NARAPOIA

Par Alan Nelson

 

Pour Kornbluth, le pouvoir est lié à la folie, et les histoires de pouvoir sont des histoires de fous. Il en va de même dans cette nouvelle, dont tous les techniciens de l’humour apprécieront la construction « à deux étages ».

 

« JE ne sais au juste comment vous expliquer mon cas, docteur », commença le jeune homme. Il lissa de la main ses cheveux noirs plaqués, luisants comme un disque de phono, et cligna ses yeux bleus de bébé. « Voilà : apparemment c’est l’inverse d’un complexe de persécution. »

Le docteur Manly J. Departure, petit homme à la mine austère, avait comme règle de ne jamais manifester de surprise. Cette fois, il se permit un haussement de sourcils.

« Qu’entendez-vous par-là, l’inverse d’un complexe de persécution, Mr. MacFarlane ? »

Mr. MacFarlane, mains jointes, joues roses et poupines, image de la santé et de la tranquillité, se carra placidement dans le confortable fauteuil.

« Eh bien, par exemple, j’ai sans arrêt l’impression de suivre quelqu’un. »

Le docteur Departure se remua avec embarras sur son siège.

« Vous voulez dire, d’être suivi par quelqu’un ?

— Absolument pas. Simplement, je marche dans la rue et j’ai tout d’un coup ce sentiment qu’il y a quelqu’un juste devant moi, quelqu’un que je suis en train de suivre… Il m’arrive même de me mettre à courir pour le rattraper. Et, bien sûr… je ne trouve personne. C’est extrêmement gênant. D’abord j’ai horreur de courir.

— Je vois, fit le docteur Departure en jouant avec son crayon. D’autres symptômes ?

— Mon Dieu… oui. J’ai aussi l’impression que les gens… euh, c’est vraiment stupide…

— Ne vous démontez pas, dit le docteur d’un ton professionnel. Parlez-moi sans contrainte.

— Eh bien… j’ai le sentiment étrange que les gens cherchent à me faire du bien… Qu’ils essaient d’être gentils, bienveillants à mon égard. Tout cela sans savoir même qui ils sont, ni pourquoi ils me veulent tout ce bien… Oh ! c’est absurde, n’est-ce pas ? »

C’était la fin de la journée ; le docteur ne se sentit pas le courage d’aller plus avant. Durant le reste de la visite, il établit le dossier de son client. MacFarlane avait vingt-huit ans ; heureux en ménage, enfance saine et normale, satisfait de son travail comme réparateur de radios, pas de tares physiques, pas de cauchemars, pas d’alcoolisme, nulle discorde entre les parents au cours de l’enfance, aucun souci matériel. En un mot, rien.

Il reconduisit jovialement MacFarlane :

« Disons mardi prochain, onze heures ? »

*
*   *

Le mardi à onze heures moins dix, le docteur Departure, consultant son carnet de rendez-vous, fronça les sourcils. L’homme viendrait-il ? Il espérait que non, comme c’était souvent le cas. L’inverse d’un complexe de persécution ! La psychose de la bienfaisance ! Aucun doute, le type devait être… il s’arrêta à temps : il allait penser le mot « fou ».

Le timbre de la porte d’entrée retentit à ce moment. MacFarlane entra et lui serra la main avec un large sourire.

« Eh bien, cher monsieur, fit le docteur avec une cordialité légèrement empruntée, où en sommes-nous ?

— Ça empire, docteur ! rayonna MacFarlane. Je veux dire, cette impression de suivre quelqu’un. Hier, j’ai marché pendant dix kilomètres ! »

Le docteur Departure s’adossa à son fauteuil, les bras sur les accoudoirs.

« Voyons, si vous m’en disiez davantage ? Si vous me disiez tout ? Tout ce qui vous vient à l’esprit.

— Comment cela, tout ce qui me vient à l’esprit ?

— Parlez-moi, sans suite, sautez du coq à l’âne… Dites-moi tout ce qui vous passe par la tête.

— Je ne vous comprends pas très bien, docteur. Pouvez-vous me donner un exemple ? »

Le docteur s’accorda un petit rire.

« Tenez, c’est très simple, regardez… Voilà : en ce moment je pense à un jour de mon enfance où j’ai volé de l’argent dans le porte-monnaie de ma mère. Et maintenant je pense à ma femme et je me demande ce que je vais lui offrir pour notre anniversaire de mariage… » Le docteur leva des yeux pleins d’espoir. « Vous voyez ? Des petites choses comme ça, simplement.

— Des petites choses comme quoi ? Je ne vous suis toujours pas. » Le visage de MacFarlane ne reflétait pas la perplexité, mais l’ardeur. « Si vous pouviez me donner d’autres exemples ? Je les trouve très intéressants. »

Le docteur s’abandonna à énumérer des images décousues, des souvenirs à demi oubliés. MacFarlane, carré sur son siège, l’écoutait avec une expression de satisfaction étrange.

Une heure plus tard, le docteur Departure, épuisé, la voix rauque, le débit entrecoupé, le col et la cravate de travers, parlait encore :

« …et alors, ma femme – elle me domine complètement… J’ai toujours souffert de savoir que j’avais une coquetterie dans l’œil… et jamais je n’oublierai – ce jour-là dans le grenier, avec la petite fille d’en face… Je ne devais pas avoir plus de onze ans, je pense… »

Il s’interrompit à regret, se frotta les yeux, regarda sa montre…

Il entendit MacFarlane dire :

« Merci infiniment, docteur. Je me sens beaucoup mieux. Disons lundi prochain, dix heures ? »

*
*   *

Le lundi suivant, à dix heures, le docteur Departure mobilisa toutes ses ressources d’énergie, On n’allait pas s’adonner à des plaisanteries comme à la précédente visite… Mais il vit entrer un MacFarlane silencieux et préoccupé, porteur d’une grosse boîte de carton qu’il déposa avec précaution sur le plancher avant de s’asseoir. Le docteur, en guise de mise en train, lui posa quelques questions préliminaires.

« Je crains de commencer à souffrir d’hallucinations, docteur », avoua enfin MacFarlane.

Le docteur Departure se frotta mentalement les mains. Il se retrouvait avec soulagement sur son terrain.

« Ah ! Ah ! des hallucinations !

— Euh ! c’est-à-dire, docteur, ce ne sont pas à proprement parler des hallucinations. Plutôt ce qu’on pourrait appeler l’inverse d’hallucinations. »

Le sourire disparut du visage du docteur. MacFarlane continua :

« Cette nuit, par exemple, docteur, j’ai eu un cauchemar. Je rêvais qu’un gros oiseau affreux était perché sur le pied de mon lit, à attendre mon réveil. Un animal horrible avec un gros ventre, un bec fourchu dirigé vers le haut, des poches sous des yeux injectés de sang et des oreilles (je vous le demande un peu, docteur, est-ce que vous avez jamais entendu parler d’un oiseau avec des oreilles ?)… de petites oreilles flasques en forme d’oreilles d’épagneul !… Je me suis éveillé le cœur battant, et vous savez ce que j’ai vu ? Il y avait pour de bon un gros oiseau horrible avec des oreilles perché sur le pied de mon lit. »

De nouveau, le docteur Departure se rengorgea. Cas très classique, confusion de la réalité et de l’imaginaire, question de pure routine.

« Un oiseau réel ? demanda-t-il avec douceur. Avec des yeux injectés de sang ?

— Oui, je sais bien que ça a l’air incroyable, mais…

— Oh ! pas le moins du monde. Phénomène très commun d’aberration visuelle. » Le docteur eut un sourire apaisant. « Il n’y a pas lieu de…

— Vous ne comprenez pas, docteur », interrompit MacFarlane. Il souleva la boîte de carton et la posa sur le bureau. « Allez-y. Ouvrez-la. »

La boîte était ficelée et percée de trous d’aération. Le docteur, un moment indécis, se mit en devoir de défaire la ficelle. Il rabattit le couvercle, se pencha… et déglutit bruyamment. Des yeux injectés et soulignés d’énormes poches le fixaient avec férocité, encadrés par deux oreilles tombantes et séparés par un horrible bec relevé…

MacFarlane jeta dans le carton quelques miettes de pain qui furent englouties avec un répugnant bruit de mandibules.

« Il s’appelle Lafayette, déclara-t-il. Passé le premier moment, on s’attache très bien à lui, vous savez… »

*
*   *

Quand MacFarlane eut quitté les lieux avec son hallucination, le docteur se mit à méditer. Il se sentait un peu étourdi, comme à la sortie du train fantôme dans les foires.

« Peut-être, se disait-il, suis-je témoin de l’apparition d’une psychose nouvelle. Il se passe tant de choses bizarres de nos jours. »

Il se voyait présentant une monographie au Congrès psychiatrique. La nouvelle maladie avait apparemment des symptômes opposés à ceux de la paranoïa : il l’appellerait la narapoïa. (Il se berçait néanmoins de l’espoir qu’on tiendrait, parmi ses collègues, à la nommer, en souvenir de son découvreur, la departuromanie.) Sa renommée atteindrait celle de Freud…

Une pensée affreuse le traversa : et si ce MacFarlane était un imposteur, un simulateur ? Ciel ! il fallait qu’il en eût le cœur net.

Il annula tous ses rendez-vous de la journée et quitta précipitamment son cabinet.

Trois jours plus tard, sa femme y téléphona ; la secrétaire répondit qu’il n’était pas là et que, depuis ce laps de temps, il était absent en permanence, faisant juste un saut de temps à autre pour prendre son courrier.

« C’est insensé, fit avec irritation Mrs. Departure. Il passe la moitié de ses nuits dehors, il rentre à la maison épuisé… Vous n’avez aucune idée de ce qu’il peut noter dans ce petit carnet ? »

La secrétaire n’en avait aucune idée.

« Il m’inquiète, avoua-t-elle. Il est dans un tel état de nervosité et de précipitation. Il a toujours l’air de courir après quelqu’un. »

*
*   *

 « On dirait que vous dépérissez, docteur », dit MacFarlane.

C’était à la consultation suivante, une semaine plus tard. Le docteur était assis à son bureau pour la première fois depuis plusieurs jours. Il avait les jambes courbaturées. Il se débarrassa de ses souliers fatigués pour soulager ses pieds endoloris.

« Ne nous occupons pas de moi, jeta-t-il. Vous, comment allez-vous ? »

Ses doigts s’agitaient. Il avait maigri, son visage était pâle et ses traits tirés.

« Beaucoup mieux, docteur, annonça MacFarlane. Depuis quelque temps, j’ai l’impression que quelqu’un me suit.

– Absurde ! s’exclama le docteur. C’est votre imagination qui vous joue des tours. »

Si seulement il avait la certitude que MacFarlane ne truquait pas. Rien n’indiquait le contraire : quand MacFarlane levait soudain la tête dans la rue et pressait le pas, son attitude était toute naturelle. Mais il faudrait le surveiller encore un peu. Le docteur Departure récapitula ses activités de la semaine, ses interminables marches à pied à travers la ville, au cours desquelles il avait perdu MacFarlane des douzaines de fois, et ses non moins interminables attentes devant les restaurants et les bars à guetter sa sortie.

« Il faut que je continue jusqu’à ce que j’aie tous les éléments », se dit-il. Mais il s’inquiétait un peu de sa perte de poids et de ces bruits de cloches dans sa tête depuis quelque temps…

À la fin de la consultation, MacFarlane sortit de la pièce sur la pointe des pieds. À son bureau, le docteur Departure ronflait bruyamment.

Quand MacFarlane se présenta pour son rendez-vous suivant, il fut reçu par la secrétaire.

« Le docteur n’est pas là, déclara-t-elle. Il est en congé pour trois mois… peut-être un an.

— Oh ! je suis navré, fit MacFarlane. Il avait vraiment l’air à bout. Où est-il en vacances ?

— À vrai dire, il est dans une maison de repos. » Une étrange expression de perplexité se répandit soudain sur le visage de MacFarlane et il regarda un moment dans le vide. Puis il sourit à la secrétaire.

« Je viens d’avoir une sensation bizarre, dit-il. Tout d’un coup je me suis senti complètement guéri. Juste quand vous m’avez parlé du docteur. »

*
*   *

Les médecins de la maison de santé ne chômaient pas autour du docteur Departure.

« Dites-nous tout. Tout ce qui vous passe par la tête », l’encourageaient-ils.

Le docteur Departure, très excité, avait les yeux brillants.

« Il faut que je le suive, je vous dis ! Je ne peux pas le perdre de vue. Pas une minute. Il a un oiseau avec des poches sous les yeux et des oreilles pendantes.

— Très intéressant, Très, très intéressant ! » Les médecins hochaient la tête, l’air grave et concentré comme de vrais savants, échangeant des paroles à mi-voix :

« Tout à fait nouveau !

— L’équivalent d’un complexe de persécution, mais les symptômes inverses !

— L’illusion de suivre quelqu’un. Remarquable, vraiment !

— Sans doute l’apparition d’une psychose entièrement nouvelle. Je suggère que nous le mettions en observation permanente. »

Les médecins opinèrent du bonnet.

Pour finir, l’un d’eux proposa qu’on laissât le docteur Departure circuler dans la ville à son gré.

Il serait étroitement surveillé, des équipes se relaieraient pour le suivre.

Et tous ses faits et gestes seraient soigneusement notés…

 

Traduit par ALAIN DORÉMIEUX.

Narapoia.

Publié avec l’autorisation de Mrs. Karen Nelson.

© Éditions Opta, 1972, pour la traduction.