LE MISOGYNE
Par James Gunn
Encore les extraterrestres ! Mais cette fois, l'humour trouve un nouveau détour. On se risquera à dire – sans aller jusqu'à révéler la chute – qu'il n'est pas mauvais d'avoir lu les deux nouvelles précédentes pour apprécier Le Misogyne. Alors il n'y aura plus de problème : on aura compris une bonne fois que la science-fiction est un genre pas sérieux, mais pas sérieux du tout ; et qu'on peut, comme le personnage central de cette histoire, se laisser aller sans crainte à la plus franche hilarité. Décidément, ces auteurs de science-fiction sont des humoristes à froid, toujours prêts à examiner imperturbablement les conséquences les plus extrêmes d'une hypothèse délirante ! Voire…
HARRY est un pince-sans-rire. On a défini le pince-sans-rire comme une personne capable de raconter l'histoire la plus drôle sans l'ombre d'un sourire. C'est tout Harry.
« Vous savez, nous dit un jour Steve au bureau, je parie qu'Harry serait capable d'aller jusqu'aux portes embrasées de l'Enfer sans cesser d'amuser le Diable en personne et sans jamais changer d'expression. »
Voilà comme il est, Harry. Formidable d'avoir un type comme ça au bureau. On rigole rien qu'à le voir, en pensant à la dernière qu'il nous a racontée. Et intelligent, avec ça. Il prépare ses coups, il bûche, amoncelant faits et preuves, et il vous sort enfin des choses qu'on n'avait jamais vues. Tout le monde dit qu'il sort beaucoup.
Mais les histoires qu'aime Harry – c'est le genre long. Elles commencent lentement, vous voyez, avec un petit truc marrant par-ci par-là, jusqu'à ce que chaque nouveau détail vous laisse complètement rétamé, à étouffer de rire. Le genre d'histoire qu'on raconte le soir à sa femme ; on arrive au milieu en riant à s'étouffer, et tout à coup on remarque qu'elle écoute raide comme la justice, avec l'air résigné du chrétien dans l'arène pensant peut-être au dîner du lendemain ou aux soldes des grands magasins ; alors, on s'arrête de rire, on soupire et on dit : « Ça doit être sa façon de raconter » ou encore : « Personne ne sait raconter comme Harry. »
Mais il faut dire qu'Harry, les femmes ne le trouvent pas drôle.
Comme l'autre soir, par exemple. On était dans le salon d'Harry, lui et moi, pendant que les femmes – Lucile et Jane – étaient à la cuisine en train de concocter quelque chose, et Harry commença son histoire. Seulement au début, je ne savais pas que c'était une histoire. « As-tu jamais pris le temps de réfléchir, dit Harry, aux étranges créatures que sont les femmes ? Je veux dire, la façon dont elles changent après qu'on les a épousées. Elles cessent d'être suspendues à vos lèvres, elles cessent de tenir compte de ce que vous aimez ou détestez, elles cessent de rire de vos plaisanteries. »
J'ai moi-même une petite réputation d'humoriste – oh ! rien de comparable à Harry, mais j'ai de la repartie et le sens du calembour, si vous voyez ce que je veux dire. Je me mis donc à rire en disant : « Alors, comme ça, la lune de miel est terminée ! » Harry et Lucile n'étaient mariés que depuis environ un mois.
« Oui, dit Harry avec sérieux. Oui, c'est une façon de résumer les choses. La lune de miel est terminée.
— C'est moche, dis-je, plein de compassion pour lui. La jeune fille qu'on épouse et la femme qu'on a épousée sont deux personnes différentes.
— Oh ! non, protesta Harry en secouant la tête. Pas du tout. Et c'est bien à ça que je veux en venir.
— En venir ? demandai-je, soupçonnant que le visage pensif d'Harry cachait un propos rien moins que sérieux. Parce que tu veux en venir à quelque chose ?
— Évidemment. Vois-tu, ce n'est pas seulement une question de différences superficielles. C'est quelque chose de fondamental. Les femmes pensent différemment, leurs méthodes sont différentes, leurs buts sont différents. En fait, elles sont si différentes qu'elles en sont parfaitement incompréhensibles.
— Il y a longtemps que j'ai renoncé d'essayer à les comprendre.
— Et c'est là que tu fais erreur, dit Harry avec gravité. Nous acceptons alors que nous devrions essayer de comprendre. Nous devons comprendre pourquoi. Comme disent les Écossais : « Toutes les « jeunes filles sont gentilles, mais d'où sortent les « épouses acariâtres ? »
— Pourquoi ? demandai-je, un peu perplexe. Leur structure est différente, et pas seulement à l'extérieur. Leurs glandes, leurs grossesses – voilà toutes sortes de différences.
— Ça, c'est leur excuse, dit Harry avec un ricanement de mépris, et elle ne fait pas le poids. Elles devraient exceller dans les domaines auxquels leurs différences mêmes les préparent. Mais leur plus commune carrière est le mariage – et c'est aussi leur plus grand échec. Pour elles, un homme n'est que le mal nécessaire qu'elles doivent tolérer avant de pouvoir obtenir tout ce qu'elles désirent.
— Comme la veuve noire, cette araignée qui dévore son mâle après l'accouplement ? suggérai-je.
— En un sens, oui. Mais pas tout à fait. Au moins, les araignées appartiennent à la même espèce. »
Je hochai la tête un moment avant de réaliser. « Et pas les hommes et les femmes ? hurlai-je, ou presque.
— Chut ! » fit-il en regardant nerveusement vers la porte de la cuisine.
C'est alors que je commençai à glousser de rire. Harry aurait dû faire du cinéma. Et pourtant, je ne pouvais m'empêcher de l'admirer quand il tirait une plaisanterie de ce qui est – n'importe quel mari vous le dira – la plus grande et la plus secrète tragédie de la vie, et d'autant plus grande que personne ne peut en parler. Personne, sauf Harry.
Mon gloussement devait être une réaction adéquate, parce qu'il hocha la tête, se détendit et cessa de surveiller la porte de la cuisine du coin de l'œil. Ou peut-être cela ne survint-il qu'après que Lucile eut passé la tête par l'entrebâillement en disant : « Harry est reparti dans une de ses histoires ? Dites-moi quand il aura fini pour que j'apporte les rafraîchissements. »
Elle prenait ça avec bonne humeur, et on voyait bien que la plaisanterie faisait partie de la maison ; je ne pus m'empêcher de penser qu'Harry était vraiment veinard – veinard pour un homme marié, je veux dire, et la plupart de nous en sont là.
« La race extraterrestre ! » murmura Harry en se renversant dans son fauteuil.
La remarque était drôle et en situation, et j'éclatai de rire ; rien de forcé là-dedans non plus. « Quelle meilleure façon de conquérir une race, continua-t-il, que de se croiser avec elle jusqu'à complète absorption. Il y a bien longtemps que les Chinois le savent. Ils en ont eu des conquérants, ils les ont tous acceptés passivement, ont permis les intermariages, et tous les conquérants ont fini par disparaître. Seulement, dans le cas présent, c'est le contraire qui se passe. On pourrait appeler ça conquête par mariage. Reproduire le conquérant, éteindre la race de l'esclave. Reproduire l'extraterrestre, éteindre l'humanité. »
Je hochai la tête d'un air élogieux. « Pas bête ! »
« Comment cela a-t-il commencé ? demanda Harry. Et quand ? Si je connaissais ces réponses, je connaîtrais toute l'affaire. Mais je n'ai qu'une théorie. Une race de femmes extraterrestres a atterri sur la Terre – quand l'homme vivait encore dans des cavernes, peut-être, mais ça a aussi pu se passer aux temps historiques – et je suppose que ce sont leurs hommes qui les y ont abandonnées. Larguées. Jetées. Pourquoi ? Pour s'en débarrasser, c'est évident.
— Mais alors, comment leurs hommes se sont-ils débrouillés ? fus-je obligé de demander pour amener la suite.
— Comment veux-tu que je le sache ? répliqua-t-il avec irritation. N'oublie pas que c'était des extraterrestres. Ils avaient peut-être une solution de rechange, un substitut reproducteur pour remplacer les femmes. Peut-être que ces femmes étaient les pires du lot et que les autres valaient mieux qu'elles. Peut-être aussi que les hommes s'en foutaient complètement et ont préféré le suicide racial à la reddition. »
Il poussa de côté avec colère la table basse, marmonnant quelque chose où il était question des idées des femmes sur l'ameublement, et rapprocha son fauteuil. « La reddition, oui. Elles ne pouvaient pas exterminer les hommes, non ? Qui possédait les armes, les connaissances militaires ? De plus, ce ne sont pas des façons de femmes. Elles ont l'esprit tortueux ; elles obtiennent ce qu'elles veulent par la ruse et la subtilité. C'est pourquoi elles ont pris des maris parmi les humains. »
Je pris l'air ahuri, ce qui est toujours une bonne façon de l'encourager à continuer.
« Prends par exemple, dit-il avec le plus grand sérieux, juste comme je l'avais escompté, les Amazones. Une fois par an, comme tu le sais, elles rendaient visite aux Gargaréens – la tribu voisine ; et elles mettaient à mort tous les enfants mâles résultant de ces unions. Ça n'a pas marché très longtemps, bien entendu. Leurs buts, leur caractère étranger même étaient trop évidents. Et les matriarcats – trop voyants, tu comprends – auraient pu faire découvrir le pot aux roses. De plus, les hommes ont des côtés utiles qui manquent aux femmes. Les hommes sont inventifs, artistes, créateurs – et en les cajolant ou en les asticotant, les femmes arrivent à leur faire faire ce qu'elles veulent. »
J'allumai une cigarette et cherchai un cendrier pour jeter mon allumette. Il poussa vers moi un petit objet aussi peu fonctionnel que possible, qui aurait asphyxié une cigarette à la seconde même où on l'y aurait posée. Pas de rainures, bien entendu.
« C'est ça que les femmes achètent quand on les laisse faire, remarqua-t-il d'un air dégoûté. Des lampes qu'elles trouvent jolies et qui te rendent aveugle ou qui te flanquent le torticolis quand tu veux lire dessous. On prend une maison exposée au sud pour avoir du soleil, et elles mettent des doubles rideaux pour empêcher les fauteuils de se faner. Mais ce n'est pas assez, alors elles mettent partout des housses qui glissent et font des plis. Elles sèment les épingles neige comme si c'était des pellicules, mettent leurs bas à sécher sur les serviettes, ne revissent jamais un bouchon sur une bouteille ou sur un pot, de sorte qu'on les casse toutes les fois qu'on les attrape par le haut ; elles « mettent de l'ordre », comme elles disent, en fourrant tout dans des tiroirs où on n'arrive jamais à trouver ce qu'on cherche. »
Je sortis de derrière mon dos un coussin inconfortable et le jetai sur un autre fauteuil.
« Toutes ? demandai-je. Elles sont toutes pareilles ?
— Je me le suis demandé, admit-il en fronçant les sourcils. Il doit bien rester quelques femmes de race humaine. On entend quelquefois parler de mariages heureux, mais ce n'est peut-être qu'une propagande montée par les femmes. Je parle des femmes qui aiment lire et se servir de leur cerveau. Celles qui ne sont pas maniaques au point de se lever de leur lit de mort pour redresser un tableau. Les femmes qui comprennent les idées abstraites. Je ne crois pas que… que les extraterrestres le peuvent. »
Il leva les yeux, et son visage s'éclaira.
« Ça pourrait être un test pour détecter les extraterrestres. Enfin, ajouta-t-il en se rassombrissant, s'il est vrai qu'il existe encore des femmes de race humaine.
— Et celles, suggérai-je, qui préfèrent les hommes et détestent les autres femmes ? »
Il médita sérieusement ma remarque.
« La plupart des autres femmes. Il se pourrait qu'elles sentent mieux que nous la présence des extraterrestres et ne veuillent rien avoir à faire avec celles-ci. Oui, ce serait… non, il est plus probable que les extraterrestres sont toujours collées ensemble ; comme test, ça ne va pas.
— Mais il y a des femmes qui se satisfont d'une vie simplement confortable, suggérai-je. Celles qui ne poussent pas leurs maris à prendre une assurance-vie tellement astronomique qu'ils ont plus de valeur morts que vivants – pour après les faire bosser à mort. Ce serait un bon test. »
Harry haussa les épaules avec découragement. « Je suppose, mais nous ne connaîtrons jamais vraiment les réponses. Ou, si nous les découvrons, ce sera trop tard.
— Trop tard ?
— Mais certainement », dit-il en me tapant sur le genou. C'est mon point chatouilleux, et j'avais déjà assez de mal à garder mon sérieux. « C'est seulement avec les toutes dernières générations que leur plan a fait des progrès décisifs. Elles ont obtenu le droit de vote et l'égalité civique sans renoncer à aucun de leurs privilèges. Elles vivent plus longtemps que les hommes – et ce sont les hommes, bien entendu, qui prolongent leur existence. Elles contrôlent environ quatre-vingt-dix pour cent des richesses. Et il y a autre chose que les hommes sont en train de faire pour elles. » Il baissa la voix et continua en un murmure. « Nous sommes en train de faire des expériences de fertilisation par l'eau de mer, par stimuli électriques, et ainsi de suite. Quand ce sera au point…
— On n'aura plus besoin de nous, bredouillai-je.
— C'est juste, acquiesça-t-il gravement. Elles refuseront tout simplement de se marier, ne produiront que des filles grâce à la détermination prénatale du sexe, et il n'y aura plus alors qu'une seule race – la race femelle. Je crois que c'est ça qu'elles veulent.
— Ça se tient », répondis-je, essayant d'écraser mon mégot dans le ridicule petit cendrier.
Il hocha la tête. « Ne va pas imaginer que je n'ai que de vagues présomptions. Mais j'ai eu du mal ; la conscience de la conspiration femelle s'est éteinte au cours des cinquante dernières années. Il n'y a même plus trace de cette connaissance inconsciente qui a maintenu les hommes sur le qui-vive pendant des siècles – ce corps de traditions et de folklore qui, chez un peuple, est une sorte de sagesse transmise d'âge en âge. On nous a appris à mépriser tout ça comme étant des superstitions. Et, bien entendu, cet enseignement est surtout transmis par des femmes.
— Avant notre époque, les hommes savaient ? »
Je lui servis la réplique sur un plateau.
« Oh ! oui, dit Harry. Homère, Ovide, Swift. Une épouse morte sous la table est le plus enviable des biens dans la maison d'un homme, a dit Swift. Antiphane, Ménandre, Caton – tiens, celui-là, c'était vraiment un sage : Tolérez une seule fois que les femmes soient vos égales et elles deviendront bientôt vos supérieures. Plaute, Clément d'Alexandrie, le Tasse, Shakespeare, Dekker, Fletcher, Thomas Browne – on pourrait continuer à l'infini. La Bible : Comment peut-il être pur, celui qui est né de la femme ? Toute méchanceté n'est rien comparée à la méchanceté de la femme. – Je ne tolère pas qu'une femme enseigne ni n'usurpe l'autorité sur l'homme, mais seulement qu'elle garde le silence… »
Il continua pendant un quart d'heure, citant les Grecs, les Romains, la Renaissance, et sa verve restait toujours intarissable. Il avait vraiment pensé son coup, et, même pour Harry, c'était vraiment du beau travail. C'est Harry à son apogée, me dis-je, médusé. Il ne fera jamais rien de mieux.
Puis Harry commença à se rapprocher des temps modernes.
« Les femmes se ressemblent beaucoup plus entre elles que les hommes, a dit Lord Chesterfield. Et Nietzsche : Tu vas chez les femmes ? N'oublie pas ton fouet. Puis il y eut Strindberg, touché par l'aile d'une divine folie qui lui révéla des vérités cachées. Shaw dissimula ses soupçons sous le rire pour échapper au lynchage…
— Ibsen ? » suggérai-je en gloussant, péchant dans mes souvenirs scolaires un nom dont j'avais vaguement l'impression qu'il avait quelque chose à voir avec le sujet.
Harry cracha, comme si ce nom lui avait souillé la bouche.
« Ibsen ! Ce traître ! Cet aveugle borné ! C'est lui qui le premier dramatisa l'insidieuse propagande qui conduisit enfin ce qu'il est convenu d'appeler l'émancipation des femmes, mais qui en réalité brisa les chaînes qui mettaient un frein à leurs débordements.
— Débordements, opinai-je. C'est le mot : débordements.
— Il faut en revenir à la sagesse des nations pour connaître la vérité vraie, continua Harry sur un ton plus calme. Un homme n'est heureux que deux fois dans sa vie, disent les Yougoslaves, quand il prend femme et quand il l'enterre. Ou les Roumains : Quand un homme prend femme, il cesse de craindre l'Enfer. Ou les Espagnols : Quiconque a une femme a aussi un ennemi. Ne crois jamais une femme, conseillent les paysans allemands, pas même une femme morte. Et la sagesse des Chinois : Ne fais jamais confiance à une femme, même si elle t'a donné dix fils. »
Il s'arrêta, non qu'il eût épuisé son matériel mais pour se mettre à ruminer.
« Est-ce que ça t'est déjà arrivé de chercher quelque chose, me demanda-t-il, un bouton de col, par exemple, ou une paire de socquettes bien déterminée ? Tu ne trouves rien et tu demandes à ta femme : pourquoi est-ce que chaque fois elle arrive et trouve tout de suite, et c'était juste sous ton nez ?
— Qu'est-ce qu'elles ont d'autre à penser ?
— On finit par avoir des doutes, reprit-il. On finit par avoir des doutes et par se demander si c'était bien là quand on a regardé. »
J'étais bien d'accord avec lui, et je me pris à penser : Curieux les vérités banales dont Harry peut faire une histoire désopilante.
« Elle n'ont aucun respect pour la logique, dit-il. Aucun respect pour tout ce qui est sacré à l'esprit masculin, pour les bases sur lesquelles nous construisons notre univers. Elles mènent les discussions à leur idée, faisant pleuvoir les contradictions et les inconséquences comme si c'était sans importance. Combien d'entre nous n'ont-ils pas leur Xanthippe(1) vouée pour la vie à nous arracher à la contemplation de la divine vérité pour nous ramener dans le tourbillon destructeur de la vie quotidienne ? C'est à devenir dingue, mais dingue ! »
Une idée me frappa. Jusque-là, Harry avait un certain nombre de thèmes amusants par eux-mêmes, mais il manquait une chute qui conclurait l'histoire par une explosion de rire.
« Que feraient-elles, demandai-je en souriant, si elles découvraient que quelqu'un a percé leur secret ? Elles ne pourraient pas laisser l'affaire s'ébruiter, non ? »
Harry me rendit mon sourire. Une seconde, je pensai étourdiment qu'il faiblissait, laissait tomber la plaisanterie.
« Là, tu as mis le doigt dessus, dit Harry. Si mes suppositions sont vraies, pourquoi personne ne les a-t-il faites avant moi ? Et ma réponse, c'est… qu'on les a déjà faites !
— On les a faites ? répétai-je, légèrement surpris.
— Eh oui, répondit Harry en hochant la tête. Et c'est ce qui me fournit mon argument massue. Les femmes seraient obligées de se débarrasser des indiscrets, bien entendu. De les réduire au silence. Et ça se verrait bien quelque part… si on savait où regarder.
— Où ? haletai-je.
— Eh bien, dit-il pointant sur moi son index, pourquoi y a-t-il plus d'hommes que de femmes dans les asiles de fous ?…
— Tu veux dire…? »
Il acquiesça de la tête.
Je m'écroulai, achevé. J'étouffais de rire. Ce n'est qu'avec difficulté que je retrouvai la force de parler, un peu plus tard, quand les femmes entrèrent avec des chips et de la bière.
« Hello ! extraterrestre ! » lâchai-je – non sans mal – à la tête de Jane.
Et je repartis à rire, surtout en voyant l'air que se composait Harry pour la circonstance, horrifié, terrorisé, comme affaissé sur soi-même – mieux, bien mieux que tout ce que j'ai vu faire par des acteurs de cinéma professionnels.
Finalement, la tête des femmes me fit revenir à moi – la tête qu'on fait quand on s'ennuie – et j'essayai de les mettre dans le coup. Harry riait aussi, un peu jaune – chose surprenante, parce qu'il reste toujours impassible, avec juste une lueur d'intérêt quand une de ses histoires fait tordre tout le monde.
Alors je me mis à la raconter, je vins à bout de la première partie et… bon, vous savez comment ça finit. Je regardais Harry pour qu'il vienne à mon secours, mais il me laissait me débrouiller tout seul, et, petit à petit, je finis par rester en plan.
« Ce doit être sa façon de raconter, soupirai-je. Personne ne sait raconter comme Harry. »
Vous voyez ce que je veux dire. Harry, les femmes ne le trouvent pas drôle.
Pourtant, la soirée se termina bien. Un peu languissante vers la fin, comme toutes les soirées.
Comme nous sortions, j'entendis Lucile dire d'une voix un peu acide : « Harry, il faut m'arranger le chauffe-eau. Il y a des jours que tu me promets de regarder ce qui ne va pas, mais il faut que tu t'y mettes ce soir-même, parce que je fais la lessive demain. » Et j'entendis Harry qui répondait : « Oui, chérie », sur un ton docile et obéissant, et je pensai : Il faut bien qu'il se défoule d'une façon ou d'une autre, et je me dis que j'aurais l'occasion de réentendre l'histoire au bureau.
Ce qui prouve à quel point on peut se tromper.
Le lendemain matin, Lucile téléphona pour dire qu'Harry était malade – apoplexie, crise cardiaque ou quelque chose comme ça – et ne viendrait pas travailler. J'appelai chez lui deux ou trois fois, mais Lucile me dit qu'il était trop malade pour recevoir des visites. Et je savais qu'Harry était vraiment malade, parce que Lucile avait fait venir le docteur Clarke, cette doctoresse, et qu'Harry m'avait dit qu'il ne lui laisserait même pas soigner son chien s'il tenait à celui-ci. Ainsi, je sus que l'état d'Harry était désespéré.
Ce que c'est que de nous, quand même ! Et je me dis que c'était vraiment dommage que la suprême trouvaille d'Harry, le plus beau fleuron de son esprit, si j'ose dire, dût partir avec lui, et comme c'est injuste que l'art du conteur périsse avec lui sans laisser de traces.
C'est pourquoi j'entrepris de rassembler mes souvenirs – et je ne me souvenais pas très bien, surtout des citations – alors j'entrepris moi-même quelques recherches, juste pour pouvoir en donner un échantillon. J'en trouvai deux qui avaient échappé à Harry.
La première, tout le monde la connaît. C'est celle de Kipling qui commence par : « La femelle de l'espèce… » L'autre, je la fis moi-même, rien qu'en réfléchissant. Pourquoi, me demandai-je un jour, y a-t-il plus de veuves que de veufs ? Naturellement je ne trouvai pas de réponse.
C'est quand même dommage pour Harry. Un type aussi formidable, un humoriste qui n'a jamais eu l'occasion de faire profiter le monde de son talent – si vous voulez mon avis, bien plus drôle que quiconque qui à la radio, à la télévision ou au théâtre, ou d'ailleurs n'importe où – et voilà qu'il se prépare à faire le grand saut. Le moins que je puisse faire, c'est de reproduire son plus grand gag, comme un monument élevé à sa mémoire.
Eh bien, c'est fini. Je montrerai ça aux copains du bureau demain. Ils vont vraiment bien se marrer. Pas la peine de faire lire ça aux femmes, même à Jane – comme je vous l'ai dit, Harry, les femmes ne l'ont jamais trouvé drôle.
Il a pourtant laissé quelque chose de côté, mais sans doute seulement parce qu'il n'a pas eu le temps de mijoter son histoire comme d'habitude. De quelle planète venaient ces extraterrestres ? Qu'est-ce qu'elle devait contenir comme oxyde de carbone ! Vous avez déjà remarqué comme les femmes se plaignent dès qu'on ouvre une fenêtre ? Et aussi, ce doit être une planète chaude ; elles ont tout le temps froid, surtout aux pieds, qu'elles aiment poser contre les jambes de leur mari, le faisant presque sauter hors du lit, le pauvre. Et je parle en connaissance de cause – les orteils de Jane refroidiraient n'importe quel cocktail. Mais d'un autre côté, leur planète ne doit pas être trop chaude, parce que les femmes peuvent trotter dehors par les temps les plus froids, avec pratiquement rien sous leur manteau. Et leurs chaussures à bouts découverts ?
Tout ça ne se tient pas. Je suppose qu'Harry déclarerait avec un haussement d'épaules que c'est une preuve de plus qu'elles sont bien extraterrestres. Il dirait peut-être aussi que c'est seulement à l'extérieur que les femmes ont chaud ; et que c'est dans la maison qu'elles ont froid.
Bon, eh bien, j'ai fini – Jane m'appelle de la cave pour que je vienne arranger la chaudière. La chaudière fonctionne parfaitement. En fait, je transpire. Mais si je ne descends pas faire le guignol avec la grille et le tirage, j'en entendrai parler jusqu'à la fin de mes jours. Il vaut mieux que j'y aille, ne serait-ce que pour sauver la chaudière ; Jane tape dessus avec le tisonnier, hurlant à mon adresse qu'elle va l'arranger elle-même si je n'y vais pas.
Jane avec un tisonnier ; elle est bien bonne. Elle ne peut même pas remonter un réveil sans casser le ressort.
Traduit par SIMONE HILLING.
The Misogynist.
© James Gunn, 1969.
© Librairie Générale Française, 1976, pour la traduction.