Désormais, dans la Société de contrôle, on peut vous demander à chaque instant votre passeport d’origine. Vous avez avantage à posséder le meilleur : « origine modeste », avec tampon du ministère du Spectacle. Je ne parle pas ici des étrangers, des immigrés ou des sans-papiers, qui doivent pointer dans un Bureau spécial, mais bel et bien de celui ou celle étiqueté autrefois comme « de souche ».
On connaît les passeports périmés : celui de la vieille aristocratie (reconvertie dans le people publicitaire) avec ses odieux critères d’Ancien Régime, « né », « pas né », « roturier », etc. Ces horreurs sont heureusement tombées dans l’oubli.
Vous avez eu ensuite les passeports bourgeois absurdes, « bonne famille » (2 ou 3 générations), « héritage », « belles maisons », « mariages d’argent », etc. Quelques résidus subsistent, mais exténués et sans avenir.
Reste le passeport « origine modeste », le seul porteur d’identité de nos jours. Il est très recherché par les stars et les célébrités, car il peut ouvrir toutes les portes. Cela suppose des degrés : un grand-père ouvrier n’est pas un instituteur, une mère épicière n’est pas une institutrice, un père et une mère très petits commerçants sont évidemment au-dessus du simple éboueur ou de la femme de ménage. Mais ne chipotons pas : « origine modeste » suffit. Vous êtes au sommet bien que d’origine modeste ? C’est le top, le mérite, l’ascenseur social. C’est vrai en sport, en politique, en art, en littérature (à part quelques exceptions mal considérées). Vous vous êtes élevé « à la force du poignet », grâce à vos parents travailleurs, ou enseignants, authentiques, profonds, simples, honnêtes. Sinon, vous n’existez pas, ou vous serez juste toléré. Le passeport définit le temps, il n’y en a pas d’autre. La mort ? Ah oui, c’est bien triste, mais, que voulez-vous, c’est la vie.
Dans 1984, Orwell fait dire au « Ministère de la Vérité » :
« Vous croyez que notre travail principal est d’inventer des mots nouveaux ? Pas du tout ! Nous détruisons chaque jour des mots, des vingtaines de mots, des centaines de mots… »
Le « Novlangue » (remplaçant l’« Ancilangue ») devait conduire à ne plus avoir de mots pour évoquer le crime suprême : le « crime-de-pensée ». Orwell, dans sa satire un peu lourde, donne des exemples de cette langue artificielle qui règne dans l’« angsoc », le socialisme anglo-saxon. Il précise d’ailleurs, dans un appendice, que l’application complète du Novlangue prendra du temps (surtout pour les traductions nettoyées des classiques), et ne remplacera l’Ancilangue qu’en 2050. Cela dit, « on ne traduira plus l’Ancilangue d’aucun livre écrit avant 1960 » (Orwell est mort en 1950). Nous avons traversé 1984, nous pensons que le cauchemar totalitaire est derrière nous, mais le « crime-de-pensée » peut être éliminé par d’autres moyens. L’Ancilangue persiste à côté du basic de communication, l’ancienne langue est là, intacte, dans les bibliothèques, mais, comme c’est curieux, elle n’est plus pensée. Bombe à neutrons antineurones laissant le décor comme il est. Crime parfait.
Pour échapper au Ministère parasitaire, il faut donc préparer, dès maintenant, une démarche simple et inapparente de la pensée, miser sur une semence inaperçue, la laisser germer (les mots doivent germer), activité qui, on s’en doute, ne recevra aucun crédit public, d’autant plus qu’elle n’est d’aucune utilité. L’horizon du temps, là, pourra rayonner à partir de lui-même (« mer mêlée au soleil »), et le corps, à la chinoise, se vivre comme uni, actif, léger (le contraire de désuni, passif, lourd).
Ce qui permettra le phénomène suivant :
« L’énergie est comparable à l’eau, les mots sont semblables aux objets qui flottent sur elle. Une grande eau porte tous les objets petits et grands, une grande énergie porte pareillement les mots quand elle est à son comble. »
Un brin d’herbe, dix éléphants, cent baleines, mille bateaux.
Orwell, surtout grâce à son expérience espagnole en sympathie avec les anarchistes (je comprends ça très bien, c’est ma première histoire d’amour), n’a jamais avalé le mensonge totalitaire et a démasqué le stalinisme et ses collaborateurs intellectuels comme personne. J’ai pris, dans ma jeunesse, une gorgée chinoise de ce poison, je l’ai vomie assez vite, mais je persiste à penser qu’il y a une « décence » populaire chinoise qu’on ne trouve nulle part ailleurs. Dans les propos antichinois (comme dans ceux anti-israéliens), j’entends immédiatement la petite musique de l’ignorance ou du racisme. Soit dit sans rire, ce sont les millénaires qui m’intéressent, pas la dévastation économico-politique et mafieuse, désormais en pleine lumière. J’ai vu des amis très chers s’épuiser dans la dénonciation et l’indignation, « dors qu’ils auraient perdu moins de temps et de force dans l’affirmation de ce qu’ils aiment. Le ressentiment est un très mauvais conseiller, encore un truc du parasitage.
Orwell, dans une de ses critiques « de gauche » de l’époque, parle de fleurs. La fois suivante, il dit qu’il ne reviendra pas sur ce sujet, une dame de gauche indignée ayant écrit au directeur de la publication pour lui dire que les fleurs étaient « bourgeoises ». Petite anecdote, qui, au fond, dit tout.
Voici donc mon « crime-de-pensée », qui consiste à ne pas séparer Nature et Culture.
J’aime : les lits, la toile, le coton, le lait, l’eau, le savon, le café, le vin, le whisky, les matins en feu, la nuit étoilée, les allées de l’Observatoire à Paris, le 5 rue Sébastien-Bottin, la Seine au coin du quai Voltaire, le bar du Montalembert, mon bureau avec son rouleau chinois poème Tang, son petit éléphant blanc et son lingam indiens, son pi de jade, un dé noir et blanc posé sur le chiffre 3, quelques femmes intenses, la poésie de pensée, les dictionnaires, les acacias, les roses, le lierre, les lilas, les orchidées, les marées, le petit bateau au bout du ponton, le Dorsoduro à Venise, le gravier, l’odeur du varech, le sel, la pluie dans les vitres, les œufs, le soleil sur ma tempe gauche vers le 15 février, la Rambla de las Flores à Barcelone, les allées de Tourny à Bordeaux, mes adorables parents morts, mon fils m’appelant « charmant papa » dans son enfance, mon ancêtre navigateur au long cours, la brise nord-est, l’amitié, les conversations animées, mes erreurs, l’herbe, le rire, la musique, et encore la musique, et encore une fois la musique, les voyelles, les couleurs jamais égales à elles-mêmes, le noir, le blanc, le rouge, le vert, le bleu, le jaune, le violet, les mots qui les désignent, les réveils, l’odeur de la cire, de la peinture fraîche, du gazon récemment tondu, l’encre, le papier, les buvards, les syllabes, le néant, le vide, le plein, les intervalles, les neutrinos, les quarks, les volcans, Palladio, Watteau, Bernin, le Temple du Ciel à Pékin, la rivière Luo, la neige, le poisson grillé, les abricots, les huîtres, les palourdes, les pêches, l’imprévu, les taxis, le sommeil, les regards, les signes d’attention, la politesse, le vieux Bach, et puis le vieux Bach, et puis encore le vieux Bach, les lauriers, la lavande, l’eau de Cologne, la lenteur, la vitesse, le calme plat, les orages, la foudre, les aéroports, les bords de l’Hudson, l’aspirine, la sieste, les rideaux, le moment entre chien et loup, le silence de 3 heures du matin, les rais de lumière à travers les volets, les barques, les rames, les biographies et ce qu’on peut lire entre les lignes des biographies, l’incroyable liberté de l’eau, les verres, les tasses, les bouteilles, les embrasures, les angles, la cryptographie, la clandestinité, les complicités, les perles, les lagunes, le sable, l’argile, les haies, les criques, les anses, les baies, les greniers, les caves, mes stylos à pompe, les terrasses, les balustres, les passerelles, les ponts, les écluses, les voiles, les enfants dans les parcs, l’absurde, l’abandon, les chevaux, les tortues, les faucons, les mouettes, les papillons blancs, les cendres, les crevettes, les chaises, les fauteuils, les tables, les aventures menées jusqu’au bout, les illusions, les rêves, le chiffre 8, la vérité, le secret.