GUERRE FROIDE
Par Henry Kuttner
Le thème de la créature est typiquement XIXe siècle, même si le cinéma lui a rendu quelque jeunesse. Pour les auteurs de science-fiction actuels, le véritable fils de l’homme, c’est le mutant aux pouvoirs extraordinaires, qui se cache pour échapper à la jalousie de l’homme quelconque et à toutes les chasses aux sorcières qui pourraient en découler, en attendant d’émerger au grand jour quand il sera assez fort pour parler en maître. On pourrait en déduire que le mutant aux pouvoirs extraordinaires vit dans un trou perdu et ressemble à un paysan comme deux gouttes d’eau ; que dis-je ! c’est un paysan, et s’il méprise notre technologie, c’est qu’il est bien au-dessus de ça. La nouvelle que voici est écrite en patois des Appalaches et nous a donné beaucoup de mal à traduire ; le lecteur français n’aura ici qu’une idée approximative de la verdeur du style de Kuttner, ne serait-ce que parce que les patois ne sont pas aussi vivants en France qu’aux États-Unis. Espérons tout de même qu’il en sera resté quelque chose.
JE pourrai pus jamais avoir un rhume de cerveau sans penser au petit Junior Pugh. Ce qu’y pouvait être débecquetant, ce môme-là ! Un petit gorille, on aurait dit. Avec une bille toute molle et bouffie, l’air mauvais, et des petits yeux en trou de vrille tellement rapprochés qu’on aurait pu les crever tous les deux avec un seul doigt. Pourtant, son dab trouvait qu’y avait pas pus chouette au monde. Faut dire que c’était p’t-êt’normal, vu qu’y ressemblait drôlement à son vieux, le lardon.
« Le dernier des Pugh », y disait, le dab, en roulant les mécaniques et en guignant le petit gorille, vachement fier. « Pour un chouette môme, c’est un chouette môme. »
Y a des fois que j’en avais froid dans le dos à les regarder tous deux ensemble. Ça me fiche le bourdon, quand je repense à l’époque où je les connaissais pas, Vous allez pas me croire, mais ces deux-là, le dab et son moujingue, y sont arrivés à un cheveu de conquérir le monde.
Nous, les Hogben, on est des gens sans histoire. On cherche pas à se faire remarquer et on vit tranquillement dans notre petite vallée, que personne peut en approcher si on n’est pas d’accord. Nos voisins et les gens du village, y z’ont l’habitude, maintenant. Y savent qu’on fait tout ce qu’on peut pour pas se faire remarquer. Y nous en tiennent compte.
Si p’pa se beurre comme la semaine dernière, et qu’y va se balader dans la grand-rue en caleçon rouge, les gens font comme s’ils l’avaient pas vu, pour pas que m’man se sente gênée. Y savent bien qu’y marche toujours comme un bon chrétien quand il est pas bourré.
Y pensent que ce qu’a poussé p’pa à picoler, c’est le p’tit Sam, qu’est not’bébé qu’on conserve dans une cuve au fond du cellier et qui recommence à faire ses dents. La première fois depuis la guerre de Sécession(25). On se disait qu’il avait fini de les faire, ses dents, mais avec le p’tit Sam, on sait jamais. Et y gigotait drôlement, aussi.
Un perfesseur qu’on garde dans une bouteille nous a dit une fois que le p’tit Sam il émet des trucs « subsoniques » quand y crie, mais que c’est juste sa façon de parler, à lui. Bah ! Ça ne veut rien dire. Ça vous chatouille les nerfs, c’est tout. P’pa peut pas le supporter. Cette fois, ça a même réveillé pépé, au grenier, pourtant il avait pas bougé depuis Noël. Et la première chose qu’il a fait quand il a ouvert les mirettes, c’est d’engueuler P’pa quelque chose de soigné.
« J’te vois sans savoir où ce que t’es ! qu’il a gueulé. T’es encore en train de chaparder, hein ! Si c’est pas malheureux, à ton âge ! Je vais te faire descendre, moi, tu vas voir ! »
Et il y a eu un grand bruit de chute, mais loin.
« Tu m’as bien fait tomber de trois mètres de haut, qu’il a gueulé, p’pa, loin dans la vallée. C’est pas juste ! J’aurais pu me casser quèque chose !
— C’est nous tous qu’on va finir par se faire casser les abattis si tu continues à te poivrer comme ça, a dit pépé. Voler en plein sous le nez des voisins ! Y a des gens qu’on a brûlés sur le bûcher pour bien moins que ça. Tu veux que l’humanité découv’le pot aux roses, pour nous tous ? Alors ta gueule, maintenant, faut que je m’occupe de Bébé. »
Pépé, y peut toujours calmer Bébé même si personne y arrive. Cette fois, y lui a chanté une petite chanson en sanscrit, et en un rien de temps y ronflaient tous les deux.
Moi, j’étais en train de combiner un truc à épaissir la crème fraîche pour m’man, parce qu’elle voulait faire des biscuits à la crème. J’avais pas beaucoup de matériel, à part une vieille luge et du fil électrique, mais j’ai pas besoin de beaucoup, faut dire. Juste comme j’essayais de pointer le bout du fil vers le nord-nord-est, voilà que je vois des pantalons à carreaux qui se débinaient dans les bois.
C’était l’oncle Lem. Même que je l’entendais penser. « C’est pas moi ! qu’y disait, mais vraiment fort, dans sa tête. Occupe-toi de tes oignons, Saunk. Chuis à au moins deux kilomètres de toi. Tu sais que ton oncle Lem est un chouette vieux qui raconte jamais de salades. Tu croyais-t’y que j’aurais voulu te doubler, mon gars ?
— Sûr que c’est pas ça qui te gênerait, que je lui ai répondu en pensée. Si tu pouvais y arriver, hein ? Qu’est-ce que tu mijotes encore, l’oncle ? »
Là-dessus, y s’est arrêté et a commencé à rebrousser chemin, mais en faisant un grand détour.
« Oh ! j’avais juste dans l’idée que ta m’man, elle aimerait bien que je lui cueille des mûres, il a pensé en donnant un coup de pied dans une pierre, sans avoir l’air d’y toucher. Si on te demande, t’as qu’à dire que tu m’as pas vu : Ça sera pas un mensonge. Tu m’as pas vraiment vu.
— Oncle Lem, que j’ai pensé vraiment fort, j’ai donné ma parole à m’man que je te laisserais jamais sortir tout seul, parce que la dernière fois que t’as filé…
— Allez, allez, mon p’tit gars, tu vas pas remett’ça sur le tapis.
— Y a pas moyen de dire non à un pote, oncle Lem, je lui ai rappelé, tout en enroulant mon fil électrique encore une fois. Alors tu vas attendre que j’aie fini de faire épaissir la crème fraîche, et on ira tous deux là où que c’est que tu veux aller. »
Alors j’ai vu le falzar à carreaux qui bougeait dans les buissons et il est sorti en me faisant un sourire constipé. Oncle Lem est un petit gros. Il est pas méchant, pour sûr, mais n’importe qui peut lui faire n’importe quoi, c’est pour ça qu’y faut toujours avoir l’œil sur lui.
« Et comment que tu vas faire ? » y m’a demandé en lorgnant le pot de crème. Tu vas les faire bosser plus vite, les p’tites bêtes ?
— Oncle Lem ! j’ai dit. Pourtant tu me connais. La cruauté envers les bêtes, c’est quèque chose que je peux pas encaisser. Ces pauv’petites, elles travaillent déjà assez comme ça à faire tourner le lait. Et elles se donnent tellement de mal que ça me fait mal au cœur. C’est qu’elles sont tellement petites qu’on peut même pas les voir sans loucher. P’pa dit que c’est des enzymes. Mais c’est pas possible. Elles sont trop petites.
— Ça, pour êt’petites, elles sont petites, l’oncle Lem il a dit. Alors, comment que tu vas faire ?
— Tu vois ce truc-là ? j’y dis, vachement fier. Ça va envoyer le pot de m’man dans la semaine prochaine. Par ce temps-là, y faut pas plus de deux jours pour qu’elle épaississe, la crème, mais je vais lui donner tout le temps. Et quand je récupère le pot… tac ! elle est épaisse. »
Sur ce, j’ai mis le pot sur la luge. « J’ai jamais vu un moutard aussi marie, il a dit l’oncle Lem en se penchant pour courber un fil en travers. Y vaut mieux que tu fasses comme ça à cause de l’orage de mardi prochain. Bon, vas-y, maintenant. »
J’ai envoyé le pot dans la semaine prochaine. Et quand il est revenu, la crème était à danser dessus, comme de bien entendu. Y avait aussi un frelon de la semaine prochaine qui grimpait le long du pot, et je l’ai écrasé. Alors, là, c’était pas malin, et je m’en suis aperçu à la seconde où mon doigt a touché le pot. Merde pour l’oncle Lem.
Y s’est trotté dans le bois en vitesse, en gueulant comme un âne tellement qu’il était content.
« Je t’ai eu, ce coup-là, morveux, qu’il m’a crié. On va bien voir comment tu vas décoller ton doigt du milieu de la semaine prochaine ! »
C’était à cause du décalage temporel. J’aurais dû m’en douter. Quand il avait mis le fil en travers, c’était pas pour l’orage. Ça m’a pris dix minutes pour me décoller, à cause d’une nana qu’on appelle Inertie, et qui vient se fourrer partout si on fait pas attention quand on tripote le temps. Moi, j’y comprends pas grand-chose, parce que je suis pas encore assez grand. L’oncle Lem dit qu’il a oublié plus de choses que je pourrai en apprendre jusqu’à la fin de mes jours.
Avec l’avance qu’il avait, j’ai bien failli le louper. J’ai même pas eu le temps de me changer pour mettre mes habits achetés au magasin, et pourtant je me doutais bien, à voir comme il était nippé, qu’il devait aller dans un endroit bien.
Mais alors, il se faisait une de ces biles ! J’arrêtais pas de rencontrer des petits bouts de pensée qu’il avait laissés derrière lui, comme des morceaux de nuages accrochés aux buissons. Ça m’en disait pas bien long parce qu’y-z’étaient déjà effilochés le temps que j’arrive, mais sûr qu’y devait avoir fait quelque chose qu’il aurait pas dû. Ça, n’importe qui l’aurait compris. C’était quèque chose comme ça :
« Merde de merde – si seulement j’avais fait ça – bon Dieu, pourvu que pépé s’en rende pas compte – oh ! ces salauds de Pugh, comment que j’ai pu être aussi con ? Merde de merde – chuis un pauv’mec, et chouette avec ça, qu’a jamais fait de mal à une mouche et pourtant, regarde-moi maintenant.
« Et le môme Saunk, y veut faire le mariole, mais ça lui apprendra une chose ou deux, ha-ha ! Oh ! merde de merde – fais pas attention, secoue-toi mon vieux, sûr qu’y faudra que tout finisse bien. Tu mérites tout ce qu’y a de mieux, Lemuel. Et pépé, y saura jamais rien. »
Eh ben, j’ai fini par voir son froc à carreaux à travers les bois, mais je l’ai quand même pas rattrapé avant la descente sur le terrain de pique-nique à l’entrée du patelin, et y cognait au guichet de la gare avec un doublon espagnol qu’il avait fauché dans la cantine à p’pa.
Ça m’a pas étonné qu’y demande un billet pour State Center. Je lui ai laissé croire que je l’avais pas rattrapé. Y s’est engueulé vieillement avec le mec qu’était au guichet, mais à la fin, il a fouillé dans son grimpant et il a sorti un dollar en argent et le mec s’est écrasé.
Le train crachait déjà de la fumée dans la gare quand l’oncle Lem il a foncé sur le quai. Ça m’a pas laissé beaucoup de temps, mais j’ai pas ralenti l’allure – il a fallu que je vole un peu sur les douze derniers mètres, mais je crois que personne s’en est aperçu.
Une fois, quand j’étais moujingue, y a eu une Grande Peste à Londres(26) où qu’on habitait à l’époque, et nous autres Hogben on avait dû se tirer en vitesse. Je me rappelle le boucan qu’y avait en ville, mais en y r’pensant, c’était rien du tout à côté du boucan qu’y avait à la gare de State Center quand on y est arrivés. Faut croire que les temps ont changé.
Des sifflets qui sifflent, des cornes qui cornent, des radios qui beuglent – on dirait que depuis deux cents piges chaque invention fait encore plus de bruit que celle d’avant. Ça m’a flanqué mal de tête jusqu’au moment où j’ai fait un truc que p’pa appelle l’élévation du seuil de résistance aux décibels, un nom que je trouve vachement snob.
L’oncle Lem savait pas que j’étais dans le coin. Je faisais attention à pas penser trop fort, mais y se faisait tellement de bile qu’y faisait attention à rien. Je l’ai suivi dans la foule de la gare, et après dans une grande rue drôlement passante. Qu’est-ce que ça m’a soulagé de laisser tomber le train !
J’aime pas penser à ce qui se passe dans la chaudière, avec toutes les pauv’petites bêtes, tellement petites qu’on arrive à peine à les voir, les pauvres, et qui courent dans tous les sens, toutes cuites et malheureuses et qui se cognent la tête que c’est à vous fend’le cœur.
Évidemment, c’est pas plus marrant de penser à ce qui se passe dans une bagnole qui vous croise sur la route.
L’oncle Lem, y savait où il allait. Y cavalait tellement vite qu’y fallait que je fasse tout le temps attention à pas me mettre à voler. J’arrêtais pas de me dire qu’y faudrait que je contacte la famille, des fois que ça tournerait trop au vinaigre et que je pourrais pus garder la situation en mains, mais y avait pas moyen. M’man était justement à l’assemblée des dames de la paroisse, et la dernière fois que ma voix lui était arrivée du ciel droit devant le révérend Jones, elle m’avait drôlement dérouillé en rentrant. Y nous connaît pas encore, nous autres Hogben.
P’pa était rond comme une queue de pelle. Pas la peine d’essayer de le réveiller. Et j’avais le trouillomètre à zéro à l’idée de réveiller le bébé si j’essayais d’appeler pépé.
Pendant ce temps-là, l’oncle Lem tricotait des gambettes. Et y se faisait un de ces mourons ! Y venait de voir une foule dans une petite rue, attroupée autour d’un grand camion ; tout le monde regardait un mec debout dans le camion qui gesticulait avec une bouteille dans chaque main.
Il avait l’air de faire un discours sur le mal de tête. Je l’entendais du bout de la rue. Et punaisés sur le camion, y avait des grands calicots qui disaient ANTI-MAL-DE-TÊTE PUGH.
« Oh ! merde de merde ! pensait l’oncle Lem. Oh ! pauv’de moi, qu’est-ce que je vais ben pouvoir faire ? Qu’est-ce qui serait jamais allé se figurer qu’y aurait un type qui finirait par épouser Lily Lou Mutz. Oh ! merde ! »
C’est vrai, je me rappelle qu’on avait tous été drôlement estomaqués quand Lily Lou Mutz s’était trouvé un Jules, y avait une paye de ça – dans les dix ans, je crois. Mais je pigeais pas du tout pourquoi ça faisait biler l’oncle Lem. Lily Lou, c’était bien la femelle la plus moche qu’ait jamais marché sur deux jambes. Et quand je dis moche, c’est parce qu’y a pas d’aut’mot, la pauv’fille.
Pépé avait dit une fois qu’elle le faisait penser à une fille qu’y connaissait et qui s’appelait Gorgone. C’est pas que c’était pas une bonne fille. Mais comme elle était si moche, y en avait – les voyous, je veux dire – qui lui en faisaient voir de toutes les couleurs.
Elle habitait toute seule dans une cabane en pleine montagne, et elle devait bien avoir dans les quarante piges quand un mec était venu de l’autre côté de la rivière et y l’avait demandée en mariage. Alors là, toute la vallée en était tombée sur le cul. Moi, le zigue, je l’ai jamais vu, mais y paraît que c’était pas le genre Apollon non plus.
Et en y repensant, je me suis dit à ce moment-là en regardant le camion – en y repensant, le mec, y s’appelait Pugh.
*
* *
Tout de suite après, l’oncle Lem il a reconnu ce qu’y cherchait sous un réverbère, sur le trottoir, juste en dehors de la foule, et il a foncé. On aurait dit un grand gorille et un petit gorille qui regardaient le mec du camion qui vendait les bouteilles.
« V’nez, qu’y gueulait, v’nez chercher vot’bouteille d’Anti-mal-de-tête Pugh pendant qu’il en reste !
— Alors, Pugh, me v’là, il a dit l’oncle Lem en regardant le grand gorille. Salut, Junior, qu’il a dit tout de suite après en regardant le petit gorille. Et je l’ai vu frissonner un peu.
Et sûr que c’est pas moi qu’irais lui reprocher ça. Deux mecs aussi vilains, j’en ai jamais vu dans toute ma putain de vie. S’y-z-avaient eu la gueule un petit peu moins bouffie, ou la taille juste un petit peu moins large, p’t-êt’qu’y m’auraient pas tant fait penser à deux limaces bien grasses, une adulte et une môme. Le dab était sur son trente-et-un avec son costume du dimanche et une grosse chaîne de montre sur le bide, et y se pavanait qu’on voyait bien qu’y s’était pas regardé dans la glace.
« Salut, Lem, qu’il a dit, plutôt détaché. T’es à l’heure, on dirait. Junior, dis bonjour à m’sieur Lem Hogben. Tu lui dois une fière chandelle à m’sieur Hogben, fiston. » Et il est parti à rire, d’un gros rire dégoûtant.
Junior a pas bougé. Y fixait la foule avec ses petits yeux en trous de vrille. Il avait dans les sept ans, et méchant comme la gale.
« J’y vais maintenant, p’pa ? il a croassé d’une petite voix criarde. J’peux y aller maintenant, p’pa ? Hein, p’pa ? »
À sa voix, j’ai regardé pour voir s’il avait pas une mitrailleuse. J’en ai pas vu, mais si des yeux pouvaient tuer, ceux de Junior y-z-étaient assez mauvais pour faucher la foule en moins de deux.
« C’est un bon p’tit gars, tu trouves pas, Lem ? a dit p’pa Pugh, vachement content de lui. Chuis fier de mon gars, je te jure. J’regrette que son pépé il ait pas pu le voir. Les Pugh, c’est une belle famille. Y en a pas deux comme ça au monde. Dommage que Junior soit le dernier de la race. Tu vois pourquoi que je t’ai demandé de venir, Lem. »
L’oncle Lem s’est remis à frissonner. « Ouais, il a dit, ça, pour voir, je vois. Mais c’est du pareil au même. Pas question, Pugh. »
Le petit Pugh il a fait qu’un tour.
« Alors je le corrige, p’pa ? il a croassé aigrement. J’y vais, p’pa ? Maintenant, p’pa ? Hein ?
— Ta gueule, fiston », il a dit le dab en lui expédiant une beigne. Le vieux Pugh, il a des mains comme des jambons. Le genre gorille, quoi.
La façon qu’il a balancé son battoir, on aurait juré que le p’tit irait valser de l’aut’côté de la rue. Mais il était drôlement solide, le môme. C’est tout juste s’il a accusé le coup, et après il a secoué la tête et il est devenu tout rouge.
Il s’est mis à hurler, tout fort avec sa voix grinçante :
« P’pa, je t’ai prévenu ! La dernière fois que tu m’as claqué, je t’ai prévenu ! Maintenant, je m’en vas te corriger ! »
Il a respiré un grand coup, et ses petits yeux de cochon y sont devenus si brillants qu’j’aurais juré qu’y-z-allaient se rejoindre par-dessus le nez. Et sa figure bouffie est devenue rouge comme une tomate.
« D’ac, Junior, a dit p’pa Pugh en vitesse. La foule est juste à point. Tu vas pas perdre tes forces avec moi, fiston. Vas-y sur la foule ! »
Pendant tout ce temps, moi j’étais resté derrière et je surveillais l’oncle Lem tout en esgourdant. C’est à ce moment-là que quelqu’un m’a tiré par la manche en me disant d’une petite voix toute polie :
« Excusez-moi, mais puis-je vous poser une question ? »
J’ai baissé les yeux. C’était un petit homme tout maigre avec une mine réjouie. Il avait un carnet dans sa main.
« D’accord, j’y dis – aussi poliment qu’lui. Dites voir, m’sieur.
— Je me demandais juste comment vous vous sentiez, c’est tout, dit le petit maigrichon, prêt à écrire.
— Eh ben, mon pote, j’y dis, c’est vraiment gentil à vous de me demander ça. J’espère que ça va bien pour vous aussi m’sieur. »
Il a secoué la tête, l’air plutôt ahuri.
« C’est ça l’ennui. Je n’y comprends rien. Je me sens bien.
— Pourquoi pas ? je demande. Y fait beau.
— Tout le monde ici se sent bien, il a continué comme s’y m’avait pas entendu. À part les exceptions normales, tout le monde est en bonne santé, dans cette foule. Mais dans à peu près cinq minutes ou même moins, suivant mes calculs… »
Il a consulté sa montre.
Juste à ce moment-là, j’ai reçu un grand coup de marteau sur le crâne.
Maintenant, faut savoir que personne peut faire mal à un Hogben en lui tapant sur le citron. Faut êt’fou pour essayer. Mes genoux se sont mis à trembloter, mais deux secondes après j’avais déjà récupéré et j’ai regardé pour voir qui c’est qu’avait voulu m’assommer.
Y avait pas âme qui vive. Mais la foule, ah ! dis donc, fallait voir comme a gueulait, avec tout le monde qui se tenait le cigare, et y se battaient pour arriver plus vite au camion où le mec y vendait ses bouteilles aussi vite qu’y pouvait empocher les biffetons.
Le petit maigrichon à la mine réjouie, y roulait les mirettes comme un canard dans la tempête.
« Oh ! ma tête ! qu’y chialait. Qu’est-ce que je vous disais ? Oh ! ma tête ! » Alors il a filé vers le camion en péchant de l’argent dans sa fouille.
Eh ben, la famille a beau dire que j’ai pas l’esprit vif, il aurait fallu êt’franchement con pour pas s’apercevoir qu’y se passait quèque chose de vraiment pas catholique. M’man peut toujours parler, chuis pas un d’meuré. Je me suis retourné pour regarder Junior Pugh.
Et il était là, cette petite teigne, rouge et gonflé comme un dindon, avec ses yeux qui jetaient des éclairs sur la foule.
« C’est de la magie, j’ai pensé, tout à fait calme. J’aurais pas cru que ça existait, mais c’est de la vraie magie. Mais alors, comment diable… »
Et alors je me suis rappelé de Lily Lou Mutz et de ce qu’oncle Lem pensait à part lui. Et ça a commencé à s’éclairer.
Maintenant, la foule était complètement partie et y se battaient pour acheter les bouteilles. Pour un peu, l’aurait fallu que je cogne pour arriver jusqu’à l’oncle Lem. Je me suis dit que c’était grand temps que je m’en mêle, vu qu’il a un cœur d’artichaut, et que pour la tête, c’est pas beaucoup mieux.
« Non, m’sieur, qu’y disait, très ferme. J’veux pas. C’est non. Pas question. J’le f’rai pas.
— Oncle Lem », j’ai dit.
Je vous jure qu’il a ben fait un bond d’un mètre en l’air.
« Saunk ! » il a crié. Il a viré au rouge, y m’a fait un sourire emmerdé, et puis il a pris l’air en rogne, mais je voyais bien qu’il était plutôt soulagé. « J’t’avais dit d’pas me suivre, il a dit.
— M’man m’a dit d’jamais t’perdre de vue, j’ai dit. J’ai promis à m’man, et nous autres Hogben, on tient toujours nos promesses. Qu’est-ce qui se passe ici, oncle Lem ?
— Oh ! Saunk, y a que tout va de travers ! gémit l’oncle Lem. Me v’là avec un vrai cœur d’or, et pourtant j’aimerais mieux êt’mort ! J’te présente m’sieur Ed Pugh, Saunk. Il essaye de me faire mourir.
— Mais non, Lem, qu’a dit Ed Pugh, tu sais bien que c’est pas vrai. Je veux mes droits, c’est tout. Content d’te connaître, p’tit. Encore un Hogben, je parie. P’t-êt’que tu pourrais dire à ton oncle de…
— ’Scusez-moi de vous interrompre, m’sieur Pugh, j’ai dit, vachement poli, mais vous pourriez p’t-êt’m’affranchir. Tout ça, pour moi, c’est du chinois. »
Y s’est éclairci la gorge et a bombé le torse, drôlement content de lui. J’me rendais bien compte que c’était un truc qu’il aimait parler dessus. Y s’sentait plus pisser, ça se voyait.
« Chais pas si vous avez connu feue ma pauv’chère épouse, Lily Lou Mutz qu’a s’appelait. Et v’là not’petit, Junior. C’est un bon môme aussi. Malheureux qu’on n’en ait pas eu neuf ou dix aut’comme lui. »
Il a poussé un soupir à fendre les pierres.
« Enfin, c’est la vie. J’avais espéré que je me marierais jeune, et que j’aurais toute une ribambelle de moutards, vu qu’chuis le dernier d’une belle lignée, Et que j’ai pas l’intention de laisser la famille s’éteindre avec moi. »
Sur ce, il a regardé l’oncle Lem de travers. Oncle Lem, il a poussé une espèce de gémissement.
« J’veux pas, qu’il a dit. Et tu pourras pas m’obliger.
— On verra bien, a dit Ed Pugh, menaçant. P’t-êt’que ton neveu qu’est là, y sera plus raisonnable. J’ai bien l’honneur de t’apprendre que j’vas devenir une puissance dans cet État, et ce que j’dirai, on l’fera.
— P’pa, a grincé le petit Junior, je crois qu’ils sont en train de ralentir, comme qui dirait. Tu veux pas que j’leur double le traitement pour cette fois, dis, p’pa ? J’te parie que j’peux en refroidir un ou deux si je me laisse aller. Dis, p’pa… »
Ed Pugh il a fait comme si il allait redérouiller cette sale petite gale, mais je suppose qu’il a fait gaffe.
« Faut pas interromp’tes vieux, fiston, il a dit. P’pa est occupé. Fais ton boulot et ferme-la. »
Il a jeté un coup d’œil sur la foule qui continuait à miauler.
« Tiens, les mecs là-bas, derrière le camion, tu peux leur en remettre une giclée, il a dit. Ils achètent pas assez vite. Mais pas double dose, Junior. Faut que t’économises tes forces, t’es en pleine croissance. »
Il s’est retourné vers moi.
« Junior, c’est un gosse doué, il a dit, vachement fier. Comme tu vois. Il a hérité ça de sa chère défunte mère, Lily Lou. J’étais en train de te raconter sur Lily Lou. Comme je disais, j’voulais m’marier jeune, mais ça s’est mal goupillé, et quand j’ai pris femme, ma jeunesse elle était loin. »
Y s’est gonflé comme un crapaud, en baissant les yeux pour s’admirer. Jamais vu un mec plus content de lui.
« J’ai jamais trouvé une femme qui me rega… j’veux dire, j’ai jamais trouvé la femme qu’y fallait jusqu’au jour que j’ai rencontré Lily Lou Mutz.
— J’vous comprends », j’ai dit, toujours poli. Et c’est vrai que je comprenais. Il avait dû chercher longtemps, drôlement longtemps avant de trouver une fille assez moche pour le regarder plus d’une fois. Même Lily Lou, la pauvre fille, elle avait dû gamberger un bout de temps avant de dire oui.
« C’est là que ton oncle Lem il entre en scène.
Comme qui dirait, il avait jeté un sort à Lily Lou.
— Jamais ! il a gémi, l’oncle Lem. Et pis comment que j’aurais pu savoir qu’elle allait se marier et passer le truc à son môme ? Qu’est-ce qu’aurait été penser que Lily Lou elle se mar…
— Il lui a jeté un sort. » Ed Pugh a continué comme si de rien n’était. « Seulement, elle m’en a jamais parlé jusqu’à son lit de mort. Seigneur, sûr que je l’aurais dérouillée quelque chose de bien si j’avais su qu’elle me cachait ça pendant toutes les années qu’on a vécu ensemble ! C’était le sort que Lemuel lui avait jeté, et elle l’a refilé à son chiard.
— J’avais fait ça juste pour la protéger, il a dit oncle Lem, du tac au tac. Tu sais bien que c’est la vérité, mon p’tit Saunk. Cette pauvre Lily Lou, elle était tellement moche que les gens lui jetaient des pierres avant d’avoir compris ce qu’y faisaient. C’était automatique. Et on peut pas leur reprocher. Moi-même, je me suis retenu plus souvent qu’à mon tour.
« Mais cette pauvre Lily Lou, elle me faisait de la peine. Tu peux pas savoir comme j’ai lutté longtemps contre mes bons penchants, Saunk. Mais mon cœur d’or m’amène toujours des emmerdes, Un jour, cette pauvre créature, a m’a fait tellement de peine que je lui ai jeté ce sort. Tout le monde en aurait fait autant, Saunk.
— Comment t’as fait ? » j’ai demandé, vachement intéressé, et me disant que ça pourrait être utile un jour ou l’autre. Chuis encore jeune, et j’ai beaucoup de choses à apprendre. »
Alors, il a commencé à m’expliquer, et j’ai pas compris grand-chose. D’abord, j’ai eu l’impression que c’était un mec appelé Gène Chromosome qu’avait fait le boulot pour lui, et après y s’est lancé dans un grand laïus sur les ondes alpha du cigare.
Merde, alors là, j’ai pas besoin qu’on m’fasse un dessin. Tout le monde doit bien avoir remarqué la façon que ces petites ondes elles ondulent sur la tête des gens quand y réfléchissent. J’ai regardé pépé, des fois, quand il avait jusqu’à six cents pensées différentes qui suivaient les petites rigoles qu’y a dans son citron. Ça m’fait mal aux yeux de regarder trop près, quand pépé y pense.
« Et v’là, c’est comme ça qu’il a terminé, l’oncle Lem, et v’là que ce p’tit serpent à sonnettes, il a hérité de tout le truc.
— Ben, pourquoi t’obliges pas ce mec, Gène Chromosome, à défaire ça et à tout remett’comme chez les autres ? C’est pourtant pas difficile. Regarde, oncle Lem. »
Sur ce, j’ai fixé Junior juste au poil, avec les drôles d’yeux qu’on est obligé de prendre quand on veut voir à l’intérieur des gens.
Comme de bien entendu, j’ai vu exactement ce qu’oncle Lem m’avait annoncé. Des chaînes de p’tits mecs tout minuscules qui se tenaient collés pour pas crever, et des tout petits bâtons qui remuaient dedans toutes les petites cellules que tout le monde est fait, sauf p’t-êt’le p’tit Sam, not’bébé.
« Écoute, oncle Lem, j’ai dit, tout ce que t’as fait quand t’as donné le charme à Lily Lou, c’est de tordre ces petits bâtons comme ça et de les attacher pour faire ces petites chaînes qui se trémoussent si vite. Alors, pourquoi que tu les tords pas de l’autre côté pour que Junior y soit sage ? Ça devrait pas être coton.
— Sûr que c’est pas coton, il a soupiré l’oncle Lem. Mais t’as vraiment pas de tête, Saunk. T’as même pas écouté ce que j’ai dit. Je peux pas les tordre de l’aut’côté sans tuer Junior.
— L’monde s’en porterait que mieux, j’ai dit.
— Chais bien. Mais tu sais ce qu’on a promis à pépé : plus de meurtres.
— Mais, oncle Lem ! j’ai éclaté. Ça, c’est é-pou-vantable ! Tu veux dire que ce vilain p’tit serpent à sonnettes va emmerder le monde jusqu’à ce qu’il crève ?
— Pire que ça, Saunk », il a dit. Pauvre oncle Lem, y pleurait presque. « Y va passer le pouvoir à ses descendants, exactement comme Lily Lou le lui a passé, »
Pendant une minute, sûr que j’ai dû avoir l’air au bord de passer l’arme à gauche. Puis je me suis mis à rigoler.
« Pleure pas, oncle Lem, j’ai dit. T’en fais pas. Regarde-le, ce sale crapaud. Y a pas une femelle qui voudra s’en approcher à un kilomètre. Il est déjà aussi répugnant que son dab, Et oublie pas que c’est le fils à Lily Lou. P’t-êt’qu’y va devenir de plus en plus moche en grandissant. Y a une chose qu’est sûre : y se mariera jamais.
— Alors là, vous vous fourrez le doigt dans l’œil », a crié Ed Pugh encore plus fort. Il était tout rouge et il avait l’air complètement hors de lui. « Croyez pas que j’ai pas entendu, il a dit. Et croyez pas que j’vas oublier ce que vous avez dit sur mon gosse. J’vous ai dit que j’allais êt’quelqu’un dans la ville. Junior et moi, on ira loin, avec les dons qu’il a.
« Chuis déjà au Conseil municipal, et la semaine prochaine, devrait y avoir une place libre au Sénat de l’État – à moins que l’vieux schnock que j’ai dans l’idée, y soit plus coriace que je croyais. Alors je vous avertis, jeune Hogben, toi et ta famille, vous allez payer vos insultes.
— Personne devrait s’mett’dans tous ses états en entendant la vraie vérité du bon Dieu, j’ai dit. Junior est un spécimen à chier partout.
— Faut juste s’y habituer, son p’pa a dit. Nous aut’Pugh, on est durs à comprendre. Très durs, faut croire. Mais on a not’fierté. Et j’vais faire ce qu’y faudra pour que la famille s’éteigne jamais. Jamais, t’entends ça, Lemuel ? »
Lemuel, il a juste fermé les yeux très fort en secouant la tête.
« Non, m’sieur, il a dit. J’le ferai jamais. Jamais, jamais, jamais, jamais…
— Lemuel, a dit Ed Pugh d’un ton à vous flanquer les foies, Lemuel, tu veux que je te lâche Junior dessus ?
— Oh ! ça ; ça vaut pas le coup, j’ai dit. Vous avez vu qu’il a essayé sur moi, non ? Ça vaut pas le coup, m’sieur Pugh. On peut pas avoir un Hogben avec un charme.
— Eh ben… » Il a regardé autour de lui, en se creusant le citron. « Hum-hum ! J’vas trouver quelque chose. Je… cœur d’artichaut, c’est bien ça ? T’as promis à pépé que tu tuerais personne, hein ? Lemuel, ouvre les yeux et regarde de l’aut’côté de la rue. Tu vois cette jolie petite vieille avec sa canne ? Ça t’plairait si Junior la zigouillait sur le coup ? »
L’oncle Lemuel, il a juste fermé les yeux encore plus fort.
« J’veux pas regarder. J’la connais pas, la pauv’femme. Si elle est si vieille que ça, elle en a pus pour tellement longtemps, de toute façon. À sera p’t-êt’mieux morte. Elle a p’t-êt’ben des rhumatisses partout.
— Bon, bon. Alors, qu’est-ce que tu dirais de cette jolie drôlesse avec le bébé dans ses bras ? Regarde, Lemuel. Il est vachement mignon, le moutard. Avec un beau ruban rose dans son bonnet, hein ? Et vise-moi ces petites fossettes, là ! Junior, prépare-toi à les supprimer sur place. La peste bubonique, pour commencer, Après ça…
— Oncle Lem, j’ai dit, vachement mal à l’aise, chais pas ce que pépé dirait de ça, mais p’t-êt’… »
Oncle Lem a ouvert les yeux une seconde, et y lui sortaient de la tête. Y m’a regardé, complètement affolé.
« C’est pas de ma faute si j’ai un cœur d’or, il a dit. Chuis un brav’vieux, et tout l’monde me tombe dessus. Eh ben, j’en ai marre, J’joue pus. Maintenant, j’m’en fous si Ed Pugh refroidit toute l’humanité. Et j’m’en fous si pépé s’aperçoit de ce que j’ai fait. J’me fous d’tout. »
Il a éclaté d’un rire démentiel.
« J’m’en vas reprend’le d’sus. Chaurai rien sur rien. J’m’en vas faire un petit roupillon, Saunk. »
Et là-dessus, il est devenu tout raide et il est tombé la tête la première sur le trottoir, raide comme un parapluie.
*
* *
Alors là, j’me faisais de la bile, mais j’ai pas pu m’empêcher de rigoler. Y a des moments qu’il est quand même marrant, l’oncle Lem. Chavais qu’y s’était r’mis à roupiller, comme y fait chaque fois qu’il a des emmerdes. P’pa dit que c’est la chatalepsie, mais les chats ont pas le sommeil si lourd que ça.
Oncle Lem il est tombé sur le trottoir tout d’une pièce, et il a même rebondi un peu. Junior il a hurlé de joie. Chuppose qu’il a cru que c’était à cause de lui qu’l’oncle Lem était tombé. De toute façon, de voir quelqu’un par terre et sans défense, ça l’a fait venir en vitesse, Junior, et il a donné un bon coup de pied à l’oncle, en plein dans la tête.
Alors, comme je vous ai dit, nous autres Hogben, on a la tête plutôt dure. Junior s’est mis à gueuler. Et aussi à sautiller en se tenant le pied à deux mains.
« J’vas t’en envoyer une bonne dose ! il a hurlé à l’oncle Lem. Une bonne dose, toi, hein, toi, espèce d’Hogben, toi ! » Il a respiré un grand coup, il est devenu tout rouge et…
Et c’est là que c’est arrivé.
Comme un éclair. Moi, les sorts, j’m’y connais pas tellement. Bien sûr, j’avais une idée de ce qui se préparait, mais ça m’a eu par surprise. P’pa a essayé de m’expliquer ce qu’était arrivé, plus tard, et il a dit que ça avait juste stimulé les toxines latentes dans l’organisme. Ça avait changé Junior en agent catalytoxique, à cause que l’acide désosyribonucléique de ses gènes a été réarrangé et a agi sur les ondes kappa de son répugnant p’tit crâne et les a accélérées jusqu’à p’t-êt’trente microvolts. Mais putain de chierie, vous connaissez p’pa. Il est trop feignant pour causer anglais, alors y fauche tous ces bordels de mots dans la tête aux aut’quand il en a b’soin.
Ce qui s’est vraiment passé, c’est que tout le poison que cette petite teigne avait embouteillé à l’intérieur, tout prêt à le lâcher sur la foule, ça a tout reflué en plein dans la gueule à l’oncle Lem. J’ai jamais vu quèque chose comme ça. Et ce qu’y a de plus moche… c’est que ça a réussi.
Parce qu’oncle Lem, qu’était vachement bien endormi, y résistait pas un poil. On aurait pas pu l’réveiller même avec des tisonniers chauffés au rouge. Et c’est sûrement pas moi qu’irais mett’des tisonniers chauffés au rouge sous la main d’Junior Pugh. D’ailleurs, il en avait pas besoin. Le sort avait frappé l’oncle Lem comme un coup de tonnerre.
Il a viré au vert pâle sous nos yeux.
C’est bizarre, mais j’ai eu l’impression qu’un grand silence tombait quand il est devenu vert, l’oncle Lem. J’ai levé les yeux, ahuri. Et alors j’ai réalisé ce qui se passait. C’était la foule qu’avait arrêté de couiner et de gueuler.
Les gens buvaient leur anti-mal-de-tête à la bouteille en se frottant le front et en riant d’un air débile et soulagé. Toute la force de Junior elle était concentrée sur l’oncle Lem, et comme de bien entendu, le mal de tête de la foule, il avait disparu.
« Que se passe-t-il ici ? cria une voix que je connaissais. Cet homme est évanoui ? Pourquoi ne venez-vous pas à son secours ? Laissez-moi passer, je suis médecin. »
C’était le maigrichon à la mine réjouie. Y buvait aussi l’anti-mal-de-tête à la bouteille en creusant son chemin dans la foule, mais il avait rangé son carnet. Quand il a vu Ed Pugh, il a pris un air mauvais.
« Alors, c’est vous, conseiller Pugh ? il a dit. Comment se fait-il que vous soyez toujours là quand il y a des ennuis ? Qu’avez-vous fait à ce pauvre homme ? Cette fois, vous êtes peut-être allé trop loin.
— J’ai rien fait, a dit Ed Pugh. J’l’ai seulement pas touché. T’nez vot’langue, docteur Brown, ou vous l’regretterez. Chuis une puissance dans ce patelin.
— Regardez ça ! a croassé le docteur Brown en regardant l’oncle Lem. Cet homme est mourant ! Qu’on appelle une ambulance, vite ! »
L’oncle Lem recommençait à changer de couleur. Moi, je rigolais dans ma manche. Chavais ce qui se passait et c’était plutôt marrant. Tout le monde a des tas de microbes, de virus et de petites bêtes comme ça dans le corps, forcément.
Quand le sort de Junior avait frappé l’oncle Lem, tout le troupeau s’était mis à se remuer quelque chose de terrible, et ça avait débusqué une chiée d’aut’p’tites bestioles que p’pa appelle des anticorps et a s’étaient mises au boulot presto. Et a sont pas aussi malades qu’a-z-en ont l’air, vu qu’a sont blanches de naissance.
Chaque fois qu’une saloperie commence à vous chatouiller, ces p’tites bestioles blanches a prennent leur pétard et a courent sus à l’ennemi comme des folles dans tout vot’corps. Et ça canarde, et ça gueule, et ça débite des gentillesses, vous pouvez pas savoir. Une vraie corrida.
C’est ce qu’était en train de se passer dans l’oncle Lem. Seulement, nous autres Hogben, on a une milice spéciale en plus, et tout le monde avait été rappelé sous les drapeaux en vitesse.
Et y secouaient, assommaient et injuriaient l’ennemi avec tellement d’ardeur que l’oncle Lem était passé du vert pâle à une sorte de violet, avec des grandes taches bleu et jaune qui commençaient à s’élargir. Ce qu’y pouvait avoir l’air malade ! Évidemment, ça lui faisait pas vraiment mal. La milice des Hogben peut ratatiner n’importe quel microbe en moins de deux.
Mais sûr qu’il avait pas l’air appétissant.
Le docteur maigrichon s’est accroupi près d’l’oncle Lem et lui a tâté le pouls.
« Eh bien, vous êtes arrivé à vos fins, qu’il a dit en regardant Ed Pugh. Je ne sais pas comment vous vous y êtes pris, mais cette fois vous êtes allé trop loin. Cet homme semble frappé de la peste bubonique. Je vais prendre des mesures pour qu’on vous surveille de près, et votre petit sauvage aussi. »
Ed Pugh a ri jaune, et je voyais bien qu’il était en rogne.
« Vous en faites surtout pas pour moi, docteur Brown, il a dit, mauvais. Quand ch’rai gouverneur – et j’ai déjà fait mes plans – votre hôpital, que vous en êtes si fier, y touchera pus un rond du gouvernement. C’est du propre ! Des mecs qui se prélassent au plumard en s’empiffrant toute la journée ! Y a qu’à les mett’dehors à bosser, v’là ce que j’vous dis. Nous les Pugh, on est jamais malades. Quand ch’rai gouverneur, vous verrez si je gaspillerai le pognon de l’État à payer les gens pour qu’y restent au pieu ! »
Le docteur, il a rien trouvé à répondre, sauf :
« Alors, cette ambulance ?
— Si vous voulez parler de cette grande voiture toute en longueur qui fait tant de potin, j’ai dit, elle est à cinq kilomètres d’ici, à peu près, et elle fonce plein gaz. Mais l’oncle Lem a pas besoin d’ambulance. Il a juste une attaque. Dans la famille, on en a tout le temps. C’est rien du tout.
— Seigneur ! a dit le toubib en regardant l’oncle Lem. Vous voulez dire qu’il a déjà eu ce genre de chose et qu’il a survécu ? »
Puis il a levé les yeux et il m’a regardé.
« Oh ! je vois, il a dit. Vous avez peur de l’hôpital, hein ? Eh bien, ne vous inquiétez pas. Nous ne lui ferons pas de mal. »
Ça, ça m’a quand même estomaqué. C’était un mec à la redresse et c’est pour ça que j’étais obligé de lui bourrer un peu le mou. L’hôpital, c’est pas un endroit pour les Hogben. Dans les hôpitaux, les gens vont fourrer leur nez partout. C’est pour ça que j’ai appelé l’oncle Lem vraiment fort, dans ma tête.
« Oncle Lem, j’ai hurlé en pensée, oncle Lem, réveille-toi, vite ! Pépé va t’écorcher vif et clouer ta peau sur la grange s’y s’aperçoit que tu t’es laissé emmener à l’hôpital. Tu veux qu’y sachent que t’as deux cœurs dans la poitrine ? Et tes os, la façon qu’y sont accrochés ensemble ? Et ton gésier, comment qu’il est fait ? Oncle Lem ! Réveille-toi ! » Autant pisser dans un violon. Il a pas bougé un cil. Alors là, j’ai commencé à avoir les flubes. Oncle Lem m’avait sûrement mis dans le pétrin. V’là que j’me retrouvais avec une de ces responsabilités sur le cul et pas la plus petite idée de qu’est-ce qu’y fallait que je fasse pour m’en sortir. Chuis jeune, après tout. Mes souvenirs remontent à peine au grand incendie de Londres, du temps que Charles II il était roi, avec ses longues boucles qui lui tombaient sur les épaules. Mais sur lui, ça faisait joli.
« M’sieur Pugh, j’ai dit, faut retenir Junior. J’peux pas les laisser emmener l’oncle Lem à l’hôpital. Vous savez bien que j’peux pas.
— Continue, Junior, a dit m’sieur Pugh avec un sourire vache. J’veux dire deux mots au petit Hogben qu’est là. Vas-y, Junior ! »
Le docteur nous a jeté un coup d’œil intrigué, et Ed Pugh il a ajouté :
« Viens par ici, Hogben. J’veux t’parler en particulier. Junior, doucement ! »
Les taches bleu et jaune d’oncle Lem, a-z-ont viré au vert sur les bords. Le docteur il en est resté comme deux ronds de flan et Ed Pugh a pris mon bras et m’a tiré à l’écart. Quand on a été comme qui dirait à l’abri des oreilles indiscrètes, y m’a dit en confidence, et en me fixant de ses petits yeux en trou de vrille :
« J’crois que tu sais ce que j’veux, Hogben. Lem a jamais dit qu’y pouvait pas, mais seulement qu’y voulait pas. Alors, chais que vous pouvez faire ça pour moi, vous autres.
— Qu’est-ce que c’est que vous voulez au juste exactement, m’sieur Pugh ? j’ai demandé.
— Tu sais bien. Je veux êt’sûr que ma famille continue. J’veux qu’y ait toujours des Pugh. Moi, j’ai déjà eu un drôle de tintouin pour me marier, et chais que Junior est pas parti pour y arriver en douceur. D’nos jours, les femmes a-z-ont un vrai goût d’chiottes.
« Depuis que la pauv’Lily Lou elle est montée au ciel, y a pas eu sur Terre une femme assez moche pour s’marier avec un Pugh, et j’ai peur que Junior soit l’dernier d’une glorieuse lignée. Avec le don qu’il a, je peux pas supporter c’t’idée. Alors, tu t’arranges pour que not’famille s’éteigne pas, et moi j’fais arrêter Junior.
— Mais si je m’arrange pour vot’famille s’éteigne pas, alors c’est toutes les autres qui s’éteindront, dès qu’y aura assez de Pugh partout.
— Et alors ? a dit Ed Pugh en souriant. On est un beau brin d’race, y a pas à dire. » Il a gonflé ses biceps. Il était grand, encore plus que moi, « Y a pas de mal à peupler l’pauv’monde avec une bonne race, non ? Comme je vois les choses, avec le temps, nous autres Pugh on finira par peupler toute la Terre. Et c’est toi qui vas nous aider, jeune Hogben.
— Oh non, j’ai dit. Oh non, même si chavais comment… »
Y a eu un barouf terrible à l’aut’bout de la rue, et la foule s’est écartée pour laisser passer l’ambulance, qui s’est arrêtée le long du trottoir à côté d’l’oncle Lem. Plusieurs mecs sont sortis avec une sorte de paillasse sur des bâtons, Le docteur Brown s’est relevé, l’air soulagé.
« J’ai cru que vous n’arriveriez jamais, il a dit. Je crois que cet homme devrait être mis en quarantaine. Dieu sait ce que nous allons découvrir aux examens de laboratoire. Passez-moi ma trousse, s’il vous plaît. J’ai besoin de mon stéthoscope. Le cœur de cet homme a quelque chose de bizarre. »
Alors là, mon cœur il est tombé dans mes talons. On était foutus et je le savais… toute la tribu Hogben. Une fois que les docteurs et les savants auront dégotté le pot aux roses, y nous ficheront pus jamais la paix. On aura pas pus de vie privée qu’un grain de maïs dans un silo.
Ed Pugh me regardait avec un sourire mauvais sur sa gueule bouffie.
« Tu t’fais chier, hein ? il a dit. Et t’as pas tort. J’vous connais, les Hogben. Tous sorciers. Une fois qu’y-z-auront Lem à l’hôpital, Dieu sait ce qu’y vont trouver. Ça doit pas êt’légal d’êt’sorcier. T’as trente secondes pour te décider, jeune Hogben. Qu’est-ce que tu réponds ? »
Bon, qu’est-ce que j’pouvais répondre ? J’pouvais pas lui promett’ce qu’y m’demandait, quand même ! Pour qu’après le monde entier tombe sous la botte des Pugh ! Nous, les Hogben, on vit longtemps. On a plein de projets sérieux pour l’avenir, quand 1’reste de l’humanité nous aura rattrapés. Mais si d’ici là y a plus que des Pugh sur la Terre, c’est vraiment pas excitant. J’pouvais pas dire oui.
Mais si j’disais non, y-z-allaient emmener l’oncle Lem. Nous autres Hogben, on était rétamés, d’un côté comme de l’autre.
Y avait qu’une chose à faire, J’ai respiré un grand coup, j’ai fermé les yeux et j’ai hurlé dans ma tête.
« Pépé ! j’ai crié.
— Oui, mon p’tit ? il a répondu d’une belle voix grave, dans ma tête. On aurait dit qu’il avait été à côté de moi depuis le début, attendant que je l’appelle. Il était à plus de cent cinquante bornes, et y dormait à poings fermés. Mais quand un Hogben appelle comme j’avais appelé, il a droit à une réponse – et en vitesse. Je l’ai eue.
D’habitude, pépé aurait glandé pendant un quart d’heure à poser des questions à la con sans écouter les réponses et à parler des tas de vieux dialectes bizarres – comme le sanscrit, qu’il a appris quelque part au cours des âges. Mais cette fois, y comprenait que c’était du sérieux.
« Oui, mon p’tit ? » C’est tout ce qu’il a dit.
Je lui ai ouvert mon esprit tout grand comme un livre de classe. On avait pas le temps de faire des questions et des réponses. Le toubib était en train de sortir son bidule pour écouter les deux cœurs d’oncle Lem qui battent pas en mesure, et une fois qu’il aurait entendu ça, ça serait not’fête, à nous autres Hogben.
« À moins que tu m’laisses les tuer, pépé », j’ai ajouté. Parce qu’à ce moment-là, je savais qu’il avait lu toute la situation de A jusqu’à Z en un seul coup d’œil.
J’ai eu l’impression qu’il est resté sans rien dire vachement longtemps après ça. Le toubib avait sorti son bidule et il se fourrait les petites branches noires dans les oreilles. Ed Pugh me regardait comme un vautour, Junior était là, tout gonflé de son poison, et regardant autour de lui avec ses petits yeux en trous de vrille pour voir si y avait quelqu’un à dégommer. J’aurais bien voulu qu’il se décide pour moi, parce que j’avais mis un truc au point pour que ça rebondisse sur moi et que ça lui revienne en plein dans la gueule. Y avait même une chance pour que ça le refroidisse sur le coup.
J’ai entendu pépé soupirer dans ma tête.
« On a le couteau sous la gorge, Saunk », il a dit. J’me rappelle avoir été un peu ahuri d’l’entend’parler dans la langue de tout le monde. « Dis à Pugh que c’est d’accord.
— Mais, pépé, j’ai dit.
— Fais ce que j’te dis ! »
Il a parlé tellement sec que ça m’a donné mal de tête.
« Vite, Saunk ! Dis à Pugh qu’on lui f’ra ce qu’y veut. »
Alors, j’ai pas osé désobéir. Mais cette fois, j’ai quand même pas été loin de braver pépé.
Ça paraît normal que même un Hogben puisse devenir gâteux à la longue, et je me suis dit que p’t-êt’ben que pépé commençait à débloquer, depuis le temps.
Ce que je pensais de lui, c’est : « D’accord, si c’est ce que tu veux, mais sûr que ça me plaît pas. Si y se met dans la tête de nous faire danser à sa guise, on devrait au moins avoir le courage de recevoir ça comme des Hogben et d’enfermer toute cette saloperie de poison dans Junior, au lieu de le répandre dans le monde entier. » Mais tout haut, j’ai parlé à m’sieur Pugh. « D’accord, m’sieur Pugh, j’y dis aussi plat qu’un larbin. Vous gagnez, Mais arrêtez Junior. Vite, avant que ça soit trop tard. »
*
* *
M’sieur Pugh, il a une grande voiture jaune, basse et sans toit. Elle va drôlement vite. Et elle fait un drôle de boucan. Une fois, chuis presque sûr qu’on a écrasé un môme sur la route, mais m’sieur Pugh a pas fait attention, et moi, j’ai rien osé dire. Comme dit pépé, les Pugh ils nous tenaient le couteau sous la gorge.
Il en a fallu des parlotes avant qu’y-z-acceptent de venir à la maison avec moi. Ça faisait partie des ordres de pépé.
« Comment j’peux savoir si vous allez pas nous assassiner tous les deux une fois qu’on sera dans vot’désert ? a demandé m’sieur Pugh.
— J’pourrais vous tuer ici, si j’voulais, j’lui ai dit. Et j’le ferais bien, mais pépé veut pas. Vous êtes en sûreté si c’est les ordres de pépé, m’sieur Pugh. Les Hogben ont jamais manqué à leur parole. »
Alors il a dit oui, surtout parce que j’ai dit qu’on pourrait pas jeter les sortilèges qu’y fallait ailleurs que sur not’territoire, On a chargé l’oncle Lem à l’arrière de la bagnole et on a mis le cap sur les collines. Évidemment, il a fallu discuter dur avec le toubib.
L’oncle Lem, il est têtu comme une bourrique. Y voulait pas se réveiller, mais une fois que Junior a arrêté sa magie, il a eu vite fait de reprend’ses couleurs. Le toubib voulait pas en croire ses yeux, même en le voyant. M’sieur Pugh a été obligé de l’secouer drôlement pour qu’y nous laisse partir. On a laissé le toubib assis sur le trottoir, en train de se parler tout seul en se frottant le crâne d’un air ahuri.
Jusqu’à la maison, j’ai senti pépé qui étudiait les Pugh dans mon crâne. J’avais l’impression qu’y soupirait et même qu’y secouait la tête – enfin, ce qui en tient lieu – et qu’y solutionnait des problèmes qu’avaient pas de sens pour moi.
Quand on s’est arrêtés devant la maison, y avait pas un chat en vue. J’entendais pépé qui remuait et grommelait sur son sac en toile de jute au grenier, mais p’pa semblait s’être rendu invisible, et quand j’lui ai demandé où il était, il était trop beurré pour le dire. Bébé dormait. M’man était toujours à l’assemblée des dames patronnesses, et pépé a dit de pas la déranger.
« On peut s’occuper de ça tous les deux, Saunk, il a dit dès qu’on est descendus de voiture. J’ai bien réfléchi. Tu te rappelles la luge que t’as faite ce matin pour épaissir la crème de m’man ? Sors-la, fiston, sors-la. »
J’ai vu d’un seul coup ce qu’il avait en tête.
« Oh ! non, pépé ! j’ai dit tout haut.
— À qui tu parles ? Ed Pugh il a demandé en descendant de voiture. J’vois personne. C’est ça, chez toi ? C’est des ruines, non ? Reste à côté de moi, Junior. J’me fie pas à des gens que j’vois pas. »
« Sors la luge, Saunk, pépé il a dit, très ferme. Je l’ai toute préparée. On va renvoyer ces deux gorilles dans le passé, à une époque qui leur va.
— Mais pépé ! j’ai gueulé, seulement cette fois c’était dans ma tête. Y faut en discuter avant. Laisse-moi au moins appeler m’man. Et p’pa, il est drôlement futé quand il est pas bourré. On d’vrait attendre qu’y se réveille. Et j’trouve qu’on d’vrait aussi mettre Bébé dans le coup. J’trouve pas du tout que c’est une bonne idée d’les renvoyer dans l’passé, pépé.
— Bébé dort, a dit pépé. Fous-lui la paix. Y s’est endormi en lisant son Einstein, le p’tit ange. »
Je crois que ce qui m’embêtait le plus, c’est la façon que pépé parlait la langue de tout le monde. Y fait jamais ça quand il est dans son état normal. Je me disais que peut-être le grand âge l’avait rendu gâteux tout d’un coup et qu’il avait plus que de la sauce blanche dans sa… oh ! disons dans sa tête.
« Mais pépé, j’ai dit en essayant de garder mon calme, tu piges pas ? Si on les renvoie dans le passé et qu’on leur fait ce qu’on leur a promis, la situation va être un million de fois pire qu’avant. Ou alors, tu vas les renvoyer à l’an un et après tu tiendras pas ta promesse ?
— Saunk ! a dit pépé.
— Je sais, Si on a promis, y faut tenir. Mais si on les renvoie à l’an un, ça veut dire qu’y vont se mettre à pulluler entre cette époque-là et maintenant. Et à chaque génération, y aura bien plus de Pugh qu’à celle d’avant.
« Pépé, cinq secondes après qu’y seront retournés à l’an un, chuis sûr que j’vais sentir mes yeux se rétrécir en trous de vrille et se rapprocher, et ma gueule devenir toute bouffie comme celle de Junior. Pépé, y aura plus que des Pugh sur la Terre si on leur donne tout ce temps pour se multiplier !
— Si fay comme ay dit, fol enfant », qu’il a crié en vieux langage.
Ça m’a un peu rassuré, mais pas beaucoup. Je suis allé sortir la luge. Et c’est m’sieur Pugh qu’en a fait un foin pour monter dessus.
« Chuis jamais monté sur une luge depuis que j’étais haut comme ça, il a dit. Pourquoi que je monterais dessus maintenant ? C’est pas catholique. J’monterai pas. »
Junior a essayé d’me mordre.
« Écoutez, m’sieur Pugh, si vous voulez pas coopérer, on arrivera jamais à rien. Chais ce que j’fais. Mettez-vous là-dessus, c’est tout. Junior, y a de la place pour toi devant. Voilà ! »
S’il avait pas vu le mouron que je me faisais, je crois qu’y serait pas monté. Mais j’arrivais pas à cacher ce que j’sentais.
« Où il est ton pépé ? il a demandé, méfiant. Tu prends pas tout ça sous ton bonnet, au moins ? Un bleu comme toi, et ignare, en plus ! J’aime pas ça. Et si tu faisais une bourde ?
— On a donné not’parole, j’y ai rappelé. Maintenant, vous seriez ben bon de fermer vot’clapet parce qu’y faut que j’me concentre. Ou p’t-êt’que vous voulez pas que la lignée des Pugh continue pour toujours ?
— C’est ce que t’as promis, il a dit en s’installant. Chose promise, chose due. Préviens-moi quand tu commenceras.
— D’accord, Saunk, a dit pépé du grenier, complètement réveillé. Maintenant, fais attention. T’apprendras p’t-êt’une ou deux petites choses, Regarde bien. Choisis un gène et le quitte pas des yeux. N’importe lequel. »
Toute cette histoire, ça me plaisait pas du tout, mais j’ai pas pu m’empêcher de trouver ça intéressant. Quand pépé fait quelque chose, c’est toujours bien fait. Les gènes, c’est des bestioles drôlement glissantes, qu’ont l’air comme des fuseaux, et un peu petites. À font équipe avec des bidules tout maigres qu’on les appelle chromosomes, et on en voit partout une fois qu’on s’est habitué les yeux à les fixer comme y faut.
« Une bonne dose d’ultraviolets devrait faire l’affaire, a marmonné pépé. Saunk, vas-y, »
J’ai dit : « D’accord, pépé », et j’ai comme qui dirait tripoté la lumière qui filtrait à travers les pins et tombait en plein sur les Pugh. L’ultraviolet, c’est la couleur à l’autre bout du spectre, là où les couleurs ont pus de nom pour la plupart des gens.
Pépé a dit : « Merci, fiston. Tiens encore une minute. »
Les gènes se sont mis à onduler juste en mesure avec les ondes lumineuses. Junior a dit : « P’pa, y a quelque chose qui me chatouille. »
Ed Pugh a dit : « Ta gueule. »
Pépé grommelait entre ses dents. Chuis presque sûr qu’il avait fauché les mots au perfesseur qu’on garde dans la bouteille, mais avec pépé, on sait jamais. P’t-êt’que c’est lui qui les a inventés, au commencement.
« L’euchromatine, y marmonnait. Ça d’vrait aller comme ça. L’ultraviolet va nous donner une mutation héréditaire et l’euchromatine contient les gênes qui transmettent l’hérédité. Et maintenant, l’autre truc, l’hétérochromatine, et ça, ça produit des changements évolutifs du genre catastrophique.
« Parfait. Parfait. Une nouvelle espèce, ça peut toujours servir. Hummmm ! Six décharges d’énergie hétérochromatinique, ça devrait suffire. »
Il est resté tranquille pendant un moment, et puis il a dit : « Ish am eldre and ek magti ! O.K., Saunk, ça suffit. »
J’ai laissé l’ultraviolet retourner d’où il venait.
« L’an un, pépé ? j’ai demandé, pas convaincu.
— Ça ira, il a dit. Veux-tu leur montrer le chemin ?
— Oh ! oui, pépé », j’ai dit. Sur ce, je me suis penché et j’ai poussé la luge de toutes mes forces.
La dernière chose que j’aie entendue, c’est le glapissement de m’sieur Pugh.
« Qu’est-ce que tu fous ? y m’a hurlé. Qu’est-ce que c’est ? Attention, jeune Hogben, ou… qu’est-ce que c’est que ça ? Où on va ? Jeune Saunk, j’t’avertis, si c’est un piège, j’te lâche Junior dessus ! Et ça sera un sort tellement puissant que même tooooiiii… »
Et puis, son glapissement a diminué, diminué, jusqu’à pas faire pus de bruit qu’un bourdonnement de moustique. Après, c’était drôlement tranquille dans la cour.
Je suis resté sans bouger, tout raidi pour essayer d’pas me transformer en Pugh si j’pouvais. C’est que c’est faux jeton, les gènes.
Chavais que pépé avait fait une bourde hénaurme.
À la minute que les Pugh arriveraient à l’an un et se mettraient à rebondir dans le temps pour revenir jusqu’à notre époque, chavais ce qui se produirait.
Chais pas exactement depuis combien de temps il est passé, l’an un, mais ça fait bien assez longtemps pour que les Pugh aient eu le temps de peupler toute la planète. J’ai mis deux doigts contre mon nez, pour empêcher mes yeux de se caramboler quand y commenceraient à se rapprocher comme toujours chez nous autres, les Pugh…
« T’es pas encore un Pugh, fiston, a dit pépé en rigolant. Tu les vois pas ?
— Non, j’ai dit. Qu’est-ce qui se passe ?
— La luge commence à ralentir, il a dit. Maintenant, elle s’arrête. Ouais, c’est bien l’an un. Regarde tous ces hommes et toutes ces femmes qui sortent des cavernes pour tenir compagnie à leurs nouveaux copains ! Nom de Dieu, regarde-moi les épaules qu’y-z-on, les hommes. Encore pus larges que p’pa Pugh.
« Et, oh là là ! regarde un peu les femmes ! Le p’tit Junior, mais c’est qu’il est beau à côté d’eux tous, c’est moi qui te l’dis ! Il aura pas de mal à se trouver une femme quand y sera en âge !
— Mais, pépé, c’est terrible ! j’ai dit.
— Fais pas chier tes aînés comme ça, Saunk, a gloussé pépé. Regarde, Junior y vient juste de jeter son sort sur quelqu’un. Un aut’petit vient de tomber raide à cause de lui. Et maintenant, la mère de l’aut’petit lui flanque une bonne fessée. Et maintenant, le popa du môme rentr’dans le lard à p’pa Pugh. Regarde-moi comme ils se tabassent ! Mais regarde ! Oh ! elle est en bonnes mains, la famille Pugh, Saunk.
— Mais not’famille à nous ? j’ai dit, presque en chialant.
— T’en fais pas, il a dit pépé. Le temps arrangera tout ça. Attends une minute, je vais te dire ça. Hummmm ! Ça passe vite une génération quand on sait comment regarder. Oh là là ! qu’est-ce qu’y sont moches les dix bébés Pugh ! Y sont juste comme leur popa et leur grand-popa.
« J’regrette vraiment que Lily Lou Mutz elle voie pas ses petits-enfants, c’est sûr. Et ça, si c’est pas mignon ? Chaque bébé Pugh a grandi en un rien de temps, on dirait, et chacun a encore dix moutards. Ça m’fait plaisir de voir ma promesse se réaliser, Saunk. J’avais dit que ça arriverait, et ça arrive. »
Moi, j’ai gémi, c’est tout.
« Bon, il a dit pépé, on va sauter deux cents ans. Mais y sont toujours là, et y s’multiplient à vue d’œil. Et la ressemblance est toujours parfaite. Hummmm ! Encore mille ans et… par exemple ! C’est la Grèce antique ! Elle non plus, elle n’a pas changé ! Ah ! dis donc, Saunk ! »
Y s’est mis à glousser, fier comme un pape.
« Tu te rappelles ce que je t’ai dit une fois sur Lily Lou, qu’elle me faisait penser à une vieille pote à moi qui s’appelait Gorgone ? Pas étonnant ! Parfaitement naturel ! Je voudrais que tu voies les arrière-arrière-arrière-arrière-arrière-petits-enfants ! Oh ! et pis après tout, non, y vaut mieux pas. Mais sûr que c’est intéressant. »
Il s’est tu pendant trois minutes, et alors il a recommencé.
« Bang ! il a dit. Première décharge hétérochromatinique. Maintenant, les changements vont commencer.
— Quels changements, pépé ? j’ai demandé, malheureux comme les pierres.
— Les changements, il a dit, qui vont montrer que ton vieux pépé il est pas si bête que tu crois. Chais bien ce que j’fais. Y vont vite, une fois qu’y-z-ont commencé. Regarde ici, maintenant, v’là l’deuxième changement. Regarde les petits gènes en train de muter !
— Tu veux dire, j’ai demandé, qu’après tout, je vais pas me transformer en un Pugh ? Mais, pépé, je croyais qu’on avait promis aux Pugh que leur lignée elle s’éteindrait pas ?
— Et je tiens ma promesse, a dit pépé avec dignité. Les gènes transmettront la gueule des Pugh jusqu’à ce qu’on entende les trompettes du Jugement dernier, tout comme j’ai dit. Et le pouvoir magique continuera avec. »
Puis il s’est mis à rigoler.
« Et prépare-toi bien, Saunk, il a dit. Quand p’pa Pugh est parti vers l’an un sur sa luge, y t’a bien menacé de son charme, non ? Eh ben, y plaisantait pas. Le v’là qui t’arrive dessus !
— Seigneur ! j’ai dit. Mais y vont être un million le temps d’arriver ici ! Pépé ! Qu’est-ce que j’vas faire ?
— Prépare-toi pour les recevoir, a dit pépé, sans me plaindre une miette. Un million, tu crois ? Mais ils sont beaucoup plus d’un million.
— Combien ? » j’ai demandé.
Il a commencé à me le dire. Vous me croirez p’t-êt’pas mais il a pas encore fini. Vous voyez le temps que ça prend ! C’est dire qu’y sont nombreux !
Vous voyez, c’est comme avec la famille Jukes qu’habitait par ici, un peu plus au sud. Les mauvais étaient toujours un peu plus mauvais que leurs mômes, et la même putain de chose a dû arriver à Gène Chromosome et à sa famille, comme qui dirait. Les Pugh sont restés des Pugh, et y-z-ont gardé leur pouvoir – et je crois qu’après tout on peut dire que les Pugh ont conquis le monde.
Mais ça aurait pu être pire. Les Pugh auraient pu garder la même taille à travers les générations. Au lieu de ça, y-z-ont rapetissé – et pas qu’un peu. Quand j’les avais rencontrés, y-z-étaient pus grands que la plupart des gens – p’pa Pugh, en tout cas.
Mais le temps qu’y remontent les générations en partant de l’an un, y-z-avaient tellement rétréci que les petites bestioles blanches qu’y a dans le sang, elles étaient à peu près de la même taille qu’eux. Et qu’est-ce qu’y pouvaient se bagarrer avec elles !
Les Pugh, y-z’en ont pris un sacré coup avec les décharges hétérochromatiniques que pépé m’avait dit, tellement qu’y-z-en ont perdu leur forme. Maintenant, on peut leur donner le nom de virus – et ben sûr un virus, c’est la même chose qu’un gène, sauf qu’un virus, ça remue davantage. Mais, Dieu du Ciel, c’est comme si je disais que les fils Jukes c’est exactement la même chose que Georges Washington !
Le sort m’est tombé dessus… et fort.
J’ai éternué, quelque chose d’affreux, Et après, j’ai entendu l’oncle Lem qui éternuait dans son sommeil ; y dormait toujours dans la bagnole jaune. Pépé y continuait à réciter le nombre des Pugh qui me tombaient dessus juste à cette minute, alors c’était pas la peine de lui poser des questions. J’ai fixé mes yeux d’une autre façon pour voir ce qu’y avait dans l’éternuement qui venait de me chatouiller…
Ah ! dis donc, vous avez jamais vu autant de Pugh de vot’putain de vie ! C’était le sort, c’est sûr. Et les Pugh y-z-arrêtent pas d’emmerder tout le monde sur la Terre. Et y-z-ont pas fini, en plus, vu que la lignée des Pugh elle s’éteindra pas, à cause de la promesse de pépé.
À ce qu’y paraît que même les microscopes permettent pas de bien voir certains virus. Y vont en faire une tête, les savants, le jour où ils vont bien ajuster leurs lunettes et voir tous ces petits diables à gueule bouffie, moches comme le péché, avec leurs petits yeux en trous de vrille si rapprochés, et qui se démènent comme la misère pour emmerder tout le monde.
Ça a pris du temps – enfin, depuis l’an un – mais Gène Chromosome a arrangé les choses, avec l’aide de pépé. C’est pour ça que Junior Pugh donne pus mal de tête comme avant.
Mais alors, les rhumes de cerveau, pardon !
Traduit par SIMONE HILLING.
Cold war.
Publié avec l’autorisation de Intercontinental Literary Agency, Londres.
© Librairie Générale Française, 1976, pour la traduction.