CESSE DONC DE FAIRE L’AVION AVEC TES MAINS !

Par Jack Finney

 

Décidément, les hommes du passé nous sont supérieurs sur bien des points. Cette fois, ce sont eux qui inventent la machine à explorer le temps, et notre technologie n’a pas de secrets pour eux, même s’ils restent des esprits simples et s’expriment en termes peu choisis. Nous avons hésité à reproduire cette nouvelle qui contient de nombreuses allusions à l’histoire des États-Unis ; en fin de compte, la saveur de ces aventures dignes du baron de Crac nous a décidés. Ceux qui veulent tout savoir n’auront qu’à lire les notes que nous avons rajoutées en bas de page à leur intention ; les autres s’en passeront, croyons-nous, sans grand dommage.

 

HÉ, gamin, cesse donc de faire l’avion avec tes mains ! Je sais bien que t’étais aviateur pendant la guerre. Même que t’as été bon, hein ? Manquerait plus que ça ! Toi, mon petit-fils ! Mais va pas croire que tu connais tout sur la guerre ni même sur les machines volantes. Hein ! Celle que nous on a terminée en 65, c’était quand même la plus dure, et ça, s’agirait pas de l’oublier ! C’était une grande guerre, faite par de grands bonshommes, et tes Patton, tes Arnold et tes Stilwell(10) ils étaient bons, gamin, je dis pas le contraire, mais Grant(11), ça c’était un général ! Ce que je vais te dire, j’en ai jamais parlé à personne avant – c’est le général lui-même qui m’avait fait jurer de jamais le répéter – mais maintenant je crois que je peux, vu qu’y a plus besoin de garder le secret. Alors, écoute et tais-toi !

Cette nuit-là, la nuit où j’ai rencontré le général en chair et en os, je savais pas que j’allais le voir. Je savais rien sauf que le commandant et moi on descendait Pennsylvania Avenue(12) à cheval – pas de danger qu’il me dise où on allait, et pourquoi – non, il était là, trottinant à côté de moi, sans dire un mot, tenant les rênes d’une main, avec une assez grosse boîte noire attachée au pommeau de sa selle. D’où j’étais, je voyais sa petite barbiche pointue en ombre chinoise qui montait et descendait à chaque pas.

Il était tard, plus de 10 heures. Tout le monde était endormi. La lune était haute et pleine, apparaissant et disparaissant entre les arbres. C’était beau. Les ombres de nos chevaux se découpaient nettement, glissant à côté de nous. Aucun bruit, sauf le martèlement sourd des sabots sur la terre battue. Y avait deux jours qu’on chevauchait comme ça. J’avais libéré un cruchon de gnôle – sauf qu’à l’époque on parlait pas de libération mais de pillage – bref, je roupillais peinard sur ma selle avec mon clairon pendu à mon ceinturon quand le commandant me pousse du coude. J’me réveille, « À vos ordres », j’y dis. Et devant moi, qu’est-ce que je vois ? La Maison Blanche !

Il me regarde – ses épaulettes dorées brillaient sous le clair de lune – et il me dit, on ne peut plus tranquillement :

« Ce soir, gamin, nous pouvons gagner la guerre. Nous deux, toi et moi. »

Il ajoute, avec un petit sourire mystérieux, en tapotant la boîte noire :

« Tu sais qui je suis, n’est-ce pas ?

— Oui, mon commandant.

— Non, tu ne le sais pas. Je suis professeur. Je suis professeur à l’Université Harvard. Ou du moins, je l’étais. Parce que maintenant je suis officier. Et fier de l’être. Il y a une belle bande d’idiots là-bas : incapables de voir plus loin que le bout de leur nez. Bon, eh bien, ce soir, nous pouvons gagner la guerre.

— À vos ordres », je réponds. J’avais remarqué qu’il y avait pas mal d’officiers au-dessus du grade de capitaine qui étaient un peu siphonnés, surtout parmi les commandants. C’était comme ça à l’époque et on dirait que ça n’a pas tellement changé depuis… même dans l’aviation.

Alors on s’arrête à côté de la Maison Blanche, au bord de la pelouse, et on reste comme ça à la regarder. Une grande maison ancienne, presque argentée tellement elle était blanche, et la lumière au-dessus de l’entrée qui brillait, et éclairait la colonnade sur le devant. Au rez-de-chaussée, dans l’aile orientale, il y avait une fenêtre allumée. Je croyais que je verrais peut-être le président, mais je l’ai pas vu. Le commandant ouvre sa boîte.

« Tu sais ce que c’est, gamin ?

— Non, mon commandant.

— C’est mon invention. Je l’ai construite à partir de mes théories à moi… pas celles d’un autre. Là-bas, ils pensaient que j’étais fou, mais moi je sais que ça va marcher. Penses-y, gamin, on va gagner la guerre. »

Il se met à tripoter une petite manette à l’intérieur de la boîte.

« Faut pas que je nous envoie trop en avance, quand les progrès techniques seront trop loin de nous. Disons dans quatre-vingt-cinq ans à peu près. Tu crois que ça ira ?

— Oui, mon commandant.

— Très bien. » Il posa son pouce sur un petit bouton dans la boîte et appuya. Il y eut une sorte de grésillement qui se mit à amplifier progressivement, à tel point que j’en avais mal aux oreilles. À ce moment, le commandant enlève sa main.

« Eh bien, il me dit, on est maintenant quatre-vingts ans plus tard.

Sa barbiche était pointée vers la Maison Blanche.

« Content de voir qu’elle est toujours là. »

Je regarde à mon tour. La Maison Blanche était toujours là, absolument la même, avec la lumière devant qui éclairait les hautes colonnes blanches. Mais moi j’ai rien dit.

Le commandant reprit ses rênes. « Eh bien, gamin, on a du travail devant nous. En route. » Et là-dessus, il part au trot dans Pennsylvania Avenue, moi à ses côtés.

Un peu après on a obliqué vers le sud. Le commandant se retourne sur sa selle et me dit :

« Maintenant, la question qui se pose est de savoir ce qu’ils ont dans le futur. »

Il leva un doigt, exactement comme un maître d’école – ça devait être vrai son histoire de professeur.

« Nous l’ignorons, continua-t-il, mais nous savons où nous pourrons le découvrir. Dans un musée. On va aller à la Smithsonian Institution(13) si elle est toujours debout. Nous y trouverons tout ce que le futur a pu inventer. »

Moi, je savais qu’elle était encore là la semaine précédente. On a continué un moment vers l’est à travers les pelouses, et nous l’avons trouvée. Un grand bâtiment en pierre, avec des tours comme un vrai château… exactement comme avant. Les fenêtres, sous le reflet du clair de lune, étaient carrément blanches.

« Elle est toujours là, commandant, je dis.

— Bon, dit le commandant. À présent, allons un peu plus loin. »

On a bifurqué dans une rue adjacente, bordée de bâtiments que j’avais jamais remarqués avant.

« Pied à terre, dit le commandant en descendant de cheval. Silence, hein ; nous sommes en reconnaissance. »

On avance comme ça, faisant le moins de bruit possible, cachés dans l’ombre, tirant nos bêtes après nous. Le bâtiment de droite(14) ressemblait à la Smithsonian – comme je l’avais jamais vu de ma vie, je me suis dit que ça devait être une annexe de l’Institution. Le commandant était tout excité à présent.

« Nous cherchons une nouvelle sorte d’arme qui puisse détruire toute l’armée rebelle, chuchota-t-il. Si tu trouves quelque chose comme ça, gamin, dis-le-moi.

— À vos ordres. »

Je continue à avancer, et je me cogne presque dans quelque chose posé devant un bâtiment, sur ma gauche. C’était grand, tout en métal, et au lieu de roues, il y avait des sortes de petits patins en métal eux aussi, reliés entre eux, qui formaient comme des bandes articulées.

« On dirait une espèce de citerne mobile(15), dit le commandant. Je me demande à quoi ça peut servir. Allez, en avant, gamin ; ce machin n’aurait de toute évidence aucune utilité sur un champ de bataille. »

On avance encore un peu, et là, devant nous, on voit un canon extraordinaire ; au moins trois fois plus grand que tous ceux que j’avais vus dans ma vie. Il avait un tube immense, des roues presque aussi grandes que moi, et il était peint bizarrement, avec des bandes et des taches marron et vertes, si bien qu’on avait du mal à le distinguer sous la clarté de la lune.

« Regarde ça ! souffle le commandant. Ça pourrait pulvériser les troupes de Lee en même pas une heure. Seulement je ne vois pas comment nous pourrions l’emporter. Non, dit-il, secouant la tête, ça ne va pas. Je me demande ce qu’il y a à l’intérieur. »

Il s’approche des fenêtres et se penche contre les vitres, s’abritant les yeux avec les mains. Tout de suite il perd le souffle et se tourne vers moi. Je m’avance et regarde à mon tour.

C’était un grand bâtiment tout en longueur. Le clair de lune qui filtrait à travers les fenêtres de la façade éclairait l’intérieur. Le sol était jonché d’une collection incroyable de machines, les plus étranges que j’aie jamais vues, et il y en avait même qui étaient pendues au plafond. Elles étaient toutes grandes au moins comme des fourgons, certaines encore plus, avec des roues – mais seulement deux roues, placées à l’avant. Le commandant avait retrouvé ses esprits et sa voix avant moi.

« Bon Dieu, des aéronefs ! hoqueta-t-il. Ils ont des aéronefs ! La guerre… gagnée !

— Des aéro-quoi, mon commandant ?

— Des aéronefs. Des machines volantes. Tu ne vois pas les ailes, gamin ? »

Chacune des machines à l’intérieur portait bien de chaque côté deux espèces de longues et larges plaques de métal, mais elles semblaient fixes. Comment auraient-elles pu battre comme des ailes ? Comme je ne voyais pas de quoi d’autre pouvait parler le commandant, j’ai dit : « À vos ordres. »

Mais le commandant s’est remis à secouer la tête. « Trop en avance, dit-il. Nous ne saurons jamais nous en servir. Il nous faut un des premiers modèles. Ils n’en ont pas ici. Allez, en route, gamin, et ne traîne pas. »

On s’est dirigé, les chevaux toujours derrière nous, vers l’autre bâtiment. On a regardé à l’intérieur. Sur le sol, entourée d’outils et de caisses, comme si elle venait d’être déballée, il y avait une autre de ces machines volantes. Mais celle-ci était beaucoup plus petite que les autres et bien plus rudimentaire. C’était une grande caisse de bois, avec des ailes, comme disait le commandant, mais petites et en toile. Il n’y avait même pas de roues, simplement deux sortes de patins, comme sur une luge. Par terre, appuyé contre le mur, il y avait un petit écriteau. Malheureusement la lumière ne l’éclairait pas tout à fait, et je ne pouvais pas lire tous les mots. En haut il y avait marqué : Premier au Monde, et en dessous : Kitty Hawk(16)

Le commandant est resté figé pendant presque une minute, le regard fixe, comme un homme en transes. Les yeux lui sortaient de la tête. Puis il a murmuré, se parlant à lui-même :

« Exactement comme les croquis de Léonard de Vinci ; sauf que, apparemment, celui-ci fonctionne. » Il se tourna vers moi, tout excité : « C’est ça, gamin ! C’est ça que nous sommes venus chercher. »

Je devinais ce qu’il avait dans la tête, et ça m’emballait pas tellement.

« On ne pourra jamais rentrer là-dedans, mon commandant, je lui ai dit. Ces portes ont l’air sacrément solides, et je parie que c’est gardé de tous les côtés. »

Il m’a souri avec à nouveau son air mystérieux.

« Bien sûr, fiston, que c’est gardé : ceci représente le trésor d’une nation. Dans des circonstances normales, personne n’aurait la moindre chance d’y pénétrer et d’y prendre quoi que ce soit. Mais ne t’occupe pas de cela ; laisse-moi faire. Pour l’instant, il nous faut du carburant. »

Il fit demi-tour, prit les rênes de son cheval, et repartit par où nous étions venus. Moi, je suivais.

Un peu plus loin, il s’est arrêté sous un massif d’arbres, à côté d’un grand parc. Il a ouvert la boîte noire, a poussé la manette et pressé le bouton.

« Nous voilà de nouveau en 1864 », il a dit.

Puis il a respiré.

« Oui, l’air sent plus frais. Maintenant tu vas prendre ton cheval et cavaler jusqu’au Quartier Général, et me ramener tout le pétrole que tu pourras. L’Intendance en a pour nettoyer les uniformes. Dis-leur que j’en prends toute la responsabilité. Compris ?

— Oui, mon commandant.

— Allez, en route ! Tu me retrouveras ici à ton retour. »

Alors le commandant m’a tourné le dos et il s’est éloigné, tirant son cheval derrière lui.

Au Quartier Général, le garde a réveillé un première classe qui a réveillé un caporal, qui a réveillé un sergent, qui a réveillé un lieutenant, qui a réveillé un capitaine, qui a poussé quelques jurons avant de réveiller le première classe à nouveau pour qu’il me donne ce que je voulais. L’autre est parti, ronchonnant dans sa barbe, et il est revenu pas longtemps après avec six cruches de vingt litres. Je les ai attachées à ma selle, après avoir signé six reçus, et je suis reparti dans les rues de Washington, délicatement éclairées par le clair de lune. Je me soutenais de temps en temps avec un coup de gnôle.

Je suis repassé exprès devant la Maison Blanche. Cette fois-ci, il y avait quelqu’un qui se tenait debout dans l’embrasure éclairée de la fenêtre – un homme de haute taille, long et mince, les épaules voûtées, la tête baissée sur la poitrine. Je saurais pas dire pourquoi, mais il donnait une impression de lassitude, avec beaucoup de force et de résolution et une incroyable dignité(17). Je suis sûr que c’était lui, mais je ne peux pas vraiment dire que j’aie vu le président, parce que j’ai toujours été un homme qui s’en tenait strictement aux faits et que j’ai jamais triché avec la vérité, moi !

Bref…

Le commandant était là sous les arbres à m’attendre, mais quand j’ai vu ce qu’il y avait à côté de lui, j’ai failli tomber raide. La machine volante !

« Mon commandant, j’ai dit, com… Comment avez-vous… »

Il m’a interrompu, caressant sa barbiche avec un sourire entendu.

« Très simple. Je me suis mis devant la grande porte – il tapota la boîte noire pendue à la selle près de son épaule – et j’ai reculé dans le temps jusqu’à une époque où la Smithsonian n’existait pas encore. Puis, j’ai avancé de quelques pas avec la boîte sous mon bras, je suis revenu en avant dans le temps, et je me suis retrouvé à l’intérieur de l’Institution, à côté de l’aéronef. Pour sortir la machine, j’ai utilisé la même méthode. Après je l’ai accrochée à mon cheval qui l’a tirée jusqu’ici.

— Oui, mon commandant », j’ai répondu.

S’il voulait jouer à l’imbécile, j’en étais capable moi aussi. Mais je me demandais tout de même comment il avait réussi à sortir la machine volante.

Le commandant me désigna le pré devant nous :

« J’ai étudié le terrain ; il est irrégulier et caillouteux. »

Il se tourna vers la boite, régla la manette et pressa le bouton.

« Maintenant, c’est un parc, dit-il. Nous devons être aux alentours de 1940.

— Oui, mon commandant. »

Il m’a désigné une petite embouchure sur la machine.

« Remplis-la », m’a-t-il dit.

J’ai détaché une des cruches, que j’ai débouchée et j’ai commencé à verser. Au bruit, le réservoir devait être vide. Il y eut même un petit nuage de poussière qui s’échappa de l’orifice. La contenance n’était pas énorme ; à peine quelques litres. Le commandant détachait les autres cruches.

« Monte-les dans la machine », dit-il.

Pendant ce temps, il faisait les cent pas autour de la machine en marmonnant pour lui-même : « J’imagine que pour démarrer le moteur, il faut faire tourner l’hélice. Mais comment faire monter l’appareil en l’air ? »

Il continuait à aller et venir, tirant sur sa barbe.

« Oui, dit-il soudain, la tête levée. Oui, ça doit marcher comme ça. »

Il s’arrêta et me regarda droit dans les yeux :

« Comment vont tes nerfs, gamin ? Pas de tremblements ? Rien dans le genre ?

— Non, mon commandant.

— Très bien, fiston. Cette machine doit être assez facile à faire voler – j’imagine que c’est surtout une question d’équilibre. »

Il me désigna une sorte de selle, placée à l’avant de la machine.

« Je crois qu’il faut se coucher à plat ventre sur cette selle ; elle est reliée au gouvernail et aux ailes par des câbles. En changeant de position sur la selle on doit pouvoir contrôler l’équilibre et la direction de l’appareil. Ça, dit-il, en désignant un levier, tu le prends en main et tu le pousses ou tu le tires si tu veux monter ou descendre. C’est tout ce que je vois – si je me suis trompé, tu pourras corriger en l’air une fois que tu te seras fait à la machine. Alors, qu’en dis-tu : tu crois que tu peux la faire voler ?

— Oui, mon commandant.

— Bien. »

Il empoigna une des hélices placées à l’arrière et entreprit de la faire tourner. Moi je m’étais mis à l’autre hélice, mais rien ne se passait. Les hélices grinçaient et se bloquaient comme si tous les mécanismes étaient rouillés. Mais on a continué à pousser, de plus en plus fort, et à la fin on a entendu comme un toussotement.

« Du nerf, fiston ! » a dit le commandant, et on y a été de toutes nos forces. À chaque fois, maintenant, le moteur toussait un peu. On a pris notre élan, sautant ensemble pour lancer chacun notre hélice… et cette fois le moteur a continué à tousser pendant quelques secondes, puis il a cogné comme s’il allait s’arrêter… puis (comment dire ?) il a fait un bruit comme s’il voulait s’éclaircir la gorge… il a haleté un instant, mais il ne s’est pas arrêté… et tout à coup il s’est mis à marcher tranquillement. Les hélices tournoyaient, brillant et scintillant sous le clair de lune – on pouvait à peine les voir tellement elles tournaient vite – la machine tressautait et se secouait comme un chien mouillé, émettant de toutes parts des petits jets de poussière.

« Parfait ! » a dit le commandant, après avoir éternué. Il a commencé à défaire les brides des chevaux, les attachant l’une après l’autre pour obtenir une seule rêne plus longue. Il a amené les montures devant la machine.

« Allez, grimpe, fiston, il a ordonné. On a du pain sur la planche cette nuit. »

Je me suis couché sur la selle, pendant que lui grimpait sur l’aile supérieure, sur laquelle il s’allongea.

« Tu tiens le levier, et moi les rênes. Prêt ?

— À vos ordres, mon commandant.

— En avant ! » a dit le commandant, donnant un coup sec à la courroie, et les chevaux se sont mis en marche, la tête baissée, leurs sabots labourant la pelouse d’herbe tendre.

La machine volante a bondi sur ses patins, manquant m’éjecter, mais bientôt le mouvement s’est adouci et elle s’est mise à glisser en souplesse comme une luge sur de la neige bien tassée. Les bêtes ont relevé la tête et ont commencé à trotter. Le moteur continuait à tourner régulièrement.

« Sonnez le galop ! » a dit le commandant. J’ai détaché ma trompette et j’ai sonné le galop. Les chevaux ne se sont pas fait prier – on allait bien à vingt-cinq, trente kilomètres à l’heure, ou même plus.

« À présent, la charge ! » il a crié, et j’ai sonné la charge. Les sabots ont pris un rythme encore plus rapide. Les bêtes tiraient et haletaient. Le moteur hurlait à plein régime. Derrière, les hélices tournaient à toute vitesse… et tout à coup, je me suis rendu compte que nous étions bien à deux mètres au-dessus du sol, et la rêne pendait droit vers le bas ! Et puis – je peux te le dire, gamin, j’ai eu peur une seconde – on a dépassé les chevaux. On a d’abord été juste au-dessus d’eux. – Le commandant a lâché la courroie – et une seconde après ils étaient derrière nous.

« Tire le levier ! » J’ai tiré dur, et on s’est mis à grimper comme une vraie fusée.

Je me suis rappelé ce qu’avait dit le commandant sur la manière de se faire à la machine, alors j’ai repoussé un peu le levier, notre appareil s’est rétabli en souplesse… et nous voilà qui volons plus vite que j’avais jamais été dans ma vie. C’était merveilleux ! Je regarde en dessous et je vois tout Washington sous moi – bien plus grand que je ne croyais – et plus de lumières qu’il ne peut y en avoir dans le monde (de vraies lumières, pas des bougies ou des lampes à pétrole).

Plus loin, vers le centre de la ville, il y avait même des lumières vertes et rouges ; tellement brillantes qu’elles illuminaient le ciel.

« Attention ! » hurla le commandant. Juste devant nous, s’avançant à une vitesse terrible, il y avait un incroyable monument ou quelque chose comme ça, semblable à une énorme aiguille de pierre(18).

Je sais pas comment je me suis penché brusquement vers la gauche en tirant sur le levier, et la machine s’est penchée en se cabrant nez en l’air, une des ailes effleurant presque cette saloperie de monument. Après, tout en me remettant en position, j’ai légèrement repoussé le levier. La machine s’est stabilisée, docile. Pour moi, c’était aussi beau que la première fois que j’avais conduit un attelage.

« Au Quartier Général, a dit le commandant. Tu peux retrouver le chemin ?

— Oui, mon commandant. »

Et j’ai piqué plein sud.

Le commandant trifouilla dans sa boîte noire, régla la manette et pressa le bouton. Sous le clair de lune m’apparut la route de terre qui menait de Washington au Quartier Général. Je me suis retourné pour regarder une dernière fois la capitale, mais il n’y avait plus que quelques lumières, beaucoup moins brillantes que tout à l’heure. Les vertes et les rouges avaient disparu.

En dessous de nous, la route était parfaitement visible. Nous la suivions quand elle allait tout droit, et nous coupions quand il y avait des virages. On devait bien aller à soixante kilomètres à l’heure. À cette hauteur le vent était froid. J’ai sorti le cache-col bleu que ma grand-mère m’avait tricoté et je me le suis noué autour du cou. Un des bouts flottait derrière moi comme une bannière. Avec un tel vent, ma casquette risquait à tout moment de s’envoler ; je la mis donc à l’envers, la visière en arrière. Ainsi harnaché, j’avais vraiment l’air qui convient à un vrai conducteur de machine volante. J’aurais bien voulu que les filles de chez moi puissent me voir.

Je m’entraînai pendant un petit moment à manipuler le levier et à remuer correctement sur ma selle, piquant vers le ciel jusqu’à ce que le moteur se mette à tousser, virant à droite et à gauche, plongeant sur la route et la rasant le plus près possible. Mais à la fin le commandant s’est mis à hurler et j’ai arrêté. De temps en temps, on apercevait une lumière dans une ferme, et une seconde plus tard ce n’était plus qu’une petite lueur clignotant au loin derrière nous, dans les champs, et nous savions que tout en bas, il y avait un fermier qui était sorti de chez lui avec sa lampe, cherchant d’où venait tout ce raffut.

Nous avions rempli le réservoir plusieurs fois en vol. Bientôt, à peine deux heures plus tard peut-être, des feux de camp apparurent sous les ailes. Le commandant se balançait d’un côté sur l’autre pour étudier le sol. Il me montre un champ devant nous.

« Crois-tu que tu peux poser la machine sur ce champ-là, fiston ?

— Oui, mon commandant », j’ai dit.

J’ai stoppé le moteur, et notre machine s’est mise à descendre comme un toboggan. Je manœuvrais le levier en finesse, surveillant le sol qui s’approchait de nous et qui grossissait de seconde en seconde. Plus du tout de bruit à présent, excepté le vent qui soufflait dans les câbles. Je nous imaginais comme une apparition pâlie sous le clair de lune. Notre trajectoire nous conduisait droit sur le champ. Au moment de toucher terre, je tirai légèrement sur le levier et les patins glissèrent sur l’herbe avec un léger chuintement. Il y eut un petit soubresaut, et nous nous arrêtâmes. On est resté tous deux un moment sans dire un mot. Dans les herbes les grillons se sont remis à grésiller.

Le commandant a dit que le champ se terminait par une falaise. C’était vrai. On a tiré la machine jusqu’au bord et on est reparti en sens inverse. Nous cherchions un chemin ou une sentinelle. C’est moi qui ai trouvé la sentinelle – elle s’était endormie en travers du chemin qu’elle devait garder… pas bête, hein ? Comme j’avais plus de gnôle, je l’ai réveillé et je lui ai exposé mon problème.

« Combien t’as ? » m’a-t-il demandé.

J’ai répondu un dollar ; alors il s’est enfoncé dans les bois et il est revenu avec un cruchon.

« C’est du bon, qu’il m’a dit, le meilleur. Un dollar pile ; le cruchon est presque plein. » J’ai goûté — oui, il était bon – je l’ai payé, et j’ai emporté le cruchon jusqu’à la machine. Après je suis revenu jusqu’au sentier et j’ai appelé le commandant. Il m’a bientôt rejoint, coupant à travers champs. La sentinelle nous a conduits et nous avons pris le chemin qui menait à la tente du général.

C’était une tente carrée, avec un toit en dôme. À l’intérieur une lanterne était allumée, et l’entrée était ouverte. La sentinelle s’est mise au garde-à-vous. « Mon général, y a là un commandant de cavalerie » – ce type avait une façon de dire « cavalerie » qui montrait bien que c’était un bouseux de fantassin – « y dit que c’est secret et urgent.

— Envoyez-moi la cavalerie », répondit une voix, mais elle prononçait juste, et je sus que dans son cœur le général était un véritable cavalier.

On avance de quelques pas. Garde-à-vous. Le général était assis sur une chaise de cuisine, ses pieds (dans de vieilles chaussures de l’armée délacées) posés sur un gros tonnelet pourvu d’une cannelle. Il portait un grand chapeau noir tout cabossé. Sa tunique et sa chemise étaient déboutonnées et je vis trois étoiles d’argent brodées sur ses épaulettes. Il portait la barbe, et ses yeux bleus étaient durs et perspicaces. « Repos ! nous dit-il. Eh bien ?

— Mon général, dit le commandant, nous avons une machine volante que nous désirons, avec votre permission, utiliser contre les rebelles.

— On peut dire, répondit le général, se balançant en arrière sur sa chaise, que vous tombez pile. Lee a massé ses hommes à Cold Harbour(19) et j’ai passé toute la nuit à picol… à réfléchir. Nous devons les écraser avant que… Une machine volante, avez-vous dit ?

— Oui, mon général.

— Hum ! marmonna le général. D’où la sortez-vous ?

— Eh bien, mon général, c’est une longue histoire.

— Je veux bien vous croire », dit le général. Il prit un mégot de cigare sur la table à côté de lui et le mâchonna pensivement. « Si je n’avais pas passé toute la nuit à réfléchir sans arrêt, je ne croirais pas un mot de tout cela. Qu’avez-vous l’intention de faire avec votre machine volante ?

— La remplir de grenades ! » Les yeux du commandant étincelèrent. « Et les lâcher sur le Quartier Général des rebelles ! Les forcer à une reddition immédiate… »

Le général secoua la tête. « Non, dit-il, je ne crois pas. L’arme aérienne n’est pas suffisante, fiston, et ne remplacera jamais l’infanterie, vous pouvez m’en croire. Elle a sa place, notez bien, et vous avez fait du bon travail. »

Il se tourna vers moi.

« C’est toi le conducteur, gamin ?

— Oui, mon général. »

Il revint au commandant.

« Je veux que vous grimpiez là-haut avec une carte afin de localiser les positions qu’occupe Lee. Notez-les sur la carte et revenez. Si vous faites cela, commandant, demain 3 juin, après la bataille de Cold Harbour, j’épinglerai moi-même les palmes d’argent sur vos épaulettes. Parce que je vais prendre Richmond comme… comme… heu… je ne sais pas. Quant à toi, gamin », – il regarde ma manche – « tu seras nommé brigadier. Peut-être même que je ferai dessiner un nouvel insigne : deux petites ailes, par exemple, épinglées sur la poitrine, ou quelque chose comme ça.

— À vos ordres, mon générai.

— Où est la machine ? a-t-il demandé. Je crois que je vais aller jeter un petit coup d’œil sur cette machine. »

On a salué, le commandant et moi, et on a fait demi-tour.

« Partez devant, nous a dit le général, je vous rejoins. »

On était déjà arrivé à notre appareil quand il nous a rejoints. Il glissa quelque chose dans sa poche – un mouchoir peut-être.

« Voici votre carte », dit-il, tendant un papier plié au commandant.

Celui-ci le prit, salua et dit :

« Pour l’Union, mon général ! Pour la cause des…

— Pas de discours, commandant, du moins pas avant votre retour.

— Oui, mon général. »

Il se tourna vers moi.

« Remplis-le. »

Après que j’ai eu rempli le réservoir, nous avons lancé les hélices, et cette fois le moteur a démarré du premier coup. On a grimpé à bord, et j’ai retourné ma casquette et noué mon écharpe.

« Bien, bien, a approuvé le général. De la classe, la vraie classe de la cavalerie. »

On a glissé un petit peu et dès qu’on a eu passé le bord du précipice, on a plongé en chute libre. Le sol semblait nous sauter à la figure. Puis les ailes ont mordu dans l’air : j’ai tiré le levier, et la machine s’est redressée. Le moteur crachait, peinant pour reprendre de l’altitude. Nous avons fait un demi-tour impeccable et je suis revenu survoler deux fois le champ, une fois à cinq mètres au-dessus du sol, et la seconde à une trentaine de mètres. Au premier passage, le général était là. Il nous regardait, la tête renversée en arrière, la bouche ouverte. Je distinguai même les boutons de cuivre de sa tunique qui luisaient sous le clair de lune. La seconde fois il avait toujours la tête renversée en arrière, mais je ne crois pas qu’il nous regardait, parce qu’il était en train de boire un verre d’eau – je dis un verre d’eau, parce qu’au moment où nous avons redressé avant de piquer plein sud, j’ai vu l’éclair du verre qu’il avait jeté de toutes ses forces dans les fourrés avoisinants. Ensuite il est reparti à toute vitesse vers le Quartier Général, pour réfléchir à nouveau, je crois.

La machine donnait des coups d’encolure, ruant de l’arrière-train, comme une bête nerveuse ; j’avais un mal fou à l’empêcher de se dérober (j’aurais bien voulu avoir des rênes pour mieux la tenir en main). Sous nos pieds, la James River, glacée et scintillant de mille reflets, s’étirait d’est en ouest. Je pouvais aussi voir les lueurs de Richmond, mais ce n’était pas le moment de rêvasser. La machine se mit soudain à vibrer de toutes parts, et avant même que j’aie eu le temps de la retenir, elle prit le mors aux dents et plongea en piqué. Le vent hurlait dans les câbles, et la surface miroitante de la rivière se rapprochait dangereusement.

Seulement ce n’était pas la première fois que j’avais affaire à une bête nerveuse. Je tirai le levier à fond, l’obligeant à relever le nez, et elle se redressa docilement, dans l’air, comme un bon cheval de cavalerie devant l’obstacle. Mais ce coup-là, le moteur ne s’essouffla pas comme il l’avait fait la première fois au sommet de la courbe. Il écumait littéralement, les narines fumantes, vibrant sauvagement. J’ai juste eu le temps de crier « Tenez-vous ! » au commandant, que déjà elle s’était mise sur le dos, et piquait à nouveau en plein sur la rivière. Le commandant a hurlé quelque chose. C’était de la bonne gnôle que m’avait filée la sentinelle et elle me réchauffait les entrailles – jamais je n’avais été autant à la fête – je me suis mis à hurler moi aussi et à rigoler en même temps. Je me suis jeté en arrière avec le levier en criant « Hop !

Hop ! » et hop ! nous voilà repartis en l’air – les ailes craquaient comme une bonne vieille selle de cuir sur un cheval au galop. Au sommet de la montée, je me suis projeté sur la gauche et nous avons décrit une large et merveilleuse courbe – jamais je ne m’étais autant amusé.

Notre monture s’est alors un peu calmée. Je savais que je ne l’avais pas complètement matée, mais elle sentait un vrai cavalier sur son dos ; alors elle attendait, réfléchissant à ce qu’elle allait encore pouvoir essayer. Le commandant récupéra son souffle et en profita pour m’injurier. Il n’utilisa aucune des insultes que je connaissais déjà – pourtant j’étais dans la cavalerie depuis mon incorporation. C’était du beau boulot, et je l’admirai. « À vos ordres, mon commandant », je dis, quand il fut à nouveau hors d’haleine.

Il avait sûrement encore des tas de choses à me dire, je n’en doute pas, mais des feux de camp apparurent dans la nuit, et il dut sortir la carte et se mettre au travail. Nous avons fait un aller-et-retour en suivant le cours de la rivière. Le commandant, occupé avec son crayon et sa carte, ne parlait plus, et pour moi et la machine c’était moins drôle. Je me demandais si les rebelles pouvaient nous voir ou nous entendre. Je descendais insensiblement, et à un moment, au milieu d’une clairière, voilà tout à coup un feu de camp avec des silhouettes autour. Je ne peux pas vraiment dire si c’est la machine ou si c’est moi qui en a eu l’idée, étant donné que j’avais à peine touché le levier, mais tout à coup elle se met à plonger du nez et à foncer droit sur le feu.

Là, du coup ils nous ont vus et entendus pour de bon. Ils se dispersèrent dans un beau concert de hurlements et de jurons – moi, j’étais à moitié dans le vide, me moquant et rigolant d’eux comme un vrai fou. J’ai redressé juste à un mètre ou deux du sol, et j’ai l’impression que les flammes du feu ont léché la queue de la machine. Malheureusement le moteur hoqueta dans la grimpée, et je dus virer et descendre en une douce glissade pour lui permettre de récupérer son souffle. Cette fois, les types en dessous avaient pris leurs fusils. Ils étaient fous de rage. Agenouillés, ils nous suivaient de leurs armes comme on tire le canard, et les balles sifflaient autour de nous.

« Allez, ma vieille ! » hurlai-je. Je claquai le flanc de la machine, défis ma trompette et sonnai la charge. Et hop ! on replonge – le moteur hennissait et crachait comme un enragé – les types en bas ont balancé leurs armes et se sont sauvés dans tous les sens. Les ailes sont passées si près qu’elles ont presque éteint le feu, et on est remonté comme une flèche dans un hurlement de triomphe. En haut de la courbe, j’ai fait déraper la machine et nous sommes passés par-dessus les cimes des arbres, piquant droit vers la lune.

« Excusez-nous, mon commandant, je lui ai dit, avant qu’il ne retrouve son souffle, elle est nerveuse… une vraie diablesse. Mais je crois que cette fois je l’ai bien en mains.

— Alors, ramenez-nous au Quartier Général avant de nous tuer, répondit-il d’un ton glacé. Nous discuterons de cela plus tard.

— À vos ordres, mon commandant. »

Après avoir retrouvé la James River, ç’a été un jeu d’enfant pour le commandant de nous orienter et de nous ramener jusqu’au pré d’où nous étions partis.

« Attendez-moi ici », m’a-t-il dit, après que nous nous fûmes posés, et il courut vers le sentier qui menait à la tente du général. Cela m’arrangeait bien : j’avais envie de boire un coup, et en plus je m’étais pris d’affection pour cette machine et je voulais en prendre un peu soin. Je l’essuyai avec mon écharpe ; je lui aurais bien donné une friandise si ça avait été possible.

Je fouille à l’intérieur, et voilà que je me mets moi aussi à pousser des jurons – je crois que j’ai été encore meilleur que le commandant – parce que mon whisky avait disparu. C’était cette sentinelle du diable ; il était revenu jusqu’à la machine pendant que nous étions dans la tente du général et il avait pris le cruchon. Maintenant ce salaud devait être au poste de garde en train de boire ma gnôle tout en rigolant de moi.

Le commandant revint, toujours en courant.

« On repart à Washington, et en vitesse, dit-il. Il faut que nous remettions cet engin-là où nous l’avons pris avant le jour, sinon le continuum espace-temps sera cassé… et nul ne sait ce qui pourrait alors arriver. »

On a rempli le réservoir et on est reparti. J’étais fatigué à présent et la machine aussi, je crois, parce qu’elle peinait et avançait sans caprices ni bonds d’aucune sorte.

Nous avons atterri à côté du massif d’arbres, et nous nous sommes extirpés moulus et raides. Après avoir émis quelques craquements et quelques soupirs, la machine volante s’immobilise totalement, morte de fatigue elle aussi. Il y avait deux trous dans les ailes – des balles de rebelles probablement – et la queue était un peu noircie par la fumée, mais à part ça elle était telle que nous l’avions vue la première fois.

« Réveille-toi, gamin ! m’intime le commandant. Va chercher les chevaux pendant que je ramène l’engin. »

Il agrippa la machine et commença à la tirer sur la pelouse.

Je trouvai nos bêtes broutant de l’herbe un peu plus loin, les ramenai et les attachai à un arbre. Quand le commandant est revenu, on est parti.

Eh bien, j’ai jamais été nommé brigadier. J’ai même pas eu les ailes, comme avait dit le général. Un peu plus tard le soleil s’est levé, et moi je me suis endormi.

Je me suis réveillé en entendant le commandant appeler :

« Ho ! gamin ! gamin !

— À vos ordres, mon commandant ! »

Mais ce n’était pas à moi qu’il parlait, c’était à un petit vendeur de journaux. On était presque sortis de Washington. Le commandant a payé son journal, et je me suis penché pour lire par-dessus son épaule. Et qu’est-ce que je vois, là, assis sur ma selle ? BATAILLE A COLD HARBOUR. En dessous du titre, il y avait toute une longue colonne de manchettes écrites en plus petits caractères : Désastre pour les forces de l’Union ! Une attaque surprise à l’aube échoue ! Nos combattants repoussés en huit minutes ! Appréciation fautive sur les positions rebelles ! Pertes minimes chez les Confédérés, immenses chez nous ! Le général Grant se refuse à toute explication ! Une enquête sera nécessaire ! Il y avait aussi un article, mais nous ne l’avons pas lu. Le commandant a jeté la feuille de chou dans le caniveau et a éperonné son cheval. J’ai suivi.

On est arrivé au camp vers midi, mais on n’a pas cherché le général. Ce n’était pas tellement nécessaire, parce que nous étions certains que lui nous cherchait. Pourtant il ne nous a jamais retrouvés ; peut-être parce que je m’étais laissé pousser la barbe et que le commandant, lui, avait rasé la sienne. Et comme nous ne lui avions jamais donné nos noms…

Enfin Grant a fini par prendre Richmond – ça, c’était un général ! – mais il a fallu qu’il l’assiège.

Je l’ai revu une autre fois, mais des années plus tard. Il n’était plus général(20). C’était le jour de l’An, et je me trouvais à Washington, Une longue file de gens attendait d’entrer à la Maison Blanche – c’était l’époque où nos présidents recevaient le public chaque jour de l’An. Alors je me suis mis dans la file, et une heure plus tard je me trouvai devant le président.

« Vous vous souvenez de moi, mon général ? » je lui ai demandé.

Il me détailla attentivement, fronçant les sourcils, puis son visage vira au rouge et ses yeux se mirent à luire dangereusement. Mais il se souvint que j’étais un électeur, alors il respira un bon coup, se força à sourire, et me désigna une porte derrière lui.

« Attendez-moi là », me dit-il.

La réception se termina peu après, et le général était là devant moi, assis derrière son grand bureau, mâchonnant un cigare. « Alors, me dit-il sans aucun préliminaire, qu’est-ce qui a foiré ? »

Moi aussi je m’étais déjà souvent posé cette question, et j’avais trouvé une explication. Alors je la lui ai dite. Je lui ai raconté comment notre machine volante s’était déchaînée, virevoltant et tourbillonnant jusqu’à ce que nous ayons la vue complètement brouillée, si bien que nous avions volé vers le nord et que le commandant avait repéré et noté nos propres positions.

« Ça, je l’avais compris immédiatement après l’attaque », me dit-il.

Alors il a bien fallu lui parler de la sentinelle qui m’avait vendu le whisky, et comment j’avais cru qu’il me l’avait volé, alors qu’il n’en était rien.

Le général hocha la tête.

« Vous aviez versé le whisky dans la machine, n’est-ce pas ? Vous aviez cru que c’était une cruche de pétrole ?

— Oui, mon général. »

Il opina à nouveau.

« Et naturellement votre engin est devenu fou. Ce whisky venait de ma réserve personnelle ; c’était le même que Lincoln appréciait tant. Cette sentinelle du diable n’a pas arrêté de m’en faucher durant toute la guerre. »

Il s’enfonça dans son fauteuil, tirant sur son cigare.

« Enfin, dit-il, c’est peut-être aussi bien que vous ayez échoué ; c’est ce que Lee pensait, lui aussi. Nous en avons discuté, lui et moi, avant qu’il ne se rende officiellement à Appomatox, C’était dans la ferme ; rien que nous deux. Je n’ai jamais raconté de quoi nous avons discuté à ce moment-là, et depuis ce temps-là tout le monde se pose la question et fait des hypothèses. Eh bien, nous avons parlé de la force aérienne, jeune homme, et Lee était contre, et moi aussi. Les guerres doivent rester sur terre, fiston, et si jamais on la fait aussi dans les airs, alors on commencera à jeter des obus de là-haut, tu peux m’en croire, et alors ce sera un véritable carnage. C’est pourquoi Lee et moi avons décidé de nous taire en ce qui concerne les machines volantes, et nous avons respecté cet engagement – tu ne trouveras pas un mot à ce propos dans ses Mémoires ni dans les miens. De toute façon, comme l’a dit Billy Sherman(21), la guerre c’est l’enfer, et ce n’est pas la peine d’inciter les gens à découvrir des moyens de la rendre encore pire. C’est pourquoi, fiston, je veux que tu oublies cette affaire de Cold Harbour. N’en dis jamais un mot, même si tu devais vivre cent ans.

— À vos ordres, mon général. »

Et je me suis tenu à ma promesse, Mais maintenant, j’ai cent ans passés, fiston, et si le général avait voulu que je la ferme encore plus longtemps, il me l’aurait dit. Alors, cesse donc de faire l’avion avec tes mains ! Attends ton tour, c’est le premier pilote au monde qu’est en train de causer !

 

Traduit par MICHEL RIVELIN.

Quit zoomin’those hands trough the air.

Publié avec l’autorisation de Intercontinental Literary Agency, Londres.

© Librairie Générale Française, 1976, pour la traduction.