VII

LE COMTE DU NORD

« Le plus dangereux présent que puisse faire un prince à un particulier, c’est la confidence de ses secrets. »

Dictionnaire de la cour et de la ville

Il s’irritait de son retard, occasionné par la rupture d’essieu d’un fardier trop chargé devant sa voiture. L’incident était courant et fatal dans ces ruelles étroites. Le plus rude était de s’en dépêtrer. À son arrivée à l’hôtel de police, Nicolas constata qu’un carrosse timbré des armes de Russie l’avait précédé. À cette vue, sa crainte s’accrut ; il n’y avait plus de doute, il s’était passé quelque chose à l’Hôtel de Lévi et tout autorisait d’imaginer le pire. Dangeville avait-il été surpris dérobant la broche de la grande-duchesse ? Il découvrit Bariatinski, arpentant d’un pas nerveux l’antichambre de Le Noir. Il le salua et poussa la porte du bureau. Il vit, au mouvement de dépit du diplomate, combien il était impatient d’être lui-même reçu.

— Vous voilà ! Enfin ! s’écria Le Noir. Je lanterne depuis un moment l’ambassadeur de Russie, il pétille à ma porte et nous parvenons sans doute à la limite du tolérable.

— Que s’est-il passé ?

— Je n’en sais rien. La noria ne s’est point mise en route. Rabouine, à ce que j’apprends, est toujours en attente, et aucune nouvelle de Dangeville, mais je crains que cette irruption du ministre de l’impératrice ne soit annonciatrice de difficultés.

— Un homme est venu le déranger dans sa loge au Théâtre français pour lui annoncer quelque chose. Il s’est alors entretenu un moment avec le comte du Nord et s’est éclipsé en toute hâte.

— Que va-t-il nous apprendre ? Je serais en mesure et en droit de lui rappeler les usages d’avoir d’abord à prendre langue avec Vergennes, mais… Je crois que n’avons guère de temps à perdre. Qu’en pensez-vous, Nicolas ?

— Je suis d’avis de ne point tarder. Au reste, comme nous ignorons de quoi il s’agit, ne donnons pas l’impression à l’ambassadeur que nous redoutons ce qu’il entend nous dire.

— Je pense que Vergennes comprendra cet accroc à l’étiquette dans la passe où nous sommes. En tout cas, j’appréhende ce que votre intuition laissait présager. J’ai toujours pensé qu’il y avait dans le phénomène des pressentiments quelque chose de surnaturel qui, même, mieux observé, fournirait la preuve de l’immatérialité de l’âme. C’est dire à quel point…

On gratta à la porte. Un laquais affairé apparut.

— Monseigneur, votre visiteur s’impatiente.

— Faites-le entrer.

Le Noir regarda Nicolas d’un air malheureux. Il aurait sans doute préféré, songea le commissaire, poursuivre encore un peu cette conversation philosophique qui retardait d’autant une confrontation redoutée.

Le diplomate en habit bleu sombre, perruque poudrée, portait beau, avec un visage empreint de caractère. Il semblait plus atterré que furieux. Il salua le lieutenant général de police et toisa Nicolas d’un air interrogateur. La mimique était si éloquente qu’une présentation s’imposait.

— Monsieur le marquis de Ranreuil, commissaire du roi aux affaires extraordinaires.

Nicolas admira l’habileté de Le Noir qui parvenait, sans s’éloigner de la vérité, à lui donner une importance que sans doute il n’avait pas. Bariatinski, surpris, s’inclina.

— Monseigneur, dit-il, permettez-moi d’abord de vous présenter mes excuses d’avoir à vous troubler sans préavis et en passant outre aux règles habituelles qui régissent les relations entre les ministres étrangers et les autorités du royaume. Je vous le dis pour vous éviter d’avoir à me les rappeler. Je m’autorise de notre voisinage, des heureuses relations que nous avons nouées, et surtout de l’urgence pour prendre votre conseil et solliciter votre aide. La police, votre police, monseigneur, est la meilleure de l’Europe, chacun le reconnaît et chante ses louanges. Je crains qu’il y ait aujourd’hui matière pour elle à prouver sa valeur encore une fois.

Le Noir salua.

— Allons au fait, monsieur l’ambassadeur. Je crois comprendre que le temps nous presse.

Bariatinski toussa et prit place dans un fauteuil que Le Noir lui désignait.

— J’étais avec Son Altesse le grand-duc au théâtre quand un de mes gens vint m’avertir d’un…

Il sembla hésiter, puis se reprit.

— … drame, c’est le mot le plus exact qui me vient, car que dire d’autre d’un vol dans les appartements de la grande-duchesse. Un secrétaire a été forcé et… j’ose à peine le dire, un objet, enfin un bijou d’une valeur extrême, a été dérobé. Mais la question n’est pas là. Il se trouve que cette broche ornée de pierres incomparables et d’une émeraude unique est un présent que Sa Majesté impériale a offert à sa belle-fille à l’occasion de ses noces. L’annonce de sa perte aurait des conséquences… que je ne peux… que je ne dois…

— N’ayez crainte, ce joyau sera retrouvé, je puis vous le garantir, et la police ne fera pas mentir sa réputation.

Le Noir paraissait guilleret et soulagé. Pour Nicolas, le visage de Bariatinski était pourtant éloquent.

— Monsieur le lieutenant général de police, je ne doute pas de l’efficacité de vos gens, mais je ne vous ai pas tout dit. Ce vol a été surpris par un des serviteurs du grand-duc. Que s’est-il passé ? Nous l’ignorons. Reste que nous sommes en présence de deux victimes.

Nicolas ressentit physiquement le soupir qu’exhala M. Le Noir.

— Que dites-vous là, monseigneur ? Deux morts !

— Hélas ! Un malheureux frotteur embauché à l’occasion de la visite impériale et qui, sans doute, s’était opposé au péril de sa vie au voleur et un serviteur russe du prince, assassiné lui aussi sans doute pour les mêmes raisons.

Un fleuve de glace parcourait les veines de Nicolas. Le Noir, pris à contre-pied, avait pâli et s’enfonçait dans son fauteuil.

— Vous comprendrez, reprit l’ambassadeur, que, dans ces conditions, je ne pouvais tergiverser. Ce drame peut avoir des conséquences incalculables tant à Paris qu’à Saint-Pétersbourg. La chose doit rester secrète et ne pas transpirer à l’extérieur. Nous avons limité les choses à l’Hôtel de Lévi, mais plus les heures s’écoulent plus le risque s’accroît. Son Altesse impériale le grand-duc m’a donné carte blanche pour régler cette affaire avec vous. Il retardera le plus qu’il sera possible son retour de la comédie… le temps de… Enfin, vous me comprenez. Il souhaite aussi que vous déléguiez auprès de lui un homme de confiance qui enquêtera et lui rendra compte… Enfin autant que vous en déciderez, avec l’approbation de M. de Vergennes, cela va sans dire. Personne de notre côté ne désire que cette affaire soit éventée et n’embarrasse les heureuses relations entre nos deux États. La visite de Son Altesse impériale se déroule à merveille, rien ne doit venir en bousculer le cours. Donc le temps presse, il faut ôter les corps et peut-être, auparavant, faire certaines constatations.

— Le marquis de Ranreuil est désigné pour cette mission. C’est un autre moi-même.

— La discrétion…

— Il est accoutumé aux affaires d’État et de surcroît est honoré de la confiance de Sa Majesté après avoir joui de celle du feu roi. Il bénéficie de l’entrée au petit lever, c’est tout dire.

— Vraiment ! murmura Bariatinski, considérant Nicolas avec une attention redoublée.

— Cependant, au préalable, je dois, monsieur l’ambassadeur, évoquer une autre affaire, je regrette de dire un autre drame, qui intéresse essentiellement votre chancellerie. Le comte de Vergennes venait d’ailleurs…

Il agita un pli saisi sur la tablette de son bureau. Le commissaire ne douta pas qu’il s’agissait d’un pli sans importance.

— … de m’ordonner de vous approcher afin de vous en informer.

Bariatinski redressa la tête avec une sorte de haut-le-cœur.

— Et donc, qu’auriez-vous donc à m’apprendre ? Vous ne laissez pas de m’inquiéter.

— Il se trouve qu’un distingué sujet de votre nation, le comte Igor de Rovski qui séjournait à Paris à l’hôtel de Vauban, rue de Richelieu, a été découvert assassiné dans sa chambre. Les conditions plus qu’étranges de cette mort ont conduit la police du roi, en la personne du marquis de Ranreuil, à enquêter. Il apparaît en effet que votre compatriote était, comment dire, bien en cour à Saint-Pétersbourg, qu’on souhaitera peut-être connaître le détail de sa mort et être attaché à ce que son ou ses assassins soient retrouvés et punis.

Une seconde fois le prince fixa Nicolas, puis soupira, se tournant vers Le Noir.

— Et quand, monseigneur, ce meurtre a-t-il eu lieu ?

— Il y a quelques jours.

— Et je n’en suis informé qu’aujourd’hui.

— Dans les circonstances présentes, il nous est apparu peu opportun de troubler la visite, fût-elle incognito, de Son Altesse impériale avant que quelques faibles lumières nous lancent sur différentes pistes. Et à ce sujet, nul doute que Votre Excellence soit en mesure de nous apporter une aide précieuse.

— Et que pourrais-je vous dire ? Le comte de Rovski était un officier des gardes, un homme de cour que Sa Majesté impériale appréciait.

— Jusqu’au moment, reprit Nicolas, où il fut disgracié, n’est-ce pas ?

L’ambassadeur ne répondit pas. Il considérait d’un air absent la pointe de ses souliers.

— Connaissez-vous la princesse de Kesseoren, dame à portrait de Sa Majesté impériale ?

— Suis-je au-delà du convenable si j’affirme qu’il s’agit là d’un interrogatoire de police ?

Le Noir eut une sorte de haut-le-cœur.

— Vous avez beau faire, dit-il, je suis le premier policier du royaume et aucun entretien avec moi n’est innocent. Je représente Sa Majesté, et le commissaire agit en mon nom. Libre à vous de ne point répondre à ses questions, mais rappelez-vous que vous venez nous demander aide et appui et que désormais nos efforts sont liés.

— Sur une autre, oui, l’autre affaire. Celle-ci me semble bien commune et je l’abandonne aux besognes de vos gens.

Il consulta sa montre.

— Je crains que le temps ne presse. Il faut tout examiner avant l’arrivée de mes illustres visiteurs. Monsieur le marquis, m’accompagnez-vous ?

Ce fut Le Noir qui répondit.

— Il vous suit dans l’instant. Je lui dois donner quelques indications. Je suis votre serviteur, monsieur l’ambassadeur.

Bariatinski salua et se retira sans un mot. Le lieutenant général de police attendit un moment, hocha la tête, les yeux au ciel.

— Que ne vous a-t-on écouté ! Nous voilà pris dans la nasse d’une bien mauvaise affaire. Que s’est-il passé ? Deux morts ! Pourquoi ? Il faut éclairer ce drame. Et qu’est devenu le bijou ? Je n’y entends plus rien. Et pourquoi n’a-t-il point répondu à votre question sur une princesse de… ? de ?

Nicolas estima que les plaintes de Le Noir retardaient le début d’une recherche pour laquelle le temps lui manquerait puisque tout devait être en ordre avant le retour du couple princier à l’Hôtel de Lévi.

À ce moment Bourdeau surgit.

— Monseigneur, Rabouine vient de revenir. Il n’a point la broche et aucun signe de Dangeville !

— Il y a quelques raisons pour cela, hélas !

Nicolas résuma à l’inspecteur le funeste chemin qu’empruntait leur affaire.

— Si vous en êtes d’accord, monseigneur, Bourdeau m’assistera, les Russes n’ont plus rien à nous refuser. Ils ne s’y opposeront pas.

— Faites au mieux, Nicolas. Je vais aller prévenir Sartine des suites malheureuses de son initiative.

Il soupira, l’air malheureux.

— N’oubliez pas que la broche de la grande-duchesse a disparu. Si nous la pouvions retrouver, ce serait un demi-mal.

— Et vous, monseigneur, ne perdez pas de vue que j’ai promis à Dangeville de veiller sur sa famille.

— Je vous donne ma parole, Nicolas, que j’y prêterai la plus sourcilleuse attention. Peut-on supposer que Dangeville aurait pu nous tromper et travailler pour son propre compte ?

— Nous verrons, mais je ne le crois pas.

 

Quand ils arrivèrent à l’Hôtel de Lévi, un homme, qui se présenta comme Nikita, le majordome, les conduisit jusqu’à l’appartement de la grande-duchesse. Ce qu’ils y découvrirent offrit aux regards des deux policiers une scène arrêtée dont les personnages étaient figés dans de surprenantes attitudes. Longtemps Nicolas garderait en mémoire le boudoir où se mêlaient le vert jade du rechampi et les dorures. Il rassemblait une coiffeuse de bois argenté, une haute psyché et un magnifique secrétaire en armoire ornée de panneaux de laque japonais aux moulures de bronze doré et décorés de fleurs et d’oiseaux. Les contrefenêtres avaient été refermées et seul un flambeau procurait une faible lumière qui éclairait un homme allongé sur un sofa. Une jambe et un bras pendaient. Non encore troublés par la mort, les yeux ouverts de Dangeville le fixaient avec, lui sembla-t-il, un air de reproche. Il s’efforça aussitôt de chasser cette idée tout au regret d’avoir prêté la main à cette machination. Le remords le taraudait à un point qu’il n’aurait pu imaginer. Vers la croisée, un autre homme gisait sur le dos, les bras écartés, un faciès d’étonnement figeant ses traits. Peu à peu les détails se précisaient. La porte du secrétaire en armoire avait été forcée, un tiroir ouvert, un écrin timbré aux armes, vide, était tombé à terre. Nicolas le ramassa et l’examina longuement, y recueillant des fragments étranges qu’il plaça dans son mouchoir. Puis il fit un rapide croquis de la disposition des corps.

— Qu’as-tu trouvé ? demanda Bourdeau.

— Je ne sais. Des pépins, des graines répandues tout autour de cet écrin. Nous verrons.

— Nicolas, de quoi sont-ils morts ? Je ne vois ni sang, ni odeur de poudre. Ont-ils été empoisonnés ?

Nicolas réfléchissait. Pour la première fois, il entamait une enquête dont il avait obligation, sinon l’impérieux devoir, d’en dissimuler la vérité première. Il s’approcha du corps de Dangeville, lui ferma doucement les yeux et se signa. Il examina le corps, défit le pourpoint. Une petite tache de sang marquait la chemise à hauteur du cœur. Quelle arme était à l’origine d’une aussi fine blessure ? Il se dirigea vers l’autre corps.

— C’est Pavel, le maître d’hôtel, soupira Nikita qui les accompagnait.

Nicolas procéda à un examen identique qui fournit la même constatation. Il se redressa, alla prendre le flambeau qu’il posa sur le sol. Il s’arrêta devant la cheminée et saisit une longue tige d’acier qu’il reconnut comme étant une de ces fortes épingles par lesquelles étaient fixés les agencements divers des chapeaux et des perruques. Après l’avoir examinée attentivement, il la tendit à Bourdeau.

— Voilà l’arme qui a servi.

Une pensée, soudain, lui glaça les sangs. Et si Dangeville surpris dans sa tâche avait saisi la première chose qui lui était tombée sous la main et avait frappé le valet qui l’avait surpris ? Il en parla à mi-voix à l’oreille de l’inspecteur.

— Soit, dit Bourdeau. Il frappe le valet et ensuite ?

— Il se tue lui-même ?

— Tu as vu la distance entre l’épingle et le corps sur le sofa ? Impossible. Et que fais-tu dans ton hypothèse de la broche ? L’as-tu trouvée ?

— Tu as sans doute raison. Donc… Il y aurait un troisième homme ?

Au même moment un cri perçant se fit entendre, suivi d’un bruit semblable à de rapides mouvements d’éventails. Tout cela s’acheva par des roulades graves et grasseyantes, et une sorte de grognement mouillé. Un silence précéda un long appel rauque et nasillard : « Paul Petrovitch ! »

— Quelqu’un appelle Son Altesse impériale.

Nikita sourit avec un geste de dénégation. Soudain un souvenir remonta du passé et Nicolas se revit au Dauphin couronné. La lumière se fit dans son esprit. Il prit dans sa poche les débris recueillis auprès de l’écrin qu’il examina avec une attention redoublée. Puis il se dirigea vers l’endroit d’où venaient les cris. C’était une petite pièce aux murailles meublées de bibliothèques. Près de la croisée une immense cage de bronze doré trônait, la porte ouverte. Juché à son sommet, un magnifique perroquet gris toisait Nicolas avec arrogance en balançant la tête. Il s’approcha. Les débris qu’il avait recueillis lui revinrent en mémoire, déchets de graines destinées à nourrir l’exotique volatile. Pourquoi étaient-ils ainsi répandus près du secrétaire en armoire ? Il savait que ces oiseaux comme les pies ou les corneilles avaient coutume d’être attirés par les objets qui brillent. Le perroquet, libre de ses mouvements, avait-il erré dans le boudoir ? Il se mit en mesure de chercher où l’oiseau, après s’être emparé du joyau, avait pu le cacher.

Il fallait en revenir à la cage et l’examiner avec le plus grand soin. À mesure que la distance qui le séparait d’elle diminuait, le perroquet s’agitait, gonflait son plumage et râlait sourdement. S’aidant de son bec, il entreprit de descendre et, saisissant les barreaux les uns après les autres, il se tint enfin menaçant devant la porte de sa cage, la tête en bas, le cou retourné et l’air agressif. Nicolas tendit le dos de sa main afin d’éviter toute velléité de morsure. Il se souvint de son expérience avec Sartine, le perroquet de la Paulet, et des précautions nécessaires pour éviter son bec assassin. Le perroquet, étonné, réduisit puis écarquilla sa pupille, poussa un petit gémissement avant de frotter amoureusement sa tête contre la main offerte. Nicolas poussa son avantage, fourragea le cou du perroquet qui, ravi, se mit à roucouler et, confiant, s’accrocha à la manche de l’habit, puis remonta jusqu’à l’épaule du commissaire où, après avoir gentiment mordillé son oreille, il se plongea avec délice dans sa chevelure. Pendant ce temps le commissaire fouillait l’intérieur de la cage. Il ne trouva rien dans la mangeoire pleine de graines mais, au fond d’une petite vasque d’argent, il remarqua un reflet vert chatoyant doucement dans son eau sale. Le cœur battant il y plongea la main et retira délicatement la broche à émeraude de la grande-duchesse. Il regagna le boudoir où il trouva le prince Bariatinski qui pressait Bourdeau d’en terminer afin d’emporter les corps. Une charrette emplie de foin attendait dans la cour intérieure de l’Hôtel de Lévi dans laquelle le vide avait été ordonné.

— Ah ! Monsieur le marquis, il faut nous hâter. Une question. Tout est prêt pour emporter discrètement les deux cadavres. Que comptez-vous en faire ?

La question était légitime, en particulier s’agissant du valet, sujet russe.

— Des examens d’ouvertures au Grand Châtelet, monsieur l’ambassadeur, s’il vous plaît d’y consentir. Mais auparavant j’ai l’honneur de vous remettre le bijou dont la perte vous importait tant.

Le diplomate russe perdit son apparence glacée et se jeta sur la broche qu’il éleva comme un ostensoir, puis il saisit Nicolas et l’embrassa.

— Monsieur le marquis, vous n’imaginez pas de quelle mauvaise passe vous nous tirez. Pardonnez cet élan de reconnaissance si russe. Où l’avez-vous trouvée ?

— À plus ou moins brève échéance, l’objet aurait été retrouvé dans la cage du perroquet, conclut Nicolas après avoir éclairé l’ambassadeur sur les circonstances qui l’avaient conduit à cette découverte.

— Cela suppose, monsieur le marquis, une capacité de raisonnement sur l’enchaînement des causes qui ne laisse pas d’être admirable. Son Altesse impériale connaîtra ce qu’elle vous doit. Je vous serais gré de demeurer un moment jusqu’à son retour, que je sois en mesure de vous présenter et que vous entendiez de sa bouche l’expression de la reconnaissance qu’elle vous doit.

Fallait-il, pensa Nicolas, deux morts pour aboutir et atteindre le but recherché ? La confiance et le rapprochement souhaités par Sartine et Vergennes allaient ainsi être obtenus. Que le destin était cruel que ce fût à ce prix !

— Permettez, monsieur l’ambassadeur, que je donne les instructions nécessaires à l’inspecteur Bourdeau pour la destination des corps et l’étude qu’habituellement…

— Comme à Vienne ?

— En effet. Ensuite, avec votre accord, je devrai enquêter ici.

— Mais qu’importe, la broche est retrouvée.

Le prince Bariatinski tenait d’évidence pour négligeable la mort de deux serviteurs considérés sans doute comme des meubles. Ces attitudes de ceux que leur place dans les ordres de la société aurait dû conduire à plus d’humaine sensibilité lui faisaient l’effet d’un désordre, d’un scandale, dont l’amertume toujours le poursuivait en le meurtrissant tant il se sentait partie prenante des plus privilégiés.

— Permettez-moi de vous faire observer que l’événement est loin d’être négligeable. Comment, deux meurtres à l’intérieur d’une ambassade au moment où elle accueille le comte et la comtesse du Nord, et nous ne prendrions aucune mesure ? Il y va de la sécurité de nos hôtes illustres et quel opprobre pour le royaume si celle-ci était en rien menacée !

— Soit. Nous interrogerons le prince sur cette nécessité.

— Je vous en préviens, il me faudra libre accès dans l’hôtel et permission d’interroger le domestique.

— Que voulez-vous que ces gens-là vous disent ?

Et de nouveau ce mépris blessa Nicolas. Ce puissant possédait, comme le lui avait expliqué Corberon, des milliers de serfs en Russie. Sans doute accoutumé dès l’enfance à se distinguer de tout le reste des hommes, à se regarder comme une divinité terrestre, il considérait ses domestiques comme des animaux d’une autre espèce, nés pour servir et satisfaire toutes ses fantaisies. La voix du chanoine Le Floch retentit dans sa mémoire, qui rappelait souvent au prône que « puissants et serviteurs étaient frères et appelés au même héritage éternel ».

— La vie et la fortune sont pourtant à la discrétion des serviteurs. Ils voient tout et savent beaucoup. Nous sommes ici habitués à les écouter et nos enquêtes s’en portent bien.

— Soit. Faites comme il vous plaira, nous vous devons tout.

Nicolas s’entretint à voix basse avec Bourdeau. Les cadavres seraient transportés à la basse-geôle, dévêtus, leurs habits dûment fouillés, ce qui d’évidence n’avait pas été le cas, enfin examinés par Sanson et Semacgus ou par l’un des deux. Le temps pressait. L’inspecteur courut dans la cour pour accélérer les opérations de départ de la charrette. Nicolas fut conduit par le prince Bariatinski dans un grand salon d’apparat. Un lourd silence s’établit. L’ambassadeur paraissait plongé dans des pensées peu plaisantes. Nicolas supposa qu’il préparait la manière de présenter le drame au comte du Nord.

Nicolas ruminait un remords qui ne le quittait pas. Il se reprochait de n’avoir pas suffisamment poussé ses arguments pour arrêter ce projet auquel il n’avait jamais porté créance. Que ne s’était-il opposé à Sartine, qui sans doute, oubliant le prix payé, allait se féliciter du succès final de l’opération, fût-elle manquée dans sa première épreuve ? Le fracas de plusieurs équipages se fit entendre et l’ambassadeur quitta en hâte le salon. Après un long moment, des voix et des pas se rapprochèrent. Les deux battants de la porte s’ouvrirent soudain et d’un pas pressé, le chapeau sous le bras, le comte du Nord marcha sur Nicolas, qui s’inclina, son tricorne à la main.

Nicolas vécut cette rencontre avec le flegme de qui, de longue main, avait l’usage des cours. Il avait servi deux rois de France, devisé avec Marie-Thérèse à Schönbrunn et avec l’empereur Joseph dans la crypte des Capucins, nul ne le pouvait émouvoir. Il n’oubliait pas que sa mission consistait, certes à s’insinuer dans le cercle étroit des entours du prince, mais aussi à étudier son caractère. Il s’était promis de le considérer comme un homme et non à travers ce qu’il incarnait.

De taille moyenne, Paul dès l’abord n’en imposait pas dans son habit noir un peu étriqué qu’eût blâmé maître Vachon. La laideur commune du visage frappait, que rien ne relevait et qu’aggravaient un nez épaté, des pommettes proéminentes, des sourcils pâles et une calvitie remontée qui donnait au crâne la forme d’une ogive. Le cheveu rare et blond, poudré à frimas, était coiffé de chaque côté en rouleaux frisés. La bouche bien ourlée aurait rallié les suffrages si elle était demeurée close. Le regard, fixe ou fuyant, selon, frappa Nicolas ; il résumait l’ambiguïté du personnage et paraissait refléter les impressions du moment, successivement l’aimable séduction ou l’inquiète sévérité, sans se fixer jamais. D’évidence, le tsarévitch faisait en permanence un effort qui lui coûtait pour dissimuler son ennui et, peut-être, une cruelle angoisse.

— Monsieur le marquis de Ranreuil, nous vous avons grande reconnaissance pour le service que vous venez de nous rendre.

— Son Altesse impériale peut être assurée que je n’ai fait que mon devoir.

Paul se tourna vers Bariatinski.

— Laissez-nous. J’entends m’entretenir en privé avec le marquis de Ranreuil.

L’ambassadeur eut un imperceptible mouvement de dépit, sembla vouloir dire quelque chose et, enfin, se retira sur un geste impératif du prince.

— Ah, monsieur, à qui puis-je me confier ? Le peu d’amis qui me restent sont espionnés, poursuivis… Et ici dans ce pays que j’aime et qui m’accueille avec tant de transports, je serais bien fâché qu’il y eût auprès de moi, dans ma suite, le moindre caniche fidèle à ma personne : ma mère l’aurait fait jeter à l’eau avant que nous ayons quitté Paris47.

Cette sortie de but en blanc laissa Nicolas pantois. Que l’héritier d’un immense empire en vînt à ouvrir son cœur à un étranger inconnu, sans la moindre précaution, le sidérait. Que pouvait-il répondre et attendait-on qu’il répliquât ? Il s’y résolut pourtant.

— Votre Altesse impériale peut ainsi mieux apprécier le dévouement de son perroquet qui a, si intelligemment, dissimulé la broche à émeraude.

Paul éclata de rire. Cette hilarité soudaine le dérida, modifia ses traits irréguliers, le rajeunit. Dans un élan spontané, il saisit Nicolas aux épaules et le secoua. Nicolas se souvint des remarques de Corberon : une humeur étrange qui s’en va comme elle est venue ; quand elle le prend, on dirait que c’est un ressort de machine qui se démonte tout à coup. Sa raison est tout à l’envers, c’est la dérision elle-même en personne. En dépit de ce déséquilibre et pour embarrassé que fût son débit, il parlait un français parfait presque sans accent.

— Monsieur, voulez-vous être à moi ?

— Je suis au roi, monseigneur, mais rien ne s’oppose, si cela ne touche pas les intérêts de Sa Majesté, d’être votre très humble et obéissant serviteur.

— C’est cela ! C’est cela ! s’écria Paul avec une sorte d’exaltation maladive. Vous serez mon ami. Voyez comme je suis menacé. On tue dans mon propre appartement. On cherche à me dépouiller d’un bijou dont la disparition ne manquerait pas de signer ma perte auprès de ma mère. On me hait, on me craint, on veut ma mort, tout conspire à me nuire48, comme ce fut le cas pour mon père…

Il se tordait les mains et les commissures de sa bouche déformée laissèrent échapper un peu d’écume. Il avait haussé la voix, à la stupéfaction de Nicolas habitué à ce ton de cour qui se faisait une obligation de n’élever la voix qu’à demi, chacun se contenant, se tempérant et modérant ses gestes. Nicolas estima que le moment était propice pour dévoiler ses batteries.

— Pour assurer au plus près sa sûreté, Votre Altesse impériale consentirait-elle à autoriser mon enquête à l’hôtel de son ministre et à ne point quitter sa personne tant qu’elle demeurera à Paris ?

— J’y consens de grand cœur. À une condition pourtant, c’est que vous me rendiez compte exact de l’état de ce que vous découvrirez à chaque étape de votre mission. Cela vous convient-il, monsieur le marquis ?

— Monseigneur, je suis votre serviteur. Son Altesse m’autorisera-t-elle à informer M. de Vergennes du rôle que je jouerai auprès d’elle ?

— Vous êtes plein d’égards en me le demandant. Je suppose que de toute façon vous l’auriez prévenu sans m’en avertir. Je m’empresse de vous dire que j’aurais trouvé cela convenable. Il n’y a rien que je veuille dissimuler aux ministres de Sa Majesté.

— Monseigneur, pour ne pas perdre de temps, je dois vous résumer le dilemme devant lequel nous sommes placés.

— Nous vous écoutons.

— Deux cadavres dans le boudoir. Un secrétaire armoire forcé. Un écrin ouvert. La broche disparue puis retrouvée dans la cage du perroquet. Voilà les faits. Cependant je dois être assuré d’un point. Cette broche récupérée est-elle authentique ? Voyager en Europe avec un tel bijou est risqué. Était-ce une copie, magnifique réplique destinée à donner le change pendant que l’original dort au fond d’une armoire de fer à Saint-Pétersbourg ? La broche que j’ai retrouvée, autre question, est-elle l’authentique et le voleur ne l’a-t-il point substituée ?

— La broche est bien celle que nous présentons à l’admiration des cours d’Europe. Son émeraude est unique et nul ne parviendrait à en restituer l’apparence et l’éclat. J’entends votre inquiétude. Quant à celle que vous nous avez si heureusement rendue, elle est bien authentique. Outre ce que je viens de vous préciser, elle possède une marque connue de nous seuls et impossible à copier, qui garantit sa véracité.

— Voilà la question réglée. Si je ne craignais pas d’abuser de la patience de Votre Altesse impériale, je lui poserais une autre question.

— Faites, faites, cela me distrait furieusement.

— L’un des morts dans le boudoir se nomme, m’a-t-on dit, Pavel. Si j’en crois ce prénom, il est russe. Cependant, fait-il partie de votre suite ou est-ce un serviteur du prince Bariatinski ?

Paul Pétrovitch à nouveau s’assombrissait. Comme égaré, il jeta un regard soupçonneux autour de lui, entraîna Nicolas vers la croisée et lui parla bas à l’oreille.

— Une véritable cohorte m’accompagne depuis Saint-Pétersbourg, nobles, courtisans, serviteurs, médecins, scribes, cuisiniers et un astrologue, sans compter le perroquet que vous connaissez. Le mort, c’est Pavel Volkov. Vous êtes sans doute surpris que je connaisse son nom. C’est le maître d’hôtel, il m’approche chaque jour. C’est un traître, un espion de ma mère. J’ai été prévenu contre lui dès avant mon départ par ceux qui spéculent sur le prochain règne… Que faire ? Le rejeter aurait montré que je le soupçonnais. Que serait-il advenu ? Un autre eût été imposé, dont les menées n’auraient peut-être pas été traversées.

Il se signa à l’envers, selon la coutume orthodoxe.

— Il a volé des lettres. Mes proches en Russie ont été arrêtés et exilés.

Nicolas réfléchissait aux propos du prince qui s’ouvrait à lui avec une redoutable franchise. Si Pavel Volkov était un agent de Catherine II, qui avait intérêt à le faire disparaître ? Il ne pouvait poser cette question, mais la garder précieusement en tête comme une terrible, mais plausible hypothèse.

— Et l’autre cadavre ?

— Bariatinski me dit qu’il s’agit d’un frotteur il y a peu engagé à l’occasion de ma visite. Le pauvre hère s’est sans doute trouvé au mauvais endroit au mauvais moment !

— Puis-je me permettre de demander à Votre Altesse impériale si elle connaît le comte de Rovski ? Igor de Rovski, officier de la garde ?

Nicolas regretta aussitôt sa question. Quelle mouche piquait le prince ? Il s’était empourpré, ses yeux roulaient dans leur orbite, ses mains agitées de tremblements paraissaient étrangler une invisible proie.

— Je le hais comme les autres… Ces pourceaux… Pourquoi cette question ?

— C’est qu’il était à Paris sous le prétexte de vous faire sa cour.

— Sa cour ! Lui ! À moi ? Je l’eusse fait jeter à la rue par mes valets s’il avait osé se présenter ici.

— Je dois informer Son Altesse impériale que l’homme en question a été trouvé assassiné dans son hôtel, rue de Richelieu.

— Vraiment ? Voilà une nouvelle qui illumine ma journée.

Et il se signa derechef. Il demeurait silencieux mais ses lèvres palpitaient. Nicolas se demanda ce qu’il exprimait ainsi : une prière, des malédictions ?

— Un jour, monsieur, ils me tueront. Savez-vous que souvent la nuit je reste éveillé. Le croiriez-vous ? Un soir à Saint-Pétersbourg avec le prince Kourakin, mon ami d’enfance, nous eûmes l’idée de sortir du palais pour voir la ville au clair de lune. Nous plaisantions. Au détour d’une rue, dans l’enfoncement d’une porte, j’aperçus un homme enveloppé d’un manteau, un chapeau militaire rabattu sur ses yeux. Il se mit à ma gauche. Je sentis un froid glacial m’envelopper. Je dis à Kourakin : « Voilà un singulier compagnon ! – Quel compagnon ? – Mais celui qui marche à ma gauche entre le mur et moi. – Comment, observa-t-il, il n’y a de place pour personne entre le mur et vous. » J’allongeai le bras et, en effet, sentis la muraille glacée.

Le prince repliait le revers de son habit comme si le froid le saisissait à nouveau.

— Je tremblais non de peur mais de froid, mon sang se figeait dans mes veines. Tout à coup une voix creuse m’appela par mon nom. « Que veux-tu ? » dis-je. « Paul », répétait-il d’un ton affectueux, puis il ajouta : « Paul, pauvre Paul, pauvre prince ! » Kourakin n’avait rien entendu. Je demandai à la voix qui elle était et ce qu’elle voulait. L’inconnu me dit de ne pas m’attacher trop à ce monde car je n’y resterais pas longtemps. Pendant une heure encore, il chemina à mes côtés. Sur la grande place entre le pont de la Néva et le palais des sénateurs, il se dirigea vers un endroit précis et là, il s’arrêta : « Paul, adieu, tu me reverras ici et ailleurs encore. » Son chapeau se souleva et je distinguai l’œil d’aigle, le front basané et le sourire sévère de mon aïeul, Pierre le Grand. Puis il disparut.

Il respirait, oppressé par l’impression renouvelée de son récit.

— Et savez-vous, monsieur le marquis, quel est cet endroit ? C’est là que ma mère fait élever la statue du tsar à cheval. Qu’en dites-vous ?

Que répondre qui n’attisât pas les hantises et les terreurs du prince ? Il n’était pas question de mettre en doute le récit de Paul.

— Je suis d’une province, monseigneur, la Bretagne, où l’on est sensible aux signes et à toutes les apparences que la raison ne comprend pas. Et j’ai moi-même, à plusieurs reprises, éprouvé les conséquences d’étranges prédictions.

— Ah ! Vous me comprenez alors.

— Ce qu’il faut retenir, je crois, de ces influences qui s’exercent sur nous, c’est de ne les point mépriser, mais les entendre pour ce qu’elles nous disent. Elles ne prévoient pas l’avenir, elles nous mettent en garde contre lui, car notre liberté est entière et totale d’échapper à un destin funeste. C’est sur nous-mêmes qu’il faut faire effort en toute connaissance de cause et c’est de notre propre courage dont dépend notre salut.

— Personne ne m’a jamais parlé ainsi. J’avais peur d’avoir peur et voilà que vous me donnez des raisons d’espérer.

Tous mes moments ne sont qu’un éternel passage

De la crainte à l’espoir, de l’espoir à la rage.

Le visage du tsarévitch s’éclairait, comme empreint d’une paisible indifférence.

— Le roi vous connaît-il ?

— Son aïeul le feu roi, dont j’étais le serviteur, me présenta à son petit-fils.

— Vous l’approchez ?

— J’ai cet honneur et jouis de sa confiance.

— Louis est un homme heureux d’avoir des serviteurs tels que vous.

— Je serais reconnaissant à Votre Altesse impériale qu’elle me permette d’être secondé dans cette enquête et dans l’organisation de sa sûreté par l’inspecteur Bourdeau, mon fidèle adjoint depuis plus de vingt ans. Sa discrétion est absolue.

— Heureux homme vous aussi d’avoir un fidèle. J’y consens. Faites au mieux.

— Je vais, monseigneur, me rendre au Grand Châtelet afin d’examiner s’il y a quelque chose à tirer de l’ouverture des corps. Ensuite je m’installerai à l’hôtel de police à quelques pas d’ici, rue Neuve-des-Capucines, et dès demain matin je serai ici à l’ouvrage.

— Que cela soit !

À nouveau il eut le geste de prendre Nicolas par les épaules et le secoua d’un air convaincu, puis il recula et, tout en le regardant, il gagna la porte.

 

Nicolas quitta l’Hôtel de Lévi sans avoir revu le prince Bariatinski, sans doute retenu par son illustre visiteur. Alors qu’il se dirigeait vers l’hôtel de police, il vit venir à lui Rabouine courant et essoufflé.

— Nicolas, Nicolas ! M. Le Noir t’attend. Sartine est là qui te veut parler.

Voilà qui ajoute au tableau, songea Nicolas. L’apparition soudaine de l’ancien ministre augurait mal la sérénité de l’entretien. Tout en pressant le pas, il mit de l’ordre dans les impressions qui se bousculaient à la suite de sa conversation avec le comte du Nord. Quel étrange personnage et tellement étoffé pour le malheur ! Que Paul Romanov, traqué par ses peurs et persuadé d’être poursuivi par la vindicte de sa propre mère, pût un jour être l’autocrate d’un vaste empire, ne laissait pas de jeter un doute sur le principe même qui régissait la succession des souverains.

Des propos de Bourdeau lui revinrent qui, parfois, osaient avancer que le vice de la monarchie résidait dans une hérédité, source toujours possible d’incapacités et de troubles. Ce à quoi Nicolas répondait, sans trop polémiquer avec son ami, que ce système de gouvernement impliquait en lui-même le sentiment et, avec lui, la fidélité envers un homme qui était le ciment entre les différents ordres du royaume. Quelque corruptible ou médiocre que puisse être un roi, le bien public s’impose à lui au bout du compte en tant que père de ses sujets. Et, ajoutait-il, à bien y regarder, quel souverain depuis les premiers capétiens avait manqué à son serment du sacre et démérité de sa charge ? Bourdeau grognait, regimbant et riant à la fois, écrasé, disait-il, par la candeur de Nicolas.

 

Dans le bureau de Le Noir, les vieilles situations refaisaient surface. Sartine s’était installé dans le fauteuil du lieutenant général de police. Il maniait les objets du bureau, les posant et disposant en les transférant de place, marque chez lui de la plus grande irritation. Debout, le vrai titulaire de la fonction, la tête basse, semblait un écolier pris en faute.

— Vous voilà, Nicolas ! Belle réussite en vérité ! Hein ? Un désastre et, comme toujours avec vous, une ribambelle de cadavres. C’est égal, il n’y a rien à faire, où que vous passiez, il faut que vous les semiez, c’est une manie chez vous !

— Par la bonne fortune on se trouve abusé, / Par la fortune adverse on devient plus rusé : / L’une éteint la vertu, l’autre la fait paraître.

— Ah ! Non pas cela, pas vous, pas aujourd’hui ! Nous n’avons pas besoin d’un poète, mais d’un policier. D’un policier, entendez-vous ? Rengainez, monsieur, votre Marot.

— Du Bellay, monseigneur, du Bellay.

— Vous vous oubliez, monsieur.

— Avec tout le respect qu’un long commerce avec vous impose, je crois que c’est vous qui omettez de vous rappeler les conditions d’une affaire mal engagée et sur laquelle vous passez sous silence les nombreuses mises en garde prodiguées. Aucun bien ne peut sortir du mal et ce n’est pas en usant des méthodes de ceux contre lesquels nous luttons qu’on peut s’attendre à des succès achevés et à des résultats féconds. Et je n’évoque pas le fait d’introduire sous le couvert de marchands de mode des gens à vous, au risque de tout faire échouer et cela sans le moindre avis à ceux auxquels revenait la responsabilité de l’action ! Et, j’ajoute, certainement pas en haussant la voix !

— Quoi ? Qu’est-ce à dire ?

— Allons, allons, messieurs, messieurs, je vous en conjure, dit Le Noir, il y a des choses plus urgentes que ce chamaillis auquel tous deux vous nous avez accoutumé depuis tant d’années. Vous, monseigneur, vous avez le marquis de Ranreuil qui vous prête son concours depuis si longtemps avec une fidélité adamantine et un oubli de lui-même que vous passez trop souvent sous silence et vous, Nicolas, êtes par trop sensible aux humeurs impatientes et ingrates d’un homme que nous ne changerons pas aujourd’hui et qui, pour le coup, vous le savez comme moi, ne pense pas ce qu’il dit. Vous seriez moins sensible si vous n’éprouviez pas pour M. de Sartine l’amitié que chacun connaît que vous lui portez.

La forte sortie de Le Noir surprit les protagonistes et, en premier lieu, son auteur dont l’empourprement contait assez l’émotion.

— J’ai mon paquet, dit Sartine entre irritation et attendrissement : Comment les humeurs d’un homme ? Comment impatientes et ingrates ? Vous me mettez à blanc49 monsieur Le Noir ! Bien, bien, ne revenons pas sur le passé et concentrons nos efforts sur le présent et… sur l’avenir, si nous pouvons en attendre quelque chose.

Le calembour, dont personne ne sut s’il était volontaire, et les sourires qu’il suscita, ramenèrent un calme raisonnable.

— Allons, Nicolas, dit Sartine, me permettez-vous de vous appeler ainsi ?

Le Noir, attendri, joignit les mains de ravissement.

— Vous savez bien que oui ! Messeigneurs, permettez que je vous donne l’état de notre affaire. Dans des conditions mystérieuses, Dangeville a dû forcer une armoire secrétaire et au moment où il s’emparait de la broche, a été surpris et tué. Une autre personne a été tuée : Pavel Volkov, maître d’hôtel et semble-t-il espion de l’impératrice, chargé de surveiller son fils.

— Comment pouvez-vous savoir cela ?

Nicolas ne répondit pas à cette question.

— Je poursuis. La broche avait disparu. Je l’ai retrouvée dans la cage d’un perroquet…

— C’est un succès qui…

Nicolas jeta un regard noir sur Sartine qui s’abstint de poursuivre.

— Le comte du Nord a souhaité me parler.

— Ah ! fit Sartine.

— Il s’est longuement épanché, c’est un personnage étrange qui m’a ouvert son cœur, sans doute parce que je suis étranger pour lui et donc quelqu’un à qui il peut faire confiance. Il m’a demandé de développer les faits et souhaite que je reste auprès de lui pour enquêter et assurer sa sécurité. Il se sent surveillé et isolé et cherche un confident

— Et que lui avez-vous répondu ? J’espère que vous n’avez pas écarté sa proposition ?

— Non, monseigneur. Je lui ai indiqué que j’en rendrai compte à M. de Vergennes.

— Bien, bien, dit Sartine qui avait bondi et marchait de long en large, la perruque en bataille et se frottant les mains. Tout finit bien et nous sommes parvenus là où nous souhaitions parvenir.

— Sauf que le pauvre Dangeville a péri, dit Nicolas d’un ton amer.

— Hé ! Son destin était d’être pendu. N’est-ce point un grand privilège de mourir au service de son roi ?

— Il avait une enfant…

Le Noir qui craignait de voir la querelle rebondir s’empressa d’interrompre cet échange.

— Pour laquelle je prendrai toutes dispositions ; j’y veillerai personnellement. Vous avez ma parole, Nicolas.

Le commissaire évoqua alors l’affaire Rovski et rapporta la sortie du prince Paul. Sartine assura qu’il en toucherait un mot à Vergennes, mais se déclara peu intéressé par un cas qui les distrayait de leur préoccupation essentielle. Nicolas insista pourtant, développant l’idée que la présence autour de ce crime d’un agent américain et d’une mystérieuse et agissante dame russe méritait qu’on s’attachât à démêler un écheveau que la seule évocation de la galanterie et du jeu ne suffisait pas à réduire.

— Mes instructions, conclut Sartine avant qu’un haut-le-cœur de Nicolas le rappelle à l’ordre, je veux dire mes vœux sont que par priorité vous vous attachiez à conforter auprès du comte du Nord la confiance qu’il vous a si libéralement accordée. Dans la liberté et l’aisance grandissantes de vos conversations, insinuez benoîtement des éléments politiques sur l’état de l’Europe, la position des puissances, l’avenir proche, oui, l’avenir, et les conséquences d’une guerre qui s’achève. Ainsi, mon bon ami, remplirez-vous avec honneur cette tâche essentielle pour nous.

Nicolas ne répondit pas et se tourna vers Le Noir.

— Monseigneur, pour faciliter ma présence à l’Hôtel de Lévi, m’accorderiez-vous quelque soupente ici afin d’être à tout moment à pied d’œuvre ?

— Comment ! Mais la meilleure de mes chambres, mon cher Nicolas.

— Bon, bon, messieurs, je vous laisse. Qu’on me tienne informé à toute heure des péripéties de tout cela ! Je vous salue.

Ayant rajusté sa perruque, la canne à la main, l’ancien ministre s’envola.

— Il ne changera jamais, dit Le Noir en soupirant. Ce n’est point méchanceté de sa part, mais fusées d’un caractère qui dans son intérieur et avec ses proches se donne carrière sans lisière ni mesure. Et dire que chacun à la cour et à la ville a chanté sa douceur et son aménité !

— J’ai beau le bien connaître, je ne m’accoutumerai jamais à ses sorties injustes. Il faut beaucoup l’aimer pour en supporter les écarts. Mais le temps presse, monseigneur, je vais de ce pas rejoindre le Grand Châtelet pour examiner les dépouilles et y glaner quelques indices susceptibles d’ouvrir des voies.

— Et surtout n’oubliez pas l’affaire Rovski. Je ne partage pas sur ce point le désintérêt de Sartine.

— Je vous remercie de votre hospitalité…

— Allons, entre nous ! Vous êtes dans une maison qui est la vôtre. À bientôt.

 

Dans la voiture qui le ramenait au Grand Châtelet, Nicolas faisait le point. Il demeurait oppressé par la scène que venait de lui faire M. de Sartine. Pour rompu qu’il fût aux secousses du tempérament de son ancien chef, il les subissait toujours avec peine comme si lui-même les avait suscitées. Ce que justifiait naguère l’extrême tension du responsable de la police ou du ministre de la Marine en temps de guerre ne valait pas aujourd’hui et ce n’était pas à son âge que le vieil homme allait dépouiller ses fâcheuses habitudes. Il fallait en prendre son parti.

 

Au bureau de permanence, le père Marie lui signifia que Bourdeau était descendu dès son arrivée à la basse-geôle et qu’il n’avait pas reparu depuis. Nicolas le rejoignit en hâte. L’inspecteur devisait avec Sanson. Les deux corps avaient été déposés sur les tables de chêne.

— Ah ! Nicolas, nous t’attendions pour commencer.

— Bonjour, Sanson, c’est une chance que vous soyez là.

— Il y a une exécution demain à la Grève. Je devais préparer la chose.

Nicolas dans son amitié pour le bourreau oubliait toujours sa fonction essentielle. Il le voyait comme un instrument intelligent d’une justice qui peu à peu se transformait dans l’ordre de la raison et de l’humanité. Il l’appréciait aussi pour ses qualités humaines qu’un long commerce avait éclairées.

Ils commencèrent à dévêtir Dangeville. Nicolas serra les dents de pitié devant le pauvre corps de celui qui lui avait fait confiance. Il avait beau se dire qu’un destin fatal attendait le voleur, il n’en éprouvait pas moins ce regret qui s’était emparé de lui et lui poignait l’âme depuis qu’il lui avait fermé les yeux.

Sur le prétendu frotteur il ne fut trouvé qu’un mouchoir et un canif. Nicolas se souvint des recommandations prodiguées à leur homme : ne porter sur soi aucune marque permettant en cas de découverte de remonter jusqu’aux services de police et même de déceler son identité vraie. Il les avait donc suivies à la lettre. Ayant sondé la petite plaie, Sanson conclut que le coup avait été porté de bas en haut sur un angle oblique, et de la main droite.

— Ce coup a-t-il été précédé d’une lutte ?

— Il y a en effet quelques traces pouvant le faire supposer.

Les opérations se poursuivirent sur l’autre cadavre. Là aussi fut trouvé un mouchoir, ainsi qu’une petite tabatière laquée, une minuscule icône à deux volets repliables et une liasse de papiers qui d’évidence avait été arrachée d’un cahier ou d’un carnet. Nicolas les recueillit sans les regarder. Sanson prêta une plus grande attention au cadavre. Il sonda derechef la plaie, examina la face, les avant-bras et demeura un long moment une main dubitative sur le visage.

— Mes amis, finit-il par dire, je crains que nous soyons face à une conjoncture insolite. Je tente avec effort de reconstituer ce qui a pu se dérouler et qui n’est pas ordinaire.

— Que voulez-vous dire, Charles ?

Le bourreau eut un regard étonné et reconnaissant. Pour la première fois depuis vingt-deux ans, Nicolas Le Floch, marquis de Ranreuil, venait de l’appeler par son prénom.

— Qu’un troisième homme est intervenu dans ce massacre.

— Cela, nous vous l’avions celé pour ne point troubler votre jugement. Nous l’avions constaté en découvrant l’emplacement de l’arme du crime.

— Ce n’est pas tout ! Voici comment je vois le déroulement. Celui-ci…

— Dangeville.

— Oui, a sans doute été surpris puisque apparemment il avait forcé une armoire secrétaire pour voler…

— Je lui ai découvert une partie de l’affaire pour qu’il la comprenne mieux, murmura Bourdeau à l’oreille de Nicolas, qui acquiesça.

— … Il y a eu lutte. Il a dû saisir les bras et les mains de celui qui l’avait surpris et, à ce moment-là, il les a griffés. J’ai découvert des traces de sang sous les ongles d’une main.

— Cela paraît en effet vraisemblable, mais je ne vois pas ce que nous en pouvons tirer ?

— C’est que telle que l’affaire m’a été présentée, l’autre homme est l’agresseur, n’est-ce pas ?

— Rien en effet ne permet d’en douter.

— Si, justement. Si l’autre homme est l’assassin, il devrait porter des écorchures sur les avant-bras et les mains. Ce n’est point le cas !

Nicolas et Bourdeau se regardaient, chacun méditant ce que signifiait la découverte de Sanson.

— Cela pourrait indiquer un autre déroulement d’une scène qui nous semblait jusque-là assez claire. Qui est mort le premier ? Qui a tué Dangeville ? Pourquoi Pavel a-t-il été assassiné ? Qui est le troisième homme ?

— Pierre, tu ressens bien notre dilemme ! Je crois entrevoir une autre hypothèse. Dangeville est surpris fracturant le secrétaire. Un inconnu surgit. Il y a lutte, écorchures de l’agresseur qui saisit l’épingle à chapeau et poignarde notre homme. Un troisième homme survient. Ce ne peut être que Pavel. Il est tué de la même manière.

— Non point, dit Sanson la main levée. Un détail et même deux nous doivent éclairer. Il est poignardé sur le côté, sans doute par derrière, et ses traits décèlent une surprise immense au moment de sa mort. Enfin j’approfondirai mon étude et je vous en ferai tenir les conclusions. Il me semble que Pavel s’est retourné et a eu le temps de considérer son assassin, d’où son expression. Le connaissait-il ?

Bourdeau qui depuis un moment s’affairait poussa une exclamation qui attira l’attention de Nicolas.

— Que t’arrive-t-il, Pierre ?

— Cette liasse de papiers trouvée dans la poche de Pavel, ce sont les pages arrachées au carnet découvert dans la chambre du comte de Rovski.

— Ainsi donc, une certitude, il y a un lien entre le crime de la rue de Richelieu et ceux de la résidence de Russie. Nous errons de Charybde en Scylla.

— Et que lis-tu sur ces papiers ?

— Hélas, rien ! Ils sont d’une écriture inconnue.

Il tendit les quelques feuillets à Nicolas qui les examina un moment.

— Ils sont en russe. Cela ne fait pas notre affaire. Le recours à un traducteur sera nécessaire pour le déchiffrer.

— Que ne t’adresses-tu à l’ambassadeur de Russie ?

— Ce serait en effet une solution de facilité et, de surcroît, des plus rapides. Mais ce serait donner l’éveil aux représentants d’une puissance dont les intérêts peuvent être antagonistes des nôtres. Ayons plutôt recours aux services de Vergennes, à l’hôtel des Affaires étrangères à Versailles. À plusieurs reprises, j’ai eu des affaires à traiter avec M. Genet, chef du bureau des interprètes, à moins que nous ayons recours à Ruffin, rue de la Harpe, ou Gilly, rue Serpente, dont l’expérience des langues orientales est immense.

— J’admire ta science dans ce domaine, à la mesure de ta vieille expérience.

— Ne te moque point, il y a des connaissances inertes qu’on est bien content de ranimer quand le besoin s’en fait sentir. J’avoue qu’elles doivent beaucoup à L’Almanach royal dont je suis le lecteur assidu.

Depuis un moment Sanson s’agitait, n’osant les interrompre.

— Il n’y a pas que ces papiers-là. Il y en a un autre que j’ai mis de côté car il avait glissé dans la culotte du mort, la poche étant percée.

Il leur présenta un petit carré de papier brun maculé.

— Peste, dit Nicolas, celui-ci aussi est en russe. Un traducteur s’impose décidément ! Il est primordial d’en connaître la teneur.

Il réfléchit un moment.

— Je dois retourner à l’Hôtel de Lévi. On m’y attend et l’enquête ne bénéficie jamais d’un refroidi trop long ! Pierre, peux-tu te rendre à Versailles et faire le nécessaire et, au passage, porter un message à Mlle d’Arranet, que je néglige par trop ces temps-ci.

Ils allaient remonter quand à nouveau l’attitude de Sanson intrigua Nicolas.

— Charles, vous semblez perplexe ? Avons-nous omis quelque chose ?

— Un fait me tracasse. Vous n’avez toujours pas retrouvé l’arme du crime de l’hôtel, rue de Richelieu ?

— Point, dit Bourdeau. Je crains qu’on ne mette jamais la main dessus. Elle gît sans doute dans la rivière. Pourquoi cette inquiétude ?

— Il se trouve qu’à deux reprises ces derniers jours on a conduit à la basse-geôle les cadavres affreusement mutilés de deux filles, l’une et l’autre découvertes dans leur sang rue Basse-du-Rempart, le long du boulevard de la Madeleine.

— Et qu’ont-elles à voir avec notre affaire ?

— C’est que, murmura Sanson d’un air gêné, je crains de ne m’être point trompé… Il y a là des circonstances… Enfin des concordances, d’étranges similitudes, qui ne laissent pas de mener, malgré qu’on en ait, à des conclusions indubitables.

— Puis-je vous demander, cher ami, dit Nicolas que les réticences de Sanson amusaient, d’être au plus près de la vérité et de nous présenter, sans être diffus, ce qui cause votre tourment.

— C’est que ces filles ont été abominablement égorgées, enfin égorgées, traitées de la même manière que le comte de Rovski. C’est-à-dire…

— Comment cela ? Ce que nous…

— Oui, oui, comme vous pouvez, hélas, l’imaginer.

— Cette boucherie ?

— Certes, et sur ce qui m’est apparu quand j’eus mis à fin mes ouvertures, il n’y avait plus à brandiller50. Je mettrais ma main au feu que l’arme utilisée pour provoquer de telles blessures, les cisaillements, l’état des chairs et d’autres détails d’évidence fondent une vérité assurée : l’arme pourrait être la même qui a servi au massacre du comte de Rovski.

— Mais enfin, dit Bourdeau, on a pu user de deux armes identiques. Vous dites pourrait.

— Tout est toujours possible dans ce que la raison humaine imagine. Mais j’ajouterai, répliqua Sanson, que ces crimes ont été perpétrés à quelques pas de l’Hôtel de Lévi. Si j’entends bien, vous êtes désormais convaincu qu’un Russe tué à l’ambassade de Russie pourrait avoir un lien avec la mort du comte de Rovski. Ajoutez à cela un modus operandi identique observé tant sur les filles en question que sur le corps du jeune Russe et vous en tirerez comme moi les terribles conséquences.

— Pouvez-vous préciser le moment de ces meurtres ?

— Compte tenu de leur étripaillage et de la douceur du temps, au vu de l’état des corps, je dirais entre deux et quatre jours.

L’évocation fit frémir Nicolas ; il crut entendre la camarde ricaner au milieu des masques de Carnaval…