Au matin, chez les Dubreuil - alors que le
transistor posé sur la table annonce la poursuite de la grève des
chauffeurs de bus bordelais -, tous se dépêchent d'ingurgiter un
petit déjeuner apprécié des seuls enfants.
En mastiquant, sans appétit, sa baguette beurrée
détrempée de café, Laurent n'est plus aussi déterminé que durant la
nuit quasiment blanche.
Après avoir veillé à ce que les dents soient
brossées et les cheveux peignés, tandis que Noémie endosse son
duffle-coat, Anita aide Nicolas à enfiler les manches étroites de
sa doudoune.
- Tu me fais mal, maman! C'est trop petit, j'y
rentre plus!
- Il faut qu'il te fasse cet hiver, Nico ! Allez,
pousse !
Noémie s'insurge.
- Mais, maman, il a grandi de deux ou trois
tailles depuis qu'il porte cette horreur!
- Mais non... T'es mignon comme ça. Allez, force
un peu, mon chéri.
- Aïe ! tu me fais maaaal !
Anita lève des yeux affligés vers Laurent,
hypnotisé par la scène. Ou Moran me rend mon
fric, ou je le tue!
En pleurnichant, Nicolas vient de lui transfuser
la bravoure qui allait lui faire défaut.
Valérie, elle aussi, a eu un sommeil agité. Après
s'être carapatée en catimini de Beau Site, laissant Joël espérer
son retour, elle a rejoint un Hugo aux anges qui a cru d'emblée
que, réflexion faite, elle devançait l'appel de la
Saint-Valentin.
Elle s'est empressée de le dissuader... Et, du
coup, s'est jugée infondée à réclamer de sa part une réaction
énergique à l'encontre de son tourmenteur.
Non sans trouver qu'elle dissimulait beaucoup
depuis quelques jours, elle a donc caché la cause réelle de son
renoncement au repassage. Néanmoins, pour satisfaire une exigence
de justification que personne d'autre qu'elle-même ne lui imposait,
elle a inventé un besoin impératif de présence, de chaleur
humaine... Hugo a garanti bien la comprendre; ils ont refait
l'amour... Décidément, il ne pense qu'à
ça.
L'attitude de ses deux amants - passé et présent —
l'a hantée plusieurs heures de la nuit. Une parcelle de ténèbres
accablante, tronçonnée - à son insu, pour cause de portable éteint
- par sept appels du guetteur de Beau Site (entre 21 h35 et 4h52)
qu'elle a découverts au matin sur sa messagerie et effacés sans les
écouter. Il est urgent qu'il se fasse soigner;
il va se détruire, à ce rythme.
À la banque, Sophie Cazenave a remarqué ses traits
tirés et lui a trouvé « une petite mine » qu'elle a mise sur le
compte d'ébats « juridico-bancaires ». Valérie ne l'a ni approuvée
ni dissuadée, et s'est refusée à fournir tous détails quand la
meilleure copine, électrisée par sa supposée bonne fortune, a
quémandé de plus amples informations.
En ce moment, pour s'extirper le cauchemar « Joël
Ardinaud » des méninges, Valérie peaufine l'analyse des bilans du
Groupement foncier agricole Château Les Juins. Le travail, abattu à
cadence forcée, l'occupe depuis près de deux heures...
Et puis, malgré elle, le cas Dubreuil lui revient
en tête.
C'est sans en avoir réelle conscience qu'elle
glisse d'un dossier à l'autre. Si Dubreuil est
au bord de la liquidation, d'autres entrepreneurs, maltraités par
Moran, ont dû subir le même sort.
Armée de cette certitude, elle plonge dans les
plaquettes publicitaires vieilles de plus de cinq ans à la
recherche d'entreprises employées sur les chantiers Moran dont les
noms ne lui disent rien.
Elle en repère une douzaine... et, grâce à
Internet, en isole cinq qui ont été mises en liquidation
judiciaire.
Elle enregistre leurs coordonnées sur le disque
dur de Patouche, sous le code : Victimes. Tu
anticipes! T'en sais rien. Dans la foulée, l'annuaire
informatique lui fournit les adresses et téléphones privés de trois
des patrons déconfits.
- Dis donc, ta petite mine, c'est bien une
histoire de galipettes, c'est pas un vrai souci?
Les rousseurs dubitatives de Sophie ont surgi
par-dessus le claustra.
- Non, non, t'as vu juste.
- Ah bon, tu me rassures. Parce que après, ça
m'est revenu, et je me disais que...
- T'inquiète pas. Tout va bien.
- Bon... sinon, faut me dire, hein.
- T'es une mère pour moi.
- Madame Cazenave !
Sophie lève les yeux au ciel; ses lèvres
articulent sans un son « fait chier »; sa tête disparaît.
- Oui monsieur!
- Venez me voir !
Il va encore
m'asticoter! Trottant vers le bureau de Léglise, elle croise
Alexis Barrois, elle est trop pressée pour lui prêter attention. Il
raille.
- Voilà une assistante zélée !
Grinçant et jaunâtre, le chef du contentieux
franchit l'éternellement ignorée frontière de verre opaque sans un
salut, sans un sourire pour la résidente du lieu.
- Il se fout de nous, votre protégé, le ravi de la
crèche. Il m'a restitué le chéquier qu'il avait sur lui, mais il en
avait un autre à la maison. Il a tiré un chèque de 1000 euros
avant-hier.
- C'est pas vrai! Je
suis désolée.
- Vous pouvez. Lundi, vous avez donné une consigne
d'acceptation à Bertrand Ducos...
- J'avais l'accord de M. Puymireau.
- Pour les chèques déjà émis... Celui-là et ceux
qui suivront, je les rejette. Je vous serais reconnaissant de vous
occuper de votre boulot et de me laisser faire le mien.
Compris?
Ses stupéfiants yeux bleu roi lancent des
flammes.
— ... Parfaitement.
Il s'en retourne, raide comme un piquet, tranchant
comme un rasoir. Aucun doute, sa descente ne passera pas inaperçue;
dans moins de un quart d'heure, tout le microcosme BGD sera au
courant du blâme.
Mais pourquoi cet idiot de
Dubreuil me fait ce coup-là?! Valérie interroge Patouche...
Numéro de portable du peintre... Elle décroche le téléphone du
bureau... La standardiste risque d'écouter...
Je suis en train de devenir parano comme Léglise! Elle
raccroche et appelle de son mobile en incluant le correspondant au
répertoire.
C'est Farid Belkacem qui prend la ligne; il va
voir « si le patron, il est là ».
Une minute plus tard, Laurent Dubreuil se fait
savonner la tête... Mezza voce, cela va
de soi - ce qui teinte les reproches de singularité.
- Vous êtes malin! M. Barrois va vous adresser une
injonction et si vous ne réglez pas votre créancier ou si vous ne
constituez pas une provision sous un mois, vous serez interdit
bancaire, ce sera pratique pour vos affaires !
À l'autre bout, Laurent Dubreuil, piteux et ne
voulant pas être entendu de ses ouvriers, a, lui aussi, opté pour
le murmure.
- De toute façon, mes affaires, elles sont
foutues; alors, un peu plus, un peu moins, vous savez...
— Arrêtez de vous lamenter! Prenez votre courage à
deux mains, bon sang! Un costaud comme vous, ça peut se bouger,
non? Secouez Moran! Faites-en dégringoler l'argent qu'il vous a
volé !
- J'ai rendez-vous avec lui, demain à 15
heures.
Ébahissement de Valérie. Je
le crois pas! J'ai réussi à le remuer!
- Vrai?
- Vrai... C'est la doudoune de Nico qui m'a
convaincu.
- Il délire. Quelle
que soit votre motivation, je suis contente. Soyez ferme, il est
vulnérable ! Il faut qu'il vous renfloue. Et sans coup fourré.
Pensez fortement à moi; je serai avec vous. Pourquoi je lui dis ça ?
- Ce serait encore mieux si j'avais en main les
feuilles que vous avez imprimées.
Le téléphone fixe sonne.
- Vous m'excusez. On m'appelle sur une autre
ligne.
- J'entends...
- Je croise les doigts... Je vous dis... merde.
Tenez-moi au courant, dès que vous l'aurez vu.
- Promis.
Elle plie le mobile et décroche le combiné du
bureau.
- Oui?
- Tu vas m'dir' où c'que t'as passé la nuit?
Furieuse, elle libère sa voix opprimée.
- Mais ça ne te regarde pas! Lâche-moi! Va te
faire foutre !
Dans un même élan de rage, elle raccroche
bruyamment, décroche, jette le combiné et éteint son portable.
Il me gonfle, grave! Sa place est dans un
asile ! Se tournant violemment vers le clavier des
ordinateurs, elle découvre, paniquée, que ses collègues du «
portefeuille », installés sur l'étagère supérieure qui fait face à
la sienne, sont tous en train de l'observer. Meeerde! Ils sont médusés.
Instinctivement, elle regarde vers le bas...
Dans le hall, parmi les cinq clients qui
patientent au comptoir, une granny
fringante, à yorkshire poussif, le nez en l'air, joviale, lui
adresse un petit bonjour guilleret de la main. Mme Woodworth! Il me fait passer pour quoi, ce
crétin! Valérie lui renvoie son salut, avec un sourire un
peu coincé.