LA CRÉATURE PARFAITE

Par John Wyndham

 

Les apprentis sorciers ne construisent pas que des machines et des robots. Le docteur Frankenstein en personne fabriquait déjà un être vivant – un fils plus doué que son père, et qui pour un peu n’en aurait fait qu’une bouchée. Après Mary Shelley, ce thème typiquement britannique fut illustré – entre autres – par Stevenson dans L’Étrange cas du docteur Jekyll et par Wells dans L’Île du docteur Moreau. Nous nous devions de le faire figurer ici sous la plume d’un auteur anglais. Celui que nous avons choisi ne passe pas pour être un humoriste ; on verra qu’il s’est attaché à faire mentir sa réputation.

 

JENTENDIS parler pour la première fois de l’affaire Dixon quand une délégation du village de Membury vint nous demander de faire une enquête sur les choses étranges qui, parait-il, s’y passaient.

Mais peut-être devrais-je expliquer d’abord pourquoi je dis nous.

Le hasard veut que je sois inspecteur de la S.P.A. dans le district où se trouve Membury. Maintenant, n’allez pas vous imaginer que je deviens gâteux dès qu’il est question d’animaux. Je cherchais un boulot. Un de mes amis, qui avait de l’influence dans la société, m’en fit avoir un ; et je m’en acquitte, je crois, assez consciencieusement. En ce qui concerne les animaux, il en est comme pour les humains : j’aime certains d’entre eux, et pas les autres. Je diffère en cela de mon collègue inspecteur, Alfred Weston ; il les aime – mais est-ce bien le mot ? – tous ; par principe, et sans discrimination.

Étant donné les salaires qu’elle paie, il n’est pas impossible que la S.P.A. nourrisse des doutes à l’égard de son personnel – bien qu’on puisse arguer du fait que, dans certains cas, la loi exige la présence de deux témoins ; quoi qu’il en soit, la coutume est de nommer deux inspecteurs par district, et c’est ce qui a abouti à ma collaboration intime et journalière avec Alfred.

Cela dit, on peut décrire Alfred comme l’ami des animaux par excellence. Entre les animaux et lui, il y a une affinité totale – du moins sous l’angle d’Alfred. Ce n’est pas sa faute si les animaux ne le comprennent pas toujours tout à fait ; il fait pourtant tout ce qu’il faut pour y arriver. La seule pensée des pattes ou des plumes semble lui faire quelque chose. Il les chérit tous sans distinction ; il leur parle et en parle comme s’ils étaient des amis très chers temporairement handicapés par un Q.I. diminué.

Alfred lui-même est bien bâti quoique de taille moyenne et, à travers ses lunettes à grosses montures, il regarde le monde avec un sérieux qui se dément rarement. Nous différions en ceci que je m’acquittais d’un travail et que lui suivait une vocation – l’accomplissant de tout son cœur, galvanisé par une puissante imagination.

Cela n’en faisait pas un compagnon de tout repos. Vues à travers les verres grossissants de l’imagination d’Alfred, les choses les plus banales devenaient tragiques. Les récits courants de chevaux rossés par leurs maîtres faisaient surgir dans son esprit des images si vives de monstres, de barbares, de brutes à formes humaines, qu’il était toujours amèrement déçu quand nous découvrions invariablement que : a) l’histoire avait été très exagérée, comme toujours ; et b) que le coupable avait bu un coup de trop ou s’était laissé aller à une crise de colère.

Le hasard voulut que nous soyons tous deux au bureau le matin où la délégation de Membury se présenta. Ils étaient beaucoup plus nombreux que d’habitude, et, tandis qu’ils entraient, je vis les yeux d’Alfred se dilater dans l’attente de quelque chose de vraiment valable – ou horrible, suivant le point de vue auquel on se place, Même moi, je sentis qu’il devrait en résulter autre chose que la plainte rituelle sur la casserole attachée à la queue du chat.

Nos prémonitions se vérifièrent. Il régnait une certaine confusion dans les témoignages, mais quand nous eûmes décanté le tout, voici ce qui semblait être arrivé :

La veille, de bonne heure, un certain Tim Darrell, tout en transportant comme d’habitude son lait à la gare, avait rencontré un phénomène dans la rue du village. Cette vue l’avait tellement ahuri que, tout en écrasant son frein, il avait poussé un hurlement tel que tous les habitants s’étaient précipités qui à sa porte, qui à sa fenêtre. Les hommes étaient restés bouche bée, tandis que les femmes s’étaient mises à hurler en voyant deux créatures debout au milieu de leur rue.

L’image la plus satisfaisante que nous ayons pu nous faire de ces créatures d’après les descriptions de nos visiteurs, suggère qu’elles devaient ressembler à des tortues plus qu’à quoi que ce soit d’autre – mais à des tortues tout à fait particulières, dressées verticalement sur leurs pattes postérieures.

Les apparitions semblaient avoir une taille d’environ un mètre soixante-dix. Leur corps était couvert d’une carapace ovale, non seulement dans le dos, mais aussi sur le ventre. La tête avait à peu près les dimensions d’une tête humaine normale, mais sans cheveux, et couverte d’une surface cornée. Leurs grands yeux noirs brillaient au-dessus d’une sorte de projection dure et luisante, qu’on pourrait comparer à un bec ou à un nez.

Mais cette description, déjà quelque peu invraisemblable, ne recouvrait pourtant pas la caractéristique la plus troublante des créatures – la seule sur laquelle tout le monde s’accordait. Sur les côtés, à l’endroit où se rejoignaient la carapace du dos et celle du ventre, aux deux tiers de la hauteur à partir du bas, sortait une paire de bras et de mains d’être humain !

Bon, arrivé à ce point, je suggérai ce qui serait venu à l’esprit de n’importe qui : que c’était une blague, deux gars qui s’étaient déguisés pour faire peur aux autres.

La délégation fut indignée. D’abord, fit-elle remarquer avec une logique assez convaincante, personne n’aurait continué ce genre de blague sous les coups de feu, et le vieux Haliday, le sellier, leur en avait décoché plusieurs : la moitié de son chargeur de douze balles. Cela n’avait pas le moins du monde troublé les créatures, et les projectiles n’avaient fait que ricocher sur leur carapace.

Mais quand finalement les gens avaient franchi prudemment leur porte pour les regarder de plus près, cela avait semblé les bouleverser. Elles s’étaient regardées en poussant des couacs rauques et s’étaient mises à descendre la rue en se dandinant à toute vitesse. La moitié du village, retrouvant son courage, les avait suivies. Les créatures ne semblaient pas du tout savoir où elles allaient et avaient couru vers le Marais de Baker. Bientôt, elles étaient tombées sur des sables mouvants et y avaient disparu après s’être débattues et avoir vociféré de leur mieux. Après délibération, le village avait décidé de venir nous trouver, de préférence à la police. Cela partait, sans aucun doute, d’un bon sentiment, mais, comme je le leur fis remarquer :

« Je ne vois vraiment pas ce que vous attendez de nous si ces créatures ont disparu sans laisser de traces.

— De plus, intervint Alfred (le tact n’a jamais été son fort), il me semble que nous serons obligés d’accuser les habitants de Membury d’avoir pourchassé ces infortunées créatures – quoi qu’elles aient été – et de les avoir poussées à la mort sans rien faire pour les sauver. »

Cette déclaration eut l’air de les offenser passablement, mais il se trouva qu’ils n’avaient pas fini leur histoire. Ils avaient remonté les traces de ces créatures aussi loin qu’ils avaient pu, et tout le monde s’accordait pour dire qu’elles ne pouvaient venir que de Membury Grange.

« Qui habite là-bas ? » demandai-je.

C’était un certain docteur Dixon, me répondirent-ils. Il s’y était établi depuis trois ou quatre ans.

Et cela nous amena à la déclaration de Bill Parson. Il s’était d’abord montré un peu hésitant.

« Est-ce que ça restera confidentiel ? » demanda-t-il.

Tout le monde à des kilomètres à la ronde sait que Bill porte le plus grand intérêt aux lapins des autres.

« Bon, enfin, ça s’est passé comme ça, dit-il. Il y a à peu près trois mois de ça… »

Débarrassée de tous les détails accessoires, l’histoire de Bill revenait à ceci : se trouvant un soir, pour ainsi dire, sur les terres de Membury Grange, il lui était venu à l’idée d’en avoir le cœur net sur l’aile neuve que le docteur Dixon avait fait construire peu après son arrivée. Les indigènes avaient beaucoup spéculé à son sujet, et, voyant un rai de lumière filtrer entre les rideaux, Bill avait profité de l’occasion.

« Je vous assure qu’il s’y passe des choses pas normales, dit-il. La première chose que j’ai vue, dans le fond contre le mur, c’est une rangée de cages avec des barreaux épais comme ça – y avait pas beaucoup de lumière, et j’ai pas pu voir c’qu’y avait dedans. Mais d’abord, qui c’est qu’aurait besoin de cages comme ça chez lui ?

« Et pis quand je me suis un peu relevé pour mieux voir, là, en plein milieu de la pièce, y avait quelque chose d’affreux – vraiment affreux, que c’était ! »

Il fit une pause pour laisser à l’auditoire le temps de frissonner.

« Eh bien, qu’est-ce que c’était ? demandai-je d’un ton patient.

— C’était… enfin, c’est plutôt difficile à dire. Étendu sur une table, que c’était. Et ça ressemblait à un traversin blanc… sauf que ça remuait un peu. Comme si ça rampait, avec une espèce de ride qui ondulait à l’intérieur – si vous voyez ce que je veux dire. »

Personnellement, je ne voyais pas très bien.

« C’est tout ? demandai-je.

— Non, c’est pas tout, me dit Bill, amenant sa conclusion avec art. La plus grande partie du truc avait pas vraiment de forme, mais y avait une part qui en avait une, de forme – une paire de mains, de mains humaines, qui sortaient des côtés du traversin… »

*
*   *

Je finis par me débarrasser de la délégation en assurant que nous ferions une enquête. Quand je me retournai après avoir refermé la porte sur le dernier, je sentis qu’Alfred n’était pas dans son état normal. Il avait les yeux brillants et hagards derrière ses lunettes, et il tremblait comme une feuille.

« Assieds-toi, lui conseillai-je. À trembler comme ça, tes abattis pourraient se détacher, on ne sait jamais. »

Je sentais qu’il y avait du sermon dans l’air, probablement destiné à faire justice des propos que nous venions d’entendre. Mais, pour une fois, il désirait entendre d’abord mon avis, tout en réservant bravement le sien pour le moment. Je m’exécutai.

« Tout ça doit être beaucoup plus simple que ça n’en a l’air, lui dis-je. Ou bien c’est quelqu’un qui faisait vraiment une farce à tout le village – ou bien il s’agissait d’animaux rares que leur imagination aura déformés à force d’en parler.

— Ils étaient tous unanimes au sujet des bras et de la carapace – deux traits aussi pleinement incompatibles qu’on peut le rêver », dit Alfred avec lassitude.

Je fus obligé d’en convenir. Et des bras – ou tout au moins des mains –, c’était le seul trait identifié de l’objet en forme de traversin aperçu par Bill à Membury Grange…

Alfred m’exposa plusieurs autres raisons démontrant que j’avais tort, puis fit une pause éloquente.

« Moi aussi, j’ai entendu des rumeurs à propos de Membury Grange, dit-il.

— Par exemple ?

— Rien de précis, avoua-t-il, mais quand on fait des rapprochements… Après tout, il n’y a pas de fumée sans feu…

— Allez, vas-y, accouche.

— Je crois, dit-il avec un sérieux impressionnant, que nous sommes sur un gros coup. Quelque chose qui va enfin réveiller les consciences sur les iniquités commises tous les jours au nom de la recherche scientifique. Sais-tu ce qui d’après moi se passe sous notre nez ?

— Non, mais je suis tout disposé à l’entendre.

— Je crois que nous nous trouvons confrontés à un supervivisectionniste ! » dit-il en brandissant un index pathétique.

Je fronçai les sourcils.

« Je ne te suis pas, lui dis-je. Une chose est vivi – ou elle ne l’est pas. Supervivi ne…

— Tcha ! » dit Alfred. Ou du moins c’était ce genre de bruit. « Ce que je veux dire, c’est que nous nous trouvons en face d’un homme qui outrage la nature, abuse les créatures de Dieu, déformant les animaux sans motif jusqu’à les rendre méconnaissables, en tout ou en partie, impossibles à reconnaître pour ce qu’ils étaient avant qu’il ait commencé à les déformer », m’annonça-t-il en un style confus.

Arrivé à ce point, je commençai à discerner la théorie proprement alfredienne qu’il était en train d’échafauder. Son imagination avait mordu dans le vif du sujet, et, nonobstant les événements ultérieurs (qui devaient montrer qu’elle n’avait pas mordu assez), j’éclatai de rire.

« Je comprends, dis-je. Moi aussi, j’ai lu L’Ile du docteur Moreau. Quand tu iras à Membury Grange, tu t’attends à être accueilli par un cheval marchant sur ses pattes de derrière tout en discutant de la pluie et du beau temps. Ou encore, tu espères peut-être qu’un superchien t’ouvrira la porte en te demandant qui il doit annoncer ?

« Idée passionnante, Alfred. Mais il faut s’en tenir à la réalité. Puisqu’on a porté plainte, nous devons faire une enquête, mais j’ai bien peur que tu sois très déçu, mon vieux, si tu t’attends à trouver une maison puant les vapeurs d’éther et résonnant des cris affreux de bêtes suppliciées. Allons, Alfred, réveille-toi. Reviens sur terre. »

Mais Alfred ne se laissait pas décourager si aisément. Les créations de son imagination constituaient une partie importante de sa vie, et quoiqu’il fût un peu irrité que j’aie discerné la source de son inspiration, il ne se calmait pas pour autant. Au contraire, il continua à retourner son idée dans sa tête, ajoutant une petite touche par-ci par-là.

« Pourquoi des tortues ? l’entendis-je grommeler. Choisir des reptiles, ça ne paraît servir qu’à compliquer les choses. »

Il rumina un moment cette idée, puis ajouta : « Des bras. Des bras et des mains ! Et où a-t-il bien pu trouver deux bras, je vous le demande ! »

Et plus il y pensait, plus il roulait des yeux affolés. « Allons, allons, pas d’affolement ! » lui conseillai-je.

Quand même, sa dernière question était bien embarrassante…

*
*   *

L’après-midi du lendemain, Alfred et moi nous présentâmes à la loge de Membury Grange et donnâmes notre nom au concierge soupçonneux qui gardait l’entrée. Il secoua la tête pour nous faire comprendre que nous n’avions aucune chance d’aller plus loin, mais décrocha néanmoins son téléphone.

Je nourrissais au fond de moi l’espoir indigne que ces prévisions pessimistes seraient confirmées. Il faudrait naturellement suivre l’affaire, ne serait-ce que pour calmer les villageois, mais j’aurais préféré qu’Alfred ait du temps devant lui pour perdre un peu de sa virulence. Pour le moment, son impatience et son agitation avaient encore augmenté. Les chimères inventées par Poe et Zola ne sont rien comparées aux produits de l’imagination d’Alfred, quand elle est enflammée par le combustible requis. Toute la nuit, semblait-il, les cauchemars les plus horribles avaient galopé dans son sommeil, et, pour l’heure, son humeur était telle que ses lèvres débitaient automatiquement des expressions toutes faites comme « la torture gratuite de nos amis muets », « les monstrueux bouchers de la science », ou encore « les cris infernaux de millions de victimes innocentes criant vengeance au ciel ».

C’était gênant, Si je n’avais pas accepté de l’accompagner, il y serait sûrement allé tout seul, auquel cas il risquait de tout gâcher par les accusations de mutilations, voies de fait et actes de sadisme avec lesquelles il ne manquerait pas d’entrer en matière.

J’avais quand même fini par le persuader de se cantonner dans un rôle d’observateur, les yeux bien ouverts pour détecter tout indice révélateur, tandis que je dirigerais l’interview. Après, s’il n’était pas satisfait, il pourrait dire ce qu’il voudrait. Je n’avais plus qu’à espérer qu’il serait assez fort pour résister à la violence de ses impulsions.

Le garde, raccrochant, se tourna vers nous, l’air quelque peu perplexe.

« Il dit qu’il va vous recevoir ! nous dit-il, comme s’il n’en croyait pas ses oreilles. Vous le trouverez dans l’aile neuve – la construction en brique, là-bas. »

L’aile neuve, où Bill le braconnier avait jeté un regard indiscret, se révéla beaucoup plus vaste que je ne m’y étais attendu. Elle couvrait une surface équivalente à celle de la maison, mais ne comportait qu’un rez-de-chaussée. Tandis que notre voiture s’en approchait, une porte s’ouvrit à l’extrémité, et une haute silhouette – tenue négligée et visage mal rasé – se dressa sur le seuil pour nous accueillir.

« Mon Dieu ! m’exclamai-je comme nous approchions. C’est donc pour ça que nous sommes entrés si facilement ! Je ne me doutais pas que c’était vous, le Dixon en question. Qui s’en serait douté, d’ailleurs ?

— Si vous allez par-là, rétorqua-t-il, vous semblez vous-même avoir adopté une profession surprenante pour un homme intelligent. »

Je me souvins de mon compagnon.

« Alfred, dis-je, permets-moi de te présenter le docteur Dixon – autrefois un pauvre répétiteur qui tâchait de m’inculquer quelques notions de biologie à l’école, et devenu plus tard, suivant la rumeur publique, quelque chose comme un milliardaire grâce à un héritage. »

Alfred avait l’air soupçonneux. De toute évidence quelque chose ne tournait pas rond. Une tentative de fraternisation avec l’ennemi dès la prise de contact ! Il salua de la tête avec mauvaise grâce, et s’abstint de tendre la main.

« Entrez ! » fit Dixon.

Il nous introduisit dans un confortable salon-bureau, qui tendait à confirmer les rumeurs sur son héritage. Je m’assis dans un fauteuil somptueux.

« D’après ce que vous a dit votre garde, vous aurez compris que nous sommes ici en visite officielle, dis-je. Il vaudrait peut-être mieux en finir d’abord avec ce qui nous amène avant de fêter nos retrouvailles. Et ce sera un acte d’élémentaire charité de soulager l’inquiétude de mon ami Alfred. »

Le docteur Dixon hocha la tête et jeta un regard spéculatif sur Alfred, qui n’avait pas la moindre intention de se compromettre avec l’ennemi en s’asseyant.

« Je vais vous raconter ce que nous savons, exactement comme on nous l’a dit », dis-je, et je commençai mon récit. Quand j’en arrivai à la description des tortues fantaisie, il eut l’air soulagé.

« Oh ! alors voilà ce qui leur est arrivé, dit-il.

— Ah ! s’écria Alfred dont l’excitation rendait la voix stridente. Ainsi, vous l’admettez ! Vous admettez que vous êtes responsable de l’existence de ces deux malheureuses créatures ! »

Dixon le regarda d’un air surpris.

« J’en étais responsable – mais je ne savais pas qu’elles fussent malheureuses. Qu’en savez-vous ? »

Alfred dédaigna de répondre.

« Nous avons ce qu’il nous fallait, dit-il d’une voix de fausset. Il reconnaît que…

— Alfred ! lui dis-je froidement. Tais-toi ! Et arrête de te dandiner comme ça ! Laisse-moi continuer. »

Je continuai pendant quelques phrases, mais Alfred était trop indigné pour se contenir longtemps. Il intervint.

« Où… où avez-vous trouvé les bras ? Dites-moi seulement d’où ils viennent ? demanda-t-il d’un air sombrement résolu.

— Votre ami me semble un peu trop… euh… un peu théâtral, remarqua le docteur Dixon.

— Écoute, Alfred, dis-je sévèrement, laisse-moi terminer, veux-tu ? Tu pourras rajouter plus tard ta touche d’épouvante. »

Je terminai par des excuses qui me semblaient nécessaires. Je dis à Dixon :

« Je suis désolé de venir vous ennuyer avec cette histoire, mais mettez-vous à notre place. Quand quelqu’un porte plainte avec preuves à l’appui, nous n’avons pas le choix, il nous faut faire une enquête. Bien entendu, nous nous trouvons ici devant une situation tout à fait exceptionnelle, mais je suis sûr que vous pourrez nous l’expliquer de façon satisfaisante. Et maintenant, Alfred, ajoutai-je en me retournant, je crois que tu as une ou deux questions à poser, mais essaie de ne pas oublier que notre hôte s’appelle Dixon et non Moreau. »

Alfred fonça, comme un cheval à qui on lâche la bride.

« Ce que je voudrais savoir, c’est le sens, la raison et la technique de ces outrages à la nature. Je demande qu’on me dise de quel droit cet homme se considère habilité à transformer des créatures normales en caricatures non naturelles des formes naturelles. »

Dixon hocha tranquillement la tête.

« Il s’agit donc d’une enquête complète, quoique exprimée en termes peu compréhensibles, dit-il. Je déplore l’emploi récurrent et vague du mot nature – et je me permets de vous faire remarquer que le mot non naturel n’a même pas de sens. De toute évidence, si une certaine chose a pu être faite, c’est qu’il était dans la nature de quelqu’un de la faire, et dans la nature de la matière d’accepter qu’elle fût faite. On ne peut agir que dans les limites de la nature. C’est un axiome.

— Ce n’est pas en coupant les cheveux en quatre… », commença Alfred. Mais Dixon continua tranquillement :

« Néanmoins, je crois comprendre que vous voulez dire que ma nature m’a poussé à utiliser un certain matériau à des emplois que vos préjugés n’approuvent pas. Est-ce exact ?

— Il y a des tas de façons pour exprimer ça, mais moi, je dis que c’est de la vivisection – de la vivisection / dit Alfred, articulant le mot comme une malédiction. Vous avez peut-être un permis. Mais il se passe ici des tas de choses et il vous faudra beaucoup de persuasion pour nous empêcher d’en parler à la police. »

Le docteur Dixon hocha la tête. « Je pensais bien que vous aviez ça en tête, et j’aimerais mieux que vous y renonciez. Avant longtemps, je vais faire une communication scientifique, et tout cela passera dans le domaine public. D’ici là, j’ai besoin de deux mois, peut-être trois, pour mettre mes découvertes au point. Quand je vous aurai tout expliqué, je pense que vous comprendrez mieux ma position. »

Il fit une pause, lorgnant Alfred qui n’avait absolument pas l’air d’un homme décidé à comprendre quoi que ce soit. Il continua.

« Le nœud de la question, c’est que je n’ai pas, comme vous m’en soupçonnez, greffé, transformé ou en quoi que ce soit déformé des formes vivantes. Je les ai construites. »

Pendant un moment, nous ne comprîmes ni l’un ni l’autre le sens de ce que nous venions d’entendre – bien qu’Alfred fût encore sûr d’être dans le vrai.

« Ha ! Vous pouvez toujours jouer sur les mots, dit-il, mais il vous a bien fallu une base de départ. Il a bien fallu que vous commenciez avec un animal quelconque. Et vous l’avez cruellement mutilé pour produire ces horreurs. » Mais Dixon secoua la tête.

« Non, c’est exactement comme je vous l’ai dit. J’ai construit – puis j’ai induit une sorte de vie dans ce que j’avais construit. »

Nous en sommes restés bouche bée. Je dis avec hésitation :

« Prétendez-vous réellement pouvoir créer une créature vivante ?

— Peuh ! dit-il. Évidemment. Et vous aussi, vous le pouvez. Même Alfred le peut, avec l’aide d’une femelle de son espèce. Ce que je cherche à vous faire comprendre, c’est que je peux animer la matière inerte parce que j’ai trouvé comment lui insuffler la… ou du moins une force vitale. »

Le long silence qui suivit fut enfin rompu par Alfred.

« Je ne vous crois pas, dit-il avec force. Il est impossible que vous, dans ce trou de campagne, ayez résolu le mystère de la vie. Vous essayez de nous bluffer parce que vous avez peur de ce que nous pouvons faire. »

Dixon sourit tranquillement.

« J’ai dit que j’avais découvert une force vitale. Mais il peut très bien en exister des douzaines d’autres. Je comprends qu’il vous soit difficile de me croire. Mais après tout, pourquoi pas ? Il fallait bien que quelqu’un en découvre une quelque part, tôt ou tard. Ce qui m’étonne, c’est qu’on n’ait pas découvert la mienne plus tôt. »

Mais Alfred restait intraitable.

« Je ne vous crois pas, répéta-t-il, Et personne ne vous croira non plus à moins que vous ne fournissiez des preuves – si vous pouvez.

— Évidemment, acquiesça Dixon. Qui me croirait sur parole ? Mais quand vous examinerez mes spécimens actuels, j’ai bien peur que vous les trouviez un peu rudimentaires à première vue. Votre amie la Nature produit bien des choses inutiles qu’on peut simplifier.

« Bien entendu, pour la question des bras qui semble tant vous préoccuper, si j’avais pu obtenir de vrais bras immédiatement après la mort de leur propriétaire, je serais peut-être parvenu à les utiliser – mais je ne suis pas sûr que cela aurait simplifié les choses. Toutefois, c’est généralement assez difficile à trouver, et la construction de pièces détachées ne pose pas de grosses difficultés – il y faut un mélange de connaissances techniques, de chimie et de bon sens. En fait, c’est faisable depuis pas mal de temps, mais sans la possibilité de les animer, ça ne présentait pas grand intérêt. Un jour, on pourra peut-être en fabriquer des exemplaires assez raffinés pour remplacer un membre amputé, mais pour cela, il faudra-mettre au point une technique très compliquée.

« Quant à vos craintes que mes créatures souffrent, M. Weston, je vous assure qu’elles sont très choyées. Elles m’ont coûté beaucoup d’argent et d’efforts. Et, de toute façon, il vous serait difficile de m’attaquer pour cruauté envers un animal dont personne n’a jamais entendu parler et dont les habitudes sont inconnues.

— Je ne suis pas convaincu », dit Alfred avec obstination.

Je crois que le pauvre garçon était trop bouleversé par le péril où se trouvaient ses théories pour comprendre toute la portée des assertions de Dixon.

« Alors, une démonstration, peut-être… suggéra Dixon. Si vous voulez bien me suivre ? »

 

L’indiscrétion de Bill nous avait préparés à la vue des cages du laboratoire, mais pas à bien d’autres choses auxquelles nous nous trouvâmes confrontés… et en particulier l’odeur.

Le docteur Dixon s’excusa en nous voyant suffoquer et étouffer.

« J’ai oublié de vous parler des agents de conservation.

— Charmé de savoir que ce n’est que ça », dis-je entre deux quintes de toux.

La salle avait environ trente mètres de long sur dix mètres de haut. Bill n’avait presque rien vu par la fente du rideau, et je restai stupéfait devant la quantité d’appareils qui y étaient rassemblés. Elle semblait grossièrement divisée en sections spécialisées ; la chimie dans un coin, un établi et des tours dans un autre, l’appareillage électrique groupé à un bout et ainsi de suite. Devant l’une des fenêtres se dressait une table d’opération, avec des trousses médicales à portée de la main. Les yeux d’Alfred se dilatèrent à cette vue et une expression de triomphe commença d’illuminer son visage. Un autre renfoncement faisait penser à un atelier de sculpteur, avec ses moules et ses moulages éparpillés sur les tables. Plus loin, de grandes presses et des fours électriques de bonne taille, mais la plupart des appareils, à part les plus simples, ne me disaient pas grand-chose.

« Pas de cyclotron, pas de microscope électronique, mais à part ça, un peu de tout, remarquai-je.

— Là, vous avez tort. Voici un micros… Ah ! c’est votre ami qui se déchaîne. »

Alfred avait piqué droit vers la table d’opération. Il en inspectait la surface et les alentours d’un œil inquisiteur, sans doute à la recherche de taches de sang. Nous le rejoignîmes.

« Voici l’un des principaux aliments de votre imagination avide de fantômes », dit Dixon. Il ouvrit un tiroir, en sortit un bras et le posa sur la table d’opération. « Jetez donc un coup d’œil là-dessus. »

L’objet était, d’un jaune cireux. À première vue, il ressemblait beaucoup à un bras humain, mais en le regardant de plus près, je vis qu’il était lisse, sans pores ni sillons. Et sans ongles.

« Inutiles à ce stade », dit Dixon qui m’observait.

Et ce n’était pas non plus un bras entier. Il était coupé entre l’épaule et le coude.

« Qu’est-ce que c’est que ça ? s’enquit Alfred en montrant une tige métallique qui en sortait.

— Acier inoxydable. Beaucoup plus rapide et moins coûteux que de faire des matrices pour mouler les os. Quand je standardiserai, je passerai probablement aux os en plastique. Ils devraient permettre d’économiser du poids. »

De nouveau, Alfred eut l’air déçu et inquiet. Le bras le convainquait qu’il ne s’agissait pas de vivisection.

« Mais pourquoi un bras ? Et pourquoi tout ça ? demanda-t-il en embrassant du geste presque toute la salle.

— Je vous répondrai dans l’ordre. Un bras, ou plutôt une main, parce que c’est l’outil le plus utile qui ait jamais été créé et que je ne pourrais sûrement pas en inventer un meilleur, Et « tout ça » parce qu’une fois que j’eus découvert le secret de base, je me suis mis en tête de construire, en guise de preuve, la créature parfaite – ou du moins aussi parfaite qu’un esprit limité puisse la concevoir.

« Les tortues fantaisie n’étaient qu’une première étape. Elles avaient un cerveau assez évolué pour vivre et avoir des réflexes, mais pas assez pour avoir une pensée constructive. Ce n’était pas nécessaire.

— Voulez-vous dire que votre « créature parfaite » est douée de pensée constructive ? demandai-je.

— Elle a un cerveau aussi bon que le nôtre, et un peu plus gros. Évidemment, elle a besoin d’expérience – d’éducation. Toutefois, comme son cerveau a d’ores et déjà son plein développement, elle apprend beaucoup plus vite qu’un enfant.

— Pouvons-nous le… la voir ? » demandai-je.

Il poussa un soupir de regret.

« Tout le monde veut toujours sauter d’un seul coup au produit fini. Bon, d’accord. Mais d’abord, je vais vous faire une petite démonstration. J’ai peur que votre ami ne soit pas encore convaincu. »

Dixon se dirigea vers les trousses médicales et ouvrit une cuve de formol. Il en tira une masse blanche informe qu’il posa sur la table d’opération. Puis il poussa celle-ci un peu plus loin, vers l’endroit où se trouvait l’appareillage électrique. Sous l’objet mou et blanchâtre, je vis pointer une main.

« Grands dieux ! m’écriai-je. Le boudin à mains de Bill !

— Oui. Il n’avait pas entièrement tort, quoique, d’après ce que vous m’avez raconté, il ait un peu exagéré. En fait, ce petit être est mon principal collaborateur. Il est pourvu de tous les organes essentiels : alimentaires, vasculaires, nerveux, respiratoires. En fait, il peut vivre. Mais ce n’est pas une existence très intéressante pour lui – c’est une sorte de moteur qui me permet de tester les nouveaux appendices que je fabrique. »

Tout en s’affairant autour de ses appareils, il ajouta :

« M. Weston, si vous désirez examiner mon spécimen à loisir, sans l’endommager, pour vous convaincre qu’il n’est pas vivant actuellement, je vous prie de le faire. »

Alfred s’approcha de la masse blanche. Il la scruta de près à travers ses lunettes. Il la tâta d’un doigt hésitant.

« Ainsi, c’est basé sur l’électricité ? » dis-je à Dixon.

Il prit un flacon rempli d’un liquide grisâtre et en versa un peu.

« En un sens, oui. Mais on peut dire aussi que c’est basé sur la chimie. Vous ne pensez quand même pas que je vais vous révéler tous mes secrets, non ? »

Quand il eut terminé ses préparatifs, il dit : « Satisfait, M. Weston ? J’aimerais autant que, plus tard, vous ne m’accusiez pas de supercherie.

— Ça ne semble pas être vivant », reconnut Alfred sans se compromettre.

Nous regardâmes Dixon y fixer quelques électrodes. Puis il choisit soigneusement trois endroits à sa surface, et y injecta un liquide bleu pâle avec une seringue. Ensuite, il vaporisa plusieurs produits différents sur le tout. Enfin il ferma rapidement quatre ou cinq interrupteurs.

« Et maintenant, dit-il avec un petit sourire, nous attendons cinq minutes – que vous pouvez employer, si ça vous dit, à décider si mes actions ont été blâmables, et lesquelles. »

Au bout de trois minutes, la masse flasque se mit à pulser faiblement. Peu à peu, le mouvement s’amplifia jusqu’au moment où la masse fut parcourue d’un mouvement régulier d’ondulations rythmiques. Puis l’objet s’affaissa ou plutôt roula sur le côté, révélant la main que le « corps » cachait à moitié. Je vis les doigts de la main se crisper et essayer de s’agripper à la surface lisse de la table.

Je crois que je criai. Jusqu’à ce que j’aie vu de mes yeux, j’avais été incapable de vraiment y croire. Maintenant, le sens de l’expérience me frappa comme la foudre. Je saisis le bras de Dixon.

« Mon Dieu ! dis-je. Si vous faisiez cela à un cadavre ! »

Mais il secoua la tête.

« Non. Ça ne marche pas. J’ai essayé. Je crois pouvoir avec juste raison appeler ça la vie… Mais c’est apparemment une vie d’une nature différente de la nôtre. Je ne comprends pas du tout pourquoi… »

Vie différente ou non, je savais que j’assistais aux débuts d’une révolution, aux potentialités inimaginables…

Et pendant tout ce temps, cet imbécile d’Alfred continuait à fouiner partout, comme s’il s’agissait d’un numéro de foire, Il voulait être bien sûr que personne n’animait l’objet avec des miroirs ou des bouts de ficelle.

Bien fait pour lui quand il prit une bonne décharge électrique dans les doigts.

*
*   *

 « Et maintenant, dit Alfred quand il fut convaincu qu’au moins les supercheries les plus grossières pouvaient être écartées, nous aimerions voir cette « créature parfaite » dont vous nous avez parlé. » Il paraissait toujours aussi inconscient du miracle auquel il venait d’assister. Il était convaincu qu’un délit quelconque était en train de se commettre et entendait bien découvrir les preuves qui lui permettraient de lui assigner une catégorie juridico-morale.

« Très bien, acquiesça Dixon. À propos, je l’ai baptisée Una. Aucun nom ne m’a semblé lui convenir. Par contre, il est certain qu’elle est unique en son genre, d’où Una. »

Il nous conduisit devant la dernière cage de la rangée – la plus grande. Il se plaça un peu à l’écart des barreaux et appela l’occupant.

Je ne sais pas à quoi je m’attendais – ni ce qu’espérait Alfred. Mais nous eûmes tous les deux le souffle coupé quand nous vîmes ce qui s’avançait.

La « créature parfaite » de Dixon était la créature la plus grotesque que j’aie jamais vue, dans la vie ou en rêve.

Imaginez, si vous pouvez, une carapace conique construite avec un matériau sombre et légèrement luisant. Le sommet arrondi du cône se dressait à plus de deux mètres et la base avait bien un mètre cinquante de diamètre. Toute cette masse reposait sur trois courtes jambes cylindriques. Quatre bras, parodies de bras humains, s’articulaient à mi-corps sur la carapace. Les yeux, à une quinzaine de centimètres du sommet, nous fixaient sans ciller sous leurs paupières cornées, Pendant un moment, je fus au bord de l’hystérie.

Dixon regarda la chose avec fierté.

« Des visiteurs pour toi, Una », dit-il.

Les yeux se tournèrent vers moi, puis revinrent se poser sur Alfred. Une paupière battit, avec une sorte de déclic au moment où elle se ferma. Une voix grave et tonitruante résonna, sans qu’on puisse en découvrir la provenance.

« Enfin ! Il y a assez longtemps que je vous le demande, disait la voix.

— Seigneur Jésus ! balbutia Alfred. Cette chose consternante peut parler ? »

Le regard fixe s’attardait sur lui.

« Celui-ci fera l’affaire. J’aime ses yeux de verre, tonitrua la voix.

— Tais-toi, Una. Il ne s’agit pas de ce que tu crois, l’interrompit Dixon. Je dois vous demander, ajouta-t-il en s’adressant à nous mais en regardant Alfred, d’être prudents dans vos commentaires. Bien entendu, il manque à Una l’éducation ordinaire que dispense l’expérience, mais elle est très consciente de sa distinction – et de ses supériorités physiques. Elle n’est pas très patiente, et il n’y a rien à gagner à l’offenser. Il est naturel que vous trouviez son apparence un peu surprenante au premier abord, mais je vais vous expliquer. »

Sa voix prit une nuance un peu professorale.

« Quand j’eus découvert ma méthode d’animation, mon premier mouvement fut de construire une forme approximativement anthropoïde à titre de démonstration. Mais à la réflexion, je me décidai contre l’imitation pure et simple. Je résolus de procéder fonctionnellement et logiquement, remédiant à certains défauts de conception de l’homme ou de l’animal. Plus tard, il se révéla également nécessaire de faire quelques modifications de détail pour des raisons techniques. Toutefois, je peux dire qu’en gros Una est le produit de mes décisions. »

Il fit une pause, considérant le monstre avec affection.

« Euh… vous avez bien dit logiquement ? » demandai-je.

Alfred garda un moment le silence avant de faire ses commentaires. Il continua à fixer la créature, qui ne détournait pas les yeux de lui. On pouvait presque le voir obliger ce qu’il appelle sa nature noble à surmonter de vulnérables préjugés. C’est pourquoi il s’éleva d’un seul coup au-dessus de sa désobligeante remarque du début.

« Je trouve qu’il n’est pas bon de confiner un si grand animal dans un si petit espace », déclara-t-il.

Déclic d’une paupière cornée qui bat.

« Il me plaît. Il est bon. Il fera l’affaire », tonitrua la voix puissante.

Alfred perdit un peu contenance. Après tant d’années passées dans une attitude paternaliste à l’égard de nos amis les muets, il était déconcertant pour lui de se trouver confronté à une créature qui non seulement parlait, mais prenait elle-même à son égard une attitude paternaliste. Il lui rendit son regard d’un air gêné.

Dixon, négligeant l’interruption, reprit :

« La première chose qui vous a frappés, c’est sans doute le fait qu’Una n’a pas de tête distincte. Il s’agit d’une de mes premières modifications, la tête normale étant trop exposée et vulnérable. Les yeux doivent être placés assez haut, bien entendu, mais point n’est besoin d’une tête à demi détachée du corps.

« Mais, éliminant la tête, je devais considérer la vue. C’est pourquoi je l’ai dotée de trois yeux, dont deux vous sont visibles en ce moment, tandis que l’autre est dans le dos – bien qu’elle n’ait pas de dos à proprement parler, Ainsi, elle peut facilement regarder et voir dans toutes les directions, sans le secours compliqué d’une tête semi-rotative.

« Sa forme générale garantit pratiquement le rebondissement contre sa carapace de tout objet tombant ou projeté sur elle, mais il m’a semblé sage de protéger le cerveau autant qu’il pouvait l’être en le plaçant là où vous vous attendriez à trouver l’estomac. Ainsi j’ai pu placer l’estomac plus haut, ce qui m’a permis d’adopter une disposition beaucoup plus commode pour les intestins.

— Comment mange-t-elle ? demandai-je.

— Sa bouche est de l’autre côté, dit-il laconiquement. Maintenant, j’admets qu’au premier abord on peut trouver frivole de l’avoir dotée de quatre bras. Toutefois, comme je vous l’ai déjà dit, la main est l’outil parfait – si elle est de la taille voulue. C’est pourquoi vous constaterez que les deux mains supérieures d’Una sont fines et délicatement modelées, tandis que les mains inférieures sont puissantes et musclées.

« Sa respiration vous intéressera aussi, sans doute. J’ai utilisé le principe du flux continu. Elle inspire d’un côté et expire de l’autre. Amélioration, vous devez le reconnaître, sur notre propre système qui est plutôt répugnant.

« En ce qui concerne sa forme générale, il se trouve qu’elle est beaucoup plus lourde que je ne l’avais envisagé au début – en fait, légèrement plus d’une tonne – et pour supporter son poids, j’ai dû modifier un peu mon plan originel. J’ai redessiné les jambes et les pieds en m’inspirant de ceux de l’éléphant pour répartir le poids, mais j’ai bien peur que le résultat ne soit pas parfaitement satisfaisant. Dans les modèles qui suivront, il faudra faire quelque chose pour réduire le poids.

« J’ai adopté le principe du trépied parce qu’il est évident que le bipède gaspille une bonne partie de son énergie pour conserver son équilibre, et que le trépied n’est pas seulement efficace mais plus facilement adaptable à des surfaces complexes qu’un support à quatre pieds.

« Quant au système reproducteur…

— Pardonnez-moi de vous interrompre, dis-je, mais avec une carapace en plastique et des os en acier inoxydable, je ne… euh… vois pas bien…

— C’est une question d’équilibre glandulaire, de mécanisme régulateur de la personnalité. Il fallait que je fasse quelque chose, mais je reconnais que je ne suis pas absolument sûr d’être arrivé à la perfection. Je soupçonne qu’il aurait été préférable de m’inspirer du principe de la parthénogenèse… Enfin, c’est fait. Et je lui ai promis un compagnon. Je dois dire que c’est fascinant de spéculer sur…

— Il fera l’affaire », interrompit la voix tonitruante, cependant que la créature continuait à fixer Alfred.

« Bien entendu, continua précipitamment Dixon, Una ne s’est jamais vue et ne sait pas à quoi elle ressemble. Elle pense probablement qu’elle…

— Je sais ce que je veux, dit la voix grave d’un ton résolu, en forçant sur les décibels. Je veux…

— Oui, oui, s’interposa Dixon, très haut également. Je t’expliquerai ça plus tard.

— Mais je veux… répéta la voix.

— Veux-tu te taire ! » hurla Dixon.

La créature émit une sorte de grondement de protestation, mais obéit.

Alfred se redressa de l’air d’un homme qui, après être rentré en lui-même pour consulter ses principes, se voit obligé de prendre la parole.

« Je ne peux approuver cela, déclara-t-il. Je veux bien vous accorder que cette créature est votre propre création. Néanmoins, une fois créée, elle a droit, à mon avis, aux mêmes garanties que tous nos autres amis muets… euh… que n’importe quelle créature.

« Je ne dis rien sur l’application que vous avez faite de votre découverte – sauf qu’il me semble que vous avez agi comme un enfant irresponsable avec sa pâte à modeler, et que vous avez produit une horreur impie – le mot n’est pas trop fort –, une monstruosité, une perversion ! Toutefois, je n’en dirai rien.

« Mais ce que je veux dire, c’est qu’au regard de la loi, on peut considérer cette créature comme une espèce animale inconnue. Je ferai mon rapport, et je dirai qu’à mon avis de professionnel, il est confiné dans une cage trop petite et privé d’exercice. Je ne suis pas en état de juger s’il est nourri de façon convenable, mais il est facile de se rendre compte qu’il a des besoins qui ne sont pas satisfaits. Deux fois déjà, quand elle a essayé de nous en faire part, vous l’avez intimidée et réduite au silence.

— Alfred, intervins-je, ne crois-tu pas que peut-être… » Mais je fus interrompu par la créature qui bourdonnait comme un basson.

« Je le trouve merveilleux ! Et ces yeux de verre qui lancent des éclairs ! » soupira-t-elle en une sorte de vibrato grave qui ébranla le plancher. Le son était lugubre, sans doute possible, et l’esprit borné d’Alfred y vit une preuve de plus de ce qu’il avançait.

« Si ce n’est pas là la plainte d’une créature malheureuse, dit-il en s’approchant de la cage, c’est que je n’ai jamais…

— Attention ! » hurla Dixon en bondissant en avant.

Vive comme l’éclair, une des mains de la créature passa à travers les barreaux. Simultanément, Dixon le saisit par l’épaule et tira en arrière. Il y eut un bruit d’étoffe déchirée, et trois boutons rebondirent sur le linoléum.

« Ouf ! » dit Dixon.

Pour la première fois, Alfred eut l’air un peu alarmé.

« Qu’est-ce que…? commença-t-il.

— Donnez-le-moi ! Je le veux ! » tonitrua la voix avec colère.

Les quatre mains saisirent les barreaux. Deux d’entre elles se mirent à secouer violemment la grille. Les deux yeux visibles fixaient Alfred sans ciller. Il commençait manifestement à modifier sa conception de la vie. Et il écarquillait les yeux derrière ses lunettes.

« Euh… elle… elle ne veut pas dire…? haleta-t-il d’un air incrédule.

— Je le veux ! » grondait Una, tapant du pied l’un après l’autre, et, ce faisant, ébranlant le bâtiment sur ses bases.

Dixon regardait son chef-d’œuvre avec quelque inquiétude.

« Je me demande… je me demande si je n’ai pas un peu trop forcé sur les hormones ? » dit-il d’un ton pensif.

Maintenant, Alfred avait compris de quoi il s’agissait. Il s’éloigna un peu plus de la cage. Ce mouvement n’eut pas un heureux effet sur Una.

« Je le veux ! cria-t-elle d’une voix de haut-parleur sépulcral. Donnez-le-moi ! Donnez-le-moi ! »

C’était intimidant.

« Est-ce que nous ne ferions pas mieux de… commençai-je.

— Peut-être, étant donné, les circonstances, acquiesça Dixon.

— Oui ! » dit Alfred avec résolution.

Le registre dans lequel opérait Una rendait difficile l’expression des nuances subtiles de ses sentiments ; les grondements qui nous suivirent pouvaient exprimer la colère, l’angoisse, ou les deux. Nous pressâmes l’allure.

« Alfred ! hurla une voix, triste comme une corne de brume. Je veux Alfred ! »

Un choc fit trembler les barreaux et ébranla la maison.

Je regardai derrière moi et vis Una se retirer au fond de sa cage, de toute évidence afin de prendre son élan pour une deuxième tentative. Nous courûmes à la porte. Alfred la franchit le premier.

Un fracas de tonnerre retentit à l’autre bout de la salle. Comme Dixon refermait la porte derrière nous, j’aperçus Una poussant devant elle barreaux et meubles comme un autocar en délire.

« Je crois que nous allons avoir besoin d’aide », dit Dixon.

La sueur perlait au front d’Alfred.

« Vous ne croyez pas… qu’on ferait mieux… commença-t-il.

— Non, dit Dixon. Elle vous verrait par les fenêtres.

— Oh ! » dit Alfred d’un air malheureux.

Dixon nous précéda dans un vaste salon et se dirigea vers le téléphone. Il envoya un appel urgent à la police et aux pompiers.

« Je ne crois pas que nous puissions rien faire avant leur arrivée, dit-il en raccrochant. L’aile du laboratoire la retiendra sans doute si on cesse de l’exciter.

— L’exciter ! Elle est bonne… commença Alfred, mais Dixon continua.

— Heureusement, d’où elle était, elle ne pouvait pas voir la porte. Aussi, il y a des chances qu’elle n’ait aucune idée sur la fonction ou la nature des portes. Ce qui m’inquiète le plus, c’est le chambard qu’elle fait là-dedans. Écoutez donc ! »

On écouta un moment des sons étouffés : bruits d’objets déchirés, écrasés, éclatés. Et, de temps en temps, un lugubre son dissyllabique qui était ou n’était pas le mot Alfred.

L’expression de Dixon devenait de plus en plus angoissée à mesure qu’il écoutait ce tapage.

« Tous mes dossiers ! Des années de travail anéanties, dit-il avec amertume. Je vous avertis que votre société me le paiera cher – mais ça ne me rendra pas mes dossiers. Elle a toujours été parfaitement docile jusqu’à ce que votre ami se mette à l’exciter… je n’ai jamais eu le moindre ennui avec elle. »

Alfred recommença à protester, mais fut interrompu par le bruit de quelque chose de massif qu’on retournait dans un fracas de tonnerre, suivi par une cascade de bruits de verre qui se brise.

« Je veux Alfred ! » demanda la voix de stentor. Alfred se leva à demi, puis se rassit au bord de sa chaise. Son regard se portait nerveusement ici et là. Il manifestait une tendance certaine à se ronger les ongles.

« Ah ! s’exclama Dixon, si brutalement qu’il nous fit sursauter. Ah ! ce doit être ça ! J’ai dû calculer la dose d’hormones sur le poids total, y compris celui de la carapace. Évidemment ! Quelle erreur ridicule ! Tsitt ! J’aurais mieux fait de m’en tenir à ma première idée de parthénogenèse, mon Dieu ! » Le craquement qui provoqua cette exclamation nous fit tous lever et nous précipita vers la porte.

Una avait fort bien découvert le chemin permettant de sortir de l’aile et s’y était précipitée comme un bulldozer. Elle avait emporté avec elle la porte, le chambranle et une partie du mur de briques. En ce moment, elle titubait au milieu des ravages qu’elle avait causés. Dixon n’hésita pas. « Vite ! En haut ! Elle sera coincée », dit-il. Au même instant, Una nous repéra et émit un grondement caverneux. Nous fonçâmes sur l’escalier. La vitesse au démarrage était à notre avantage ; une masse comme Una a besoin d’un certain temps pour atteindre sa vitesse de pointe. Je montai l’escalier quatre à quatre, Dixon juste devant moi, et, me figurais-je, Alfred juste derrière. Mais j’avais tort sur ce point. Je ne sais pas si Alfred s’était trouvé momentanément pétrifié d’horreur ou avait raté son départ, mais quand, arrivé en haut, je jetai un coup d’œil derrière moi, je l’aperçus sur les premières marches, avec Una à ses trousses comme une voiture à réaction.

Alfred continua. Una aussi. Elle n’avait peut-être pas l’habitude des escaliers et n’était peut-être pas conçue pour les monter, mais cela ne la rebuta pas. Elle monta même cinq ou six marches avant qu’elles s’écroulent sous elle. Alfred, à mi-chemin du palier, les sentit se dérober sous ses pieds. Il poussa un hurlement en perdant l’équilibre. Puis, battant frénétiquement l’air de ses bras, il tomba à la renverse.

De ses quatre bras, Una le rattrapa aussi gracieusement que possible.

« Quelle coordination ! murmura derrière moi Dixon, admiratif.

— Au secours ! chevrota Alfred. Au secours ! Au secours !

— Aah ! » gronda Una dans un rugissement satisfait.

Elle recula un peu dans un grand craquement de planches.

« Gardez votre calme ! conseilla Dixon à Alfred. Ne faites rien qui puisse l’effrayer. »

Alfred, embrassé par trois bras et caressé affectueusement par le quatrième, ne répondit pas tout de suite.

Il y eut un silence, consacré à réévaluer la situation.

« Quand même, dis-je, il faudrait faire quelque chose. On ne pourrait pas l’exciter d’une façon ou d’une autre ?

— Il est difficile de deviner ce qui détournerait la femelle triomphante à l’instant du succès », observa Dixon.

Una émit une sorte de, de… bon, imaginez, si vous le pouvez, un éléphant en train de roucouler de contentement…

« Au secours ! se remit à bêler Alfred. Elle… ooh !

— Du calme, du calme ! répéta Dixon. Il n’y a probablement aucun danger. Après tout, c’est un mammifère – enfin, pour la plus grande part. Maintenant, si elle appartenait à une espèce radicalement différente, si c’était, par exemple, une araignée femelle…

— Je crois qu’il vaut mieux lui laisser ignorer les mœurs des araignées femelles pour le moment, suggérai-je. Est-ce qu’il n’y a pas une friandise ou quelque chose avec quoi nous puissions la tenter ? »

Una berçait Alfred dans trois bras, le palpant avec curiosité de l’index de sa quatrième main. Alfred se débattait.

« Nom de Dieu, vous ne pouvez pas faire quelque chose ? demanda-t-il.

— Oh ! Alfred, Alfred ! lui reprocha-t-elle en une sorte de grondement énamouré.

— Eh bien, dit Dixon d’un ton dubitatif, peut-être que si nous avions de la glace à la vanille… »

Bruits de freins et de véhicules s’arrêtant devant la maison. Dixon traversa le palier en courant et je l’entendis expliquer la situation par la fenêtre aux hommes encore dehors. Il revint bientôt, accompagné par un pompier et son officier. Quand ils regardèrent en bas dans le hall, les yeux leur sortirent de la tête.

« Ce qu’il faut faire, c’est l’encercler sans lui faire peur, expliquait Dixon.

— Encercler ça ? dit l’officier d’un ton incrédule. Mais d’abord, qu’est-ce que c’est, nom de Dieu ?

— Ne vous occupez pas de ça maintenant, lui dit Dixon d’un ton impatienté. Si nous pouvons seulement la prendre au lasso avec des points d’appui différents…

« Au secours ! » recommença Alfred. Il se débattait violemment. Una le serra plus étroitement contre sa carapace en gloussant de tendresse. Le son me sembla tout spécialement effroyable. Il ébranla aussi les pompiers.

« Nom d’un ch…, commença l’un d’eux.

— Vite, l’interrompit Dixon. D’ici, nous pouvons lui faire tomber le premier câble juste dessus. »

Ils repartirent tous deux. L’officier se mit à crier des instructions à ceux qui étaient restés en bas. Il me sembla qu’il avait des difficultés à se faire comprendre clairement. Toutefois, ils revinrent bientôt avec un rouleau de corde. Et ce pompier connaissait son boulot. Il fit doucement tournoyer sa boucle qui descendit juste sur Una. Quand il resserra le nœud coulant, la corde était autour de la carapace, et sous les bras, de sorte qu’elle ne pouvait pas glisser. Il l’amarra au premier pilastre de la rampe.

Una était toujours trop absorbée par Alfred pour prêter attention à autre chose.

La porte d’entrée s’ouvrit sans bruit et divers visages de pompiers et de flics s’y encadrèrent, tous bouche bée et les yeux exorbités. Et un moment plus tard, il y en avait une autre grappe, toute semblable, à la porte du salon. Un pompier s’avança, faisant nerveusement tournoyer son lasso. Malheureusement, la boucle toucha une suspension électrique et tomba court.

À ce moment, Una réalisa soudain ce qui se passait.

« Non ! gronda-t-elle d’une voix de tonnerre. Il est à moi ! Je le veux ! »

Le pompier terrifié recula précipitamment et sortit en grimpant par-dessus ses compagnons, refermant la porte derrière lui. Sans se retourner, Una s’élança dans la même direction. Notre corde se tendit et nous sautâmes de côté. Le pilastre se cassa comme une allumette et elle entraîna la corde après elle. Alfred, toujours étroitement serré dans les bras d’Una, mais heureusement pour lui, pas dans la ligne de mire, poussa un cri navré. Puis Una se jeta sur la porte comme un tank. Craquement terrible, suivi d’une pluie de plâtre et d’éclats de bois.

Le temps que nous arrivions aux fenêtres de la façade, et Una avait déjà volatilisé tous les obstacles ; nous pûmes l’admirer, descendant l’allée à quinze kilomètres à l’heure, et tirant après elle, sans fatigue apparente, une demi-douzaine ou plus de pompiers et de flics résolument agrippés à notre câble.

À la loge, le concierge avait eu la présence d’esprit de fermer la grille. Il plongea à l’abri des buissons un peu avant qu’elle arrive. Mais grille ou rien, pour Una, c’est la même chose. Protégeant soigneusement son cher Alfred de trois bras, elle attaqua de côté. Le choc la fit chanceler légèrement, c’est vrai, mais la grille n’en tomba pas moins devant elle. Alfred continuait à battre violemment l’air des bras et des jambes, et un « Au secours » assourdi parvint à nos oreilles. La collection de flics et pompiers divers se trouva remorquée jusque dans les grilles tordues où elle resta emmêlée.

Au-dessous de nous, on entendit des moteurs démarrer. Dixon cria d’attendre. Nous dégringolâmes l’escalier de service et n’eûmes que le temps d’attraper la voiture des pompiers qui démarrait.

Au bout de quatre à cinq cents mètres, le sentier se rétrécissait et descendait une pente raide. Il fallut abandonner la voiture et continuer à pied.

En bas, il y a – il y avait – un vieux pont de muletier jeté par-dessus la rivière. Il avait, je crois, suffi aux mules pendant des siècles, mais jamais quelque chose de semblable à Una lancée au grand galop n’était entré dans les calculs de son architecte. Le temps que nous y arrivions, la travée centrale avait disparu, et un pompier aidait un flic dégoulinant à porter sur la rive la forme évanouie d’Alfred.

« Où est-elle ? » demanda Dixon.

Le pompier le regarda, puis sans un mot, lui montra le milieu de la rivière.

« Une grue. Envoyez immédiatement chercher une grue ! » commanda Dixon, Mais tout le monde s’affairait autour d’Alfred pour le vider de l’eau qu’il contenait.

Cette expérience a, j’en ai bien peur, altéré pour toujours cette bonhomie confiante qui régnait autrefois entre Alfred et tous nos amis muets. Dans le fatras des plaintes, contre-plaintes, interrogatoires, contre-interrogatoires, actions civiles et criminelles de toutes sortes que l’avenir nous réserve, je n’apparaîtrai qu’en qualité de témoin. Mais Alfred qui, cela va sans dire, y jouera bien des rôles différents, dit que quand on aura rendu raison à ses accusations d’agression, enlèvement, tentative… bon, la liste n’est pas finie ; quand on aura donc, rendu raison à ses accusations, il a l’intention de changer de métier. En effet, il a maintenant du mal à regarder en face une vache, ou même tout autre animal femelle, sans ressentir un préjugé qui risque d’altérer son jugement.

 

Traduit par SIMONE HILLING.

The perfect creature.

© John Wyndham, 1965.

© Librairie Générale Française, 1976, pour la traduction.