MIMÉTISME DÉFENSIF
Par Algis Budrys
On trouve de tout sur les planètes. Et spécialement des monstres. Autrefois, le space opera faisait une grande consommation de bug-eyed monsters (« monstres aux yeux pédonculés »). Puis les temps ont changé, comme l’a montré Arthur Porges dans la troisième nouvelle de ce recueil. Il a fallu soigner l’écologie des monstres, et justifier les détails les plus extravagants. Du coup, la science-fiction est devenue non pas réaliste, mais plus délirante encore : dès lors qu’on avait une excuse, on pouvait y aller ! Voici un cas typique où il est très difficile de distinguer le texte humoristique du texte sérieux : celui-ci est à peine plus drôle que les autres. Il est vrai qu’il l’est de reste.
LA bande de fibre indestructible pénètre dans une fente à une extrémité de la machine. Elle passe entre des rouleaux, plonge dans des bains chimiques, est imprimée, teinte, analysée pour déceler les défectuosités, puis traverse une unité qui est détachée tous les soirs du corps principal de la machine et enfermée dans une chambre forte bien gardée. Finalement, la bande émerge, est découpée en morceaux de la longueur voulue et aboutit à un coffre d’où elle est transférée avec précaution dans des voitures blindées et distribuée. On l’appelle monnaie.
Outre qu’elle est indéformable, ininflammable, inattaquable par l’usure, les intempéries et l’eau, elle comporte également un schéma électronique imprimé dans la fibre par cette unité ultra-secrète. Quand vous la dépensez, on la passe sur une simple plaque qui lit le schéma. Si le numéro de série et le schéma correspondent, rien ne se produit. Mais si ce que vous présentez comme monnaie légale est de fabrication… disons artisanale, il se déclenche tant de sonneries que vous vous croiriez dans une fête foraine. La gravure, la composition chimique de l’encre et la fibre sont déjà difficiles à reproduire, mais le schéma met la touche finale. Seul le gouvernement a le matériel nécessaire pour l’imprimer.
Tout ceci pourra concourir à expliquer pourquoi Saxegaard se mit à pousser des cris stridents lorsque j’étalai sur son bureau les quatorze billets identiques.
*
* *
Outre ses fonctions d’inspecteur en chef à la Division des Enquêtes (section Monnaie) du ministère du Trésor des Fédérations Galactiques Unies, Saxegaard est un petit homme avec une grande gueule. Le genre de type qui attend toujours quatre-vingt-dix secondes entre ses cigarettes pour ne pas être accusé de fumer à la chaîne.
« Baumholtzer, où avez-vous eu ceux-ci ? » demanda-t-il après être retombé du plafond.
Ils étaient arrivés à la Caisse de Compensation de New York en provenance d’une succursale de Deneb XI. Là-bas le directeur avait explosé et nous avait téléphoné à la minute même où il les avait repérés. Je le dis à Saxegaard qui se mordilla le pouce pendant quelques minutes.
« Est-ce qu’il va aller le crier sur les toits ? questionna-t-il finalement.
— Je lui ai fait peur de l’Unigalac.
— Bien. Au moins n’aurons-nous pas de panique financière… pour le moment. En tout cas, pas avant que là-bas le directeur ne résorbe le déficit. Vous avez vérifié ces billets au laboratoire ? interrogea-t-il avec espoir (probablement l’espoir d’une faille quelque part).
— L’encre et le papier appartiennent sans conteste au stock du gouvernement, et l’impression est conforme aux planches officielles. Les plaques électroniques ne tremblent même pas lorsqu’on les passe dessus. En fait, on peut les donner en paiement n’importe où pourvu qu’on ne présente qu’un billet à la fois.
— On n’aurait probablement même pas à prendre cette précaution. Est-ce que vous savez si tous les billets qu’il y a dans votre portefeuille ne portent pas le même numéro de série ? » questionna Saxegaard.
Je secouai la tête.
« J’ai vérifié. »
Saxegaard regarda encore un instant les billets, puis se renversa dans son fauteuil. Sa bouche se tordit dans un triste petit sourire.
« Baumholtzer, dit-il, vous savez quel travail ce service a effectué jusqu’ici. C’est une plaisanterie, une sinécure. Personne, vous m’entendez, personne ne peut logiquement espérer contrefaire un billet et s’en tirer. Notre service existe seulement parce qu’il y a dans l’Univers un certain pourcentage de gens qui sont prêts à essayer n’importe quoi au moins une fois, et aussi un pourcentage correspondant d’abrutis à la vue basse qui acceptent n’importe quoi avec une gravure dessus comme si c’était la monnaie du royaume. J’ai vu arriver dans ce bureau des bons pour un cigare et des croquis au crayon. J’ai vu des bons-prime d’épicerie et des billets de correspondance airbus, mais uniquement parce que ces mêmes crétins microcéphales avaient négligé de passer le truc sur une plaque électronique.
« Croyez-vous que j’aie été heureux dans mon poste, Baumholtzer ? On me paie un bon salaire et rien n’arrive jamais qui m’oblige à me donner de la peine pour le gagner. Je ne devrais avoir aucun souci. » Il soupira. « Mais j’en ai un, Baumholtzer, j’en ai un. Depuis quinze ans que je siège dans ce bureau, j’attends que quelqu’un invente un duplicateur de matière. »
J’y avais pensé moi aussi, mais notre technicien de laboratoire à temps partiel avait marmonné quelque chose à propos de conservation de la matière et de l’énergie. Il avait pourtant eu du mal à soutenir sa théorie en présence de ces quatorze billets, identiques jusqu’à une tache de whisky dans un coin, et qui le narguaient.
Cela dit, une des premières choses qu’on apprend dans ce boulot, c’est qu’il ne faut pas agir avec précipitation. Saxegaard le savait aussi, car il dit : « Soit, Baumholtzer, filez à Deneb XI et découvrez si quelqu’un dans ce secteur a un duplicateur de matière ou, sinon, ce qu’il peut bien avoir qui y ressemble tellement. »
Il regarda sa montre et alluma une autre cigarette.
*
* *
J’allumai une cigarette et du premier coup je le regrettai. Le brouillard brûlant qui tient lieu d’atmosphère sur Deneb XI envahit mes poumons et donna à la fumée un goût d’humus bien décomposé. Je me passai une manche sur le visage, enlevant la sueur de mon front pour la remplacer par la sueur de mon bras.
Deneb XI est une jungle, avec un climat et des insectes dignes d’une jungle. J’appuyai mon corps las et ruisselant contre un mur et tapai mollement sur un spécimen d’insecte qui aurait rendu des points à un moustique brésilien. Je le maudis avec un enthousiasme moite et savourai ce que je pouvais voir de la capitale de Deneb XI.
Ce joyau dans le diadème de l’Unigalac était un assemblage hétéroclite de constructions qui semblaient avoir été déposées là par la dernière grande marée. Cette capitale – qui répondait, croyez-le si ça vous chante, au nom de Glou – était aussi l’unique ville de Deneb XI, et c’est bien la seule raison pour laquelle elle m’avait attiré.
Je soupçonne fort que les Denebiens ont encore à inventer la roue. En tout cas, le seul moyen de se déplacer sur cette planète, c’est pratiquement la marche à pied. Non pas que faire le tour de toutes les banques et de tous les magasins de fournitures électroniques de Glou soit une promenade d’agrément. Mes pieds ne cessaient de me le rappeler.
L’insecte s’inséra à ce moment entre le mur et moi et me piqua dans le dos. Je vouai au même enfer poisseux les duplicateurs de matière, les boutiquiers surpris et les directeurs de banque prétentieux, écrasai l’insecte contre le mur et me dirigeai vers un bar.
Deneb a quelque chose de bon : les indigènes sont trop primitifs pour exploiter quoi que ce soit ; aussi, pratiquement, tous ceux qui font quelque chose d’important à Glou sont des Terrestres ou du moins des membres de la Fédération Terrestre, sur le territoire de qui se trouve Deneb. J’ai trouvé un barman qui non seulement parlait l’unigalac, mais qui savait même ce qu’est un Tom Collins. C’était une éclaircie dans une journée par ailleurs sinistre.
Je portai mon verre sur une table et m’étendis sur le siège à côté. J’aurais été un homme presque satisfait si je n’avais su que d’ici quelques minutes j’aurais à me lever et à recommencer mon stérile porte-à-porte. Il me restait toujours à découvrir un type achetant plus qu’une quantité normale de composants électroniques, ou l’ayant fait à un moment quelconque dans le passé récent.
Je n’étais pas plus avancé avec les banques. Personne ces temps derniers n’avait déposé sur leurs plaques d’importantes sommes d’argent ; personne n’avait apporté de billets identiques en vue d’examen ; personne n’avait déposé de billets avec des numéros de série correspondants. Si je demandais à un employé comment quatorze reproductions du même billet avaient passé à travers les contrôles, la réponse était que ça avait dû se produire pendant que Harry, Mos ou Maxie étaient de service. N’importe qui sauf celui que j’interrogeais. J’avais découvert sept plaques électroniques défectueuses dans cinq banques, mais ce n’est pas en rabattant le caquet de quelques directeurs de banque ramenards que j’allais trouver mon homme.
J’avalai une dernière gorgée du Tom Collins et j’étais sur le point de partir quand, levant les yeux, je vis un curieux spécimen d’individu planté devant ma table.
*
* *
C’était un Terrien, mais il vivait sur Deneb depuis longtemps, car il avait pour tout vêtement l’espèce de sac à farine que portent les indigènes. Ses cheveux gris comme un champ de patates étaient partagés par le milieu, bouclés autour des tempes et rejetés derrière les oreilles. Lesquelles oreilles s’adornaient de petites esquilles d’os. Ses yeux étaient surmontés des plus énormes sourcils en corniche que j’aie jamais vus, et son nez semblable à une balle de ping-pong jaillissait d’un massif de moustaches. Il mesurait dans les un mètre quatre-vingts et devait peser une cinquantaine de kilos quand il était plein.
Je me carrai sur mon siège pour jouir du spectacle un instant. Il me rendit la pareille, mais je suppose qu’il se fatigua de jouer à « regarde-moi-dans-les-zyeux », car les moustaches remuèrent et l’apparition parla.
« M. Baumholtzer ? s’enquit-elle d’une voix déplorablement normale.
— Exact, admis-je.
— Le même M. Baumholtzer qui a circulé en posant toutes ces questions sur des duplicata de billets unigalacs ?
— Probablement. Qu’est-ce qui vous tracasse, monsieur…? » Je laissai ma voix s’éteindre selon l’usage consacré.
« Munger, répondit-il. Duodecimus(3) Munger.
— Cela promet de devenir passionnant, dis-je, en me demandant qui de Moe ou de Maxie allait être blâmé d’avoir divulgué mon nom et ma mission. Ne voulez-vous pas prendre un siège, M. Munger ?
— Je crains de ne pas en avoir le temps, répliqua-t-il d’une voix nerveuse. Êtes-vous vraiment le M. Baumholtzer qui s’occupe de cette affaire pour le ministère des Finances ?
— Oui, certainement, répondis-je. Pourquoi ? Ce n’est pas vous qui fabriquez ces doubles, hein ? »
Il faut croire que j’avais posé la question de l’année, car Munger farfouilla dans les plis de sa toge et en sortit un coagulateur Mistral qu’il braqua alors sur ma tête.
« C’est bien moi », déclara-t-il.
Le barman heurta le sol avec fracas et je posai les mains sur le bord de la table.
« Ne prenons aucune décision inconsidérée, allons ! » dis-je en me demandant si je pourrais sortir mon propre pacificateur avant qu’il me solidifie la cervelle.
Munger secoua la tête.
« Je ne vois pas très bien comment je pourrais vous laisser vivre.
— Eh bien, voyons, vous n’avez qu’à essayer », rétorquai-je, et je fis basculer la table dans le creux de son estomac tout en plongeant vers le sol.
Le Mistral éructa et momifia une plante en pot derrière moi. La table s’écrasa par terre.
Munger eut le temps de dire : « Oh ! merde ! » et atterrit avec le bruit d’une queue de billard rebondissant sur du linoléum. Je rampai par-dessous la table et réussis à lever un bras pour le frapper à la mâchoire. Je le manquai mais atteignis le Mistral qui vola à travers la pièce et s’ouvrit, immolant tous les insectes des parages mais se déchargeant par la même occasion.
Munger émit un son ennuyé et me frappa au menton. Je commençai à m’évanouir et il mit ses mains autour de mon cou, mais juste à ce moment le barman poussa un cri qui dut attirer l’attention car des pas précipités se firent entendre tout près.
Munger renouvela son expression de contrariété et me porta un autre coup. Cette fois, je mis les voiles pour le compte.
*
* *
Quelque chose d’humide me tamponnait la figure. J’ouvris les yeux : c’était le barman avec un chiffon mouillé.
« Ça va, où est-il ? » demandai-je.
Le barman me regarda d’un air affolé.
« Il est parti. Il s’est sauvé quand j’ai crié. J’ai accouru et je me suis mis à vous ranimer. Il s’est sauvé quand j’ai crié, vous comprenez.
— De quel côté est-il allé, Galaad(4) ?
— Je… je ne sais pas. Je n’ai pas eu le temps de voir après avoir crié et être accouru…
— La ferme ! » dis-je. Je le repoussai et sortis précipitamment par la porte de derrière.
Naturellement, il n’y avait pas la moindre trace de Munger. J’essayai la façade, mais un petit rassemblement s’y était formé et il n’était pas parti par-là.
Je revins au bar.
« Très bien, mon brave petit scout, dis-je, servez-moi un autre Collins. Et n’y fourrez pas le plus petit brin de menthe.
— Oh ! ce n’est pas une raison pour vous mettre en rogne », dit-il.
*
* *
« Vraiment, M. Baumholtzer, il n’est pas nécessaire de vous énerver pour ce malheureux incident », déclara l’inspecteur de police. Il se renfonça dans son fauteuil et contempla le bout de son cigare. « Cet homme était visiblement fou. Nous l’arrêterons dans un jour ou deux sur votre plainte, et il se retrouvera en fin de compte dans un asile psychiatrique. »
Je soupirai. J’aboutissais à moins que rien. Je fouillai dans ma poche et sortis ma ferblanterie. Je la lançai sur son bureau.
« Cet insigne indique que je suis un agent du Trésor, alors ne me traitez pas comme un contribuable ordinaire. Je suis ici pour enquêter sur une affaire de fausse monnaie et ce type y est impliqué jusqu’au bout de ses remarquables oreilles. Et maintenant, au travail ! »
Je n’étais pas censé renseigner quiconque sur ma mission, mais la nouvelle s’était déjà répandue dans la ville entière ; les flics pouvaient donc être mis au courant eux aussi.
Les sourcils de l’inspecteur se haussèrent. « Fausse monnaie ? » J’entendais ses pensées battre la breloque sous son crâne. « Alaric ! s’écria-t-il soudain. Alaric ! Apportez-moi le dossier Munger ! » Il se retourna vers moi avec un sourire penaud sur le visage. « Je suis désolé, M. Baumholtzer. Je crains bien de vous avoir dit un petit mensonge.
« Voyez-vous, continua-t-il, nous recevons de nombreuses plaintes concernant Munger, mais c’est apparemment un homme très riche. Il est quelque chose comme négociant dans un village indigène de l’intérieur et une ou deux fois par an il en sort et fait un peu de chambard. Parfois, il effraie les gens et j’ai cru que c’était le cas. Mais de la fausse monnaie ? Ça alors !
— Eh oui », dis-je.
J’eus l’intuition que l’inspecteur redoutait quelque peu que l’argent de Munger ait atterri dans ses poches. Toutefois, je n’aurais pas de difficultés sérieuses avec lui. Il pouvait être acheté mais ne le resterait pas. En tout cas, pas s’il y avait de graves ennuis à la clef.
« Vous dites qu’il est négociant ? demandai-je pour occuper le temps jusqu’à l’arrivée du dossier. Quel rapport cela a-t-il avec un duplicateur de matière ?
— Duplicateur de matière ? » L’inspecteur pâlit. « Vous voulez dire que ses contrefaçons à lui sont des copies conformes de l’objet réel ?
— Mais oui.
— Pas possible ! »
Il se retenait avec peine de fouiller dans son portefeuille et d’y jeter un coup d’œil précis – et fébrile.
*
* *
Emplissez votre baignoire de boue. Allumez un feu dessous, ouvrez le robinet d’eau chaude de la douche et entrez-y. Baignez-vous. Faites cela et vous aurez une bonne idée de la jungle denebienne.
Ne parlons pas des arbres. L’inspecteur et moi avancions péniblement depuis une demi-journée et je n’avais pas encore vu un arbre… la pluie était trop dense. Je me cognais dedans mais ne les voyais toujours pas, peut-être parce que j’étais entièrement couvert de boue chaque fois que je me relevais. Je continuais à marcher en trébuchant jusqu’à ce que la pluie me nettoie, alors je heurtais un autre arbre et plouf !
L’inspecteur passait devant, s’arrêtant de temps à autre pour consulter une boussole et une carte. Il était plein d’entrain.
Finalement, il étendit la main et m’arrêta. Je levai les yeux et me rendis compte que je n’étais plus sous la pluie au moment même où je vis le toit de feuillage.
« Un abri contre la pluie, expliqua-t-il. Les indigènes les construisent. Celui-ci n’est pas très éloigné du village de Munger. Nous nous reposerons un moment et… »
La bouche de l’inspecteur resta grande ouverte.
Je me retournai et là, dans le coin opposé de l’abri, se tenait Munger et deux indigènes armés de lances.
« Coïncidence, non ? » demanda Munger avec un sourire déplaisant. Il se tourna vers les indigènes et dit quelque chose comme « chatouillis grattouillis » ; c’était bien le son, je peux le jurer – mais cela devait signifier : « Occupez-vous d’eux pour moi, les gars » ou quelque chose du même genre, car ils marchèrent droit sur nous.
L’un des types avait la pointe de sa lance posée sur mon estomac, sans quoi j’aurais tenté de prendre la fille de l’air, mais l’inspecteur eut plus de chance.
« Je vais chercher de l’aide », cria-t-il, et il fonça dans la boue comme une tortue à gros derrière.
L’indigène qui était censé le maîtriser courut à sa suite, mais l’inspecteur avait l’avantage grâce à ses pieds développés par des années de rondes.
L’indigène se rendit compte presque tout de suite qu’il avait affaire à plus fort que lui, lança son javelot pour la forme, et revint en pataugeant jusqu’à notre petit tableau.
« Eh bien, M. Baumholtzer, la conduite de votre compagnon vous a sauvé la vie pour un temps, dit Munger. Maintenant, nous devrons vous garder comme otage pour le cas où des secours arriveraient.
— Merci », répliquai-je.
Je regardais le pagne de mon indigène. Il se composait de billets de mille crédits disposés avec goût.
« Chatouillis grattouillis promptissimo grouillis », dit Munger, et cette fois cela signifiait visiblement : « Emmenons ce mec au village, les gars », car c’est ce qu’ils firent.
*
* *
La jungle retentissait du tonnerre d’un énorme tambour. À la lumière tremblotante du feu, des silhouettes nues ondoyaient et bondissaient, et des pieds nus martelaient une plate-forme en rondins au centre, du village. Le rythme se transmettait à la plate-forme au point que l’air semblait trembler, et les trépidations secouaient mon corps troussé comme volaille.
« Brrroum ! Boum ! »
Une mélopée stridente s’éleva des gorges sauvages et des huttes lointaines renvoyèrent l’écho de cette lamentation primitive. La lueur du feu se reflétait sur la peau brillante de Duodecimus Munger, qui avait enlevé la toge officielle et revêtu le simple pagne de la jungle. Il se tenait debout, impassible, à côté de moi, les bras croisés, le regard de ses yeux méditatifs perdu dans le vide par-dessus le peuple qu’il gouvernait. À la lueur du feu, il était aussi sauvage qu’eux et la majesté de son attitude exprimait mieux qu’un long discours sa condition de souverain.
Il inclina la tête vers moi et parla.
« C’est incroyable de voir les âneries qu’il faut supporter avec ces gens-là, dit-il. Ce chahut, par exemple. Ils se concilient l’esprit de l’arbre. Pourquoi ? Je ne sais pas. Ce diable d’arbre n’a jamais failli jusqu’à présent. » Il désigna un majestueux géant de la jungle d’un signe de tête. « Mais non, il faut qu’ils se livrent à ce marathon chaque nuit avant que je fasse mon truc. Cela va nous obliger à veiller jusqu’à l’aube et je ne tiendrai plus debout demain mais nous devons en passer par cette satanée danse. » il secoua la tête d’un air dégoûté. « Bon Dieu, ce que je voudrais avoir une bouteille de whisky sous la main. J’en ai assez de boire cette lavasse indigène. »
Puis il revint à sa pose d’Indien de bureau de tabac(5)
Il avait raison. Nous restâmes mobilisés jusqu’au lever du soleil et ce tintamarre ne cessa pas un instant. J’eus tout ce temps-là pour essayer de trouver où Munger fabriquait ces faux billets et ce que cet arbre avait de si important. Inutile de dire que je n’arrivai à aucune conclusion valable. Ce tambour continuait à résonner furieusement. Si j’avais pu me libérer d’une manière quelconque, je me serais emparé de mon revolver, que Munger portait maintenant attaché à sa ceinture, et j’aurais tiré sur ce fou de tambourineur avant même de penser à filer.
Enfin le soleil se leva et les Denebiens cessèrent de hurler. Ni Munger ni moi n’étions plus d’humeur à échanger de menus propos ou à converser aimablement. Il me ramassa et me mit debout.
« Allons-y, Baumholtzer, dit-il. Vous allez maintenant découvrir comment cela se fait.
— Gentil à vous de me le montrer, répliquai-je. Je suppose que cela signifie que je ne vivrai pas pour en parler.
— Très judicieux de votre part. J’aime un homme qui sait regarder la réalité en face. »
*
* *
Nous avons traversé l’estrade de rondins jusqu’à la base de l’arbre énorme en l’honneur duquel avait eu lieu le récent tintamarre. Je ne voyais toujours pas le rapport, mais j’étais disposé à attendre.
Je n’eus pas à le faire. En tout cas, pas très longtemps. Munger fouilla dans un sac accroché à son pagne et en sortit un billet. Je lui jetai un coup d’œil. C’était ou bien un autre exemplaire des duplicata que j’avais apportés au bureau de Saxegaard ou bien c’était son frère.
« Je n’utilise le billet de mille que si les indigènes ont besoin de nouveaux pagnes, expliqua Munger par-dessus son épaule. Ces billets de cinquante sont bien plus faciles à écouler.
— Du diable s’ils le sont, dis-je. Comment croyez-vous que je vous ai découvert ?
— Il y a eu une erreur, répondit-il avec humeur. Dès que j’ai suffisamment de ceux-là, je les vends à certains… eh bien, à certains contacts à moi pour cinquante pour cent de la valeur nominale. Ce que vous avez saisi, c’était un paquet échantillon que l’un de mes précédents contacts avait dépensé par cupidité mal placée.
— Moins de paroles et plus d’action », déclarai-je. Je n’avais même pas besoin de deviner ce qui était arrivé à son « contact » et j’étais impatient de voir comment il allait faire copier son argent par un arbre.
« Très bien, dit-il en tirant mon revolver de sa ceinture. D’habitude, je fais faire beaucoup de bruit par les indigènes, mais ceci sera incomparablement plus efficace. »
Il avait plié le billet de cinquante crédits en forme d’avion de papier pendant que nous parlions. Il le tenait à présent dans sa main droite, prêt à le lancer vers l’arbre, tandis qu’il levait mon revolver dans sa main gauche. Derrière nous, les murmures des indigènes s’éteignirent. Les grosses feuilles de l’arbre bruissaient fortement dans le silence.
Boum ! Le revolver partit et le billet plié s’envola vers l’arbre. Il pénétra dans le feuillage.
Il y eut un bruit sec. Suivi par un autre. Et un autre. Encore un, encore, encore à l’infini, au point que je n’entendais plus que pop ! pop ! pop !
Le billet ressortit du feuillage. Immédiatement derrière lui en vint un autre, puis des escadrilles, des escadrons, des régiments, des armadas d’avions de papier qui étaient des billets de cinquante crédits. Ils jaillissaient du feuillage étrangement mouvant et s’éparpillaient dans toutes les directions, planant jusqu’au-dessus du village indigène.
« Eh bien, ça alors ! » dis-je, ahuri, la bouche grande ouverte. Un avion vint y atterrir. Je l’en tirai et le dépliai avec soin, tout en le considérant avec des yeux exorbités. Il était aussi authentique que le soleil. Tout autour de moi, les indigènes perdaient la tête, courant et sautant, attrapant des avions en l’air et sur le sol, les fourrant dans de petits sacs qu’ils tenaient tout prêts.
Munger se retourna et me regarda.
« Sensationnel, n’est-ce pas ? demanda-t-il poliment.
— Mimétisme défensif ! » m’écriai-je, comprenant brusquement.
Il hocha la tête.
« Exactement. J’ai découvert cet arbre il y a six ans. Je m’étais perdu en essayant d’échapper aux griffes de la loi à la suite d’une condamnation pour escroquerie. J’ai donné un coup de hache à ce damné machin pour me frayer une piste et j’ai failli être scalpé. Cinquante haches ont rebondi vers moi.
— Mais comment ce mimétisme a-t-il pu se développer autant ? J’ai entendu parler d’animaux et d’insectes qui assument les apparences de formes de vie dangereuses comme camouflage, mais jamais à ce point.
— Est-ce que je sais ? répliqua Munger. Les Eglins ont pris contact avec ce monde il y a des siècles, avant que les Terriens leur enlèvent cette fédération. C’étaient de fameux petits expérimentateurs, les Eglins.
— Hem ! Ça paraît drôle, juste cet arbre comme ça. Peut-être était-ce une sorte de plante expérimentale. Il n’existe qu’un seul arbre, n’est-ce pas ? demandai-je vivement.
— Oui. Après m’être fait bien voir des indigènes et avoir installé ce village ici, je leur ai fait battre la jungle à la recherche d’un autre semblable à celui-ci, mais rien à faire.
— Diable, un seul suffit. Quelle combine ! On effraie l’arbre avec un grand tapage et il réagit en reproduisant ce qu’il croit être la menace. Fichtre !
— C’est ce que j’ai dit quand ces haches sont venues vers moi », répliqua Munger. Il était en face de moi, avec des billets de cinquante crédits qui se posaient tout autour de lui. Il leva alors mon revolver. « Eh bien, Baumholtzer, il semble que votre camarade n’a pas amené de secours, finalement. Votre compagnie me manquera. »
Il commença à presser la détente et je me mis à suer.
Tout à coup, il y eut une explosion de cris de l’autre côté du village. Un revolver partit et plusieurs javelots cinglèrent l’air.
« Les flics ! » Munger resta figé à regarder l’inspecteur et ses hommes qui débouchaient sur la lisière de la jungle. « Ils ont dû se faufiler jusqu’ici après avoir surpris mes guetteurs ! »
Munger braqua de nouveau mon revolver. « Je vous aurai tout de même, pourtant ! »
Je me jetai sur lui, espérant qu’il raterait le premier coup.
Je lui rentrai dedans avant qu’il l’ait tiré.
Nous roulâmes sur le sol et je voulus l’empoigner, mais il m’échappa en jouant des pieds et des mains. Je reculai et trébuchai contre l’arbre à l’instant précis où il tira et me rata.
*
* *
Eh bien, c’est à peu près tout. Nous voilà assis à l’astroport de Deneb XI, attendant que le gouvernement s’arrange pour envoyer une fusée qui nous ramène tous.
Une fois que Munger eut manqué son coup, ce fut la fin du combat, pour des raisons évidentes. Il n’avait pas une chance contre nous.
Oui, nous. Pas moins de cent soixante-huit « moi ».
Traduit par ARLETTE ROSENBLUM.
Protective Mimicry.
© Algis Budrys, 1955.
© Librairie Générale Française, 1976, pour la traduction.