LES JOUEURS D’ÉCHECS
Par Charles D. Harness
Une manière toute simple d’inverser le thème des superpouvoirs, c’est d’imaginer que les superpouvoirs sont invisibles. Mais comment ? Un rat génial passe difficilement inaperçu. Néanmoins, Charles Harness a su trouver une justification, la seule possible sans doute – ce ne sont pas les joueurs d’échecs qui me contrediront. On notera pour la petite histoire qu’à l’époque où cette nouvelle fut publiée, la seconde guerre mondiale était finie depuis peu, l’Amérique était pleine de rescapés des camps de la mort et l’U.R.S.S. était encore stalinienne.
Je tiens à mettre une chose au point. Je ne dis pas que tous les joueurs d’échecs sont des cinglés, mais je prétends que jouer régulièrement aux échecs détraque un homme.
Permettez-moi de vous parler du Club d’Échecs de la rue K, dont j’ai été trésorier dans le temps.
La liste de nos membres comprenait un sénateur, un dirigeant syndicaliste important, le président de la Compagnie des Chemins de fer A, & W. et quelques autres grosses légumes. Cependant, il semblait que plus leur situation était importante, plus ils étaient mauvais joueurs d’échecs.
Le sénateur et le magnat du rail ignoraient la différence entre le Ruy Lopez et le Gambit de la Reine et, naturellement, ils ne pouvaient jouer qu’avec les autres petits joueurs ou flâner au club en observant d’un œil envieux les parties des joueurs de la classe A et en souhaitant devenir eux aussi des vedettes dans le monde des échecs.
Le champion du club était Bobby Baker, un petit garçon en quatrième du lycée Pestalozzi-Borstal. Plusieurs de ses problèmes d’échecs avaient été publiés par la Chess Review et le Chahmatnii Rous-kii Journal, avant même qu’il sût parler convenablement.
Le second en force était Pete Summers, employé aux écritures à la Compagnie des Chemins de fer A. & W. Celui-là était l’auteur de deux traités d’échecs très renommés. Un de ses livres apportait la preuve que les blancs pouvaient toujours gagner et l’autre prouvait que les noirs pouvaient toujours forcer le match nul. Comme vous pouvez le penser, la brèche qui le séparait du président de sa Compagnie de Chemins de fer était réellement abyssale.
L’homme le plus en vue au club était Jim Bradley, un fainéant chronique dont les cotisations étaient payées par sa femme. Il jouissait parmi nous d’une admiration sans réserve.
Mais ce ne sont pas les experts qui font un club. Il faut qu’il y ait un cerveau dirigeant, un assez bon joueur, possédant le sens de l’organisation et une connaissance réelle des valeurs.
Nous avions le bonheur de posséder un tel oiseau rare en la personne de notre secrétaire, Nottingham Jones.
En réalité ce fut l’intérêt que je portais à Nottingham Jones qui me fit adhérer au Club d’Échecs de la rue K. Je tenais à me rendre compte s’il était vraiment une exception ou si les types de son club étaient tous du même acabit.
Quand je vous aurai conté la rencontre des membres de notre club avec Zeno, vous pourrez en juger par vous-mêmes.
Dans la partie de sa vie qui ne comptait pas pour lui, Nottingham Jones était statisticien dans l’administration. Il travaillait à un bureau, dans une grande salle où il y avait d’autres bureaux – y compris le mien, et il s’acquittait de sa tâche d’une façon automatique, sans effort conscient. Bien souvent, l’après-midi, après la sonnerie annonçant la fin du travail, j’allais le retrouver à sa table pour discuter avec lui de la situation financière du club et il était tout étonné de découvrir qu’il était déjà arrivé à son travail et avait rempli une pile imposante de formulaires.
Je suppose que c’était pendant ses heures de quasi-existence que l’invisible Nottingham conçut les nombreux tournois qui lui avaient valu sa réputation d’un organisateur émérite sur tout le territoire des États-Unis.
Car ce fut Nottingham qui mit sur pied le fameux tournoi par télégramme entre les États-Unis et l’U.R.S.S. (au cours duquel l’équipe américaine fut copieusement battue), ce fut lui qui arbitra de nombreux matchs de championnat aux États-Unis, et qui lança une bonne douzaine de maîtres étrangers, brillants mais impécunieux, dans les tournées d’exhibition auprès d’une centaine de clubs d’échecs, de New York à Los Angeles.
Mais les exploits dont il tirait le plus de fierté étaient ses tournois fou-cavalier.
Le fou est supposé être légèrement plus fort que le cavalier et cette réputation est tellement enracinée chez les adeptes du jeu d’échecs qu’aucun joueur n’échangerait volontairement un fou contre le cavalier de son adversaire. Un joueur d’échecs est capable de dilapider les économies de toute une vie de labeur en achetant des actions douteuses, il est capable de discuter avec un motard de la route et de lui répondre de travers, il est même capable d’oublier l’anniversaire de son mariage, mais jamais, au grand jamais, il ne lui viendrait à l’idée d’échanger un fou contre un cavalier.
Nottingham estimait que cette idée fixe n’avait aucune base solide. À son avis le cavalier était tout aussi fort que le fou et, pour prouver cette hypothèse, il organisa de nombreux tournois, intra-muros, au Club de la rue K, au cours desquels un des joueurs jouait avec six pions et un fou contre les six pions et le cavalier de son adversaire.
Jones ne réussit jamais à décider si le fou était plus fort que le cavalier, mais au bout de deux ans il avait acquis la conviction que le Club de la rue K comptait dans ses rangs plus d’experts fou-cavalier que n’importe quel autre club des États-Unis.
Alors il lui vint à l’idée que les joueurs d’échecs américains avaient un moyen merveilleux de racheter leur cuisante défaite devant les télégraphistes russes.
Il lança un défi à Staline en personne – le Club d’Échecs de la rue K contre tous les Russes – douze parties fou-cavalier à jouer par câble.
L’office soviétique des Loisirs envoya ses six refus succincts habituels, puis s’empressa de relever le défi.
Ceci nous ramène à un certain après-midi à 5 heures, où Nottingham Jones leva les yeux de sa table de travail et sursauta en me voyant devant lui.
« Ne vous levez pas encore, lui dis-je. J’ai à vous annoncer quelque chose que vous feriez aussi bien d’écouter assis. »
Il me regarda avec son air de hibou.
« Est-ce déjà l’échéance du loyer annuel ?
— La semaine prochaine seulement. Mais il s’agit d’autre chose.
— Oh ?
— Un professeur de mes amis, lui dis-je, qui habite la mansarde au-dessus de mon appartement, désire jouer contre tous les membres du club au cours d’une même séance… une exhibition de jeu simultané.
— Une partie simultanée, hein ? Il doit être fort, hein ?
— Ce n’est pas exactement le professeur qui désire jouer. En réalité c’est un de ses amis.
— Est-il fort ?
— Aux dires du professeur, oui. Mais ce n’est pas ça qui est important. En quelques mots : ce professeur, un certain docteur Schmidt, possède un rat apprivoisé. Il désire faire jouer son rat. »
Puis j’ajoutai :
« Il demande le cachet habituel des parties simultanées. Le professeur a besoin d’argent. En fait, s’il ne réussit pas très bientôt à trouver un emploi régulier et stable, il risque fort de se faire expulser des États-Unis. »
Une expression de doute se peignit sur le visage de Nottingham.
« Je ne vois pas très bien de quelle façon nous pourrions lui venir en aide. Vous venez bien de me parler d’un rat ?
– Exactement !
— Un rat qui joue aux échecs ? Un vrai rat, à quatre pattes ?
— C’est bien ça. Une drôle d’attraction pour notre club, n’est-ce pas ? »
Nottingham haussa les épaules.
« Tous les jours on apprend quelque chose de nouveau. C’est incroyable. Je n’ai encore jamais entendu dire que les rats s’intéressaient au jeu d’échecs. Les femmes, par exemple, ne s’y intéressent pas du tout. Cependant, l’autre jour, j’ai lu quelque chose au sujet d’un cheval savant. Je suppose qu’il est très connu en Europe.
— Fort probablement, répondis-je. Le professeur est un spécialiste de psychologie comparée. »
Nottingham secoua la tête d’un mouvement impatient.
« Je ne parlais pas du professeur, mais du rat.
N’importe. Comment s’appelle-t-il ?
— Zeno.
— Jamais entendu parler de lui. Quelles sont ses performances en tournoi ?
— Je ne crois pas qu’il ait jamais joué dans un tournoi. Le professeur lui appris le jeu dans un camp de concentration. J’ignore s’il est fort, mais je sais qu’il rend une tour au professeur. »
Nottingham Jones eut un sourire de pitié.
« Je peux vous rendre une tour, et cependant je ne me sens pas assez fort pour jouer des parties simultanées. »
Une grande lumière se fit en moi.
« Hé ! Attendez-voir, Vous omettez tout simplement le fait fantastique que Zeno est un…
— La seule question pertinente, coupa Nottingham, est de savoir s’il est vraiment de la classe des maîtres. Nous avons au club une demi-douzaine de joueurs capables de jouer une partie simultanée « intérieure » gratuitement, mais lorsque nous engageons quelqu’un de l’extérieur et que nous demandons à nos membres un droit d’engagement d’un dollar pour avoir le droit de jouer contre le visiteur celui-ci doit être d’une force suffisante pour battre nos meilleurs joueurs. Et, en ce moment où le club tout entier s’entraine en vue du match télégraphique fou-cavalier contre les Russes le mois prochain, je ne puis permettre à nos membres de perdre la main en prenant part à un tournoi de parties simultanées de qualité médiocre.
— Mais vous n’y êtes pas du tout, vous…
— Oui, je sais que Zeno a besoin d’argent et que vous aimeriez me voir organiser une partie simultanée pour lui venir en aide, mais il m’est tout simplement impossible de le faire. Il est de mon devoir envers les membres du club d’y maintenir un niveau de jeu très élevé.
— Mais Zeno est un rat. Il a appris à jouer aux échecs dans un camp de concentration. Il …
— Cela ne signifie nullement que c’est un bon joueur. »
Tout cela était abracadabrant. Ma voix devint toute fluette.
« Pourtant, en un certain sens, cela m’avait paru une excellente idée. »
Nottingham se rendit compte qu’il m’avait traité trop durement.
« Si vous y tenez absolument, nous pourrions organiser une partie entre Zeno et l’un de nos meilleurs joueurs, Jim Bradley, par exemple. Il ne manque pas de loisirs. Si Jimmy déclare que Zeno est suffisamment fort pour jouer une partie simultanée, nous en organiserons une pour lui, »
*
* *
C’est ainsi que j’invitai Jim Bradley et le professeur, y compris Zeno, à mon appartement le lendemain soir.
J’avais déjà vu Zeno, mais c’était à une époque où je le prenais simplement pour un rat apprivoisé.
Le considérer en tant que maître ès échecs semblait en faire une créature totalement différente. Tous deux, Jim et moi, nous l’étudiâmes de très près lorsque le professeur le sortit de la poche de son veston et le plaça sur la table de jeu.
Rien qu’à regarder ce petit animal, rien qu’à la façon dont ses yeux noirs en boutons de bottine brillaient et à son port de tête alerte, on pouvait constater que c’était un super-rat, un Einstein parmi les rongeurs.
« Permettez-lui simplement de se repérer, dit le professeur en fixant un petit morceau de fromage au roi de Bradley, au moyen d’une punaise. N’ayez crainte, il vous fera une bonne exhibition. »
Zeno trottina autour de l’échiquier, flaira avec une délicatesse blasée aussi bien ses pions à lui que ceux de Bradley, plissa son nez en direction du roi de Bradley couronné de fromage et donna nettement l’impression que la seule raison qui l’empêchait de bâiller était qu’il était trop bien élevé. Il retourna de son côté de l’échiquier et attendit que Bradley jouât son coup d’ouverture.
Jim cligna des yeux, se trémoussa et finalement avança de deux cases le pion de la reine.
Zeno réfléchit, prit son pion de la reine entre les dents et l’avança également de deux cases. Jim avança le pion du fou de la reine et la partie était engagée, un Gambit Dame refusée conventionnel.
Je réussis à attirer le professeur dans un coin.
« Comment lui avez-vous appris à jouer ? Vous ne me l’avez jamais dit ?
— Ç’a été facile. J’attachais chaque pion, l’un après l’autre, au corps de Zeno et le laissais courir dans un labyrinthe composé des mouvements du pion ou de la figure en question jusqu’à ce qu’il arrivât au roi et prît un bout de pain attaché à la couronne. Ensuite nous… un instant, vous permettez. »
Nous regardâmes tous les deux l’échiquier. Zeno avait renversé le roi de Jim et de sa fine patte tapait du pied devant le monarque tombé.
Jim comptait les coups, sans bouger les lèvres.
« Il annonce un mat en treize coups et il a raison. »
Zeno était déjà en train de grignoter le petit morceau de fromage attaché à la couronne du roi de Jim.
*
* *
Le lendemain, lorsque je rendis compte à Nottingham du résultat de la partie, il accepta d’organiser une partie simultanée où Zeno ferait une exhibition. Comme Zeno était un inconnu, sans la moindre réputation et par conséquent sans valeur publicitaire, Jim évita de mettre les journaux locaux au courant et envoya simplement des cartes d’invitation aux membres du club.
Le soir de la partie simultanée, Nottingham disposa vingt-cinq tables à échecs à peu près en cercle autour de la pièce où le club tenait ses assises. Par-ci, par-là, le professeur rapprocha légèrement les tables pour que Zeno puisse facilement sauter de l’une sur l’autre en faisant son tour des échiquiers. Ensuite le professeur s’approcha de chaque table et attacha un petit morceau de fromage à la couronne des rois de chacun des adversaires de Zeno.
Ceci fait, il s’épongea le front, sortit du cercle et Zeno commença sa tournée.
Et c’est alors qu’il y eut un pépin !
Un homme gris, aux mouvements lents, émergea d’un petit groupe de spectateurs et s’approcha du professeur.
« Docteur Hans Schmidt ? demanda-t-il.
— Ya, dit le professeur un peu timidement. Je veux dire oui, monsieur. »
L’homme gris sortit son portefeuille et fit briller quelque chose sous les yeux du professeur.
« Service d’Immigration. Votre visa de séjour a-t-il été renouvelé ? »
Le professeur passa la langue sur ses lèvres et secoua la tête, sans dire un mot.
« D’après les renseignements que nous possédons, vous n’avez pas d’emploi, vous n’avez pas payé votre loyer depuis un mois et l’épicier du coin refuse de continuer à vous faire crédit, Je regrette, mais je dois vous prier de me suivre.
— Vous voulez dire… expulsion ?
— Comment voulez-vous que je le sache ? Peut-être bien que oui, peut-être bien que non. »
Le professeur avait l’air de quelqu’un qui venait de passer sous un rouleau compresseur.
« Donc c’est arrivé, murmura-t-il. Je savais bien que je n’aurais pas dû sortir de ma cachette, mais on a besoin d’argent…
— C’est ça le malheur, dit le fonctionnaire de l’Immigration. Naturellement, si vous êtes en mesure de déposer une caution de cinq cents dollars comme garantie et preuve que vous êtes capable de subvenir à vos besoins… »
— Si je possédais cinq cents dollars, aurais-je des dettes chez l’épicier ? »
Le professeur se dirigea tristement vers le portemanteau.
Je le saisis par la manche.
« Attendez une seconde, dis-je précipitamment. Écoutez, monsieur, d’ici deux heures le docteur Schmidt aura dans sa poche un contrat pour une tournée d’exhibitions de cinquante-deux semaines. »
M’adressant au professeur, je m’exclamai :
« Zeno gagnera plus d’argent que vous ne serez capable d’en dépenser. Dès que la partie simultanée de ce soir sera terminée, Nottingham Jones vous recommandera à tous les clubs d’échecs des États-Unis, du Canada et du Mexique. Pensez donc ! Zeno ! L’unique rat joueur d’échecs de l’histoire !
— Pas si vite, dit Nottingham qui venait de s’approcher. Avant de le recommander, il faut que je me rende compte de la force de ce Zeno.
— Ne vous en faites pas, dis-je. Le seul fait qu’il s’agit d’un rat… »
L’homme gris intervint.
« Vous semblez désirer que j’attende une heure ou deux pour voir si le professeur décrochera un contrat quelconque ?
— Exactement, acquiesçai-je avec empressement. Quand Zeno aura montré ce dont il est capable, le professeur aura certainement un contrat pour une tournée d’exhibitions. »
L’homme gris regardait Zeno avec un dégoût visible.
« C’est bon. J’attendrai. »
Le professeur poussa un gigantesque soupir de soulagement et nous quitta en trottinant, pour aller veiller sur son protégé.
« Dites donc, m’interpella l’homme gris, vous devriez avoir un chat ici. Je suis certain d’avoir vu un rat quelque part.
— Mais c’est Zeno, dis-je. Il joue aux échecs.
— Trêve de plaisanteries, mon ami. Je ne faisais qu’une simple suggestion. »
Il me quitta pour surveiller le professeur.
*
* *
La soirée se poursuivit. Le professeur trempa tous ses mouchoirs et emprunta même un des miens. Cependant je ne voyais pas bien ce qui pouvait l’inquiéter, car il était évident que Zeno était une merveille à classer tout là-haut parmi les Lasker, les Alekhine et les Botvinnik.
Dans chacune des parties, il déployait une orgie de complications. Un à un ses adversaires s’écroulaient et étaient obligés de s’avouer vaincus. Une à une les tables se vidaient et les perdants se réunissaient autour de ceux qui luttaient encore. Les groupes qui entouraient Bobby Baker, Pete Summers et Jim Bradley augmentaient de minute en minute.
Mais vers la fin de la deuxième heure, alors que seuls les trois champions du club étaient encore dans la course, je remarquai que Zeno ralentissait le mouvement.
« Qu’est-ce qui cloche, professeur ? » murmurai-je anxieusement.
Il gémit.
« D’habitude je ne lui donne que deux petits morceaux de fromage pour son dîner.
Et ce soir Zeno en avait déjà mangé vingt-trois. Il était tellement gros qu’il avait des difficultés à marcher et avançait comme un canard.
Je poussai un gémissement à mon tour et pensai à de minuscules sondes stomacales.
D’un air tendu, nous regardâmes Zeno s’éloigner lentement, au prix d’énormes efforts, de l’échiquier de Jim Bradley, pour se diriger vers celui de Pete Summers. Il parut prendre un temps infini pour analyser la situation sur l’échiquier de Pete. Finalement, il joua son coup et se traîna vers la table de Bobby Baker.
Et ce fut-là, le menton reposant sur la base de son fou du roi, qu’il s’effondra en un doux sommeil de rongeur.
Le professeur émit un gémissement presque inaudible qui vous déchirait le cœur.
« Ne restez pas là sans rien faire, m’écriai-je. Réveillez-le ! »
Le professeur poussa vivement le petit animal avec son index.
« Liebchen, plaida-t-il, Wach auf ! (27) ».
Mais Zeno se contenta de rouler confortablement sur le dos.
Un silence mortel s’était établi dans la pièce et c’est la raison pour laquelle nous entendîmes ce que nous entendîmes.
Zeno se mit à ronfler.
Tout le monde semblait avoir détourné les yeux lorsque le professeur ramassa le petit animal et le glissa tendrement dans la poche de son veston râpé.
L’homme gris fut le premier à dire quelque chose.
« Eh bien, docteur Schmidt, pas de contrat ? demanda-t-il.
— Ne soyez pas ridicule, déclarai-je. Naturellement il va signer pour une tournée. Nottingham, combien de temps vous faut-il pour prendre contact avec les autres clubs ?
— Mais je ne vois réellement pas la possibilité de recommander Zeno, protesta Nottingham. Après tout il a fait défaut pour trois des vingt-cinq parties. Ce n’est qu’un Kleinmeister(28). Pas du tout le genre qui convient pour une tournée de parties simultanées.
— Quelle importance qu’il n’ait pas terminé trois misérables petites parties ? C’est tout de même un bon joueur. Vous n’avez qu’à lever le petit doigt et tous les secrétaires de clubs d’Amérique du Nord tiendront à réserver une date pour lui… avec un droit à l’entrée de cinq dollars par joueur. Il fera sensation dans tout le pays !
— Je regrette, dit Nottingham au professeur. Il me faut un certain niveau de jeu et votre joueur ne l’atteint pas, même si ce n’est que de justesse. »
Le professeur poussa un soupir.
« Ja, ich verstehe(29).
— Mais c’est fou ! »
J’avais prononcé ces paroles plus haut que je n’en avais l’intention.
« J’espère que vous autres, vous n’êtes pas de l’avis de Nottingham ? Qu’en dites-vous, Jim ?
Jim Bradley haussa les épaules.
« Il est difficile de dire ce que vaut Zeno. Il faudrait une semaine d’analyse très serrée pour pouvoir déterminer avec certitude qui de nous deux était en tête dans ma partie. Zeno a un pion de retard, mais il occupe une position merveilleuse.
— Mais, Jim, protestai-je. Ce n’est pas du tout ce qui compte. Ne voyez-vous pas ? Pensez à la publicité… un rat joueur d’échecs !…
— J’ignore tout de sa vie privée, dit Jim sèchement.
— Allons, mes amis, m’écriai-je en désespoir de cause. Est-ce là votre point de vue à tous ? Ne pourrait-on trouver suffisamment d’hommes parmi vous pour se serrer les coudes et passer une résolution recommandant Zeno pour un circuit de parties simultanées ? Qu’en dites-vous, Bobby ? »
Bobby parut gêné.
« Je crois que la camionnette de mon école m’attend. Il est l’heure de rentrer pour moi.
— Allons, docteur, vous venez ? demanda l’homme gris.
— Oui, répondit le docteur Schmidt à contrecœur. Bonsoir, messieurs. »
Je restai figé sur place, comme étourdi.
« Voici les gains de Zeno pour la soirée, professeur, dit Nottingham en lui glissant une enveloppe dans la main. Je regrette, mais je crains que cela ne vous aide pas beaucoup car je ne me suis pas cru autorisé à demander le droit d’inscription habituel d’un dollar. »
Le professeur hocha la tête et dans un silence dénué de toute sensibilité, je le regardai suivre le fonctionnaire de l’Immigration vers la porte.
Au même instant Pete Summers s’écria :
« Hé ! docteur Schmidt ! »
Il brandissait à bout de bras une feuille de papier couverte de diagrammes d’échecs.
« Ceci est tombé de votre poche pendant que vous vous trouviez à côté de moi. »
Le professeur murmura une excuse à l’homme gris et revint sur ses pas.
« Danke sehr !(30) dit-il en tendant la main vers le papier. Ça fait partie d’un manuscrit.
— Un manuscrit sur le jeu d’échecs, professeur ? »
À présent je me raccrochais à des brindilles.
« Êtes-vous en train d’écrire un traité d’échecs ?
— Ja. Je crois.
— Tiens, tiens ! s’exclama Pete Summers qui scrutait la feuille très attentivement. Le fou contre le cavalier, hein ?
— Ja. Et maintenant si vous voulez bien m’excuser…
— Le fou contre le cavalier ? cria d’une voix stridente Bobby Baker, revenant en trottinant vers les tables de jeu.
— Le fou et le cavalier ? » murmura Nottingham Jones.
Brusquement il demanda :
« Est-ce que vous étudiez ce problème depuis longtemps, professeur ?
— Depuis de longs mois. Au camp… dans ma mansarde… et maintenant le manuscrit a atteint 2000 pages et nous sommes à la recherche d’un éditeur.
— Nous…? »
Ma voix avait dû trembler un peu, car Nottingham et le professeur se tournèrent vers moi en me jetant des regards inquisiteurs.
« Professeur… »
Mes mots jaillirent en hâte.
« Est-ce Zeno qui a écrit ce livre ?
— Qui d’autre ? répondit le professeur, étonné.
— Je ne vois pas du tout comment un rat pourrait tenir une plume, dit Nottingham, dubitativement.
— Ce n’est pas nécessaire, répondit le professeur. Il joue les coups et moi j’en prends note. »
Avec fierté et dignité, il ajouta :
« Zenchen(31) est fort probablement la plus grande autorité vivante sur la question fou-cavalier. »
Brusquement un silence complet régna dans la pièce. Pendant un très long moment, on n’entendit que le ronflement amorti de Zeno, sortant en spirale de la poche du veston du professeur.
« En est-il arrivé à des conclusions quelconques ? » demanda Nottingham dans un souffle.
Le professeur tourna un regard surpris sur les visages tendus qui l’entouraient.
« Zeno croit qu’on ne peut pas poser ce problème dans son ensemble. Toutefois, il a découvert 78 positions dans lesquelles le fou est supérieur au cavalier et 24 positions dans lesquelles le cavalier est meilleur. Apparemment, le joueur possédant le fou doit essayer…
— …d’atteindre une des positions qui permet au fou de gagner, naturellement, et de même pour le cavalier, termina Nottingham. Mais c’est là un manuscrit de très grande valeur ! »
Pendant cet échange de vues, je respirais librement pour la première fois depuis le début de la soirée. Cela faisait du bien.
« Il est extrêmement regrettable, observai-je fortuitement, que le professeur ne puisse rester assez longtemps pour que vous, espèces de requins, ayez le temps d’étudier le livre de Zeno et d’y puiser quelques indications précieuses pour le grand match télégraphique fou-cavalier du mois prochain. Il est bien regrettable en outre que Zeno ne soit pas présent pour prendre un échiquier contre les Russes. Il nous donnerait un point gagnant sûr.
— Ouais, dit Jim Bradley. C’est ce qu’il ferait. »
Nottingham lança une question au professeur.
« Est-ce que Zeno serait disposé à nous donner le manuscrit en location pour un mois ? »
Le professeur était sur le point d’accepter lorsque j’intervins.
« Ce serait plutôt difficile, Nottingham. Zeno ignore totalement où il se trouvera dans un mois. En outre, en ma qualité de trésorier du Club, permettez-moi de vous informer qu’après avoir payé le loyer annuel de notre local la semaine prochaine, notre caisse sera aussi plate qu’une crêpe. »
Le visage de Nottingham s’affaissa.
« Naturellement, poursuivis-je avec précaution, si vous étiez disposé à garantir une tournée pour Zeno, je suppose qu’il serait prêt à vous prêter son manuscrit pour rien. Alors le professeur ne serait pas expulsé et Zeno pourrait rester ici. Il entraînerait notre équipe et pourrait également prendre un échiquier dans le match télégraphique. »
Ni moi ni le professeur n’osâmes respirer en regardant Nottingham lutter dans cette partie d’échecs solitaire qu’il était en train de livrer à son âme. Finalement sa face de hibou exprima une obstination austère.
« Malgré tous ces avantages, il m’est impossible de recommander Zeno pour une tournée. Je tiens à conserver ma réputation. »
Plusieurs autres joueurs hochèrent sombrement la tête.
« Je suis inscrit pour jouer contre Keresloff, dit Pete Summers en regardant tristement le manuscrit. Néanmoins, Nottingham, je suis obligé de me ranger à votre avis. »
Je connaissais Keresloff. Le Club de Moscou avait organisé des tournois internes fou-cavalier chaque semaine au cours des six derniers mois et Keresloff les avait gagnés presque tous.
« Et moi, je dois jouer contre Botvinnik, dit Jim Bradley. Néanmoins je dois vous donner raison, Nottingham, nous ne pouvons souscrire à une tournée pour Zeno. »
Botvinnik était tout simplement le champion du monde d’échecs.
« Comme c’est regrettable, dis-je. Professeur, je crains fort qu’il ne nous faille traiter avec l’Office soviétique des Loisirs. »
C’était une inspiration soudaine et passablement vicieuse. J’en suis encore au point de me demander si j’aurais été jusqu’au bout de mon idée, mais Nottingham a aussitôt demandé au fonctionnaire de l’Immigration :
« Monsieur, c’est bien une caution de cinq cents dollars que vous exigez du docteur Schmidt ?
— C’est le montant habituel. »
Nottingham se tourna vers moi, le visage rayonnant.
« Nous avons plus que ça en caisse, n’est-ce pas ?
— Certainement. Nous possédons exactement cinq cents dollars et quatorze cents, dont cinq cents dollars sont pour le loyer. Ne me regardez pas avec cet air-là !
— Les dirigeants de ce club, statua Nottingham d’une voix de stentor, vous autorisent à tirer un chèque de cinq cents dollars à l’ordre du docteur Schmidt.
— Êtes-vous tombé sur la tête ? m’écriai-je. Où croyez-vous que je trouverai les cinq cents dollars de plus pour le loyer ? Je vous vois déjà jouer votre match télégraphique au beau milieu de la rue K.
— Ce livre, déclara Nottingham, est l’œuvre la plus importante sur le jeu d’échecs depuis l’Histoire des Échecs de Murray, Quand nous en aurons terminé avec lui, je crois bien qu’il nous sera possible de trouver un éditeur pour Zeno. Vous opposeriez-vous à une aussi splendide contribution à la littérature sur le jeu d’échecs ? »
Pete Summers, s’érigeant en accusateur, ajouta son grain de sel.
« Même si vous ne trouvez pas Zeno sympathique, vous pourriez tout au moins réfléchir au bien du club en particulier et des joueurs d’échecs américains en général. Je trouve votre attitude extrêmement étrange dans toute cette affaire.
— Il est vrai que vous n’êtes pas un véritable joueur d’échecs, dit Bobby Baker avec indulgence. Nous n’avons encore jamais eu un trésorier qui le fût. »
Nottingham poussa un soupir.
« Je crois qu’il serait temps pour nous d’élire un nouveau trésorier.
— Bon, bon, dis-je sombrement. Je me demande seulement ce que je vais raconter au propriétaire la semaine prochaine. Lui non plus n’est pas joueur d’échecs. »
Je me tournai vers l’homme gris.
« Venez par ici, je vais vous établir un chèque. »
Il fronça les sourcils.
« Un chèque ? Accepter un chèque d’une bande de joueurs d’échecs ? Jamais de la vie. Allons, vous venez, professeur ? »
Alors il se produisit une chose remarquable. Un de nos membres les plus insignifiants prit la parole.
« Je suis le sénateur Brown, un collègue d’échecs de M. Jones. Si vous voulez, j’endosserai ce chèque. »
Et puis il y eut comme le bruit d’un bouchon sautant d’une bouteille et un bouton me frôla l’oreille. Je me retournai vivement pour voir un énorme nuage de fumée, se terminant par trois ronds de forme parfaite. Notre magnat du rail tapa sur son cigare.
« Je suis Johnston, de l’A. & W. Pour les questions de ce genre, nous, les joueurs d’échecs, nous nous serrons les coudes, Je vais également endosser ce chèque. Et, à propos, Nottingham, ne vous inquiétez pas pour le loyer, le sénateur et moi-même nous nous en chargeons. »
J’étouffai un halètement d’indignation. C’est moi qui m’inquiétais au sujet du loyer, pas Nottingham. Mais, naturellement, j’étais indigne de leur attention. Je n’étais pas un joueur d’échecs.
L’homme gris haussa les épaules.
« D’accord. J’accepte la caution et je recommanderai le renouvellement du permis de séjour pour une durée illimitée. »
*
* *
Cinq minutes plus tard, j’étais arrêté devant l’immeuble du club, aspirant à pleins poumons l’air froid et pur, lorsque le fonctionnaire de l’Immigration passa à côté de moi, se dirigeant vers sa voiture.
« Bonne nuit », lui souhaitai-je.
Il se baissa légèrement, puis leva les yeux. Lorsqu’il répondit, il paraissait plutôt se parler à lui-même que s’adresser à moi.
« Cela a été une expérience des plus étranges. On avait nettement l’impression qu’il y avait un petit rat qui courait sur les échiquiers et qui déplaçait les pions avec ses dents. Mais naturellement les rats ne jouent pas aux échecs. Seuls les êtres humains le font. »
Il me fixa dans la pénombre, comme s’il essayait d’avoir une vue plus claire des choses.
« Dites-moi, vous êtes bien sûr qu’il n’y avait pas de rat qui jouait aux échecs là-dedans, n’est-ce pas ?
— Non, répondis-je. Il n’y avait pas de rat là-bas. Ni d’êtres humains, d’ailleurs. Simplement des joueurs d’échecs. »
Traduit par ABRAHAM CADABRA.
The chessplayers.
© Charles D. Harness, 1960.
© Éditions Opta, 1972, pour la traduction.