ENVOLÉES
« Avec une machine que je construisis et que je m’imaginais être capable de m’élever autant que je voudrais… »
Louis tendit la main à son père mais, n’y tenant plus, se jeta dans ses bras. Il dépassait maintenant Nicolas d’une demi-tête. Une nouvelle fois celui-ci fut saisi de la ressemblance avec son père le marquis de Ranreuil et aussi de ce quelque chose d’adouci qui venait d’Antoinette. Après les premières effusions, les questions se bousculèrent sous les regards attendris de Marion, Catherine, Poitevin et Awa, venue donner la main à la bonne marche de la soirée. Au-delà du tumulte, retentirent soudain des coups de canne répétés qui marquaient l’impatience du maître de maison de participer à la joie générale. D’ailleurs Marion, la première à se remettre de l’émotion qui les avait tous emportés, frappa dans ses mains et de sa petite voix fluette rappela à Catherine et à Awa que les préparatifs du souper réclamaient leur attention. Nicolas, la main sur l’épaule de son fils, l’entraîna vers l’appartement du vieux procureur. À mi-chemin ils furent accueillis par la masse grondante et gémissante de Pluton qui mit ses pattes sur le bel uniforme du jeune officier et s’employa à lui lécher affectueusement le visage, tandis que Mouchette miaulait en frottant sa petite tête contre les jambes du commissaire.
— Ah ! s’écria une voix triomphante, bienvenue à l’enfant prodigue.
M. de Noblecourt en perruque régence, debout, la canne à pommeau d’agate à la main, habit feuille morte, bas blancs et souliers à boucles d’argent, les accueillit dans la bibliothèque où la table avait été dressée. Près de la croisée donnant sur la rue Montmartre, l’amiral d’Arranet, M. de La Borde et Semacgus devisaient, un verre à la main. Noblecourt appuya sa canne contre un secrétaire et ouvrit les bras pour étreindre Louis.
— Comment vous portez-vous, monsieur ?
Noblecourt prit la pose d’un père noble de comédie.
Par sa bonté, par sa substance,
L’Irancy de ma cave refait ma santé
Et je lui dois bien plus en cette circonstance
Qu’aux ânes de la Faculté !
Il jeta un regard vindicatif vers Semacgus qui feignait de ne point entendre la philippique, mais qui se tourna pourtant vers son vieil ami, savourant à l’avance ce qu’il allait répondre.
— Vous savez qu’étant chirurgien de marine, je n’ai pas l’honneur du compliment que vous me décochez. En revanche, je vous trouve bien affaibli. Peut-être un repos allongé et la diète, j’ajoute l’obscurité et, ce qui vous sera plus malaisé, le mutisme de la carpe vous profiteraient-ils ce soir ?
— Et pour quelle efficace raison, je vous prie ?
— Votre mémoire me paraît défaillante. Votre quatrain pèche par son liquide. Ce n’est pas de l’Irancy, c’est du lait d’ânesse. Et savez-vous de qui est ce morceau, plagiaire ? Du roi François, le premier !
— Cela nous promet une soirée des plus intéressantes ! dit La Borde.
— Au fait, reprit Semacgus, avez-vous résolu la dernière énigme de la Gazette de France ? Cela nous donnera idée de l’état de votre prétendue alacrité d’esprit.
— Il me provoque, l’insolent ! Vous en êtes tous témoins. Je relève le gant. Où se trouve la Gazette ?
Et avec une agilité qui surprit son monde, il gagna sa chambre pour en revenir le journal à la main.
— Je l’ai résolue à peine l’avais-je lue ! Écoutez :
Sans retard ni retour, je vais comme le temps.
Entraîné comme lui, j’entraîne aussi de même ;
Un abyme est le terme où, comme lui, je tends,
Et comme lui toujours je change et suis le même.
Il y eut un grand silence. Ce fut l’amiral qui prit le premier la parole.
— Je gage qu’il s’agit d’un vaisseau porté par l’océan ; il transporte des marins, il peut couler dans l’abîme des flots. Il change, car on le radoube et on le repeint, mais la carène demeure la même.
— Hé, hé ! Ce n’est point mal vu.
— Nous allons pouvoir en juger, dit La Borde sortant de sa poche le dernier exemplaire de la Gazette plié en quatre.
— Écoutons d’abord la solution de notre hôte.
Noblecourt laissa durer un silence d’attente.
— Messieurs, le mot de l’énigme est fleuve. Le fleuve qui entraîne, immuable, et qui se jette dans l’abîme de la mer, toujours semblable à lui-même !
La Borde ouvrit la Gazette dans le silence qui se maintenait.
— La solution est… est…
— Allons, ne nous faites pas languir !
— Fleuve !
Les vivats éclatèrent, que Noblecourt reçut avec une feinte modestie.
— C’est le fait de l’habitude, il court sur son erre. Cela ne prouve rien, dit Semacgus. Si nous donnions à notre ami quelques mots pour un bout-rimé de sa façon ? Dans ce domaine deux preuves valent mieux qu’une.
— Qu’à cela ne tienne ! Je relève ce gant-là également.
— Allons, que chacun donne un mot. Pour moi, Épidaure.
Noblecourt se saisit d’un papier et d’une mine de plomb pour noter les éléments de son pensum.
— Ex voto.
— Aurore.
— Haro
— Restaure, rugit Semacgus derechef.
— Bobo.
— Maure.
— Ex abrupto.
— Mémento.
— Vous ne m’avez pas gâté ! Mais je rechampirai en allégresse le tableau, et sans regimber.
— Nous lui avons fourni les boulets, ses bouches les porteront-elles ? s’exclama l’amiral d’Arranet.
Catherine apparut avec un paquet et une lettre.
— C’est un moine qui a aborté le dout.
— Un moine ! Voyons cela.
Nicolas brisa le cachet qui portait l’empreinte d’une croix et d’une colombe, déplia le billet et le lut à haute voix.
Monsieur le marquis et cher fils,
Vous savez mes connivences avec mes confrères pour les choses savoureuses, fruits du travail des hommes bénis par le Seigneur. L’un d’eux m’envoie de sa lointaine vallée de Savoie des saucissons, dits de Magland, au parfum si délectable que je dois m’en épargner la tentation, en tous cas pour cette moitié de l’envoi que je vous adresse avec ma bénédiction.
Dom Guy Raccard
— C’est un présent du père Raccard, exorciste du diocèse de Paris. J’ai conservé avec lui des relations espacées mais chaleureuses depuis l’affaire de la rue Royale. C’est un bec-fin !
Il défit le paquet et découvrit un lot de saucissons dont le parfum fumé emplit la pièce de ses effluves appétissants.
— Catherine, ordonna Noblecourt, qu’on nous serve à nouveau de votre délicieux vin de sureau, et découpez-nous quelques tranchettes de cette merveille, que nous en tâtions, puisque de surcroît elle jouit de la bénédiction de l’Église et que, vu son origine, le diable n’est pas au fond du boyau.
— Alors, amiral, dit La Borde, qu’en est-il de notre marine ?
— Vous évoquez l’étrange défaite de l’amiral de Grasse. Hélas ! Mauvaises manœuvres et point de réflexion préalable à l’action. Un de nos vaisseaux, Le Zélé, avait abordé la nef amiral La Ville-de-Paris. Avaries, désordres, ordres contraires. Bref, Le Zélé en danger d’être pris par l’Anglais, de Grasse vole à son secours, compromettant son tout pour une unité ! La brise était mauvaise et contraire à nos intérêts. L’ennemi supérieur en nombre. Le combat s’engagea dans les plus exécrables conditions. Et je dois avouer que tout laisse à penser que le pavillon de La Ville-de-Paris fut amené bien avant qu’il fût hors de combat. Nous n’avons à déplorer que cinq vaisseaux perdus, mais la capture de l’amiral de Grasse par Rodney change la donne du tout au tout et constitue, vu de Londres, un signalé succès !
— Peste, dit La Borde. La Ville-de-Paris était cependant fort avarié puisqu’il a coulé avant d’atteindre l’Angleterre, ayant perdu dans l’affaire la moitié de son équipage.
— Vous paraissez bien au fait…
— Il n’y a guère de mérite : j’ai reçu le Courrier de l’Europe qui donne tous les détails. La nouvelle n’a pas percé. Ni à Paris ni à Versailles. La capitale sera touchée au vif de consternation et de désespoir de voir détruit un vaisseau portant son nom et qu’elle avait financé.
— En fait, la capitale est tout feu tout flammes en raison de l’arrivée du comte et de la comtesse du Nord. L’un très laid, l’autre très grosse !
— Un boulet ramé ! s’exclama l’amiral.
— Mais comment se peut-il qu’un fermier général soit mieux informé que le premier valet de chambre du feu roi ? demanda Semacgus.
— La finance est source d’information, messieurs, et le sera chaque jour davantage. C’est l’esprit du temps. Il semble à ce qu’on rapporte que de Grasse n’a point la dignité qui sied au malheur. On assure que le roi d’Angleterre, le recevant, lui aurait dit « je vous reverrai avec plaisir à la tête des armées françaises » et que notre bon marin n’a pas saisi le sel ironique du compliment.
— Allons, allons, dit Noblecourt. Ne nous attristons point par ce fâcheux épisode d’une guerre que nous allons gagner. Voici le saucisson et le vin de sureau.
Catherine apparaissait, un plateau dans les mains. Chacun se précipita.
— Ce petit goût de fumé est délicieux.
— Et ce ferme, si moelleux !
— Et cet assaisonnement, à la fois présent et subtil !
— Une rondelle appelle aussitôt sa compagne, dit Louis, regardant Catherine et désignant l’assiette vide.
— Alors, mon garçon, dit l’amiral, et cette vie de garnison, que t’en semble ?
Louis se leva et se mit au garde-à-vous.
— Repos, repos. Voilà bien des manières. Hum, je veux dire d’excellentes manières.
— C’est hélas la routine. Des exercices, toujours des exercices, de la théorie. Et la guerre se poursuit sans que nous y participions. Heureusement il y a les montures.
— Es-tu satisfait de la monture que t’a offerte Monsieur ?
— Non seulement elle m’a valu bien des envieux par son éclat, mais, dans les prémices, elle s’avéra rétive et capricieuse. Elle ne cessait de rebuter22. En alternant douces paroles, comme vous me l’avez appris, mon père, et quelques étrillades nécessaires, je l’ai tenue haut à la main et suis parvenu à la manier23 !
— Bien ! Écuyer à l’instar de son père. Pour les guerres, ne t’emballe pas, mon garçon, il y en aura toujours assez pour délurer les sangs trop chauds !
— Et puis il y a le cercle, le jeu, les femmes, ajouta Semacgus, gaillard.
Louis rougit et Nicolas jeta un regard courroucé sur Semacgus qui, confus, baissa la tête. Le retour de Catherine fit diversion.
— Monzieur est servi ! s’écria-t-elle d’une voix tonitruante.
Ils se dirigèrent vers une table ovale dressée dans un angle de la pièce. Poitevin allumait les flambeaux. Avec majesté, Noblecourt organisa sa table. Il présidait avec en face de lui l’amiral d’Arranet, Semacgus à sa droite et Nicolas à sa gauche. Louis prit place à gauche du vieux marin et La Borde à sa droite.
— Alors, ma bonne Catherine, pour le retour du petit devenu grand et surtout en l’honneur de…
Il se souleva pour s’incliner.
— … monsieur le comte d’Arranet, lieutenant général des armées navales, que nous avez-vous concocté ?
— Nous est de drop, monzieur. Ce n’est boint bour vous, ces délices-là ! Monzieur Guillaume a donné des instructions. Burée de navets, tisane de belle des prés, flan à la camomille. Vous avez eu tout votre saoul avec le saucizon !
— Ah ! Par tous les chiens verdâtres de l’enfer, vade retro, démone ! Je mangerai de tout, dussé-je en crever et me faire éclater la sous-ventrière !
L’amiral écarquillait les yeux devant cet échange vif dont il ne percevait pas le caractère joué et outré. La Borde arriva à lui glisser quelques mots à l’oreille qui mirent d’Arranet dans le secret de ces scènes renouvelées.
— J’approuve, dit doctement Semacgus, les sages conseils de Catherine et le délicieux en-cas qu’elle vous a préparé !
— Paix, vous ! Allons, le menu, lui seul, et plus un mot de dérive.
— Donc nous aurons des asperges à la Bombadour, suivies d’œufs en crépine et de boulets aux six clous. Enfin un dessert à la façon de mon pays, car « un dessert sans défaut vaut seul un long dîner ».
— Et ce dessert ?
— Des zuckerstrauber aux côtes de rhubarbe, accompagnés de confiture de coings – naguère le bon Nicolas mettait la main pour m’aider à leur ébluchement –, de framboises, de reinettes et d’églantier. Ah ! Da wollen die Montmartre strasse maien knecht zufrieden seyn ! Et je dis, pour ceux qui n’entendent point ma langue, que ça zignifie : avec cela, les gars de la rue Montmartre en mai seront satisfaits !
Un long murmure suivi d’un éclat de rire marqua une unanime approbation.
— Quelles nouvelles de la cour et de la ville ? demanda Louis.
— Il faut éclairer notre jeune provincial, répondit La Borde. Outre la visite du comte du Nord, un incognito qui ne l’est pas, la ville est agitée de craintes. On ne saurait exprimer les terreurs qui se sont répandues dans la société à l’occasion des fêtes de célébration de la naissance du dauphin.
— En dépit, ajouta Nicolas, des précautions presque excessives prises par la police et la ville. Il y a là un principe de sûreté qu’on exagère à dessein.
— En janvier, règlements pour reculer les cheminées dans l’entour de la grève en prévision de la venue du roi et de la reine. Bateliers, plongeurs, rebouteux avaient été distribués avec leurs bateaux le long des quais pour repêcher les malheureux que la curiosité pouvait précipiter dans la rivière.
— On a même consulté l’Académie des Sciences. Elle a recommandé de ne laisser personne sur le Pont rouge qui, n’étant qu’en bois, pouvait ne pas soutenir une trop grande foule, d’élever des barrières le long du quai de Gesvres, et, dans la salle construite dans la cour de l’Hôtel de Ville, d’installer des traverses, munies de filets de sécurité, sous le plafond de toile, pour permettre l’accès des pompiers en cas d’incendie. Même les prêtres furent mobilisés pour apporter leur secours spirituel ! On ne prendrait pas davantage de mesures à la veille d’une bataille.
— En outre, précisa Nicolas, on a préparé un nouveau et important règlement pour la manière de faire circuler les voitures, reprenant d’ailleurs les mesures préconisées dans un rapport que j’avais jadis préparé pour M. de Sartine. Quant à M. Morat, directeur général des pompes, il a certifié ne point craindre le feu, mais redouter plutôt les paniques résultant des cris de quelque femmelette clamant au feu pour peu qu’il y en eût ou qu’elle crût en voir.
— Reste que l’ordre ainsi établi a prévenu les excès et les malheurs trop ordinaires à de semblables fêtes, sur lesquelles pèse toujours le souvenir de la catastrophe de la place Louis XV en mai 1770.
— À ceci près que lors du bal à l’Hôtel de ville, la cohue des voitures était immense et qu’au cours du bal, leurs majestés ont été si pressées que la reine a cru étouffer et que le roi, aidé par votre serviteur, a été obligé de lui faire place à coups de coude.
Catherine et Awa parurent, présentant deux plats d’asperges à la Pompadour, nappées de leur sauce.
— Et le comment de cette splendeur ? demanda Noblecourt.
— C’est une recette de monzieur de La Borde. À lui l’honneur de vous la dire.
— En effet, dit l’intéressé, une manière que le roi aimait pratiquer dans les petits appartements. La recette est aisée. Comme toujours les plus simples sont souvent les meilleures. Il faut peler de belles asperges, celles par exemple du potager de Versailles où je conserve mes entrées, les attacher et les faire cuire doucement à l’eau bouillante. Cuites, il les faut fendre dans le sens de la longueur et les placer dans une serviette chaude. La sauce, toute de rapidité, consiste à fondre dans une casserole un morceau de bon beurre dont on veillera surtout à ce qu’il ne soit point rance, le manier à une cuillerée de farine, du poivre, trois jaunes d’œufs et le jus d’un limon. Nous lierons cette sauce au bain-marie. Une fois achevée et bien chaude, hop, nous plaçons les asperges sur un plat creux et nous la versons dessus.
— Mais, s’exclama l’amiral, c’est d’une facilité où moi-même je pense que j’excellerais. J’ordonnerai dès que possible la manœuvre avec Tribord comme gâte-sauce.
— Vous avez droit par exception à quelques asperges, reprit Semacgus s’adressant à Noblecourt attentif. Voilà un aliment très sain, peu nourrissant, rafraîchissant, apéritif, laxatif, digeste et propre à émousser l’âcreté de la bile. Mesurez, monsieur le procureur, que nos réquisitions sont douces et compréhensives à votre humeur chagrine !
— Maître Semacgus a prononcé. Nous obéirons donc.
— Certes, mais seulement arrosées de l’eau de votre puits, le vin ne convient guère.
Et, pendant quelques instants, M. de Noblecourt se consacra avec une dévotion que personne ne troubla à la dégustation de ses asperges. Il est vrai que chacun sacrifiait à Comus dans une unanimité non concertée.
— Ah ! Ces pointes enrobées de sauce fondent sous la langue !
— Avez-vous lu, dit La Borde, l’ouvrage de M. Choderlos de Laclos, officier d’artillerie, seulement connu jusqu’ici par L’Almanach des Muses et par une certaine Épître à Margot si peu obligeante pour la sultane d’alors ? Mme du Barry, dont la faveur était à son comble, mais qui entendait être respectée, lui suscita, toute bonne fille qu’elle était, quelques difficultés.
— Oui-da, j’ai lu ce roman en lettres, répondit Noblecourt en s’essuyant le pourpoint constellé de taches de sauce. On a dit de M. Rétif qu’il était le Rousseau du ruisseau, je suis assez d’accord avec M. Grimm qui va glosant que M. Choderlos est un Rétif de la bonne compagnie.
— Aimée, qui s’est précipitée dessus, s’étonne de tout le mal que les femmes seraient obligées d’en dire, quelque plaisir que leur ait procuré sa lecture. Elle ajoute qu’un homme qui les connaît si bien et garde si mal leur secret ne peut que passer pour un monstre. Elle est transportée par le manifeste de Mme de Merteuil en faveur des femmes.
— Nicolas, dites à ma fille de ne point jouer les bas bleus et de ne se point commettre dans des lectures d’ouvrages qui prônent le désordre des principes et des mœurs. Cela ne sied pas à quelqu’un qui accompagne Madame Élisabeth !
— Il y a pourtant, amiral, de la morale dans ces Liaisons dangereuses. Laclos, après nous avoir peint des personnages vicieux, n’a pas osé se dispenser d’en faire justice. Le récit remplit parfaitement le titre. M. de Valmont est tué par l’ami qu’il a trahi. La conduite de Mme de Merteuil est à la fin des fins démasquée ; elle attrape la petite vérole qui la défigure. Elle y perd un œil et l’auteur d’affirmer que « la maladie l’a retournée et qu’à présent son âme est sur sa figure ».
— Belle manière en effet, après avoir distillé le poison tout au long de l’ouvrage, de conclure qu’il est dangereux ! J’approuve l’amiral. Trois lignes n’effacent pas l’impression de l’ensemble, quelque agrément que j’aie pu prendre à la beauté d’une langue qu’il honore en l’illustrant. Il a le mérite fort rare dans ce roman par lettres de conserver à chacun de ses protagonistes, en dépit de la multiplicité de leurs origines, son style particulier et son ton distinct. Mais ces menées perverses, cette immoralité dont je n’ignore pas qu’elle est commune aujourd’hui chez ceux qui devraient tenir à honneur de donner l’exemple de leurs mœurs me sidèrent par leur perversité !
M. de Noblecourt s’agitait comme chaque fois que l’indignation le prenait. Semacgus, inquiet, sonna l’entracte en frappant des mains à l’arrivée des œufs en crépine.
— Messieurs, je réclame l’honneur de vous en conter la manière, ayant offert à Marion et Catherine cette vieille recette de famille.
— Ciel ! dit Noblecourt hilare. Voici la Faculté qui pousse au crime.
L’œil du vieux magistrat s’était allumé à la vue de la masse odorante, croûtée et dorée à merveille, qui venait de faire son entrée, portée par Awa.
— Que nous faut-il ? Du jambon cuit, des ris de veau, du foie gras, des champignons et des noisettes en poussière. Je passe le tout au lard fondu et, peu après, je mouille de jus de veau pour faire mitonner le tout une petite moitié d’heure. J’assaisonne l’ensemble lié d’un coulis de viande. Oubliez le plat afin qu’il refroidisse. Prenez alors douze jaunes d’œufs frais pris au cul de la poule.
— Nous en avons toute une flopée, à Vaugirard, murmura Awa, qui écoutait Semacgus avec adoration.
— Les plus belles, celles qui viennent d’Houdan ! Les blancs, je les monte en neige. La main du chirurgien, qui est la légèreté même, va mêler en douceur tous les éléments, les jaunes délayés avec de la crème et ajoutés au ragoût. Dans un plat, étendez votre crépine, y placez votre ragoût avant de replier les bords de la toilette. Passez au four. Je vous invite à tâter de cette réussite dont la légèreté n’a d’égale que le haut goût.
Semacgus fit office d’écuyer tranchant. Le couteau de service s’engageait dans une masse élastique qui laissait échapper des vapeurs parfumées avec des petits sifflements d’affaissement.
— Cela se déguste sur un lit d’améliorée dont la verdure amère rafraîchit la symphonie des arômes.
— Comme il parle bien quand il redevient humain ! ironisa le vieux procureur. Ce plat ne risque-t-il pas d’altérer ma santé ?
— Pour sûr, mais pour ce soir je vous le tolère sans excès. Votre santé altérée ? Que ne la faites-vous boire ? Voici Poitevin et votre Irancy.
L’éclat de rire fut général.
— Pour être juste, je dois rendre à César ce qui lui appartient. J’ai emprunté ce calembour à M. de Bièvre, maître du genre. Et j’aimerais, étant chirurgien, vous en rapporter un autre. Ce même marquis, évoquait l’un de mes confrères, Daran, inventeur des bougies élastiques pour sonder la vessie. Une dame demande qui était M. Daran. C’est, répondit notre homme, un savant singulier qui prend nos vessies pour des lanternes !
L’allégresse fut générale. Poitevin dut frapper le dos de l’amiral qui, pourpre, paraissait sur le point d’étouffer. Louis tressautait sur sa chaise, pris d’un inextinguible fou rire. Quant à l’hôte, il fut contraint de déboutonner son habit.
— Le grand architecte en soit loué, remarqua Semacgus alors que le calme revenait, la joie règne ici alors que tant de gens s’homicident.
— Que dites-vous là, s’étonna l’amiral.
— Mais les suicides deviennent si fréquents que seuls désormais les cas extraordinaires sont relevés ! Un M. de Chailly, directeur à la Régie des domaines depuis plus de trente ans, s’est trouvé réduit, en raison d’une diminution d’appointements, à la simple qualité de vérificateur. Il s’est vu déshonoré alors qu’il n’était que victime du déficit. Il a voulu se brûler la cervelle, mais s’est seulement emporté une partie du visage. Il est aveugle, muet et dans un état pire que la mort.
— Il y a près d’un mois, ajouta La Borde, l’abbé Pizana, éditeur de Métastase, a été trouvé mutilé et sanglant dans son lit. Tout cela pour une question d’honoraires non réglés.
— Et, renchérit Noblecourt, le fils d’un mien ami, le notaire Duquesnoi, reçu en janvier dans la compagnie, est monté sur le toit de sa maison, place des Victoires, avec un pistolet. Il a manqué son coup et s’est servi d’un rasoir pour s’achever. Nul doute qu’à la fin il se serait précipité dans le vide ! Quel temps vivons-nous ? Pourquoi cette désespérance ?
— Les vieilles coutumes ayant été abandonnées, on ne poursuit plus les suicidés jadis promenés ignominieusement sur des claies. Cela dissuadait d’y recourir. Et la morale ? Que dire d’un clergé moins indigne que l’on prétend, mais dont on ne retient que les exemples scandaleux, éloignant ainsi les fidèles des autels !
— C’est, amiral, en partie conséquence d’une cause plus générale. Notre société, même si elle a atteint un niveau de progrès et de lumières inégalé, reste incertaine, instable, mouvante, hantée d’espoirs et de craintes. Aucune position n’est assurée. On murmure silencieusement que tout cela ne peut durer. Le peuple subit en silence bien des injustices et les réformes pour renflouer la vieille machine de l’État monarchique échouent les unes après les autres.
— Allons, Semacgus, ne nous assombrissons point par ces perspectives, que je ne verrai pas. Je le déplore, car je suis curieux, et la curiosité c’est la vie ! Mes amis, nous pourrons enfin voler…
— Comment ? dit l’amiral. Une société de bandits !
Noblecourt frappa la table de joie et fit tinter les cristaux.
— Non point ! Voler comme les oiseaux…
— Oui, dit Louis. J’ai entendu parler d’un certain Blanchard qui a conçu une machine destinée à permettre à l’homme de s’élever dans les airs.
— Il y a encore loin de la spéculation à la pratique, dit Nicolas. J’ai assisté à ses tentatives et, malgré la jeunesse de l’inventeur, ceux qui comme moi ont vu sa machine ont acquis au moins beaucoup de confiance dans la suite. Elle devrait fendre l’air comme un vaisseau et ramasser sous elle un volume de cet élément assez considérable pour la soutenir et l’élever.
— Use-t-il de voiles ? demanda d’Arranet.
— Non. Son appareil est d’un bois léger et solide traversé par deux petits mâts à égale distance de l’avant et de l’arrière avec un siège entre eux. L’extérieur est recouvert de carton vernissé. Il se tient dans l’intérieur, une soupape pouvant renouveler l’air. Il y a des glaces comme à une gondole. À la machine sont adaptées six ailes de dix pieds d’envergure sur dix de large. Il les fait mouvoir par un ressort en systole. C’est du moins ce qu’il espère24…
— Tout cela est prodigieux, dit Noblecourt. Ah ! Je souhaite vivre encore quelque temps pour admirer cela. Encore que ces essais ne laissent pas d’être bien périlleux. Cave ne cadas25 ! Il serait judicieux que ce Blanchard-là fasse provision d’essence cordiale pour se ranimer en cas de chute et de moelle de bœuf pour oindre son corps meurtri comme le recommandait M. de Bergerac26 ! Mais voilà le grand plat annoncé ! Accours, volupté des sens !
Catherine et Awa venaient de surgir, portant avec précaution un grand plateau où trônaient deux plats d’argent. Entourés de tranches de truffes, deux poulets qui paraissaient enflés, la peau dorée et soufflée. Des arômes suaves emplirent la bibliothèque. Marion suivait ce cortège, appuyée sur une canne, escortée de Pluton qui gémissait sourdement et de Mouchette qui poussait de petits cris d’enthousiasme.
— Ne manquent plus que les hennissements de Sémillante à cette procession gourmande ! remarqua Noblecourt. Qui est l’auteur de cette merveille ?
— C’est Marion ! s’écrièrent d’une seule voix les deux cuisinières.
— Alors, à elle l’honneur de nous la présenter. Poitevin, avancez un fauteuil à notre amie et un verre de vin pour la rafraîchir.
Marion fit quelques manières, en personne férue de politesse, but quelques gorgées d’un breuvage sur lequel, à l’occasion, elle ne crachait pas, en bonne Bourguignonne qu’elle était.
— Messieurs, voilà des poulets aux six clous. À votre habitude, je vais vous régaler de la manière. Je taille, enfin, mes filles…
Elle chercha du regard Catherine et Awa, qui baissèrent la tête, confuses d’être ainsi honorées.
— … m’y ont aidée car mes doigts ne sont plus aussi agiles qu’autrefois, des morceaux de truffe en forme de gros clous et je les enfonce dans les blancs de poulet avec une cheville de bois, six de chaque côté, ce qui fait douze par pièce. On devrait dire aux douze clous, mais c’est ainsi, l’autre terme a prévalu. Les poulets doivent être tendres, gros, bien nourris, tout cela est à considérer. Je prépare une farce bien tempérée avec des écrevisses et des filets de soles que j’introduis par le croupion, excusez-moi du terme. Le reste est bête de simplicité. Au four dans une daubière avec les assaisonnements utiles. Je mouille en prudence jusqu’à cuisson avec du bouillon triple mêlé d’un peu de miel et d’une bouteille de Marsala, autour des tranches de truffes, point trop cuites surtout.
L’approbation fut une nouvelle fois unanime avant qu’un long silence ne s’installe. Semacgus avait veillé à ce que leur hôte ne bénéficie que d’une aiguillette de blanc et de deux tranches de truffes, arrosées d’une petite cuillère de sauce, au grand désespoir du bénéficiaire. Les perspectives évoquées d’une crise de goutte et de douleurs qu’elle ne manquerait pas d’occasionner le convainquirent d’accepter cette sage modération.
— C’est magnifique, dit Louis qui avait hérité des qualités de gourmet de son père, savourez comme vont de pair le goût de la volaille et les saveurs des écrevisses et du poisson.
— Le tout, dit Semacgus, relevé par les truffes et le délicat mélange de la sauce où rien ne l’emporte et où tout transparaît.
— Messieurs, messieurs, dit Noblecourt sentencieux, rappelez-vous ce que disait le grand François Marin…
— Ami du roi, enfin le feu roi, et protégé par Mme de Pompadour, précisa La Borde.
— … qui répétait que « la science du cuisinier consiste à tirer des sucs nourrissants et pourtant légers, à les mêler et à les confondre ensemble, de façon que rien ne domine et que tout se fasse sentir ». C’est ce que Semacgus vient d’exprimer. Je vous prie de me pardonner si je me répète.
Un concert de dénégations s’éleva. Le vieux procureur qui, par instant, plongeait sur un petit papier où il notait quelque chose, fut accablé de compliments sur sa verdeur et la vigueur de sa mémoire.
Nicolas n’écoutait plus. Perdu dans ses pensées, celles-ci le transportaient bien loin du salon de l’hôtel de Noblecourt. Au début aucun de ses commensaux ne s’en rendit compte, l’expression amusée de son visage ne témoignant pas de cette fuite. Trompant son monde, lui-même en était-il conscient ? Quel étrange ressort de l’esprit le faisait parfois échapper à la réalité ? Le phénomène se reproduisait souvent dans les circonstances les plus inattendues et dans les lieux les plus variés. Il se revit soudain dans les landes qui constituaient les marges entre le château de Ranreuil et la zone des marais. Très antique point de refuge, la forteresse était bâtie au creux d’un vallon afin de n’être point repérée par les envahisseurs venus de la mer. Il voyait, sentait presque, le jaune puissant des ajoncs, celui plus acide des genêts qui tranchaient sur le gris violet des bruyères. Il entendait les cris aigus des oiseaux de mer. Il se sentait hors la commune condition, le cœur débridé et la respiration plus ample. Il buvait à longs traits l’air salé venu de l’horizon, là où le libre océan battait les falaises de Pénestin.
— Et vous Nicolas qui êtes homme de goût, que pensez-vous du nouveau Théâtre français ?
— Beaumarchais ?
— Non, dit Noblecourt en riant, pas les auteurs, le nouveau bâtiment construit au Luxembourg27. Sujet sur lequel, à l’habitude, je me trouve en controverse avec l’ami La Borde.
— Pardonnez-moi. J’ai eu une absence.
— Elle devait être plaisante ! dit Louis. Vous sembliez aux anges, mon père.
— Je m’y trouvais, en effet. Où se situe le débat ?
— Je prétends, dit La Borde, que le Théâtre français qu’on vient d’achever, par son emplacement et sa grandeur dépouillée, demeure un chef-d’œuvre de notre temps. Le théâtre doit être le monument par excellence qui anticipe les pensées futures par la commémoration des fêtes passées !
— Et dans celui du Luxembourg, vous voyez un temple du goût ?
— Nos architectes se sont tous formés à Rome. Ne voyez-vous pas, vous qui fîtes jadis séjour dans cette ville, qu’on a voulu recréer, avec les cinq rues qui montent vers le Théâtre français, le contraste qui s’offre au promeneur lorsqu’il débouche des ruelles obscures sur la place lumineuse qu’occupe la masse puissante du Panthéon ? Hé, quoi ! Monsieur de Noblecourt, vous qui, en cuisine et en musique et dans bien d’autres choses encore, prônez le maintien de la tradition passée, voilà qu’on vous présente sur un plateau d’argent un monument inspiré de l’antique, et vous le dépréciez. Fi, monsieur ! Quant à moi, que l’on me pardonne mon amour pour les anciens. Cela m’empêche-t-il de rendre toute la justice qui est due à quantité de belles choses que les modernes ont faites ?
— Ah ! C’est le monde à l’envers. Ainsi l’érudition devrait l’emporter sur le goût et si les Grecs ont fait une sottise visible, grossière et palpable, faut-il que nous les imitions ? Arrêtons sur ce chemin. Je vous vois tous béats devant ces innovations qui n’en sont pas. Le dorique, le dorique, crient ces amateurs enfants de Panurge ! Pourquoi d’ailleurs s’arrêter en si beau chemin ? Hein ?
M. de Noblecourt s’arrêta, rafla d’une main sûre son verre empli de vin et le vida d’un seul trait sous le regard inquiet de Semacgus.
— Allons-nous en écoliers prendre nos modèles dans les ruines romaines de Naples ? Oui, oui, remontons jusqu’à l’origine des choses. L’antiquité des Grecs et des Égyptiens, n’est-ce pas trop récent ? Que dans l’architecture les petits génies de notre siècle aillent donc puiser aux sources de la plus haute antiquité, avant le déluge s’il est possible. La cabane, mon ami, la cabane, voilà la véritable architecture !
— Je ne trancherai pas, intervint Nicolas. Je trouve simplement que la façade avec son péristyle en saillie et ses huit colonnes doriques sont une décoration bien austère, dépouillée même, et qui rappelle l’idée d’un temple. Rien dans tout cela qui annonce Melpomène ou Thalie. J’ajouterai que la distribution particulière des loges est si mal combinée qu’il s’y trouve nombre de places où l’on voit mal et d’où l’on n’entend guère mieux.
— On rapporte même, dit Semacgus, qu’un souterrain a été creusé à partir des fondations du théâtre pour permettre au duc d’Orléans de passer aisément de son palais du Luxembourg à sa loge et qu’il ne peut l’emprunter vu son étroitesse et… sa propre grosseur !
— Messieurs, dit La Borde, veuillez considérer la masse et non les détails. La splendeur et la grandeur qui émanent de l’ensemble !
— Non, non ! La masse m’assomme et je ne suis pas un bœuf ! Je suis un vieux monsieur, je tiens à mon confort et ne souhaite pas fatiguer mes pauvres jambes en l’honneur des Grecs ! Les escaliers sont trop raides et sans repos…
— Mais c’est pour ne pas occuper trop d’espace.
— Au détriment du spectateur ? Et cela pour le prix des places ? Au parterre le prix est cinquante fois celui de l’ancien Opéra. Je reprends. Ces escaliers sont donc incommodes à gravir et encore davantage à descendre, certains passages sont ridiculement resserrés et la prodigieuse élévation de la double galerie rendra l’hiver le froid insupportable en dépit de toutes les précautions que l’on voudra bien prendre. Et que dire du lustre, du peu de lumière qu’il dispense et d’autres détails qui n’en sont pas, sur lesquels je préfère passer pour ne pas vous accabler, mon cher La Borde !
— Il est extraordinaire que vous me replaciez le même discours, à quelques bouts près, que vous teniez naguère sur la nouvelle salle de l’Opéra ! Par les arguments, vous dépassez en mauvaise foi le Président de Saujac, et d’au moins cent coudées !
Il y eut comme une grande excitation joyeuse tant les débats, avec leur véhémence et leurs colères feintes, ravissaient les convives, y compris l’amiral qui, au début, s’était inquiété de la chaleur des échanges, n’en mesurant pas l’exagération voulue.
— Messieurs, dit l’amiral levant son verre, je voudrais porter une santé à notre hôte, qui nous régale et nous ravit. Ces poulets resteront un souvenir inoubliable, cette peau croustillante, cet accord si parfait entre le contenu et le contenant, qu’augmente encore le velouté parfumé de cette sauce ! Ah, merci, monsieur ! Et reconnaissance de la part d’un vieux marin plus accoutumé durant de longues années au lard rance et au pain moisi des cambuses, et aux sempiternelles antiennes des carrés.
Il fut applaudi par l’assemblée.
— Merci, amiral. Il y avait longtemps que je souhaitais avoir l’honneur de vous traiter. Voyez, ici les choses sont simples. Un groupe d’amis très chers. Tout va à la suite, la cuisine, le vin, la littérature, les spectacles, l’amour et l’art sont d’intarissables sources de joyeux propos ! Et pour achever en feu d’artifice, je vais vous livrer le fruit de mes cogitations pour les mots – vous ne n’avez pas gâté ! – qu’il fallait que je rimasse.
La curiosité fut portée à son comble. Il sortit un petit papier.
— Écoutez, messieurs :
J’ai quatre-vingt-dix ans, j’arrive d’ÉPIDAURE ;
Esculape a reçu mon premier EX VOTO.
On aime ses vieux jours autant que son AURORE :
Chacun sur mon voyage avait crié HARO !
L’expérience soutient et le succès RESTAURE ;
Me voici rajeuni et presque sans BOBO.
Mon front était ridé, mon teint celui d’un MAURE,
Quand je parlais, mes dents partaient EX ABRUPTO.
Une seule restait servant de MEMENTO.
Une acclamation générale salua la péroraison.
— J’en veux une copie ! s’écria l’amiral.
— Il s’est encore vieilli ! murmura Semacgus. Mais c’est pour le nombre de pieds….
Heureux qui dans ses vers, sait d’une voix légère,
Passer du grave au doux, du plaisant au sévère !
Les adieux se prolongèrent dans la rue Montmartre où Louis et Nicolas avaient accompagné les invités jusques à leurs équipages. Il se faisait tard et Louis, soudain écrasé par la fatigue du voyage, salua son père. Ils remirent au lendemain le moment de se parler plus longuement. Nicolas rejoignit l’appartement de M. de Noblecourt, qu’il désirait saluer avant son coucher. Il le trouva devant ses livres. Il avait ôté sa perruque et son crâne nu luisait à la lueur des chandelles. Il semblait courbé, vieilli, et murmurait des mots sans suite.
— Monsieur, dit Nicolas après avoir marqué sa présence d’une toux discrète, je souhaitais vous donner le bonsoir. Cette soirée a été une réussite qui marquera ses participants. L’amiral ne tarissait pas d’éloges à votre égard.
— Peu m’importe. Tout cela aura une fin. La sagesse est de se dire que c’est sans doute la dernière fois que je réunis mes amis.
— Oh ! Que je n’aime pas ce ton-là ! Trop d’Irancy, trop de truffes, trop d’animation et l’animal est triste. Reprenez-vous ! Tout cela peut augurer une crise de celle qu’on ne nomme pas.
— Vous avez raison, mais j’ai du vague dans le cœur. Et le vague, c’est du trop-plein et le trop-plein crée le vide.
— Allons, point de talapoin ce soir, point de tao. Une nuit sereine après une soirée parfaite.
— Vous en parlez à votre aise. Considérez mes livres. Vous les connaissez, vous en avez souvent usé. Comme moi, vous les aimez comme des personnes. Ils me sont si familiers qu’au toucher seul je les pourrais reconnaître. Leur odeur même à chacun m’est familière. Et puis, eux, ils sont immortels et assurés de leur éternité. Ils continueront à vivre, glissant de main en main, immuables et sereins, transmettant le savoir et la sagesse. Immortels, oui, car qui pourrait envisager de détruire un livre ? Sauf l’Inquisition… Ils seront toujours là quand nous n’y serons plus. Jadis je les acquérais avec le sentiment, non seulement d’une possession, mais encore d’une assurance contre la mort. Aujourd’hui mon amour pour eux n’a pas varié, mais j’éprouve chaque jour davantage la vanité de cet attachement et l’inanité de cette sauvegarde. Comme une poignée de sable tout soudain s’échappe de ma main. Tant d’ardeur consacrée à la vie, alors qu’au bout du compte on s’interroge si l’on n’a pas perdu sa peine !
— Vraiment, je ne goûte guère cette pente où vous glissez.
— Vous apprendrez, Nicolas, comme le disait notre Montaigne, qu’il ne se voit point d’âmes, ou fort rares, qui en vieillissant ne sentent à l’aigre ou au moisi.
— Je connais, dit Nicolas riant, des exceptions qui savent trousser gaillardement le bout-rimé !
Cela tira un pauvre sourire à Noblecourt qui s’assit, invitant par là même son visiteur à faire de même. Mouchette, folâtre, sauta sur le fauteuil, se percha sur le dossier et, aguichée par les lueurs qui dansaient sur le crâne ivoirin du vieux magistrat, se mit à le tambouriner de ses petites pattes, avant que de frotter amoureusement sa tête contre l’oreille de sa victime.
— Voyez comme la chatte vous aime et cherche à vous distraire.
Nicolas sentit que le moment exigeait de fixer l’esprit de son vieil ami, de l’attirer sur un autre terrain qui lui fasse oublier cet accès de mélancolie. Il le mit au courant, en exagérant le pittoresque du récit, de l’enquête en cours. Il évoqua aussi, comme s’il se parlait à lui-même car Noblecourt était une tombe, les préparatifs de l’opération voulue par Vergennes et Sartine.
Le vieux procureur, après avoir longuement médité, s’attacha avec clarté à établir les avantages et les inconvénients d’une opération dont on pouvait accepter la nécessité, tout en déplorant les moyens utilisés.
— Vous avez, mon ami, depuis plus de vingt ans, été associé à bien des affaires secrètes où les intérêts du trône et de l’État exigeaient de faire la balance, sans excès d’angélisme, entre des choix difficiles. Sur ce coup-là, illicite à coup sûr, je vous sens incertain et troublé. Soit que les conditions de cette action vous déplaisent et agissent sur votre tempérament, soit que votre intuition, qui si souvent vous a tracé la voie, éprouve confusément la crainte des suites de quelque chose que vous n’avez ni voulu ni même pensé.
— Cela est vrai que depuis les commencements j’éprouve des doutes sur les instructions que je suis chargé de mettre en œuvre.
— Vous en êtes-vous ouvert à Sartine ?
— Certes ! Mais vous le connaissez, trop heureux d’être à nouveau aux affaires, même secrètes. Les a-t-il jamais quittées d’ailleurs ? Il écoute sans entendre et ne veut que le but sans consentir vraiment à s’intéresser aux détails. La cuisine, comme il a coutume de le dire, ne le retient pas et la raison d’État l’emporte sur les objections raisonnables et toutes autres considérations. Ce prétexte-là se donne de beaux privilèges, tout ce qui lui paraît utile devient légitime et tout ce qui est nécessaire honnête, pourvu qu’on aboutisse.
— Soyez prudent, conclut Noblecourt. J’appréhende pour vous les suites de cette affaire dont les tenants ne correspondent pas aux aboutissants.
Il cligna d’un œil.
— Merci de m’avoir distrait… J’ai observé que vous-même…
Nicolas se retirait quand il fut rappelé.
— Pour votre autre enquête, une coïncidence me frappe. Pourquoi un Russe ?
— Il est à Paris pour faire sa cour au tsarévitch Paul.
— Bon, et c’est alors qu’on le tue ! Mais quand l’arbre tombe, le caillou roule. Bonne nuit, Nicolas.
Sur cette sibylline remarque qui le laissa perplexe, Nicolas monta se coucher.
Jeudi 23 mai 1782
Au petit matin, il rejoignit Louis qui, debout devant sa table de toilette, se rasait. Ému, il considéra un moment cette scène qui signifiait si bien le temps écoulé et l’enfant devenu homme. Après quelques commentaires sur la soirée, le fils interrogea le père sur Antoinette. Des lettres parvenaient de Londres d’une manière irrégulière, relatant son existence alors que le royaume et l’Angleterre restaient en guerre. Tout en soulignant avec chaleur la tâche qu’elle poursuivait, si utile et même essentielle pour le service du roi, il écartait toute remarque qui aurait pu faire soupçonner au fils les périls au milieu desquels naviguait sa mère.
Nicolas, en discrétion, ne manqua pas de renouveler au jeune homme les conseils déjà prodigués au moment de son départ pour Saumur. Il le mit en garde contre des situations fâcheuses où l’honneur impliqué conduisait de manière fatale à des rencontres inévitables. Il ajouta, faussement jovial, qu’outre l’inconvénient mineur d’être tué, il risquait d’en sortir estropié et, surtout, de déplaire au roi en enfreignant les édits sur les duels.
Soudain rajeuni, Louis baissa la tête sous l’affectueuse algarade et promit à son père de prendre garde et de conserver en mémoire les conseils qu’il avait un temps négligés. Pour adoucir l’impression de cette admonestation, Nicolas remit à son fils le portefeuille à secret et les paires de gants pour faire des armes. L’enthousiasme du garçon émut le père ; par certains côtés Louis était encore un enfant.
Enfin, en prévision du bal offert en l’honneur du comte et de la comtesse du Nord, il le mit au courant de la situation à la cour. La naissance du dauphin avait renforcé l’influence de la reine, chaque jour davantage maîtresse des grâces et des faveurs. Il n’était pas jusqu’à M. de Vergennes qu’elle eût voulu éloigner, tout son système contrariant les vues ambitieuses de la cour de Vienne. Mais sur ce point elle avait trouvé le roi ferme dans ses affections pour ce ministre. Là aussi, il convenait de demeurer dans l’expectative, prudent, et surtout de ne point offrir carrière à des jalousies en prenant part à des intrigues ou des cabales si foisonnantes dans ce pays-cy. Pour brocher le tout, Nicolas proposa à Louis de l’accompagner, dès que l’enquête en cours lui laisserait un moment, chez maître Vachon, leur tailleur, pour paraître dignement aux fêtes de Versailles comme il seyait à des Ranreuil.
Il se rendit compte aussitôt qu’il les eût prononcés que ces mots dépassaient sa pensée. Cet accès d’orgueil de leur nom ne correspondait pas à ce qu’il éprouvait au fond de lui-même. Certes le temps avait quelque peu modifié la fière attitude du jeune Le Floch refusant au feu roi son titre de marquis. Les années avaient passé, entraînant des compromis avec cette première posture, pour sincère qu’elle était. Et surtout il ne pouvait pas compromettre l’état, la position et la carrière du vicomte de Tréhiguier pour satisfaire ses propres réticences. Il se reprocha encore une fois cette façon de se mettre en accusation devant son propre tribunal sans que rien vraiment ne justifiât cette intime inquisition.
Il quitta son fils qui allait flâner dans Paris, profitant de ce beau printemps, et descendit à l’office où il trouva Bourdeau buvant un chocolat et devisant avec Catherine.
— Pierre, quelle bonne surprise ! De si bon matin.
— Je crois que ce que je vais t’apprendre ne sera pas de nature à te complaire.
— Hé ! Quoi donc ?
— On a retrouvé dans le filet de Saint-Cloud le corps d’Harmand, commis de l’hôtel de la rue de Richelieu !