PRÉFACE
EN LONG, EN LARGE ET À REBOURS.
Les onze premiers volumes de cette anthologie constituent une exploration de la science-fiction par l’intermédiaire de ses principaux thèmes. Nous croyons que cette approche est la plus féconde, et que c’est elle en particulier qui montre le mieux comment naissent les histoires, comment elles se répondent l’une l’autre, comment elles se situent dans la continuité de ce qu’il faut bien appeler une culture. Mais ce n’est pas la seule.
Parmi les autres approches possibles, une autre nous a dès l’abord intéressés, ne serait-ce que par sa difficulté : l’approche par les tons. La science-fiction adopte tous les styles, tous les registres, toutes les manières, tous les niveaux de langue, tous les goûts. On pourrait concevoir une anthologie épique où l’heroic fantasy et le space opera se tailleraient la part du lion ; une anthologie tragique avec Kuttner, Matheson, Brown et Ballard ; une anthologie lyrique avec Bradbury, Sturgeon et des modernes, beaucoup de modernes ; une anthologie élégiaque avec Silverberg et des dames, beaucoup de dames ; une anthologie paranoïaque avec Van Vogt, Galouye, Dick et Brunner ; une anthologie réaliste avec… (glissons) ; une anthologie claustrophile avec Frank Herbert et Cordwainer Smith ; une anthologie précieuse avec Zelazny, Zelazny et Zelazny ; une anthologie baroque avec Leiber ; une anthologie de l’esprit de géométrie avec Clarke ; une anthologie de l’esprit de finesse avec Clarke ; une anthologie frénétique avec Spinrad ; une anthologie gluante avec Farmer ; et par-dessus tout une anthologie du délire avec Lafferty en solo et toute la troupe à l’accompagnement.
Beau rêve, mais est-il réalisable ? Tous les auteurs ou presque ont plusieurs cordes à leur arc, et passent d’un ton à l’autre au gré de leurs besoins, souvent à l’intérieur d’une même nouvelle ; en sorte qu’une anthologie de la déprime serait fatalement aussi, au détour d’une page, une anthologie de l’hystérie, ou d’autre chose. Le temps n’est plus où les rhéteurs antiques assignaient un style à chaque genre – le style sublime pour la tragédie, l’ode, l’épopée ; le style tempéré pour la vulgarisation scientifique, la philosophie, l’histoire, la comédie ; le style simple pour la correspondance et le dialogue. La science-fiction n’a jamais connu cela, et il n’y a pas lieu de le regretter. Mais du coup, les anthologies auxquelles nous songions sont impossibles – à moins qu’on ne se résolve, proh pudor ! à faire des anthologies de morceaux choisis. Or Lagarde et Michard ne se sont pas penchés sur la science-fiction jusqu’à présent, et l’on veut croire que ces deux duettistes resteront désormais sur les terres qu’ils occupent, et où l’herbe ne repoussera plus, sans venir nous provoquer sur les nôtres.
Une fois éliminées ces fausses pistes, il ne reste que bien peu de choses. La terreur, d’abord. On a publié dans les pays anglo-saxons plusieurs recueils de « récits de science-fiction d’épouvante ». Nous les avons lus, ils ne nous ont pas convaincus. Il est vrai que beaucoup d’auteurs de science-fiction ont fait leurs premières armes dans le fantastique et ne se sont rabattus sur la science-fiction que parce que cela se vendait mieux : c’est le cas notamment pour Catherine Moore, Robert Bloch, Henry Kuttner, Théodore Sturgeon, Fritz Leiber – c’est-à-dire, à 90 p. 100, ce que les années 40 ont produit de mieux en science-fiction. Contrairement à la tradition pieusement recueillie, génération après génération, qui veut que la science-fiction soit devenue une littérature grâce à Campbell, nous croyons qu’elle l’est devenue contre lui et grâce à une injection de riche sang fantastique.
Mais justement le succès a été tel que c’est un peu la science-fiction tout entière qui a été bénéficiaire de la transfusion. Si le grand public distingue mal la science-fiction du fantastique, c’est que les deux genres lui font une peur bleue – au point qu’il est tenté, justement, de les définir par la peur, ce qui revient à définir la position du méridien de Greenwich par celle d’une frégate nommée Greenwich, et faisant chaque année le tour des sept mers. Au contraire les aficionados n’ont jamais peur, et si l’on prend au sérieux le critère précédent, il faut en conclure qu’ils ne lisent jamais leur genre préféré. Que conclure ? Que toutes les anthologies d’épouvante sont arbitraires, qu’on peut y mettre n’importe quel récit et qu’il se trouvera toujours des lecteurs pour avoir peur.
Du coup il ne reste vraiment plus qu’une seule piste, une dernière, bien mince : l’humour. D’emblée elle apparaît terriblement fragile et vulnérable, aussi vulnérable en un sens que la précédente. Le véritable amateur de science-fiction aime ce qu’il appelle les bonnes idées et ces bonnes idées ont toujours une dimension humoristique la preuve, c’est qu’elles le font rire aux éclats. Par suite, la science-fiction tout entière apparaît comme un énorme canular, un spectacle de cirque, un jeu de société, et n’importe quel récit est apte à figurer dans une anthologie humoristique.
Voire. Car, tout de même, les deux attitudes ne sont pas symétriques. La terreur est le lot du grand nombre, le rire est l’apanage des happy few. Ce qui vient nous rappeler à propos que le rire est une forme atténuée de l’épouvante. Avez-vous remarqué que les amateurs du genre sont presque tous des mordus, et que pour beaucoup d’entre eux la lecture de la science-fiction tourne à la monoculture intellectuelle ? La vérité, c’est qu’ils se mithridatisent. Ils s’inoculent les démons de l’épouvante sous une forme atténuée, et finalement essuient l’attaque des farfadets de la rigolade.
Il en résulte que la peur est à la périphérie de la science-fiction et que le rire est au centre. Il est plus civilisé, plus policé ; on peut y distinguer des gradations, des hiérarchies, des procédures. Si la science-fiction n’a pas sa Carte du Tendre, on pourrait certainement en dresser la Carte du Rire. La gaieté du lecteur peut être contrôlée, endormie, feintée, biaisée ou au contraire excitée, encouragée. Il y a un ton franchement comique avec ses auteurs spécialisés, un Richard Wilson, une Evelyn Smith, un John T. Sladek, un Richard Lupoff ; un ton pince-sans-rire, élégant et détaché, qui suscite le rire en souplesse, comme en se jouant, chez Sheckley ou Brown ; une verve rigolarde chez Kuttner et Leiber ; un bagou transcendantal et mirobolant, débordant toujours le sujet, qui apparaît dans le dialogue chez Bester, dans le commentaire chez Tenn et Kornbluth. Et par-dessus tout il y a la méchanceté, le besoin de faire mal, de témoigner sur les tares de la société ou même de l’univers ; et le désir de l’exagération, de l’hyperbole, de l’élucubration totalisante qui est au cœur de l’humour comme de la science-fiction.
On peut s’étonner, en un sens, qu’il n’y ait pas plus d’humour dans la science-fiction ; car enfin c’est par l’humour qu’elle a commencé. Lucien, Rabelais, Swift, Voltaire, voilà de vrais plaisantins. Tout le mal est venu du « stupide XIXe siècle », qui a fait de la science-fiction un genre voué à l’aventure et tout juste bon pour les pré-pré-préadolescents. Nous en sortons, mais à peine ; et il serait injuste de ne pas rendre ici hommage à Horace L. Gold, rédacteur en chef de la revue Galaxy de 1950, année de sa fondation, à 1961. C’est lui qui réinjecta le ton de l’humour dans un genre qui en avait perdu l’habitude, en s’inspirant, surtout au début, du New Yorker. La plupart des grandes nouvelles comiques de science-fiction ont paru dans Galaxy sous son principat, et si ce volume n’en contient pas davantage, c’est à cause de ses dimensions limitées ; nous en avons d’ailleurs profité pour étoffer d’autres volumes de la même série, où ces mêmes nouvelles se classaient tout naturellement de par leur thème.
Un dernier mot pour noter que ce recueil, qui recoupe et survole tous les autres, ne pouvait pas être construit sur le même modèle qu’eux. Inévitablement, nous y retrouvons les onze thèmes précédents, avec d’autres thèmes plus rares, que nous avons d’ailleurs l’intention d’explorer un jour. Présenter les nouvelles retenues selon un ordre systématique, ce serait admettre que cet ordre idéal existe quelque part, ce serait entreprendre de couronner l’édifice ; or, ce recueil d’histoires à rebours ne vise pas à couronner l’édifice, mais bien à le démantibuler. L’humour est le royaume du second degré : faire une nouvelle humoristique, c’est toujours reprendre à l’envers une nouvelle qui a déjà été faite. Par conséquent les nouvelles humoristiques ne peuvent pas former un ensemble systématique ; à supposer que cet ensemble existe ailleurs, elles n’en laissent pas pierre sur pierre. Leur seul point commun, c’est de renverser. Dans ces conditions, on a adopté un ordre, puisqu’il le fallait bien (le livre est un espace à une dimension allant du titre au mot fin), mais pour mieux le briser. À la fin du livre, il ne restera au lecteur que des morceaux – et le souvenir du vent de l’explosion.
JACQUES GOIMARD.