LA MEILLEURE AMIE DE L’HOMME

Par Evelyn E. Smith

 

La machine est-elle vraiment la meilleure amie, de l’homme ? Contrairement à Arnold et Gregor, la plupart des héros de science-fiction savent s’en servir. Mais ce n’est pas suffisant pour en tirer monts et merveilles. Plus la machine est bonne, plus il est tentant de s’en remettre à elle, et l’on sait ce que cela donne : elle finit par régler toute la vie sociale, pour le meilleur et pour le pire. Le « meilleur », c’est Le Monde du non-A de Van Vogt, où la machine sélectionne les plus aptes ; le pire, c’est par exemple Loterie solaire de Dick, où le chef du gouvernement est tiré au sort. À la lecture de ce terrible roman, on n’a guère le temps de se dire qu’un tel thème est suffisamment absurde pour être traité sur le mode comique. Mais Evelyn Smith y a pensé.

 

LE timbre de l’entrée tira Gervase d’une agréable somnolence. Il savait qu’il était le premier coupable de cette interruption puisqu’il n’avait pas débranché le mécanisme, mais il recevait si peu de visites que sa négligence était facile à expliquer. Fronçant les sourcils, il appuya sur le bouton du circuit fermé. Un visage rond et rubicond apparut sur l’écran. « Me permettez-vous d’être le premier à vous féliciter, M. Schnee ? déclara le haut-parleur.

— Je vous en prie, faites, répliqua Gervase. Mais de quoi ?

— Vous n’avez pas appris la nouvelle ? Bon, alors je suis le premier. Je suppose que j’ai une bonne avance sur les autres grâce à mes moyens de localisation plus efficaces. Votre adresse n’a pas été indiquée ; ces informations tendent vraiment à être un petit peu vagues. Question de tradition, je pense.

— Il y a plusieurs jours que je n’ai pas entendu les nouvelles, dit Gervase, d’autant plus mal à l’aise qu’il avait conscience de s’excuser. J’écoutais mes enregistrements et… et je méditais, ajouta-t-il d’un ton plus agressif. Attendez une minute. Je vous ouvre. »

Il batailla avec le bouton de commande, mais la porte refusa de s’ouvrir. L’autopayeur avait dû négliger de régler la note de la porterie – sans doute parce que Gervase n’avait pas mis assez d’argent dedans. Mais son allocation était limitée, et les enregistrements, pour ne rien dire des méditateurs, coûtaient un argent fou.

Poussant un soupir, Gervase se leva et ouvrit la porte à la main. L’individu qui se trouvait au-dehors était court, râblé et revêtu, malheureusement, de l’uniforme des représentants de commerce de haut grade. Gervase s’était fait prendre ! Toutefois, se rappela-t-il, personne ne pouvait le forcer à acheter quoi que ce soit. Il était un citoyen libre.

« Eh bien, entrez s’il le faut, dit-il à contrecœur. Je suppose que la grande nouvelle, c’est que je suis l’heureux homme à qui sera offert en premier la Petite Merveille Qui Augmente La Place Disponible Dans La Maison.

— Absolument pas ! » répliqua l’autre avec indignation.

À ce stade, Gervase remarqua avec surprise que son visiteur portait l’insigne incrusté de pierreries des princes-marchands. Apparemment, il s’agissait d’une de ces enquêtes destinées à tester les réactions des consommateurs et auxquelles les directeurs eux-mêmes participaient pour contrôler leurs employés.

*
*   *

L’autre se rappela qu’il devait sourire.

« La pronostiqueuse vient de donner son pronostic bimensuel. Vous allez être notre nouveau souverain, M. Schnee. »

Il saisit la main molle du jeune homme, et la secoua avec enthousiasme. « Et je suis sûr aussi que vous en serez un merveilleux. »

Gervase prit un cigarillo vert pâle jailli du distributeur. Le cigarillo trembla entre ses lèvres. « Et qu’adviendra-t-il de l’ancien souverain ?

— Vous êtes désigné pour le supprimer dans le courant de ce mois. Maintenant, M. Schnee, poursuivit l’autre avec entrain, permettez-moi de me présenter. Je suis Bedrich Florea, vice-président de la Société de munitions et de conteneurs Florea. »

Il extirpa de sa serviette une arme étincelante qu’il offrit à Gervase. Le jeune homme recula horrifié.

« Si vous voulez seulement accepter de tirer sur le suzerain Kipp avec un revolver « Semper Fidelis » Florea, continua le directeur, ma société sera heureuse de placer un montant substantiel de crédits à votre disposition dans n’importe quelle banque de votre choix. Six milliards, pour être précis. Alors si vous voulez bien signer ici sur la ligne en pointillé… » Il tendit un stylo d’un air tentateur.

« Absurde ! »

Gervase recula.

« Même un souverain peut avoir besoin d’argent. Des pots-de-vin pour les fonctionnaires, du pain et des jeux pour le peuple – oh ! l’argent est un article d’une très grande utilité, M. Schnee. Dirons-nous sept milliards ?

— Je ne doute pas que l’argent soit utile, répliqua Gervase avec une pensée de regret pour ces sept milliards de crédits, Mais quand je disais « Absurde ! », je pensais à la pronostiqueuse. Toute cette histoire est une immense… eh bien, une immense absurdité. Une planète entière de gens supposés intelligents obéir à ce qui n’est, en réalité, rien de plus qu’un oracle ! Une machine ne peut pas déchiffrer l’avenir. C’est impossible. »

Les yeux de Florea s’exorbitèrent. « M. Schnee, c’est sacrilège ! Vous ne pouvez pas… que diable, Monsieur, vous ne pouvez pas parler sur ce ton de La Machine. Après tout, ajouta-t-il d’une voix plus conciliante, considérons les choses raisonnablement. Les machines peuvent résoudre et résolvent effectivement tous les problèmes de notre vie quotidienne, alors pourquoi une machine supérieure ne serait-elle pas capable de prédire l’avenir ?

— Si vous voulez mon avis, rétorqua Gervase, quasi sarcastique, derrière les fils, rouages et autres trucs de La Machine, il y a une chambre secrète où siège une vieille prêtresse mi-soûle mi-cinglée qui débite ses prophéties. Autant avoir ouvertement un oracle et qu’on n’en parle plus.

— Allons, allons, M. Schnee… »

Le directeur souriait avec un effort visible. « Même notre souverain ne devrait pas traiter avec légèreté l’Autorité de la Mécanique. Bien entendu, cela n’a pas d’importance quand vous êtes seul avec des amis, comme moi, mais en public… »

Le timbre de l’entrée résonna encore. Un visage excité apparut sur l’écran. « M. Schnee, dit une voix tout – aussi excitée, j’appartiens au Disséminateur quotidien. Quel effet cela fait-il d’être le souverain pronostiqué ? »

Il y eut un bruit de bagarre. La tête disparut, remplacée par deux autres. « M. Schnee, voulez-vous nous dire avec vos mots à vous… »

Comme Gervase pressait le bouton pour déconnecter l’interviewer, le vidéophone clignota. Gervase souleva le récepteur. Le visage du suzerain Kipp lui-même se dessina, pâle, mais composé. « Vous êtes, si je comprends bien, le jeune homme qui est destiné à disposer de ma personne et à prendre ma place ? »

*
*   *

Gervase pâlit lui aussi.

« En toute franchise, Votre Honorabilité, je n’ai pas la moindre inten…

— Vous ferez cela vite et sans douleur, n’est-ce pas ? Et il, serait vraiment très aimable de votre part de m’indiquer le jour et l’heure exacts de mon… heu… décès pour m’épargner de rester là à attendre.

— Mais, vraiment…

— Vous n’avez pas l’air d’un garçon sans cœur. En fait, je dirais même, à première vue, que vous avez une tête sympathique.

— Eh bien merci, mais…

— Je voudrais bien que vous cessiez de tergiverser et que vous fixiez la date. À propos, avez-vous quelque chose en vue pour demain ?

— Je n’avais rien prévu de spécial…

— Splendide ! Venez donc au Palais vers une heure. Nous pourrons manger un morceau en discutant la question ensemble. Après tout, vous conviendrez, je pense, que j’ai été plutôt bon souverain et que j’ai par conséquent le droit de mourir dignement. » Il regarda Gervase d’un air suppliant.

« Oh ! absolument, dit vivement le jeune homme. Cela ne fait aucun doute. Je trouve que c’est une excellente idée d’en bavarder un peu d’abord. C’est gênant de… disposer de quelqu’un qu’on n’a jamais rencontré. »

Le dictateur lui adressa un faible sourire.

« Merci, M. Schnee. J’espère que vous aurez un successeur aussi coopératif que vous. »

L’écran s’assombrit.

« Hummm ! », fit méditativement Gervase. Il prit un cigarillo lavande, oubliant qu’il tenait toujours le cigarillo tilleul. « Je me demande s’il veut que je lui donne rendez-vous pour réunir une bande de contre-assassins prêts à me tuer et s’éviter la dépense d’un garde du corps permanent, Il est connu pour son avarice, vous savez. Peut-être que je ne devrais pas y aller.

— Une idée pareille ne pourrait même pas le traverser, déclara Florea d’un ton sévère. Le suzerain Kipp n’ignore pas ce que comporte sa position. Il a un sens du devoir et une conscience de ses responsabilités qui, par malheur, semblent manquer à son successeur… si vous me pardonnez ma franchise, ajouta-t-il précipitamment. Je suis, bien sûr, considérablement plus âgé que vous, c’est pourquoi j’estime…

— Ne vous tracassez pas, le rassura Gervase. Vous pouvez parler en toute liberté.

— En outre, poursuivit Florea, s’il vous faisait tuer, le peuple lui infligerait probablement une mort lente et douloureuse pour avoir essayé de détourner le cours du destin. Tenez, je les entends maintenant. »

Et en effet ils pouvaient entendre un chant où se mêlaient de multiples voix – si nombreuses et si fortes qu’elles traversaient les murs insonorisés.

« Les polloï viennent saluer leur nouveau leader, dit Florea d’un air épanoui.

— Eh bien, je ne le ferai pas ! déclara Gervase. On ne me forcera pas à le tuer et à prendre sa place, un point c’est tout. Je n’ai pas la fibre administrative – je ne l’ai jamais eue. »

*
*   *

Florea sortit un cigarillo de son propre étui de platine.

« Dans ce cas, c’est probablement vous que le peuple tuera pour avoir tenté d’entraver le cours du destin.

— Mais je n’aurai rien fait ! protesta Gervase.

— Il y a des péchés par omission aussi bien que par commission. Allons, c’est vrai que l’espérance de vie d’un souverain n’est pas très longue – tel a du moins été le cas pour les derniers règnes – mais elle est plus longue que ne sera la vôtre si vous refusez d’accomplir votre destinée.

— Je ne ferai pas un souverain convenable, protesta Gervase avec l’énergie du désespoir. Considérez mes origines. Je ne dirais cela à personne d’autre qu’à vous – je suis illégitime. Je ne sais même pas qui est mon père. »

L’autre sourit de nouveau.

« Bien malin qui connaît son père. Et certains des dirigeants les plus illustres de l’histoire étaient illégitimes. Regardez Guillaume le Conquérant. »

Gervase tourna le bouton de l’historiscope, forma sur le cadran « 1066 après Jésus-Christ », regarda, frissonna et coupa le contact. « Je ne trouve pas que ce soit une recommandation !

— Voyez-vous, affirma Florea d’un ton encourageant, à peu près n’importe qui peut être un leader. L’important est qu’il soit destiné au leadership.

— Mais je ne suis bon à rien ! Tout le monde le dit. Je n’ai jamais rien fait de mes dix doigts. Ma vieille mère a été obligée de travailler pour m’entretenir.

— Il est grand temps que vous voliez de vos propres ailes, mon garçon ! déclara l’homme d’affaires en tapant sur l’épaule du jeune homme. Et rappelez-vous : il faut que le destin s’accomplisse. »

Il ouvrit la porte en grand. Une foule enthousiaste s’était assemblée au-dehors.

« Mes amis, permettez-moi de vous présenter à votre nouveau Souverain – Gervase Schnee ! »

Une rauque clameur d’approbation s’éleva. « Il a décidé d’assassiner le Suzerain Kipp avec un revolver « Semper Fidelis » Florea. La gamme des armes « Semper Fidelis » Florea s’échelonne de deux crédits quatre-vingt-dix-huit pour le pistolet Paysan jusqu’à mille quatre-vingt-neuf crédits cinquante-six pour le modèle du Conspirateur Super Deluxe, mais chacun d’eux est ce qu’on peut avoir de mieux pour le prix qu’on y met. M. Schnee, naturellement, utilisera le modèle Super Deluxe. » Il y eut de nouveau des exclamations, vivats et clameurs.

« Merci pour votre… votre confiance et votre soutien, dit Gervase d’une voix hachée. Mon seul espoir est de m’en montrer digne. »

Gervase déjeuna le lendemain avec le Suzerain Kipp et ne fut pas assassiné. La liquidation fut fixée pour le mardi suivant et annoncée au public. Gervase était si énervé qu’il fut incapable de dormir le soir du lundi. Quand, au petit matin, il parvint enfin à s’assoupir, il fut réveillé par les télégrammes d’encouragement qui se mirent à déferler en rangs serrés.

À neuf heures, il finit par se lever et revêtit l’impeccable uniforme d’assassin, noir et argent, qu’un tailleur célèbre lui avait fait sur mesure et naturellement gratis. N’ayant pas le cœur à déjeuner, il sortit et se dirigea vers l’élégante limousine noir et argent, présent d’un industriel avisé. Comme il émergeait de sa porte, une fanfare attaqua l’hymne national, et la foule qui attendait dehors émit des acclamations convenablement tempérée pour s’accorder à la mélancolie de la situation.

*
*   *

Gervase s’inclina faiblement à droite et à gauche en montant en voiture. Ses deux auxiliaires à gages, vêtus de l’habituel manteau à capuchon noir des croque-morts, étaient – il le remarqua – déjà assis à côté du chauffeur. Ils ne tournèrent pas la tête quand Gervase entra, observant l’impassibilité traditionnelle de leur profession.

La fanfare se mit à jouer une marche funèbre quand la voiture s’avança lentement sur le boulevard. Des tribunes avaient été dressées d’un bout à l’autre du parcours et il fut accueilli par les acclamations et les applaudissements discrets d’une foule de gens habilement disposés selon leur rang. Des délégations de petits enfants des écoles se précipitaient sur la chaussée pour lui offrir des bouquets de fleurs.

Les caméras de télévision le rejoignirent en route et le suivirent tout le long du trajet jusqu’au Palais. Sur le perron, Bedrich Florea l’attendait, magnifique dans l’uniforme de gala des directeurs, ses joyaux étincelant sous le clair soleil.

« Permettez-moi, Suzerain Pronostiqué, de charger pour vous votre revolver Conspirateur Super Deluxe Semper Fidelis Florea, clama-t-il d’une voix retentissante en tournant son profil vers les caméras.

— Il est déjà chargé, dit Gervase en serrant nerveusement l’arme au fond de sa poche.

— Alors permettez-moi de le vérifier. »

Florea tendit une main empressée.

Gervase exécuta un habile chassé dans la direction opposée.

« Il est en parfait état de fonctionnement, vous dis-je ! N’importe qui, ajouta-t-il sous le coup de l’inspiration, peut charger sans difficulté un revolver Semper Fidelis Florea.

— C’est exact, reconnut le magnat des munitions frustré qui se replia à contrecœur sur ses positions. Que vous achetiez le modèle Paysan ou celui du Conspirateur, l’un et l’autre ont le même système impeccable de chargement automatique…

— Ôtez-vous de là, directeur », dit un caméraman en repoussant Florea de côté sans faire de cérémonie comme Gervase entrait dans le Palais, suivi de ses deux acolytes vêtus de noir qui portaient une civière ouvragée à montures d’or.

« Bonbons, popcorn, hachisch, yoghourt ! cria derrière eux une voix stridente. Achetez ici de quoi vous rafraîchir ! »

Le Suzerain Kipp se tenait debout à côté de son bureau, revêtu de son plus bel uniforme – pour autant qu’on pouvait le deviner par-dessous les médailles et les décorations scintillantes et miroitantes dont il s’adornait. Gervase attendit patiemment pendant que le Souverain sur-le-point-d’être-expédié débitait un discours où il soulignait les nombreux avantages et embellissements que son règne avait apportés au peuple. C’était un assez long discours et le nez de Gervase se mit à le démanger. Il avait bonne envie de le gratter, mais les caméras étaient braquées sur lui. La vie de souverain, il le voyait, allait être une longue série de répressions du même ordre. Il soupira. Mais que faire ? Personne ne pouvait s’insurger contre les Pronostics.

Finalement, le discours s’acheva. « Au revoir et bonne chance, Suzerain Schnee », dit Kipp. Il attendit, debout.

Gervase tira. Une forte détonation retentit. Kipp s’effondra par terre.

Gervase jeta le revolver Semper Fidelis Florea sur le bureau.

« Que tout le monde se retire à présent, s’il vous plaît, ordonna-t-il d’une voix calme mais ferme. Les croque-morts vont officier.

— Pourquoi ne pas nous laisser téléviser l’enlèvement du corps ? demanda un caméraman audacieux. Ce serait nouveau. »

*
*   *

Il y eut un silence choqué, puis un brouhaha de voix indignées. Gervase leva une main lasse. Les voix se turent. « Ce genre de chose ne se fait pas, dit-il au caméraman avec un sourire olympien. Veuillez vous en aller le plus vite possible – tous. Il se pourrait que je veuille méditer. »

Ils déguerpirent à reculons, les caméras tournant toujours. Gervase appuya sur les boutons qui fermaient et verrouillaient la porte.

« Ouf ! dit le Suzerain Kipp en se redressant. Je ne crois pas que j’aurais pu tenir beaucoup plus longtemps. Vous êtes bon tireur, Schnee… cette cartouche à blanc m’a fait un mal de chien. Et dans un endroit très sensible, ajouterai-je.

— Pas le temps de bavarder, dit Gervase avec nervosité. Il faut que nous en finissions vite. Voilà le moment où vos amis devront avoir l’air de vrais croque-morts. J’espère qu’ils sauront y mettre le tour de main professionnel.

— Nous sommes de vrais croque-morts en un sens, dit un des personnages de noir vêtus. Tout au moins avons-nous déjà participé l’un et l’autre à des enlèvements de corps. »

Ils rejetèrent leur capuchon.

Gervase resta bouche bée. « Mais vous êtes le Suzerain Moorhouse ! dit-il à l’un. Et j’ai vu des photos de vous ! dit-il à l’autre. Vous êtes celui qui l’a précédé… Shinnick. Vous êtes mort avant ma naissance – c’est-à-dire que vous étiez censé être mort. Tous les deux. Moorhouse vous avait… était censé vous avoir tué. »

L’ex-Suzerain Shinnick sourit.

« Nous ne sommes pas morts à proprement parler… en retraite seulement, pourrait-on dire. L’anonymat en un sens est semblable à la mort. Et les Suzerains Moorhouse et Kipp – il s’inclina dans leur direction – avaient le cœur tendre l’un et l’autre, comme vous, La Pronostiqueuse n’a pas déclaré que nous devions être tués – mais seulement éliminés, comme Kipp vous l’a sans doute fait remarquer lors de votre petite conversation en tête-à-tête.

— Navré de n’avoir pas pu vous dire la vérité, s’excusa Kipp en brossant son uniforme, mais nous courions le risque que vous changiez d’avis et nous dénonciez.

— Nous avons formé une sorte de petit club des Suzerains morts, expliqua Shinnick. Après tout, nous sommes les seuls avec qui nous pouvons frayer en toute tranquillité – aucun danger que l’un de nous trahisse les autres.

— Nous attendons avec impatience le jour où vous vous joindrez à nous, Suzerain Schnee, plaça Moorhouse avec vivacité, en admettant que votre successeur soit d’une nature aussi généreuse que nous, bien entendu. Jouez-vous au bridge, par hasard ?

— Vous feriez bien de vous dépêcher. » Gervase changea de sujet d’un ton soucieux en remarquant l’heure au chronomètre mural. « Si nous sommes découverts tous les quatre, la foule nous mettra en pièces.

— Vous parlez d’or ! s’écria l’ex-Suzerain Shinnick. Installez-vous sur la civière, Kipp. C’est déjà assez d’avoir à vous porter. Ne comptez donc pas que nous vous relevions. »

Kipp prit docilement une posture de gisant. Shinnick et Moorhouse le recouvrirent d’un drap noir et s’apprêtaient à sortir quand Gervase, retrouvant sa présence d’esprit, les arrêta.

« Attendez ! vous feriez bien d’enlever d’abord ces médailles, Kipp, Elles vont avec l’emploi.

— Détrousseur de cadavre ! » dit Kipp qui se redressa à regret sur sa civière funèbre pour détacher les décorations incrustées de pierres précieuses.

*
*   *

Quand la petite procession fut partie, Gervase pressa sur le bureau un bouton marqué secrétaire. Un panneau s’ouvrit dans la muraille et un homme à l’air craintif tomba quasiment dans la pièce. « Ou-oui, Votre Honorabilité ?

— La Pronostiqueuse se trouve ici même dans le Palais, n’est-ce pas ? questionna Gervase d’un ton qui aurait été autoritaire si sa voix ne s’était fêlée au beau milieu de Palais.

– Ou-oui, Votre Honorabilité.

— Conduisez-moi à elle immédiatement.

— Sû… certainement, Votre Honorabilité. »

Comme ils quittaient la pièce, Gervase ramassa sur le bureau le revolver Semper Fidelis Florea. C’était un bien trop précieux pour le laisser traîner. Le Palais était plein de fonctionnaires aux doigts crochus.

Ils traversèrent salle sur salle contenant batterie sur batterie d’ordinateurs, chacun plus compliqué d’aspect que le précédent. Des hordes d’officiels en tenue de savants ou de techniciens héréditaires s’inclinèrent très bas au passage du nouveau Souverain. Les machines, bien sûr, marchaient et se réparaient elles-mêmes automatiquement : néanmoins, il leur fallait pas mal de personnel pour répondre aux exigences de leur haute situation.

Gervase et son guide finirent par arriver dans la pièce où la Pronostiqueuse elle-même était enchâssée. La salle avait vingt étages de haut et une centaine de mètres de côté, mais elle n’était pas trop vaste pour tous les voyants clignotants, les cadrans tourbillonnants, les relais bourdonnants, les leviers et les câbles qui s’y entassaient. Les centaines de savants éminents qui veillaient sur la Machine interrompirent leur tâche d’époussetage et d’astiquage pour saluer de déférentes acclamations le nouvel Usurpateur.

« Laissez-moi, ordonna-t-il en désignant la porte d’un mouvement de son revolver. Je veux être seul avec la Pronostiqueuse.

— Certainement, Votre Honorabilité. Certainement. Vos désirs sont nos ordres. »

Ils sortirent à reculons.

« Vous aussi, dit Gervase au secrétaire qui l’avait guidé.

— Ou-oui, Votre Honorabilité. »

L’homme fila comme un trait.

Quand ils furent tous partis, Gervase s’approcha d’une petite porte discrète marquée Danger – Défense d’entrer. Un épais tapis de poussière s’entassait sur son seuil, car elle était rarement utilisée.

Gervase prit un minuscule morceau de métal de forme compliquée et l’inséra dans la serrure. Quelque chose cliqueta à l’intérieur. La porte s’ouvrit tout grand.

Derrière, un escalier étroit s’enfonçait en spirale. Gervase le descendit sans hésiter et atteignit une autre petite porte. Celle-ci était simplement marquée Privé. Il frappa.

« Aah ! allez vous faire cuire un œuf ! cria de l’intérieur une voix fêlée. Ne savez-vous donc pas lire, espèce d’abruti ?

— C’est moi, Gervase ! » Il martela la porte avec la crosse de son revolver. « Ouvre ! »

*
*   *

La porte s’ouvrit en grinçant, Dans la pénombre qui régnait à l’intérieur, on distinguait vaguement un mobilier antique en piteux état de conservation et en état encore plus problématique de propreté.

Une machine à écrire carénée dans le style démodé du XXe siècle était posée sur un coûteux guéridon de métal auquel manquait une roulette. Les rallonges de la table étaient déployées : sur l’une reposait une théière ébréchée, sur l’autre une boule de cristal poussiéreuse et un paquet de tarots cornés. Derrière tout cela se trouvait un vieux divan de psychanalyste comme on n’en fait plus, éventré par endroits et dévoilant son rembourrage d’origine.

Étendue sur le divan, il y avait une femme incroyablement vieille, vêtue d’un costume bizarre appartenant à une période révolue, une longue jupe de soie écarlate, un corsage jaune, des grands anneaux d’or qui se balançaient à ses oreilles. Elle sirotait le contenu d’une tasse à thé, mais cela n’avait pas une odeur de thé, tout au moins de thé pur. L’antique âcreté du gin imprégnait et dominait le relent général de moisi.

« Salut, fiston ! dit la vieille femme en agitant sa tasse en direction de Gervase. Il était grand temps que tu viennes voir ta vieille mère. » Elle gloussa. « Je me doutais bien que quelque chose comme ça te sortirait de ton trou ! »

*
*   *

 « Maman, dit Gervase d’un ton de reproche, tu sais bien que tu n’aurais pas dû faire ça.

— Qu’est-ce que j’ai fait ? demanda-t-elle en affectant une posture comique d’innocence.

— Tu as tripatouillé les Pronostics, voilà ce que tu as fait. Mais pourquoi il a fallu que tu t’en prennes à moi…

— Aah ! j’en avais assez de t’entretenir ! Tu es un grand garçon… il est bien temps que tu gagnes ta croûte toi-même. En plus de ça, je me suis dit que ce serait une bonne idée de désigner un gouvernement favorable. Favorable à moi, s’entend. Le Palais a besoin d’une nouvelle installation de ventilation. L’air est infect là-dedans. Ça sent comme s’il y avait quelque chose de mort qu’on aurait été trop avare pour enterrer décemment.

— Mais pourquoi ne t’es-tu pas servie de la Pronostiqueuse pour faire installer une nouvelle ventilation ? questionna Gervase. Tu aurais pu prédire que tout le monde au Palais allait suffoquer ou quelque chose d’approchant si on ne s’en occupait pas, ce me semble.

— Ils se seraient arrangés pour se défiler, comme tu t’es défilé pour ne pas tuer Kipp. »

Gervase rougit.

« On ne me trompe pas, moi ! ricana-t-elle allègrement. Je suis au courant de tout ce qui se passe ici et de pas mal de choses qui ne s’y passent pas. » Elle étendit le bras et lui tapota le genou. « Mais tu tiendras compte de la Pronostiqueuse, petit. N’essaie pas de t’en tirer en cherchant un double sens à ce qu’elle dit. Il est temps que vous autres les Suzerains appreniez que quand la Pronostiqueuse décrète quelque chose, elle ne plaisante pas.

— Oui, maman, dit-il.

— Je n’aimerais pas du tout être obligée d’ordonner que mon propre fils soit éliminé. Les trois dernières éliminations n’ont pas été trop désagréables, mais quelquefois ces affaires-là tournent très mal.

— Oui, maman. »

Elle but avec délectation ce qu’il y avait dans sa tasse à thé. « Peut-être que le sang est plus épais que l’eau… mais pas de beaucoup.

— Oui, maman.

— Et pourquoi ne te conformerais-tu pas à mes Pronostics ? s’écria-t-elle avec irritation en reposant sa tasse sur la table avec une telle force que la machine à écrire tressauta. Ils n’en sont pas moins bons parce qu’ils ont été un peu arrangés. N’ai-je pas une boule de cristal ? N’ai-je pas un paquet de tarots de Bohême ? N’ai-je pas des feuilles de thé… et de plus le meilleur thé que l’argent puisse acheter ?

— Oui, maman.

— Alors ? » Elle le regarda avec un air d’attente. « Qu’est-ce que tu vas faire ? »

Gervase aspira une grande bouffée d’air et se redressa de toute sa taille.

« Je vais faire arranger tout de suite le système de ventilation.

— À la bonne heure, dit-elle affectueusement en vidant une autre tasse de thé et en examinant les feuilles. Je vois que tout va bien marcher… très bien marcher. »

 

Traduit par ARLETTE ROSENBLUM.

Man’s best friend.

Tous droits réservés.

© Librairie Générale Française, 1976, pour la traduction.