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Anita Dubreuil a couché Nicolas et Noémie très tôt, ce soir. Elle ne supportait pas de tricher en jouant l'insouciance face au retard de plus en plus accablant de Laurent. Pour tromper le démon qui lui dévore les entrailles, elle s'est lancée dans un dépoussiérage et un lavage du sol du living. Si je rappelle les flics, ils vont me rire au nez; les cocues qui hurlent au loup, ils doivent les compter par douzaine chaque nuit... Parler avec qui?... Geneviève? ... Elle a été sympa de me laisser m'éclipser entre midi et deux... Pour ce à quoi ça a servi... Elle en bave suffisamment avec le boulot de la journée, pas la peine de lui pourrir sa soirée... Si j'appelle papa et maman, ils vont se biler autant que moi, elle ne pourra pas s'endormir sans une tonne de pilules... À moins d'appeler les parents de Laurent, ils sont solides, ils ont de quoi tenir la secousse... Ils vont embrayer sur les ennuis financiers qui m'attendent en cas de malheur, que ce soit une fuite, un suicide ou un meurtre... Oh, je ne devrais pas parler comme ça!... Et pourtant, c'est la triste réalité, je suis caution dans tous les emprunts de Laurent... Sans compter qu'en cas de mort, l'assurance ne paiera que 50 % de l'emprunt de la maison, les mensualités restantes seront trop lourdes pour ma paye, la banque se régalera de tout me piquer... Je dis que je veux pas appeler Reine et Louis pour qu'ils ne me parlent pas argent, et je raisonne comme eux... Si je les préviens de ce qui se passe, ils me promettront leur aide et, en fait, ils ne penseront qu'à la meilleure façon de me rendre dépendante pour mettre la main sur les gosses. Ils en rêvent depuis toujours, eux et leurs fichues bondieuseries... J'appelle pas, je garde ma misère pour moi...
- Maman... Tu fais trop de bruit en bougeant les meubles.
Sur le seuil du couloir, grêle et émouvante dans son pyjama de plumetis rose, Noémie frotte ses immenses yeux à l'air chagrin.
Anita s'empresse de la prendre dans les bras.
- Excuse-moi, mon cœur... Tu ne dormais pas?
- J'arrive pas... J'ai peur pour papa.
Moi aussi. Elles se réconfortent, joue contre joue, chacune appuyée sur l'épaule de l'autre.
- Ne t'inquiète pas, mon amour, tout va s'arranger.
Les larmes qui brouillent sa voix trahissent son mensonge.
Arrivés au Maverick, Tévenot et Bousquet jettent sans ménagement Valérie, sanguinolente et contusionnée, sur la banquette arrière.
- Vous ne pouvez pas vous empêcher d'être des brutes?!
- Tu veux la manger, celle-là?
Le trentenaire nicotineux lui écarte à la pointe du nez les cinq doigts maigres de sa longue main osseuse. Le vétéran le tire par la manche et le pousse vers le volant. Éva Clétan s'interpose.
- Non. Vous deux, à l'arrière. Vous encadrez la banquière. Veillez sur elle, elle a des confidences à nous faire. Refile-moi la clé.
Pour qui elle se prend, cette pouffiasse? Tévenot fronce les sourcils.
- Je regrette, mais c'est moi qui...
Gourdon le refoule de l'avant-bras.
- Exécution ! Je conduis.
Deux enculés! Ne pipant mot, le rabroué dépose la clé dans la senestre autoritairement tendue et s'exile sur la position désignée.
Descendant vers le sud, une Mercedes C220 immatriculée 40 passe en respectant scrupuleusement la vitesse autorisée. Bousquet fait la lippe.
- Un citoyen conducteur modèle !
Tout le monde en place, les portières claquent, le moteur est lancé. Fox Leader dégage le 4 x 4 du créneau : Pajero derrière, Corolla devant.
- Je peux savoir où vous m'emmenez?
- Secret Défense... Meeeerde... Voilà qui explique la perfection de ton citoyen conducteur.
Les attentions se tendent vers ce qu'il vient de découvrir...
Trois ou quatre gyrophares bleus flashent dans la nuit et approchent à vive allure.
Valérie se sent quasi ressuscitée par une bouffée d'allégresse qui lui embrase la poitrine. Hugo a réagi, il m'a crue!
Merci, mon Dieu!... Pourquoi est-ce que je ne crois en Dieu qu'en ces circonstances?
Tévenot traduit l'impression générale.
- On est mal, là.
- Toi, chie dans ton calbut et fous-nous la paix.
- Si t'étais pas une gonzesse, je te...
- Vous allez la fermer, oui !
Gourdon a cogné du poing sur le volant; il réintègre le créneau.
- Je vous ai dit que je faisais mon affaire des gêneurs...
Bousquet a un rire d'emphysémateux.
- Tu vas avoir double ration, mon pote !
Sur leur flanc gauche, Chantal Provost, Loïc Bourdieu et Jo Escoubet viennent de surgir de la forêt, armes braquées.
Le jeune lieutenant aux longues jambes est le premier à sauter le fossé. Le 4 x 4 est un faux Master, aux commandes, y a soit un voleur, soit un flic! Faire gaffe! Il court sus à l'ennemi dont il vise la tête et, à environ un mètre, le clouant dans sa ligne de tir, tombe en arrêt, l'air implacable.
Jeannot Gourdon lève les mains et se fend d'un sourire cannibale.
Les voitures à gyrophares arrivent, créant un superbe capharnaüm de matériel et d'hommes. Des avis, des consignes, des ordres fusent. Et, tandis qu'on entreprenait de sécuriser l'infime circulation du lieu, une véritable artillerie a encerclé prestement le Maverick.
Chantal Provost, 38 SP fermement pointé, vient d'ouvrir la portière du conducteur.
- Coupez le moteur! Tous, les mains sur la tête! Le conducteur, vous descendez sans gestes brusques !
L'interpellé s'exécute en rigolant franchement.
- Faut pas vous énerver, les filles !
Une voix gasconnante s'étonne.
- Béh! C'est Jeannot Gourdon! À quel jeu on joue, là?
- Ben, merde, c'est Jeannot !
Une indécision intense parcourt la troupe.
La plus perturbée est certainement Chantal Provost.
- Quelqu'un connaît ce monsieur?
Trois voix répondent par l'affirmative.
Un brigadier à cheveux blancs rabaisse son revolver.
- C'est le commandant Jeannot Gourdon, il a été un de mes patrons à la BRB...
- À moi aussi !
Un divisionnaire! Dans quelle chiotte il m'a balancée, Palacio?
- ... Je crois que maintenant, il est à la répression du proxénétisme.
Deux ou trois gloussements sillonnent l'assemblée. Gourdon baisse à demi les bras.
- Soyez pas jaloux!... Je peux récupérer mes mains, demoiselle?
Chantal Provost marque une hésitation. L'officier bombe le torse.
- Si vous avez un doute, vous trouverez ma carte de police dans la poche intérieure de mon blouson... Vous m'autorisez à la prendre?
Il joint l'esquisse du geste à la requête. Chantal affermit son arme. Gourdon ricane et extirpe prudemment sa carte tricolore. Loïc Bourdieu s'en saisit. On s'est fait couenner. Il y jette un coup d'oeil et la remet à la capitaine avec une mimique confirmant les dires du suspect qui pose les mains sur le volant en inclinant la tête d'un air goguenard.
- Je réponds de mes trois amis.
Chantal lit. Il est le plus haut gradé de nous tous; on est marron.
- Ces braves gens m'ont aidé à retrouver Mlle Lataste qui tente de se soustraire à une convocation du commissaire Siméon Bensoussan. Le procureur la contraint à comparaître. J'exécute. Nous sommes parvenus à arrêter son véhicule. Quand je lui ai dit que j'étais de la police, elle a refusé d'obtempérer et a tenté de fuir dans les bois. Alors, on lui a couru après.
À l'arrière du Maverick, coincée entre Bousquet, le boxeur cabossé, et Tévenot, l'écorché vif, Valérie, indignée par les mensonges qu'elle entend, n'en mène pas large. Dans son dos, le second lui tord atrocement le poignet. Si je fais mine de protester, il me casse le bras.
Il est en train de nous baiser! Et il sait que je sais! Dents serrées, Chantal restitue la pièce d'identité et rengaine.
La troupe en fait autant.
Gourdon remet le moteur en route.
- Bon. Chers collègues, ce n'est pas que je m'ennuie avec vous mais le devoir m'appelle...
Chantal regimbe.
- Je suis le capitaine Provost, je souhaite entendre Mlle Lataste.
- Désolé. Elle est sous ma responsabilité et mon autorité. Vous êtes en poste à Arcachon, si je ne m'abuse?
Il a lancé son interrogation à la cantonade. Un chorus acquiesce.
- Si vous et vos petits camarades souhaitez à tout prix nous escorter jusqu'à Bordeaux, je n'y vois aucun inconvénient... Mais ça me paraît dispendieux et j'ai l'impression que vos supérieurs n'apprécieraient pas. Le contribuable non plus... Bien sûr, je me verrais contraint de rédiger un rapport. Vous savez que la tendance est plutôt aux restrictions budgétaires. Pour ma part, je m'y conforme.
Et d'enclencher la première.
Les yeux écarquillés par l'effroi de Valérie captent ceux de Chantal qui scrute l'intérieur du véhicule. Ne les laissez pas partir, ils vont me torturer et me tuer!
Une voix féminine met en garde.
- Attention! voilà une voiture.
La cohorte se range.
- Tant pis pour mon bras, ça se recolle! Capitaine Provost! Aaaah !
Valérie se tord de douleur.
- Il m'a cassé le bras ! J'ai mal !
Fox Leader accélère insensiblement pour forcer le passage.
- Elle s'est amochée, en tombant dans les bois.
- C'est pas vrai ! Ils vont me torturer ! Aïe !
Le ripoux a l'impudence de pouffer.
- Faut qu'on y aille avant que ce bahut devienne le bureau des pleurs.
- Ils vont me tuer, capitaine! Ils vont me tuer!
Il hausse les épaules.
- Mais oui! Elle délire. Tchao!
Éva Clétan sursaute.
- Attention où tu vas !
Le Maverick pile.
- C'est quoi, ce dingue? Il est pressé de mourir?
La Golf GT TDI blanche d'Hugo vient de s'arrêter au milieu de la voie. Valérie la reconnaît. Il est venu! Il est venu! Merci mon Dieu!
Le magistrat déboule sur le bitume, l'air en rogne.
- Qui est le capitaine Provost?
Chantal s'avance.
- Vous êtes le substitut Fargeat-Touret?
Hugo présente ses papiers.
- Heureuse de vous voir. On a un problème. Mlle Lataste a été arrêtée par un OPJ de la BRP, le commandant Gourdon.
Fox Leader est descendu du Maverick dont le moteur tourne toujours. Il ironise.
- On peut nous présenter?
Hugo s'exécute et tranche.
- Commandant, vous n'ignorez pas que mon arrivée sur les lieux vous dessaisit. Je prends le témoin en charge.
La face lourde et grêlée de Gourdon dénie les dires de son vis-à-vis.
- Pas d'accord. Il y a entre vous et la personne recherchée un lien affectif qui rend votre intervention suspecte.
- N'insistez pas, commandant, sans quoi, je retiens l'outrage à magistrat et je requiers les forces de police présentes pour vous contraindre.
Les deux rivaux s'affrontent, quasiment ventre contre ventre.
- Par ailleurs, commandant, je suis surpris que vous connaissiez le détail dont vous faites mention; l'avis au procureur de la République du commissaire Bensoussan est évidemment muet sur ce point. D'où tenez-vous votre information ?
- Si tu savais, Ducon! J'ai dû en entendre parler.
- Vous colportez les ragots?
- Je t'emmerde!Vous m'insultez.
- J'aimerais faire le point avec vous. Je vous convoque demain matin, à 10 heures, au Palais.
- Je ne sais pas si je serai disponible.
- Dégagez-vous pour l'être. Vous aussi êtes un témoin capital. Ceci est une réquisition verbale des plus officielles. Si vous ne comparaissez pas, vous savez ce qui peut vous arriver... Ça vous arrivera.
Un temps. Sale col blanc de mes couilles! Rubicond, les yeux incendiaires, Gourdon baisse pavillon et revient au Maverick en grommelant.
- L'enculé!
Hugo enfonce le fer.
- Capitaine Provost, vous poursuivez les opérations, relevez les identités et qualités des individus qui se sont assurés de la personne de Mlle Lataste.
C'en est trop, le chef des sbires explose.
- Ce sont des amis, putain! De braves gens qui n'ont pas hésité à sacrifier leur soirée pour me porter assistance ! Ils connaissent cette forêt comme leur poche ! Leur aide m'a été indispensable ! Vous pouvez pas leur foutre la paix, nom de Dieu? C'est comme ça que vous espérez encourager le civisme, bordel de merde !
Sourd aux admonestations, Jo Escoubet, Loïc Bourdieu et quelques volontaires clairsemés du commissariat d'Arcachon se conforment à l'injonction du substitut et font descendre les kidnappeurs. Gourdon, en ébullition, coupe le moteur.
Tension et haine sont au menu.
Libérée, enthousiasmée de l'être, Valérie, souriante malgré son piteux état, s'avance vers Hugo. Ils l'ont blessée! Les ordures! Ne te jette surtout pas à mon cou! D'un lourd battement de paupières, surchargé d'intentions télépathiques, il cherche à se faire comprendre, et prend les devants en surenchérissant dans le registre du professionnalisme impartial ne pouvant susciter la polémique.
- Tu es blessée? Tu souhaites qu'on appelle une ambulance ?
Une froideur qui déconcerte Valérie !
- Euh... Il ne veut pas se compromettre! J'ai très mal au bras, mais je pense que c'est plus une luxation qu'une fracture.
Il insiste fraîchement.
- Ambulance ou pas?
- Non, non. Peut-être qu'il n'a pas le droit de faire ce qu'il fait pour moi... Je veux porter plainte contre mes agresseurs. Ils ont cherché à me voler des pièces à conviction que je suis parvenue à cacher. Ils m'ont frappée et s'apprêtaient à m'enlever pour me torturer.
- Elle dit n'importe quoi, cette connasse !
- Tévenot, tu la fermes !
- Oh ! toi, tu me lâches ! Tu nous jurais qu'on n'aurait pas d'emmerdes, c'est réussi!
- Tu verras que Jeannot Gourdon n'a qu'une parole ! Alors, tu la mets en veilleuse et tu me laisses faire! Vu?... Monsieur le substitut !
Hugo pose sur l'apostropheur un regard de plomb. Gourdon inflige à sa bouche une torsion outrancière.
- Les « pièces à conviction » de la demoiselle, elles intéresseraient sûrement votre patron... Puisqu'elle sait où elle les a planquées, mes amis et moi, on va vous aider à les retrouver. Vous n'allez pas, pour favoriser vos amours, me suspendre de ma qualité d'OPJ?
Les deux adversaires se sont à nouveau rapprochés.
- Je vous conseille de rentrer chez vous, commandant.
- Mon service n'est pas terminé. Je suis un homme de la nuit.
- Capitaine Provost! Les identités ont été relevées?
- Elles le sont.
Hugo en vient presque à coller son nez un peu bombé, aux ailes bien dessinées, contre celui, fin aux narines pincées, de son antagoniste.
- Vous embarquez vos mercenaires... Et la route de Bordeaux, c'est par là.
Toute la troupe voit l'index tendu mais, à l'exception des rares très proches, bien peu ont ouï le murmure auquel le congédié répond sur le même ton avec un exécrable sourire.
- Souvenez-vous bien de cette soirée où vous cherchez à m'humilier, monsieur le substitut... Joyeux Noël, à vous et à votre copine. C'est une morte qui marche. Éclatez-vous. Profitez-en.
- Demain. 10 heures. Soyez ponctuel.
Compte là-dessus, Dugland!