QU’EST-CE QU’IL FABRIQUE DONC LÀ-DEDANS ?
Par Fritz Leiber
Le personnage de science-fiction qui remue le mieux les foules, c’est l’extraterrestre. On n’a pas oublié l’énorme panique provoquée en 1938 par l’émission radiophonique d’Orson Welles d’après La Guerre des mondes. On sait que rien n’a fait couler plus d’encre que les soucoupes volantes depuis leur apparition (?) en 1947. L’extraterrestre, c’est le croquemitaine du monde actuel, le dernier successeur des démons, des loups-garous et des vampires. Contrairement à ce qu’un vain peuple pense, les écrivains de science-fiction ne mangent pas de ce pain-là ; toutes les fois qu’ils en ont l’occasion, ils dénoncent les simplifications xénophobes et s’efforcent de montrer, à l’instar des anthropologues, que le contact est possible entre cultures étrangères. Naturellement ils savent bien que ce n’est pas pour autant facile, et que la bonne volonté ne suffit pas ; chaque culture a des tabous, des sujets auxquels il ne faut pas faire allusion sous peine de manquer à tous les usages, et c’est sur ce terrain que l’échec nous guette. Qu’y a-t-il de plus ridicule, je vous le demande un peu, qu’un homme de bonne volonté qui découvre que sa bonne volonté n’est qu’un vernis, derrière lequel les conventions pèsent de tout leur poids ?
LE professeur congratulait le premier visiteur d’une autre planète venu sur Terre. Quelle sagesse d’avoir contacté un anthropologue de préférence à tout autre savant (ou, à Dieu ne plaise, un gouvernement) ! Quelle bonne idée d’avoir, depuis sa fusée en orbite autour de notre planète, appris l’anglais par la radio et la télévision ! C’est alors que le Martien se leva et demanda d’une voix hésitante : « Excusez-moi, s’il vous plaît, mais où est-ce ? »
La question décontenança le professeur, et le Martien parut soudain angoissé – ou du moins ses lèvres se retroussèrent vers le haut (il avait expliqué un peu plus tôt que, pour lui, le sourire se manifestait par un mouvement des lèvres en sens inverse) – et il répéta : « S’il vous plaît, où est-ce ? »
Il était extraordinairement humanoïde sur toute la ligne, mais son teint était aussi sombre que le cuir du somptueux fauteuil dans lequel il avait été installé jusque-là, en sorte que le costume gris à chevrons du professeur, qu’il avait accepté sans difficulté de revêtir, semblait créer un hiatus arbitraire entre le siège et lui. On eût dit un ectoplasme issu du cuir du siège et revêtu d’un habit d’Arlequin.
La femme du professeur, hôtesse toujours attentive, vint au secours de son mari en répondant sur un rythme uniformément rapide : « En haut des escaliers, au fond du couloir, la dernière porte. »
La bouche du Martien s’incurva joyeusement vers le bas et il répondit : « Merci beaucoup », avant de s’éloigner.
D’un seul coup, le professeur réalisa la situation. Il rattrapa son invité au pied des escaliers.
« Par ici, je vais vous montrer le chemin.
— Non, merci, je trouverai bien moi-même », assura le Martien.
*
* *
Quelque chose d’assez définitif dans le ton du Martien incita le professeur à ne pas insister ; il observa son visiteur qui gravissait les marches dans un mouvement sinueux, quasi hypnotique, il rejoignit sa femme dans le studio, remarquant d’un ton émerveillé :
« Par saint Georges ! qui aurait pu penser cela ? Des tabous fonctionnels aussi stricts que les nôtres !
— Je serais heureuse que certains de tes confrères aient la même attitude, coupa d’un ton sec son épouse.
— Mais celui-ci vient de Mars, ma chérie, et découvrir qu’il est, ma foi, semblable à nous par un aspect au moins de son existence, c’est aussi passionnant que de découvrir que l’eau est, en réalité, de la cendre d’hydrogène. Quand je songe au moment pas si lointain où j’ajouterai ces nouvelles entrées à l’Index intercultures… »
Le professeur en rêvait encore lorsque son petit garçon apparut en courant :
« Papa, le Martien, il est entré dans la salle de bain !
— Tais-toi, mon chéri, un peu d’éducation.
— Mais c’est parfaitement naturel, mamour, que cet enfant ait noté la chose et qu’il soit excité. C’est vrai, fiston, le Martien n’est pas très différent de nous.
— Oh ! certainement, remarqua la femme du professeur avec un soupçon d’amertume. Je ne pense pas que son teint turquoise suscitera le moindre commentaire lorsque tu l’accompagneras à une réception de l’Université. Ils s’imagineront seulement qu’il a passé une mauvaise nuit et qu’il exhibe cette trompe de bébé éléphant à seule fin de flairer les places d’assistants disponibles.
— Mon Dieu, mamour, il juge certainement que nos nez sont disharmonieusement amputés et inertes.
— Eh bien, papa, de toute façon il est dans la salle de bain. Je l’ai suivi pendant qu’il grimpait l’escalier en se dandinant.
— Fiston, tu n’aurais pas dû faire ça. Il se trouve sur une planète étrangère et cela pourrait le rendre nerveux s’il savait que nous l’espionnons. Nous devons être aussi courtois que possible avec lui. Par saint Georges, je ne peux pas attendre de discuter de tout cela avec Ackerly-Ramsbottom ! Quand je pense à tout ce que cette rencontre ouvre de perspectives à l’anthropologie bien plus qu’à la physique ou à l’astronomie… »
Il attaquait sa deuxième rhapsodie fortissimo lorsqu’il fut interrompu par une nouvelle irruption. C’était la primesautière fille du professeur.
« M’man ! P’pa ! le Martien…
— Tais-toi, ma chérie, nous savons très bien. »
La fille du professeur retrouva son aplomb juvénile, qui était plutôt développé.
« Eh bien, il est encore là-dedans, dit-elle. Je viens juste d’essayer d’ouvrir la porte et elle est verrouillée.
— Je suis fort heureux qu’elle le soit ! » s’exclama le professeur, tandis que sa femme ajoutait : « Moi aussi. On ne peut jamais être sûr avec-ces… », puis elle se reprit : « Vraiment, ma chérie, c’est très mal élevé !
— Je croyais qu’il était redescendu depuis longtemps, expliqua la fille. Il est enfermé là-dedans depuis une éternité. Ça fait au moins une demi-heure que je l’ai vu grimper en se tortillant et en tourbillonnant, avec sa dégaine d’ivrogne, suivi de près par Toto Fouinard. »
L’exubérante fille du professeur était imprégnée tout à la fois d’Alice au pays des Merveilles et des derniers tubes à la mode.
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* *
Le professeur regarda sa montre et son visage prit une expression troublée :
« Par saint Georges, il prend son temps, quoique évidemment nous ne savons pas combien de temps il faut aux Martiens… Malgré tout, je me demande…
— J’ai écouté un moment, papa, avoua son fils, il avait l’air de faire drôlement couler l’eau.
— Faire couler l’eau, hein ? Nous savons que Mars est une planète désertique. Je suppose que devant l’eau à volonté, il a peut-être été pris par une sorte de folie… mais il semblait si équilibré ! »
Puis sa femme prit la parole, exprimant à haute voix la question que tous se posaient. Son point de vue sur la vie lui donnait une voix naturellement sépulcrale.
« Qu’est-ce qu’il fabrique donc là-dedans ? »
Vingt minutes plus tard et après au moins autant de suggestions fantastiques, le professeur regarda de nouveau sa montre et fit appel à tout son courage. Écartant de son chemin sa famille, il monta l’escalier et parcourut le couloir sur la pointe des pieds.
Il ne s’arrêta qu’une fois pour secouer la tête et murmurer entre ses dents : « Par saint Georges, j’aimerais bien avoir avec moi Fenchurch et von Gottsschalk. Ils sont un peu plus calés que moi sur les contacts interculturels, tout particulièrement sur le viol des tabous et sur les offenses… »
Sa famille le suivait à courte distance.
Le professeur s’arrêta face à la porte de la salle d’eau. Il régnait un silence de mort.
Il écouta pendant une minute, puis frappa d’un doigt hésitant, stoppant les tremblements de sa main en soutenant un bras avec l’autre. Il y eut un faible clapotis, puis le silence revint.
Une autre minute s’écoula. Le professeur frappa de nouveau. Cette fois, rien ne se produisit. Avec précaution, il essaya de tourner le bouton de la porte. Celle-ci resta fermée.
Lorsqu’ils se furent repliés dans l’escalier, ce fut la femme du professeur, qui une fois de plus, exprima leur commune préoccupation. Maintenant, sa voix trahissait un sentiment d’horreur indicible.
« Qu’est-ce qu’il fabrique donc là-dedans ?
— Il est peut-être mort ou en train de mourir, suggéra allègrement la primesautière fille du professeur. Peut-être devrions-nous appeler les pompiers comme on l’a fait pour la vieille Mme Frisbee. »
Le professeur eut une grimace :
« Je crains que tu n’aies pas songé aux complications, ma chérie… dit-il gentiment. En dehors de nous-mêmes, personne ne sait qu’un Martien est sur Terre et l’on ne soupçonne même pas la possibilité d’un tel voyage. Quoi que nous fassions, nous ne pourrons compter que sur nous-mêmes, mais interférer avec une créature engagée dans on ne sait quelle activité primordiale, ah ! c’est contre tous les principes de l’anthropologie. Cependant…
— Mourir est sans doute une activité primordiale, fit remarquer aigrement sa fille.
— Ainsi que le bain rituel avant les meurtres collectifs, ajouta sa femme.
— Je vous en prie. Comme j’allais vous le dire, au cas où, comme vous le suggérez si raisonnablement, il aurait été la victime d’un microbe, d’un virus, ou plus simplement d’un facteur naturel de notre environnement, tel qu’une forte pesanteur, nous avons le devoir moral de le secourir.
— J’ai trouvé, papa ! je peux regarder dans la salle de bain par la fenêtre pour voir ce qu’il est en train de faire. Pour ça, je n’ai qu’à longer la gouttière entre ma chambre et la salle d’eau. C’est simple comme bonjour. »
*
* *
Le professeur étouffa la question qui lui montait aux lèvres : « Fils, comment se fait-il que tu sois si bien renseigné ? » et évita de remarquer les paroles silencieuses que sa fille adressait à son frère. Il jeta un coup d’œil au visage de sa femme, sardonique et composé, songea une fois de plus aux pompiers et aux autres corps constitués plus importants, plus jaloux encore, ou peut-être plus sceptiques ? Et il s’accrocha à la perche qu’on lui tendait.
Dix minutes plus tard, il prêtait bien inutilement son assistance à son fils qui repassait par la fenêtre de sa chambre.
« Dis, papa, je n’ai pas réussi à le voir. C’est pourquoi ça m’a pris aussi longtemps. Hé ! papa, ne prends pas cet air-là. Il est bien là-dedans, c’est certain. Mais la baignoire est placée juste en dessous de la fenêtre et il faut vraiment se démener pour réussir à voir quelque chose.
— Le Martien est en train de prendre un bain ?
— Ouais. La baignoire est pleine à ras bord et il n’y a de visible que le bout de son schnorkel qui dépasse. Ton costume, papa, est sur un cintre, accroché à la porte. »
Le seul mot que prononça alors la femme du professeur avait tout d’une condamnation à mort.
« Noyé !
– Non, m’man, je ne crois pas. Son espèce de trompe s’ouvre et se ferme régulièrement.
— Peut-être est-ce un métamorphe, suggéra la primesautière fille du professeur, dans un accès d’imagination macabre. Peut-être fait-il ramollir sa peau dans l’eau pour pouvoir se transformer en anguille et partir à l’aventure au fil des canalisations d’égout. Ça serait tordant s’il passait sous la rue et soulevait le bouchon de la baignoire pour aller chatouiller les pieds du président Rexford ou de Mme la présidente Rexford, ou même se faufiler dans le bain moussant hyper-sexy de Jane Rexford !
— S’il te plaît ! » Le professeur se massait pensivement le front, sa main gauche soutenant au coude son avant-bras droit.
« Eh bien, as-tu une idée à proposer ? lui demanda au bout d’un moment sa femme. Que comptes-tu faire ? »
Le professeur laissa choir sa main, ses yeux papillonnèrent désespérément et il inspira profondément.
« Télégraphier à Fenchurch et à Ackerly-Ramsbottom et les mettre au courant, annonça-t-il d’une voix résignée, dans laquelle cependant on décelait quand même une note d’espoir. Mais d’abord, je vais attendre ici jusqu’au matin. »
Et il s’assit en tailleur dans le couloir à quelques mètres de la porte de la salle de bain, et croisa les bras.
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* *
C’est ainsi que commença la Longue Veillée. La famille du professeur voulut la partager et il n’émit aucune objection. Des hommes différents et plus sévères, se dit-il, pourraient se dire capables d’envoyer leurs enfants au lit lorsqu’un Martien était enfermé dans leur salle de bain, mais il aurait bien aimé les voir face à la situation dans laquelle il se trouvait.
Finalement, les premières lueurs de l’aube leur parvinrent par les fenêtres des chambres à coucher. Lorsque l’ampoule du couloir parut pâlir, le professeur décroisa ses bras.
À ce moment précis, il y eut dans la salle de bain un grand remue-ménage. Les regards de la famille du professeur se dirigèrent vers la porte. Le bruit de barbotage s’arrêta et ils entendirent le Martien qui se déplaçait dans la pièce. Puis la porte s’ouvrit et il apparut dans le costume gris clair à chevrons du professeur. Sa bouche s’incurva brusquement vers le bas en un large sourire extraterrestre, lorsqu’il vit le professeur.
« Bonjour, dit joyeusement le Martien. Je n’ai jamais si bien dormi de ma vie, même dans mon petit lit humide de Mars. »
Il jeta un œil alentour et ses lèvres se redressèrent soudain.
« Mais où avez-vous tous dormi ? demanda-t-il. Ne me dites pas que vous êtes restés au sec toute la nuit ! Vous ne m’avez quand même pas donné votre unique lit ? »
Sa bouche s’incurva vers le haut, trahissant sa compassion. « Oh ! mon Dieu ! dit-il, je crois bien que j’ai gaffé. Pourtant, je ne comprends pas comment. Avant d’avoir étudié votre race, j’ignorais quelles étaient vos habitudes nocturnes, mais la réponse me fut promptement fournie – en réalité, cela me parut très proche de notre propre comportement – lorsque j’ai vu ces brefs spots télévisés avec vos femelles prêtes à s’endormir dans leurs petites baignoires. Bien sûr, chez nous, seuls les gens riches ont les moyens de s’assurer régulièrement un sommeil aquatique, mais ici, avec l’abondance de l’eau, je pensais que tout le monde pouvait bénéficier d’un tel luxe. »
Il s’interrompit.
« C’est vrai qu’hier soir j’avais eu quelques doutes, me demandant si je m’étais correctement exprimé, mais quand vous avez gratté à ma porte en signe de bonne nuit, je vous ai rendu la politesse par un clapotis et me suis endormi en un clin d’œil. Mais je crains bien d’avoir, d’une façon ou d’une autre, commis une bévue et…
— Mais non, mais non, cher ami », parvint à dire le professeur. Depuis un moment, il faisait de petits cercles amicaux avec ses mains pour signifier qu’il voulait prendre la parole. « Tout s’est parfaitement passé. Il est vrai que nous avons tous passé la nuit ici, mais considérez qu’il s’agissait d’une garde – une haie d’honneur, par saint Georges ! – que nous avons tenu à monter pour vous témoigner notre haute considération.
Traduit par R. CHOMET.
What’s he doing here ?
© Galaxy Publishing Corporation, 1957.
© Librairie Générale Française, 1976, pour la traduction.