UNE LEÇON D’ÉCRITURE

Par Arthur Porges

 

Pour dédramatiser encore le thème de l’invasion martienne cher à Wells, voici l’histoire d’un Martien qui est le type même de l’antihéros. Si nous succombions à un tel envahisseur, nous serions tombés bien bas. Mais qu’on se rassure, nous ne succomberons pas : Porges veille. La nouvelle précédente nous a montré que les anthropologues ne sont pas spécialement doués pour la communication. Celle-ci va plus loin : elle montre, proh pudor ! que les « spécialistes » de science-fiction ne valent pas mieux. Pour la petite histoire, on notera que la revue répondant au nom de Science-fiction positive ressemble comme deux gouttes d’eau à Astounding sous la férule de John W. Campbell Jr., et que si la revue Aventures galactiques n’a jamais existé, il y avait par contre, à l’époque où fut écrite cette histoire, une revue intitulée Planet Stories où les auteurs publiaient notamment des nouvelles que Campbell ne jugeait pas assez « scientifiques ». Bradbury notamment y fit paraître une partie de ses Chroniques martiennes.

 

ON a beau être Martien, il faut manger.

Depuis bientôt un an, le Martien était naufragé sur la Terre, étranger infortuné au sein d’une société dont l’agressivité dépassait tout ce qu’on pouvait imaginer sur sa planète natale. Au début, il avait pensé, avec une touchante naïveté, à se présenter comme le premier visiteur de Mars et à accepter de bonne grâce l’hommage enthousiaste des humains. Une meilleure connaissance des affaires internationales avait modifié cette idée née dans un esprit brillant et capable. Dans le monde actuel, travaillé par la peur, xénophobe, méfiant à l’extrême envers ses propres non-conformistes, un Martien isolé pouvait facilement échouer dans une de ces oubliettes dont le XXe siècle se montre si friand.

Si le Martien avait possédé le dixième de l’immense culture technique de son père, il aurait pu devenir d’emblée l’ingénieur le plus remarquable de la Terre, mais une telle formation lui faisait totalement défaut. Quand l’astronef de reconnaissance de son père s’était écrasé dans les Hautes Sierras, le jeune Martien échappant seul à la catastrophe, le Destin avait dû sourire de l’ironie, car le malheureux naufragé était par excellence l’être le plus dépourvu de sens pratique, sur Mars comme ailleurs : un poète.

Certes sa dernière œuvre était, aux yeux des critiques martiens, si atrabilaires qu’ils fussent comme tous leurs pareils, ce que L’Embarquement pour Byzance était à ceux de la Terre, un véritable feu d’artifice de beauté et de puissance ; pourtant, vivre de ses poésies n’était pas plus facile sur la Terre que sur Mars. Même les revues les plus modestes avaient refusé ses offres de service, préférant leurs équipes personnelles d’écrivains obscurantistes.

C’est ainsi que, pendant un an, le Martien subvint comme il put à ses besoins, acceptant les tâches rebutantes ou serviles généralement réservées par les Américains de race blanche à ceux de race noire, et par les Russes à leurs déviationnistes.

Mais pour lui tout cela serait bientôt du passé. En cet instant même, il tenait en main une lettre qui pouvait signifier le salut. Dès le moment où il avait vu la couverture du magazine Super-Espace, sur laquelle une fille à demi dévêtue était aux prises avec une créature de cauchemar aux membres d’araignée et au teint couleur de plâtre moisi, le monde lui avait paru s’illuminer. Le titre du récit (quel choc il lui avait causé, malgré sa connaissance imparfaite de l’anglais !), Le Naufragé de Mars, lui avait semblé un message personnel de réconfort.

Pendant des semaines, il avait acheté et dévoré une bonne douzaine de publications spécialisées dans la science-fiction. Pour commencer, elles ne lui avaient procuré qu’un simple dérivatif à sa nostalgie et à ses corvées, mais bientôt, son esprit vif ayant appris à goûter les choses bien écrites, il avait eu une inspiration. Une personne capable d’écrire au sujet de Mars de la science-fiction authentique devrait obligatoirement avoir le pas sur tous ses concurrents. Quelques spécialistes médiocres étaient réputés gagner cinq cents par mot ; lui, avec sa connaissance unique de la vie martienne, devait réussir à doubler ce chiffre. Cela pulvérisait tous les records de la plonge.

Et voilà comment, quelques semaines après avoir envoyé sa première histoire, il tenait dans sa paume moite une courte note d’un directeur de publication convoquant « Mr. Smith » pour un entretien. Bombant le torse et aspirant une grande bouffée d’air, le Martien frappa discrètement à la porte sur laquelle on lisait : SCIENCE-FICTION POSITIVE. Quelques secondes plus tard, il était assis en face d’un homme corpulent, affable, à la chevelure rebelle et à l’œil malin. Le débutant attendait, songeant par avance à l’issue heureuse que promettait cette entrevue ; peut-être obtiendrait-il quinze cents par mot ; un travail sérieux ne pouvait manquer de retenir l’attention quand il se publiait tant d’inepties.

« Mr. Smith, commença le directeur avec chaleur, vous ne manquez pas de talent. Votre histoire est excellemment conçue. On y trouve de l’action, une bonne dose de suspense, et les personnages sont finement et remarquablement dépeints. J’aime la façon dont vous faites avec les mots des combinaisons inédites ; presque comme un étranger, mais sans gaucherie. »

Une lueur de satisfaction passa dans les yeux bleus mélancoliques de l’auteur.

« Mon histoire vous a plu ? demanda-t-il.

— Oui et non. Il ne me serait pas possible de l’utiliser.

— Je ne comprends pas. Vous disiez à l’instant que…

— C’est exact. Elle a beaucoup de qualités ; je viens de les énumérer. Mais pour nos lecteurs il ne saurait en être question. » Il pencha en avant sa masse imposante. « Il faut vous dire que Science-Fiction Positive s’adresse à un public d’élite. Ceux qui l’achètent apprécient évidemment l’intrigue, l’action et la psychologie des personnages – en fait, ce sont des connaisseurs en matière littéraire – mais ils sont absolument intraitables sur le chapitre de la science. Or, vous, Smith, si je puis me permettre de vous parler franchement, vous ignorez exactement tout de l’astronomie, de la biologie ou de la physique. » Il hocha tristement la tête. « Pourquoi vous avez choisi d’écrire dans le seul domaine où de solides connaissances techniques sont une condition sine qua non, c’est ce que je ne parviens pas à comprendre ; mais nous avons ici un style brillant (il frappa sur le manuscrit pour donner plus de poids à ses paroles) gâché par une ignorance totale de la science la plus élémentaire. »

Smith était abasourdi. Il passa ses doigts dans le col de sa chemise, sa peau blême s’empourprant bizarrement.

« J’ai apporté le plus grand soin aux détails, protesta-t-il comme le directeur levait les sourcils. Je ne vois réellement pas où…

— Évidemment ! Les détails ! Il s’agit bien des détails ! » Le directeur prit un ton compatissant. « C’est pour cela que j’ai pris cette décision assez inhabituelle de vous expliquer les choses de vive voix. Vous avez un incontestable talent, et Science-Fiction Positive est une revue qui est constamment à la recherche de nouveaux écrivains prometteurs. Peut-être pouvez-vous être sauvé pour la littérature. Je le pense, pour ma part, si vous n’êtes pas imperméable aux conseils.

— Vous voulez dire, fit Smith, la mine navrée, que si le côté scientifique de mon histoire était… euh… sérieux, elle serait acceptable ?

— Oui. Encore que, rectifia le directeur, avançant les lèvres en une moue critique, je ne puisse vous donner une assurance formelle. Je voudrais d’abord voir l’amélioration qui en résulterait, c’est normal.

— J’ai une autre histoire ici même. Elle contient des détails sur Mars qui…

— Non, pas pour l’instant ; pas le temps. Jetons un coup d’œil sur celle que vous m’avez envoyée. » Il tapota les feuillets, fronçant les sourcils. « Pour commencer, voilà une planète où il n’y a même pas assez d’eau pour humecter une brosse à dents et vous faites de votre héros un nageur accompli ! Et comme si cela ne suffisait pas, toutes les cinq minutes il trouve une rivière, un lac ou un étang où piquer une tête. Sur Mars ! Voyons, c’est tout simplement ridicule ! L’hilarité de nos lecteurs nous balaierait des kiosques.

— Vous voulez dire, bredouilla Smith, qu’il n’y a pas d’eau sur Mars ?

— Oh ! Dieu du Ciel ! Vous voyez ? Vous n’avez même pas pris la peine de vérifier, n’est-ce pas ? Le professeur Spencer Jones (La Conquête de l’espace, vous ne connaissez pas ?)…

— Mais qu’en sait-on ? Personne n’y est allé.

— De mieux en mieux ! explosa le directeur. Vous êtes encore plus rebelle à la science que je n’imaginais. Grands dieux ! Smith, n’avez-vous jamais entendu parler d’un truc appelé spectroscope ? C’est un instrument… non, commençons par le télescope, c’est plus simple. » Il porta sa main en cornet devant son œil et, faisant le geste de mettre au point, considéra d’un œil rond l’écrivain hébété. « Écoutez, dit-il d’un ton navré, s’il est une chose dont les astronomes sont certains, c’est que Mars est plus sèche que… que… » Il hésitait, cherchant une comparaison judicieuse. « …que l’histoire-vedette du numéro du mois dernier de Super-Espace ! » conclut-il avec un accent de triomphe.

« Eh bien, dit Smith sans enthousiasme, si vous avez des preuves, je suppose que…

— Des preuves irréfutables. Mars est froide et sèche – aussi sûr que Jane Russell est un mammifère ! Inutile de mettre en doute des faits établis une fois pour toutes. Voyons, même un lecteur d’Aventures galactiques connaît tout sur Mars. Si vous choisissez une planète de Sirius, personne ne réclamera, quand bien même vous feriez s’ébattre les indigènes dans un océan de cognac d’un millier d’années. »

Il passa sa langue sur ses lèvres.

« Cependant, on peut certainement supposer…

— En ce qui concerne nos lecteurs, vous ne pouvez pas faire la moindre supposition. Ils sont tous techniciens eux-mêmes. Un de mes auteurs a imaginé une histoire qui se passe sur une planète où l’atmosphère est un mélange d’hydrogène et de chlore. Avec un joli soleil comme le nôtre encore ! Je ne sais pas comment j’ai fait pour laisser passer ça… mais nous avons eu deux cent quarante-six résiliations d’abonnements ! dit-il d’un air sombre. Pour trente-cinq malheureux cents, il y a des gens qui attendent de nous de la distraction avec en plus la matière des Annales de physique et chimie. Vous savez que même les techniciens de la physique nucléaire d’Oak Ridge lisent SFP. Pourquoi ? Parce qu’ils y trouvent de la science sérieuse. Bon. Prenons un autre aspect de la question, biologique, cette fois.

« Il y a quelques années, vous pouviez représenter un Martien comme une masse de couleur cramoisie affectant une forme à donner le cauchemar à un topologiste, avec des antennes, des ailes, des dents saillantes et faisant d’un métal comme l’yttrium sa nourriture préférée. Tout ça, c’est du passé. Les organismes, aujourd’hui, doivent former un tout conséquent. Par exemple, votre héros, Uryzzit Ptrafnick… et au fait, pendant que j’y suis : ce nom. Ça ne colle pas. Pourquoi une société dont la technologie est tellement en avance sur la nôtre tolérerait-elle des noms si absurdes, avec une prononciation à vous décrocher la mâchoire ? On y utiliserait probablement des chiffres ou des lettres, ou un mélange des deux. Appelez votre bonhomme BT-65-LS/MFT ou quelque chose comme ça. Les esprits scientifiques aiment les choses de ce genre, comme tout ce qui est systématique. Ou si vous trouvez que cela commence à dater, adoptez la tendance moderne : des noms courts et euphoniques rappelant l’américain. Smit pour Smith, C’nor pour Connor… et n’oubliez pas : Jon, jamais John. » Il fit une pause et parut étonné. « À l’oreille, c’est exactement pareil, au fond. Je ne les avais jamais prononcés tout haut. Mais rappelez-vous : ne mettez jamais de h à Jon. »

Smith approuva de la tête.

« Mais un peuple pourrait dépasser le stade des lettres et des chiffres, objecta-t-il. Il existe des raisons personnelles et psychologiques à l’emploi des noms de famille ; il n’y a pas que des raisons bureaucratiques. Et si les noms ont de profondes racines culturelles et sociales, on ne peut pas les changer ou les remplacer par des formes abrégées et dégénérées. Mais tout cela peut se rectifier facilement si vous le désirez. Revenons-en à cette question de vraisemblance biologique…

— À qui le dites-vous ! Prenons ce Pfrafnick – j’ai connu un marchand de delicatessen qui portait un nom presque aussi impossible que celui-là ; personne ne pouvait le prononcer non plus ; on l’appelait Max. En tout cas, nous avons là ce Mr. P…, aux neuf dixièmes anthropomorphe. Or, que faites-vous subir au pauvre diable ? Vous le dotez d’un troisième œil qui ne rime absolument à rien et d’un tentacule vert tout bonnement impossible. Évolutionnellement parlant, c’est inexcusable. Pourquoi aurait-il un œil dépareillé entre deux yeux parfaitement normaux, et avec le même champ de vision, particulièrement dans un organisme conçu de toute évidence pour être symétrique ? Quel rôle cet œil peut-il remplir qui ne puisse être rempli par les deux autres ? Je parie que vous n’y avez même pas songé… Vous avez simplement ajouté un œil et un joli tentacule vert pour faire bon poids, et hop ! voilà un Martien. Si vous parcouriez un livre sur l’anatomie comparée ou si vous vous renseigniez sur l’évolution des vertébrés, vous ne feriez pas des bourdes de cette envergure, Smith.

— Je croyais avoir expliqué, risqua l’auteur d’une voix un peu aiguë, mais qu’il avait rendue précise au prix d’un gros effort, que ce troisième œil était sensible aux rayons infrarouges. »

Le directeur émit un grognement d’impatience.

« C’est encore plus stupide. Cette explication vient là uniquement pour justifier ce troisième œil. Mais il est impossible à un tel organe, placé à mi-distance de deux yeux normaux, de développer une fonction fondamentale différente de celle de ses voisins tout en leur étant si semblable par sa structure. Si encore il était sur le sommet de la tête, comme chez ces grands lézards, les sphénodons, ou autre part sur son corps… Et puis non, même dans ce cas, nos lecteurs ne marcheraient pas. Pas sur une créature à ce point humanoïde.

— Ce troisième œil a aussi une fonction sociale, protesta Smith avec obstination. Il reflète la grande colère. Rappelez-vous : quand la jeune fille rompt avec lui, il lui fait une chose inhabituelle en lui lançant le « regard-de-haine-du-troisième-œil ». D’ordinaire, cet œil est presque invisible ; c’est juste une ligne blanchâtre.

— Bon, c’est une trouvaille intéressante, je l’admets. Mais vous devriez imaginer quelque chose avec les deux yeux normaux de préférence. Vous pouvez conserver le côté caractère qui n’est pas mal étudié ; vous vous tirez assez bien de la description d’un comportement non humain. Mais mettez un peu d’ordre dans l’astronomie et la biologie. Et balancez-moi ce sacré tentacule.

— Il est essentiel pour l’intrigue. Vous vous rappelez la forme de société…

— Non ! » Le directeur prit un ton bourru. « Il y a trente ans, c’était parfait. Chaque Martien ou Vénusien avait un droit inaliénable à posséder sa panoplie complète de tentacules frétillants. Plus maintenant. Un tentacule peut gâcher irrémédiablement une histoire de science-fiction remarquable à d’autres égards. Je le sais par expérience, vous pouvez me croire. Pourquoi un jeune homme bien de sa personne, presque humain, aurait-il un ignoble tentacule sur la poitrine ? L’explication par l’évolution ne tient pas debout.

— Dans l’histoire, dit l’auteur, tremblant légèrement, j’ai bien, spécifié comment, à partir d’une mutation, les Martiens ont modifié de leur plein gré leur propre développement biologique. Après tout, quand une race est assez savante pour agir sur sa propre évolution…

— Je n’ai fait que parcourir ce passage, trancha le directeur. Je savais que les tentacules devaient sauter de toute façon, alors je ne me suis pas occupé des détails.

— Y avait-il autre chose à redire, du point de vue scientifique ?

— Beaucoup. » Le directeur prenait plaisir à donner son avis. « Mais nous n’avons pas le temps de voir toutes ces bévues. Vous m’avez compris. Étudiez la science. Procurez-vous des ouvrages de référence. Vérifiez tout – je dis bien tout. Ne faites des conjectures que lorsque vous n’avez pas de données précises et, dans ce cas, soyez très prudent. Appliquez le bon sens. Tenez : voyez votre idée extravagante sur la question des sexes. Deux sortes d’organes sexuels pour le mâle : l’un pour procréer des individus de son propre sexe, l’autre des femelles. Un embryologiste en mourrait de rire. Le développement des cellules ne peut pas produire une mutation dans ce sens, c’est clair. Ce que nous essayons de faire, Smith, c’est d’anticiper sur l’avenir. Un jour, nous débarquerons sur Mars et sur Vénus. Nos descendants sauront comment sont faites ces planètes. Jusque-là, nous nous livrons à des spéculations, mais uniquement et toujours sur la base de faits valables, objectifs et susceptibles de démonstration. » Il se laissa aller en arrière dans son fauteuil, l’air épuisé. « Je ne pense pas que cette histoire soit récupérable. Essayez autre chose, mais commencez par étudier. Suivez mon conseil et laissez Mars de côté ; il y a trop de petits faits perfides pour vous faire trébucher. Choisissez une planète hors du système solaire, dont le lecteur ne sache rien. Nous voyons pas mal de suppositions idiotes sur Mars, mais dans toute ma carrière de rédacteur en chef, je n’en avais pas encore vu d’aussi mauvaises et aussi inconsistantes que les vôtres. Juste Ciel ! Avec comme héroïne une créature mammifère qui pond des œufs I

— Mais il y en a sur la Terre ! Que faites-vous de l’ornithorynque ? Et de l’échidné ? »

Le directeur lui adressa un regard plein de commisération.

« Bien sûr, l’ornithorynque. J’aurais parié que vous iriez me le chercher, celui-là ! L’ornithorynque est un mammifère de transition, très bas dans l’échelle. Vérifiez vous-même ; je ne vous demande pas de me croire sur parole. Mais un mammifère ovipare supérieur n’est qu’une idée creuse, une contradiction en soi. Le cerveau se développe à peu près avec la même rapidité que le reste de l’organisme. Un mammifère supérieur pondant des œufs est aussi chimérique du point de vue biologique qu’un cafard faisant de l’algèbre. Compatibilité, vous comprenez ? Où diable avez-vous appris à manier un anglais si efficace, à présenter des personnages à la psychologie si convaincante, sans perdre votre ignorance incommensurable de la science… »

Il s’interrompit, alarmé.

« Ainsi ma science ne tient pas debout ! dit Smith avec un sifflement venimeux. Je suis un idiot, n’est-ce pas ? Et vous, vous en connaissez lourd, hein ! »

Il fit un pas en avant, tremblant de fureur.

« Hé là ! Un instant ! » cria le directeur, la gorge serrée. Il regarda autour de lui, l’air désemparé. Cette infernale secrétaire ! Il avait fallu qu’elle choisisse ce moment précis pour s’éclipser ! Ce type-là pouvait devenir violent. Avec ces auteurs susceptibles, sait-on jamais ?

« Il n’y avait rien de personnel dans mes remarques. Je ne voulais pas. : »

Il ouvrit une bouche incrédule devant trois yeux bleus dont le regard à l’éclat métallique plongeait férocement dans le sien.

« Bien sûr, rien de personnel ! gronda l’écrivain, railleur. Moi non plus ! » Le plastron de sa chemise s’entrouvrit pour livrer passage à un tentacule vert, rugueux et musclé. Comme la lanière d’un fouet, elle arracha le manuscrit des doigts paralysés du directeur.

« Vous avez de sacrées connaissances sur Mars, parlons-en ! rugit Smith. Sachez que je suis éclos là-bas – éclos d’un œuf ! Oui, j’ai dit d’un œuf, espèce de balourd ! » Il se recula. « Et apprenez encore autre chose : je m’appelle Gryzzll Ptratnick, et ce n’est pas un nom plus drôle que le vôtre. « Theobald A. Humperdinck, Directeur » ! Que veut dire ce A ? « Archimède », homme de science à la manque ? Une dernière remarque : sur Mars, je possède un cafard qui peut faire des problèmes d’algèbre ; en fait, il résout les équations différentielles ! »

Alors, campé solidement sur ses jambes, l’air triomphant, le Martien attendit l’effondrement du directeur. Sa colère dissipée par son explosion indignée, il se réjouissait déjà à l’idée de rejeter avec mépris toutes les excuses qui pourraient lui être faites, si plates fussent-elles. Même pour quarante cents par mot !

Pendant une dizaine de secondes, ce fut le silence. Quelque chose comme de la confusion passa en un éclair dans le regard du directeur, mais ce lut tout. Il fronça les sourcils.

« Mon cher Mr. Pfratnick, dit-il calmement, l’excuse la plus usée de l’écrivain débutant est : « Mais « cela m’est vraiment arrivé, à moi. » Les faits réels ne me regardent pas, pas plus qu’ils ne doivent regarder un artiste. La question est de convaincre le lecteur. Il se peut, mon cher monsieur, que vous soyez un Martien tel que vous le décrivez ; mais votre description ne dissipe nullement l’incrédulité. Par conséquent, votre travail est un échec. Et maintenant, si vous voulez bien m’excuser… »

Il fit en direction de la porte un geste dont la signification était claire.

Et Gryzzll Pfrafnick, le premier auteur à pouvoir écrire sur Mars de première main, se retira, l’oreille basse.

 

Traduit par ROGER DURAND.

Story Conférence.

© Frederik Pohl, 1954.

© Éditions Opta, 1972, pour la traduction.