seulement l’intéressé a participé au meurtre de Rovski, mais également à celui de Pavel, maître d’hôtel du prince, à l’Hôtel de Lévi.
Étroitement lié, Nikita fut traîné devant la compagnie.
— Qui êtes-vous ? demanda Sartine, qui reprenait, au grand dam de Le Noir, le ton et le rôle du lieutenant général de police.
— Nikita Paline, sujet russe. J’appartiens à Son Excellence le prince Bariatinski et j’exige qu’on me libère et qu’on me remette entre ses mains.
— Monsieur, il suffira que vous répondiez aux questions que le marquis de Ranreuil va vous poser et, si votre bonne foi a été surprise, votre innocence sera reconnue et vous serez libéré, ajouta Le Noir.
— De quoi m’accuse-t-on ?
— Premièrement, de l’assassinat du comte de Rovski.
— Je ne le connais point.
— J’indique, messeigneurs, qu’un code saisi chez le prévenu a pu être traversé et qu’il appert de son examen que Nikita Paline est un espion russe, tant vis-à-vis de nous que de son ambassadeur, et qu’il avait reçu l’ordre de « maîtriser » le dit comte de Rovski.
— Que répondez-vous à cela ?
— Que j’ignore ce dont il est question.
Nicolas donna un ordre et les mains du prisonnier furent déliées. On l’approcha du bureau, un papier et une plume lui furent tendus.
— Monsieur, dit Nicolas, veuillez écrire votre nom.
Paline s’exécuta.
— À quoi rime cette comédie ? demanda Sartine.
— Nous allons le voir, monseigneur. Elle rime envers et contre tous !
Nicolas s’empara de deux épais carnets posés sur une console et sortit de sa poche les pages arrachées à celui trouvé dans la chambre de Rovski.
— Messeigneurs. Voici deux carnets vierges découverts chez la victime. Voilà les pages arrachées d’un autre de même origine et dont il ne subsiste que la reliure en cuir. Vu l’épaisseur des pages, il faut une force certaine pour déchirer l’ensemble.
Il s’approcha du bureau.
— Voyez les traces sanglantes de doigts sur ces documents. Considérez le talon du carnet et les feuilles. Je suis droitier et je vais tenter devant vous de déchirer un carnet vierge pour en récupérer les feuilles.
Après s’être légèrement enduit les doigts d’encre, Nicolas accomplit le geste annoncé avec beaucoup d’efforts. Il tint fermement le cuir de la couverture, saisit la masse des feuillets et les arracha. Il reposa le tout sur le bureau.
— Maintenant, messeigneurs, imaginons un instant que je suis gaucher. Contrairement à la démonstration précédente, je ne saisis pas le cuir de la couverture, mais celui du bout du carnet et j’arrache les feuilles. Voyez la différence !
Il posa les feuillets sur le bureau.
— Je vous demande d’observer que, dans le premier cas, celui d’un droitier, les empreintes de doigts apparaissent, le pouce sur le recto tourné vers la droite et le petit doigt du verso aussi. Dans le second cas, c’est le contraire : même remarque, de légères traces de paumes ensanglantées, l’une est à l’envers du recto et l’autre au-dessus du verso. Je vous demande de me dire…
Il posa sur le bureau les vestiges découverts dans la chambre du comte de Rovski.
— … en comparaison de l’original, lequel de mes deux essais s’en rapproche le plus, selon vous ?
C’est Vergennes qui prit les choses en mains. Il chaussa ses besicles et, longuement, examina les pièces.
— Le marquis de Ranreuil voit juste. La pièce originale se rapproche étrangement de l’expérience par la main gauche.
— Merci, monseigneur. J’ai devant vous demandé il y a un instant à Nikita Paline d’écrire son nom. Vous avez pu noter qu’il est gaucher. Or je remarque que de ceux qui ont été en situation de tuer le comte de Rovski, aucun n’est gaucher, sauf M. Smith, mais il fut aussi le premier à le visiter.
— Précisément. Ayant eu l’honneur de dîner avec le grand-duc Paul, il a fait appeler cet homme pour me montrer sa collection d’armes anciennes. Quant à M. Paline, au cours de ce même repas, il remplaçait Pavel, le maître d’hôtel du prince. C’est ainsi que longuement j’avais remarqué cette particularité. De plus, lors de l’ouverture des victimes de l’Hôtel de Lévi, notre praticien m’avait fait remarquer que ce même Pavel avait été tué par un gaucher. Voilà, Messeigneurs, pourquoi, et ce n’est qu’un commencement, j’accuse Nikita Paline d’avoir, sur ordre de Saint-Pétersbourg, assassiné le comte de Rovski.
Les regards se portèrent sur Nikita Paline, qui ne broncha pas, les yeux fixes.
— J’ajouterai qu’un petit mystère subsiste dont la nature pouvait avoir une conséquence sur la suite des événements. À l’instar de nombreux Russes, le comte de Rovski possédait de petites icônes qu’il avait alignées sur la tablette de sa cheminée. En découvrant son cadavre et visitant sa chambre, j’avais remarqué que ces tableautins avaient été retournés comme si on avait souhaité voiler leurs saintes faces devant l’horreur du forfait. Je demeure indécis sur l’auteur de cette attention. Il y avait là une arrière-pensée qui pouvait ultérieurement mettre en cause la personne la plus dévote de l’entourage du prince, son secrétaire Dimitri.
— Mais comment prouver, dit Le Noir, que ce geste ait été volontaire dans le projet de compromettre celui que vous venez de désigner.
— Il est vrai que Paline ne pouvait prévoir le drame de l’Hôtel de Lévi et les conséquences de cette… tentative de vol de la broche d’émeraude.
Vergennes avait levé une main, soucieux que l’affaire Dangeville ne soit pas évoquée dans toute sa dimension.
— Je veux dire par là, reprit Nicolas, que Paline avait déjà dans l’esprit de se débarrasser du maître d’hôtel du prince. Je l’en accuse et je m’en explique. Le voleur qui force la commode de la grande-duchesse est surpris par le maître d’hôtel du prince. On ignore pourquoi Pavel se trouvait là. Espionnait-il le couple impérial comme le supposait le prince ? Il y a lutte entre le voleur et lui. Il est probable qu’il le tue. Cela se déroule dans un silence relatif qui pourtant attire Paline, lequel comprend aussitôt le bénéfice, si j’ose dire, de la situation. Il dépêche Pavel, qui pousse un grand cri. Son visage conservera l’expression d’étonnement en reconnaissant qui l’attaque. Ce cri est entendu dans l’hôtel et attire le secrétaire du prince, Dimitri, qui se précipite dans l’appartement de la grande-duchesse. Le meurtrier, Nikita, doit s’échapper par un des couloirs de service et redescend par un petit escalier. Il feint la surprise quand le secrétaire du prince vient le prévenir du drame. Il écarte Dimitri sous un vain prétexte, remonte dans l’appartement, bouge le corps de Pavel comme les témoignages le prouvent, et place le document, les pages arrachées du carnet de Rovski, dans l’habit du maître d’hôtel. Il sait que le meurtre d’un sujet russe remontera jusqu’à l’ambassade, qu’une enquête aura lieu au cours de laquelle il peut espérer que le rapprochement sera fait avec ce qui sera forcément découvert dans la poche de Pavel.
— Nous vous écoutons, dit Vergennes, nous vous comprenons, nous sommes effarés du tableau qu’avec tant de talent vous nous brossez. Mais… Mais, monsieur le marquis, pourquoi M. Nikita Paline, majordome de l’ambassadeur de Russie, aurait-il voulu tuer ce Pavel ? Si j’en juge par ce que vous nous avez laissé entendre, leurs efforts étaient communs et allaient dans le même sens : celle de leur activité d’espions de la puissance impériale.
Ceci fut énoncé sur ce ton de simple hauteur sans acrimonie qui était le propre du ministre.
— Je me suis moi-même posé ces questions. Et c’est au bal de la reine que j’ai trouvé la solution en parlant avec M. de Corberon qui tout au long de cette enquête m’a prodigué les conseils les plus judicieux. Puis-je oser vous présenter une autre hypothèse ?
— Nous vous en prions instamment.
Nicolas fit signe qu’on fasse sortir Nikita Paline.
— Il se trouve qu’à l’ambassade de Sa Majesté à Saint-Pétersbourg nos gens répondent avec honneur et excellence à que l’on attend d’eux. Ils cherchent, approfondissent, se renseignent, nouent des liaisons, recoupent et comprennent pour mieux informer…
Vergennes, d’un air satisfait, approuva.
— … De ce que m’a appris M. de Corberon, je retiens un renseignement capital. Ce Nikita Paline n’est pas un inconnu. Le peu qu’il m’avait confié sur lui-même ne laissait pas de m’intriguer. Pratique parfaite du français, ce qui est en Russie le propre de la haute noblesse, et d’ailleurs, selon lui, éduqué et instruit comme y appartenant. De fait, Nikita Paline est le fils naturel d’un proche du père du grand-duc, le tsar Pierre III, destitué puis assassiné. Son père ayant été exécuté lors du coup d’État de Catherine II, il fut recueilli par la famille du prince Bariatinski. Mais il y a chez Nikita Paline, cet homme d’apparence policée et au caractère égal, une formidable fureur dissimulée. De quoi est-elle composée ? Il sent qu’en dépit des qualités qui sont les siennes, il est condamné à occuper des fonctions subalternes. Il a été entraîné dans des conditions que nous ignorons dans la foule innombrable des espions de la puissance impériale. Il est d’ailleurs curieux que ses origines n’aient pas dressé des obstacles à son entrée dans cette carrière. De fait, dans sa frénésie, il n’éprouve aucune reconnaissance envers le prince Bariatinski, éclatant représentant de la famille qui l’a protégé.
— Dans ces conditions, demanda Sartine, comment expliquez-vous des meurtres contradictoires ?
— Les contradictions sont les formes habituelles de cette sorte de folie. Il assassine Rovski parce qu’il en a reçu l’ordre et il tue Pavel parce que ce dernier est un espion de la tsarine. Travaille-t-il pour Paul, le fils du tsar assassiné que servait son père naturel ?
— Soit, dit Vergennes. Et Dimitri ?
— Là encore je me réfère aux informations de Corberon. Il existe en Russie des sectes qui poussent jusqu’à l’extrême des formes cruelles de piété. L’ouverture pratiquée sur le corps du secrétaire du prince a montré qu’il avait subi une castration qui est le propre des affidés de cette tendance. Nous possédons le témoignage de la femme de chambre de l’Hôtel de Lévi. La pauvrette était tombée amoureuse de Dimitri. Il n’a cessé de la repousser. Il avait le genre féminin en horreur. Aucune preuve n’indique que les meurtres des filles galantes, qui ont endeuillé Saint-Pétersbourg et ont cessé après le départ pour la France de l’intéressé, puissent lui être imputés. Cependant les mêmes abominations apparaissent à son arrivée à Paris avec la tuerie de deux filles sur le boulevard proche de l’Hôtel de Lévi. Enfin, preuve incontestable, le secrétaire du grand-duc est surpris quasiment sur le fait dans le parc du château de Chantilly. Subsiste un mystère. Pourquoi cet homme étranger a-t-il rallié la caravane princière à Paris ? De quelle mission était-il chargé pour que le prince Paul l’accueille en familier ? Qui avait pu intervenir pour favoriser sa position auprès de Paul, si soupçonneux pour ses entours ? La question est troublante et n’a point de réponse dans l’état de notre enquête. Peut-on imaginer qu’une force mystérieuse ait pu placer cette machine infernale près du tsarévitch en espérant que ses agissements éclabousseraient le prince Paul ? Reste le cas de la prétendue princesse de Kesseoren.
— Celle-là, en tous cas, vous la tenez, dit Le Noir.
— Oui, et elle a parlé.
— Vous y êtes parvenu ?
— J’ai agité les habituelles menaces. Or il se trouve qu’elle est française par sa mère. On peut tout lui reprocher et, notamment ses multiples agissements qui ont trompé tant de dupes. C’est sans doute cette capacité qui l’a fait recruter dans le bataillon volant des espions de l’impératrice. Kesseoren, Brienne, Dabout-Spada, faisait sa pelote personnelle dans l’impunité de ses fausses identités et bénéficiant d’une auguste protection. Chargée de récupérer une correspondance entre Rovski et l’impératrice, elle reçoit l’ordre de contacter Nikita, sans doute le chef des espions russes à Paris.
— Comment expliquez-vous, demanda Le Noir, que ceux-là apparemment s’ignoraient ?
— Le propre de ces situations, autant que le suppose mon inexpérience, implique une stricte séparation qui sauvegarde le secret dans le cas où l’un des affidés serait surpris et arrêté.
— Soit, reprit Le Noir. Reste cependant, cher Nicolas, que l’attentat, dont Mlle d’Arranet et vous-même furent les victimes, a manqué vous tuer. La dame vous a-t-elle expliqué les raisons qui l’ont poussée à cette tentative vindictueuse.
— Certes, nous en avons parlé. L’affaire est aussi obscure pour elle que pour nous. Elle n’avait plus contact avec ses deux sbires qui, au passage, paraissaient avoir comme principale consigne de la surveiller. Ces deux-là sont morts grâce à la miraculeuse – le mot n’est pas trop fort – intervention de M. de Sartine, qui avait, d’une manière encore plus providentielle, réussi à retrouver la trace de ces deux brigands et se jeter à leur suite.
Pendant toute l’exposition du rapport de Nicolas sur la Kesseoren, Sartine n’avait pas cessé de détruire les rouleaux de sa perruque, perdu dans d’indéchiffrables pensées.
À ce moment on gratta à la porte et le vieux valet, courbé et saluant à la ronde, s’approcha de M. Le Noir. Il hésita un moment.
— Parlez, mon ami. Nous sommes entre nous.
— Monseigneur, il y a là le prince Bariatinski qui fait grand tapage et vous veut parler sur l’heure. Je lui ai dit que vous étiez en conférence, mais il refuse de se retirer et tempête de plus belle !
— Voilà qui est fâcheux, dit Vergennes.
— Souhaitez-vous que je le reçoive à part ?
Vergennes réfléchissait quand Nicolas intervint.
— Monseigneur, j’ai là une pièce qui, dans ces circonstances, car nous pouvons supposer ce qui conduit ici l’ambassadeur de Russie et ce qu’il va exiger, vous serait de la dernière utilité.
— On n’exige rien du gouvernement de Sa Majesté. S’il le croit, il s’égare. Le résultat serait contraire à ses vœux supposés. Toutefois, prenons garde à ne pas troubler le départ du prince par un incident dont la responsabilité revient à la partie russe. Puisque je suis là, recevons-le. Au fait, quel est ce document, monsieur le marquis ?
Nicolas sans un mot tendit l’ordre de mission trouvé chez la princesse de Kesseoren à Meudon. Vergennes le lut, le regarda et le secoua, impatient.
— La belle affaire, ce papier est en russe. Que voulez-vous que j’y comprenne ?
— Veuillez me pardonner ! En voici la traduction effectuée par M. Radot.
Vergennes se plongea dans la lecture de l’ordre de mission. Il enleva ses besicles, ses yeux se plissèrent, presque rieurs, et tout son visage s’inonda d’une sorte de jubilatoire malice.
— Ranreuil, dit-il, d’où tenez-vous ce document ?
— Monseigneur, saisi dans la chambre de Paline à l’Hôtel de Lévi.
Le mensonge était de taille ; il en aurait rougi, n’était-ce l’enjeu en cause. Ad majorem regis gloriam…
— Vous suggérez donc, dit Vergennes qui comprenait vite, que…
— D’utiliser ce document. Quelle preuve plus éclatante de la collusion des services russes dans toute cette affaire ? Que le majordome de l’ambassade de Russie puisse être convaincu de sombres menées et soit porteur d’un ordre de l’impératrice aussi extraordinaire, voilà de quoi autoriser de le prendre de haut avec l’ambassadeur et lui clore le bec.
Tout affriandé à cette perspective, Vergennes ordonna qu’on introduisît le prince Bariatinski et se composa un visage d’impénétrable majesté.
— Messieurs, que personne n’intervienne. Je mène cette barque-là.
L’ambassadeur parut d’évidence fort courroucé. Qu’en était-il au vrai, se demanda Nicolas, tant il est commun de constater que la figure d’un diplomate n’épouse pas toujours le débat intérieur qui l’agite ? Il salua sèchement. Il lui fut répondu par des inclinaisons de tête.
— Excellence, dit Vergennes. Que nous vaut cette visite impromptue ? M’auriez-vous demandé audience à Versailles que je vous eusse aussitôt reçu. Nul doute qu’un problème grave ne vous émeuve pour agir ainsi en dehors des règles habituelles. Me tromperais-je ?
— L’urgence seule, monseigneur, m’a conduit à me précipiter chez M. Le Noir, que vous aviez autorisé à vous représenter auprès de moi.
Nicolas admirait l’usage que Vergennes faisait des formules et des politesses. Comme celui qui observe les planètes vise à côté de l’astre choisi, le ministre avait déplacé le débat, enguenillant son propos de quelques anecdotes qui faisaient diversion au point qu’au moment d’exposer ses motifs, Bariatinski paraissait déjà apaisé et dégonflé de la colère réelle ou feinte qui avait présidé à son entrée.
— Monseigneur, je suis au désespoir d’avoir à protester.
— Protester, monsieur l’ambassadeur, protester, voilà un mot bien fort !
— Enfin, demander une explication au sujet de l’enlèvement par M. le marquis de Ranreuil de Nikita Paline, mon majordome. Si je l’affirme, c’est que plusieurs de mes gens les ont vus partir ensemble et que l’un d’entre eux les a même suivis jusqu’à l’hôtel de police.
— Très curieuses pratiques, oui très curieuses ! Faire filer un magistrat du roi ! Monsieur le marquis, que dites-vous des accusations qu’on porte contre vous ?
— Que Nikita Paline m’a suivi de son plein gré. Dans le cas contraire, prince, vos gens auraient dû remarquer des mesures particulières, de celles dont on use avec les criminels, liens, entravement et arme pointée. Était-ce le cas ?
— Non, à ce qu’on m’a rapporté, je le reconnais,
— Dans ces conditions, j’ai le regret de vous révéler que l’enquête du commissaire aux affaires extraordinaires a démontré la responsabilité – que dis-je ? – la totale culpabilité de votre majordome dans la mort du comte de Rovski à l’hôtel de Vauban. Il y fut d’ailleurs aidé par Koutaïssoff, le barbier turc de Son Altesse impériale. Et tout fut mis en apparence pour que les indices, modus operandi de la blessure infligée et icônes retournées, conduisent le cas échéant à soupçonner Dimitri. Je suis persuadé que votre majordome connaissait parfaitement le passé de cet homme et les crimes dont il était responsable à Saint-Pétersbourg.
— Mais…
— Point, monsieur. Ledit Nikita Paline, votre majordome, est également coupable avéré du meurtre de Pavel, maître d’hôtel du prince Si nous ajoutons à cela les meurtres de filles galantes à Paris et à Chantilly par Dimitri, avouez, monseigneur, que l’ambassade de Russie puisse inquiéter ceux qui vous accueillent et inciter les serviteurs de Sa Majesté à vous demander les raisons de ces errements.
— Je ne puis croire, monseigneur, à de telles accusations et j’ai le regret de vous exprimer les plus vives…
Vergennes avait levé la main et se dressait derrière le bureau.
— Monsieur l’ambassadeur, je vous arrête. Ne prononcez aucune parole que vous seriez, dans l’instant qui suivrait, dans l’obligation de ravaler.
Le mot était fort et Bariatinski regimba.
— Votre majordome n’a certes rien avoué. Il se réfugie dans le silence ; mais les faits sont accablants et les preuves péremptoires.
— Cependant…
— Non, monsieur l’ambassadeur. J’ajoute à mon grand regret que le gouvernement de Sa Majesté serait en droit de se sentir gravement préoccupé par la conviction qu’un membre de votre ambassade, au reste subalterne, soit porteur d’un ordre de mission qui ne laisse aucun doute sur la nature de ses activités. Voyez, les situations se retournent et la flèche de l’accusation revient sur celui qui la lance !
Il tendit à Bariatinski l’ordre de mission de Catherine II. Celui-ci le lut, l’examina et le rendit, comme à regret, à Vergennes.
— Je comprends, prince, que vous soyez sans voix. J’ajoute que ce document demeure entre nos mains.
— Et Nikita Paline ?
Vergennes sourit. Nicolas appréhenda aussitôt ce qui allait être dit.
— Paline ? Mais, monsieur l’ambassadeur, nous n’en avons que faire et il me plaît de répondre à votre demande. Nous vous le rendons. C’est un sujet de Sa Majesté impériale, n’est-ce pas ? Nous sommes confiants dans la justice de l’empire russe. Mais nous gardons le document. Dans le cas où nous ne serions pas satisfaits de cette justice, il serait délibérément utilisé et publié dans les meilleures gazettes de l’Europe, avec les commentaires les plus détaillés.
— Monseigneur, seules les convenances m’interdisent d’exprimer mon sentiment sur…
— Sur cette réponse du berger à la bergère ? Croyez que je me mets à votre place ; je fus plusieurs fois ambassadeur de Sa Majesté. Hélas ! Ces hautes fonctions ne sont pas toujours des sinécures, je vous l’accorde. Serviteur, Excellence. Qu’on donne les ordres nécessaires pour remettre le coupable entre les mains de son ambassadeur.
Nicolas se retira pour faire exécuter l’instruction de Vergennes pendant que l’ambassadeur prenait congé en cérémonie. Le majordome eut un sourire méprisant quand Nicolas le délia.
— Justice m’est rendue, monsieur le marquis.
— Les avis divergent sur ce point. Les vôtres vous récupèrent… Mais à votre place, je ne serais pas assuré d’avoir gagné au change.
Le prince Bariatinski survint qui, après un bref salut à Nicolas, entraîna son serviteur vers le carrosse qui l’attendait devant le perron de l’hôtel de police.
La fureur animait Nicolas de voir une fois de plus un coupable s’échapper pour des raisons d’État dont il se sentait la dupe. S’avisant que la porte du cabinet était demeurée entrouverte, Le Noir s’étant retiré, appelé par un de ses secrétaires, il s’approcha et entendit la conversation de Vergennes et Sartine.
— L’enquête de Ranreuil a été magistrale, disait le ministre, mais il n’a vu que du feu quant au véritable objectif de notre plan.
— C’est mon élève, répondit Sartine. Je l’estime, mais il a toujours conservé la candeur d’un honnête homme. Nous voilà en tous cas débarrassés du secret russe à Paris. Le désordre que nous y avons jeté n’est pas près de s’apaiser.
— Et le futur tsar ne pourra nous en vouloir.
— Ah ! Messeigneurs, s’écria Nicolas en les faisant sursauter, notre homme est libéré. Nul doute qu’on récompensera comme il le mérite ce triple assassin que nous avons laissé échapper.
— Comprenez, Ranreuil, dit Vergennes piqué, que nos relations…
— Je sais, monseigneur, cela fait près d’un quart de siècle, en exagérant un peu, que j’en connais les raisons suffisantes. Une main cachée, mais puissante, le dérobe aux rigueurs de la justice. Sa témérité insolente triomphe des lois. Il faut cependant que vous sachiez que l’ordre signé de Catherine II n’a point été trouvé sur Nikita Paline, mais chez la princesse de Kesseoren. À ce sujet, je me dois de vous soumettre une requête au sujet de cette dame. Elle nous a grandement aidés. L’or découvert dans la cheminée de son refuge à Meudon pourra servir à dédommager les victimes de ses escroqueries. Bannissons-la du royaume ! J’ai la candeur d’espérer que vous comprendrez la simplicité de mes raisons, qui exclut toute dissimulation.
— Mais nous ne doutons nullement de…, répondit Vergennes dont la gêne transpirait. Enfin, cette dame nous importe peu. Sur ce, je vous quitte et vais rendre compte à Sa Majesté. Elle a reçu écho de la rumeur autour de cette affaire ; elle sera satisfaite de son heureuse fin et je ne manquerai pas de lui rappeler la part décisive, et honorable, que vous y avez prise.
Sartine et Nicolas demeurèrent seuls.
— Allons, Nicolas, il faut vous y faire. La surface des choses… La surface des choses, vous dis-je !
Il sortit de sa poche le passe à passementerie rouge et or de l’hôtel de Vauban dont la disparition avait tant intrigué et l’agita joyeusement sous le nez de Nicolas.
— Vous voulez jouer à la paume, monseigneur ; y êtes-vous de force ? Je n’y suis point mauvais non plus !
Et Nicolas brandit à son tour la transcription des propos de Radot concernant les instructions adressées aux deux sbires.
— Et que penser, dans les ténèbres qui nous environnent, de cette petite traduction du français… au russe ? Et de quelle nature ce document, me direz-vous ? Croirez-vous qu’après s’être inquiété auprès de notre tailleur commun de la couleur de mon habit, on a lâché sur le marquis de Ranreuil de dangereux chiens courants ? Bien sûr pour se débarrasser d’eux, mais aussi pour se donner l’élégance et le mérite de sauver le dit marquis in extremis. Le risque était grand, ne pensez-vous pas ? Un conseil, évitez les bureaux, surtout ceux des Affaires étrangères, car on jase, monseigneur, on jase !
Laissant sur place un Sartine stupéfait, Nicolas Le Floch sortit du bureau en fredonnant un air de Grétry, « Certain coucou, certain hibou… ».