Lundi midi est passé. Puis le déjeuner. À la
reprise, Laurent Dubreuil est en transe. Enfoiré de Moran ! Comment j'ai pu croire à la parole de
ce pourri? Peut-être qu'il a eu un empêchement... Ou que son
comptable n'a pas trouvé de suite la bonne formule... Aligner 74
000 euros sans paraître bizarre, c'est pas évident... Il pourrait
payer en plusieurs fois; l'essentiel serait de me donner 14 000
dans la semaine.
- Attention, nom de Dieu! Regarde ce que tu viens
de faire !
En reculant son échelle, l'apprenti a bousculé le
pot de peinture et fait choir le rouleau dans le bain.
- Mais ne le sors pas comme ça, tu vas m'en
balancer partout! T'es nul, mon pauvre vieux!
Venu des WC qu'il tapisse, Farid tente les bons
offices.
- C'est pas grave Laurent, je vais réparer. Il est
jeune! Moi aussi, j'en ai fait des conneries à son âge... Va me
chercher le Sopalin, petit.
Éric se carapate. Il me tue!
Je sais pas ce qu'il bouffe depuis huit jours, il est niqué de la
tronche!
Mâchoires contractées, Laurent recoiffe
rageusement sa frange baladeuse, plante là son ouvrage et sort dans
le jardinet agrémenté d'un saule pleureur dépouillé par l'hiver.
C'est moi, le nul ! Je suis au-dessous de
tout! Je vais péter un câble! Sur son portable, il a composé
le numéro de Moran SA. Une standardiste décroche. Il demande le
promoteur. Magali Miller lui répond.
- M. Moran est en réunion de chantier, il ne sera
pas là avant 17 heures. Vous voulez lui laisser un message?
- Vous savez s'il a vu le comptable? Pourquoi je dis ça, comme ça ? On se connaît,
Magali, vous pouvez me parler franchement...
- Je suis désolée, Laurent, je ne suis pas au
courant. Comment peux-tu encore
t'illusionner?!
- Vous lui dites que j'ai appelé, dès qu'il
rentre...
- Je n'y manquerai pas. Il me
fait pitié.
Le cœur en berne, il réintègre le séjour où le
jeune Éric Monnier, le front buté, fait un bouchon du papier
essuie-tout imbibé de peinture. Le patron grommelle...
- T'es pas nul... Moi aussi, ça m'est
arrivé.
Le môme marmonne. Un clairon sonne la charge.
C'est Moran ! Laurent se précipite
au-dehors, rouvrant son portable ; le novice grimace. Chtarbé grave! Dans les toilettes, découpant le
papier peint autour de la chasse d'eau et des tuyaux, Farid secoue
la tête, contrarié. Ces salauds de banquiers
sont en train de me le rendre fou.
Au pied du saule, Laurent, lui aussi, est
chagriné; l'appel n'est pas celui qu'il espère. Valérie Lataste a
craqué. Vingt fois depuis hier, elle a repoussé à plus tard
l'effacement de la disquette « Cas Dubreuil ». Elle n'y tient plus,
elle veut savoir si Moran a craché au bassinet. Elle est
déçue.
Les voilà qui additionnent leurs désenchantements.
Lui se montre piteux, à deux doigts du désespoir. Et elle, qui n'a
jamais vraiment cru qu'il ait pu abattre les murs de la forteresse
avec le simple son de ses mots, se fait un devoir de le
dynamiser...
- Il n'est pas impossible que son assistante vous
ait menti, qu'il soit en discussion avec son comptable... Si vous
lui avez bien exposé la situation, il sait qu'il est vulnérable...
Vous lui avez forcément fichu la frousse ! Pour éviter des
complications judiciaires, il doit vous renflouer, il le sait! Ne
perdez pas espoir, bon sang!
- Moi, je vous répète que sans votre dossier, mes
arguments, c'est du vent! Je menace mais je ne peux rien prouver
!... Je vous en supplie, ne vous contentez pas de mots gentils...
J'ai de plus en plus des idées noires qui me trottent dans la
tête... Depuis ce matin, je n'arrête pas de penser à mon grand-père
qui tuait les taupes de ses prairies en les gazant avec le tuyau
d'échappement de sa Dauphine; l'image n'arrête pas de
revenir.
- Quel rapport? Vous voulez gazer Moran?
- Non. Moi.
- Arrêtez !... Je ne me le
pardonnerai jamais, s'il fait un truc pareil ! Vous n'avez
pas le droit de ruminer ce genre de solution, vos enfants comptent
sur vous, monsieur Dubreuil. Et votre femme aussi.
- Anita, elle a les épaules... Et un père comme
moi, vous savez...
- Je ne veux pas vous entendre dire un truc pareil
!
- Je le dis plus. Tchao !
Il replie le portable... Étourdi par son propre
discours, il s'appuie à l'arbre. Pourquoi je
lui ai sorti ces bêtises ? Je le pensais quand je l'ai dit... Je le
pensais quand je l'ai dit, bordel ! Je le pensais !!!... Faut que
je m'extirpe ça de la tête, elle a raison.
Il regagne la maison. Le clairon sonne. Il lorgne
l'écran. C'est encore elle. Je ne veux pas lui
reparler de ça. Il active la messagerie.
Le restant de l'après-midi, hantée par les sombres
pensées de son client, Valérie a abattu trois analyses de cas
complexes.
Elle n'en a été retirée que par un coup de fil de
Benoît Mandonnier, le boucher du marché de gros, ravi de lui
apprendre que, samedi soir, il avait donné ses coordonnées à un
confrère « très à l'aise » qui aimerait ouvrir un compte à la BGD.
Valérie l'a remercié. En revanche, quand il a demandé si elle avait
du nouveau à propos des moyens de pression qu'elle envisageait de
mettre en œuvre pour astreindre Moran à exécuter les travaux
litigieux, elle a réalisé que les révoltés de l'EldoGaronne lui
étaient complètement sortis de l'esprit...
- Je... J'ai étudié la question avec mes
supérieurs... Ce n'est pas facile! Nous suivons quelques pistes.
N'importe quoi! Je vous tiendrai au
courant. Vous m'excusez, je suis en rendez-vous.
Rouge de confusion, elle a replongé dans ses
bilans et documents comptables.
Partagée entre espérance et raison, elle a attendu
jusqu'au soir un rappel triomphant de Dubreuil annonçant la
capitulation du beau Jean-Denis... Il n'est pas venu.
Et voilà que, juste à l'heure de la sortie, alors
que les trois quarts de la banque se sont déjà vidés, le téléphone
fixe sonne. Cœur battant, elle décroche. Déception.
- Antoine Gavelier, à l'appareil. Vous allez
bien?
- Merci, et vous ?
- Super bien! Vous vous souvenez, je vous avais
dit que, l'âge venant, j'avais très envie de vendre ma
blanchisserie industrielle...
- Oui, je me rappelle... C'était il y a... il y a
presque deux ans.
- Figurez-vous que ça y est ! Et au prix fort
!
Le vieux bonhomme éclate d'un rire de gamin.
- Un type plein aux as, il a besoin d'un prêt
relais, il vous expliquera. Pour accélérer les choses, j'ai pensé à
vous, vous connaissez si bien mon affaire... Est-ce qu'on peut se
voir demain?
- Pas de problème, je peux venir à...
- Non, non, vous dérangez pas, c'est nous qui
viendrons... À cette heure-ci, c'est possible?
- Ben, en principe, là, nous sommes fermés au
public, depuis une heure...
- Oh, vous pouvez faire un effort pour moi! Mon
acheteur ne peut pas se libérer plus tôt. Et je tiens pas à le
rater, depuis le temps que je poireaute !
- Bon, d'accord, je préviendrai la caisse, vous
n'aurez qu'à sonner, quelqu'un vous ouvrira.
Alors que le fâcheux la quitte avec force
remerciements, Michel Rey, qui s'apprêtait à partir, franchit le
claustra symbolique et s'étonne de la voir encore ici. En deux
mots, Valérie explique la joie du blanchisseur de se débarrasser
d'une affaire quasi invendable. Le directeur adjoint s'en
amuse.
- Comme quoi, les miracles existent! Son matériel
est obsolète.
- Un pigeon se lève tous les matins !
- Vous avez pu étudier la capacité d'endettement à
moyen terme de Logistic Hotline?
- Avec un réaménagement des encours, ça pourrait
être bon... Je vous donne ça.
- Ce n'est pas urgent, vous me le ferez passer
demain matin. Bonne soirée.
- D'accord. Bonne soirée.
Éric et Farid sont partis. Avant de fermer le
chantier, sans conviction, juste pour la forme, Dubreuil appelle
Moran SA. À nouveau, le standard lui passe Magali Miller, elle
aussi sur le départ.
- Vous n'avez pas de chance, Laurent, il vient de
partir.
Amusé, Moran lui caresse la nuque, et appuie sur
le bouton amplifiant le son du haut-parleur.
- Soyez sympa, Magali, donnez-moi son numéro de
portable...
- Vous vous doutez bien qu'il me l'interdit.
- Je ne lui dirai pas d'où je l'ai.
- N'insistez pas, soyez gentil.
- Vous lui avez dit que j'ai déjà appelé?
- Oui.
Réprimant un rire, Moran presse la touche shuntant
le micro.
- Dis-lui ce que je t'ai dit!
- Fieffé salaud. Il
m'a répondu qu'il s'occupait de vous... Essaie
de comprendre entre les mots! Il vous fait dire... de ne pas
vous inquiéter, que... vous n'allez pas tarder à avoir de ses
nouvelles.
- Elles seront bonnes?
Moran dresse le pouce. Excellentes !
- Je peux pas dire ça
! Je l'ignore.
Admonestation muette du beau JDM. Magali lui tend
hargneusement le combiné. Dis-lui, toi, sale
con ! Il recule d'un pas.
- Lopette! Vous savez,
Laurent, le fonds de roulement de la société ne...
Moran a bondi et coupé la communication; défiguré
par un rictus de colère, il administre une gifle à toute volée.
Magali s'est abritée derrière ses bras pour parer
l'aller-retour.
- Excuse-moi, excuse-moi!
- Tu fais ce que je te dis ! Quand je te le dis !
D'accord? Il lui tire une poignée de cheveux qui lui arrache un
hurlement.
- Oui! Oui! Je te tuerai ! Je
te tuerai!
Après avoir pesté contre la fiabilité versatile
des portables, Laurent s'est dit qu'il était inutile de rappeler;
il n'en saurait pas davantage ce soir... Une sourde hargne lui
dévore le cœur. S'il doit crever, d'autres crèveront avant lui!
S'il se flingue, il commencera par Moran.
Il veut repousser cette idée qui grandit dans son
cerveau comme un cancer fulgurant. Au coucher du soleil, il s'est
aperçu avec effroi que sa conception de la « lâcheté » suicidaire
se muait insensiblement en « courage » de passer à l'acte. Un piège
mortel ! Huit ou dix fois au cours de la journée, les noms de
Montherlant, Hemingway, Buffet, Gary sont venus titiller son
monologue intérieur. Il les a refoulés au tréfonds de son esprit.
Ces types-là n'avaient pas d'enfants en bas
âge, arrête de dire des conneries!
Valérie est obsédée par ce qu'elle va faire. Elle
a tourné et retourné sa réflexion en tous sens, elle arrive
toujours à la même conclusion : elle ne peut pas risquer de voir
Dubreuil mettre fin à ses jours à cause d'un pourri comme Moran...
Si j'ai une décision de femme à prendre, c'est
celle-là... Tu fais semblant de ne rien voir ou tu agis ? Tu ne te
mouilles pas ou tu prends tes responsabilités? Tu ne pourras plus
te regarder, si tu le laisses tomber et qu'il arrive un
malheur.
Sous une forme ou sous une autre, la
représentation de Dubreuil pendu, noyé, empoisonné, révolvérisé,
fusillé, asphyxié ne la quitte plus... Même au volant de la Clio
qui vient d'entrer, presque toute seule, dans le domaine de
Lestrille. Pétard ! je marche au radar! Cette
histoire me bouffe les neurones. Réveille-toi, bon sang! À quoi tu
serviras si tu t'écrases contre un mur?
Un embranchement à droite : l'allée des Isards...
Cinq ou six élégantes demeures aux styles mélangés, évoquant les
vacances, la plage, la forêt; un paysage inattendu à un quart
d'heure du centre-ville de Bordeaux... Elle est arrivée.
La belle landaise aux boiseries lasurées teinte
noyer resplendit d'un blanc éclatant dans le doux éclairage de la
résidence. Les Dubreuil ont acquis cette charmante maison quand,
boostée par les premiers marchés mirifiques de Moran, l'entreprise
de Laurent tournait à plein régime.
Descendue de la voiture, fouillant dans son sac,
Valérie se souvient d'avoir donné, les yeux fermés, un avis
favorable à la mise en place du crédit couvrant 100 % du prix
d'achat. Les yeux fermés ! J'aurais mieux fait
de les ouvrir en examinant de plus près la qualité de l'origine des
ressources! Elle sort l'enveloppe kraft contenant la
disquette. Cela aurait équivalu à suspecter le
beau Jean-Denis. Inimaginable pour l'état-major. La mine
conspiratrice, elle se presse d'aller à la boîte à lettres;
marchant sans détourner le regard, comme si elle portait des
œillères... On m'aurait prise pour une folle
!... Et comme si ces petits abris de cuir parvenaient à la
cacher tout entière. D'ailleurs, c'est
peut-être ce que je suis! Elle jette l'enveloppe dans la
boîte. Impulsion rude, irrémédiable. Je suis
folle! Aucun doute! Une volte-face nerveuse - une fuite ! —
la précipite vers la Clio; seul un rugissement de moteur fait voler
en éclats la rigidité censée lui valoir l'invisibilité.
Joël ! Elle sursaute, tel un enfant
pris en faute.
Crissement de pneus. La Fiesta verte s'immobilise
en biais, à vingt centimètres du capot de la Renault. Anthony
Perkins, hilare, jaillit sur le bitume. Pour
qu'elle rase les murs comme ça, elle est pas chez un client de la
banque.
- Kès-tu fous dans c'quartier?! C'est une lett'
d'amour? Il habit' là, mon successeur?
Écorchée vive, Valérie explose en regagnant son
véhicule.
- Fous-moi la paix! Je t'emmerde! Va te faire
soigner! Malade ! Tu ferais mieux de chercher du boulot, au lieu de
passer ton temps à me coller aux fesses !
Furieuse, elle a réintégré la Clio qui démarre en
trombe à reculons.
- Il me fait chier! Il me fait chier! Il me fait
chier!!
Elle passe la première et fonce, pied au
plancher.
Sur le trottoir, Joël Ardinaud reste cloué, bouche
bée. Je m'y prends mal avec elle... Vaudrait
mieux que je mette les choses au point avec son nouveau
chéri.
L'appartement est détruit : meubles et cloisons
carbonisés, vitres éclatées, moquettes fondues, sol inondé.
L'incendie violent a fortement endommagé plusieurs logements
contigus.
Dès que la présence d'un homme brûlé vif lui a été
rapportée, Hugo a vite rejoint le site du drame afin de superviser
l'ensemble des opérations de police judiciaire. De la rue,
plusieurs témoins ont vu l'occupant des lieux se débattre en
hurlant dans les flammes mais, n'ayant pas le numéro du digicode,
personne n'a pu lui porter secours.
Des premières déclarations de voisins, il ressort
que la victime serait venue s'immoler par le feu chez celle qui
l'avait éconduit quelques jours plus tôt; la jeune locataire en
question est injoignable, ni à son travail pour cause de RTT, ni au
domicile de ses parents qui ne l'ont pas revue depuis sa
rupture.
Arrivée, un peu après 19 heures, avec Noémie et
Nicolas récupérés chez Sylvie Jambert, leur assistante maternelle,
Anita descend de la jolie Opel Vectra grenat qui suscite les
reproches de sa belle-mère, et ouvre la boîte à lettres. Elle y
trouve : un monceau de publicités, une facture de France Telecom et
l'enveloppe kraft de Valérie. Aucune mention n'y figurant, elle
pense de prime abord qu'il s'agit d'une publicité de plus et
l'ouvre en se disposant à la jeter à peine entrevue.
Le carré noir de plastique anonyme la laisse
perplexe. D'ici que ce soit un machin porno ou
bourré de virus...
- Qu'est-ce qu'y a à manger, ce soir?
- Des spaghettis.
- Voilà papa !
Nicolas gicle de la voiture et court au-devant de
son père qui, fatigué et taciturne, descend de sa fourgonnette, un
Peugeot Boxer beige portant sur ses flancs la publicité de son
entreprise.
Dans la Fiesta verte, Joël Ardinaud, les yeux
tapissés d'une résille de capillaires carminés, ingurgite une
lampée de Pelforth brune. Qu'est-ce qu'elle
lui trouve de plus à ce gonze ?... D'accord, il est grand. Et alors
? Une femme et deux gosses... Qu'est-ce qu'elle fout avec lui?...
Un peintre!... Il ressemble à Noiret ; elle flashe sur les sosies
d'acteurs... Complètement siphonnée. Il lève le coude et vide la
canette.