LE HAUT LIEU
Par Richard Matheson
On aura remarqué dans ce recueil une certaine tendance à se mordre la queue. Porges et Kornbluth mettent en scène des écrivains ; Gunn conte l’histoire d’un humoriste, Tenn celle d’un comique. Souvent l’histoire drôle est écrite à la première personne, par un personnage d’autant plus cocasse qu’il n’a pas conscience de l’être, comme chez Finney ou Kuttner. Mais le fin du fin, le comble du cercle vicieux, c’est l’histoire drôle sur les histoires drôles. Cette histoire a été écrite une fois au moins. La voici.
« Doncques, mesnagez-moi dans vos médisances, et lisez cecy plus tost à la nuit que pendant le jour ; et point ne le donnez aux pucelles, s’il en est encores… Mais je ne crains rien pour ce livre, veu qu’il est extraict d’un haut et gentil lieu, d’où tout ce qui est issu a eu grant succez… »
Balzac, Contes drolatiques.
Prologue.
C’EST celle que l’oncle Lyman raconta dans le pavillon d’été qui déclencha toute l’affaire.
Talbert eut juste droit à la fin de l’histoire ; il allait entrer dans le pavillon quand il s’immobilisa brusquement en entendant la voix de l’oncle Lyman :
« Alors l’actrice s’écrie : Oh ! mon Dieu, j’avais compris que vous parliez de salsifis ! »
Tout le monde éclata de rire. Sans dire un mot, Talbert resta un moment à regarder à travers le rosier les invités qui se tapaient sur les cuisses. Dans ses sandales, ses doigts de pieds commencèrent à s’agiter, ce qui, chez lui, était signe de réflexion intense.
Ensuite, Talbert alla faire le tour du lac Bean, contempla les vagues argentées qui venaient mourir sur le bord, admira les cygnes qui glissaient lentement sur l’eau, fixa dans les yeux les poissons rouges. Et pensa.
« J’ai pensé à quelque chose, dit-il ce soir-là.
— Ah non ! » s’écria l’oncle Lyman, déjà plein d’appréhension.
Mais il n’ajouta rien d’autre. Si une catastrophe devait arriver, autant en être débarrassé tout de suite.
Et elle arriva.
« Les histoires cochonnes, dit simplement Talbert Bean III.
— Comment ?
— Oui, ces montagnes d’histoires cochonnes qui déferlent sur le pays tout entier.
— Tu m’excuseras, dit l’oncle Lyman, mais je crois que je ne comprends pas très bien. »
Sa voix tremblait d’inquiétude.
« Un sujet absolument plein de mystère ; fascinant. Tu ne trouves pas ?
— De mystère ?
— Regarde, dit Talbert. Dans tout le pays, à longueur de journée, les gens passent leur temps à se raconter des histoires grivoises. Dans les bars, sur les stades, dans les salles de spectacles, dans les bureaux, aux coins des rues, dans les vestiaires. Partout. Absolument partout. C’est un véritable déluge. »
Talbert se tut un moment, en pleine méditation.
Puis il s’écria :
« Qui est-ce qui les fabrique ? »
L’oncle Lyman regarda son neveu avec les yeux du pêcheur qui aurait trouvé un serpent de mer au bout de sa ligne – avec une expression d’horreur et de répugnance à la fois.
« J’ai bien peur…, commença-t-il.
— Je veux savoir d’où viennent ces histoires, l’interrompit Talbert. Leur origine, leur genèse.
— Pourquoi ? demanda l’oncle Lyman en articulant avec peine.
— Parce que c’est capital, répondit Talbert. C’est un domaine mystérieux, inexploré, de notre patrimoine culturel. Presque une aberration, et personne encore ne s’y est jamais attaché. »
L’oncle Lyman garda le silence. Ses doigts se replièrent mollement sur le journal financier qu’il avait à peine commencé. Derrière ses lunettes à verres octogonaux, ses yeux n’étaient plus que deux petites boules affolées.
Il finit par demander à son neveu, avec un gros soupir :
« Et moi, qu’est-ce que je viens faire là-dedans ?
— Nous devons partir, dit Talbert, de l’histoire que tu racontais cet après-midi dans le pavillon d’été. Où l’as-tu entendue ?
— C’est Kulpritt qui me l’a racontée », répondit l’oncle Lyman.
Andrew Kulpritt faisait partie de l’impressionnante équipe de juristes qu’entretenaient les Entreprises Bean.
« Excellent, dit Talbert. Appelle-le au téléphone, et demande-lui de qui il la tient. »
L’oncle Lyman sortit sa montre plate de son gousset.
« Il est près de minuit, tu sais, Talbert. »
Talbert eut un geste dédaigneux.
« Voyons, dit-il. C’est sérieux, »
L’oncle Lyman fixa un bon moment son neveu sans rien dire. Que faire ? Avec un soupir de découragement, il prit l’un des trente-cinq téléphones de la Résidence Bean.
Debout sur le tapis en peau d’ours, les doigts de pieds recroquevillés, Talbert le regardait.
L’oncle Lyman composa le numéro.
« Kulpritt ? Désolé de vous réveiller. Talbert voudrait savoir d’où vous tenez l’histoire sur l’actrice qui croyait que le directeur avait dit : salsifis. »
Il se tut un moment, puis reprit :
« Je disais… »
Une minute plus tard, il raccrocha et déclara, l’air furieux :
« Il la tient de Prentiss.
— Appelle-le.
— Talbert !
— Maintenant. »
L’oncle Lyman prit une grande lampée d’air, plia avec soin son Wall Sreet Journal, éteignit son immense cigare dans le cendrier, sur la table d’acajou qui se trouvait à côté de lui, et, l’air épuisé, sortit de la veste de son smoking un carnet d’adresses en cuir marqué au fer.
L’enquête donna les résultats suivants :
Prentiss la tenait de George Sharper, de la C.P.A. ; Sharper la tenait d’Abner Ackerman, de la M.D. ; Ackerman la tenait de William Cozener, des Prune Products : Cozener la tenait de Rodney Tassel, du Cyprian Club ; Tassel la tenait de O. Winterbottom ; Winterbottom la tenait de H. Alberts ; Alberts la tenait de D. Silver ; Silver de B. Phryne ; et Phryne de E. Kennelly.
Mais Kennelly assura que c’était l’oncle Lyman qui la lui avait racontée.
La piste tournait en rond.
« On cherche à cacher quelque chose, dit Talbert. Ces histoires ne naissent pas par génération spontanée. »
Il était quatre heures du matin. L’oncle Lyman, inerte, l’œil vide, était affalé dans son fauteuil.
« Elles viennent bien de quelque part », insista Talbert.
L’oncle Lyman resta sans réaction.
« Mais on dirait que ça te laisse froid ! » s’écria Talbert, l’air complètement stupéfait.
L’oncle Lyman grogna.
« Je ne te comprends vraiment pas, reprit Talbert. Nous nous trouvons devant un fait d’une importance incalculable, et dont la signification peut être absolument fantastique ! Peux-tu me trouver un être humain, juste un, qui n’ait jamais entendu de sa vie une seule histoire de ce genre ? Eh bien, moi, je peux te dire que non, tu n’en trouveras pas ! Et pourtant connais-tu un seul être humain qui puisse te dire d’où elles viennent ? Non, il n’existe pas non plus ! »
La démarche lourde, l’air absorbé, Talbert traversa la pièce et alla se poster devant l’immense cheminée. Fixant le feu, il médita un moment en silence, puis déclara :
« J’ai beau être un milliardaire, ça ne m’empêche pas d’avoir une âme sensible. »
Il fit brusquement demi-tour et ajouta :
« Et ce mystère me fascine. »
L’oncle Lyman essayait de dormir sans fermer les yeux.
« J’ai toujours eu plus d’argent qu’il ne m’en fallait, continua Talbert. Je n’ai même pas eu besoin de m’occuper de l’investir. Mais mon père m’a laissé en mourant un autre capital, un autre atout, et c’est celui-là que j’ai toujours cherché à faire fructifier – je veux parler de mon cerveau. »
L’oncle Lyman remua. Il venait de penser à quelque chose.
« Qu’est-ce qui est donc arrivé à cette société que tu avais fondée ? La S.P.S.P.A. ?
— Hein ? Ah ! La Société protectrice de la Société protectrice des animaux ! C’est du passé.
— Et ton intérêt pour les grands problèmes mondiaux ? Ce traité de sociologie, tu sais, que tu avais commencé à écrire.
— J’ai vécu dans les taudis, tu veux dire ? dit Talbert en haussant les épaules, Des bêtises !
— Et ton parti politique, les pro-Antidéparlementaristes ? Qu’est-ce qu’il en reste ?
— Rien. Sapé de l’intérieur par la réaction.
— Et le Bimétallisme ?
— Oh ! ça ! s’écria Talbert avec un sourire méprisant. C’est vieux comme Hérode, mon cher oncle. J’avais trop lu d’Emily Brontë.
— Et, puisqu’on parle de romans, tes ouvrages de critique littéraire ? L’emploi du point-virgule chez Jane Austen ? Et Horatio Alger, un satirique méconnu ? Sans parler de La reine Elizabeth était-elle Shakespeare ?
— Shakespeare était-il la reine Elizabeth ? corrigea Talbert. Ça, mon oncle, c’est fini, complètement fini ! D’un certain intérêt à une certaine époque, c’est tout…
— C’est la même chose, j’imagine, pour De l’embauchoir : le pour et le contre, hein ? Et pour tous tes articles scientifiques aussi – Relativisme de la relativité ; Darwin suffit-il ? etc.
— C’est mort et enterré, tout ce qu’il y a de plus enterré. Non, il était indispensable que je vienne apporter des solutions à tous ces problèmes à un moment donné de mon existence, mais maintenant, j’ai l’intention de me consacrer à des recherches autrement importantes.
— Comme de savoir qui fabrique les histoires cochonnes, dit l’oncle Lyman.
— Exactement », répondit Talbert gravement.
*
* *
Le lendemain matin, quand son valet de chambre vint poser sur son lit le plateau, portant son petit déjeuner, Talbert lui demanda :
« Redfield, est-ce que vous savez des histoires drôles ? »
Redfield regarda un moment son maître avec l’expression impassible et morose dont la Nature l’avait gratifié à sa naissance, puis il dit :
« Des histoires drôles, Monsieur ?
— Mais oui, vous savez ce que je veux dire, des gaudrioles. »
Redfield debout près du lit de Talbert, prit une tête de cadavre choqué pour dire au bout de trente secondes :
« Eh bien, Monsieur, quand j’étais tout jeune, je me souviens d’en avoir entendu une…
— Oui ? s’écria Talbert.
— Je crois que c’était à peu près comme cela, reprit Redfield. Quelle est, heu… Quelle est la différence entre une valise…
— Mais non ! s’écria Talbert en secouant la tête, je veux dire des histoires sales ! »
Redfield ouvrit des yeux grands comme des soucoupes. On eût dit qu’il venait de trouver un crapaud dans son assiette.
« Vous n’en connaissez pas ? demanda Talbert, déçu.
— Que Monsieur veuille bien m’excuser, dit Redfield, mais si je peux lui faire une suggestion, je crois que le chauffeur serait plus à même de… »
*
* *
« Connaissez-vous des histoires cochonnes, Harrison ? » demanda Talbert dans le tube acoustique de la Rolls-Royce qui filait silencieusement sur la route Bean en direction de la Nationale 27.
D’abord, Talbert crut que Harrison n’avait pas entendu. Mais au bout d’un moment, le chauffeur se retourna et regarda son patron. Et il commença, avec un sourire en coin qui lui rida toute sa figure rougeaude :
« Eh bien, Monsieur, il y a celle du type qui est en train de manger un oignon, assis au bord d’une passerelle. Vous la connaissez ? »
Talbert sortit son stylomine à quatre couleurs.
*
* *
L’ascenseur emmenait Talbert au dixième étage du Gault Building.
Le trajet pour arriver à New York avait pris une heure, mais pour une fois, il ne le regrettait pas.
Non seulement il avait pu prendre note des sept histoires les plus choquantes et les plus vulgaires qu’il eût entendues de son existence, mais il avait obtenu qu’Harrison promît de l’emmener dans les différents endroits où il les avait récoltées.
L’enquête avait démarré pour de bon.
Talbert lut sur le verre cathédrale de la porte : MAX AXE, DÉTECTIVE PRIVE – AGENCE DE RENSEIGNEMENTS. Il tourna le bouton et entra.
Une réceptionniste faite au tour l’annonça et le fit entrer dans un grand bureau sobrement meublé. Accrochés aux murs, se trouvaient un permis de chasse et une mitraillette.
M. Axe donna une poignée de main à Talbert et lui dit :
« Qu’est-ce qu’on peut faire pour vous ?
— Tout d’abord, dit Talbert, est-ce que vous connaissez des histoires cochonnes ? »
Une bonne minute, M. Axe eut du mal à avaler. Quand il eut récupéré, il raconta à Talbert celle du singe et de l’éléphant.
Talbert la nota sur son carnet, puis il loua les services de l’agence pour qu’ils enquêtent sur toutes les personnes à qui l’oncle Lyman avait téléphoné la nuit dernière, et pour qu’ils signalent tout ce qui pourrait avoir de l’importance.
Après avoir quitté l’agence Max Axe, Talbert dit à Harrison que c’était à lui de décider de l’endroit où aller maintenant. Dans le premier bistrot, Talbert récolta une histoire : celle du nain qui s’était déguisé en saucisse.
Toute la journée, Talbert fit découverte sur découverte. Le soir, il avait entendu l’histoire du plombier loucheur dans le harem, celle du curé qui gagne une anguille à une tombola, celle du pilote de chasse qui descend en enfer, celle des deux guides scouts qui font tomber leur chewing-gum dans la machine à laver.
Entre autres.
*
* *
« Il me faut, dit Talbert, un billet d’avion aller et retour pour San Francisco et une chambre retenue à l’hôtel Millard Filmore.
— Puis-je savoir pourquoi ? demanda l’oncle Lyman.
— Parce qu’en faisant aujourd’hui cette tournée avec Harrison, un représentant en lingerie de dames m’a assuré que je récolterais une quantité extraordinaire d’histoires osées si j’allais voir Harry Shuler, le garçon du Millard Filmore. Ce vendeur m’a dit que, pendant les trois jours passés par lui dans cet hôtel à l’occasion d’une sorte de congrès, Shuler lui avait raconté plus d’histoires grivoises qu’il n’en avait entendu pendant tout le reste de son existence. Et il a 39 ans.
— Alors, tu vas…? commença l’oncle Lyman.
— Parfaitement, dit Talbert. Il faut remonter la rivière qui a le plus gros débit(33).
— Talbert, dit l’oncle Lyman, pourquoi est-ce que tu fais ça ?
— Je fais une enquête, répondit Talbert en toute simplicité.
— Mais pour quoi faire, bon Dieu ?
— Pour trouver le sens caché des choses. »
L’oncle Lyman se mit les mains sur la figure et s’écria :
« Tu es tout le portrait de ta mère !
— Elle n’a rien à voir là-dedans, dit Talbert d’un ton menaçant. C’est la femme la plus merveilleuse qu’il y ait jamais eu sur Terre.
— Alors, comment se fait-il qu’elle soit morte piétinée par la foule à l’enterrement de Rudolph Valentino ? répliqua l’oncle Lyman.
— C’est un ragot de basse classe, et tu le sais bien. Maman passait par hasard devant l’église en allant porter des secours à la Maison des Enfants des Marins Pêcheurs dans le Besoin – l’une de ses nombreuses œuvres de charité. Elle a été entraînée par un remous de la foule déchaînée, et c’est bien malgré elle qu’elle a trouvé la mort au milieu de ces femmes hystériques. »
Un lourd silence tomba soudain. À la fenêtre, Talbert contemplait le lac Bean que son père avait fait creuser au bas de la colline en 1923.
« Réfléchis un peu, dit-il. Le pays, que dis-je, le pays ?… le monde entier résonne d’histoires grivoises ! Pourquoi ? Comment ? Oui, comment franchissent-elles les océans, comment se répandent-elles sur tous les continents ? Par quels moyens mystérieux bondissent-elles par-dessus jungles et déserts pour venir atteindre les endroits les plus reculés du globe ? »
Il se retourna et fixa un moment l’oncle Lyman immobile et dont le regard allait se perdre dans quelque lointain infini.
« Je veux savoir », dit Talbert.
À minuit moins dix, il montait dans l’avion de San Francisco et s’asseyait près d’un hublot. Un quart d’heure plus tard, l’avion s’envolait dans la nuit noire.
Talbert se tourna vers son voisin. « Est-ce que vous connaissez des histoires cochonnes, monsieur ? » demanda-t-il, le crayon à la main. L’homme le fixa sans répondre. « Oh ! excusez-moi, s’étrangla Talbert, mon père. »
*
* *
En entrant dans sa chambre, Talbert tendit un billet de cinq dollars tout neuf au garçon et lui demanda de lui raconter une histoire.
Shuler lui raconta (de nouveau) celle du type qui mange un oignon assis sur une passerelle. Talbert ouvrit des oreilles plus qu’attentives, ses doigts de pieds s’agitant frénétiquement dans ses chaussures. Quand Shuler eut terminé, Talbert lui demanda où il pourrait entendre d’autres histoires du même genre. Shuler lui dit qu’il n’avait qu’à aller sur les quais, dans un bistrot qui s’appelait Chez Davy Jones.
Il était encore assez tôt dans la soirée quand Talbert, après avoir bu un verre avec l’un des représentants des Entreprises Bean pour la côte Ouest, prit un taxi et se fit conduire chez Davy Jones. C’était un endroit mal éclairé, tout rempli de fumée. Talbert alla s’asseoir au bar, commanda un double bourbon et sortit son stylomine.
Il lui fallut moins d’une heure pour recueillir l’histoire de la vieille fille qui se prend le nez dans le robinet de la baignoire, celle des trois voyageurs de commerce et de la fermière ambidextre, celle de la bonne qui croit que ce sont des olives et celle du nain déguisé en saucisse. Cette dernière, Talbert s’appliqua à la reproduire textuellement afin de pouvoir étudier plusieurs variantes imputables au folklore et aux coutumes régionales.
À 22 h 16, l’homme qui venait de raconter à Talbert l’histoire des deux paysans jumeaux et de leur sœur bicéphale, lui dit qu’il trouverait en Tony, le barman, une source inépuisable d’histoires grivoises, de bouts-rimés cochons, d’anecdotes piquantes, d’épigrammes osées et de dictons licencieux.
Talbert se rapprocha du bar et demanda au dénommé Tony comment il avait acquis toute cette érudition spécialisée. Après lui avoir dit le bout-rimé sur le sexe de la bête à bon Dieu, le barman lui donna le nom d’un certain Frank Bruin, un commis voyageur d’Oakland, qui n’était malheureusement pas là ce soir.
Talbert sauta sur un annuaire téléphonique. Il y avait cinq Frank Bruin à Oakland. La poche pleine de jetons, Talbert entra dans une cabine et se mit au travail.
Sur les cinq Frank Bruin, il y en avait deux qui étaient commis voyageurs. L’un d’entre eux se trouvait momentanément retenu à Alcatraz. L’autre habitait Hogan’s Alley, mais sa femme répondit à Talbert qu’il était en train de jouer aux boules, comme tous les jeudis soir, avec l’équipe de la Compagnie des Matelas Clair de Lune.
Talbert sortit du bar, monta dans un taxi et dit au chauffeur d’aller à Oakland. Il avait l’impression que ses doigts de pieds avaient la danse de Saint-Guy.
Veni, vidi, vici ?
*
* *
Bruin était un type qui ne passait pas inaperçu.
En arrivant à Hogan’s Alley, Talbert aperçut tout un groupe d’hommes qui faisaient cercle autour d’un orateur bien en chair et chauve comme un œuf. Il avait le crâne tout rouge. En s’approchant du conglomérat, Talbert entendit l’orateur dire une phrase qui fut suivie d’un énorme éclat de rire – et cette dernière phrase lui fit tirer l’oreille :
« Alors l’actrice s’écrie : Oh ! mon Dieu, j’avais compris que vous parliez de fruits confits ! »
Une loi fondamentale des histoires cochonnes venait de recevoir une application magistrale, se dit Talbert : celle qui veut que le mot de la fin soit interchangeable.
Quand tout le monde fut parti, Talbert s’approcha de M. Bruin, se présenta et lui demanda d’où il tenait cette histoire.
« À quoi ça rime, cette question ? demanda M. Bruin.
— Oh ! à rien, répondit Talbert, toujours plein de ressources.
— Je ne me rappelle pas où je l’ai entendue, dit M. Bruin d’un ton définitif. Excusez-moi, vous voulez ? »
Talbert le suivit un moment, mais sans arriver à en tirer quoi que ce fût, si ce n’est la certitude que l’autre cherchait à cacher quelque chose.
Quand il rentra à son hôtel, Talbert trouva un télégramme qui l’attendait chez le portier.
M. RODNEY TASSELL REÇU APPEL LONGUE DISTANCE D’UN CERTAIN M. GEORGE BULLOCK, HÔTEL CARTHAGE, CHICAGO, FAISANT PART HISTOIRE NAIN DÉGUISÉ EN SAUCISSE. STOP. INTÉRESSANT ? STOP. AXE.
« Oh, oh ! Mon petit Talbert ! » murmura-t-il.
Une demi-heure plus tard, il avait quitté son hôtel, pris un taxi jusqu’à l’aérodrome, et il volait vers Chicago.
Vingt minutes après son départ du Millard Filmore, un homme en complet sombre à rayures fines alla demander au concierge de l’hôtel dans quelle chambre habitait M. Talbert Bean III. Le concierge lui dit qu’il était parti ; alors ses yeux se durcirent brusquement ; il se dirigea vers une cabine téléphonique. Quand il en ressortit, son visage était couleur de cendre.
*
* *
« Je suis désolé, dit le réceptionniste. M. Bullock nous a quittés ce matin.
— Oh… »
Le dos de Talbert se courba. Toute la nuit, dans l’avion, il avait passé son temps à relire, à classer ses notes, essayant de distinguer des catégories, des régions de concentration géographique, des séries chronologiques. Mais aucun résultat ; des efforts stériles. Il était épuisé. Et maintenant, ce nouveau coup.
« Et il ne vous a pas laissé d’adresse où faire suivre son courrier ?
— Juste Chicago.
— Je vois. »
Mais après avoir pris un bain et dîné dans sa chambre, Talbert se sentit en meilleure forme. Il s’installa dans un fauteuil avec, devant lui, le téléphone et l’annuaire. Il y avait quarante-sept George Bullock à Chicago. Après chaque coup de téléphone, Talbert en supprimait un de la liste.
À quinze heures, il s’effondra.
À 16 h 21, il se réveilla et se remit au travail. Il ne lui restait plus que onze coups de téléphone à donner.
Finalement, il tomba sur la propriétaire du M. Bullock qu’il cherchait. Elle lui dit qu’il n’était pas là, mais qu’il allait rentrer dans la soirée.
« Vous êtes trop aimable, merci infiniment », répondit Talbert en raccrochant ; pâle, les yeux rouges, il alla s’écrouler sur son lit – et se réveilla quelques minutes après sept heures.
Il s’habilla aussi vite qu’il put, sortit dans la rue, s’arrêta le temps d’avaler un sandwich et un verre de lait, et monta dans un taxi d’où il sortit une heure plus tard. Il était en face de chez George Bullock.
Ce fut Bullock lui-même qui vint lui répondre à la porte.
« Oui ? » dit-il.
Talbert se présenta et lui dit qu’il était déjà allé à l’hôtel Carthage un peu plus tôt pour essayer de le voir.
« Pourquoi ? demanda M. Bullock.
— Pour savoir d’où vous tenez cette histoire du nain déguisé en saucisse, dit Talbert.
— Pardon ?
— J’ai dit…
— Je vous ai entendu, monsieur, dit M. Bullock, mais je ne vois pas très bien ce que vous voulez dire.
— Et moi, j’ai l’impression, monsieur, que vous essayez de cacher quelque chose !
— Cacher quelque chose ? Je crains…
— Le pot aux roses est découvert, monsieur ! rugit Talbert. Alors, vous ne voulez pas vous mettre à table et m’avouer d’où vous tenez cette histoire ?
— Je n’ai pas la moindre idée de ce que vous voulez dire, monsieur ! » répondit Bullock d’un ton coupant. Mais il était pâle comme la mort.
Talbert ajouta simplement :
« Vraiment ? »
Et avec un ravissant sourire, il fit demi-tour en souplesse et abandonna Bullock qui tremblait de tous ses membres. En se rasseyant dans le taxi, Talbert lui jeta un dernier coup d’œil : Bullock le fixait toujours ; tout d’un coup, il se retourna et rentra dans la maison comme s’il avait le diable à ses trousses.
« À l’hôtel Carthage ! » dit Talbert au chauffeur. Il était ravi de son bluff.
Pendant le trajet du retour, Talbert repensa au trouble et à l’inquiétude de Bullock, et il se mit à sourire. C’était cuit. La bête était aux abois. Et s’il ne se trompait pas, il y avait de grandes chances pour que…
Talbert entra dans sa chambre. Un homme était assis sur son lit, en imperméable et en chapeau melon. En voyant Talbert, l’étranger frémit de toute sa moustache qui avait l’air d’une brosse à dents défraîchie.
« Talbert Bean ? » demanda-t-il.
Talbert s’inclina.
« Pour vous servir », dit-il.
L’homme, un certain Bishop, colonel en retraite, regarda Talbert sans dire un mot. Ses yeux étaient durs comme l’acier.
« Où voulez-vous en venir, monsieur ? finit-il par dire d’une voix cassante.
— Je ne comprends pas, répliqua Talbert, amusé.
— Je ne vous crois pas, monsieur, dit le colonel. Vous allez me suivre.
— Vraiment ? » dit Talbert.
Il s’aperçut brusquement que l’autre tenait en main un gros 45, un Webley Fosbery.
« Nous y allons ? demanda le colonel.
— Mais bien sûr, lui répondit Talbert d’un ton froid. Je ne me suis pas donné tout ce mal pour me dérober maintenant. »
*
* *
Le voyage en avion de tourisme dura assez longtemps. Les hublots de la carlingue étaient bouchés et Talbert fut incapable d’évaluer leur direction. Le pilote et le colonel ne disaient pas un mot. Talbert fit quelques efforts de conversation, mais ne rencontra qu’un silence glacé. Le colonel garda tout le temps son revolver braqué sur la poitrine de Talbert, mais Talbert s’en moquait bien : la seule chose à laquelle il pensait, c’était que son enquête allait enfin aboutir. Il allait enfin savoir quelle est l’origine de toutes ces histoires.
Au bout d’un moment pourtant, il avait la tête lourde. Il s’endormit à moitié – d’un sommeil plein de rêves, avec des nains habillés en saucisses et des actrices obsédées par des salsifis et des fruits confits, et parfois même par les deux en même temps.
Rouvrant les yeux, Talbert se demanda depuis combien de temps ils étaient en l’air. Il n’en avait aucune idée. Ils auraient pu franchir la frontière que cela n’eût fait aucune différence. Mais il se réveilla avec la sensation qu’ils étaient en train de perdre de l’altitude rapidement. Et le colonel lui disait :
« Nous atterrissons, M. Bean. »
Il avait toujours son revolver bien en main. Il mit un bandeau sur les veux de Talbert qui se laissa faire. Le 45 dans le dos, on le fit sortir de l’avion, et, trébuchant un peu, il sentit sous ses pieds le sol dur d’une piste d’aérodrome. L’air était vif et Talbert avait la tête qui tournait un peu. Il se dit qu’ils devaient être dans une région montagneuse. Mais de quelles montagnes s’agissait-il et dans quel pays ? C’était un mystère. Il ouvrit ses narines, il ouvrit ses oreilles, mais sans arriver à aucune conclusion intéressante.
Avec une certaine brutalité, on le fit monter dans une voiture, et ils se mirent à rouler sur ce qui lui parut être un chemin de terre : des pierres chassaient sous les roues et il entendit craquer du bois mort.
Tout d’un coup, on lui enleva son bandeau. En clignant des veux, Talbert regarda par la portière. Il faisait nuit, le ciel était couvert de nuages ; en dehors de la route, c’est-à-dire du peu qu’en éclairaient les phares, impossible de voir quoi que ce fût.
« Eh bien, vous êtes plutôt isolés », remarqua Talbert.
Toujours sur le qui-vive, le colonel ne desserra pas les dents.
Au bout d’un quart d’heure à peu près, ils arrivèrent devant une grande maison toute noire. Quand le chauffeur coupa le moteur, Talbert entendit le raclement strident du chant des grillons.
« Alors ? dit-il.
— Vous sortez, dit le colonel Bishop.
— Mais certainement. »
Talbert descendit de la voiture. Le colonel le conduisit jusqu’à un grand perron tandis que, derrière eux, la voiture s’en allait.
Le colonel pressa un bouton. Talbert entendit un carillon résonner quelque part à l’intérieur de la maison. Ils attendirent en silence dans l’obscurité, et au bout de quelques minutes entendirent des pas qui s’approchaient.
Un minuscule judas s’ouvrit dans la grande porte. Talbert vit un œil qui cligna, puis entendit une voix qui disait, avec un accent indéfinissable :
« Pourquoi la jarretelle droite de la veuve est-elle noire ? »
Le colonel répondit gravement :
« En souvenir de ceux qui ont passé l’arme à gauche. »
La porte s’ouvrit.
Le propriétaire de l’œil et de la voix était un homme d’un âge indéterminé, grand, maigre, avec des cheveux noirs parsemés de fils d’argent ; il eût été difficile de dire son origine. Sa figure était toute anguleuse et ses yeux, perçants derrière les lunettes d’écaille. Il portait des pantalons de flanelle et une veste de sport.
« Voici le doyen, dit le colonel Bishop.
— Enchanté, dit Talbert.
— Entrez, entrez donc, dit le doyen en tendant la main à Talbert. Soyez le bienvenu, M. Bean. »
Il eut un regard irrité pour le revolver du colonel.
« Alors, colonel, dit-il, toujours à jouer à la petite guerre ? Cachez vite ça, mon cher !
— On ne saurait être trop prudent », grogna le colonel.
Talbert parcourut des yeux le grand vestibule dont la décoration témoignait d’un goût très sûr. Un sourire mystérieux sur les lèvres, le doyen lui dit :
« Ainsi, vous nous avez découverts, monsieur ! »
Talbert avait l’impression que ses doigts de pieds tambourinaient.
« Vraiment ? dit-il en essayant de maîtriser son émotion.
— Oui, dit le doyen. Vous y êtes parvenu. Et vous avez fait preuve d’une intuition absolument extraordinaire, je dois dire. »
Talbert parcourut encore une fois des yeux l’endroit où il se trouvait.
« C’est donc ici, murmura-t-il d’une voix tremblante.
— Eh oui, dit le doyen. Aimeriez-vous que je vous fasse visiter ?
— Oh ! plus que tout au monde, répondit Talbert avec ferveur.
— Voulez-vous me suivre ? »
Les trois hommes traversèrent le vestibule. L’espace d’une seconde, une certaine inquiétude vint ternir la joie de Talbert. Est-ce que ce n’était pas trop facile ? Un piège ? Mais non ; il chassa la mauvaise pensée. C’était trop passionnant.
Au bout du vestibule, ils prirent un grand escalier de marbre.
« Comment l’idée vous est-elle venue à l’esprit ? demanda le doyen. Je veux dire, qu’est-ce qui vous a conduit à passer aux actes ? »
— J’ai simplement réfléchi, c’est tout, dit Talbert d’une voix pénétrée. Toutes ces histoires dont personne ne sait d’où elles viennent. Dont personne ne se soucie.
— C’est vrai, fit remarquer le doyen. Ce manque de curiosité est bien l’un de nos atouts. Y a-t-il un homme sur dix millions qui va demander comment on a appris une histoire ? Non, tous essaient simplement de se souvenir de cette histoire pour pouvoir s’en servir eux-mêmes plus tard. Et c’est ce qui nous permet de rester dans l’ombre. »
Et le doyen ajouta avec un sourire : « Mais quand nous avons affaire à des hommes comme vous, c’est différent. »
Talbert rougit, mais les deux autres firent comme s’ils ne voyaient rien.
Arrivés sur un palier, ils prirent un large corridor éclairé par des candélabres. Il n’y avait plus rien à dire ; toute conversation aurait été superflue. Au bout du corridor, ils tournèrent à droite, et se trouvèrent nez à nez avec une immense porte montée sur des gonds d’acier impressionnants.
« Est-ce bien prudent ? demanda le colonel.
— Trop tard pour s’arrêter maintenant », dit le doyen.
Talbert sentit un frisson lui courir tout le long du dos.
Il avala sa salive, se gonfla la poitrine. Le doyen l’avait dit. Il était trop tard pour s’arrêter maintenant.
La grande porte s’ouvrit lentement.
« Et voilà », dit le doyen.
*
* *
C’était une immense galerie. Une épaisse moquette couvrait le sol. En marchant dessus, encadré du doyen et du colonel, Talbert eut l’impression d’y enfoncer jusqu’à la cheville. Au plafond, des haut-parleurs accrochés à intervalles réguliers diffusaient de la musique. Talbert reconnut La Gaîté Parisienne. Au mur, une grande tapisserie au petit point représentait des scènes, disons assez animées, qui se déroulaient au-dessus d’une banderole portant ces mots :
HEUREUX CELUI QUI N’A PAS LES MAINS VIDES.
« Incroyable, dit Talbert. Ici ! dans cette maison !
— Eh oui », fit le doyen.
Talbert, émerveillé, hocha la tête en disant :
« Penser à une chose pareille ! »
Le doyen s’arrêta devant une porte de verre et Talbert, à côté de lui, vit qu’elle donnait sur un bureau richement meublé. Un homme jeune, en gilet de soie à rayures et à boutons dorés, y marchait de long en large, un grand cigare à la main, et parlait en faisant des gestes expressifs devant une belle blonde au sweater généreusement rempli, assise, les jambes croisées, sur un long divan recouvert de cuir. En apercevant le doyen, l’homme s’interrompit un moment et lui fit un geste de la main et un sourire, puis se remit à dicter.
« L’un de nos meilleurs éléments, expliqua le doyen.
— Mais, dit Talbert, je croyais qu’il était l’un des directeurs de…
— Oui, oui, mais dans ses moments de liberté, il collabore également à notre entreprise. »
Talbert bouillonnait d’excitation.
« Je ne savais pas ; je m’imaginais que votre organisation ne comprenait que des hommes comme Bruin ou Bullock.
— Ceux-là ne sont que nos moyens de diffusion, nos porte-parole en quelque sorte. Nos créateurs, eux, c’est tout autre chose – des directeurs, des hommes d’État, les meilleurs chansonniers, des écrivains… »
Le doyen se tut brusquement. La porte d’un bureau venait de s’ouvrir. Un homme en vêtement de chasse, assez corpulent, avec un collier de barbe, en sortit. Il les croisa, les bousculant au passage et grommelant dans sa barbe quelques vérités assez crues à son propre usage.
« En panne d’inspiration ? » lui dit le doyen en souriant.
Pour toute réponse, l’homme poussa une sorte de grognement animal. Et il disparut en roulant des épaules(34).
« Incroyable, dit Talbert. Lui aussi ?
— Mais oui », dit le doyen.
Ils passèrent devant de nombreuses portes, Talbert en touriste, le doyen tel un mandarin souriant, et le colonel gardant les lèvres pincées, comme s’il était en compagnie d’un lépreux.
« Mais comment tout ceci a-t-il commencé ? demanda Talbert, qui n’en revenait pas.
— Ah ! c’est un secret de l’histoire, dit le doyen, un mystère qui se perd dans la nuit des temps. Notre entreprise a un passé glorieux, remarquez bien. Des grands hommes nous ont honorés de leurs faveurs et de leurs contributions. Benjamin Franklin, Mark Twain, Dickens, Swinburne, Balzac, Rabelais… La liste est longue, vous savez. Shakespeare, naturellement, et son ami Ben Jonson. Et avant, Chaucer et Boccace. Et encore avant, Horace, Sénèque, Démosthène, Plaute. Aristophane et Apulée également. Les palais de Goubilaï ont entendu nos œuvres ; tout comme ceux de Toutânkhamon auparavant. Où est le commencement ? Qui pourrait le dire ? Dans certaines grottes, on a pu relever des dessins gravés à même le roc, et plusieurs de nos membres sont convaincus que ce sont des témoignages des travaux des premiers fondateurs de notre Fraternité. Mais ce n’est là qu’une légende… »
Au bout de la galerie, ils trouvèrent un plan incliné recouvert lui aussi d’un épais tapis.
« Tout ceci représente une énorme affaire, dit Talbert.
— Juste Ciel ! s’écria le doyen, s’arrêtant sur place. Ne nous confondez pas avec les vendeurs de cartes postales douteuses ! Tous, nous travaillons bénévolement au mieux de nos capacités et suivant la liberté que nous laissent nos occupations. Nous ne sommes animés par aucun autre motif que le souci de défendre la Cause.
— Oh ! excusez-moi », s’empressa de dire Talbert. Puis il ajouta : « Mais quelle Cause ? »
Le regard du doyen parut se perdre dans quelque lointaine méditation intérieure. Il se remit à marcher, lentement, les mains croisées dans le dos.
« La Cause de l’Amour, dit-il, en lutte contre la Haine. La Cause de la Nature en lutte contre l’Artifice. De la Liberté contre la Contrainte. De la Santé contre la Maladie. Oui, M. Bean, la maladie. La maladie qui a nom bigoterie. Cette maladie effroyable, contagieuse plus qu’on ne saura jamais le dire, et qui contamine tout ce qu’elle touche. Quelle Cause ? » Il s’arrêta brusquement, dans une pose dramatique et dit : « La Cause de la Vie, M. Bean, opposée à celle de la Mort ! »
Et le doyen continua en levant un index accusateur :
« Nous nous considérons comme une armée de moines-soldats, de croisés, en guerre contre la pudibonderie. De nouveaux Templiers chargés d’une grande et noble mission !
— Qu’il en soit toujours ainsi ! » conclut Talbert, plein de ferveur.
Ils entrèrent dans une grande salle. D’innombrables petites cloisons, perpendiculaires aux murs, délimitaient et isolaient des bureaux tout autour de la pièce. Partout, des hommes qui tapaient à la machine, qui écrivaient, qui regardaient dans le vide, qui téléphonaient. On entendait parler à la fois toutes les langues du monde. Et tout le monde avait l’air comme inspiré. Au fond de la salle, un homme, la figure fermée, n’arrêtait pas de contacter et de débrancher des fils dans un grand central téléphonique.
« Notre salle d’apprentissage, dit le doyen. C’est d’ici que sort le monde de demain… »
Mais il se tut en voyant s’approcher d’eux un jeune homme, une feuille de papier à la main, un sourire craintif aux lèvres.
« Ah ! Olivier, dit le doyen en lui faisant un signe de tête.
— Je viens de faire une histoire, monsieur, dit Olivier. Puis-je…?
— Mais bien sûr », dit le doyen.
Olivier s’éclaircit la gorge – la peur l’empêchait de parler – et lut son histoire où il était question d’un petit garçon et d’une petite fille qui regardaient un double de tennis sur le court d’une colonie de nudistes. Le doyen sourit, hocha la tête. Olivier leva les yeux.
« Non ? dit-il.
— Elle ne manque pas de qualités, lui dit le doyen d’une voix bienveillante, mais sous sa forme actuelle, voyez-vous, elle rappelle trop l’effet « duchesse-valet de chambre » de la catégorie Femme au bain. Sans parler du double effet en retour « évêque-barmaid », justement célèbre.
— Oh ! monsieur, dit Olivier d’un ton plaintif, je ne percerai jamais.
— Allons, ne dites pas de bêtises, coupa le doyen, et il ajouta gentiment :… mon fils. Les histoires les plus courtes sont de loin les plus difficiles à composer. Elles doivent être à la fois logiques et précises, et posséder en plus impact et vigueur.
— Oui, monsieur, murmura Olivier.
— Voyez donc Wojciechowski et Sforzini, ajouta le doyen. Et Ahmed El-Hakim également. Ils vous montreront comment vous servir du Grand Répertoire. D’accord ? »
Il donna une petite tape amicale à Olivier.
« Oui, monsieur », dit Olivier en souriant, l’air misérable.
Il retourna dans son bureau. Le doyen poussa un soupir.
« Une bien triste histoire. Il ne pourra pas arriver en Classe 1. On n’aurait jamais dû le mettre ici, dans le secteur Composition, mais… » Il eut un geste de résignation pour ajouter : « Il y a aussi tout un côté sentimental dans cette affaire.
— Oui ? dit Talbert.
— Eh oui. C’est son arrière-grand-père qui, le 23 juin 1848, a écrit la première histoire de la catégorie Commis Voyageur, section Amérique. »
Le doyen et le colonel restèrent un moment tête baissée, en signe de respect pour les vieux souvenirs qu’ils venaient d’évoquer. Talbert fit de même.
*
* *
« Et voilà », dit le doyen.
Ils se retrouvaient en bas, assis dans un grand salon, avec des verres de sherry devant eux.
« Y a-t-il quelque chose d’autre que vous aimeriez savoir ? demanda le doyen.
— Une seule chose, dit Talbert.
— Et c’est ?
— Pourquoi m’avez-vous montré tout ceci ?
— Oui, dit le colonel, une main à l’intérieur de la veste, sur la crosse du revolver, pourquoi, je me le demande. »
Le doyen scruta longuement Talbert, comme s’il pesait définitivement le pour et le contre avant de lui répondre.
« Vous n’avez pas deviné ? finit-il par dire. Non, je vois que vous n’avez pas deviné, M. Bean… vous ne nous êtes pas inconnu. Qui n’a entendu parler de vos travaux, de votre dévouement en faveur de certaines causes, parfois obscures, dirai-je, mais toujours dignes d’intérêt ? Qui pourrait ne pas admirer votre altruisme, votre désintéressement, votre généreux mépris des conventions et des préjugés ? »
Le doyen se tut. Puis il reprit en se penchant en avant : « M. Bean… » (et sa voix était comme assourdie par l’émotion à laquelle il était en proie) « Talbert – puis-je me permettre de vous appeler ainsi ? – Talbert, venez rejoindre nos rangs ! »
Comme Talbert ne disait mot, le doyen ajouta : « Réfléchissez. Pensez à la grandeur de notre Cause. En toute modestie, je crois pouvoir dire que vous avez devant vous la chance de votre vie, celle de venir vous joindre à la plus grande, à la plus noble Cause qui soit.
— Je suis muet… balbutia Talbert… je n’ose… c’est-à-dire, comment puis-je… »
Mais déjà dans ses yeux se lisait la joie la plus intense, la gratitude la plus infinie !
Traduit par YVES RIVIÈRE.
The splendid source.
Publié avec l’autorisation de Intercontinental Literary Agency, Londres.
© Éditions Opta, 1972, pour la traduction.