ÉDUCATION DE TIGRESS MACARDLE

Par C.M. Kornbluth

 

La plus connue des machines de science-fiction, c’est le robot, c’est-à-dire la machine à forme humaine. Plutôt inquiétante, elle aussi. On a souvent imaginé la révolte des robots, la destruction de l’humanité par les monstres qu’elle a enfantés. C’est oublier qu’il n’y aura jamais dans les robots que ce que les hommes y auront mis. L’humanité survivra donc, à moins que…

 

DÈS qu’ils furent à même d’exprimer leurs suffrages, et avec cette unanimité qui leur était coutumière, ses admirateurs fanatiques le portèrent en raz-de-marée à la présidence des États-Unis. Quatre ans plus tard le 28e Amendement fut ratifié, les institutions républicaines s’effacèrent de bonne grâce devant les usages de la monarchie, et Sa Majesté Purvis Ier régna sur toutes les Amériques.

Même alors, tout se serait peut-être fort bien passé, sans un autre personnage de premier plan. Il s’agissait du perfide docteur Fu-Manchu(24) cette véridique incarnation du Péril Jaune, qui demeurait tapi tel une monstrueuse et diabolique aragne au centre de son réseau d’intrigues. Le perfide docteur semblait se donner un tel bon temps dans son feuilleton télévisé, entre les caresses d’une ravissante concubine et les prouesses d’un nain lanceur de poignards, qu’il finit par tourner la tête à Gerald Wang, Gerald, qui s’était jusqu’alors consacré au paisible commerce des antiquités dans la bonne ville de San Francisco, se jura de devenir un jour, lui aussi, la véridique incarnation du Péril Jaune, et de rester tapi comme une monstrueuse et diabolique aragne au centre de son réseau d’intrigues. Mais lui, Gerald Wang, ferait réellement quelque chose. Il constata que c’était d’une simplicité enfantine, vu que personne ne croyait plus au Péril Jaune. Il se laissa pousser des moustaches de mandarin, donna dans les citations des Sages chinois, et bien qu’il n’eût jamais cherché à exercer la médecine, se fit communément appeler « docteur » par ses affidés. Sa femme lui refusa l’usage de la concubine, mais il avait déjà suffisamment de quoi s’occuper à créer son propre personnage et à demeurer tapi.

Il frappa son grand coup en 1978, lorsque, après de patientes années d’affût et d’intrigues, une de ses idées les plus perfides retint l’attention de Purvis Ier. Présentée au monarque par le canal d’une recommandation jointe en annexe au Rapport annuel sur le Problème Population-Ressources, elle fut mise à exécution par Édit royal sous forme de « Programme des Qualités Requises pour la Procréation » ou « P.Q.R.P. ».

« Avec Ça, ricana Sa Majesté, J’Pense Qu’ils Resteront Peinards ! » Et ses courtisans de se tordre, mais pas autant que le perfide docteur Wang, qui assistait à cette scène déguisé en Accordeur de la Royale Cithare.

Une opération typique menée par le P.Q.R.P. fut celle qui concernait George Macardle. (C’était du moins l’avis de quelqu’un qui devait s’y connaître : le professeur chargé du Cours spécial d’histoire par chronoscopie de l’université Columbia, en 2756…)

*
*   *

George Macardle était très bien tombé avec sa belle amie Tigress Moone. Il l’emmenait dîner, lui offrait des frivolités et disposait librement de la peau d’ours étendue chez elle, devant la cheminée où se consumaient les bûches. Il avait réalisé un coup superbe, réussissant à conjuguer délicieusement l’irresponsabilité du célibat et les joies du mariage.

Vint un jour où Tigress lui dit : « George… » d’une voix toute songeuse – à la suite de quoi il l’épousa.

Étant donné le coût de la vie en 1998, elle continua de travailler – jusqu’au jour, du moins, où elle lui dit encore : « George… » d’une voix toute songeuse.

Elle avait maintenant trop de loisirs, et il eût été ridicule, de la part d’une jeune femme en bonne santé, de jouer les maîtresses de maison sans cesse occupées dans un simple deux pièces situé en pleine ville. Aussi lui dit-elle « George… » d’une voix songeuse – et ils allèrent s’installer dans une banlieue élégante.

De son côté, George était devenu un jeune rédacteur plein d’avenir au Club du Livre hebdomadaire de la guerre de Sécession. Il avait gagné ses éperons en rendant imprimable, à force de coupes claires, Plus forts que le glaive – Étude sur les plumes et crayons à l’armée du Potomac (1863-1865). Alors on lui confia la tâche beaucoup plus ardue et délicate de diriger l’activité des auteurs maison. L’un d’entre eux, un gnome à l’esprit exalté répondant au nom de Blount, était la bête noire de George. Ce Blount avait en chantier une histoire romancée du Raid du caporal Piggott, épisode à juste titre peu connu de la guerre de Sécession. Cette incursion irrégulière avait valu au caporal Piggott, du 104e Régiment (provisoire) d’Artillerie lourde de New York, de comparaître à juste titre en cour martiale au cours de l’année 1863. Or, il incombait à George de veiller à ce que Blount romance le verdict de culpabilité en acquittement triomphal accompagné de l’attribution de la médaille d’Honneur du Congrès – et Blount se montrait incompréhensif sur ce point.

À l’issue d’une chaude journée de vociférations échangées avec Blount, George s’extirpa du train de banlieue pour prendre place dans la voiture conjugale. « …’soir, chérie ! » dit-il à Mrs. Macardle. L’auto démarra, et tout jusque-là laissait prévoir un crépuscule comme les autres, quand Tigress murmura : « George… » d’une voix songeuse.

Puis elle lui dit ce qu’elle avait en tête, et si George se retint de la gifler, ce fut parce qu’ils se trouvaient pris dans un flot de circulation plutôt intense – et aussi parce que c’était elle qui tenait le volant.

Tigress voulait un enfant.

Un bébé, déclara-t-elle, était une nécessité qui se réclamait d’une inéluctable logique. Et d’abord, il serait absurde de continuer à vivre à deux seulement dans une grande caserne comprenant six pièces plus une cuisine !

En second lieu, Tigress avait besoin d’un enfant pour réaliser pleinement sa nature de femme. Troisièmement, il ne fallait pas que l’esprit et la beauté de la race Moone-Macardle risquassent de s’éteindre faute de rejeton : pour elle et George, c’était une obligation vis-à-vis de la postérité.

(En entendant ces mots, les étudiants qui suivaient le Cours spécial d’histoire par chronoscopie furent secoués tous ensemble d’une même nausée.)

Enfin, conclut Tigress, tout le monde avait envie d’avoir des enfants.

George crut bien avoir le dernier mot sur ce dernier point, mais il n’en était rien : Tigress avait parfaitement raison, pour peu que l’on remplaçât « tout le monde » par « Mrs. Jack Truro », leur voisine d’à côté.

Quand ils arrivèrent à leur grande caserne de six pièces, Mrs. Macardle consolidait sa victoire par un feu roulant de simples phrases assertoriques ponctuées de « Pas vrai ? » et autres « N’est-ce pas ? ». Et George, acculé dans les cordes, répondait d’une voix comateuse : « Nous verrons… nous verrons… »

Mais en son for intérieur une voix meurtrie s’écriait muettement :

Adieu jeunesse, joie, liberté ! Adieu sans espoir ! Tuées par le mariage, mises en cercueil par une hypothèque, voici maintenant que vous allez être ensevelies sous une montagne de langues méphitiques !

« Je pense qu’un verre ne me ferait pas de mal avant le dîner, soupira-t-il. Je me suis bien amusé aujourd’hui avec l’inénarrable Blount », reprit-il, quand le Martini se fut répandu doucement dans son estomac. Il agissait comme si rien de grave ne lui était arrivé. « Toujours à parler de sa probité… Ces écrivains ! Ils n’apprendront jamais à… Tigress ? Tu m’écoutes ? »

Son épouse décela un soupçon de grief dans sa voix. Du coup elle se jeta sur le sol, où elle commença par une série de ruades et de cris aigus. Puis elle retint sa respiration jusqu’à en avoir la figure toute bleue. Finalement, elle lui fit savoir que c’était pour le sortir de son marasme de célibataire qu’elle avait renoncé à sa carrière – que c’était pour satisfaire à son seul caprice qu’elle était venue s’enterrer dans ce trou où l’on s’ennuyait à mourir. Et maintenant, la seule pauvre fois où elle lui demandait une once d’égards en compensation de cette affreuse vie de corvées et de lésine…

George était d’un naturel doux et bienveillant (sauf pour les écrivains) : il sécha les larmes de l’éplorée, lui demanda pardon de sa brutalité, puis, d’une voix contrite, vint à résipiscence. Ils auraient un enfant.

« Cependant, ajouta-t-il, j’ai entendu dire que cela présente de nos jours certaines complications. » Mrs. Macardle se releva.

« Il n’existe pas de complication au monde, affirma-t-elle, dont la Maternité ne puisse venir à bout. » Et sa silhouette sculpturale se profila sur la grande baie vitrée du living-room, dont la vue donnait sur la baie vitrée de la maison d’en face.

*
*   *

Le lendemain, au bureau, George se mit en quête de renseignements.

Apparemment, aucun de ses jeunes collègues mariés depuis l’entrée en vigueur du P.Q.R.P. n’avait encore eu d’enfants. Deux ou trois admirent de bonne grâce qu’ils étaient – et resteraient – sans progéniture : ils avaient en effet subi volontairement une piqûre de D-Stéril, supprimant ainsi une source de dépenses d’utilité très secondaire et, ce qui importait davantage, s’assurant une tranquillité d’esprit certaine et une parfaite continuité dans les instants de doux émoi.

« Horrible… » frémit George in petto.

(Le professeur de Columbia expliqua à ses élèves : « De toute évidence, il serait de l’intérêt de George de se rendre à l’hôpital pour y subir une piqûre de D-Stéril, efficace et indolore – ce qui résoudrait son problème. Or il n’y va pas. Il frémit rien que d’y penser. Nous ne pouvons savoir quelle peur de l’amputation l’inhibe à ce point, issue probablement d’une ancienne expérience traumatique. Mais nous pouvons être certains que son comportement procède de causes psychologiques dont les racines profondes plongent dans son inconscient. »

Les étudiants se penchèrent sur le chronoscope.)

D’autres collaborateurs de George s’esquivèrent sans vouloir répondre à ses questions. Le jeune MacBirney, qui montrait d’habitude un esprit ouvert et pénétrant, grommela quelque chose entre ses dents et se passa une main sur le front quand Macardle lui demanda comment il fallait s’y prendre pour avoir un enfant – administrativement parlant, s’entend.

Ce fut Blount, arrivant sur ces entrefaites pour sa corrida quotidienne, qui mit vindicativement les pieds dans le plat :

« Vous n’avez qu’à demander par téléphone un rendez-vous au P.Q.R.P. » Son regard était la franchise même. « Là-bas, ils vous donneront… tout ce qu’il faut. »

George le remercia de toute sa candeur, et Blount s’éloigna en esquissant une hypocrite grimace d’auteur.

Une agréable voix féminine répondit à George au nom du P.Q.R.P. Elle lui confirma qu’il n’avait qu’à se présenter à n’importe quelle heure à l’Empire State Building accompagné de Mrs. Macardle, et que dès cet instant ils auraient fait un grand pas vers la procréation.

Le lendemain, les Macardle se rendirent à l’Empire State Building. Dans le hall d’entrée, une réceptionniste se polissait les ongles sous un gigantesque portrait de Purvis Ier que soulignait, magnifiquement calligraphiée, la phrase par laquelle Sa Majesté avait donné force de loi au P.Q.R.P. : M’est avis que c’est là une fameuse idée, les gars.

« S’il vous plaît, demanda George, où devons-nous nous faire inscrire ? »

La réceptionniste explora son bureau d’une main hésitante.

« Je sais qu’il existe une sorte de registre… » Elle fouilla partout – et ne trouva rien qui ressemblât à un registre. « Mais ça ne fait rien ! Présentez-vous au Bureau n° 100, on vous y donnera tout ce qu’il faut.

— Est-ce là que je me ferai inscrire ? » insista George, envoûté par toute une vie de paperasses et de formules sans lesquelles il se sentait mal à l’aise.

 

« Non, répondit la réceptionniste.

— Mais enfin, pour les tests…

— Vous n’avez aucun test à subir.

— Et les consultations ? L’examen approfondi de nos aptitudes physique et psychologique à avoir des enfants ? L’examen de notre hérédité…

— Il n’y a pas de consultations.

— Mais alors, l’évaluation de notre niveau social et moral, sans laquelle on ne peut obtenir de permis…

— Aucune évaluation. Présentez-vous simplement au Bureau n° 100. »

L’occupante du Bureau n° 100, aimable jeune femme au visage enjoué, ouvrit un placard d’où elle sortit un Bambino. Elle appuya sur le bouton de mise en marche irréversible situé entre les épaules du Tout-Petit, et l’offrit à Mrs. Macardle avec un joyeux sourire.

« Le voici tout à vous, madame ! Rapportez-le-nous dans trois mois, et suivant son état de santé nous vous délivrerons ou non un permis de procréation. C’est simple, n’est-ce pas ? »

Mrs. Macardle se pencha sur le charmant minois du Bambino.

« Le petit ange ! » roucoula-t-elle.

Il lui cracha dans l’œil, la frappa de son petit poing sur le nez, et lâcha un jet d’eau.

« Juste Ciel ! » proféra l’aimable jeune femme. « Mon joli bureau si propre… S’il vous plaît, madame, emmenez-le tout de suite !

— Comment est-ce qu’il fonctionne ? » gémit Tigress. Elle jonglait avec le Bambino comme s’il eût été une pomme de terre brûlante. « Comment faire pour l’arrêter ?

— Oh ! il n’en est pas question ! rétorqua la jeune femme, et vous feriez mieux de ne pas le secouer de cette façon. Tout geste brutal est enregistré par ses bandes réceptrices, que nous examinerons dans trois mois. Voyons, madame, je vous en prie ! Vous êtes en train d’inonder tout mon beau bureau ! »

Elle les raccompagna soigneusement jusqu’à la porte.

« Mais fais donc quelque chose, George ! » gémissait Mrs. Macardle – et le Bambino passa dans les bras de George où il cessa de lâcher de l’eau pour se mettre à hurler. Un hurlement continu, suraigu comme le bruit d’une scie à refendre. Le bouton d’allumage en tremblait.

« Rends-le-moi ! rugit Tigress. Le pauvre amour ! Tu lui fais mal, avec ta façon de le tenir ! »

Elle récupéra son trésor, qui se tut immédiatement et se remit à lâcher de l’eau.

Il se calma complètement une fois dans la voiture. Alors une même angoisse étreignit les Macardle : n’était-il pas trop calme, soudain ? Ces yeux vitreux… D’un même mouvement ils se penchèrent sur lui, entrechoquant leurs têtes. Le Bambino eut un rire de bonheur et agita vers eux ses menottes potelées.

« Butor ! lança hargneusement Mrs. Macardle en massant son crâne endolori.

— Pardon, mon chou ! Du moins, ça a dû nous valoir un bon point sur ses bandes réceptrices. Je présume que ses rires sont portés à notre actif ?

— Probablement. » Les yeux de Tigress se rétrécirent. « George, ne crois-tu pas que si tu tombais un bon coup sur le trottoir…

— Non, » coupa-t-il d’un ton crispé.

Elle le regarda un instant, et ne dit plus rien.

 

(« Notez cela, messieurs, souligna le professeur d’Histoire. Remarquez bien le moment crucial où apparaissent les premiers germes de la révolte. » Les étudiants prirent note.)

 

Emportant les Macardle et le Bambino, l’automobile démarra et descendit l’autoroute du Soleil Levant, bordée d’une file ininterrompue de postes à essence. Comme la voiture, une Landcruiser 98, consommait presque un litre au kilomètre, George n’alla pas bien loin avant de s’arrêter devant une station distributrice.

Dès qu’il eut freiné, les hurlements du Bambino recommencèrent. Un employé aux yeux caves traîna ses savates jusqu’à la voiture et coula un regard intrigué vers ses occupants :

« Vous v’nez de le chercher ? fit-il d’une voix désabusée.

— Oui, » répondit Mrs, Macardle. Elle multipliait ses efforts frénétiques en faveur du Bambino, essayant de lui donner des tapes dans le dos, de le changer, de lui faire faire son rot – bref, faisant flèche de tout ce qui pouvait mettre un terme à ses cris lamentables.

« Un quart de litre de super 90 octanes, mâchonna l’employé, c’est tout ce qu’il lui faut… et cinq à six gouttes d’huile SAE-40. J’en ai un, moi aussi. Quinze jours encore à tenir. J’y arriverai jamais. Je vais craquer. Je… » Il s’éloigna en chancelant, pour revenir muni d’une burette et d’un biberon rempli de carburant.

Le Bambino se saisit avidement du biberon et lampa la super 90 octanes avec une satisfaction vorace.

« Où faut-il mettre l’huile ? » demanda Mrs. Macardle.

L’employé lui montra l’endroit.

« Oh ! fit-elle.

— Remplissez-la, dit George. Je veux dire, faites le plein de la voiture. Moi, je… euh… je vais me laver les mains, mon chou. »

Peu après, il coinçait l’employé près de la caisse :

« Dites voir… euh… que se passerait-il si l’on laissait cet engin… le Bambino, je veux dire, manquer d’essence ? »

L’homme le regarda et posa une main compatissante sur son épaule.

« Qu’est-ce qu’il ferait comme boucan, mon pote ! Ses moteurs principaux fonctionnent sur pile atomique. Le moteur au super, c’est juste pour les trucs sans importance et pour les pannes nerveuses.

— Les pannes ?… Oh ! mon Dieu ! Et comment fait-on pour réparer ?

— Ça, on fait au mieux. Et autre chose, mon pote : quand vous le ferez roter, faites gaffe aux émanations. J’ai déjà vu de ces explosions, c’était pas joli-joli… »

Tout au long du trajet, George dut encore s’arrêter à cinq autres pompes pour satisfaire les besoins du Bambino en carburant.

Enfin, Mrs. Macardle fit franchir au Tout Petit le seuil de leur porte.

« Il sera plus sage une fois qu’il se sera familiarisé avec la maison, hasarda-t-elle d’une voix craintive.

— Mets-le par terre, qu’on voie ce qu’il va faire », suggéra George.

Tout joyeux, le Bambino trottina vers la table à liqueurs où il s’empara d’un lourd cendrier de bronze – puis il alla jusqu’au panneau-fenêtre et lança le cendrier dessus. Le fracas de la vitre brisée le fit glousser de joie.

« Sale petit !… » rugit Macardle.

Il fonçait sur le coupable, les doigts comme des griffes, mais Tigress arracha le Bambino à sa vindicte :

« George ! Voyons… Ce n’est qu’un robot ! »

Et le robot se mit à pousser des cris d’écorché.

Ils essayèrent le super, ils essayèrent l’huile SAE-40. Ils lui tamponnèrent le visage avec un chiffon doux. Ils le remirent par terre, ils le reprirent dans leurs bras. En désespoir de cause, ils se cognèrent mutuellement la tête. Ses hurlements redoublèrent, jusqu’au moment où il lui plut de s’arrêter – ce qu’il fit, en leur dédiant un beau sourire d’angelot.

« N’est-ce pas l’heure de le mettre au… de l’emmener pour la nuit ? » demanda George.

Le Bambino consentit à se laisser emmener.

Peu après, de l’oreiller où il reposait, George soupira :

« Je crois que nous nous en sommes assez bien sortis pour aujourd’hui. Trois mois ? Tu parles !

— Tu as été merveilleux, George. »

Il savait ce que signifiait ce trémolo dans la voix de sa femme.

« Tigress, mon amour… » susurra-t-il.

Dix minutes plus tard, et au moment le plus inopportun du monde, le Bambino se mettait à emplir la maison de son hurlement atroce.

Pestant, jurant, sacrant, les Macardle allèrent voir ce qu’il voulait. Ils le découvrirent sans peine : ce qu’il voulait, c’était leur éclater de rire au nez.

 

(« Indubitablement, commenta le professeur, c’est le sadisme que nous voyons ici à l’œuvre – mais un sadisme amendé pour le bien de l’humanité. Mieux vaut une attaque brutale et concentrée comme celle dont nous avons été témoins, que des tortures infligées à petit feu. » Les étudiants approuvèrent respectueusement de la tête.)

 

Remis de l’alerte, George et Tigress firent de leur mieux pour renouer l’entretien interrompu – et tout recommença exactement comme la première fois. Il était évident que le Bambino flairait anguille sous roche.

« Trois mois…, frémit George, les yeux hallucinés.

— Tu n’en mourras pas, riposta aigrement son épouse.

— Puis-je simplement te demander où il faut rire ?

— Mon cher ami, si tu as chaussure à ton pied… »

En sorte qu’une truculente querelle conjugale mit un terme à l’entretien. Et ce fut la fin du premier jour.

*
*   *

Moins d’une semaine plus tard, la maison Macardle donnait l’impression d’avoir été libérée par une division de Volontaires du Mississippi. Incapable de rien digérer, même en assaisonnant sa nourriture d’Equanil à la place de sel, George avait perdu cinq kilos – alors que Tigress en avait pris sept à s’empiffrer fébrilement durant les courts instants de répit que lui accordait le Bambino. Le panneau-fenêtre était barricadé : compte tenu de son salaire et des tarifs que pratiquaient les vitriers, George ne pouvait se permettre de le faire remplacer deux fois par jour.

Sans avoir l’air d’avoir l’air, il rencontra dans un bar son voisin de porte Jack Truro.

Truro était whisky-soda, George Martini sec. Cette divergence d’opinions mise à part, leurs vues étaient identiques.

« C’est son pleurnichement, avant, qui me fait dresser l’oreille… quand on sait que les hurlements ne vont pas tarder. Bon sang ! Rien qu’à l’entendre, ce pleurnichement, je sauterais au plafond…

— Ouais. On attend. Une seconde… quelquefois cinq. Je les compte.

— Moi, je me suis forcé à ne plus compter : à la fin, je vomissais.

— Oui ? Moi aussi. Et les diarrhées nerveuses ?

— On n’en sort pas. Avec cette satanée machine et moi, la maison en est pleine. À la vôtre. »

Ils burent avec un même rire caverneux.

« Ma collection de timbres… dans les waters.

— Et ma canne à pêche ? Brisée net en trois endroits, et du beurre de cacahuète dans le moulinet.

— Mais enfin, Truro, il y a une chose que je ne pige pas : qu’est-ce qui a bien pu vous pousser à vouloir un bébé ?

— Eh ! minute, Macardle ! C’est Marguerite qui m’a dit que vous alliez en avoir un – et que par conséquent, elle en voulait un elle aussi. »

Ils échangèrent un regard horrifié.

« Possédés…, articula Macardle, d’une voix épouvantée.

— C’est les femmes », soupira Truro.

Ils trinquèrent lugubrement, puis chacun regagna ses pénates.

En arrivant chez lui, George trouva son épouse effondrée dans un fauteuil et la main plongée dans une boîte de chocolats.

« Il commence à parler, dit-elle d’une voix morne. Il m’a appelée « Bouboule » cet après-midi. »

Le fait est qu’avec ses sept kilos de superflu, Tigress avait vraiment une allure quelque peu porcine.

George déposa son porte-documents sur la table à liqueurs. Il ramenait du bureau le travail qu’il était incapable, depuis une semaine, de terminer en temps voulu. Ce jour-là, il avait enfin arraché à Blount le fameux chapitre (version nouvelle) de la Cour martiale. Il ne lui restait plus maintenant qu’à faire de ce texte une prose lisible en corrigeant les incohérences de l’auteur, ses barbarismes et l’exaspérante lourdeur de son style.

« Je vais prendre un bain, dit-il.

— Ne te sers pas des W.-C. Ils sont encore bouchés.

— C’est sérieux ?

— Le plombier reviendra demain matin avec une équipe de huit hommes. Il a parlé de soulever au vérin tout un coin de la maison. »

Cependant, le Bambino entrait à son tour dans le living-room, muni d’une bouteille de lessive liquide. Il trottina jusqu’à la table à liqueurs – et avant même que le couple harassé eût compris ce qui se passait, avant même qu’il eût pu tenter le moindre geste, il vida tout le liquide dans le porte-documents.

George étala en hâte le chapitre de la Cour martiale sur la petite table toute tailladée et démantibulée. Il se refusait encore à admettre le désastre, mais ses yeux s’exorbitèrent quand il vit les mots dactylographiés se décolorer, pâlir, disparaître peu à peu…

Or, Blount ne conservait pas de doubles. Cela n’exigeait pourtant qu’un minimum de prudence et de cervelle, mais Blount était un écrivain : il ne gardait jamais copie de sa prose, La grande scène de la Cour martiale, ce fruit de six mois de vociférations, ce morceau de bravoure, était à jamais perdu.

Le Bambino, lui, était au comble de la jubilation.

George serra les poings, ferma les yeux, s’efforça d’ignorer le mugissement qui emplissait ses oreilles…

Alors, le Bambino se mit à psalmodier sur le mode plaintif :

« Pa – pa – est – é – cri – vain – ain ! Pa – pa – est – é – cri – vain – ain !

– Cette fois, c’en est trop ! » hurla George. Et il marcha d’un pas ferme jusqu’à la porte qu’il ouvrit toute grande.

« Où vas-tu ? chevrota Mrs. Macardle.

— Où je vais ? » Il montrait soudain un calme glacé. « Je vais trouver le premier docteur venu, et lui demander qu’il me fasse une piqûre de D-Stéril. Une fois que j’aurai été piqué, nous n’aurons plus rien à faire d’un permis de procréation. Et puisque ce permis ne nous sera d’aucune utilité, nous n’aurons plus besoin, entre autres choses, de nous préparer à cet examen en nous laissant torturer pendant onze semaines encore par cet abominable petit monstre. Dès demain matin nous le reporterons au P.Q.R.P. Et s’il ne se tient pas tranquille d’ici là, c’est dans un panier que je le leur rendrai ! Ils se débrouilleront comme ils voudront pour le rafistoler.

— Je suis bien contente… » soupira Tigress.

Alors le Bambino prit la parole :

« Puis-je vous féliciter de cette décision ? En renonçant volontairement à vos droits de procréateurs, vous contribuez, dans un esprit patriotique, à combattre le spectre de la surpopulation, cette menace qui est le souci constant de Sa Majesté. Nous, membres du P.Q.R.P., tenons à souligner que votre choix n’est en aucune façon le résultat de mesures coercitives – mais, au contraire, celui de procédés éducatifs, consistant à vous présenter sous la forme du Bambino certains des arguments qui plaident contre la procréation.

— Je ne savais pas que vous saviez si bien parler ! » s’émerveilla Mrs. Macardle.

Le Bambino répondit modestement :

« Je fais partie du P.Q.R.P. depuis les tout premiers jours, madame. Je puis dire que je compte parmi les vétérans des téléguideurs de Bambinos. Je travaille au Bureau n° 4567 de l’Empire State Building. Le modèle perfectionné que je téléguide actuellement a déjà réduit la période d’épreuves de 3,5 %, » La voix vibra d’une ardeur fanatique. « Et je prévois le temps, madame, où nous autres téléguideurs brevetés, disposant de modèles toujours plus perfectionnés, remplirons en une seule journée la mission qui nous a été confiée ! »

Prise d’une appréhension soudaine, Tigress se tourna vers George. Mais Macardle était parti pour sa piqûre de D-Stéril.

 

(« De sorte, conclut le professeur, que nous voyons ici, dans son plein épanouissement, le génie de l’insidieux docteur Wang. » Il arrêta le chronoscope. « Les premières vagues chinoises débarquèrent en Californie trois générations plus tard – mais ne devrions-nous pas employer plutôt le mot « non-génération » ? Elles ne rencontrèrent aucune résistance de la part d’une population âgée et de très faible densité. » Il lissa ses longues moustaches de mandarin, puis alla regarder un moment par la fenêtre ouverte. Son regard plongeait vers les grandes rizières de Central Park. C’était le printemps. Des femmes en combinaisons bleues demeuraient patiemment penchées sur l’eau boueuse, d’où commençaient à émerger les tendres pousses vertes.

Les étudiants s’inclinèrent très bas devant le professeur et sortirent pour se rendre à un autre cours : « Le chien de meute en tant que symbole de l’agression juvénile dans l’ancien folklore musical américain. » C’était tout tout ce qui restait du règne de Purvis Ier)

 

Traduit par RENÉ LATHIÈRE.

The Education of Tigress Macardle.

© Fantasy House, Inc., 1957.

© Éditions Opta, 1972, pour la traduction.