Une utopie sous les tropiques

Romancier du désespoir et de la grâce révélé par Sous le soleil de Satan en 1926, écrivain catholique et royaliste salué pour son engagement contre le fascisme lors de la sortie des Grands Cimetières sous la lune, Georges Bernanos rêvait depuis l’adolescence d’une « nouvelle France » fondée sous les tropiques. Il a cinquante ans lorsqu’il quitte l’Europe avec sa femme et ses six enfants, en juillet 1938, pour mener à bien ce projet chimérique et grandiose. Parti pour le Paraguay, il se fixe au Brésil, où il restera sept ans, séduit par ce pays qu’il était « né pour aimer ».

 

L’air est tiède, mouillé, épicé, jeudi 31 mai 2001 à l’aéroport Tom-Jobim, sur l’île du Gouverneur. C’est l’automne austral à Rio de Janeiro. L’odeur sauvage de la ville est celle de tous les automnes de la terre. Celle du 31 mai 1945, il y a cinquante-six ans jour pour jour, où Georges Bernanos dit adieu à Rio, « la ville triomphante, sortie toute blanche et comme encore ruisselante d’écume des plages dorées de la mer, puis lancée de montagne en montage à l’assaut de l’azur », en gravissant une dernière fois le Corcovado au côté de Pedro Octavio Carneiro da Cunha. Les confidences de l’écrivain accablé émeuvent son ami qui les reproduit dans son Journal : « Je n’ai jamais eu la sensation que j’ai maintenant, sinon au temps du collège, à la veille des retours en vacances : avoir à accomplir une chose entièrement contre ma volonté. Rentrer en France maintenant. »

Deux jours plus tard, Bernanos embarque sur un bananier hollandais avec sa femme Jeanne, quatre de leurs six enfants, leur belle-fille Elza et leur petite-fille Marie-Madeleine, en direction de l’Europe.

« Son visage était baigné d’une sueur froide », note Pedro Octavio. Comme Jean VI, le roi portugais chassé de Lisbonne par les Français en 1807 et venu trouver au Brésil une félicité qu’il ne connut jamais sur les bords du Tage, l’auteur de L’Imposture ne voulait plus retourner en Europe. Et, comme Jean VI, il rentra malgré lui, rappelé par de Gaulle : « Bernanos, votre place est parmi nous. »

Parmi les témoins de cette période que l’on peut encore rencontrer à Rio, Geraldo França de Lima, romancier, poète, traducteur, membre de l’Académie brésilienne des lettres dont il est le bibliothécaire, garde un souvenir ému de ces dernières semaines de Bernanos au Brésil.

« C’était une après-midi tranquille : je suis entré à la “Brahma” et je prenais un demi de bière au comptoir, lorsque le serveur est venu me dire que quelqu’un m’appelait à une table : c’était Bernanos… J’ai remarqué qu’il était très triste et que ses yeux paraissaient éteints. La fin de la guerre ne lui avait pas apporté la joie attendue. Il s’est ouvert dans une critique pleine d’âpreté contre les États-Unis, affirmant que Roosevelt avait fait cadeau du monde aux Russes. Il a rajouté qu’il ne se faisait pas d’illusions : en France, il ne trouverait que des ennemis et sa réadaptation ne lui semblait pas facile. »

Bernanos a passé sept ans au Brésil. Sept années au cours desquelles il a assisté à la « démission de la France » dénoncée à longueur d’articles traduits en portugais dans la presse brésilienne. Leur suite constitue un magnifique chant de colère et d’espérance que Charles Offaire a publié en français à Rio dès 1943 dans les volumes du Chemin de la Croix-des-Ames, du nom de la maison de l’écrivain à Barbacena. De Toulon, où Bernanos embarque pour l’Amérique du Sud en juillet 1938, à la Croix-des-Ames, où il s’installe en août 1940, la route a été longue. Rio de Janeiro, Buenos Aires, Asuncion, Rio de Janeiro, Itaïpava, Juiz de Fora, Vassouras, Pirapora, Barbacena… Sous les tropiques, Bernanos n’a jamais cessé de vivre l’errance comme une vertu évangélique. Il y eut des ponts de paquebots et des cabanes de vachers, des terrasses de café et de pauvres maisons sans portes ni fenêtres, cernées par les aras excentriques et les caïmans couleur de boue ; des moments de confiance et des instants d’abandon, des éclats de rire et des hurlements de colère ; des enfants révoltés et des parents écrasés ; des rendez-vous manqués et des départs précipités. Libre dans la main de Dieu, le catholique Bernanos s’est rarement plaint de cette grande confusion de sentiments et d’humeurs. Au père Bruckberger, janvier 1939 : « Jamais la maison du pauvre Bernanos ne sera une maison d’ordre. »

Cela fait six mois que l’écrivain a quitté l’Europe.

À l’origine, il y a un songe adolescent, le rêve d’une « nouvelle France » fondée au Paraguay. Au printemps 1938, Bernanos a cinquante ans, six enfants, il a écrit sept romans, des essais de combat. Tournée la page de son engagement à l’Action française et liquidées ses illusions sur les droites françaises, il est temps d’honorer son serment de jeunesse et de partir édifier sa « paroisse française » sous les tropiques, rêve qui doit plus à l’esprit de Péguy et Proudhon qu’à celui de Maurras et Drumont. Il l’écrit à Jacques Maritain dont il s’est rapproché pendant la guerre d’Espagne : « Il faut que je file au Paraguay, alors que je dispose de quelques sous. Il faut que je file avant deux mois. Si vous pouviez me suivre !… On revient de là-bas, après tout, et je me demande si ce départ ne serait pas un exemple utile. L’air est si raréfié par ici qu’il ne porte pas une parole libre. »

Après une traversée de quinze jours et deux arrêts à Rio de Janeiro et Buenos Aires, Bernanos et sa famille, accompagnés du docteur Jean Bénier, de sa femme et de leurs deux jeunes enfants, embarquent à bord d’un bateau à roue pour remonter le Rio Parana jusqu’à Asuncion. Dans cette capitale hostile et vénéneuse, où il reste cinq jours, l’écrivain a l’occasion de se souvenir de l’avertissement de Maritain : « Paraguay = souricière à immigrants et à capitaux. »

À Rio et Buenos Aires, Bernanos a reçu un accueil constamment amical. Si le Brésil s’impose, c’est d’abord parce que le coût de la vie, moins élevé qu’en Argentine, lui permet d’envisager l’achat de terres et de bétail.

C’est ensuite parce qu’il y a découvert une disponibilité spirituelle qu’il ne trouve plus chez les élites françaises, minées par leur complaisance à l’égard des totalitarismes. Cet homme blessé, qui se déplace avec des cannes depuis deux accidents de moto, le répète. « La route n’est pas barrée, comme en France. Que vous dire ? Mon idée d’une pépinière française ici ne m’apparaît plus si naïve, au contraire. »

En septembre-octobre 1938, Bernanos séjourne à Rio, à l’hôtel Botafogo-Majestic, aujourd’hui disparu, alors établi face au Pain de Sucre. Jours affreux, marqués par la signature des accords de Munich livrant les Sudètes à la volonté de puissance nazie. Une solution : s’enfoncer dans l’immense Brésil.

Bernanos n’est pas venu en Amérique du Sud pour vivre en homme de lettres. En novembre, il s’installe à Itaïpava, à soixante-quinze kilomètres de Rio, où il vit quelques semaines dans la villa « Grande Vallée », au pied de montagnes aux flancs couverts de jungle et aux sommets couronnés par la Serra dos Orgaos. Dans cette région, où l’architecture des maisons rappelle celle des chalets de la Forêt-Noire et du canton de Vaud, Bernanos entend parler des communautés d’exilés suisses et allemands. Ainsi Nova Friburgo, ville suisse du Nouveau Monde bâtie par trois cents familles arrivées au début du XIXe siècle. C’est une semblable aventure qu’il veut susciter : « Mon idée d’une colonie française, ou du moins d’un vrai village français d’ancienne France, de chrétienté française, s’impose un peu plus à moi chaque jour. Les Allemands ont fait quelque chose de semblable, mais avec une énorme vulgarité. »

Itaïpava n’est pas le lieu d’une telle entreprise. Début décembre, l’écrivain quitte l’État de Rio pour faire connaissance avec les hauts plateaux du Minas Gérais, l’État des « mines générales », vaste comme la France, lieu d’une ruée vers l’or sauvage et légendaire au XVIIIe siècle. Première étape : la fazenda Santa Inès, à Juiz de Fora.

Venu de France au Brésil en 1964, bernanosien fidèle, auteur d’un travail universitaire sur Les Enfants humiliés, Bernard Marcel Crochet m’aide à retrouver cette maison où nous arrivons après un parcours chaotique sur un chemin d’argile rouge, le barro brésilien. Quinze ans après sa première visite, il est aussi ému que moi devant cette fazenda aux murs blancs, aux volets verts et au toit de tuiles rouges, inhabitée, envahie par les hibiscus. Impossible, devant cette demeure, la plus humble de toutes celles que Bernanos a habitées au Brésil, de ne pas admirer sa résolution.

De retour au centre de Juiz de Fora, Bernard Marcel Crochet me montre l’emplacement du café Salvaterra, rue Halfeld, où Bernanos avait ses habitudes et où il répondit aux questions d’un journaliste du Diaro Mercantil venu l’interroger sur ses premières impressions d’exilé. À l’époque, l’écrivain est encore très occupé par la France. Scandale de la vérité et Nous autres Français, composés à cette époque, contiennent peu de pages sur le Brésil. Bernanos a trop de comptes à régler. Il est resté cet éternel Camelot du roi que les bien-pensants exaspèrent. Il devra se perdre dans l’immense Brésil pour apprendre à regarder sa seconde patrie.

À Juiz de Fora, Bernanos ne reste que deux mois. La fazenda Santa Inès est trop petite pour ses projets. En février 1939, il retrouve l’État de Rio et s’installe à Vassouras, ville aux rues pavées et aux maisons basses de style colonial fondée à la fin du XIXe siècle par les producteurs de café de Sao Paulo : « Ça y est ! nous avons encore changé de maison. J’ai eu un moment de découragement, ces temps-ci. Je me disais que ce serait toujours la même chose. Et puis j’ai compris qu’il fallait que ce soit toujours la même chose, qu’une certaine douceur de vivre me serait sans doute mortelle. L’eau amère est ce qu’il me faut. »

À Vassouras, la fazenda Catagua, jolie maison aux murs blancs et aux volets bleus, se cache au milieu des manguiers. Aucun guide ne mentionne le passage de Bernanos dans la région, mais Lilia Contini, Factuelle propriétaire, sait que l’écrivain y a vécu. « En partant, il avait laissé la baignoire pleine de livres. » Elle nous montre cette baignoire, en nous expliquant pourquoi elle a refusé de la changer lors de la réfection de sa salle de bains : « Elle fait partie du patrimoine culturel brésilien ! »

De Vassouras, Bernanos alla plusieurs fois à Petropolis pour rendre visite à la comtesse de Paris, en exil chez son père Pedro d’Orléans-Bragance, héritier d’une dynastie chassée du trône en 1889 par les grands propriétaires terriens brésiliens pour avoir aboli l’esclavage. De ces visites, des lettres témoignent, et Madame se souvient. « Je le voyais arriver avec ses enfants, ses cannes, ses yeux bleus magnifiques, passionné, agité par quantité d’idées. Nous le recevions à déjeuner à Petropolis où il est peut-être venu cinq fois. Il n’avait rien perdu de sa foi royaliste. Avec mon père, ils parlaient de politique, de religion. Bernanos évoquait la France, inquiet pour l’Empire, pour le rayonnement français. Il me posait des questions sur le comte de Paris. Il avait pour lui des messages, des projets. Il voulait qu’il rentre en France et qu’il prenne la tête d’une grande offensive contre l’Allemagne, pour briser le mensonge, comme il disait. »

Au printemps 1939, Bernanos comprend que ses projets sont compromis par le conflit qui s’annonce. Qu’importe ! il rêve de terres, de bétail. En juin, il quitte Vassouras et file à Pirapora, à huit cents kilomètres au nord de Rio, « au-delà de la dernière station de chemin de fer », au pays des piranhas affamés, des tatous joueurs et des oiseaux colorés.

Il ne sait pas, il ne saura jamais renoncer.

Une voix libre de la France libre

Au moment où la France et l’Angleterre déclarent la guerre à l’Allemagne en septembre 1939, cela fait un an que Bernanos et sa famille sont installés au Brésil Le déclenchement du conflit, auquel s’ajoutent des difficultés matérielles, compromettent les projets de l’écrivain qui rêvait de fonder une paroisse française sous les tropiques. Il est contraint de revenir à l’écriture, mettant sa plume au service de la lutte contre le totalitarisme. Depuis sa ferme de la Croix-des-Ames, Bernanos vit l’aventure de la France libre comme celle d’une nouvelle chevalerie.

 

En octobre 1939, lorsque Georges Bernanos s’installe sur les cinq mille hectares de la ferme qu’il a louée à Pirapora, avec ses deux cent quatre-vingts vaches, bœufs, veaux, taureaux et ses huit chevaux, il ne songe pas à la guerre qui vient d’éclater en Europe. En s’enfonçant à l’intérieur du Brésil, il a l’ambition de congédier les fatalités déchaînées. À l’extrême nord du Minas Gérais, dans un décor de « désert tropical d’herbes coupantes, de lianes mortes, d’arbres nains, de fleuves d’eau tiède, écœurante, avec sous les yeux cette terre nue, terriblement nue sous son linceul de sable », il souhaite fonder enfin la colonie française dont il rêve depuis son arrivée en Amérique du Sud. Il ignore la violence de l’heure.

Très vite, les hommes qui l’accompagnent à Pirapora, son neveu, Guy Hattu, le médecin Jean Bénier, sont rappelés en Europe. L’écrivain éprouve une solitude quil retrouvera lorsque ses fils aînés s’engageront dans la marine de la France libre. Les armées du Reich se massent sur le Rhin, l’offensive allemande est imminente. L’âme criblée d’angoisse, Bernanos oublie son troupeau de zébus et revient à la seule chose qu’il sache faire, à la seule chose pour laquelle il est né : écrire. Plus que jamais, il écrit, pour rester vivant, pour dire sa douleur aux hommes et aux anges, noircissant nuit et jour de sa belle écriture ronde les petits cahiers d’écolier achetés à la papeterie de Pirapora. Paradoxe des paradoxes pour l’écrivain qui se rêvait vacher, son séjour en Amérique du Sud, loin de le dispenser de l’âpre discipline des pages quotidiennes, est l’occasion d’une exceptionnelle ardeur créatrice. Scandale de la vérité, Nous autres Français, Les Enfants humiliés, le dernier chapitre de Monsieur Ouine, Le Chemin de la Croix-des-Ames, La France contre les robots, naissent de ses songes blessés.

En proie à cette fièvre, Bernanos quitte Pirapora et se rapproche des grandes villes et de leurs journaux au printemps 1940. Oubliant sa vocation de vaqueiro, il renoue avec la grande passion de sa jeunesse : le journalisme.

Le 21 mai, un texte intitulé « Un ancien combattant s’exprime sur l’offensive allemande » paraît dans O Diario, présenté en ces termes : « L’écrivain français Georges Bernanos est à nouveau à Belo Horizonte, ayant pour destination Pirapora, où il réside, et d’où il reviendra peut-être bientôt, pour habiter une propriété rurale proche de Belo Horizonte. »

C’est son premier article de guerre.

De la débâcle des armées françaises au printemps 1940 à la capitulation des troupes du Reich au printemps 1945, la cadence de Bernanos se relâchera rarement. Sur la base d’un accord passé avec les Diarios Associados, « Journaux associés », regroupement de trente-cinq titres dont O Jornal est à Rio le premier maillon, il rédige deux articles par semaine. S’y ajoutent les textes publiés dans les journaux de la France libre, principalement La Marseillaise à Londres, puis à Alger, et les messages composés pour la BBC à partir de juillet 1940, à l’exemple du général de Gaulle dont Bernanos entend l’appel, dans un petit salon du Palacio Hôtel, sur l’avenida Afonso Pena de Belo Horizonte.

De ce jour de gloire, l’écrivain se souviendra avec émotion dans un flamboyant article publié dans La Marseillaise de Londres et La France nouvelle de Buenos Aires en 1943 : « Le 18 juin 1940 est ce jour où un homme prédestiné, que vous l’eussiez choisi ou non, qu’importe ! l’histoire vous le donne, a d’un mot, d’un mot qui annulait la déroute, maintenu la France dans la guerre. Français, ceux qui essaient de vous faire croire que ce jour et cet homme n’appartiennent pas à tous les Français se trompent ou vous trompent. Ralliez-vous à l’Histoire de France ! »

En août 1940, la « propriété rurale » évoquée par O Diario en mai est trouvée : une fazenda de Barbacena, à 168 kilomètres de Belo Horizonte et 290 de Rio de Janeiro, sur les hauts plateaux du Minas Gérais. L’académicien Geraldo França de Lima se souvient des circonstances dans lesquelles Bernanos acheta cette maison qui deviendra une mythologie française au-delà de la mer, lorsque Bernanos aura donné son nom au recueil de ses articles de guerre : « Un matin, j’ai eu un coup de fil de M. Bias Fortes, alors maire de Barbacena : il voulait me signaler la petite ferme d’une famille qui avait déménagé à Juiz de Fora et qui désirait vendre la propriété. Nous nous y sommes rendus ; rien n’a plu à Bernanos… Nous nous apprêtions déjà à retourner en ville, quand Bernanos a demandé le nom de l’endroit. “Cruz das Aimas”. Bernanos a souri, son visage s’est éclairé, il a découvert une légende dans ce nom, un destin, et à notre surprise à tous, il s’est rapidement décidé pour l’acquisition. »

Le Chemin de la Croix-des-Ames ! Il faut avoir eu vingt ans dans un temps sans histoire pour comprendre l’émotion que suscite le retour en ce lieu où s’est jouée une des plus grandes aventures spirituelles du XXe siècle. Une secrète part des rêves français subsiste à Barbacena, ville de cent quinze mille âmes aux églises baroques où le peuple mineiro affiche cette joie humble et belle qu’aima tant Bernanos : « Votre peuple grandit comme un arbre, ou se compose comme un poème, par une sorte de nécessité intérieure, auquel le monde moderne ne comprend absolument rien, parce que, précisément, il n’a pas de nécessité intérieure. »

La colline sur laquelle grimpe la rua Cruz das Aimas n’est plus la solitude qu’elle était autrefois. Les quarante-cinq hectares de la propriété de Bernanos ont été depuis longtemps partagés. Un quartier populaire, aux maisons bordées d’arbres tropicaux, ceinture la fàzenda dont l’écrivain voulait qu’elle fut « quelque chose qui ressemblât à une ferme de chez nous, qui fût après moi, comme un modeste souvenir de la France au Brésil ».

Nelly Sykora, petite femme aux yeux noirs, est un témoin capital pour qui s’intéresse au séjour de Bernanos à Barbacena. Née en Egypte dans les années 10, elle s’est installée au Brésil après la guerre avec son mari, Gerhard Sykora, un Autrichien devenu officier dans l’armée anglaise après avoir fui son pays où il a refusé de prêter serment à Hitler : « Lorsque nous sommes arrivés à Barbacena en 1948, nous nous sommes installés à la Croix-des-Armes. La maison était telle que Bernanos l’avait laissée en partant. Il l’avait vendue en y abandonnant les vestiges de son passage dans le Minas Gérais : mobilier, manuscrits, livres, animaux, fleurs, arbres, et même Sebasdiaô, son garçon de ferme. On accédait à la propriété par une allée d’eucalyptus plantés par Bernanos. Dans la cour, devant la porte principale, un petit socle cubique avait été installé pour servir d’appui à l’écrivain lorsqu’il montant sur Oswaldo, son magnifique pur-sang anglais, couleur caramel. Deux autres chevaux étaient restés, une jument blanche et un petit cheval de campagne baptisé Cabrito, que Bernanos attelait pour aller faire des courses en ville. »

Nelly se souvient d’avoir été heureuse à la Croix-des-Ames, où elle a vécu sept ans. Elle a beaucoup fait pour que la maison de Bernanos demeure une trace vivante de son passage. Laissée à l’abandon, employée comme étable, la Croix-des-Ames fut restaurée une première fois dans les années 60 sous l’impulsion du maire Simao Tamm Bias Fortes. En 1968 fut inauguré un musée Bernanos, en 1970 la Maison de Bernanos au Brésil, en présence d’amis de l’écrivain et de plusieurs de ses enfants. Bernanos avait quitté Barbacena depuis vingt-cinq ans. Son souvenir était resté vif sur la colline de la Croix-des-Ames. Il l’était encore en 1988, centenaire de sa naissance. J’ai été surpris, en venant à Barbacena, de découvrir qu’il ne s’était pas évanoui.

La fazenda que Bernanos a fait agrandir sur le modèle d’une ferme française, avec plusieurs bâtiments organisés autour d’une cour, résiste vaillamment aux années. En demandant la clef à la mairie de Barbacena, on peut visiter le musée qu’un demi-abandon n’empêche pas d’être émouvant.

Nelly Sykora explique à quel usage était destinée chaque pièce. Elle est ravie de servir de guide. La dernière fois qu’elle a vu un journaliste du Figaro à la Croix-des-Ames, c’était André Rousseaux en 1952 !

Dans une petite salle après l’entrée est accroché le drapeau tricolore frappé de la croix de Lorraine qui flottait jadis sur la Croix-des-Ames. À sa gauche, l’édition originale de la Prière à Jeanne d’Arc rédigée par Bernanos, imprimée en lettres gothiques, sur une feuille enluminée en bleu, blanc, rouge, par le Comité France libre de Rio, le 8 mai 1941 : « Jeanne… nous en appelons solennellement à vous, devant Dieu, contre les Misérables qui, pour retarder l’heure du châtiment, offrent en hommage à l’ennemi le nom et les morts de Verdun, mettent nos étendards en gage, et empruntent à la petite semaine sur l’Honneur de la Patrie ! »

Au-dessus de cette prière, une photographie inattendue, celle de François Mitterrand qui a fait le détour jusqu’à la Croix-des-Ames lors d’un voyage officiel au Brésil en octobre 1985. Sacré vieux renard, venu voir comment avait survécu l’honneur français lorsqu’il rôdait dans les antichambres de Vichy. Mitterrand, si hautement lettré et si hautement corrupteur, ressemble à un personnage de Bernanos. Comme l’abbé Cénabre, dans L’Imposture, il a beaucoup trahi, mais jamais il n’a oublié ce qu’il trahissait. Venir à Barbacena… Quel autre président passera à la Croix-des-Ames ?

En quittant la ferme, je gratte sur le sol un peu de terre rouge, enfantine relique d’un passage ému. Elle traversera l’Adantique avec moi.

Au lycée de Barbacena, Pedro Lobato de Campos était l’élève de Geraldo França de Lima. Par son entremise, il entra en familiarité avec Bernanos. Il le voyait tous les jours, lorsqu’il venait au Café colonial pour écrire. « Il arrivait au galop, et attachait son cheval à un anneau sur le trottoir, avant de s’installer à sa table. Un jour, quelques-uns de mes camarades se sont amusés à provoquer l’animal. Je me souviens de les en avoir empêchés. Bernanos, levant la tête de son cahier, m’a fait un signe amical et m’a demandé d’aller abriter son cheval dans le garage du Grand Hôtel. Après ce jour, c’est devenu une habitude. En arrivant, il me confiait Oswaldo. »

Pedro Lobato parlait, doucement happé par ses souvenirs. À la fin de notre rencontre, il a eu cette parole magnifique, ce mot de poète, qui m’attendait sur les hauts plateaux du Minas Gérais, à neuf mille kilomètres de la France : « Saudades do Bernanos. »

Saudades, prononcez sa-o-da-tche, c’est bien plus que la mélancolie, attachée par l’étymologie à la bile noire. Des nostalgies actives, liant la tristesse de ce qui n’est déjà plus à la juste attente de ce qui sera. Il fallait venir à la Croix-des-Ames, pauvre vestige d’un rêve de paroisse française sous les tropiques, refuge providentiel d’une voix libre de la France libre, pour éprouver ces saudades do Bernanos : le regret du passé, mais aussi, mais surtout, la certitude de retrouvailles finales dans les profonds jardins, les lumineux jardins de la vie éternelle.

« J’ai quitté mon pays »

J’ai quitté mon pays en 1938, je l’ai quitté librement, je n’en ai pas été chassé, je ne l’ai pas fui non plus, comme tant d’autres qui n’attendent aujourd’hui qu’un coup de sifflet des maîtres pour y rentrer. Je ne l’ai pas quitté pour d’agréables et profitables vacances. J’ai vécu loin des villes, je puis même dire loin de la dernière ville, au-delà de la dernière station de chemin de fer, en plein cœur de cette forêt brésilienne qui n’est, neuf mois sur douze, qu’un désert d’arbres calcinés et dont les vaches sauvages tracent elles-mêmes les chemins. J’ai quitté mon pays parce que la vérité y était devenue stérile, parce qu’une parole libre y était aussitôt étouffée.

Le Chemin de la Croix-des-Ames.

Deux âmes en exil

Installé à Barbacena, sur les hauts plateaux du Minas Gérais, Bernanos a vécu une grande partie de son exil loin des grandes villes. De nombreux séjours à Rio lui ont cependant permis de fréquenter l’élite brésilienne. Il a également rencontré des Européens de passage, comme Roger Caillois et Philippe Soupault. La plus étonnante de ces entrevues reste celle avec Stefan Zweig, installé à Petropolis et venu le voir à la Croix-des-Ames. « Je n’avais jamais vu avant de réception si tendre de la part de Bernanos », se souvient encore un témoin.

 

« Au fond, Bernanos n’a jamais cessé de vivre en France. » Au dernier étage d’un hôtel de Copacabana, par un joli soir de juin, Hubert Sarrazin me rapporte avec malice le mot de Pedro Octavio Carneiro da Cunha. Depuis quarante ans, Hubert Sarrazin est le maître des études bernanosiennes à Rio. À une époque où beaucoup de témoins vivaient encore, il a recueilli les inédits, les lettres, les confidences. De Pedro Octavio, il tient la presque totalité des papiers brésiliens de Bernanos. Et une grande quantité d’anecdotes. Pedro Octavio a connu les colloques impromptus dans les cafés de Rio, où l’écrivain devisait en français, aussi librement que s’il s’était trouvé à Saint-Germain-des-Prés, fraternel, inventif, spontané, accompagnant ses discours de gestes éloquents.

De passage au Brésil en février 1943, Philippe Soupault, le compagnon de route des surréalistes, l’ami inattendu de Bernanos depuis les années 20, a lui aussi relaté leurs rencontres sur l’avenue Rio Branco. « Il s’exprimait avec une franchise et une violence admirables. Il savait rire […] de tous les odieux grotesques qui osaient parler à cette époque au nom de la France, de la soi-disant révolution nationale, travail, famille, patrie. Ces trois mots, ce a slogan quand on le prononçait devant lui, suffisaient à provoquer sa colère. Et les colères de Georges Bernanos étaient homériques, c’est le moins qu’on puisse dire. » Roger Caillois, formidable passeur entre les civilisations, membre du Comité France libre de Buenos Aires, a laissé un semblable témoignage de ses entrevues avec l’auteur de Nous autres Français à Rio.

Pedro Octavio a raison : Bernanos n’a jamais cessé de vivre en France. Oubliés ses rêves de village d’ancienne chrétienté, il a fait de sa ferme de la Croix-des-Ames une enclave française en terre brésilienne. L’architecture du bâtiment, la langue de ses habitants, le drapeau tricolore qui flottait sur la fazenda ne laissaient aucun doute aux visiteurs. Aux intimes, le maître des lieux préparait lui-même le coq au vin et le servait en récitant le grand chant de la Légende des siècles sur la prise de Narbonne.

Depuis cette France idéale réinventée sous la Croix du Sud, Bernanos sait pourtant regarder le Brésil. Au début, il est déconcerté par l’univers sévère du sertao. Certaine dureté l’effraie. Ce sont les hommes qui le mènent peu à peu à aimer les paysages. Il y a ce mulâtre, à Pirapora, qui l’accueille dans sa maison en lui montrant Le Désespéré, La Femme pauvre et Le Salut par les juifs de Léon Bloy rangés à côté de ses propres livres ; il y a ces vaqueiros, dans un wagon de chemin de fer, pleurant de rage à l’annonce de l’armistice de juin 1940 ; il y a ce vacher métis accablé par l’effrayante nouvelle : « On dit que notre guerre est finie » ; il y a ce gamin noir, à la gare de Barbacena, courant à sa rencontre pour lui montrer un article intitulé « Homenagem a Bernanos » dans le Correio da Manha. L’écrivain n’oublie aucun d’eux. Tous composent le Brésil intime et secret, dépouillé de ses couleurs de carte postale, auquel il s’attache du fond de son âme.

Sa première déclaration d’amour date du 2 novembre 1940 : « L’idée de quitter le Brésil sans retour ne me vient plus maintenant. Il y a désormais comme un pacte entre votre pays et mon âme, l’amitié que je lui porte est une chose scellée. » Il y en aura d’autres, constantes, publiques, assurées. La plus émouvante est la préface de la Lettre aux Anglais, qui paraît en français à Rio en février 1942 : « Le Brésil n’est pas pour moi l’hôtel somptueux, presque anonyme, où j’ai déposé ma valise en attendant de reprendre la mer et de rentrer chez moi : c’est mon foyer, c’est ma maison, mais je ne me crois pas encore le droit de lui dire, je me sens trop son obligé pour mériter d’être cru. »

Mais d’abord cette lettre de novembre 1940, adressée à Virgilio de Mello Franco, digne de la primeur de cette confidence. Chef de l’opposition à la dictature de Getulio Vargas, dédicataire des Enfants humiliés, cet homme d’État, qui périra assassiné en 1948, s’impose comme le plus constant soutien de Bernanos durant son séjour brésilien. L’écrivain lui doit son installation à Pirapora, à Barbacena et sur l’île de Paqueta, dans la baie de Guanabara, où il réside entre décembre 1943 et mars 1944.

Virgilio de Mello Franco est le premier représentant de cette élite brésilienne que Bernanos se surprend à aimer, lui qui, en France, détestait la compagnie des notables. Très vite s’en ajoutent d’autres, écrivains, journalistes, hommes politiques, comme Raul Fernandes, futur ministre des Affaires étrangères, Alceu Amoroso Lima, animateur de l’Action catholique, Jorge de Lima, écrivain que Bernanos dissuade d’entrer à l’Académie brésilienne des lettres, Austregesilio de Athayde, rédacteur en chef des Diarios Associados, Lucia Miguel Pereira, sa traductrice, le poète Augusto Frederico Schmidt, Edgard Godoi de Mata-Machado, le traducteur du Journal d’un curé de campagne, Pedro Octavio Carneiro da Cunha, l’ami des dernières semaines brésiliennes, sans oublier Geraldo França de Lima, rencontré à Barbacena, dernier survivant de ces témoins capitaux, qui vit aujourd’hui à Rio, dans le quartier de Flamengo.

« Si vous savez comme ça me fait plaisir de parler français, c’est presque ma langue maternelle… » Geraldo França de Lima est ravi d’évoquer encore une fois Georges Bernanos. « J’ai passé presque toute la guerre avec lui. Je l’ai souvent vu à Barbacena, mais également à Rio, jusqu’à la fin de son séjour. » L’acadêmico, qui me fait l’hommage de Os Passaros e outras historias, un de ses recueils de nouvelles, m’a préparé une copie de deux dédicaces de Bernanos. La première, datée de 1940, orne les Grands Cimetières sous la lune : « À Gérald de Lima, en témoignage de gratitude envers le noble peuple brésilien qui en ces jours de honte, alors que mon pays doutait de lui-même, a pris sans hésiter le parti de l’honneur français. » La seconde, datée de 1942, précède la Lettre aux Anglais : « Pour Gérald de Lima, qui depuis trente mois a si fidèlement partagé les angoisses de mon pays qu’il a bien mérité le titre de citoyen français la naturalisation par la douleur, l’espérance et la foi… Oui nous boirons ensemble, à Paris, le champagne de la victoire ! »

Geraldo França de Lima n’a pas besoin de fournir ces preuves pour qu’on l’écoute avec piété : il est l’homme qui a raconté la visite de Stefan Zweig à la Croix-des-Ames dans un article publié à Rio dans la revue Comentario, en juin 1960.

Tout dans cette rencontre est extraordinaire, à commencer par le contraste physique entre les deux hommes. Zweig est frêle, affaibli ; avec ses manières de féodal et ses habitudes de cavalier, Bernanos reste le dandy magnifique qu’il était à vingt ans. Celui-ci a des moustaches de colonel de hussards, des yeux bleus qui lancent des éclairs ; celui-là une moustache discrète, les yeux presque éteints de ceux qui ne s’attarderont pas à vivre. On les imagine s’approchant l’un de l’autre, étonnés de se retrouver face à face, avant de se donner l’accolade.

De cet épisode, Bernanos ne fait pas mention dans l’article qu’il a consacré au suicide de l’écrivain autrichien en février 1942 ; et Zweig n’en parle pas davantage dans son Journal.

Mais Geraldo França de Lima est toujours là, à Rio, pour l’évoquer, comme il y a quarante ans : « Un certain jour, Stefan Zweig a fait une apparition à Barbacena, de surprise, et il voulait voir Bernanos. Je l’ai accompagné à Cruz das Aimas et j’avoue que je me rongeais les doigts de peur de l’accueil, je craignais une de ces explosions bernanosiennes. Mais je n’avais jamais vu avant de réception si tendre de la part de Bernanos, un accueil aussi ému et fraternel que celui qu’il a eu pour Stefan Zweig. Zweig était défiguré : triste, abattu, sans espoir, plein de pensées funestes. Bernanos l’encourageait : il lui parlait doucement. Il voulait que Zweig passe quelques jours dans sa propriété. Il l’a invité à l’accompagner dans une protestation au monde contre les atrocités que Hitler pratiquait contre les juifs et que lui, Bernanos, en colère, considérait un crime contre l’humanité. Il a absolument voulu revenir avec Zweig jusqu’à la ville : il l’a accompagné à la mairie, en le présentant à M. Bias Fortes, qui en a fait un invité officiel de la municipalité. »

Ce tête-à-tête entre l’écrivain juif et le bretteur catholique scandalise ceux qui ne veulent pas voir l’effort de compréhension spirituelle du mystère d’Israël accompli par Bernanos durant ces années d’épreuve. En voyant arriver Stefan Zweig, l’âme écrasée mais si belle et si noble dans l’affliction, Georges Bernanos comprend ce qu’exprimera plus tard Zeev Jabotinsky : « Chaque juif est un prince. » Laissant les préjugés antisémites de sa jeunesse, éclairé par son expérience de l’exil, il s’ouvre au douloureux secret d’un peuple dont l’ambition n’est pas de vaincre, mais de durer au cœur même d’une histoire devenue folle. L’écrivain l’exprimera de façon magnifique dans un texte intitulé L’honneur est ce qui nous rassemble, vibrant hommage aux héros du ghetto de Varsovie, rédigé au moment où le peuple martyre retrouvait sa vocation avec la terre donnant un sens à son destin : « Le plus grand malheur d’Israël n’est pas d’avoir été si constamment haï, c’est d’avoir été non moins constamment méconnu et de n’avoir été méconnu que pour s’être méconnu lui-même. »

La rencontre entre Georges Bernanos et Stefan Zweig, comme celles entre Gustave Thibon et Simone Weil, entre Pierre Boutang et George Steiner, est un moment de haute intensité spirituelle comme il s’en trouve peu par siècle.

À Petropolis, j’ai traqué le fantôme des deux hommes. Dans cette ville dédiée à la maison de Bragance, liée à l’Autriche par les Habsbourg et à la France par les Orléans, Zweig et Bernanos ont goûté certaine douceur de vivre sous les palmiers royaux. Le palais impérial et le palais de cristal ont le don de prolonger le charme de ce « monde d’hier » étranger aux massacres industriels. Pas suffisamment pour empêcher Stefan Zweig de se suicider, le dimanche 22 février 1942, tandis que le carnaval battait son plein à Rio.

En allant voir sa tombe au cimetière municipal, me sont revenues les paroles du psaume : « J’étais pacifique avec ceux qui haïssaient la paix. Lorsque je leur parlais, ils m’attaquaient sans sujet. »

Zweig repose au côté de son épouse Lotte, qui s’est tuée avec lui. Leur geste a bouleversé l’auteur de Scandale de la vérité : « Pauvres diables ! J’espère qu’ils sont introduits maintenant dans les verts pâturages. »

Au Brésil, Zweig cherchait la même paix que Bernanos. Fuyant une Europe en proie à un délire raciste, ils ont fait l’un et l’autre l’apologie du métissage et de la variété du peuple brésilien. Étonnante, la proximité de ton entre Le Chemin de la Croix-des-Ames et Le Brésil, terre d’avenir. Une même certitude porte ces deux livres : pour prendre la relève d’une civilisation européenne au bord du gouffre, une nouvelle civilisation commence au Brésil, ce « pays d’enfants » que Zweig ne quittera plus.

Bernanos, rentré malgré lui en Europe, n’aura pas de plus grand chagrin, jusqu’à sa mort, le 5 juillet 1948. Cette lettre à Mme de Boa-Vista, sœur de Virgilio de Mello Franco, écrite de Bandol, le 9 février 1946 : « Le plus grand, le plus profond, le plus douloureux désir de mon cœur en ce qui me regarde c’est de vous revoir tous, de revoir votre pays, de reposer dans cette terre où j’ai tant souffert et tant espéré pour la France, d’y attendre la résurrection, comme j’y ai attendu la victoire. »

La France est partout présente

J’ai connu ces minuscules petites villes blanches de l’intérieur brésilien, éparses sur une immense étendue de terre vierge, perdues dans la basse forêt tropicale, mais où la France est partout présente, je le répète parce que c’est vrai. Je répète que la France est présente dans chacune de ces villes dont vous ne pouvez même pas voir le nom sur la carte, parce que le curé, le tabellion, l’hôtelier, le pharmacien ou le rédacteur en chef de la feuille hebdomadaire locale y parlent entre eux de mon pays avec la gravité religieuse d’un homme de 1848, car la France est toujours pour eux la fille aînée de l’Église ou l’émancipatrice du genre humain, selon les préférences de l’un ou de l’autre.

La Liberté pour quoi faire ?