Dogen n’a apparemment vécu que 53 ans (1200-1253), et il est le fondateur de l’école Sôtô Zen au Japon. Tout cela vient de Chine. On a quelques noms, des traces, on se précipite pour trouver des enseignements, des temples, des disciples, une transmission, ce qui ferait rire ces voyageurs bizarres, dont le plus grand nombre reste inconnu. Les plus pénétrants ont certainement pensé que tout ce qui se célèbre en communautés est faux. Dans cette dimension, l’escroquerie règne.

Quoi qu’il en soit, Dogen semble l’auteur du Shôbogenzo, La Vraie Loi, trésor de l’œil. Nous sommes dans l’aristocratie de Kyoto. Tout l’accent est mis sur le genjo, la « réalisation comme présence ». Le juste moment, le moment favorable : de tous les côtés il n’est question que du Temps. Le Présent seul est réel, c’est un océan.

« Il n’est pas une seule chose qui échappe au moment présent. »

« Chaque individu et chaque chose de l’univers est un seul temps. Les choses ne se font pas obstacle entre elles, de même le temps ne fait pas obstacle au temps. »

Notre perception bornée et fausse multiplie les obstacles. Ce qui est proposé ici est donc incompréhensible, sauf si on en a l’intuition violente et permanente. Le « maintenant » est vivant. Mieux : « Le maintenant vivant de l’Être-Temps est en moi, c’est l’être-temps. »

Ce qui n’empêche pas les arbres d’être dans la même dimension : « le bambou est temps, le pin est temps. »

Le mot intéressant, ici, est régénérer :

« Être-temps a le don de régénérer : aujourd’hui régénère demain, aujourd’hui régénère hier, hier régénère aujourd’hui, aujourd’hui régénère aujourd’hui, demain régénère demain. »

Le temps générationnel est dégénérant. Seuls les dégénérés du temps lui attachent de l’importance.

La régénération est un don du temps. Il n’y a ni superposition ni juxtaposition du temps passé et présent. Le temps ne passe pas, il surgit, c’est un feu, une rotation, une combustion. À ceux qui seraient tentés d’immobiliser le temps, on rappelle que « le Bouddha lui-même est temps » (comme le rat ou le singe). « Héraclite » est temps, « J.-C. » est temps, « Génie » est temps, « Bach » est temps. On devrait d’ailleurs dire Temps-Être plutôt qu’Être-Temps.

« L’univers n’est ni en mouvement ni immobile, ni en progression ni en régression, Régénération seulement. »

Cela dit, on vous l’accorde :

« La régénération est comme le printemps. »

Un essaim de mouettes rieuses passe en criant.

« Je suis » est temps.

Ce Dogen vous dira froidement que les sourcils et les yeux sont des montagnes et des océans (essayez de les voir comme ça), et que « la montagne est temps, l’océan est temps, s’ils n’étaient pas temps, il n’y aurait ni montagne ni océan ».

Allez-y : faites exister l’Himalaya ou les Alpes comme temps, et l’Océan, là, devant vous (Atlantique, Indien, Pacifique), comme temps. Ça va, ça va toujours ? Vous y êtes ?

Ou bien, dans l’ordre :

« Je le rencontre

Il se rencontre

Je me rencontre

Rencontrer rencontre rencontrer. »

Ce que vous pouvez aussi traduire par :

Je le raconte

Il se raconte

Je me raconte

Raconter raconte raconter.

Et cet emmerdeur insiste :

« Chaque être et tous les êtres sont l’univers entier à chaque moment du temps. »

Une seconde en sait plus long que vous sur vous, n’importe qui, les foules ou les galaxies.

« Que ce soit aller, que ce soit venir, que ce soit il y a, que ce soit il n’y a pas, vous devez comprendre que c’est le temps d’être-temps. »

Vous voilà donc projeté dans un commencement sans commencement et une fin sans fin, ce qui est un renouvellement prodigieusement agréable, surtout si vous vous trouvez, au printemps, devant des rosiers grimpants (légère station dans l’espace-temps).

Je mets ma main droite sur la tête, je me console, je me donne ma bénédiction. Le matin monte dans la brume bleutée. La fleur fleurit, je la cueille, je la fais tourner entre mes doigts, je me l’offre. Soyez raisonnables : appelez-moi « Océan de Sagesse » ou « Joyau accompli ».

De là, vous allez à Tours, au musée des Beaux Arts, voir La Résurrection de Mantegna (1431-1506), peinture sur bois qui, avec le temps, est une des représentations les plus extravagantes de tous les temps.

Voici un tombeau-caverne, avec des arbres plantés dans le roc. Des types sont affalés à l’entrée : un Juif, bien sûr, pour qui il s’agit d’une très mauvaise nouvelle, et des gardes romains renversés d’ahurissement. Des chérubins blancs planent à droite et à gauche du Ressuscité, des séraphins rouges à sa droite. Ce sont des cellules ou des ganglions d’un nouveau genre, sorte de double hélice ADN entourant ce corps rayonnant, pied gauche sur le rebord du sépulcre ouvert, fanion dans la main gauche avec croix au sommet (blanc et croix rouge), main droite bénissante, sortie de la mort, donc, mais pour qui ?

Il n’y a ici que vous et lui, et, sous-entendu et sous-visible, le peintre. C’est un autoportrait.

Mantegna peint avec une précision extatique. Cinq siècles après, dans une petite ville de province française, c’est comme si vous étiez à Lhassa, et beaucoup mieux qu’à Lhassa.