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Le train express régional de 15 h 29 dépose Valérie à La Hume. Je devrais être chez Bensoussan depuis trente minutes. J'aurais peut-être dû y aller, Hugo va m'en vouloir... Faut que je réfléchisse à tout ça. Si j'étais en garde à vue, ce serait impossible.
Se rendre de la minuscule gare à l'allée des Parqueurs lui prend à peine un quart d'heure. Quand elle sonne au portail de la belle maison basque aux boiseries vertes et rouges repeintes depuis l'automne, le gaillard grisonnant et sur la défensive qui apparaît sous le porche - son père, Patrick Lataste - ne peut retenir une exclamation de surprise qui lui éclaire le visage.
- Oh! Valérie! Attends, je viens t'ouvrir. Qu'est-ce qui lui arrive? À pied, pas de bagages... Bizarre.
Tandis qu'il déverrouille, elle s'excuse de ne pas avoir prévenu.
- J'ai perdu mon portable, on me l'a fauché. Et allez! Les mensonges continuent!
Ils s'embrassent. Il la tient aux épaules, l'écarte un peu et la dévore de ses yeux verts pétillants de bonheur - la même nuance tilleul dont a hérité sa fille, à l'instar de sa blondeur à présent saturée de fils blancs.
Il l'embrasse à nouveau.
- Ça me fait plaisir de te voir... Qu'est-ce qui t'amène?
Ils remontent l'allée. Elle soupire d'aise, s'emplissant de l'image de la belle demeure sous les pins parasols.
- J'avais besoin de me ressourcer. De me planquer.
- T'es au bon endroit.
Ils entrent.
- T'as pris le train de trois heures et demie?
- Oui.
- T'as bien fait, c'est plus rapide que la voiture. Et puis, tu peux lire, t'occuper, faire des trucs... Tu ne travailles pas, aujourd'hui?
Elle se laisse choir sur le grand canapé de chêne foncé et velours de Gênes écarlate.
- Je ne sais même pas si j'ai toujours un boulot. Non. Je me suis pris trois jours.
Il s'assied dans un fauteuil, en face d'elle, et la considère avec une sorte d'émerveillement attendri. Elle a l'air fatiguée.
La tête légèrement infléchie à droite, Valérie lui rend son sourire.
- Je suis désolée de ne pas être venue plus tôt, mais tu sais ce que c'est... La semaine, je bosse comme une malade; le samedi, j'ai les courses, le ménage en retard... Et le dimanche, je suis vannée; je me lève très tard et je n'ai presque plus le temps de rien faire.
- J'ai connu ça quand j'étais au conseil général.
- Pourtant, avant le divorce, maman se tapait la plupart des tâches ménagères, Dieu sait qu'elle protestait suffisamment, à propos de ça. Pourquoi je relance ce mauvais souvenir? Je suis idiote!
Elle est venue pour régler des comptes. Je t'offre quelque chose à boire?
- T'as toujours ta machine à espresso?
- Toujours. T'en veux un?
- Je veux bien... Avec un carré de chocolat, comme autrefois.
- Comme TOUJOURS !
Il va à la cuisine.
- Tu devrais te dégoter un jules qui aime faire le marché et passer l'aspirateur. Il n'aimait pas ça, Joël?
- Oh! laisse-le où il est! Il doit harceler mon portable noyé...
Elle rit. Il pose la boîte à café sur le plan de travail aux carreaux de grès grenat.
- Qu'est-ce qui te fait rire?
- Hein? euh... l'idée de m'être débarrassée de Joël; c'est la meilleure chose que j'aurai faite en 2003. L'été sans lui, ça a été un ravissement. J'ai pu aller et venir à ma guise, en m'épargnant la tournée des terrasses de bars.
Il enclenche le percolateur.
- Je l'aimais bien. C'est un garçon fragile qui a des qualités de cœur. Quand tu l'as connu, il devait déjà boire...
- Beaucoup moins, au début. Je pense qu'il se contenait devant moi. Puis, au fil du temps, il a montré son vrai visage, il ne s'est plus retenu... Et quand EPCOS a commencé à foirer, il a franchement basculé. Nos rapports se sont dégradés; vider des canettes est devenu une véritable compulsion.
Patrick la contemple avec tendresse. Leur ressemblance est alors saisissante.
Il sourit, un peu amer.
- C'est curieux, ce jeu auquel on se livre au commencement de la relation amoureuse... Ce n'est pas une exclusivité humaine, même les animaux ont leurs rites de parade nuptiale... Chacun des deux partenaires tente de se montrer sous son meilleur jour, en gommant ses défauts, ses aspérités, ses failles, en embellissant ses qualités... De fait, objectivement, on peut dire que chacun triche, puisque nul n'ignore que sa propre métamorphose ne sera pas définitive. Et pourtant, il arrive que, parfois, un amour très pur, très solide naisse de ces mosaïques de mensonges.
- Ces mosaïques sont absentes de la relation parent-enfant. Pourquoi aborder ce sujet?... Il cherche le bâton pour se faire battre!
- Tu veux dire que les tricheries des parents ne trompent pas les enfants?
- Non. Je veux dire qu'hommes et femmes fraudent pour conquérir l'autre - ce qui en soi est un genre de preuve d'amour; après tout, ils font un effort - alors que, devenus parents, ils ne se donnent pas cette peine pour conquérir leur progéniture qu'ils considèrent acquise.
- Elle ne me pardonnera jamais. C'est certainement que l'on a tort de désigner par le même mot le sentiment paternel ou maternel et le sentiment conjugal.
Il dispose les tasses sur un plateau laqué où elles rejoignent une soucoupe garnie de carrés de chocolat noir.
Le regardant faire, Valérie a une espèce de rictus.
- En entendant le mot «amour» galvaudé dans tous les médias autant que dans les conversations entre adultes les concernant, les enfants peuvent parfois, en la matière, espérer de leurs parents bien plus qu'ils ne reçoivent. Pourquoi je lui dis ça? Je n'étais pas venue pour ça. Je suis nulle!
Ils reviennent au living abondamment boisé où, dans la cheminée au large foyer, brûlent deux bûches de chêne.
- Tu sais, Valérie, j'ai conscience de ne pas t'avoir apporté tout ce que tu attendais sur ce plan-là.
- Mais... Il ne se dérobe pas?! Je ne suis pas à plaindre. Maman et toi avez fait beaucoup.
Ils s'asseyent.
- Que l'enfant que tu étais ne m'ait alors pas pardonné de ne pas te donner ce que tu estimais être dû par un père aimant, je le conçois sans peine... En revanche, que l'adulte que tu es devenue persiste à revendiquer le bien-fondé de ses désirs juvéniles me déconcerte.
- C'est la meilleure! Pourquoi?
- Parce que cette persistance d'opinion extériorise un incontestable manque de maturité...
- Ah oui?!
Il prend sa tasse.
- Oui. Ou, pour le moins, un manque de réflexion structurée sur la question... Tu n'as vraisemblablement pas passé assez de temps à t'interroger à ce sujet.
Valérie est ébaubie.
- C'est la meilleure! J'y pense quasiment tous les jours!
Il boit, en glissant vers elle un œil rieur.
- Alors, je suppose que ton point de vue a dû évoluer, non?
- Eh ben, euh... Non... Je trouve toujours aussi critiquable... et je pèse mes mots... un père qui, lorsqu'il rentre chez lui après sa journée de travail, passe les deux tiers de son temps à écrire dans son bureau, à l'écart de sa fille avec laquelle il n'a jamais partagé quoi que ce soit de ses créations.
- Rappelle-toi, quand tu avais douze, treize ans, je t'ai fait lire certains de mes écrits. Et tu n'y as porté strictement aucun intérêt.
Valérie manque de s'étrangler en avalant son café.
- Mais, ce n'est pas ce que je voulais! Ce que j'aurais voulu, moi, ç'aurait été d'écrire avec toi, de participer, de créer!
Patrick hausse les sourcils.
- À l'époque, tu n'as jamais manifesté ce vœu. Tu attachais beaucoup plus d'importance à l'informatique, au théâtre, à la vidéo; et je t'ai encouragée dans ces voies, maman aussi... Je ne voulais pas que ma fille soit mon clone. Je désapprouve ces parents qui, parce qu'ils sont fans de foot, veulent à tout prix que leur rejeton devienne footballeur... Crois-moi, si tu avais eu l'envie forcenée d'écrire, ça se serait vu, et ce n'est pas ma supposée indifférence qui t'en aurait empêchée... Je me souviens de t'avoir aidée à rédiger des rédactions, des dissertations... Tu ne paraissais pas y prendre un plaisir extrême.
- Ça c'était du travail, ce n'était pas pareil.
- Mais écrire comme je le fais, c'est du travail!
- Je le sais. Je le savais.
- J'en tire beaucoup de satisfaction, certes, mais ça s'accompagne de fatigue, de difficultés, d'astreintes, de contrariétés...
Elle s'impatiente.
- Je n'ai plus douze ans, je l'ai compris!
- Crois-tu qu'un père aimant ait envie de greffer cette obsession-là sur le cerveau de son enfant?
Ils se regardent, les yeux dans les yeux.
Faudra éternellement qu'il ait raison, pas la peine de discuter.
- Comme elle est jolie... Je ne suis pas Dieu le père, je ne tenais pas à ce que tu sois faite à mon image... Je te voulais quelqu'un d'unique, un esprit libre. Et c'est ce que tu es...
- Dans le fond, tu es satisfait de toi.
- Pourquoi est-elle venue?... Non... Je suis navré de ne pas avoir su te faire comprendre que je t'aimais.
- Il aurait peut-être suffi de le dire.
Il ébauche un piètre sourire.
- Je n'ai pas été éduqué comme ça...
- Tu pouvais me serrer dans tes bras, me caresser les cheveux, je ne sais pas... Ça existe, non?
Il s'attriste.
- J'y ai souvent pensé... Je ne savais pas faire... Je ne sais toujours pas faire... Ce sont des gestes que quelque chose en moi juge impudiques... Ils ont sûrement une résonance de tabou, une coloration incestueuse... Je crois que c'était ça, je n'osais pas te toucher, par peur de t'atteindre dans ton intimité, de te forcer, de t'obliger au contact physique...
- Quand tu me collais des gifles, il n'y avait pas de tabou.
- Avoue qu'elles n'ont pas été nombreuses. Je ne les justifie pas! La perte de contrôle n'est pas une excuse... Mais c'est vrai que la colère abolit les inhibitions, alors que l'amour les décuple. Foutu paradoxe... Celui qui a imaginé l'expression « être hors de soi » savait observer ses semblables. Ou lui-même !... Je suis désolé.
Ils échangent un sourire maladroit. Lève-toi! Assieds-toi sur ses genoux! Serre-le dans tes bras! Embrasse-le!
- Embrasse-la! Console-la!... Tu veux un autre café?
- Je veux bien.
Il s'extrait laborieusement de son fauteuil. Elle croirait que je le fais par contrainte, par souci de bien agir, pas par affection. Il va vers la cuisine.
Elle regarde le feu. On est incorrigibles. Une bûche consumée se casse en deux.