MANUSCRIT TROUVE DANS UN SABLÉ CHINOIS
Par C.M. Kornbluth
Le pouvoir est proche de la folie. Et par-dessus tout le pouvoir d’écrire. Sur ce thème, Kornbluth a écrit une de ses nouvelles les plus paranoïaques, les plus amères. Il y a beaucoup de gens qui ont trouvé LA réponse, et sans doute fort peu d’écrivains de science-fiction parmi eux. Pourtant la science-fiction, dans l’esprit de beaucoup de gens, est associée à toutes les pseudosciences, à tous les mouvements irrationalistes qui fleurissent à notre époque. Puisse cette nouvelle mettre les choses au point !
ILS disent que je suis fou. Mais je ne suis pas fou ! C’est mon métier d’écrire et je sais bien qu’il y a de meilleures façons de commencer une histoire ! Mais ceci n’est pas une histoire ! Ils disent vraiment que je suis fou – schizophrénie catatonique avec phases agressives. Mais je ne le suis pas !
(Ceci est de toute évidence la première des notes de Corwin. Comme toutes les autres, elle est écrite au stylo à bille sur une feuille de papier à cigarettes de marque courante. Comme toutes les autres, elle est précédée de la mention suivante : Urgent. La personne qui trouvera ce mot est priée de le transmettre à C.M. Kornbluth, Wantagh, N.Y. Forte récompense ! Je pourrais dire que c’est là un exemple typique de la manière de Corwin, toujours généreux avec le temps et l’argent de ses amis ; pourtant, cette fois, la situation désespérée dans laquelle il se trouvait excusait sa désinvolture. Je suis pour lui un ami de longue date et, en fait, son agent littéraire : par conséquent, l’homme prédestiné vers lequel il devait fatalement se tourner. C.M.K.)
Cyril, il faut que je vous persuade que je suis sain d’esprit et en même temps victime d’une énorme conspiration – d’une conspiration dont vous êtes victime vous aussi ; dont tout le monde est victime. Un sacré travail ! Mais je vais essayer, pour en venir à bout, de rédiger un compte rendu méthodique de la série d’événements qui ont abouti à la situation dans laquelle je me débats à présent.
(La première note s’achève là. Pour que les choses soient bien claires, je tiens à signaler qu’elle me fut transmise par un certain L. Wilmot Shaw, qui l’avait trouvée à l’intérieur d’un sablé commandé au dessert au restaurant de la Grande République Chinoise, à San Francisco. M. Shaw s’était dit que ce devait être une blague publicitaire ; néanmoins, il m’expédia le document et reçut par retour du courrier mes remerciements accompagnés d’un chèque d’un dollar. Je ne m’étais pas rendu compte que les Corwin avaient disparu de leur domicile de Painted Post ; j’avais simplement remarqué que j’étais sans nouvelles de mon ami depuis des semaines. Nous nous voyons rarement. Pour être franc, il est plus facile de s’entendre avec Corwin par correspondance que par contact direct. Pour la bonne ordonnance de ce récit et pour éviter, dans la mesure du possible, de le rendre fastidieux, j’omettrai, sauf nécessité, d’indiquer l’origine de chaque feuillet et sa longueur. Le premier, qui compte un peu plus de cent mots, est typique. Bien entendu, j’ai conservé tous les manuscrits des diverses notes et la correspondance qui les accompagne, et je suis vivement désireux de la communiquer aux autorités. Puisse la publication de ces documents secouer l’apathie avec laquelle elles ont accueilli jusqu’à présent les efforts que j’ai faits pour attirer leur attention ! C.M.K.)
La Réponse m’est venue le dimanche 13 mai 1956, vers midi et demi.
J’étais ankylosé et endolori car nous avions passé le samedi, ma femme et moi, à planter de jeunes arbres. J’aime bien retourner la terre, mais un hiver d’oisiveté exceptionnellement long m’avait mis hors de forme. Sur le plan de la création artistique, j’étais en parfaite condition. J’étais improductif depuis des mois, mais, à la venue du printemps, je sentais la sève bouillonner en moi. Je fulgurais d’idées ; des scènes, des bribes de dialogue se bousculaient dans ma tête ; tout ce que j’avais à faire, c’était de laisser le flot se déverser sur le papier.
Quand la Réponse surgit dans mon esprit, je pensai tout d’abord que c’était un sujet pour une excellente histoire. J’allais descendre pour l’essayer sur ma femme quand j’entendis le bourdonnement de la machine à coudre ; je me souvins qu’elle m’avait dit avoir du raccommodage en retard. J’abandonnai donc mon projet. Les yeux vides, je fixai par la fenêtre le paysage (pâturages et collines boisées) pour lequel nous avions acheté la vieille maison et ruminai mon idée.
Pourquoi ne pas m’en servir pour faire évoluer une petite affaire locale assez désagréable, celle de Mme Clonford ? Mme Clonford est une voisine qui adore les animaux, possède peu de terre et terrorise bien malgré elle son mari et ses enfants. M. Clonford est un retraité des chemins de fer que son épouse oblige à jouer les fermiers par tous les temps ; chaque hiver, il attrape une pneumonie et ne s’en sort qu’à coups d’antibiotiques. Il ne souhaite qu’une chose au monde : vendre cette fichue ferme et se retirer avec sa moitié dans un petit appartement en ville. Elle, ce qu’elle désire, c’est s’occuper de ses vaches, de ses chevaux et de son domaine.
Je me pris à penser que si j’ébruitais l’histoire en l’accompagnant de commentaires inspirés de la Réponse, la question serait automatiquement résolue. Ils auraient leur appartement, vendraient la ferme et tout le monde serait heureux, y compris Mme Clonford.
Ce serait intéressant à écrire, pensais-je paresseusement. Puis, beaucoup moins paresseusement, je me dis que ce serait intéressant à essayer. Sur ce, je m’assis brusquement, la bouche sèche, bouillonnant d’adrénaline : cela devrait marcher. La Réponse devait marcher.
Je dressai rapidement une liste de problèmes, depuis l’éthylisme urbain jusqu’à la course aux engins téléguidés. La Réponse marchait. Chaque fois.
J’étais convaincu que j’étais frappé de paranoïa : j’avais lu tellement d’aventures de ce genre dans les romans de science-fiction ! N’importe qui est capable de citer une douzaine d’auteurs, d’éditeurs et d’aficionados qui ont brusquement eu l’illumination et se sont résolus à guider la race humaine hors du vieux bourbier(32). Évidemment, la Réponse semblait logique, inattaquable, Mais n’en allait-il pas ainsi du projet du pauvre Charlie McGandress (au moins dans l’esprit de ce dernier) quand il rêvait d’unir l’humanité par l’entremise des fans de S.-F. ? Sans aucun doute !
(Ici, j’ai supprimé quelques brèves anecdotes mettant en cause certaines personnalités du monde de la science-fiction qui n’ont pas encore commis de délit. Les mobiles qui m’ont poussé à opérer ces coupures apparaîtront clairement aux yeux de toute personne au courant des lois sur la diffamation. Qu’il me suffise de dire que Corwin soutient que la science-fiction attire un certain type d’esprits instables et mine parfois insidieusement le sens de la réalité chez de tels esprits. C.M.K.)
Mais je ne pouvais abandonner l’idée sans l’avoir expérimentée. Après avoir soigneusement étudié ma formule, je pris le téléphone et appelai Jim Howlet, le marchand d’appareils ménagers.
« Ici Corwin, Jim. J’ai une idée du tonnerre. Le samovar est en train de déborder. Rappelez-moi dans une minute, voulez-vous ? »
Et je raccrochai.
Une minute plus tard, il rappelait. Je laissai sonner trois fois avant de décrocher.
« Qu’est-ce que c’était, cette histoire de samovar ? demanda-t-il, complètement dérouté.
— Une simple plaisanterie. Dites-donc, Jim, pourquoi ne tâteriez-vous pas un peu de la nouvelle, histoire de changer ? Laissez donc tomber le roman un bout de temps. »
Il écrit, sans aucune chance d’être publié, un gros bouquin historique sur la Campagne de Sullivan en 1779, fierté du lieu, et je lui sers parfois de conseiller. Un type qui désire avec autant de violence que Jim échapper aux appareils ménagers mérite bien qu’on l’aide un peu.
« Oh ! je ne sais pas », répondit-il.
À trois reprises, pendant qu’il parlait, le volume de sa voix baissa. Légèrement, mais nettement. Cela signifiait qu’il y avait la proportion normale d’oreilles indiscrètes à l’écoute sur la ligne.
« …Et qu’est-ce que vous voulez que je raconte dans une nouvelle ?
— Eh bien… La situation de notre voisine, Mrs. Clonford, par exemple… » Et j’exposai le problème, l’assortissant de commentaires basés sur la Réponse. J’entendis l’un des curieux sur la ligne hoqueter.
« Je ne pense pas que ce sujet me convienne, Cecil, me dit Jim lorsque j’eus terminé. C’est très chic de votre part de m’avoir appelé, mais… »
Un client entra dans sa boutique et il dut raccrocher.
Les vingt-quatre heures qui suivirent furent pour moi des heures de fébrilité et de mauvaise humeur.
Le lundi après-midi, la vendeuse de journaux laissa tomber dans le tube à côté de la boîte aux lettres un exemplaire de l’Evening Times de Pott Hill. Je bondis, ouvris évidemment la feuille et lus en page sept l’annonce suivante :
FERME À VENDRE
Pour raisons de santé, M. et Mme Clonford mettent en vente leur ferme avec ses dépendances, le matériel, l’ameublement et le bétail sur pied y afférant. La vente aura lieu aux enchères publiques le samedi 19 mai à 12 h 30, qu’il pleuve ou qu’il fasse beau. Les lots acquis seront payables au comptant.
George Pfennig,
Commissaire-priseur.
(C’est là un des quelques éléments directement vérifiables des notes de Corwin. J’ai recherché le journal et retrouvé l’annonce citée. De plus, j’ai eu un entretien avec Mme Clonford dans l’appartement que celle-ci habite à la ville. « J’crois ben que j’en ai eu tout simplement assez de la culture, m’a-t-elle dit. Ça me disait rien du tout de lâcher mes poneys, mais les gens commençaient à dire que c’était une vie trop pénible pour Ronnie. Et j’crois ben qu’ils avaient raison. » C.M.K.)
Coïncidence ? Peut-être ! Je remontai avec le journal et repris le cours de mes réflexions. Si j’avais voulu, j’aurais pu essayer de colporter cent rumeurs encore plus scandaleuses, mais à quoi bon perdre du temps ? La seule chose à faire aurait été de prendre ma machine, de taper la Réponse qui tenait en deux cents mots environ, d’aller en ville et de l’épingler sur le tableau d’affichage du poste d’incendie. Alors, ç’aurait été la boule de neige. L’avalanche !
Évidemment, je n’en fis rien. Pour la même raison qui m’a empêché jusqu’ici d’écrire les deux cents mots de la Réponse sur deux ou trois de ces feuilles de papier à cigarettes. Un peu effrayant, n’est-ce pas, que je ne me sois pas encore décidé. Qu’un plan pratique pour assurer à l’humanité la paix, le progrès et l’égalité des chances risque d’être perdu pour le monde si, dans les minutes qui viennent, par exemple, une grosse météorite s’écrase sur l’asile où je me trouve ! Seulement, je suis un écrivain… et nous autres écrivains, nous avons tous une légère tendance au sadisme intellectuel. Nous aimons dominer le lecteur comme un matador domine le taureau ; nous aimons le faire enrager, le mystifier avant de laisser voir, pour finir, quelles grandes âmes nous sommes en dissipant généreusement l’obscurité et en laissant la lumière éclairer toute l’histoire. Ne vous inquiétez pas. Continuez votre lecture et vous trouverez la Réponse là où les lois de l’art exigent qu’elle soit.
(Je tiens vivement à me désolidariser ici des conceptions que Corwin prête aux membres de notre profession. Il avait – il a toujours, j’espère – ses bizarreries et j’estime qu’il est inexcusable de prétendre que nous sommes tous de la même farine. Je pourrais par exemple révéler qu’il a cultivé l’écriture du XVIe siècle, absolument indéchiffrable pour le lecteur moderne. Je ne vois à ce trait, comme à beaucoup d’autres, qu’une seule explication : son désir d’embêter le plus de gens possible. C.M.K.)
Oui : je suis un écrivain ! Un matador ne pénètre pas dans l’arène la mitraillette au poing et un écrivain ne va pas droit au but avec simplicité. Il commence d’abord par tenir un peu les gens en haleine.
C’est pourquoi je donnai un coup de téléphone à Fred Greenwald. Depuis un bon moment, Fred me relançait pour que je prenne la parole un jeudi à un meeting du Rotary Club et je me faisais tirer l’oreille pour prendre date. J’ai un petit discours tout prêt pour ce genre d’occasion : « L’écrivain et ses affaires. » J’y explique tout : le système archaïque de rétribution qui s’appelle droits d’auteur, les difficultés que nous éprouvons à faire la preuve de nos frais professionnels, la loi Margaret Michel sur les impôts et la nécessité urgente de l’améliorer ; j’explique ce qu’est la propriété littéraire et ce qu’elle n’est pas ; je dis tout ce que je pense de ces généraux et de ces hommes politiques avec leurs Mémoires rémunérateurs. J’avais fait mon numéro devant le Rotary d’Oswego, le Rotary de Horseheads et le Rotary de Cannon Hole ; à présent, Fred voulait que je le répète à l’intention du Rotary de Painted Post.
Je lui téléphonai donc en lui disant que j’acceptais de prendre la parole le jeudi suivant. « Parfait », dit-il. À propos d’une découverte que j’avais faite sur la philosophie, la technique administrative et les relations individuelles des hommes entre eux, ajoutai-je. Fred s’étrangla un peu avant de me répondre : « Bien… bien… Nous avons l’esprit large, ici ! »
Il me faut abréger. J’ai encore plusieurs blocs de papier à cigarettes d’avance, mais pas assez pour m’étendre sur les points importants autant qu’ils le méritent. Disons simplement que l’annonce de ma conférence parut dans le journal du mardi (Ce fait est exact. C.M.K.) et reprenons le récit à partir de mercredi, vers dix-neuf heures trente. Nous venions de finir le dîner, ma femme et moi, et nous nous apprêtions à sortir pour voir comment…
(Je voudrais ici faire état de la difficulté particulière que j’ai éprouvée pour entrer en possession des quatre feuillets suivants. Ils étaient tombés, je ne sais comment, entre les mains d’un agent littéraire connu pour pratiquer une politique du « ce-que-je-trouve-je-le-garde », plus adaptable à l’école maternelle qu’à la propriété littéraire. En dépit du fait que Corwin détenait la propriété physique de ces notes et des droits afférant à celle-ci et que moi-même, en tant que destinataire, possédais tous les autres droits, cet hypocrite s’efforçait de vendre ces textes à divers magazines sous le nom de « Curieux fragments retrouvés dans les tiroirs de Corwin ». Comme la plupart des gens, j’ai horreur des procès : et c’est bien là-dessus que comptait ce monsieur. Il me proposa de me céder les documents au prix exorbitant de cinq cents le mot « plus les frais de timbre » (!). J’ajoute que je n’ai jamais entendu dire que cet individu ait fait le moindre effort pour retrouver Corwin ou ses héritiers afin de leur verser le produit de cette vente, déduction faite de sa commission. C.M.K.)
…venaient les nouveaux arbres fruitiers, lorsqu’une voiture descendit en cahotant la route qui menait chez nous et s’arrêta devant la grille du jardin.
« Va voir ce qu’ils veulent et indique-leur le chemin, me dit ma femme. Il ne va plus faire jour très longtemps. »
Par la fenêtre de la cuisine, elle jeta un regard curieux à l’auto, cligna des paupières, se frotta les yeux et reprit son examen. « Mais on dirait… Non… ce n’est pas possible !… » Sa voix était mal assurée. Je me dirigeai vers la voiture.
« Que puis-je faire pour vous ? » demandai-je aux deux hommes assis sur le siège avant.
Puis je les reconnus. L’un d’eux, un type sec et nerveux, moulé dans un polo, avait à peu près mon âge. L’autre, dodu, grisonnant, bien qu’il eût l’air d’un officiel, était jovial. On ne pouvait s’y tromper : ils m’avaient déjà dévisagé – l’un renfrogné, l’autre souriant – sur les jaquettes de centaines de romans, Il était presque incroyable qu’ils se connussent : pourtant ils étaient là tous les deux dans la même voiture.
Je les saluai par leur nom. « C’est étrange, ajoutai-je. Il se trouve que je suis moi-même écrivain. Je n’ai jamais été comme vous sur la liste des best-sellers, mais…
— Tut-tut », laissa tomber le gros qui ressemblait à un ministre. Et il me gourmanda : « Vous pensez de façon négative, Prenez donc conscience de ce que vous avez accompli : vous êtes propriétaire de cette charmante demeure ; et les deux mille dollars qu’elle vous a coûtés, c’est grâce au travail assidu, à la frugalité dont vous avez fait preuve, vous et votre, adorable épouse, que vous les avez réunis ; vos romans pleins de finesse procurent un plaisir innocent à des milliers de personnes ; votre patronage contribue au développement du commerce local. Enfin, et ce n’est pas le moins important, vous avez combattu pour votre pays pendant la guerre et vous l’entretenez avec vos impôts.
— Surtout si vous n’avez pas suffisamment d’oseille pour tout régler le 15 avril et qu’il vous faille verser 6 % d’intérêt mensuel sur le solde impayé, pauvre tordu, jeta l’homme en polo d’une voix éraillée.
— Je vous en prie, Michael, intervint le gros d’un air désolé, je vous en prie. Vous ne pensez pas de façon positive. Ce n’est ni le moment ni l’endroit…
— Mais que se passe-t-il ? » demandai-je.
Je n’avais même pas dit à ma propre femme que je n’avais pas pu m’acquitter intégralement de la taxe fédérale pour l’exercice 55.
« Entrons », reprit l’homme au polo.
Il sortit de la voiture, ouvrit la grille et s’engagea sans se gêner sur le chemin qui conduisait à la porte de la cuisine. Le gros le suivit, reniflant avec satisfaction l’air embaumé de roses. Je fermais la marche, vacillant sur mes jambes.
« Seigneur, ce sont bien eux ! s’écria ma femme à notre entrée.
— Salut, poupée, dit l’homme au polo. Puis il reluqua la poitrine de mon épouse.
— Puis-je vous complimenter, ma chère, pour les roses splendides de votre jardin ? C’est très rare de voir de telles fleurs à cette altitude.
— Je vous remercie, répondit-elle faiblement en rassemblant ses esprits. Mais c’est très facile quand les voisins ont des chevaux. »
L’autre eut un reniflement :
« C’est juste ça qu’il leur faut, la môme ! Vous faites pousser les roses exactement comme moi j’écris des bouquins. Faut leur filer de la…
— Michael ! » s’écria le gros.
Ma femme se tourna vers moi :
« Dis donc, toi, voudrais-tu me dire de quoi il s’agit ? J’ignorais que tu connaissais le Docteur.,.
— Mais je ne le connais pas, murmurai-je. Il semble que ces messieurs veuillent me parler.
— Introduisez-nous dans le saint des saints », dit le gros avec une inclinaison du buste.
Nous montâmes. L’homme au polo se jeta sur le canapé, son compagnon prit place dans le fauteuil-club ; quant à moi, je m’écroulai sur la chaise tournante en face de la machine à écrire.
« Quelqu’un désire-t-il un verre ? demandai-je. Car j’avais besoin de boire ! Sherry, cognac, whisky, angustura ?
— Je touche jamais à ces saloperies, grogna l’homme au polo.
— Je prendrais avec joie une larme de cognac », lança l’autre.
Après que nous eûmes, lui et moi, vidé nos verres d’alcool pur, il entra dans le vif du sujet :
« Je suppose que vous avez découvert la Relation Diagonale »
Je pensai aussitôt à la Réponse : la Relation Diagonale était un nom qui lui convenait à merveille.
« Oui, je crois. Vous aussi, vous l’avez découverte ?
— Oui. Et Michael ici présent également. Elle a en outre été découverte au total par mille sept cent vingt-quatre écrivains. Si vous voulez savoir lesquels, cherchez parmi les dix mille écrivains indépendants de ce pays les mille sept cent vingt-quatre confrères qui ont le plus gros revenu : ce seront vos hommes. La Relation Diagonale est découverte trois fois par an en moyenne par des écrivains qui montent.
— Par des écrivains ! Mais pourquoi justement par eux, Seigneur ? Pourquoi pas des économistes, des psychologues, des mathématiciens – enfin de véritables penseurs ?
— Le cerveau d’un écrivain est quelque chose d’inimaginable, Corwin. Comment êtes-vous arrivé à découvrir la Relation Diagonale ? »
Je réfléchis un moment.
« Je suis en train de faire une étude sur un épisode de la guerre de Sécession : la bombe du général Burnaside. Au cours de ce travail, j’ai réalisé que Grant aurait pu dépêcher des troupes fraîches. Mais il ne l’a pas fait, Halleck lui ayant fait perdre complètement la tête en contrôlant télégraphiquement ses mouvements. C’est un cas particulier de la Réponse, ainsi que je l’appelle. Ensuite, un vieux livre chinois m’a ouvert des horizons sur l’attitude du Moyen Âge envers l’astrologie individuelle : encore un cas particulier. Il y a aussi une formule ambiguë dont certains moines copistes avaient l’habitude de faire suivre la rédaction d’un long manuscrit. La théorie stratégique de Liddell Hart est à moitié inspirée par le contenu militaire de la Réponse. L’application de celle-ci dans le domaine commercial m’a sauté aux yeux un jour où je feuilletais le catalogue d’un magasin de Chicago spécialisé dans la vente de vêtements bizarres aux nègres fanatiques du be-bop. Tout cela en s’additionnant permet une expression générale. Et voilà tout ! »
Mon interlocuteur acquiesça.
« Une foule de combinaisons aboutissent à la Relation Générale. Mais seul un écrivain peut embrasser autant de domaines différents, déceler un nombre suffisant de faits apparemment sans lien entre eux. Seul un écrivain possède des canaux associatifs assez larges pour arriver à jeter un pont sur l’abîme qui sépare l’astrologie de… du be-bop. Chacun écrit avec son propre vocabulaire (il dédia un sourire à l’homme en polo)… mais l’un dans l’autre, nous sommes tous des écrivains. Nous avons un esprit qui voit loin, jamais rassasié d’informations et équipé de pouvoirs d’association supérieurs que nous exerçons sans cesse.
— Très bien, répliquai-je avec logique, très bien : mais pourquoi diable n’avez-vous pas publié la Relation Diagonale ? Êtes-vous venu ici pour m’en empêcher ?
— Nous constituons un groupe puissant, répondit-il comme en s’excusant, qui a intérêt à ce que les choses demeurent en leur état présent. Corwin, réfléchissez à ce qu’apporterait la Relation Diagonale si elle était divulguée à tous les écrivains. »
Je réfléchis quelques instants.
« Seigneur Jésus, m’écriai-je au bout de deux minutes !
— Eh oui ! »
Et à nouveau, il hochait la tête d’un air approbateur :
« La Relation Diagonale, si elle était divulguée, aurait pour résultat d’uniformiser les revenus de tous. Seules les personnes pratiquant un travail réellement pénible et dangereux bénéficieraient d’un salaire d’encouragement. Le simple fait d’écrire serait une récompense largement suffisante.
— Cela me paraît juste. Une année de droits d’auteur, après tout… »
(Ici intervient le premier hiatus dans le manuscrit Corwin. Je soupçonne qu’il en comporte trois ou quatre. Incidemment, le feuillet précédent et le suivant proviennent d’un lot de six caisses de sablés chinois dont j’ai fait emplette à New York au cours de mon enquête ; elles provenaient de la Société Alimentaire Hip Sin. Sans doute le lecteur se demandera-t-il pourquoi je n’ai pu déterminer l’origine des sablés eux-mêmes et pourquoi j’ai dû m’adresser à un revendeur. La raison en est extraordinaire : le jour où j’essayais d’interroger le propriétaire de la Société Hip Sin, il se trouvait que je portais une chemise blanche, une cravate noire et un complet croisé en serge bleue. Je sus, trop tard, que cette tenue se trouve être l’uniforme officieux des agents du Trésor : je fus immédiatement pris pour un inspecteur des fraudes. « Vous avoir tout de suite comptes, missié’Specteur, moi vous montrer liv’, me dit Mr. Hip avec amabilité. Moi teni’t’ès jolis liv’, tout en ca’acte chinois. » Et après cette ruse, il refusa de me répondre autrement que dans sa langue maternelle. J’ignore comment il se débrouilla, mais, dans les jours qui suivirent, apparemment, tous les commerçants chinois de produits alimentaires des États-Unis et du Canada étaient avertis qu’un nouvel agent du Trésor nommé Kornbluth était sur le sentier de la guerre. En désespoir de cause, je me rendis au bureau new-yorkais du Trésor, Service des Enquêtes, pour essayer d’obtenir ce qu’on pourrait appeler des papiers de non-identité. Là, Mr. Gerson O’Brien, spécialiste des affaires chinoises, m’assura que ma démarche était inutile, le slogan de Mr. Hip et de ses confrères étant invariablement : « Sécurité d’abord ». Et pour arranger les choses, je fus gratifié en quittant le bureau du sourire avenant d’un jeune Chinois en qui je reconnus le comptable de Mr. Hip. C.M.K.)
« Comme vous voyez, poursuivit-il comme s’il avait simplement posé les prémisses d’une démonstration, nous faisons surveiller les écrivains par des agences de police privée, qui nous avertissent dès l’apparition de la première manifestation publicitaire dans la presse, à la radio ou dans les commérages locaux. Il y a toujours de la publicité, Corwin ; c’est la crécelle d’alarme annonciatrice du grand coup. Voilà comme nous sommes, nous autres écrivains ! Cela fait à présent trois ans que nous vous surveillons et, pour être tout à fait franc, je dois vous dire que vous m’avez fait perdre quelques dollars que j’avais misés sur vous. Selon moi, vous êtes en retard d’un an.
— Que proposez-vous ? » marmonnai-je.
Il haussa les épaules.
« Vous deviendrez un auteur de best-sellers. Nous ferons la critique de vos livres et vous critiquerez les nôtres. Nous dirons à votre éditeur : « Ce que fait Corwin est remarquable. Faites de la publicité pour lui. » Et il le fera parce que nous sommes de bonnes affaires et qu’il ne voudra pas nous déplaire. Hollywood vous tente ? Cela peut s’arranger. Les nôtres sont en foule, là-bas ! Bref, vous deviendrez aussi riche que nous. Vous n’aurez qu’une seule chose à faire : ne pas souffler mot de la Relation Diagonale. À propos, vous n’en avez pas parlé à votre femme ?
— Je voulais lui faire la surprise. »
Il sourit :
« Ah ! Ils sont bien tous les mêmes ! Ces écrivains !
Alors, jeune homme, qu’est-ce que vous en dites ? »
Je m’étais rembruni. Du canapé tomba la voix râpeuse :
« Vous avez entendu ce que le toubib vous a dit pour les gars qui marchent avec nous. Moi, je suis ici pour vous dire qu’on prend des mesures pour ceux qui marchent pas. »
J’éclatai de rire.
« Encore un de ces mecs, dit-il d’un ton neutre.
— Sûrement un cas douteux, Michael, dit le gros. Il y en a tant ! »
Si j’avais raisonné correctement, j’aurais compris que pour eux, cas douteux ne signifiait pas incertain, mais danger – action immédiate !
Ils agirent en conséquence. Le gros, qui en outre était joliment grand, me ceintura tandis que l’autre s’approchait dans l’ombre. Lorsque je sentis l’aiguille hypodermique s’enfoncer dans mon bras, je hurlai quelque chose, puis sombrai dans l’hébétude.
Ma femme se précipita dans l’escalier. « Que se passe-t-il ? » interrogea-t-elle. Je la vis qui se dirigeait vers le rideau derrière lequel est rangée une antique Marlin 38 à double détente. Elle a quelque chose dans les tripes, ma femme, mais ils l’attaquèrent en un point où le cran ne sert à rien. Je croassai son nom une ou deux fois et le gros dit doucement et avec beaucoup d’affliction : « Je crains que votre mari n’ait… ait besoin de secours. » Les yeux agrandis, elle se détourna du rideau. Le coup était subtil et savant : il n’existe probablement pas une seule épouse d’écrivain qui ne soupçonne son mari d’être un psychopathe en puissance.
« Mon chéri… »
Et j’étais là, paralysé, devant son regard !
L’autre poursuivit :
« Nous sommes venus, Michael et moi, parce que nous admirons l’un et l’autre l’œuvre de votre mari ; nous avons été surpris et consternés de constater que sa conversation était si… décousue. Comme vous devez le savoir, ma chère amie, j’ai acquis une certaine expérience en matière de psychothérapie. N’avez-vous jamais eu – excusez ma rudesse – des doutes touchant la santé mentale de votre époux ?
— Qu’as-tu, mon chéri ? » me demanda-t-elle avec angoisse. Et je ne pouvais rien faire d’autre que la regarder. Dieu sait ce qu’il m’avait injecté, mais leur drogue avait eu pour effet de m’obscurcir l’esprit, de m’interdire toute activité ; mes pensées tournaient en rond en se mordant la queue. J’étais fou.
(Cet incident, apparemment le moins plausible de tous ceux qui constituent l’histoire de Corwin, n’en demeure cependant pas moins plus convaincant que la plupart des autres aux yeux de ceux qui sont familiarisés avec les récents progrès de la psychopharmacologie. Peut-être avait-on injecté à Corwin de l’acide lysergique, ou bien des protéines extraites de sang de psychopathe. C’est un fait établi en laboratoire : de telles injections provoquent une psychose temporaire chez le patient. C’est justement en se basant sur de semblables psychoses expérimentales qu’on met au point et qu’on éprouve les nouveaux calmants. C.M.K.)
Tristement, elle soliloqua à haute voix :
« Eh bien, cette fois, ça y est ! Quand j’ai fait brûler la dinde de Noël, il est resté huit jours sans me dire un mot. Et cette habitude qu’il avait de pianoter quand je lui disais quelque chose. Et toutes ces façons anormales de se conduire – il descendait au Waldorf ; mais il fallait que je lui coupe les cheveux moi-même pour économiser un dollar ! J’espérais que c’était seulement dû au temps pourri, à la fièvre des marais. J’espérais qu’au printemps… »
Elle se mit à sangloter. Le gros la réconforta paternellement. Moi, je regardais. J’attendais, Et finalement, Mickey se glissa dans la pénombre, la piqua à son tour et…
(Ici, nous sommes en présence d’une nouvelle et plus grave lacune. On peut seulement conjecturer que Corwin et sa femme furent chargés dans la voiture, conduits… quelque part et, à l’arrivée, confiés à deux institutions psychiatriques différentes. J’ai appris récemment, à ma stupéfaction, que dans certains États on autorise de tels établissements à fonctionner presque sans garanties. Un inspecteur des Hôpitaux d’État m’a d’ailleurs écrit en ces termes : « …il existe sans nul doute dans notre État des établissements qui ne sont même pas habilités ; mais nous n’avons jamais fait la moindre tentative en vue de les fermer et je ne me rappelle aucune disposition légale permettant une mesure de cet ordre. Nous ne sommes pas riches, ici, comme vous, dans le nord : quelques soins pour ces infortunés valent mieux que rien du tout : tel est notre point de vue ici… » C.M.K.)
…trois mois. Les injections se poursuivirent pendant une semaine. Quelqu’un se trouvait toujours là pour les renouveler. Vous savez comment sont les gardiens dans les hôpitaux psychiatriques ? Pas difficiles à corrompre ! Mais mes ravisseurs auraient été mieux avisés d’acheter un type plus consciencieux, un infirmier, par exemple, parce que mon gardien à la seringue est en train de cuver une cuite. Ma folie s’est donc dissipée ce matin et, depuis, je noircis du papier dans ma chambre. Une rapide incursion dans le corridor m’a procuré le papier à cigarettes et un de ces minuscules stylos à bille qu’on donne en prime avec certaines denrées. Le mieux, je crois, est de glisser mes feuillets dans la fournée de sablés chinois que nous fabriquons à la boulangerie. Thérapeutique d’occupation, ils appellent cela. Mon rôle à moi est d’alimenter le four quand je suis sous l’influence des piqûres.
Maintenant, assez de tout cela. Je vais écrire noir sur blanc la Réponse ; puis je me glisserai jusqu’à la boulangerie, j’insérerai les feuilles à cigarettes dans les boules de pâtes qui attendent, je reboucherai le trou et je rejoindrai ma chambre. Sans doute mon gardien sera-t-il revenu à lui et me fera-t-il une injection. Je ne lutterai pas ; je n’ai qu’une chose à faire : attendre.
LA RÉPONSE : LES ÊTRES HUMAINS PARLANT UNE LANGUE INDO-IRANIENNE COMME L’ANGLAIS POSSÈDENT…
(Ainsi s’achève le dernier feuillet des documents Corwin qu’il m’ait été possible de localiser. Il est superflu d’exhorter tous mes lecteurs à examiner soigneusement tous les sablés chinois qui leur tomberaient éventuellement sous la dent. Le prochain que vous ouvrirez recèlera peut-être ce que mon pauvre ami croyait – ou ce qu’il croit – être un important message destiné à l’humanité. Il se peut qu’il ait raison. Son histoire est insensée mais cohérente. De plus, elle a l’avantage de donner la seule explication raisonnable de la présence de certains livres sur la liste des best-sellers. C.M.K.)
Traduit par MICHEL DEUTSCH.
MS. found in a chinese fortune cookie.
© Mercury Press, Inc., 1957.
© Éditions Opta, 1972, pour la traduction.