UN PROBLÈME DE CHASSE

Par Robert Sheckley

 

Si en fin de compte l’extraterrestre est toujours en science-fiction le croquemitaine en chef, il y a un moyen bien simple de désamorcer cette menace : c’est d’inverser le trajet et de nous rendre chez lui. On est toujours l’extraterrestre de quelqu’un, alors soyons le sien ! Quelquefois, évidemment, cela ne va pas sans risques. On pourra s’en persuader à la lecture de cette nouvelle, à notre avis l’un des chefs-d’œuvre de Robert Sheckley – le champion du monde toutes catégories en matière d’humour conjectural. Ceux qui se passionnent pour l’Amérique relèveront au passage les allusions satiriques à la tradition des pionniers (chez les gens d’Elbonai) et à la tradition chevaleresque du Sud (chez les Terriens). Les autres se contenteront de rire, et ils auront bien raison.

 

CÉTAIT la dernière réunion avant le Grand Jamboree des scouters, et toutes les patrouilles étaient là. Ceux de la patrouille 22 – les Faucons – campaient dans un vallon ombragé, se tenant les tentacules autour d’un feu de camp. Ceux de la patrouille 31, les Braves Bisons, avaient fait halte près d’une petite rivière et s’exerçaient à boire des liquides ; la sensation bizarre que cela leur causait les faisait beaucoup rire.

Et la patrouille des Chasseurs de Mirash, la 19, attendait le scouter Drog, qui était en retard, comme d’habitude.

Drog piqua du niveau des trois mille mètres, se solidifia, et rampa à toute hâte vers le cercle de ses camarades. « Ça alors, dit-il, je suis vraiment désolé. Je ne m’étais pas rendu compte de l’heure… »

Le chef de patrouille lui lança un regard sévère.

« Et votre uniforme n’est pas en ordre, Drog.

— Excusez-moi, chef », dit Drog en se hâtant de sortir un tentacule qu’il avait oublié.

Les autres pouffèrent de rire, et Drog devint orange foncé. Il aurait aimé se rendre invisible.

Mais cela n’eût pas été convenable.

« Pour commencer, je vais réciter le credo des scouters. » Le chef de patrouille s’éclaircit la gorge. « Nous, les jeunes scouters de la planète Elbonai, nous engageons solennellement à perpétuer les talents et les vertus de nos ancêtres pionniers. Dans ce but, nous, les scouters, revêtons la forme sous laquelle nos illustres prédécesseurs conquirent la planète vierge d’Elbonai. Nous prenons la ferme résolution… »

Le scouter Drog ajusta ses récepteurs auditifs de façon à amplifier la faible voix du chef. Le credo lui faisait toujours une forte impression. Il lui était difficile de croire que ses lointains ancêtres étaient prisonniers de la surface de la planète. Aujourd’hui, les Elbonai étaient des créatures aériennes pourvues d’un minimum de corps matériel, se nourrissant de radiations cosmiques au niveau des sept mille mètres, et doués de perception directe non sensorielle ; ils ne descendaient plus à la surface que pour des raisons sentimentales ou religieuses. Ils avaient parcouru bien du chemin depuis l’Âge des Pionniers. L’époque moderne avait débuté par l’Âge du Contrôle Submoléculaire, auquel avait succédé l’âge actuel, celui du Contrôle Direct.

« …honnêtes et sincères, disait le chef. Nous prenons également le ferme engagement de boire des liquides, comme le faisaient nos ancêtres pionniers, de manger comme eux des nourritures solides, et de nous exercer à l’usage de leurs outils et de leurs techniques. »

*
*   *

Lorsque l’invocation fut terminée, les jeunes gens s’éparpillèrent dans la plaine. Le chef de patrouille s’approcha de Drog.

« C’était la dernière réunion avant le Jamboree, dit-il.

— Je sais, répondit Drog.

— Et tu es le seul scouter de deuxième classe de la patrouille des Chasseurs de Mirash. Tous les autres sont des première classe, ou au moins des pionniers juniors. Que va-t-on penser ?

— Je sais, dit Drog, gêné, mais ce n’est pas entièrement de ma faute. J’ai raté les épreuves de natation et de fabrication de bombes, mais vraiment, ce n’est pas mon fort. On ne peut pas me demander de tout savoir. Même parmi les pionniers, il y avait des spécialistes. Nul n’était censé savoir tout ce…

— Quel est ton fort, alors ? demanda le chef.

— Les Traditions des Forêts et des Montagnes, répondit Drog avec ardeur, et l’art de traquer et de chasser le gibier. »

Le chef l’examina attentivement un moment, puis lui dit :

« Drog, aimerais-tu avoir une dernière chance de passer première classe, avec une médaille du mérite par-dessus le marché ?

— Je ferais n’importe quoi pour cela !

— Fort bien. Comment s’appelle notre patrouille ?

— La patrouille des Chasseurs de Mirash.

— Et qu’est-ce qu’un mirash ?

— Un animal féroce de grande taille, répondit Drog sans hésiter. Jadis, ils habitaient une grande partie d’Elbonai, et nos ancêtres engagèrent de sauvages batailles contre eux. Mais maintenant, ils sont éteints.

— Pas entièrement, dit le chef. Un scouter explorait les bois à cinq cents milles au nord d’ici, coordonnées S-233 par 482-W, quand il aperçut un groupe de trois magnifiques mirash, rien que des mâles – du gibier autorisé par conséquent. Drog, je veux que tu les dépistes et les traques en faisant appel aux traditions des Forêts et des Montagnes et que, en te servant exclusivement des outils et des techniques des pionniers, tu nous ramènes la dépouille de l’un d’eux. Penses-tu pouvoir le faire ?

— J’en suis certain, chef !

— Pars sans tarder ! Nous fixerons la dépouille au mât de notre drapeau. Nous serons la gloire du Jamboree.

— Oui, chef ! »

Drog rassembla son équipement en toute hâte, emplit son bidon de liquide, prit quelques provisions solides et se mit en route.

*
*   *

Quelques minutes plus tard, il s’était transporté par lévitation aux environs de S-233 par 482-W. C’était une région sauvage et romantique : rochers déchiquetés et arbres rabougris, taillis impénétrables dans les vallons, neiges sur les sommets. Drog examina tout cela, légèrement inquiet. Le fait était qu’il n’avait pas dit toute la vérité à son chef de patrouille.

En réalité, il n’était pas particulièrement calé en ce qui concernait les Traditions des Forêts et des Montagnes, et n’était qu’un médiocre chasseur. Son seul fort était de rêvasser de longues heures durant sur les nuages au niveau des quinze cents mètres. Et s’il ne trouvait pas de mirash ? Et si le mirash le trouvait le premier ?

Impossible, se dit-il pour se rassurer. Dans le pire des cas, il pourrait toujours gesticuler. Personne ne le saurait.

Peu après il sentit le fumet des mirash, et perçut, à une vingtaine de mètres de lui, un mouvement, près d’un curieux rocher en forme de T.

Serait-ce réellement aussi facile ? Chouette ! Silencieusement, il adopta un camouflage approprié, et avança prudemment.

*
*   *

Le sentier devenait de plus en plus raide, et le soleil tapait dur. Paxton était couvert de sueur, malgré sa combinaison climatisée. Et il en avait assez de jouer au bon camarade.

« Alors, quand est-ce qu’on quitte cette fichue planète ? » demanda-t-il.

Herrera lui tapa gaiement sur le dos.

« T’as pas envie de t’enrichir ?

— Nous sommes riches, répondit Paxton.

— Mais pas assez », répondit Herrera en souriant de tout son long visage hâlé.

Stellman les rejoignit, haletant sous le poids de son équipement de dépistage. Il le posa précautionneusement au milieu du sentier et s’assit.

« Que diriez-vous d’une petite halte, messieurs ? demanda-t-il.

— Pourquoi pas ? dit Herrera. Nous avons tout le temps. »

Il s’adossa à un gros rocher en forme de T.

Stellman alluma sa pipe et Herrera dénicha un cigare dans la poche étanche de sa combinaison. Paxton les regarda un moment en silence avant d’insister :

« J’aimerais quand même savoir quand nous partons. Vous ne comptez pas vous installer ici à demeure, quand même ? »

Herrera se contenta de sourire en grattant son allumette.

« Alors ? s’emporta Paxton.

— Calme-toi, dit Stellman. Tu es en minorité. Dans cette expédition, nous sommes trois partenaires égaux.

— Elle a été montée avec mon argent.

— Bien sûr. C’est pour ça qu’on t’a accepté. Herrera avait l’expérience de la prospection minière. Moi, une licence de pilotage. Et toi, l’argent.

— Mais on en a plein la fusée ! dit Paxton. Les soutes sont bourrées. Il serait temps de regagner un endroit civilisé et de se mettre à dépenser.

— Herrera et moi n’avons pas ton attitude aristocratique à l’égard de l’argent, expliqua Stellman avec une patience exagérée. Nous éprouvons le désir enfantin d’emplir de trésors le moindre recoin de la fusée. Des lingots d’or dans les réservoirs à carburants, des émeraudes dans le frigo, un mètre de diamants sur le pont. Et ici, c’est l’endroit rêvé. La planète est pleine de trésors qui n’attendent que nous pour les ramasser. Nous voulons être d’une richesse abyssale, répugnante, Paxton ! »

Mais Paxton ne l’écoutait pas. Il regardait fixement un point en contrebas de l’endroit où ils étaient installés.

« Cet arbre vient juste de bouger », murmura-t-il.

Herrera éclata d’un rire bruyant.

« Tu commences à voir des monstres, sans doute, dit-il sur un ton railleur.

— Du calme, mon garçon, dit Stellman en fronçant les sourcils. Je ne suis plus jeune, je commence à avoir de l’embonpoint et je suis excessivement peureux. Crois-tu que je resterais ici s’il y avait le moindre soupçon de danger ?

— Là ! Ça vient encore de bouger !

— En arrivant, il y a trois mois, nous avons inspecté cette planète à fond, dit Stellman. Et nous n’y avons trouvé ni êtres intelligents, ni animaux dangereux, ni végétaux vénéneux, tu te souviens ?

Rien que des forêts et des montagnes, de l’or et des lacs, des émeraudes et des fleuves et des diamants. S’il y avait quelque chose de dangereux ici, cela nous aurait attaqué depuis longtemps. N’est-ce pas ?

— Je te dis que je l’ai vu bouger », insista Paxton.

Herrera se leva.

« Cet arbre-là ? demanda-t-il.

— Oui. Et il ne ressemble pas vraiment aux autres en fait, tu vois ? La texture est différente… »

D’un seul mouvement parfaitement synchronisé, Herrera dégaina son atomiseur Mark III et le déchargea trois fois en direction de l’arbre. L’arbre, et avec lui toute la végétation dans un rayon de dix mètres, prirent feu et s’éparpillèrent.

« Et voilà ! » annonça-t-il.

Paxton se frotta le menton.

« J’ai entendu hurler quand tu as tiré.

— Pour sûr ! En tout cas, il est mort, maintenant, dit Herrera sur un ton consolateur. Si tu vois autre chose bouger, tu me le dis et je tire, d’accord ? Et maintenant, si on allait chercher quelques petites émeraudes ? »

Paxton et Stellman reprirent leur paquetage et suivirent Herrera. Stellman glissa à Paxton, sur un ton amusé :

« Il n’y va pas par deux chemins, hein ? »

*
*   *

Lentement, Drog reprit connaissance. L’arme à feu du mirash l’avait pris par surprise, alors qu’il était en camouflage, et pratiquement sans protection. Il ne comprenait toujours pas comment cela avait pu se produire. Il n’y avait eu aucune odeur de peur prémonitoire, aucun rugissement, aucun avertissement de quelque sorte que ce fût. Le mirash avait attaqué avec une brusquerie incroyable, sans même chercher à s’assurer s’il était ami ou ennemi.

Drog commençait à comprendre la nature de l’animal qu’il poursuivait.

Il attendit jusqu’à ce que le bruit des sabots des mirash se fût évanoui au loin puis tenta, péniblement, de sortir un récepteur visuel. Rien ne se passa. Il eut un moment de pure panique. Si son système nerveux central était endommagé, c’était la fin.

Il essaya de nouveau. Cette fois, un morceau de roc qui le recouvrait glissa de côté et il put se reconstituer.

Il pratiqua un rapide examen interne, et eut un soupir de soulagement. Il s’en était fallu de peu ! Instinctivement, il avait antécédé au moment de la décharge, et cela lui avait sauvé la vie.

Il essaya de réfléchir à ce qu’il fallait faire, mais le choc de cette attaque vicieuse lui avait fait oublier le peu qu’il savait des traditions des forêts et des montagnes. Et il n’avait pas la moindre envie de faire face une seconde fois à ces sauvages mirash.

Supposons qu’il revienne sans cette stupide dépouille ? Il pourrait dire au chef de patrouille que les mirash étaient tous des femelles et ne constituaient donc pas un gibier permis. La parole d’un jeune scouter était honorée et personne ne mettrait son affirmation en doute.

Non, il n’en était pas question. Comment avait-il même pu y songer ?

Évidemment, il pouvait toujours démissionner des scouters pour en finir avec cette ridicule histoire… Finis les feux de camps, les chansons, la joyeuse camaraderie…

Non, se dit fermement Drog, se reprenant en main, non. Il agissait comme si les mirash étaient des adversaires susceptibles d’utiliser une tactique réfléchie contre lui, alors que les mirash n’étaient même pas des créatures douées d’intelligence ! Aucune créature dépourvue de tentacules n’avait jamais accédé à l’intelligence. C’était la loi d’Etlib, que nul n’avait jamais mise en défaut.

Dans une bataille entre l’intelligence et l’habileté instinctive, l’intelligence avait toujours le dessus. Forcément. Le tout était de trouver le bon moyen.

Drog se remit sur la piste des mirash, guidé par son odorat. Quelle arme de l’époque coloniale(2) allait-il utiliser ? Une petite bombe atomique ? Non, cela abîmerait sûrement la toison.

Soudain, il s’arrêta et éclata de rire. C’était tout simple, à condition de s’appliquer un peu ! Pourquoi rechercher un contact direct, et donc dangereux, avec les mirash ? C’était le moment où jamais d’utiliser sa cervelle, sa connaissance de la psychologie animale et de l’art des Leurres et Appâts.

Au lieu de traquer les mirash, il allait se rendre à leur tanière.

Et leur tendre un piège.

*
*   *

Ils avaient établi leur campement temporaire dans une grotte, où ils arrivèrent au coucher du soleil. Le moindre rocher projetait une ombre opaque nettement découpée. Dans la vallée, à cinq milles au-dessous d’eux, se dressait le vaisseau resplendissant de rouge et d’argent. Ils ramenaient dans leurs sacs une douzaine d’émeraudes, de taille modeste, mais de fort belle couleur.

L’heure était à la méditation. Paxton pensait à un bar dans une petite ville de l’Ohio, avec une fille aux cheveux resplendissants. Herrera souriait dans sa barbe en réfléchissant à la meilleure façon de dépenser un million de dollars avant de se consacrer sérieusement à l’élevage du bétail. Quant à Stellman, il rédigeait mentalement sa future thèse sur les gisements minéraux extraterrestres.

Ils étaient détendus et de bonne humeur. Même Paxton s’était calmé, et avait oublié ses peurs ; il en venait même à souhaiter qu’un monstre apparaisse réellement, un vert de préférence, et si possible lancé aux trousses d’une beauté court vêtue.

« Nous revoilà chez nous, dit Stellman en gravissant les derniers mètres qui les séparaient de l’entrée de la grotte. Que diriez-vous d’un ragoût de bœuf, ce soir ? »

C’était à son tour de faire la cuisine.

« Avec des oignons », précisa Paxton en le devançant.

Soudain, il fit un brusque saut en arrière et s’exclama : « Qu’est-ce que c’est que ça ? »

Juste devant l’entrée de la grotte, se trouvaient un petit rosbif tout fumant, quatre gros diamants et une bouteille de whisky.

« Bizarre, constata Stellman. Et plutôt inquiétant. »

Paxton se pencha pour examiner le diamant, mais Herrera le tira vivement par la manche.

« Il est peut-être piégé !

— Je ne vois pas de fils », dit Paxton.

Herrera examina attentivement le rosbif, les diamants et la bouteille de whisky. Il avait l’air très malheureux.

« Cela ne me dit rien qui vaille, dit-il.

— Il y a peut-être des indigènes, après tout, intervint Stellman. Du genre timides, et ils sont venus nous apporter une offrande pour témoigner de leurs bonnes intentions.

— Ça paraît évident, dit Herrera. Ils ont même fait venir une bouteille d’Old Space Ranger de la Terre, exprès pour nous.

— Qu’allons-nous faire ? demanda Paxton.

— Reculez-vous, dit Herrera. Il arracha une longue branche à un arbre proche et en toucha prudemment les diamants.

— Il ne se passe rien », constata Paxton.

Les longues herbes au milieu desquelles se tenait Herrera s’agitèrent et se fixèrent autour de ses chevilles. Le sol se souleva, se découpant en un disque aux bords nettement sectionnés, de cinq mètres de diamètre, laissant pendre quantité de racines, et commença à s’élever dans les airs. Herrera voulut sauter à terre, mais les herbes le maintenaient comme un millier de tentacules verts.

« Tiens bon ! » hurla stupidement Paxton, en se précipitant en avant. Il agrippa un coin du disque de terre, qui s’inclina fortement, s’immobilisa un instant, puis reprit lentement son ascension. Herrera avait sorti son coutelas et tailladait l’herbe qui emprisonnait ses chevilles.

En voyant Paxton s’élever au-dessus de sa tête, Stellman sortit de sa léthargie. Il l’agrippa par les chevilles, arrêtant de nouveau le mouvement du disque. Herrera parvint à libérer un de ses pieds, et se jeta vers le sol. L’herbe enserrant son autre cheville tint bon un moment, puis céda sous son poids. Herrera tomba la tête la première, mais réussit in extremis à atterrir sur les épaules. Paxton lâcha alors le disque ; sa chute fut amortie par le ventre de Stellman.

Le disque de terre, avec sa cargaison de rosbif, de diamants et de whisky, continua à s’élever et disparut bientôt à leurs regards.

Entre-temps, le soleil s’était couché. Sans un mot, les trois hommes entrèrent dans la grotte, leurs atomiseurs à la main. Ils allumèrent un grand feu devant l’entrée, puis allèrent se réfugier tout au fond.

« Cette nuit, nous allons veiller », dit Herrera.

Les deux autres acquiescèrent du chef.

« Je pense que tu as raison, Paxton, reprit Herrera. Nous sommes restés ici bien assez longtemps.

— Trop longtemps », dit Paxton.

Herrera haussa les épaules.

« Dès qu’il fera jour, nous regagnerons le vaisseau et partirons.

— Si nous arrivons jusqu’au vaisseau », conclut Stellman.

*
*   *

Drog était au comble du découragement. Le cœur lourd, il avait assisté au déclenchement prématuré de son piège et à l’évasion du mirash. Et quel mirash ! Splendide, le plus grand des trois !

Il reconnut son erreur : il avait mis trop d’appâts dans son piège. Les minéraux auraient suffi ; il était notoire que les mirash avaient un minérotropisme positif. Mais non, il avait fallu qu’il essaie d’améliorer les méthodes traditionnelles des pionniers en ajoutant de la nourriture ! Devant de si fortes sollicitations sensorielles, pas étonnant qu’ils aient réagi avec suspicion.

Maintenant, ils étaient enragés, sur la défensive, et manifestement dangereux.

Et il n’existait pas, dans toute la galaxie, de spectacle plus effroyable qu’un mirash en colère.

Drog se sentait très seul en regardant se lever, à l’ouest, les lunes jumelles d’Elbonai. Il voyait d’ici le feu que les mirash avaient allumé devant l’entrée de leur grotte. Et, par perception directe, il pouvait voir les trois mirash accroupis à l’intérieur, à l’affût du moindre danger, leurs armes à la main.

Une peau de mirash valait-elle réellement toute cette peine ?

Oh ! il était infiniment plus passionnant de flotter au niveau des quinze cents mètres, en sculptant des nuages ou tout simplement en rêvassant. Et bien plus agréable de se gorger de radiations, au lieu d’essayer de digérer de repoussantes nourritures solides. À quoi servaient toutes ces histoires de chasse et de pièges, de toute façon ? De vieilles méthodes artisanales sans intérêt, dépassées depuis longtemps.

Un instant, il réussit presque à se convaincre ; puis, dans un éclair de perception pure, il comprit tout.

Certes, les Elbonai avaient depuis longtemps dépassé le stade de la compétition, avec tous ses dangers. Mais l’univers était grand, et pouvait encore réserver bien des surprises à leur race. Comment pourrait-elle y faire face si l’instinct de la chasse s’était éteint ?

Non, il fallait soigneusement préserver les anciennes traditions, modèle précieux rappelant que la vie intelligente et pacifique était une création précaire au sein d’un Univers hostile.

Il aurait cette peau de mirash, fût-ce au prix de sa vie !

Le plus important était de les faire sortir de leur caverne. Il se souvenait maintenant de tout ce qu’il avait appris sur l’art de la chasse. Rapidement, habilement, il confectionna une trompe à mirash.

*
*   *

 « Vous avez entendu ? demanda Paxton.

— Il me semble avoir entendu quelque chose, en effet », dit Stellman.

Les trois hommes prêtèrent l’oreille. Le son recommença. C’était une voix qui criait : « Au secours ! Par pitié, aidez-moi ! »

« Mais c’est une fille ! s’exclama Paxton en se levant.

— On dirait que c’est une fille », précisa Stellman.

« Au secours, je vous en supplie ! gémit la voix. Je ne pourrai plus tenir longtemps. N’y a-t-il personne qui puisse me venir en aide ? »

Le visage de Paxton s’empourpra. En un éclair, il se l’imagina, petite, exquise, debout à côté de l’épave de sa fusée de sport (quelle folie d’entreprendre ce voyage !), entourée d’un cercle de monstres verts et gluants. Et ensuite, il arrivait, repoussant, inhumain, dément, d’une laideur défiant l’imagination.

Paxton empoigna un atomiseur supplémentaire.

« J’y vais, annonça-t-il calmement.

— Assieds-toi, espèce d’idiot ! lui ordonna Herrera.

— Tu l’as pourtant entendue appeler à l’aide ?

— Impossible que ce soit une fille. Qu’est-ce qu’une fille ferait sur cette planète, hein ?

— C’est ce que je vais aller voir ! répondit Paxton, en brandissant ses deux atomiseurs. Peut-être un paquebot spatial s’est-il écrasé, ou bien elle faisait une excursion, ou bien…

— Tu vas t’asseoir, non ? » répéta Herrera sur un ton menaçant.

Stellman essaya de raisonner Paxton :

« Il a raison, tu sais. Et même s’il y avait une fille, ce qui m’étonnerait d’ailleurs énormément, je ne vois pas ce que nous pourrions faire. »

« Au secours ! Au secours ! hurla la fille. Il arrive ! »

« Écarte-toi de mon chemin, dit Paxton d’une voix lourde de menace.

— Tu y vas vraiment ? demanda Herrera, incrédule.

— Oui ! Et tu ne vas pas m’en empêcher, j’espère ? »

Herrera lui désigna l’entrée de la caverne.

« Vas-y. Qu’attends-tu ?

— On ne peut pas le laisser partir ! s’exclama Stellman avec effroi.

— Pourquoi pas ? répondit Herrera en étouffant un bâillement. C’est son enterrement, pas le mien.

— T’inquiète pas de mon sort, dit Paxton. Je suis de retour dans un quart d’heure, avec elle ! »

Il fit volte-face et se dirigea vers l’entrée. Herrera se pencha en avant et, avec une précision remarquable, le frappa derrière l’oreille avec un bout de bois à brûler. Stellman amortit sa chute.

Ils allongèrent Paxton dans le fond de la caverne et reprirent leur veille. La dame en détresse continua à gémir et à appeler au secours pendant les cinq heures qui suivirent. Paxton lui-même finit par admettre que c’était bien trop long, même pour un film à épisodes.

*
*   *

Une aube triste et pluvieuse trouva Drog toujours installé à une centaine de mètres de la grotte. Il vit les mirash en sortir, formant un groupe serré, leurs armes à la main, les yeux à l’affût du moindre mouvement suspect.

Pourquoi la trompe à mirash avait-elle été inefficace ? Le Manuel du scouter affirmait que c’était un moyen infaillible d’attirer les mirash mâles. Mais peut-être n’était-ce pas la saison du rut.

Ils avançaient en direction d’un ovoïde métallique ; Drog reconnut qu’il s’agissait d’un véhicule spatial primitif et grossier. Néanmoins, une fois à l’intérieur, les mirash seraient hors d’atteinte.

Évidemment, il pouvait les trévester, et le tour serait joué. Mais ce ne serait pas très humain. La bonté et la miséricorde des anciens Elbonai étaient proverbiales, et tout jeune scouter essayait d’être fidèle à leur image. De toute façon, la trévestation n’était pas une vraie méthode de pionnier.

Restait l’illitrocie : le truc le plus éculé du manuel, et qui, de plus, ne marchait que si l’on se mettait très près. Mais il n’avait rien à perdre.

Heureusement, les conditions climatiques étaient idéales.

*
*   *

Au début, seuls quelques lambeaux de brume rampaient sur le sol. Puis, lorsqu’un soleil délavé monta dans le ciel couleur de plomb, un épais brouillard se forma.

Herrera lâcha un juron. « Il ne manquait plus que ça ! Ne nous perdons surtout pas de vue ! »

Bientôt, ils avancèrent à tâtons dans le brouillard impénétrable, se tenant par les épaules, prêts à tirer.

« Herrera ?

— Quoi ?

— Tu es sûr qu’on est dans la bonne direction ?

— Absolument. J’ai repéré la direction au compas juste avant que le brouillard se lève.

— Et si ton compas était faux ?

— Impossible. »

Ils continuèrent à marcher, prenant garde à ne pas tomber sur le sol rocailleux.

« Je crois que je vois le vaisseau, dit Paxton.

— Non, pas encore », répondit Herrera.

Stellman trébucha sur une grosse pierre, laissa tomber son atomiseur, le ramassa à tâtons, puis remit sa main sur l’épaule de Herrera.

« On devrait bientôt y être, annonça ce dernier.

— Je l’espère, dit Paxton. Je commence à en avoir soupé.

— Tu crois que la fille d’hier t’attend à bord ?

— Ça va, n’enfonce pas le fer dans la plaie.

— Dis donc, Stellman, reprit Herrera, tu ferais mieux de tenir mon épaule. Si on se perd c’est fichu.

— Mais je tiens ton épaule.

— Absolument pas.

— Mais si, je te dis !

— Je suis quand même capable de sentir si on me tient par l’épaule, non ?

— Paxton, est-ce que c’est ton épaule que je tiens ?

— Non, répondit Paxton.

— Mauvais, ça, dit Stellman à voix basse. Très mauvais.

— Pourquoi ?

— Parce que, ce qui est sûr et certain, c’est que je tiens quelqu’un par l’épaule !

— Baissez-vous ! hurla Herrera. Vite ! Donnez-moi du champ pour tirer ! »

Mais il était trop tard.

Une odeur aigre-douce se répandit dans l’air. Paxton et Stellman en aspirèrent une bouffée et s’écroulèrent sans connaissance. Herrera s’enfuit aveuglément, essayant de retenir sa respiration. Mais il tomba par-dessus une pierre, s’étala, essaya de se relever…

Et tout devint noir.

Le brouillard se dissipa instantanément. Drog était seul debout. Avec un sourire triomphal, il dégaina son couteau à dépouiller et, la longue lame en avant, se baissa vers le mirash le plus proche.

*
*   *

Le vaisseau spatial faisait route vers Terra à une vitesse qui menaçait par moments de faire flamber le moteur transluminique. Herrera, penché au-dessus des commandes, finit par se contrôler et ramena la vitesse à la normale. Son visage habituellement bronzé était encore gris de peur, et ses mains tremblaient au-dessus des boutons.

Stellman sortit de la cabine et vint s’affaler sur le siège du copilote.

« Comment va Paxton ? lui demanda Herrera.

— Je lui ai administré du Drona-3. Il s’en tirera.

— C’est un brave gosse.

— Il souffre surtout du choc, dit Stellman. Quand il aura repris connaissance, je lui ferai compter les diamants. Je me suis laissé dire que c’est le meilleur traitement pour son cas. »

Herrera sourit, et son visage reprit un peu de sa couleur normale.

« Maintenant qu’on s’en est sorti, je pense que ça me ferait du bien à moi aussi. » Son long visage redevint sérieux : « Mais vraiment, Stellman, qui aurait pu s’y attendre ? Je ne comprends toujours pas ce qui s’est passé ! »

*
*   *

Le Grand Jamboree des scouters offrait un spectacle magnifique. La patrouille des Faucons, la 22, donna une courte pantomime montrant le défrichement des vastes espaces d’Elbonai. Les Bisons Courageux (la 31) étaient tous en vêtements de pionniers.

Et en tête de la patrouille 19, les Chasseurs de Mirash, venait Drog, devenu scouter de première classe, et portant une étincelante médaille du mérite. Il avait, de plus, l’insigne honneur de porter le drapeau de sa patrouille, et tout le monde applaudissait et l’acclamait.

À la hampe, en effet, flottait la peau d’un mirash adulte, aisément reconnaissable à sa fine texture et à ses fermetures à glissière ; ses cadrans et ses boutons brillaient gaiement au soleil.

 

Traduit par FRANK STRASCHITZ.

Hunting Problem.

Publié avec l’autorisation de Intercontinental Literary Agency, Londres.

© Librairie Générale Française, 1976, pour la traduction.